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Chapitre III : La présentation de Jésus au Temple de Jérusalem et la purification de Marie.

Le Seigneur avait dit « À moi les prémices »[1092]. Aussi, d’après le texte de la loi, « tout mâle premier-né[1093], tout premier-né parmi les enfants d’Israël, aussi bien des hommes que des animaux », devait-il lui être consacré. Les premiers-nés des animaux étaient offerts en sacrifice ou rachetés, suivant leur nature. Les premiers-nés du peuple théocratique avaient d’abord été destinés à exercer les fonctions sacerdotales ; mais plus tard, lorsque Dieu confia exclusivement le service du culte à la tribu de Lévi, il décida que cette exemption serait compensée par le paiement de cinq sicles[1094], c’est-à-dire d’un peu plus de quatorze francs, qui entraient dans le trésor des prêtres[1095].

À l’époque de Jésus, cette loi était toujours en pleine vigueur, car on la regardait comme essentielle pour maintenir les droits de Dieu sur son peuple. La casuistique des rabbins n’avait pas manqué, selon sa coutume, d’en régler minutieusement tous les détails. Le rachat ne devait avoir lieu, au plus tôt, que trente et un jours — un mois entièrement, révolu — après la naissance. Si l’enfant mourait dans cet intervalle, l’obligation de payer les cinq sicles était supprimée par là-même. Il n’était nullement nécessaire de porter le nouveau né à Jérusalem et de le présenter au temple ; le père n’avait qu’à payer l’impôt sacré à un prêtre de son district. Dans le cas où ce premier-né était atteint d’une des difformités corporelles qui l’auraient rendu impropre au sacerdoce — s’il était aveugle, boiteux, difforme de visage, etc.[1096] —, l’obligation du rachat cessait également.

En vertu d’une autre loi, sur laquelle le livre du Lévitique fournit des détails très précis[1097], quarante ou quatre-vingts jours après chaque enfantement, selon qu’il s’agissait d’un fils ou d’une fille[1098], les mères juives étaient tenues de se présenter au temple de Jérusalem, pour se faire relever de l’impureté légale qu’elles avaient contractée. Mais il était permis de retarder ce voyage, si l’on avait pour cela quelque bonne raison ; par exemple, si la femme devenue mère devait aller un peu plus tard à la ville sainte, pour y célébrer une des grandes fêtes religieuses. Bien plus, la mère n’était pas obligée de se présenter en personne au sanctuaire, si elle demeurait loin de Jérusalem. Une personne amie pouvait alors la remplacer, à condition d’offrir en son nom les sacrifices exigés par la loi[1099]. Néanmoins, les mères israélites avaient le plus souvent à cœur d’accomplir intégralement la loi, et l’on comprend qu’elles aient profité de cette occasion, pour apporter avec elles leur premier-né, dont elles associaient le rachat à la cérémonie de leurs relevailles.

Comme le faisaient déjà remarquer les Pères[1100], ces deux préceptes humiliants n’obligeaient en réalité ni Jésus ni Marie. En tant que Dieu, le Christ était infiniment supérieur à la loi, et il n’avait pas plus à payer cet impôt que celui du temple, dont il se déclarera un jour exempt[1101]. Quant à sa mère, elle l’avait mis au monde en dehors de toutes les conditions visées par le législateur ; aux termes mêmes du code mosaïque, la Vierge très pure n’avait aucune purification à subir. Mais l’obéissance et l’humilité ont toujours été les vertus caractéristiques de Notre-Seigneur et de sa mère. Jésus, « né d’une femme », n’était-il pas en même temps « né sous la loi », selon la belle réflexion de saint Paul[1102], et ne s’était-il pas précisément incarné afin d’affranchir, grâce à son obéissance, « ceux qui sont sous la loi[1103] ? » Ne convenait-il pas que, dès le début de sa vie humaine, il « accomplît toute justice[1104] ? »Et les dispositions de Marie ne différaient pas des siennes en fait de perfection.

Quarante jours après Noël, Marie et Joseph portèrent donc le divin Enfant à Jérusalem, afin d’y accomplir les rites prescrits[1105]. De Bethléem, une journée suffisait amplement pour l’aller et le retour. L’écrivain sacré passe presque entièrement sous silence la double cérémonie qui eut lieu dans le temple, d’abord pour Marie, ensuite pour l’Enfant Jésus. Les écrits rabbiniques nous permettent de compléter jusqu’à un certain point sa narration si rapide. C’est dans la matinée, après le rite de l’encensement et l’offrande du sacrifice perpétuel, qu’avait lieu la purification lévitique des mères. Celles-ci, après avoir pénétré dans la cour dite des Femmes, se plaçaient sur la marche la plus élevée de l’escalier qui conduisait de ce parvis dans celui d’Israël, tout auprès de la porte majestueuse qui portait le nom de Nicanor[1106]. Divers auteurs supposent que le prêtre de service les aspergeait avec de l’eau lustrale, et récitait sur elles quelques prières spéciales[1107]. Mais la partie principale du rite consistait dans l’oblation de deux sacrifices[1108]. Le premier portait le nom technique de « sacrifice pour le péché », c’est-à-dire de sacrifice expiatoire ; une tourterelle ou un jeune pigeon en formait la matière. Le second était un holocauste, et la victime exigée par la loi était, pour les riches, un agneau d’un an ; pour les pauvres, encore une tourterelle ou un jeune pigeon. Il ressort du langage de saint Luc[1109] que Marie offrit pour elle-même le sacrifice des pauvres, le qorbân ‘ani, comme le nomment les rabbins. Joseph acheta les deux tourterelles ou les deux pigeons, soit au régisseur qui vendait au nom des prêtres, d’après un tarif d’ordinaire très élevé, les divers animaux destinés aux sacrifices, soit à l’un de ces marchands avides dont nous verrons le Sauveur renverser un jour les cages[1110]. L’officiant rompit le cou de l’oiseau choisi comme victime d’expiation, mais sans le détacher du corps, et il fit couler le sang au bas de l’autel ; la chair fut réservée pour les prêtres de service, qui devaient la consommer dans l’intérieur de l’enclos sacré. L’oiseau qui servit d’holocauste fut brûlé tout entier sur le brasier de l’autel d’airain.

Extérieurement, la cérémonie de la présentation[1111] ou du rachat de l’Enfant Jésus fut beaucoup plus simple, puisqu’elle ne paraît pas avoir eu d’autre rite que le paiement des cinq sicles. Mais que dire des sentiments intimes de Jésus, à l’occasion de cette première visite qu’il faisait à son temple ? Saint Paul a exprimé en termes admirables, qu’il emprunte au Psaume xxxix, 7-8, les sentiments qui remplirent l’âme du Verbe divin au premier instant de son incarnation : « Le Christ dit, en venant dans le monde : (Mon Dieu) vous n’avez voulu ni sacrifice ni oblation, mais vous m’avez formé un corps ; vous n’avez agréé ni holocaustes ni sacrifices pour le péché. Alors j’ai dit : Me voici ; … je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté[1112] ». Au moment de sa présentation, Jésus renouvela cette offrande de tout son être, se donnant à son Père sans réserve, pour remplacer les victimes sanglantes et grossières que son sacrifice du Calvaire allait rendre inutiles et supprimer totalement. Comme on l’a dit, ce sacrifice du matin, offert généreusement par lui, est un présage certain du sacrifice du soir, et il ne cessera pas de l’offrir, qu’il ne l’ait consommé sur la croix. De quel cœur Marie ne donna-t-elle pas aussi à Dieu le fruit de son sein virginal, pour qu’il accomplît sur lui et sur elle-même toute sa volonté ? Dans un instant, elle apprendra que son oblation était acceptée, et qu’elle serait personnellement immolée comme une douce victime, en même temps que son fils.

On en a fait souvent la remarque après saint Ambroise[1113], presque à chacune des humiliations de l’Enfant Jésus correspondit, en guise de compensation providentielle, une auréole de gloire passagère, comme si son Père céleste avait voulu lui témoigner quelques faveurs spéciales, au milieu même de ses mystères d’anéantissement. Il naît dans une étable ; mais les esprits célestes célèbrent par des chants joyeux les bienfaits qu’il apporte à la terre. Il est circoncis comme un pécheur ; mais il reçoit alors « un nom qui est au-dessus de tout nom[1114] ». Ici on le rachète comme un Israélite ordinaire, et sa mère offre pour lui le sacrifice des pauvres ; mais deux nouveaux témoins, le vieillard Siméon et Anne la prophétesse, sont suscités du ciel pour lui rendre de pieux hommages.

Du premier de ces témoins, saint Luc trace en quelques mots l’éloge le plus parfait qu’il fût possible d’adresser à un fils d’Abraham. « Il y avait alors à Jérusalem, dit-il[1115], un homme appelé Siméon, et cet homme était juste et craignant Dieu ; il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit-Saint était en lui ». Dans l’âme de Siméon étaient donc réunies la justice, qui équivaut ici à une observation consciencieuse et surnaturelle de la loi ; la crainte de Dieu, accompagnée d’un fervent amour[1116] ; une foi inébranlable, qui, malgré la tristesse des temps, rappelait sans cesse à sa mémoire les divines promesses et rendait toujours plus vive dans son âme l’attente de la « consolation d’Israël ». Cette dernière expression est un autre nom exquis, malgré sa forme abstraite, pour désigner le Messie et ses bénédictions multiples. Gémissant sous le sceptre odieux de l’Iduméen Hérode et sous le joug très lourd des Romains, le peuple théocratique avait besoin, comme aux époques les plus douloureuses de son histoire, d’un consolateur qui essuyât et qui séchât ses larmes si amères. Les prophètes d’autrefois avaient annoncé la venue de ce menahhem[1117], dont parlent fréquemment aussi les Targums et le Talmud. Quelles joies célestes, quel saint bonheur ne devait-il pas apporter sur la terre, et tout particulièrement à Israël ! Isaïe[1118] lui prête ce suave langage : « Le Seigneur m’a envoyé… pour consoler tous les affligés, pour apporter aux affligés de Sion et leur mettre un diadème au lieu de cendre, l’huile de joie au lieu de deuil un manteau de fête au lieu d’un esprit abattu ».

Les rares vertus de Siméon avaient tellement plu à l’Esprit-Saint, qu’elles l’avaient en quelque sorte fixé dans cette belle âme d’une manière permanente. On a essayé de savoir plus complètement ce qu’était ce pieux habitant de Jérusalem, et on l’a identifié çà et là avec plusieurs personnages juifs de la même époque, qui portaient comme lui le nom de Siméon. C’est ainsi qu’on a fait de lui tantôt le rabbin Siméon, fils du célèbre Hillel et père du non moins illustre Gamaliel, qui aurait été président du sanhédrin juif l’année 13 de notre ère[1119] ; tantôt un grand prêtre d’alors[1120]. Mais ces hypothèses n’ont aucun fondement ; sans compter que l’évangéliste n’aurait certainement pas désigné de tels dignitaires par les mots « un certain homme, cet homme[1121] ». L’âge de Siméon n’est pas indiqué en termes exprès ; toutefois il résulte assez clairement de l’ensemble du récit qu’il avait atteint la vieillesse, sans être néanmoins le vieillard décrépit que fait de lui la littérature apocryphe[1122].

L’Esprit-Saint, dans une de ces communications intimes qui accompagnent d’ordinaire sa résidence habituelle dans une âme, avait révélé à Siméon, en réponse à ses vœux ardents et à ses prières réitérées pour le prompt avènement du Messie, qu’« il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur[1123] ». Voici que la divine promesse va s’accomplir. Venu au temple ce jour-là, en vertu d’une inspiration spéciale, il rencontra Marie et Joseph au moment où ils pénétraient dans l’enceinte sacrée, et, jetant les yeux sur ce groupe béni, il comprit, à la lumière d’en haut, que l’enfant qui reposait dans les bras de la jeune mère était le rédempteur d’Israël. Le prenant doucement et pieusement dans ses bras, il le pressa sur son cœur, et il s’écria dans un transport prophétique :

Maintenant, Seigneur, vous laisserez votre serviteur
s’en aller en paix, selon votre parole,
puisque mes yeux ont vu le salut qui vient de vous,
que vous avez préparé à la face de tous les peuples :
lumière pour éclairer les nations,
et gloire d’Israël votre peuple.

Sublime cantique, qui forme, avec le Benedictus de Zacharie, le Magnificat de Marie et le Gloria in excelsis des anges, le quatrième de ces hymnes de l’Incarnation que saint Luc nous a seul conservées. Prophétie, lui aussi, en même temps que poème, le Nunc dimittis a été souvent admiré pour sa « noble beauté », sa « singulière douceur », sa « très suave solennité », pour l’intensité des sentiments qu’il exprime et pour sa « riche concision ». C’est un véritable joyau lyrique. Il se divise en trois petites strophes, de deux membres chacune. La première renferme l’action de grâces à Dieu ; la seconde motive la reconnaissance ; la troisième indique le rôle que Jésus était appelé à remplir en tant que Messie. Chaque mot porte : tout d’abord, dans la première strophe, le nunc très accentué du début, et l’in pace extrêmement doux de la fin. « Maintenant » Siméon peut mourir, et c’est « en paix », sans regrets, qu’il mourra, tous ses désirs étant réalisés, puisqu’il a contemplé de ses yeux ravis celui que tant de rois et de prophètes avaient souhaité si ardemment de voir, sans goûter ce bonheur[1124]. Comme le patriarche Jacob lorsqu’il eut recouvré son bien-aimé Joseph[1125], il est au comble de la joie. Il nous faut admirer aussi l’élégance du verbe grec[1126] qui correspond au latin dimittis, et qui marque la délivrance d’un prisonnier, la relève d’une sentinelle, dans tous les cas un heureux affranchissement[1127].

Après avoir mentionné dans la seconde strophe, conformément à tant d’anciens oracles, le salut que le Messie apportait au monde entier, Siméon indique, dans la troisième, que la rédemption ne sera pas effectuée de la même manière pour tous les hommes. En effet, au point de vue religieux, l’humanité se divisait alors en deux catégories très distinctes : le peuple théocratique et les Gentils. À chacune le Christ présentera ses faveurs et ses grâces sous une forme spéciale, accommodée aux promesses faites à l’une d’elles et aux besoins de l’autre. Pour les païens, plongés dans les ténèbres morales, il sera une splendide lumière qui éclairera leurs intelligences et leurs cœurs[1128] ; aux Juifs, ses frères selon la chair, parmi lesquels il vivra et travaillera, il procurera une gloire d’ordre supérieur.

Siméon ne pouvait pas mieux dire. « Avec cet enfant dans ses bras, il se tenait en quelque sorte sur la haute montagne de la vision prophétique, et il contemplait les brillants rayons de soleil qui se levaient au loin sur les îles des Gentils, et concentraient ensuite toute leur splendeur sur son propre pays et sur son propre peuple, qu’il aimait tant.[1129] » L’horizon du Nunc dimittis est donc sensiblement plus vaste que celui du Benedictus et du Magnificat ; car il n’envisage pas seulement le rôle du Messie par rapport à Israël, mais par rapport à tout le genre humain[1130].

En entendant ces paroles prophétiques, Marie et Joseph furent saisis d’étonnement. Non pas qu’elles leur apprissent rien de nouveau, puisque, sans savoir toutes choses au sujet de Jésus, ils connaissaient incomparablement mieux que Siméon ce qui le concernait. Mais ils ne pouvaient assister, sans les admirer, aux manifestations miraculeuses que Dieu associait à chacun des mystères de la sainte Enfance. Comment n’auraient-ils pas été surpris, en constatant que ce vieillard, inconnu d’eux, décrivait si exactement, à la lumière de l’Esprit de Dieu, le glorieux avenir de leur Jésus ?

Avenir glorieux, mais dont l’épreuve et la souffrance ne seront pas écartées, comme Siméon l’ajouta après une courte pause. Lorsqu’il eut achevé son cantique, il « bénit » Marie et Joseph, continue le texte sacré. Ici, cette expression signifie, dans un sens large, qu’il les proclama bienheureux, les félicita d’avoir des relations si étroites avec un enfant appelé à de telles destinées. Puis, tout à coup, recevant du ciel une autre révélation, il vit assombrir par des nuages épais et menaçants la lumière qu’il venait de chanter. Tenant toujours l’enfant dans ses bras, il se tourna vers Marie et reprit, cette fois avec l’accent d’une profonde douleur :

Voici que cet enfant est établi pour la ruine et pour la résurrection d’un grand nombre en Israël,
et comme un signe qui excitera la contradiction —
et, à toi-même, un glaive te percera l’âme —,
afin que les pensées de cœurs nombreux soient dévoilées.

Presque tout est tragique dans ce langage ému, entrecoupé, qui contraste si fort avec les paroles du cantique. Le ministère du Christ passe rapidement devant les yeux de Siméon, et il voit, avec une angoisse extrême, la noire ingratitude d’Israël envers le libérateur qui était pour lui un gage de tant de bonheur. C’est la première fois qu’il est question des souffrances du Messie dans l’évangile ; mais combien souvent, plus tard, nous entendrons retentir cette note ! Relativement à lui, son peuple privilégié se divisera en deux camps diamétralement opposés : le camp des amis et celui des ennemis. Les premiers le reconnaîtront comme leur Messie et se rangeront docilement sous ses ordres ; les autres refuseront de croire en lui et d’obéir à sa loi. Lui qui, dans la pensée de Dieu et d’après ses désirs personnels les plus intimes, devait sauver d’abord tous les Juifs, il sera pour un grand nombre d’entre eux une cause indirecte et involontaire de chute[1131] et de ruine spirituelle. De la sorte, il deviendra malheureusement un « signe de contradiction[1132] ». Isaïe avait prédit cette double face de l’avenir du Messie[1133] : « Il sera un sanctuaire ; mais il sera aussi une pierre d’achoppement, un rocher de scandale pour les deux maisons d’Israël, un lieu et un piège pour les habitants de Jérusalem. Beaucoup d’entre eux trébucheront ; ils tomberont et se briseront, ils seront enlacés et pris. » Jésus lui-même avouera plus tard que sa venue en ce monde devait produire une crise, une séparation entre les bons et les méchants, puisqu’il n’est pas possible de demeurer neutre à son égard[1134]. C’est le « scandale de la croix[1135] » qui produira ce résultat, en manifestant les sentiments les plus secrets des cœurs.

« Ouvrons l’évangile, et surtout celui de saint Jean, où le mystère de Jésus-Christ est découvert plus à fond : c’est le plus parfait commentaire de la parole de Siméon. Écoutons murmurer le peuple. “Les uns disaient C’est un homme de bien ; les autres disaient Non, il trompe le peuple ; (…) les uns disaient C’est le Christ ; les autres disaient Le Christ doit-il venir de Galilée ? (…) Il y eut donc sur ce sujet une grande discussion (…) C’est un possédé, disaient les uns, c’est un fou ; pourquoi l’écouter davantage ? D’autres disaient Ce ne sont pas là les paroles d’un possédé. ”[1136] »

Mais, quelques jours seulement après sa naissance, n’était-il pas déjà en butte à la contradiction ? Il a été une occasion de ruine pour Hérode, et une cause de résurrection pour les bergers, pour les Mages et les âmes fidèles. La lutte s’est continuée sans trêve et sans relâche dans le cours des siècles, conformément à ce programme[1137] ; de nos jours elle est aussi violente que jamais, et elle durera jusqu’à la fin des temps.

Marie ne pouvait pas manquer d’être enveloppée dans les souffrances prédites à Jésus. À la passion du Fils correspondra la « compassion » de la mère, dont l’âme sera transpercée jusque dans ses replis les plus profonds par un glaive sans pitié[1138]. Plus d’une fois, Marie — par exemple, au moment de la fuite en Égypte, un peu plus tard lorsque Jésus disparut pendant trois jours, plus tard encore lorsqu’elle comprit que la vie de son fils était menacée par de cruels ennemis dont la haine grandissait chaque jour — dut se ressouvenir de cette prédiction terrible. Mais c’est surtout au Calvaire que le glaive des douleurs perça son âme de part en part, tandis que, debout auprès de la croix, elle assistait à la cruelle agonie de la divine victime.

Cujus animam gementem,
Contristatam et dolentem,
Pertransivit gladius.
[1139]

Siméon achevait à peine de parler, qu’une autre personne, pareillement recommandable par ses vertus et par sa foi, rejoignit le groupe béni, conduite à son tour par une révélation de l’Esprit de Dieu. L’évangéliste en trace aussi un rapide et intéressant portrait. C’était Anne, fille de Phanuel, qui appartenait à la tribu d’Aser. Sa sainteté lui avait mérité le don de prophétie. Alors âgée de quatre-vingt-quatre ans[1140], elle avait eu le chagrin de perdre son mari après sept années seulement de mariage. Vraie veuve selon la définition donnée par saint Paul[1141], elle n’avait cherché sa consolation que dans le service de Dieu. Aussi, à la manière des âmes pieuses, se livrait-elle à des jeûnes fréquents, et à d’incessantes prières, qu’elle prolongeait bien avant dans la nuit. Elle passait une partie considérable de ses journées dans les parvis du temple[1142], assistant aux sacrifices et aux autres cérémonies du culte divin. On devine sans peine quel était l’objet principal de ses prières. Elle appelait de tous ses vœux « la rédemption d’Israël[1143] ». Comme Siméon, reconnaissant le Messie dans l’enfant de Marie, elle se mit à glorifier le Seigneur à haute voix, et dès lors, toutes les fois qu’elle en avait l’occasion, elle mettait son bonheur à parler de Jésus à tous ceux qui partageaient sa foi, ses espérances et son amour[1144].

Chapitre IV : La visite des Mages et ses suites.

L’Appendice XX signale et réfute les théories rationalistes relatives à cet épisode.

I. L’adoration des mages.

Nous avons indiqué précédemment le procédé très simple et très naturel par lequel on établit, entre les narrations de saint Matthieu et de saint Luc, l’accord le plus harmonieux au sujet de la suite chronologique des événements dont se compose l’histoire de la Sainte Enfance. Il suffit, pour cela, d’emboîter en quelque sorte les récits l’un dans l’autre ; ce qui a lieu sans heurt et sans violence. Ils sont, en effet, suffisamment élastiques pour se prêter à une combinaison de ce genre. D’après l’hypothèse la plus vraisemblable[1145], on place donc, immédiatement après la purification de Marie et le rachat de Jésus, l’arrivée des Mages à Bethléem, la fuite de la sainte Famille en Égypte, le massacre des Innocents, le séjour de Jésus, de Marie et de Joseph sur la terre étrangère et leur établissement définitif à Nazareth. Dès le second siècle, Tatien avait adopté cet agencement des faits, dans son Harmonie évangélique connue sous le nom de Diatessaron[1146] ; c’est aussi celui que proposent la plupart des commentateurs contemporains.

Mais on a aussi groupé de plusieurs autres manières les épisodes qui constituent cette partie de l’Enfance du Sauveur. Suivant saint Augustin[1147], les Mages seraient venus à Bethléem quelques jours seulement après Noël (le 6 janvier) ; les mystères de la purification de Marie et de la présentation de Jésus se seraient passés ensuite, à la manière racontée par saint Luc ; la fuite en Égypte et les incidents qui s’y rattachent leur auraient succédé tour à tour. Mais il n’est guère croyable que les parents de Jésus soient allés à Jérusalem après la visite des Mages : c’eût été exposer inutilement l’Enfant-Dieu aux plus grands périls. On s’est aussi arrêté parfois à cet autre ordre des faits, : Noël, la circoncision, la visite des Mages, la fuite et le séjour en Égypte, le retour en Palestine après la mort d’Hérode, la purification et la présentation au temple, finalement l’installation à Nazareth. Cela n’est pas absolument impossible. Toutefois, est-il vraisemblable que de si nombreux événements aient été accumulés dans l’espace des trente-deux jours qui s’écoulèrent entre la circoncision de Jésus et la purification de sa mère ? Dans cette hypothèse, le séjour en Égypte ne pourrait guère avoir duré plus d’une quinzaine de jours.

Si les pasteurs de Bethléem furent, après Marie, Joseph et les anges, les premiers adorateurs de Jésus et représentèrent tous les vrais et fidèles israélites auprès de son berceau, il était juste, entièrement conforme aux desseins providentiels — le vieillard Siméon vient de le rappeler —, que le monde païen eût aussi de bonne heure ses représentants auprès de celui qui apportait le salut à tous les hommes sans exception. C’est pour cela que les Mages accourent maintenant à la cité de David, comme prémices de la gentilité.

Leur nom, qui n’a rien de sémitique, mais qui est d’origine aryenne ou indo-germanique[1148], était alors bien connu dans le monde gréco-romain. Aussi saint Matthieu se contente-t-il de le citer sans explication aucune, le supposant clair pour ses lecteurs. Tout d’abord, les mages formèrent en Médie et en Perse une caste sacerdotale très respectée, qui s’occupait de sciences naturelles, de médecine, d’astronomie (plus exactement, d’astrologie), en même temps que du culte divin[1149]. La Bible nous les montre en Chaldée, à l’époque de Nabuchodonosor. Ce prince conféra même à Daniel le titre de Rab-Mag, c’est-à-dire de Grand Mage, en récompense de ses services[1150]. Leur double titre de prêtres et de savants leur avait obtenu dans les différentes classes de la société une influence considérable ; aussi faisaient-ils partie du conseil des Rois dans plusieurs contrées[1151]. Il est vrai qu’au temps de Notre-Seigneur leur prestige avait singulièrement décru, car beaucoup d’entre eux, spécialement ceux, qui étaient venus, en assez grand nombre, s’établir dans les provinces occidentales de l’empire, étaient de tristes personnages, qui se livraient aux arts occultes, n’exerçant guère d’autre rôle que celui de magiciens et de sorciers. Les Actes des apôtres signalent plusieurs exemples de cette dégradation du nom et des fonctions[1152]. Toutefois, c’est en bonne part et d’après l’acception ancienne, que saint Matthieu prend ici le nom de Mages ; cette conclusion résulte de tout l’ensemble de son récit[1153].

D’assez bonne heure, une tradition populaire, qui devint presque générale à partir du vie siècle, a conféré la dignité royale aux mages de l’évangile. On leur a appliqué faussement certains textes bibliques qui décrivaient d’avance, non pas le fait particulier de leur visite à l’Enfant-Dieu, mais, en termes relevés et figurés, la conversion générale des païens à la religion du Messie[1154]. Rien, dans la narration évangélique, ne favorise cette opinion, que contredisaient déjà les monuments les plus antiques de l’art chrétien, sur lesquels les Mages de Bethléem ne sont jamais munis des emblèmes royaux, mais simplement représentés avec le costume des riches Persans[1155].

On a discuté à perte de vue sur leur patrie, leur nombre et l’époque exacte de leur arrivée en Palestine[1156]. D’où venaient-ils ? Saint Matthieu qui, en général, s’occupe fort peu des détails topographiques et chronologiques, ne répond à cette question que par une formule générale : « Des Mages de l’Orient[1157] ». Aussi de nombreuses opinions se sont-elles formées dès les temps les plus anciens, pour l’expliquer. On a pris parti tantôt pour la Chaldée, l’antique pays des astronomes et des astrologues ; tantôt pour le royaume des Parthes ; tantôt pour la Perse ou la Médie, dont la caste des Mages était originaire, comme nous venons de le dire[1158] ; tantôt pour l’Arabie, parce qu’elle produit la myrrhe et l’encens offerts en présent[1159]. Le texte étant si vague et la tradition si disparate, il n’est pas possible de déterminer avec certitude la contrée d’où venaient les Mages.

On ne saurait pas non plus fixer exactement leur nombre, aucune opinion solide n’ayant pu se former sur cet autre point. Les Syriens, les Arméniens et saint Jean Chrysostome comptent jusqu’à douze Mages. Chez les Latins on trouve, dès une époque assez reculée, le chiffre de trois, qui paraît définitivement fixé à partir de saint Léon le Grand. Mais il est probable qu’il n’a guère d’autre base que le triple présent offert à Jésus par ses visiteurs orientaux ; ou bien, il proviendrait de la légende qui a rattaché ceux-ci aux trois grandes races humaines, celles de Sem, de Cham et de Japhet[1160]. Sur les anciens monuments, ils sont au nombre de deux, de trois, de quatre ou davantage[1161].

La même variété d’interprétations règne au sujet de l’époque exacte de leur voyage. Plusieurs anciens auteurs[1162], prenant pour base de leurs calculs la conduite barbare d’Hérode, qui, pour être plus sûr de ne pas laisser échapper son rival, fit mourir les enfants âgés de deux ans et au-dessous, supposent que deux années entières s’écoulèrent entre Noël et la visite des Mages. Mais c’est là une exagération manifeste. Ainsi qu’il a été marqué ci-dessus, la plupart des Pères croient, au contraire, que les Mages vinrent auprès du Sauveur peu de temps après sa naissance. Le texte même de l’évangéliste est favorable à ce sentiment, car il montre qu’il ne s’écoula pas un intervalle considérable entre Noël et l’arrivée des adorateurs orientaux : « Jésus étant né à Bethléem, (…) voici que des Mages d’Orient vinrent à Jérusalem, disant : “Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile, … et nous sommes venus l’adorer” ».

Leur arrivée soudaine et leur question brûlante, tombant dans un milieu que l’attente du Messie rendait alors si impressionnable, excitèrent le plus vif émoi. Mais avant de décrire ce trouble, à la suite de l’écrivain sacré, nous avons à nous demander encore, pour bien comprendre la portée de la parole des Mages, quelle était la nature de l’étoile qui avait occasionné leur lointain voyage, et comment, en apercevant cet astre, ils conclurent que celui qu’ils nomment le roi des Juifs venait de naître.

L’étoile mystérieuse des Mages a toujours été, et sera sans doute jusqu’à la fin, l’objet de nombreuses et longues discussions. Était-ce une étoile fixe et ordinaire, qui aurait fait alors sa première apparition, et dont les phases successives — au début, splendeur éclatante ; puis éclipse temporaire, brillante réapparition, disparition soudaine — correspondraient plus ou moins exactement aux conditions décrites par l’évangéliste ? Était-ce une comète, comme on l’a quelquefois pensé après Origène[1163] ? Était-ce la conjonction de plusieurs planètes, d’après la savante théorie du grand astronome Kepler, qui a joui autrefois d’un succès considérable et qui n’a pas perdu tous ses partisans ? Voici la description abrégée de ce système. « À la fin de l’année 1603, Kepler signala la conjonction de Jupiter et de Saturne, complétée par Mars au printemps suivant. Durant l’automne de 1604, un corps céleste, inconnu jusqu’alors, apparut dans le voisinage des deux premières planètes. L’ensemble formait un corps lumineux d’une très vive clarté, Frappé d’une idée subite, Kepler rechercha s’il ne s’était pas produit un phénomène sidéral analogue vers l’époque de la naissance de Jésus-Christ, et ses calculs amenèrent à reconnaître qu’en effet, une conjonction de moitié nature avait eu lieu vers l’année 747 de Rome, et il en conclut que c’était là l’étoile des Mages. Ce système, remis a l’étude, puis complété, modifié par d’autres astronomes, séduisit un grand nombre de savants et d’exégètes, qui l’adoptèrent aussitôt.[1164] » Mais quelle complication, en face du récit très simple de l’évangile ! Et pourquoi les astronomes qui ont étudié le phénomène en question après Kepler ne sont-ils pas d’accord sur l’année où il aurait apparu ? L’étoile dont parle saint Matthieu n’aura-t-elle pas plutôt consisté en une sorte de météore mobile, qui apparaissait, disparaissait, s’avançait, s’arrêtait, sans quitter notre atmosphère, à la manière de la nuée de feu qui avait autrefois servi de guide aux Hébreux dans le désert[1165] ? Interprété à la lettre, le texte évangélique favorise ce sentiment populaire, qui a été celui de la plupart des Pères[1166]. Dans ce cas, il s’agirait d’un phénomène entièrement surnaturel, et telle est bien encore l’impression produite par le récit. Néanmoins, comme le miracle ne ressort pas nécessairement et absolument des termes employés par saint Matthieu, on demeure libre d’adopter aussi l’une des trois premières hypothèses, bien qu’elles supposent que tout se serait passé d’une manière naturelle[1167].

Notons encore, dans la question adressée par les Mages, l’expression remarquable, « son étoile[1168] » : l’étoile du roi nouveau-né, l’astre qui le désignait personnellement et lui appartenait pour ainsi dire. Ce trait est en parfaite conformité avec les idées de l’ancien monde, qui croyait que des phénomènes célestes présidaient aux principaux événements qui se passent sur la terre, et même à la naissance, à la vie et à la mort des grands personnages[1169].

Mais comment les Mages, en contemplant et en examinant à loisir cette étoile, quelle qu’ait été sa nature, comprirent-ils que c’était l’astre spécial du roi des Juifs et que ce roi venait de naître ? Pour répondre à cette question nous devons nous souvenir qu’il régnait alors, dans toutes les parties de l’empire romain, en Orient, plus que partout ailleurs, un pressentiment, tantôt plus précis, tantôt plus vague, d’une ère nouvelle qui allait s’ouvrir pour l’humanité. La Judée était regardée comme le point de départ de cet âge d’or, auquel devait présider un puissant et glorieux personnage. Nous avons déjà dit avec quel enthousiasme, précisément à cette époque, les Juifs attendaient le Messie. Leur littérature entière était messianique, comme on le voit par les livres apocryphes très nombreux qui attisaient le feu sacré et rendaient l’attente encore plus intense. Comme les fils d’Israël avaient envahi la plupart des provinces de l’empire et qu’ils se livraient en tous lieux à un prosélytisme très ardent, ne faisant un mystère ni de leur religion ni de leur Messie, c’est grâce à eux que s’étaient formées et répandues ces espérances, qui tenaient tant d’esprits en suspens. Les religions païennes se décomposaient et tombaient en ruines. En grand nombre, les âmes les plus élevées s’affiliaient au judaïsme par des liens plus ou moins étroits.

Le pressentiment dont nous parlons est attesté formellement par plusieurs des grands écrivains de Rome, en particulier par Virgile[1170], Tacite[1171], et Suétone[1172], de même que par l’historien juif Flavius Josèphe[1173]. Déjà les anciennes tables astronomiques de Babylone manifestaient un vif intérêt pour la Palestine. On y trouve assez souvent des prédictions ainsi conçues : « Lorsque telle ou telle chose arrivera, un grand roi surgira dans l’Occident », et avec lui commencera un véritable âge d’or[1174].

Cet aperçu historique explique qu’il y ait eu, jusque dans le lointain Orient, des hommes qui attendaient le libérateur de l’humanité et qui cherchaient dans les astres, où l’on croyait pouvoir tout lire et tout apprendre, les signes précurseurs de son avènement. Les Mages étaient de ce nombre : aussi, lorsqu’ils aperçurent tout-à-coup, dans le ciel si pur de leur pays, un phénomène astral qui leur semblait tenir du prodige, ils le regardèrent comme un présage et établirent aussitôt une connexion étroite entre lui et la naissance du futur rédempteur. Pour ces astronomes l’étoile était, selon la belle pensée de saint Augustin[1175], un langage extérieur bien capable d’exciter leur attention et leur foi. Mais, évidemment, à ce langage du dehors s’associa une parole beaucoup plus claire, une révélation divine, qui en précisa le sens et les pressa d’aller offrir en personne leurs hommages au roi des Juifs[1176].

Soulignons, en passant, le caractère admirable des voies de Dieu, qui adapte providentiellement ses grâces et ses inspirations aux dispositions intimes de ceux qu’il daigne attirer à lui. Plus tard, Jésus s’attachera les pêcheurs galiléens par des pêches miraculeuses, les malades par des guérisons, les docteurs de la loi par l’explication des textes de l’Écriture. Voici qu’aujourd’hui il appelle les Mages, c’est-à-dire des astronomes, par un astre du firmament.

Mais revenons à Jérusalem, où nous les avons laissés au moment où ils adressaient à ceux des habitants qu’ils avaient rencontrés, leur question en apparence si simple, qui produisit immédiatement une impression qu’ils étaient loin d’avoir prévue. L’étoile leur avait révélé la naissance du roi des Juifs, mais elle ne leur avait pas indiqué le lieu précis où ils le trouveraient. Ils étaient donc venus directement à Jérusalem, la capitale du royaume juif, sûrs d’y obtenir des informations authentiques sur le point qu’ils ignoraient encore : « Où est né le roi des Juifs, demandent-ils, car nous avons vu son étoile en Orient[1177], et nous sommes venus l’adorer[1178] ».

En quelques mots rapides, l’écrivain sacré décrit dramatiquement l’effet produit, à la cour royale et dans la ville entière, par la nouvelle qu’apportaient soudainement les Mages. Volant de bouche en bouche, elle franchit bientôt le seuil du palais royal, suscitant partout une vive émotion ou un violent effroi : « Hérode fut troublé et tout Jérusalem avec lui ». Maintes fois, et pour des motifs beaucoup moins graves, le vieux despote avait tremblé pour sa vie et pour son trône usurpé. Roi de Palestine, non par le droit, mais à force d’intrigues et de violences, détesté de la plupart de ses sujets à cause de sa tyrannie et de sa conduite antithéocratique, jaloux à l’excès de son autorité, il apprend tout à coup qu’il a auprès de lui un puissant rival, le Messie lui-même, et il se demande avec angoisse s’il pourra lutter avantageusement contre lui. Les habitants de Jérusalem avaient aussi leurs raisons de se troubler. Leur surexcitation était causée, d’un côté, par la pensée qu’allaient se réaliser enfin les espérances messianiques qui faisaient battre tous les cœurs ; d’un autre côté, par la crainte des flots de sang que la colère d’Hérode ferait probablement couler de nouveau, afin de conserver quand même son trône et sa couronne[1179].

Le roi sut promptement se ressaisir. Son astuce et son habileté ne se démentirent pas dans cette circonstance délicate. Il ne tenait pas moins que les Mages à connaître la résidence actuelle de son compétiteur. Sans perdre un seul instant, il prit donc deux mesures — l’une officielle et publique, l’autre secrète —, qui devaient, pensait-il, la lui révéler sûrement. Il dissimula sa rage inquiète, et, comme il s’agissait d’un fait religieux avant tout, il convoqua en séance extraordinaire le grand Conseil ecclésiastique des Juifs, le sanhédrin[1180], auquel il posa nettement la question : « En quel endroit le Messie doit-il naître ? » La réponse était facile, et le roi aurait pu la faire lui-même, s’il n’avait pas été bien plus Iduméen que Juif. Aussi, ceux auxquels il l’avait demandée la lui donnèrent-ils sur le champ, claire et brève : « À Bethléem de Juda » ; et ils se hâtèrent de la légitimer par l’oracle du prophète Michée, cité assez librement quant à la lettre, mais très exactement quant au sens, ainsi qu’il arrive souvent dans les évangiles[1181] : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certainement pas le plus petit des chefs-lieux de Juda, car c’est de toi que sortira le chef qui régira Israël, mon peuple ».

Hérode possède maintenant deux données certaines. Il a appris par les Mages que le Messie est né ; par le sanhédrin, le lieu exact de sa naissance. Il en désire encore une troisième, qui lui permettra d’exécuter avec plus de succès le plan homicide qui s’agitait déjà dans son esprit. Ce sont encore les Mages, du moins il l’espère, qui la lui fourniront. Il les réunit donc dans son palais, en audience secrète pour ne pas exciter l’attention, et il s’informa d’eux, avec le plus grand soin[1182], de l’époque précise où l’étoile leur était apparue. Il supposait, en effet, qu’il existait quelque corrélation entre cette date et celle de la naissance du Messie. Puis, envoyant les Mages à Bethléem, il leur dit : « Allez, informez-vous avec soin de l’enfant, et, lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le moi savoir, afin que moi aussi j’aille l’adorer ». Langage perfide, cruellement habile, qui, sans l’intervention divine, aurait réussi à faire de ces âmes honnêtes et candides les instruments inconscients des noirs desseins du tyran.

Heureux du renseignement qu’ils avaient obtenu, les Mages quittèrent sans délai la ville sainte et prirent le chemin de Bethléem. Leur joie ne connut plus de bornes[1183], quand, au sortir de Jérusalem, ils virent devant eux, plus brillante que jamais, l’étoile qui leur était apparue en Orient, mais qui s’était ensuite éclipsée, Dieu voulant mettre ainsi leur foi à l’épreuve. Du reste, tout le monde, dans leur pays, connaissait la route qui conduisait en Palestine[1184]. C’était le soir, et l’astre bienfaisant s’avançait devant eux[1185], ne leur montrant pas seulement la route à suivre, mais leur manifestant qu’ils n’avaient pas été induits en erreur par leur imagination et qu’ils approchaient du terme désiré. Soudain l’étoile, s’arrêta, jetant ses rayons sur une humble maison de la petite bourgade, celle — les voyageurs le comprirent aussitôt — qui abritait le roi qu’ils étaient venus chercher de si loin. Nous savions, par le récit de saint Luc, que Jésus était né dans une étable. Si saint Matthieu parle maintenant d’une maison, c’est sans doute qu’après la presse des premiers jours, qui avait amené tant d’étrangers à Bethléem à cause du recensement, Joseph avait pu se procurer une installation plus convenable.

« Étant entrés — avec quelle émotion ! — (les Mages) trouvèrent l’Enfant avec Marie sa mère, et se prosternant, ils l’adorèrent ». C’est en ces termes d’une exquise simplicité que l’évangéliste raconte l’entrevue des visiteurs orientaux avec le roi des Juifs, le roi du monde entier. Devons-nous prendre à la lettre les mots « ils l’adorèrent », et leur attribuer leur signification théologique pleine et entière ? En soi, nous venons de le dire, cette formule peut ne désigner qu’un hommage très respectueux, exprimé par l’humble attitude de la prostration. Néanmoins, tout porte à croire que les Mages, recevant du ciel une révélation plus spéciale encore, reconnurent la nature divine du Fils de Marie et l’adorèrent comme le vrai Fils de Dieu. Les saints Pères n’en doutaient pas[1186].

Ces fervents adorateurs du Christ ne se laissèrent donc pas influencer par les circonstances extérieures, qui semblaient de prime abord si défavorables au divin Enfant. Ni sa pauvreté, ni son impuissance apparente, ni son silence ne mirent obstacle à leur foi. Les présents qu’ils offrirent à Jésus, conformément à l’antique usage de l’Orient qui ne permet pas qu’on s’approche d’un grand personnage les mains vides, sont un autre gage de la plénitude de cette foi simple et généreuse : « Ayant ouvert leurs cassettes, ils lui offrirent comme présents de l’or, de l’encens et de la myrrhe[1187] ». Dans leur pensée, ces dons avaient certainement une signification symbolique, que nos écrivains ecclésiastiques les plus anciens ont indiquée avec quelques nuances. L’interprétation la plus usuelle et la plus naturelle est celle que marque cette strophe de la prose de Noël :

Auro rex agnoscitur,
Homo myrrha colitur,
Thure Deus gentium.
[1188]

Les Mages semblent n’avoir fait à Bethléem qu’un séjour très rapide. Le récit évangélique donnerait presque à entendre qu’ils y passèrent quelques heures au plus. Dans leur candeur, ils avaient pris au sérieux les protestations hypocrites d’Hérode, et ils se disposaient à revenir à Jérusalem, pour lui porter le renseignement qu’il leur avait demandé. Mais le plan du cruel tyran fut déjoué par la Providence, qui, dans un songe surnaturel, enjoignit aux voyageurs de prendre une autre route pour regagner leur pays. Ils obéirent au plus vite, et disparurent mystérieusement, comme ils étaient venus. De Bethléem, les chemins ne manquaient pas pour aller rejoindre à l’est, de l’autre côté du Jourdain, le plateau de Moab, où passait déjà la route des caravanes orientales.

On a souvent relevé le contraste saisissant qui existe, dans ce touchant récit, entre la conduite de ces païens et celle des Juifs de Jérusalem, à l’égard du Messie nouveau-né. C’est, ainsi qu’il a été déjà noté précédemment, la prophétie de Siméon qui s’accomplit. Le judaïsme repousse Jésus ; la gentilité vient à lui. Les Mages font un long et pénible voyage pour venir l’adorer ; Hérode veut lui ôter la vie. Les princes des prêtres et les scribes se contentent d’indiquer froidement le lieu où il devait naître ; semblables à ces pierres milliaires qui marquent la route et ne quittent pas leur place, ils ne songent pas même à se déranger pour aller à lui. Quels horizons, l’un chargé d’espérance, l’autre douloureux, sur l’avenir du divin Maître et de son Église ! C’est Israël rejeté par sa faute, et cédant au monde païen le rang privilégié que le plan divin lui avait accordé avec tant de bonté[1189].

II. La fuite en Égypte et le massacre des Innocents.

Le danger planait donc sur le Christ ; mais Dieu ne l’abandonna pas à la cruauté d’Hérode. La nuit même où les Mages s’éloignèrent de Bethléem, un ange apparut en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi, prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle ; car il arrivera qu’Hérode cherchera l’Enfant pour le faire mourir ». Le message était pressant, comme le péril même. Joseph le comprit ; aussi, sans demander d’autre explication, il prit l’Enfant et sa mère, ces deux êtres qui lui étaient si chers et qui étaient alors pour lui l’objet de tant d’angoisses, et il se dirigea rapidement vers l’Égypte. Admirable obéissance que la sienne, toujours si prompte et sans réserve, bien qu’elle exigeât de lui des actes troublants et difficiles.

De Bethléem, plusieurs routes bien connues conduisaient au pays des pharaons. La plus courte, qui était aussi la moins pénible et la plus fréquentée, menait d’abord à Ascalon et à Gaza, dans l’ancienne région des Philistins ; puis à Raphia, d’où elle longeait le rivage de la Méditerranée jusqu’à Casium et à Péluse, dans la Basse Égypte[1190]. Mais ce chemin était moins sûr pour des fugitifs, car les policiers d’Hérode auraient pu y atteindre facilement la sainte Famille, avant qu’elle ait eu le temps de franchir la frontière. Aussi est-il probable que Joseph se dirigea tout d’abord vers la limite méridionale de la Palestine, par Hébron et Bersabée, et qu’il s’enfonça ensuite dans le désert de Pharan[1191], que traversaient plusieurs voies assez directes. Ce n’est qu’après six ou sept jours d’une marche fatigante que les saints voyageurs pénétrèrent dans l’ancienne province de Gessen, pendant longtemps habitée par les Hébreux[1192]. De là, suivant une tradition très respectable, après un arrêt non loin d’Héliopolis, à l’endroit qui porte aujourd’hui le nom de Matariyeh[1193], ils gagnèrent Memphis, où ils s’installèrent pour toute la durée de leur séjour en Égypte. L’église copte du Vieux Caire est bâtie, croit-on, sur l’emplacement de la maison qu’ils habitèrent[1194].

Quoique plongée dans le paganisme, l’Égypte avait été désignée à Joseph, parce que c’était le pays le plus à sa portée pour échapper aux embûches d’Hérode. Elle était alors directement sous la dépendance de Rome, et le tyran n’avait pas la moindre juridiction sur elle. Depuis le règne de Ptolemée Lagi († 283 av. J.-C.), de nombreux émigrants juifs s’y étaient établis successivement : les uns pour se livrer à des entreprises commerciales très fructueuses ; les autres, plus récemment, pour se mettre à l’abri de la fureur d’Hérode. À l’époque où y arriva la sainte Famille, ils formaient une colonie florissante, surtout à Alexandrie, à Héliopolis et à Léontopolis. Ils avaient construit dans cette dernière ville, vers l’année 160 avant notre ère, un temple magnifique, tellement grand, dit naïvement le Talmud, que la voix du ministre officiant ne pouvait pas pénétrer jusqu’aux extrémités ; aussi fallait-il que le sacristain agitât un voile, pour avertir les assistants du moment où ils devaient répondre Amen aux différentes prières. Parmi ces Juifs, se trouvaient de nombreux et habiles ouvriers, qui s’étaient organisés en corporations d’après leurs divers métiers, et se procuraient mutuellement du secours en cas de maladie ou de chômage[1195]. Dans le district où elle s’était fixée, la sainte Famille pouvait donc trouver les ressources et la protection dont elle avait besoin.

Cependant Hérode, aux aguets, avait attendu avec une impatience et une surexcitation toujours croissantes le retour des Mages à Jérusalem, et la réponse qu’ils lui avaient promise. Lorsqu’il comprit, après quelque délai, qu’ils ne reviendraient pas — et il fut aisé à sa police de s’assurer qu’ils avaient définitivement quitté la Judée —, il regarda ce procédé comme une grossière insulte, et comme une trahison ourdie contre lui pour le détrôner au profit de son rival. Alors il s’abandonna à l’un de ces accès de colère et de rage aveugles auxquels il était plus que jamais sujet vers la fin de sa vie, et mettant de côté toute dissimulation, toute prudence même, il précipita l’accomplissement de sa vengeance barbare. Il lança donc les soldats de sa garde, qui lui servaient de bourreaux ordinaires, avec le mandat de massacrer impitoyablement, non seulement dans l’intérieur de Bethléem, mais aussi dans les hameaux et dans les maisons isolées qui en dépendaient, tous les enfants mâles âgés de deux ans et au-dessous, conformément à l’information qu’il s’était fait donner par les Mages sur l’époque où l’étoile leur était apparue. Il espérait qu’en élargissant ses ordres barbares, au double point de vue de l’espace et du temps, il ne manquerait pas cette fois son but, et que celui qu’on avait osé appeler en sa présence « le roi des Juifs », ne lui échapperait pas. Il n’était point partisan des demi-mesures, et le sang de ses sujets n’avait jamais eu beaucoup de prix à ses yeux.

La cruelle sentence fut strictement exécutée. On s’est naturellement demandé quel pouvait bien avoir été le nombre des innocentes victimes qui eurent le privilège d’être les premiers martyrs du Christ. On l’a parfois exagéré de la façon la plus singulière, en le fixant à 3 000, et même à 144 000[1196]. Si nous interrogeons la statistique, elle peut nous procurer des renseignements assez précis. En accordant à Bethléem une population d’environ 2 000 âmes, et en supposant, d’après les faits habituels, qu’à chaque millier d’habitants correspondent à peu près trente naissances annuelles, qui se répartissent assez également entre les deux sexes, on obtient pour une année quinze enfants mâles, trente pour deux ans. La plupart des interprètes regardent même ce chiffre comme trop élevé, et ne pensent pas que le massacre ait atteint plus de quinze ou vingt victimes.

Crime épouvantable quand même, quelles qu’aient été ses proportions. Aussi l’écrivain sacré le met-il en relief, par un de ces rapprochements qu’il institue si volontiers entre les faits de l’évangile et les oracles de l’Ancien Testament : « Alors s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie, en ces termes : Une voix a été entendue à Rama, des pleurs et des lamentations. C’est Rachel qui pleure ses enfants, et elle n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus[1197] ». Comme celle qui a été empruntée précédemment à Michée, cette citation est faite d’une manière assez indépendante soit de l’hébreu, soit de la traduction des Septante ; mais elle reproduit très bien la pensée du prophète. Jérémie venait de décrire, dans un brillant langage[1198], le futur rétablissement du peuple théocratique et la fin de l’exil babylonien. Tout à coup il s’interrompt, pour revenir au temps si douloureux où il vivait, et il contemple en esprit l’une des scènes les plus amères de toute l’histoire israélite. Naguère, après la victoire définitive des soldats de Nabuchodonosor et la chute du royaume de Juda, ceux des Juifs qui allaient être déportés en Chaldée avaient été réunis à Rama[1199], petite ville située à 8 km au nord de Jérusalem et qui porte encore le nom de er Râm. Par une prosopopée dramatique, le prophète nous montre Rachel, sortant alors de son tombeau — situé dans le voisinage de Bethléem[1200], sur la route de Jérusalem, probablement à l’endroit où on le voit encore aujourd’hui — et poussant des gémissements lugubres, comme une mère inconsolable à laquelle on a arraché ses enfants. Dans cet ancien deuil de Rachel, l’aïeule du peuple juif, saint Matthieu voit l’image anticipée de celui des mères de Bethléem, dont les bourreaux hérodiens venaient d’égorger les enfants. À ses yeux, ce texte de Jérémie, indépendamment de sa première réalisation historique, en avait alors une seconde, typique, mais très réelle et voulue de l’Esprit Saint. En l’appliquant au massacre des Innocents, il relevait singulièrement la barbarie criminelle d’Hérode.

III. À son retour d’Égypte, la S. Famille s’établit à Nazareth.

Ce prince odieux ne jouit pas longtemps de la sécurité factice que lui avait procurée son acte révoltant. Il mourut, d’après la date clairement fixée par Josèphe[1201], aux premiers jours d’avril de l’an de Rome 760 (l’an 4 de notre ère), assez peu de temps après cette inutile cruauté. Il était alors âgé de soixante-dix ans et en avait régné trente-sept. On ne peut s’empêcher de voir la main vengeresse de Dieu dans les horribles souffrances qu’il eut à endurer pendant la maladie à laquelle il succomba. « Un feu intérieur le consumait lentement, raconte l’historien juif[1202] ; il lui était impossible, à cause des affreuses douleurs d’entrailles qu’il éprouvait, de satisfaire sa faim et de prendre quelque nourriture. Une grande quantité d’eau s’était amassée au ventre et dans les jambes. Lorsqu’il était debout, il lui était impossible de respirer. Son haleine exhalait une odeur infecte, des crampes dans tous les membres lui communiquaient une vigueur extraordinaire. Sentant qu’il ne guérirait pas, il fut saisi d’une rage amère, parce qu’il supposait avec raison que tous se réjouiraient de sa mort. Il fit donc rassembler dans l’amphithéâtre de Jéricho et cerner par des soldats les personnes les plus notables, et il ordonna à sa sœur Salomé de les faire massacrer dès qu’il aurait rendu le dernier soupir, afin qu’il y eût des larmes versées à l’occasion de sa mort. Mais Salomé n’exécuta pas cet ordre. Comme ses douleurs augmentaient de plus en plus et qu’il était en outre tourmenté par la faim, il voulut se donner un coup de couteau ; mais, on l’en empêcha. Il mourut enfin, la trente-septième année de son règne ». On comprend que Lactance ait fait de cette fin tragique la première page de son traité « De la mort des persécuteurs » de l’Église.

On fit à Hérode de splendides funérailles. Un cortège vraiment royal conduisit de Jéricho à Hérodium[1203], sur une litière d’or, son cadavre orné de pourpre et de pierres précieuses, muni du sceptre et de la couronne, autour duquel on faisait brûler de l’encens[1204]. Mais la malédiction de son peuple, comme celle de Dieu, pesait sur lui.

En ordonnant à Joseph de fuir en Égypte, le messager divin qui lui était apparu en songe lui avait annoncé qu’il serait surnaturellement averti, lorsque viendrait le moment de rentrer en Palestine[1205]. En effet, après la mort du tyran, un ange lui révéla durant son sommeil que le temps de l’exil était arrivé à son terme. « Lève-toi, lui dit-il, prends l’Enfant et sa mère, et va dans le pays d’Israël, car ceux qui en voulaient à la vie de l’Enfant sont morts[1206] ». Joseph se leva donc, prit l’Enfant et sa mère », et rentra en Palestine, en bénissant Dieu. Après avoir mentionné cet heureux événement, saint Matthieu cite un autre texte de l’Ancien Testament, dans lequel il voit un type prophétique du retour de Jésus sur le sol de la Terre sainte. Le séjour du Christ en pays d’exil avait eu lieu, d’après l’intention divine, « afin que s’accomplît » cette parole d’Osée[1207] : « J’ai rappelé mon fils d’Égypte ». Le prophète venait de décrire énergiquement l’ingratitude d’Israël envers son Dieu. À des actes d’idolâtrie sans cesse renouvelés et à des désobéissances sans nombre, il avait opposé l’amour infatigable du Seigneur. Comme preuve de cet amour paternel, il signale la délivrance du joug des Égyptiens, cet immense prodige par lequel s’ouvrit l’histoire des Hébreux en tant que nation privilégiée du ciel : « Quand Israël était jeune, je l’aimais et j’ai rappelé mon fils de l’Égypte[1208] ». Ce qui s’était passé autrefois pour Israël, que le Seigneur daigne nommer son fils dans un sens figuré, venait d’avoir lieu également pour Jésus, Fils de Dieu dans le sens le plus strict de l’expression. La destinée du fils adoptif avait été ainsi le type de celle du vrai Fils : conduits l’un et l’autre en Égypte, ils en furent rappelés en des circonstances particulières, qui ont entre elles plus d’une analogie. Le parallèle historique souligné par l’évangéliste ne manque donc pas de fondement.

Combien de temps avait duré le séjour de la sainte Famille en Égypte ? Saint Matthieu vient de nous dire que ce pénible exil finit a la mort d’Hérode ; mais il n’a pas fixé le moment précis où il avait commencé. D’autre part, nous ne connaissons pas exactement la date de la naissance du Sauveur. Il n’est donc pas possible de déterminer sûrement la durée de ce séjour de Jésus, de Marie et de Joseph sur la terre étrangère. Les sentiments les plus contradictoires se sont formés dès l’antiquité sur ce point spécial. La durée en question n’aurait été que de quelques semaines, d’après les auteurs qui placent la visite des Mages et ses suites avant la présentation de Jésus au temple ; de huit à dix ans, suivant d’autres anciens interprètes ; de deux ou trois années au moins, d’après l’opinion qui nous paraît la plus acceptable[1209].

En ordonnant à Joseph de quitter l’Égypte, l’ange lui avait simplement désigné « la terre d’Israël » comme le lieu de sa future résidence. Aussi, après être rentré en Palestine, paraît-il avoir songé d’abord à s’établir avec Jésus et Marie dans la province de Judée ; sans doute à Bethléem, où l’Enfant-Dieu était né d’une manière visiblement providentielle. Mais lorsqu’il eut appris, après avoir franchi la frontière, que la Judée était échue en part d’héritage à Archélaüs, l’aîné des fils d’Hérode[1210], il renonça immédiatement à son dessein, craignant d’exposer Jésus à de nouveaux périls. Cette crainte n’était que trop fondée. Personne n’ignorait alors en Palestine que ce prince n’était ni moins soupçonneux ni moins cruel que son père. Dès les premiers jours de son gouvernement, il réprima un commencement de sédition populaire qui avait eu lieu dans les cours du temple, en faisant massacrer trois mille pèlerins par ses cavaliers[1211]. Aussi ses sujets s’empressèrent-ils d’envoyer à Rome une délégation composée de cinquante membres, pour l’accuser auprès de l’empereur et pour obtenir sa destitution[1212].

Par un autre songe surnaturel, Dieu approuva la résolution du père nourricier de Jésus, et il lui indiqua en même temps la Galilée comme la partie de la Palestine où il devrait s’installer avec le précieux dépôt qui lui avait été confié. Le tétrarque Hérode Antipas, qui avait reçu cette province en apanage, était un administrateur bienveillant, qui s’efforçait de gagner la confiance de ses sujets, en leur procurant une existence heureuse et calme[1213]. Dirigé en Galilée par Dieu lui-même, Joseph n’avait pas hésité sur la localité où il irait se fixer, puisque, avant la naissance de Jésus, il avait été domicilié à Nazareth avec Marie. C’est donc là qu’il s’établit définitivement, comme dans un doux et saint asile où l’Enfant-Dieu grandirait en paix, après tant de périls et de fatigues.

Dans cette réinstallation, l’évangéliste voit une nouvelle réalisation des anciens oracles. Joseph, dit-il, « vint habiter dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplît ce qui avait été dit par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen ». Il est à remarquer que la formule par laquelle saint Matthieu introduit cette fois sa citation est très générale. Ce n’est point à Isaïe, à Jérémie, à Osée, ou à un autre prophète isolé, qu’il emprunte son texte, mais à l’ensemble des prophètes. Ce fait explique pourquoi on ne trouve nulle part dans l’Ancien Testament les mots « Il sera appelé Nazaréen ». L’écrivain sacré n’avait donc pas en vue, cette fois, un oracle spécial, mais plutôt une idée exprimée par l’ensemble des prophètes au sujet du Messie, et réalisée par l’installation de la sainte Famille à Nazareth. Mais quelle peut bien être cette idée ? Elle n’est pas sans présenter quelque obscurité ; aussi a-t-on fait plusieurs hypothèses pour la découvrir. Avant de les examiner, disons d’abord qu’ici l’évangéliste joue évidemment sur les mots, en faisant, à propos du nom de Nazareth et de l’épithète « Nazaréen »[1214], une de ces combinaisons à l’orientale que les écrivains sacrés se permettent quelquefois à l’égard des noms propres. En fait, nous l’avons amplement constaté[1215], Jésus est souvent appelé « Jésus de Nazareth » dans la littérature évangélique, et il reçut jusque sur la croix le surnom de « Nazaréen ». Or, il est moralement certain que, d’après l’orthographe hébraïque du nom de Nazareth, le z était représenté par la lettre tsadé, qui équivaut à notre ts. Le Talmud nous en fournit la preuve, puisque, par dérision, il appelle Jésus ha-Notseri, c’est-à-dire l’habitant de Nazareth. La racine du nom de cette ville est donc natsar, qui signifie : « être verdoyant, germer, fleurir », comme le disait élégamment saint Jérôme[1216] : « Nous irons à Nazareth, et, selon la signification de son nom, nous verrons la fleur de la Galilée ». D’autre part, comme le fait remarquer le même savant Docteur[1217], Isaïe attribue précisément au Messie le nom figuré de netser, « branche, rameau verdoyant », dans un passage célèbre[1218] : « Un rameau sortira du tronc de Jessé[1219], et de sa racine croîtra un rejeton ». Ailleurs, Isaïe, puis Jérémie et Zacharie[1220], emploient, pour désigner le futur libérateur, une expression analogue, tsémahh, qui signifie « germe ». C’est donc très probablement à ces divers passages prophétiques que saint Matthieu fait ici allusion.

On a aussi établi parfois un rapprochement entre le mot « Nazaréen », dans lequel l’évangéliste voit un nom anticipé du Messie, et le substantif hébreu nazir, « consacré » à Dieu par le vœu du nazirat, comme Samson[1221]. Mais Jésus n’a jamais été nazir dans ce sens, et d’ailleurs, ce substantif aurait pu former l’adjectif dérivé « Naziréen »[1222], mais il n’aurait pas pu servir de racine à « Nazaréen ».

L’évangéliste a donc voulu dire que la bourgade de Nazareth était prédestinée, par son nom même, à recevoir dans son sein, pour le garder, le protéger, le voir grandir, le divin rejeton que Dieu lui confiait pour de longues années. Par conséquent, le choix de cette résidence pour le Verbe incarné n’a pas été un fait du hasard, mais un événement tout providentiel[1223].



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