Ainsi qu’il a été dit, les néo-critiques et un grand nombre de protestants modérés acceptent et reproduisent la théorie d’Helvidius au sujet des « frères » et des « sœurs » de Jésus[2383]. Aux arguments que nous leur avons opposés en traitant de la virginité perpétuelle de la mère du Christ, ajoutons cette simple remarque. Si, après la naissance de Jésus, Marie avait eu quatre fils, dont deux au moins, Jacques et Jude, ont occupé des situations importantes dans l’Église primitive, comment la tradition aurait-elle accepté de si bonne heure, et avec tant de ténacité, la croyance à sa virginité perpétuelle ? Les faits auraient été là pour démentir et réduire à néant cette tradition. Et pourtant, nous l’avons vue nettement attestée dès le second siècle, alors qu’un certain nombre des Desposyni, ou parents du Sauveur, vivaient encore. Des obstacles insurmontables se seraient dressés en face d’une pareille légende. Cela est si vrai, que le plus fameux sceptique français du xixe siècle, E. Renan, qui s’était d’abord déclaré favorable à l’erreur d’Helvidius[2384], s’est aperçu plus tard[2385] que cette position n’était pas tenable. Il a reconnu qu’il n’est pas probable que les frères et les sœurs en question « aient été aussi fils ou filles de Marie ». Il insiste sur cette excellente preuve : « Jésus fut, dans sa jeunesse, désigné à Nazareth par le nom de fils de Marie… Cela suppose qu’il fut longtemps connu comme fils unique de veuve. De pareilles appellations, en effet, ne s’établissent que lorsque le père n’est plus et que la veuve n’a pas d’autre fils ».
Rappelons en outre aux néo-critiques l’argument tiré de la philologie. Et ajoutons, avec saint Jérôme[2386], que les évangélistes avaient parfaitement le droit d’employer le nom de « frères » dans un sens large, puisqu’ils n’avaient pas hésité à attribuer à saint Joseph le titre de père, après avoir dit et redit, sous toutes les formes, que la naissance du Sauveur avait été absolument surnaturelle.
On objecte que, dans la plupart des passages où les « frères » de Jésus sont mentionnés par les évangélistes[2387], Marie est nommée en même temps qu’eux, ou se trouvait alors personnellement avec eux. Mais on peut expliquer ce fait, à la suite des anciens auteurs, en disant qu’après la mort de Cléophas, père de Jacques, de Joseph, de Simon, de Jude et de leurs sœurs, sa femme et ses enfants se seront réfugiés dans la maison de Joseph et de Marie ; ou bien, qu’après la mort de Joseph, la sainte Vierge se sera retirée, avec son divin fils, chez sa sœur ou sa belle-sœur. Plus simplement encore, c’est après que Jésus l’eut quittée pour inaugurer son ministère, que Marie aura cherché un asile au foyer de Cléophas. En ces conditions, on comprend aisément qu’elle ait été souvent accompagnée de ses neveux, surtout lorsqu’elle allait rejoindre Notre-Seigneur. Quant à l’incrédulité d’une partie de la famille de Jésus-Christ à l’égard de sa mission, saint Jean la signale en termes trop clairs pour qu’on puisse la révoquer en doute : « Ses frères non plus ne croyaient pas en lui[2388] ». À cause de ce manque de foi, ils se permettaient de critiquer sévèrement sa conduite et auraient voulu lui imposer leur propre volonté[2389]. Un jour même, ses proches[2390] firent une tentative pour s’emparer de sa personne, en prétendant qu’il avait perdu la raison[2391]. Jésus lui-même semble avoir fait allusion à cette attitude hostile, lorsqu’il disait à ses concitoyens de Nazareth[2392] : « Un prophète n’est sans honneur que dans sa patrie, dans sa maison et dans sa parenté ». Son âme aimante et délicate dut beaucoup souffrir de tout cela. Mais on exagère notablement, lorsqu’on généralise la réflexion de saint Jean, comme si aucun des parents du Sauveur n’avait cru en lui. En effet, à l’époque dont parle l’évangéliste, deux des « frères » du Sauveur, Jacques et Jude, faisaient partie du collège apostolique. Comme nous l’avons dit plus haut, Jésus avait très probablement d’autres cousins et d’autres parents que ceux dont saint Matthieu et saint Marc nous ont conservé les noms, et il n’est nullement certain que des sentiments de jalousie, d’antipathie, d’incrédulité à son égard[2393] aient précisément atteint ses plus proches parents. En outre, l’auteur du livre des Actes nous montre[2394] les « frères de Jésus » au cénacle avec Marie, sa mère, en compagnie des apôtres, des disciples et des saintes femmes, attendant l’effusion de l’Esprit-Saint après l’ascension du divin Maître : d’où il suit que le grand miracle de la résurrection aurait mis fin à leurs doutes antérieurs.
[2383] Voir , Geschichte Jesu : Nach akademischen Vorlesungen, 2e éd., p. 67 ; , Histoire évangélique…, p. 137 ; , Les évangiles synoptiques, t. I, p. 291, et Quelques lettres sur des questions actuelles et sur des événements récents, p. 155 ; , Weihnachtsgeschichten, p. 6 ; , Orpheus…, p. 329 : « L’idée que ces frères et sœurs étaient des cousins ou des enfants d’un premier mariage de Joseph, est une subtilité de théologiens » ; , Jesus im Urteil der Jahrhunderte, p. 6 ; , lui-même, Das Leben Jesu, t. I, p. 270-271. Etc. Déjà s’attristait de voir que plusieurs chrétiens de son temps attribuaient hardiment à Marie d’autres enfants que Jésus (Commentarium in Matthæum, x, 17).
[2384] , Vie de Jésus, 1863, p. 23-25 ; Vie (populaire) de Jésus, 1870, p. 11.
[2385] , Les évangiles et la seconde génération chrétienne, p. 542.
[2386] , Adversus Helvidium, 16.
[2387] Matth., iii, 46-47 ; xiii, 35-36 ; Marc., iii, 31-32 ; vi, 3 ; Luc., viii, 19-20 ; Joan., ii, 12.
[2388] Joan., vii, 5.
[2389] Joan., vii, 2-3.
[2390] Marc., iii, 21. Cette fois, les frères ne sont pas nommés directement ; l’évangéliste emploie l’expression plus générale « οἱ παρ αὐτοῦ ».
[2391] Nous aurons à expliquer plus loin cet incident.
[2392] Marc., vi, 4.
[2393] Le théologien rationaliste , l’un des principaux membres de l’École de Tubingue, donne, dans son Jesus Nazarenus…, p. 32, une curieuse raison de ces sentiments fâcheux : « On comprend fort bien que, dans une maison où l’on travaillait rudement des mains, pour gagner le pain quotidien, un penseur solitaire ait excité bientôt l’étonnement et ait passé pour un rêveur qui ne produit rien ; puis, que la piété traditionnelle se soit scandalisée de la sienne, ardente comme un volcan ( !) ; enfin, que ses prétentions à être le sauveur du peuple aient paru simplement incompréhensibles ».
[2394] Act., i, 14.