Dès ses débuts, le protestantisme, tout en conservant dans ses parties essentielles la christologie de l’Église catholique, avait rejeté totalement le culte de Marie. Presque tous ses adhérents, même ceux qui portent le nom d’orthodoxes, sont demeurés fidèles à cette règle. « La foi en Marie, écrivait naguère l’un d’eux[2368], est un des points de séparation où les routes du protestantisme et du catholicisme s’écartent à tout jamais l’une de l’autre. » Nous pouvons augurer, d’après cela, quelle sera la manière d’agir des rationalistes avérés. Non seulement ils font de Marie une femme ordinaire, non seulement ils la traitent comme si elle avait été très au-dessous de sa mission historique, mais ils vont jusqu’à l’accuser de s’être montrée l’adversaire de son fils, de n’avoir pas cru en lui et d’avoir plus d’une fois gêné son ministère. Aussi ajoutent-ils que Jésus, de son côté, l’aurait ignorée, pour ainsi dire, et même traitée sévèrement en plusieurs rencontres. De la sorte, il aurait condamné d’avance la « mariolâtrie » catholique.
Selon notre coutume, laissons la parole à quelques-uns d’entre eux. E. Renan, sans nommer directement la sainte Vierge, fait cependant retomber sur elle une bonne part des reproches qu’il adresse à la famille du Sauveur. « La légende, dit-il[2369], se plaît à montrer Jésus dès son enfance en révolte contre l’autorité paternelle[2370]. Il est sûr, au moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa famille ne semble pas l’avoir aimé, et, par moments, on le trouve dur pour elle. Jésus, comme tous les hommes exclusivement préoccupés d’une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang. » K. Hase[2371] distingue une triple forme de l’image de Marie dans les évangiles : la forme historique, la forme légendaire et la forme idéalisée par l’Église. Ce seraient comme autant de couches superposées. La forme historique, la seule vraie, met sous nos yeux une mère qui ne comprend pas son fils, non plus que son œuvre messianique. La forme légendaire est celle qui nous apparaît dans les deux premiers chapitres de saint Luc. « Dans l’idéalisation de l’Église, la mère vierge est devenue la mère de Dieu et la reine du ciel, avec la couronne d’étoiles autour de sa tête et le dragon sous ses pieds. » Mais « l’histoire et l’idéal se font une opposition réciproque[2372] ». G. Frenssen garde encore moins de mesure en parlant de la mère du Christ. « Elle a vu grandir ses enfants, ose-t-il dire[2373], et cela n’a pas tourné à sa gloire. C’est un fait rare, mais certain, que cette mère d’un héros n’a pas compris la noblesse intellectuelle de son enfant ».
On prétend légitimer de pareilles accusations, par des paroles que Jésus prononça en quatre circonstances différentes. Déjà nous avons entendu la première, à l’occasion de l’épisode du temple[2374], et nous avons vu qu’à moins d’être interprétée de la façon la plus arbitraire, elle ne contient rien qui permette de supposer qu’il régnait de la froideur, de la mésintelligence entre l’Enfant Jésus et ses parents[2375]. Nous aurons à expliquer en temps et lieu les trois autres paroles dont les néo-critiques affectent de paraître scandalisés, et nous constaterons sans peine qu’elles n’ont pas, elles non plus, la signification qu’on leur impose de vive force. Il suffira de les citer ici. La seconde en date nous a été conservée par saint Jean[2376], à l’occasion du miracle de Cana. « Ils n’ont plus de vin », dit à son fils la compatissante Marie, qui voulait éviter une humiliation à leurs hôtes de Cana. « Femme, qu’y-a-t-il entre moi et toi ? Mon heure n’est pas encore venue », répondit Jésus. Mais son heure vint presque aussitôt, et il opéra, à la demande de sa mère, le changement de l’eau en vin. Assez longtemps après, comme on venait d’annoncer au Sauveur, alors entouré d’un nombreux auditoire auquel il prêchait la bonne nouvelle, que sa mère et ses frères étaient là, désirant le voir, il s’écria : « Qui est ma mère, et quels sont mes frères ? ». Puis, parcourant du regard les rangs des auditeurs, il ajouta : « Voici ma mère et mes frères ; car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère[2377] ». Vers la même époque, une femme juive, enthousiasmée par la prédication du Sauveur, éleva la voix et poussa cette chaude exclamation[2378] : « Heureux le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont allaité ! » « Heureux, dit Jésus à son tour, ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent ! »
Ces quatre réflexions du divin Maître sont de même ordre et de même espèce. Elles proclament l’indépendance relative dans laquelle il devait se maintenir à l’égard de ses proches, lorsqu’il s’agissait de son rôle de Messie ; mais nous ne voyons pas en quoi elles auraient blessé la piété filiale qu’il devait, à sa mère, piété qu’il lui témoigna toujours tendrement jusqu’à son dernier soupir. D’ailleurs, les deux dernières s’adressaient moins à Marie qu’à l’auditoire alors présent, et que Jésus, selon sa coutume, voulait élever à des sphères morales supérieures. Un évangile apocryphe[2379] renferme à ce sujet une de ces paillettes d’or dont parle saint Jérôme[2380]. Il prête à Notre-Seigneur cette parole si vraie : « Jamais je n’ai fait de peine à mes parents ». D’un autre côté, bien que Marie n’ait pas toujours compris entièrement les mystères de la vie de son fils, parce que Dieu ne lui en avait pas révélé d’avance tous les détails, il est certain que sa foi en lui ne s’est pas démentie un seul instant et n’a jamais subi l’ombre la plus légère. Comment cela eût-il été possible, puisqu’elle avait été mêlée si intimement à sa vie, et qu’elle avait connu, dès le premier instant, sa nature divine et sa mission de rédempteur ?
Aux outrages d’un trop grand nombre de théologiens rationalistes et hétérodoxes, opposons donc ces autres témoignages, qui font honneur aux écrivains protestants de qui ils émanent. « Quelque vertu qu’ait jamais possédée une femme, il ne me semble pas que je puisse la refuser légitimement à Marie. La convenance divine des choses me force de croire que toutes les grâces qu’une femme peut recevoir, et toutes les qualités qu’elle peut acquérir, auront été accordées d’avance à celle qui devait porter miraculeusement le saint Enfant dans son sein, puis le nourrir, l’instruire d’une manière si intime… Nous devons donner à Marie tout ce à quoi elle a droit… Il n’est pas à craindre que nous ayons une idée trop relevée des vertus de Marie.[2381] ». Un néo-critique, A. Resch, écrivait de son côté[2382] : « Cette physionomie unique de Marie, la chaste et pure Vierge, la pieuse et humble servante du Seigneur, nous apparaît dans les évangiles, surtout dans l’évangile de l’Enfance, sous un aspect tellement concret, tellement historique, tellement vrai, que, si les récits sacrés n’existaient pas, aucune imagination humaine n’eût été capable de la créer ».
[2368] , dans la Real-Encyklopädie für protestantische Theologie und Kirche, 3e éd., t. XII, p. 336.
[2369] , Vie de Jésus, 1863, p. 42.
[2370] En note, on nous renvoie au texte Luc., ii, 42.
[2371] , Geschichte Jesu : Nach akademischen Vorlesungen, 2e éd., p. 268-269.
[2372] , Die Synoptiker, p. 31, met aussi« au propre compte » de saint Luc, « tout ce qui, dans les récits de l’Enfance, sert à rehausser et à célébrer Marie, en tant que mère virginale du Fils de Dieu. Avec Luc commence sa divine glorification ». De même , Das Leben Jesu, 4e éd., t. II, p. 50. Voir aussi , Geschichte Jesu von Nazara, t. I, p. 331-332.
[2373] , Das Leben des Heilands, dargestellt, p. 10. profère des blasphèmes encore plus grossiers dans son livre Das Fortleben des Heidentums in der altchristlichen Kirche, p. 101-102.
[2374] Luc., ii, 49.
[2375] On se demande comment un théologien protestant orthodoxe, tel qu’est , a pu écrire les lignes suivantes : « Jésus célébra dans le temple un triomphe tel qu’aucun autre enfant n’en avait eu. Les maîtres en Israël mettent en lui leur cordiale complaisance ; les regards de tous se dirigent sur lui avec une admiration croissante, lorsque sa mère survient tout à coup avec une parole de blâme. Si cet enfant n’avait pas été le doux, l’humble, l’obéissant Jésus, une scène désagréable au plus haut point se serait alors passée dans le sanctuaire de Dieu ». Die Kindheitsgeschichte unseres Herrn Jesu Christi, p. 412.
[2376] Joan., ii, 4.
[2377] Matth., xii, 46-50. Cf. Marc., iii, 31-35 ; Luc. viii, 19-21.
[2378] Luc., xi, 27-28. Voir sur ces textes au point de vue qui nous occupe, , Christus ein Gegner des Marienkultus ? Jesus und seine Mutter in den heiligen Evangelien, 1909.
[2379] Histoire de Joseph le charpentier, xi.
[2380] Voir la p. […].
[2381] , dans The Expository Times, fév. 1885, p. 125.
[2382] , Das Kindheitsevangelium…, p. 324.