Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

XXIII. Le développement intellectuel et moral de l’Enfant Jésus.

Ne voyant en Notre-Seigneur qu’un homme comme les autres, ou lui accordant tout au plus des qualités naturelles d’ordre supérieur, qui faisaient de lui un génie remarquable et peut-être même unique — un surhomme, d’après leur néologisme barbare —, les rationalistes contemporains affectent de ne pas comprendre que son développement a dû s’opérer dans des conditions extraordinaires. Ainsi, le professeur K. Hase admire la formation « spirituelle », c’est-à-dire intellectuelle et morale de Jésus. Il y découvre même des éléments qui lui paraissent inexplicables par les procédés ordinaires de l’éducation[2330]. Mais il répète sur tous les tons qu’elle consista en « un développement tout humain », qu’« on n’a aucun droit de la regarder comme surnaturelle », que, si « elle est à la fois explicable et inexplicable, naturelle et merveilleuse », elle demeure « dans tous les cas purement humaine[2331] ». Cette théorie est devenue comme un article de foi pour les adeptes du protestantisme libéral ou du « christianisme libre[2332] ». Les chefs de cette école — les Th. Keim, les J. Wellhausen, les H. J. Holtzmann, les A. Harnack, les J. Weiss, les A. Jülicher, les A. Sabatier, les A. Réville, les A. Loisy — et les critici minores à leur suite — entre autres, J. H. Crooker, J. E. Carpenter, G. Frenssen, E. Hühn, E. L. Stapfer, Ch. Guignebert — sont tout à fait d’accord pour l’enseigner et pour l’exploiter en gros et en détail. Ils ne diffèrent entre eux que par des nuances.

Ils ne se contentent pas de ce premier résultat, purement négatif, que les récits évangéliques contredisent de la façon la plus absolue, en affirmant la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ. Ils essayent aussi de reconstruire, et de suppléer par là-même au silence relatif des documents sacrés. Ils ont découvert un double moyen de s’éclairer sur la nature et le mode de l’éducation du Sauveur. En premier lieu, ils appliquent à Jésus enfant et adolescent les règles générales qui dirigeaient la formation intellectuelle de ses jeunes compatriotes ; en second lieu, de sa vie d’homme, ils induisent ce qu’il a dû être aux années de son enfance et de sa jeunesse[2333].

Assurément, l’idée est juste dans une certaine mesure, puisque Jésus — la narration évangélique le suppose — s’est développé au dehors comme les enfants, les adolescents et les jeunes gens de son pays et de son époque, ne se distinguant d’eux que par l’absence totale des défauts de son âge et par la manifestation de qualités plus grandes. Mais les néo-critiques ont grandement abusé de cette double règle : d’abord (nous devons insister sur ce point, qui est capital), en ne tenant aucun compte de la nature divine du Sauveur, et en le traitant comme un homme pur et simple, quelles que soient d’ailleurs les qualités dont ils consentent à l’orner ; puis, parfois, en entrant dans des détails dont la prolixité est fatigante, même lorsqu’ils ne sont pas dénués de toute science[2334].

Citons quelques passages du tableau que G. Frenssen, pasteur protestant devenu incrédule et romancier, trace de l’éducation et de la formation du Sauveur[2335] : Jésus, dit-il « avait des yeux singulièrement profonds pour recevoir en lui-même les paisibles et belles images (du dehors), et une âme forte, délicate, pour réfléchir inconsciemment sur ces images et pour les interpréter doucement, gracieusement… Il est allé avec ses camarades de jeu sur les collines, lorsque les premières fleurs s’épanouissaient dans les champs. Ensemble, les mains pleines de fleurs, ils regardaient au loin dans la contrée, jusqu’à la mer bleue qui s’étale à l’ouest. Il a vu, blanc pour la moisson, le champ de blé situé au flanc de la colline, et, avec les autres enfants, il s’est tenu à la porte de la maison où l’on célébrait le mariage d’une jeune villageoise. Le lendemain matin, sa mère parla des demoiselles d’honneur qui, pendant la nuit, avaient parcouru le village, ayant à la main des lampes allumées… Dans les champs, il a aidé à lier (les gerbes) ; des chardons y étaient mêlés et piquaient le travailleur… Il a vu venir à travers le village le berger et son troupeau de brebis. Pendant que celles-ci s’avançaient lentement, le berger fit un petit récit : il avait cherché une brebis durant toute la nuit, et il l’avait retrouvée le matin ; son visage brillait de plaisir. Le même jour, très tard, la voisine vint, en courant, raconter que le fils du paysan, (jeune homme) aux mœurs légères, qui, trois ans auparavant, avait quitté la maison paternelle et le village dans un mouvement de violente colère, … était revenu. Au crépuscule du soir, il était demeuré des heures entières dans la rue, en haillons, et avait regardé les lampes allumées dans la maison paternelle. Quels haillons ! avait ajouté la voisine… (Jésus) était un enfant timide, circonspect ; il se tenait à l’écart et regardait la vie avec des yeux étonnés. Sans doute il jouait avec les autres enfants ; mais souvent il sortait du groupe des joueurs, malgré lui pour ainsi dire, comme si un être invisible se fût approché de lui et lui eût dit : Va un peu à l’écart. Alors les yeux de l’enfant devenaient de plus en plus immobiles ; une voile épais les recouvrait. Mais il ne faisait pas sombre dans son âme… Alors ses compagnons de jeu venaient et l’éveillaient, se disant les uns aux autres : Jésus rêve de nouveau ; voyez comme il rêve ! Et alors il rejoignait les autres enfants, les yeux encore troublés par de doux souvenirs, le visage légèrement contracté par la tristesse ».

G. Frenssen continue sur ce ton, pendant six pages encore, nous faisant passer avec Jésus par l’école et par la synagogue. « Avec un front dur et sombre » l’officiant lisait à haute voix les dix commandements de Dieu. « Le brave enfant écoutait, intimidé, et ne pouvait comprendre. Mais il se rassérénait lorsqu’on lisait les saintes annales et qu’on parlait des héros d’Israël, de ses prophètes et de son futur libérateur. Alors son jeune cœur se remplissait de hautes et saintes délices ». Il songeait à ces lectures jusque bien avant dans la nuit, « et s’endormait heureux, les yeux enflammés ».

Le même auteur, inlassable, nous montre aussi Jésus au sein de sa famille. « Sur le seuil de la maison et au foyer, il écoutait avec une âme tendre, largement ouverte, ce que ses parents et les voisins croyaient et imaginaient au sujet des anciens temps : sur Dieu, qui réside, avec beaucoup de bons anges, là-haut dans le ciel bleu, et sur le diable, qui y réside aussi, mais dans le coin le plus noir, derrière les lourds nuages gris… Les mauvais anges sont en grand nombre auprès de lui. Dieu et ses anges, le diable et ses anges, descendent et montent jour et nuit, se mêlant en bien et en mal à la destinée des hommes. Toute maladie et toute aliénation mentale est l’œuvre des mauvais anges… Dans l’aliéné qui demeure à l’autre extrémité (du village) habitent sept anges et esprits du diable, lui faisant pousser des cris de rage ».

C’est ainsi que les idées de son temps, vraies ou fausses, pénétraient une à une dans l’âme de Jésus enfant et adolescent : « Jusqu’à sa mort, il n’a rejeté ou méprisé aucun trait de la foi ou de la superstition de son peuple ». Plus tard, il apprit le métier de charpentier. Son travail le conduisit en dehors de Nazareth, qu’il n’avait pas encore quitté, et de nouvelles connaissances pénétrèrent dans son esprit. « Il alla jusqu’au bord de la mer, où il vit les barques des pêcheurs de perles danser sur les vagues agitées ; le marchand était là avec sa bourse de cuir, attendant le résultat de la pêche ». Il traversa la Palestine, et entendit les plaintes poussées contre la rapacité du tétrarque Hérode ; il vit les soldats qui pillaient, les publicains qui volaient. À Jérusalem, il contempla les abus qui avaient pénétré jusque dans le sanctuaire, grâce à la connivence des prêtres. Ainsi se fit son éducation. Ses compatriotes ne le voyaient pas sans étonnement, sans arrière-pensée. « Il ne savait pas lui-même ce qui se passait en lui. C’était un pauvre enfant des hommes, plein d’inquiétude, qui tantôt jubilait, tantôt s’attristait d’une manière indicible, un enfant des hommes agité par des pensées divines comme par de violentes douleurs, un génie qui se formait dans l’angoisse ». Un génie ? Non, pas même cela ; mais un simple « rêveur[2336] ».

Et l’on appelle ces descriptions étranges une reconstitution du développement et de la formation du Sauveur ! Ils sont admirables, les néo-critiques. Ils rejettent le caractère historique des faits les plus incontestables de l’évangile, et ils veulent que nous acceptions comme de l’argent comptant leurs élucubrations personnelles. Ils font de la psychologie à outrance, rattachant à l’enfance et à la jeunesse de Jésus-Christ toutes ses paraboles et la plupart de ses paroles, comme s’il lui eût été impossible, plus tard, d’inventer de lui-même quoi que ce soit. C’est là une singulière méthode, qui sert de prétexte à des exercices réitérés d’une littérature d’ordinaire assez banale[2337].

À toutes ces tirades et à toutes ces descriptions, nous préférons le simple aveu de J. Weiss, qui reconnaît franchement son ignorance[2338] : « Nous n’avons pas la possibilité d’épier (pour ainsi dire) le développement de Jésus ».

Est-ce à dire qu’il faille, condamner absolument la méthode que nous venons de signaler ? Encore une fois non. N’avons-nous pas montré, en l’employant nous-même dans une juste mesure, qu’elle projette quelques rayons lumineux sur l’âme et l’intelligence de Notre-Seigneur durant la période de sa formation ? Mais les rationalistes en ont abusé, puisqu’ils parlent comme si l’Homme-Dieu avait été éduqué et s’était développé à la manière des simples mortels.

Il n’est pas inutile de relever aussi quelques détails spéciaux, sur lesquels les néo-critiques ont le plus souvent insisté. En achevant sa description de Nazareth et de ses alentours, E. Renan écrivait[2339] : « Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l’éducation de Jésus ». Assertion tellement singulière, que son auteur a dû la démentir indirectement, quelques pages plus loin[2340], oubliant qu’il se contredisait lui-même : « Hillel, a-t-il ajouté, tel fut le vrai maître de Jésus[2341] ». Cette seconde affirmation n’est d’ailleurs pas plus fondée que la première, comme l’a démontré le professeur F. Delitzsch, dans une intéressante brochure[2342]. K. Hase faisait à son tour une hypothèse sans fondement, lorsqu’il disait[2343] : « Il est vraisemblable que Jésus a utilisé toutes les écoles et tous les moyens de formation de son époque, autant qu’ils étaient à sa portée ». Mais n’avons-nous pas entendu[2344] ses compatriotes attester qu’il n’avait jamais suivi les cours des docteurs ? Aussi A. Réville, après avoir mentionné, bien à tort, « le premier engouement (de Jésus) pour les… scribes de Jérusalem » à l’occasion de l’épisode du temple, a-t-il cru devoir ajouter que ce zèle, « à mesure que venait l’âge de discernement, s’était refroidi sous le coup de cette expérience, bien pénible pour son grand cœur, que le rigorisme légal recouvrait trop souvent des écarts blâmables, … et qu’il y avait assurément peu de religion réelle dans le pédantisme pointilleux avec lequel (ces docteurs) hachaient menu la pratique religieuse du peuple soumis à leur influence[2345] ». Répétons-le fermement : Jésus ne doit rien aux scribes.

Pendant un certain temps, il a été de mode de regarder Notre-Seigneur, sous le rapport de son éducation et de sa formation, comme plus ou moins tributaire de quelqu’une des trois sectes célèbres qui existaient alors chez les Juifs : celles des pharisiens, des sadducéens et des Esséniens. Mais, soumise à un examen plus calme et plus approfondi, cette opinion a bientôt paru si dénuée de base sérieuse, qu’elle compte à peine aujourd’hui quelques adhérents[2346]. Comme l’a reconnu D. Strauss[2347], « les pharisiens, combattus plus tard avec tant de force par Jésus, paraissent ne pouvoir être considérés que comme ayant agi sur lui négativement, par la répulsion que leur pédantisme légal et leur hypocrisie inspiraient… Il faudra s’en tenir à penser que l’influence de la secte pharisaïque sur le développement de Jésus a été essentiellement négative », Le Sauveur connaissait à fond leurs pernicieuses doctrines ; on le voit par le discours sur la montagne, par ses invectives si légitimes[2348], par sa lutte perpétuelle contre leurs principes destructeurs de la vraie religion. Entre eux et lui, il y eut un antagonisme à peu près sur toute la ligne ; ils n’ont pas été ses maîtres. Les sadducéens formaient un parti politique avant tout, le parti de la caste sacerdotale[2349], à demi sceptique au point de vue religieux, qui s’associa de très bonne heure aux pires ennemis de Jésus et ne contribua pas moins à sa mort que les pharisiens eux-mêmes. Il est de toute évidence que sa croissance intellectuelle a eu lieu tout à fait en dehors d’eux.

« Très souvent, on a mis Jésus en relations avec le groupe remarquable des hommes pieux… que nous connaissons sous le nom d’Esséniens.[2350] » C’est surtout à la fin du xviiie siècle et au commencement du xixe qu’on a multiplié les tentatives de ce genre[2351], et qu’on a fait du Notre-Seigneur un Essénien de toutes pièces. On s’appuyait sur quelques ressemblances extérieures entre la doctrine ou la conduite de Jésus et celles des Esséniens : par exemple, l’interdiction du serment, la communauté des biens que le Sauveur pratiquait avec ses disciples, l’éloge du célibat, etc. Mais les différences sont tellement essentielles de part et d’autre, et les analogies tellement superficielles, que ce sentiment, attaqué avec force par les chefs du protestantisme libéral, est à peu près complètement abandonné aujourd’hui. « Jésus ne peut avoir eu aucune relation avec les Esséniens », écrivait naguère le Dr A. Harnack[2352]. « Ceux-ci, continue-t-il, évitaient avec soin, non seulement ceux qui étaient impurs (selon la loi), mais même les hommes relâchés. Ils vivaient, pour cela, à part des autres hommes, pratiquant chaque jour des ablutions nombreuses. Chez Jésus, nous trouvons tout à fait l’opposé de ce genre de vie : il recherche les pécheurs et il mange avec eux. À elle seule, cette divergence fondamentale nous atteste qu’il s’est tenu à distance des Esséniens. Son but et ses moyens différaient entièrement des leurs. »

Il suit de là — de nombreux rationalistes sont les premiers à le reconnaître — que nous ne devons pas chercher dans les discours de Notre-Seigneur l’écho de la théologie ou des sectes contemporaines. Il n’eut jamais rien de commun avec elles. Aurait-il du moins subi, dans sa jeunesse, d’autres influences juives que celles que nous venons de passer en revue ? Beaucoup de néo-critiques l’ont pensé, et affirment que Jésus s’est laissé emporter plus ou moins par le « courant apocalyptique » qui « était alors si fort parmi le peuple »[2353]. E. Renan avait déjà formulé cette opinion[2354]. Mais nous avons démontré ailleurs[2355] à quel point elle est erronée. E. L. Stapfer[2356], d’après lequel le Sauveur « sut retirer de ces écrits les formules de vérité qu’ils renfermaient » — ce qui est déjà trop dire —, fait ensuite remarquer très justement « combien le côté… fantastique, exagéré, de toutes ces visions apocalyptiques reste étranger à sa pensée ». « Quelle distance, ajoute le même auteur, entre son enseignement simple, populaire, imagé sans doute, mais dont les images sont toujours paisibles et cohérentes, et les constructions d’un faux symbolisme et d’une bizarrerie étrange, de tous ces livres ! » Jésus ne s’est certainement pas abreuvé à ces sources malsaines.

Mais, se demandait encore D. Strauss[2357], des éléments non judaïques, extra-palestiniens, n’ont-ils pas agi sur Jésus-Christ durant sa vie cachée, de manière à élargir son horizon mental et à développer, à compléter ses idées ? Sa réponse est de nouveau négative, et à bon droit, car l’examen le plus minutieux de la vie et de la prédication du Christ ne permet pas de découvrir la moindre trace d’éléments de ce genre. C’est sans aucun fondement historique, a dit aussi K. Hase[2358], qu’on a envoyé « le jeune homme de Nazareth » dans toutes sortes d’écoles non juives, qui auraient contribué de quelque manière à sa formation intellectuelle. À ceux des néo-critiques qui ont renouvelé ces assertions, sans réussir à les mieux démontrer que leurs devanciers, disons hautement, sans crainte d’être démenti, que toutes les tentatives faites pour rattacher le développement de Jésus-Christ à l’hellénisme (spécialement à la philosophie d’Alexandrie), au bouddhisme, au parsisme, etc., ont totalement échoué[2359]. Comme l’écrivait un des maîtres les plus influents de l’école libérale[2360], « on doit affirmer en toute certitude que Jésus, dans son développement, n’a subi aucune influence immédiate du monde extra-palestinien, pas plus de Bouddha et de Platon, que de Philon et de ses prédécesseurs.

Nous avons parlé du rôle que la lecture et la méditation des saints Livres ont pu exercer sur l’intelligence et sur l’âme du Sauveur, durant sa vie de retraite à Nazareth. Mais les néo-critiques se sont livrés, de ce côté encore, à de grandes exagérations. « La base du développement intellectuel de Jésus a été dans les Écritures sacrées de son peuple », disait déjà D. Strauss[2361]. Ses disciples n’ont pas manqué de reproduire cette pensée. K. Hase, par exemple[2362] : « La sainte Écriture étudiée à fond, … depuis les patriarches jusqu’aux derniers des prophètes, tel fut le sol sacré sur lequel a eu lieu la formation spirituelle-de Jésus ». Ces critiques savent même nous dire qu’elles sont, dans le recueil biblique, les parties que Jésus goûtait le plus, comme aussi celles qui lui déplaisaient et qui allaient même jusqu’à lui inspirer de la répulsion. « Il a choisi dans les Écritures ce qui était pour lui une nourriture spéciale de l’âme, et il a trouvé ses passages favoris dans ce jardin de délices bigarré. D’abord dans les Psaumes et dans Isaïe. Dans Isaïe : non pas toutefois là où il est le prédicateur du jugement terrible, ou lorsqu’il parle comme héraut du roi futur[2363] ; mais plutôt là où il est question de l’Oint de l’Esprit, de l’Évangéliste des pauvres… Jérémie, en tant que prédicateur de la pénitence et de la piété du cœur, agit puissamment sur lui ; Osée et Malachie apparaissent dans sa prédication ; Zacharie et Daniel aussi, lorsque cette même prédication touche à sa fin. Tous ces écrivains, non moins que les livres historiques, auxquels sa parole fait plus rarement allusion, lui ont inspiré une toi profonde au Dieu tout-puissant et très sage qui a conduit son peuple.[2364] »

Quelle manière toute humaine d’apprécier Jésus et son développement ! Le commentateur catholique sait autrement goûter que les théologiens rationalistes la Bible et ses richesses inspirées, et il voit en elle, autant que personne autre, le plus parfait instrument d’éducation que le monde ait jamais possédé. Mais il n’ignore pas non plus qu’il commettrait une erreur énorme, en lui attribuant une influence exclusive ou prépondérante dans la formation du Sauveur.

Ainsi donc, il reste acquis que le milieu dans lequel Notre-Seigneur a vécu avant de se manifester au monde est incapable d’expliquer sa merveilleuse croissance. Nos adversaires le reconnaissent par instants, tout aussi bien que nous. L’un d’eux[2365] résume comme il suit leurs aveux : « Jésus est parvenu à l’âge d’homme comme membre du peuple juif et comme fils de son temps. Cependant, même la connaissance la plus parfaite des circonstances de la vie juive d’alors, parmi lesquelles Jésus a grandi, est insuffisante pour expliquer complètement sa nature. C’est une faute de nier qu’il ait subi en quelque manière l’influence de son entourage ; mais, d’autre part, il faut rejeter résolument l’opinion qui consiste à ne voir en Jésus qu’un produit de son époque ». Acceptons cette confession, toute imparfaite qu’elle demeure. Le milieu parmi lequel Jésus a grandi aurait pu, Dieu aidant, former un prophète juif, un Saint de l’ancienne Alliance, un fils de Moïse et de la Loi ; non toutefois Jésus, l’Homme-Dieu, l’homme idéal et transcendant. Suivant l’heureuse distinction de A. M. Fairbairn[2366], Notre-Seigneur n’a subi dans sa croissance aucune influence créatrice, mais seulement une influence occasionnelle, sa personnalité « était un produit trop relevé, pour être l’œuvre d’un simple facteur empirique[2367] ».



[2330] En Jésus, dit-il, « le génie religieux… éclipsait tout autre génie. Du reste, les conditions de son existence n’étaient pas propres à laisser parvenir ce genre de génie à sa pleine floraison » (, Geschichte Jesu : Nach akademischen Vorlesungen, 2e éd., p. 292).

[2331] , Ibid., p. 289-300. Cf. Strauss, Vie de Jésus, t. I, p. 317-320.

[2332] Nouveau vocable, très à la mode depuis quelque temps, par lequel les rationalistes désignent leur parti.

[2333] Cf. , The Supremacy of Jesus, p. 127-128 ; Réville, Jésus de Nazareth, t. I, p. 336.

[2334] Mais il s’en faut de beaucoup que leurs descriptions méritent toujours l’épithète de scientifiques. Le lecteur va s’en rendre compte immédiatement.

[2335] , dans l’opuscule Das Leben des Heilands, dargestellt, 1907, p. 10-21, extrait du roman Hilligenlei, 1905, p. 494-504.

[2336] Cette expression revient souvent sous la plume de G. Frenssen, pour désigner la nature intime de Jésus.

[2337] Cette méthode, , autrefois professeur à la Faculté protestante de Paris, l’a employée largement aussi dans le volume intitulé : Jésus-Christ avant son ministère. Il suppose que rien n’a changé en Palestine, et que tout ce qui a lieu dans la classe pauvre et chez les paysans arabes se passait de la même manière à Nazareth et chez les Juifs en général. Il brode sur ce fond selon sa fantaisie, et il compose à son tour, sur l’éducation de Notre-Seigneur, un roman qu’il prétend avoir été vécu. Toute l’histoire contemporaine des Juifs et une grande partie de la théologie rabbinique d’alors passent sous nos yeux, à propos de l’enseignement que dut recevoir Jésus, et à propos du « mélange de vérités et d’erreurs » dont son esprit « fut d’abord imprégné (p. 51) ».

[2338] Weiss, Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 36.

[2339] Renan, Vie de Jésus, 1re éd., p. 30.

[2340] , Ibid., p. 34.

[2341] Hillel [Ha Zaken], l’un des plus illustres docteurs juifs, a vécu sous le règne d’Hérode, quelque temps avant la naissance de Jésus-Christ.

[2342] , Jesus und Hillel, 2e éd., 1867.

[2343] , Geschichte Jesu : Nach akademischen Vorlesungen, 2e éd., p. 300.

[2344] Joan., vii, 15.

[2345] Réville, Jésus de Nazareth, t. I, p. 424-425.

[2346] , en est un, du moins partiellement dans son livre cité plus haut (Jésus-Christ avant son ministère, p. 131-140), où il parle de Jésus comme s’il avait été dans sa jeunesse le disciple des pharisiens et des Esséniens.

[2347] Strauss, Vie de Jésus, t. I, p. 320.

[2348] Matth., xxiii.

[2349] Cf. Act., v, 17.

[2350] , Jesus, p. 17.

[2351] Voir Fillion, Les étapes du rationalisme…, p. 28-29, 31, 32-33, 88.

[2352] von Harnack, Das Wesen des Christentums, éd. de 1903, p. 21. Voir aussi Strauss, Vie de Jésus, t. I, p. 322 ; , Geschichte Jesu : Nach akademischen Vorlesungen, 2e éd., p. 293-294 ; Keim, Geschichte Jesu von Nazara, t. I, p. 438-440 ; , Jesus, p. 18 ; etc.

[2353] , Die wichtigsten Fragen im Leben Jesu, p. 109. Voir dans le même sens , Die Hauptprobleme der Leben Jesus Forschung, 2e éd., p. 67-75 ; , Die messianisch-apokalyptischen Hoffnungen des Judentums, 2e éd., passim. ; Weiss, Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes, 2e éd., et surtout , Von Reimarus zu Wrede : eine Geschichte…, p. 221-256, 347-395.

[2354] Renan, Vie de Jésus, p. 37-38 : « Peut-être lut-il aussi le livre d’Hénoch, alors révéré à l’égal des Livres saints, et les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand mouvement dans l’imagination populaire ».

[2355] Fillion, Les étapes du rationalisme…, p. 275-287.

[2356] , Jésus-Christ avant son ministère, p. 110-111.

[2357] Strauss, Vie de Jésus, t. I, p. 322-323.

[2358] , Geschichte Jesu : Nach akademischen Vorlesungen, 2e éd., p. 293.

[2359] Fillion, Les étapes du rationalisme…, p. 296-319.

[2360] , Die wichtigsten Fragen im Leben Jesu p. 108.

[2361] Strauss, Vie de Jésus, t. I, p. 319.

[2362] , Geschichte Jesu : Nach akademischen Vorlesungen, 2e éd., p. 289.

[2363] Naturellement, les écrivains rationalistes font du Sauveur un de leurs semblables ; ils le transforment en critique et en sceptique.

[2364] , Die Geschichte Jesu erklärt, p. 55.

[2365] , Geschichte Jesu, p. 13-14.

[2366] , Studies in the Life of Christ, 13e éd., p. 58.

[2367] , a fait remarquer aussi, Sacred Sites of the Gospels, p. 97, qu’« on doit hésiter à traiter Jésus, le Christ éternel, comme s’il avait été soumis au même degré que nous aux influences extérieures ».