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III. Jésus guérit le fils d’un officier royal. Il se fixe à Capharnaüm et s’attache définitivement quatre disciples.

Passages correspondants : Joan., iv, 46-54 ; Matth., iv, 13-17, 18-22 ; Marc., i, 16-20 ; Luc., v, 1-11.

Reprenons maintenant le fil de notre récit, que la nécessité d’expliquer des idées générales de premier ordre nous a contraints de rompre momentanément.

Les quatre évangélistes, nous l’avons vu, ont esquissé chacun à sa manière les débuts du ministère actif de Notre-Seigneur en Galilée, immédiatement après l’incarcération du précurseur. Saint Matthieu et saint Marc nous ont communiqué le résumé de sa prédication. Saint Luc et saint Jean ont décrit brièvement ses succès. Tout présageait une brillante carrière, dont nous allons être pendant quelque temps les heureux témoins.

Lorsqu’il était revenu pour la première fois de Judée en Galilée après son baptême et sa tentation, Jésus avait accompli à Cana, le premier de tous ses miracles[583]. Grâce au même Évangéliste, nous apprenons encore qu’à son second retour il s’arrêta de nouveau dans cette bourgade, et qu’il y opéra un autre prodige, non moins éclatant que le changement de l’eau en vin. Il y avait alors à Capharnaüm un personnage d’un certain rang, dont il est difficile de déterminer au juste les fonctions. Le mot qui les désigne dans le texte grec[584] paraît indiquer qu’il était un officier attaché à la maison civile ou militaire d’Hérode Antipas. On l’a parfois identifié à ce Chusa, intendant du même prince, dont la femme, nommée Jeanne, était au nombre des pieuses Galiléennes qui accompagnèrent plus tard Jésus dans ses missions évangéliques, et qui pourvoyaient généreusement à ses besoins[585]. Mais c’est là une simple possibilité.

Ce fonctionnaire avait un fils jeune encore[586], atteint d’un violent accès de ces fièvres malignes qui, en été et davantage encore en automne, font jusqu’à ce jour de trop nombreuses victimes dans cette région tropicale, marécageuse çà et là, et peuplée de moustiques. Le mal s’était tellement aggravé, qu’on s’attendait à une mort prochaine. Mais la nouvelle du retour de Jésus s’était promptement répandue dans la région ; et le père, si gravement affligé, eut l’heureuse inspiration d’aller implorer son secours. Peut-être était-il l’un de ces Galiléens qui avaient contemplé de leurs propres yeux les miracles accomplis à Jérusalem par Notre-Seigneur[587]. Du reste, la renommée du premier prodige opéré à Cana avait retenti au loin dans toute la région.

Des bords du lac, l’officier royal gravit donc en toute hâte la longue montée qui conduit au plateau élevé sur lequel se trouvait Cana[588] ; puis il s’empressa d’aller trouver le Sauveur, qu’il conjura instamment[589] de descendre avec lui à Capharnaüm, pour guérir le moribond. Il supposait vraisemblablement que la présence du thaumaturge était une condition nécessaire de la guérison. Jésus lui dit une réponse sévère, dont on serait étonné, si l’on ne se rappelait qu’il aimait, par instants, à éprouver la foi de ceux qui lui adressaient une requête de ce genre[590]. « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, lui dit-il, vous ne croyez pas. » Des signes et des prodiges[591] : ici comme en divers passages de l’Ancien et du Nouveau Testament[592], ces deux substantifs sont associés pour accentuer l’idée. Le second relève le caractère plus ou moins éclatant des miracles ; le premier fait allusion à la vérité supérieure qu’ils ont pour but d’enseigner. En parlant de la sorte, Jésus ne s’adressait pas seulement au suppliant ; cela ressort de l’emploi du pluriel : « Si vous ne voyez…, vous ne croyez pas ». Son reproche retombait sur les Juifs en général, qui, durant tout le cours de leur histoire, n’avaient cessé de réclamer, sous toutes les formes, des miracles à Dieu ou à ses représentants. De là le mot de saint Paul[593] : « Les Juifs demandent des signes ». Sans remonter bien haut, ne les avons-nous pas vus, depuis l’Ouverture de la vie publique du Sauveur, attirés d’une manière tout humaine par ses miracles[594] ? Voir d’abord, croire ensuite : voilà ce que voulaient, la plupart d’entre eux ; croire à la mission de Jésus, moins à cause de son témoignage personnel et de sa prédication qu’en vertu de ses pouvoirs miraculeux. Or, ce genre de foi était, en bien des cas, superficiel, imparfait, et le divin Maître avait ses raisons de s’en défier[595]. Sans vouloir déprécier la force probante de ses miracles, qui étaient une de ses lettres de créance[596], il préférait, il le dira clairement un jour[597], ceux qui croient sans avoir vu, à la manière des Samaritains de Sychar.

Soutenu par l’amour paternel, l’officier supporta courageusement l’épreuve. Au lieu de se laisser abattre par cette dure parole, il réitéra humblement sa demande, en la rendant encore plus touchante : « Seigneur, descendez, avant que mon jeune fils ne meure ». « Va, reprit Jésus, dont le refus n’avait été qu’apparent ; ton fils vit ». Puisque l’enfant était mourant, parler ainsi c’était annoncer sa guérison. Mais, en employant cette formule, Jésus soumettait la foi du suppliant à une nouvelle épreuve, puisqu’il n’acceptait pas de descendre à Capharnaüm avec lui et qu’il se contentait de guérir le malade à distance. Le père crut malgré tout, et il quitta Cana pour regagner sa résidence. On conçoit la joie et l’émotion profondes qui régnèrent à la maison, lorsque le petit malade recouvra soudain la santé. Au plus vite on envoya au-devant du père plusieurs serviteurs chargés de lui annoncer l’heureuse nouvelle. Ils le trouvèrent engagé sur la longue descente qui conduit de Cana à Capharnaüm. Sa première parole fut pour s’informer de l’heure à laquelle l’amélioration avait eu lieu[598]. Ce contrôle lui était inspiré par la foi, non par le doute. Les serviteurs répondirent : « Hier, à la septième heure — d’après notre manière de compter les heures, à 1 h de l’après-midi[599] — la fièvre l’a quitté ». Dans le cas présent, la cessation de la fièvre équivalait à l’éloignement du péril de mort. Le père reconnut que telle était précisément l’heure à laquelle Jésus lui avait dit : « Ton fils vit », et il eut alors une preuve pour ainsi dire palpable du miracle. Aussi sa foi franchit-elle encore un nouveau degré, pour arriver à la perfection. Il trouva le meilleur moyen de la manifester et de témoigner en même temps sa reconnaissance à celui qui avait accompli en sa faveur, à distance, par sa seule volonté, un si grand prodige : non content de croire lui-même que Jésus était le Messie, il fit partager sa croyance à « toute sa maison », c’est-à-dire à sa femme, à son fils et à ses servi­teurs. Quelques mois plus tôt, le changement de l’eau en vin à Cana avait déjà produit une recrudescence de foi dans quelques âmes bien disposées[600].

Jésus ne se trouvait alors dans cette bourgade qu’en passant, car il était sur le point de réaliser un projet d’une portée considérable. Si l’humble village de Nazareth, perdu dans les montagnes, privé de moyens faciles de communication, con­venait à merveille pour une vie de retraite, il n’en était pas de même depuis que le Christ avait inauguré son ministère. Jésus avait besoin d’un théâtre plus étendu, plus populeux, plus facilement abordable, moins séparé des points vitaux de la Galilée. Nous verrons bientôt Nazareth, qui l’avait abrité pendant de longues années, lui réserver le traitement le plus odieux, lors d’une visite tout aimable qu’il lui fera, et se rendre indigne de le conserver davantage dans son sein. Mais, en eût-il reçu l’accueil le plus favorable, Jésus ne pouvait guère désormais continuer d’y résider habituellement. Il se décida donc, dès les premiers temps de son ministère galiléen, à s’installer dans un centre mieux adapté aux nouvelles con­ditions de son existence. Ce centre, il le trouva dans la ville de Capharnaüm[601]. Elle était bâtie sur la rive septentrionale du lac de Tibériade, sur la route qui unissait la Syrie, ou plutôt tout l’Orient, à la Méditerranée et à l’Égypte, dans la partie la plus peuplée, la plus riche et la plus fréquentée de toute la Palestine. Elle possédait un poste de douane[602], une garnison[603] et au moins une synagogue[604]. Par sa situation même, elle était devenue le centre d’un commerce très florissant. De ce centre, l’écho de la prédication et des miracles du Sauveur serait naturellement porté au loin, et Jésus rayonnerait lui-même dans toutes les directions, à travers la Galilée entière, accompagné de ses fidèles disciples. Nous comprenons maintenant pourquoi Jésus fit à cette cité l’honneur de la choisir comme son quartier général, où il revenait après chacun de ses voyages d’évangélisation. C’est pour cela aussi que les évangélistes la désignent parfois comme sa « propre patrie[605] ».

Quoique si célèbre dans l’histoire de Jésus, la ville de Capharnaüm n’est mentionnée par aucun des écrivains de l’Ancien Testament. Il est possible que sa fondation ait été relativement récente. Mais elle n’était pas inconnue des talmudistes[606]. Elle eut le grand malheur de ne pas correspondre aux grâces multiples dont la combla Notre-Seigneur ; aussi dut-il un jour prononcer contre elle une terrible malédiction[607], qui s’est accomplie tellement à la lettre, qu’on est incapable aujourd’hui de déterminer l’emplacement exact de la ville incrédule. Les palestinologues les plus habiles sont en désaccord sur ce point, et, tant qu’on n’entreprendra pas des fouilles considérables aux endroits sur lesquels porte la discussion, il n’y a pas lieu d’espérer que le litige puisse prendre fin.

Si le lecteur consulte une carte suffisamment détaillée de la région la plus rapprochée du lac[608], il verra, sur la rive du nord-ouest, un premier nom, Tell-Hoûm, inscrit à environ 5 kilomètres de l’embouchure du Jourdain. Un peu plus au sud, en longeant le rivage, il trouvera celui de Khân-Miniyeh. C’est entre ces deux noms que se partagent les géographes ou les commentateurs. En faveur de Tell-Hoûm, on allègue : 1° la ressemblance générale du nom « تل, tell », mot arabe qui sert habituellement à désigner un monceau de ruines, aura remplacé l’hébreu « כפר, caphar, village »[609] ; Hoûm serait la contraction de Nahoum ; 2° les indications fournies par plusieurs anciens pèlerins ; entre autres, par Théodosius, en 530 de notre ère ; 3° des ruines considérables, spécialement celles d’une magnifique synagogue, qui pourrait bien être celle que le centurion romain, ami des Juifs, fit construire à ses propres frais[610]. Khân-Miniyeh ne paraît pas contenir de ruines proprement dites, bien que, lorsque le niveau des eaux du lac s’abaisse en été, on aperçoive près du rivage des restes de constructions, que l’on suppose avoir été un port. C’est l’historien Josèphe qui apporte l’argument le plus favorable à Khân-Miniyeh, lorsqu’il signale, dans ces parages, une fontaine abondante, à laquelle il donne le nom de Képharnomé[611]. Il existe, en effet, à une demi-heure de marche au nord de Khân-Miniyeh, une source de ce genre, qu’on appelle aujourd’hui Aïn-el-Tabîgha, et qui ne diffère pas de l’Heptapogon, ou « Sept-Fontaines », des anciens auteurs. On ne trouve rien de semblable aux environs de Tell-Hoûm. Mais Josèphe ne dit pas que cette source coulât à proximité de Capharnaüm. D’autre part, le même Théodosius raconte que, venant de Tibériade et de Magdala, il passa par les « Sept-Fontaines » avant d’arriver à Capharnaüm : d’où, il suit que la tradition plaçait alors cette dernière ville à Tell-Hoûm et non pas à Khân-Miniyeh[612].

Dans cette installation de Jésus à Capharnaüm, saint Matthieu, fidèle à son plan de démontrer l’accomplissement des anciens oracles par notre Seigneur Jésus-Christ, voit la réalisation d’une prophétie célèbre d’Isaïe[613], qu’il cite librement d’après l’hébreu, en l’abrégeant, car il n’a copié que les paroles qui allaient le plus directement à son sujet : « Le pays de Zabulon et le pays de Nephtali, le chemin de la mer, le pays d’au-delà du Jourdain, la Galilée des Gentils. Le peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière, et sur ceux qui étaient assis dans la région de l’ombre de la mort, la lumière s’est levée ».

Cette prophétie est extraite du petit « Livre d’Emmanuel[614] » qui décrit, en un langage si beau, si touchant, le salut que devait procurer un jour aux Israélites le divin Emmanuel, le fils de la Vierge, le Messie. La page qui précède les lignes citées par saint Matthieu met sous nos yeux la Palestine envahie et ravagée par de terribles conquérants, les Assyriens d’abord, puis les Chaldéens et les Syriens, qui y ont pénétré du côté du nord, mettant tout à feu et à sang sur leur passage. Aux malheureux habitants de ces districts du septentrion, qui devaient souffrir davantage des invasions barbares, le prophète promet, dans l’avenir, un dédommagement parfait, et il dirige leurs regards sur le Messie rédempteur, qui les consolera pleinement, lorsqu’il établira son séjour parmi eux. C’est lui qui est désigné ici, comme en plusieurs autres passages des saints Livres[615], sous la figure d’une lumière resplendissante, qui dissipera les ténèbres de la souffrance, de même que le soleil chasse les brouillards les plus épais. Cinq territoires sont nommés successivement : le pays de Nephtali, qui équivaut en cet endroit à la partie la plus septentrionale de la Galilée ; le pays de Zabulon, ou la partie méridionale de cette même province ; le chemin de la mer, ou le district situé à l’ouest du lac de Tibériade, dans la direction de la mer Méditerranée ; l’au-delà du Jourdain, ou la Pérée du nord ; la Galilée des Gentils, c’est-à-dire la région galiléenne attenante à Tyr et à Sidon[616].

Il n’entrait donc pas dans le plan du Sauveur de demeurer habituellement sur place, comme Jean-Baptiste, et d’y attendre les foules pour leur annoncer l’avènement du royaume des cieux. Il ira lui-même au-devant de ceux qu’il désire si ardemment sauver, et les plus brillants succès l’attendent tout d’abord. La plupart des rabbins juifs, surtout les plus illustres et les plus savants, groupaient autour d’eux des disciples, dont ils faisaient lentement l’éducation et qu’ils préparaient ainsi à continuer leur œuvre[617]. Peu de temps après son baptême, Jésus s’était attaché de même quelques jeunes gens qui, pour la plupart, semblent avoir eu Jean-Baptiste pour premier maître[618]. Il les avait gardés auprès de lui, tout au moins durant une partie de son ministère préliminaire à Jérusalem, en Judée et en Samarie[619]. Mais il ne paraît pas qu’ils fussent tous demeurés en sa société d’une manière permanente. En tout cas, leur appel avait été simplement transitoire, comme à titre d’essai ; aussi les évangélistes ont-ils cessé de s’occuper d’eux depuis le retour de Jésus en Galilée. Ils avaient donc repris leurs occupations habituelles. Mais voici que le Christ va attacher quatre d’entre eux définitivement à sa personne, et ils formeront le noyau du collège apostolique qu’il instituera un peu plus tard.

Voici dans quelles circonstances eut lieu cet appel décisif, qui constitue une date importante dans la vie publique du Sauveur. Ce fut comme un petit drame, dans lequel on distingue deux scènes, dont la première nous a été conservée par saint Luc[620], la seconde par saint Matthieu et par saint Marc[621].

Un jour que Jésus marchait le long du lac, il fut tout à coup entouré d’une foule nombreuse, que ses premières prédications avaient rendue avide de l’entendre davantage. Deux barques étaient amarrées près du rivage, et les pêcheurs auxquels elles appartenaient lavaient et nettoyaient leurs filets, comme c’est l’usage après chaque pêche, pour enlever les herbes, la vase et les cailloux qui se sont introduits dans les mailles. L’une d’elles avait pour patron ce Simon que Jésus avait rencontré jadis sur les bords du Jourdain, et auquel il avait promis le nom symbolique de Pierre[622]. L’autre était la propriété de Zébédée, dont les deux fils, Jacques et Jean, devaient acquérir aussi une si grande célébrité. Gêné par la foule grossissante qui se pressait autour de lui, Jésus monta sur la barque de Simon, qu’il pria de donner quelques coups de rame, de manière à s’écarter légèrement du rivage ; puis, après s’être assis, il adressa la parole aux foules, du haut de cette chaire improvisée, que les vagues berçaient doucement[623]. Déjà les écrivains chrétiens les plus anciens aimaient à faire remarquer que le choix de la barque du futur saint Pierre fut un acte délibéré de la part de Jésus, qui, en mainte circonstance de sa vie publique, et longtemps avant la glorieuse confession de Césarée[624], a voulu faire pressentir qu’il le revêtirait d’une haute fonction. La « barque de Pierre » est ainsi devenue la figure de l’Église du Christ, et comme telle, elle a été plus d’une fois représentée sur les anciens monuments[625].

Lorsqu’il eut cessé de parler au peuple, Jésus dit à Simon : « Pousse au large, et jetez vos filets pour la pêche ». De ces deux ordres, le premier s’adressait au patron du bateau ; le second, à tout l’équipage, composé de plusieurs pêcheurs[626]. Simon répondit respectueusement : « Maître[627], nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet ». C’est un fait d’expérience signalé dès l’antiquité[628], que la nuit est, en général, le temps le plus propice au travail des pêcheurs. Pierre était donc persuadé qu’une nouvelle tentative en plein jour ne présentait presque aucune chance de succès. Néanmoins, le désir de Jésus était pour lui un commandement auquel il voulait obéir sans délai. Son langage montre qu’il était loin de s’attendre à un miracle, et que, s’il n’eût écouté que son impression personnelle, il n’aurait pas recommencé la pêche.

Aidé de ses compagnons, il jeta aussitôt le filet. Dans toutes les mers, on rencontre parfois d’énormes bancs de poissons, et tel est en particulier le cas pour le lac de Tibériade. « L’épaisseur de ces bancs y est presque incroyable pour celui qui n’en a pas été témoin. Ils couvrent souvent un arpent et plus de la surface, et quand les poissons s’avancent lentement en masse, bondissant au-dessus de l’eau, ils sont tellement serrés les uns contre les autres, qu’il semble qu’une pluie violente bat le miroir de l’eau[629] ». Le filet de Pierre tomba précisément dans un de ces bancs, que la toute-puissance du Sauveur avait amené à point nommé, ou dont sa science divine, ainsi qu’il paraît plus probable, lui avait révélé la présence. Il fut rempli à tel point, en un instant, que, lorsqu’il fallut le soulever hors de l’eau, il y eut un commencement de rupture dans ses mailles et qu’il menaçait de se rompre complètement. Aussi Pierre et ses compagnons firent-ils signe aux fils de Zébédée, qui étaient dans l’autre barque, à une certaine distance, de venir au plus vite à leur aide. La capture fut si abondante, que les deux embarcations furent bientôt pleines de poissons, de manière à enfoncer dans l’eau jusqu’au bord. Elles couraient même le danger d’être submergées, tant la charge était pesante.

Quelque habitués qu’ils fussent à d’excellentes prises dans ce lac très poissonneux, Simon et ceux qui étaient avec lui n’hésitèrent pas à regarder comme un grand miracle cette pêche extraordinaire. Elle n’était due, ils s’en rendaient parfaitement compte, ni au hasard, ni à leurs efforts personnels, mais uniquement au concours surnaturel que Jésus leur avait prêté. Aussi Pierre se jeta-t-il aux genoux du Sauveur, en s’écriant : « Seigneur[630], éloignez-vous de moi, car je suis un pécheur ». Il parlait ainsi sous l’impression de la frayeur religieuse que la vue d’un pareil prodige avait excitée en lui, et de l’éminente sainteté que ce miracle manifestait dans le thaumaturge.

Après l’avoir rassuré d’un mot aimable, « Ne crains point », Jésus ajouta : « Désormais ce sont des hommes que tu prendras vivants[631] ». Profonde parole, par laquelle il marquait le caractère symbolique du prodige qu’il venait d’accomplir en faveur de Simon-Pierre. C’était encore un éloquent présage des succès magnifiques que celui-ci devait remporter un jour, dans l’exercice du rôle éminent qui lui était réservé. Le filet mystique du prince des apôtres se remplira d’âmes sans nombre, qu’il aura le bonheur de gagner à la cause du Christ[632].

Très peu de temps après cette scène, les rives du lac en contemplaient une autre de même nature, mais plus décisive encore, car elle s’acheva par un appel en règle, que Jésus adressa coup sur coup à Pierre, à André et aux deux fils de Zébédée ; appel auquel ils obéirent immédiatement. Saint Matthieu et saint Marc[633] la racontent en termes aussi simples que dramatiques.

Jésus, longeant le bord du lac[634], sans doute encore aux alentours de Capharnaüm, vit Simon et André, son frère, occupés à pêcher au moyen d’un filet spécial, l’épervier, qui — lorsqu’il est lancé adroitement, soit du rivage, soit d’un bateau, par-dessus l’épaule — retombe en cercle sur l’eau, s’enfonce rapidement par le poids des plombs qui y sont attachés, et enveloppe tout ce qui se trouve au-dessous de lui. Il leur dit : « Venez à ma suite[635], et je vous ferai devenir des pêcheurs d’hommes ». C’est aussi par une formule semblable qu’Élie s’était autrefois attaché son disciple Élisée[636]. En annonçant aux deux élus qu’il ferait d’eux des pêcheurs d’hommes, Jésus faisait un jeu de mots à la façon orientale. Les fonctions qu’il leur confiera, après les y avoir préparés graduellement, ne seront pas, en effet, sans analogie avec le métier qu’ils avaient exercé jusqu’alors. D’ailleurs, telle était déjà la signification de la promesse faite naguère à Simon-Pierre. C’est ainsi que le Seigneur avait autrefois transformé le jeune berger David en un pasteur d’Israël[637]. Sans hésiter un seul instant, Simon et André abandonnèrent leurs filets et se mirent à la suite de Jésus.

S’avançant un peu plus loin, le Sauveur vit deux autres frères, Jacques et Jean, qui, sur leur barque, raccommodaient leurs filets en vue d’une nouvelle pêche. À eux aussi il fit entendre un appel auquel ils obéirent avec la même promptitude et la même générosité. « Aussitôt, dit saint Marc, laissant leur père sur le bateau avec les mercenaires, ils suivirent Jésus ». En mentionnant leur père, l’évangéliste a-t-il eu la pensée de mettre en relief leur parfait détachement ? C’est possible ; mais, pour correspondre à leur vocation, les deux autres frères avaient aussi renoncé à tout — Pierre saura bien le rappeler un jour à Notre-Seigneur[638] — et leur mérite n’était pas moins grand.

De la présence de plusieurs mercenaires sur le bateau de Zébédée, on a conclu qu’il jouissait d’une certaine aisance. Cette conjecture est confirmée par la mention de Salomé, mère de Jacques et de Jean, parmi les saintes amies de Notre-Seigneur[639]. Du reste, il est vraisemblable que Simon et André, sans être riches, étaient pareillement à l’aise, puisque, d’après saint Luc[640], ils étaient les « associés » de Zébédée et de ses fils, et qu’ils partageaient tous ensemble les produits de leur pêche[641].

Admirons la double conquête que vient de faire le Christ, comparé par les anciens, pour ce motif, à un divin pêcheur[642]. Ils formeront parmi les douze apôtres un groupe bien caractérisé, et deviendront les amis particulièrement intimes de Jésus. À partir du moment où il se les attacha ainsi définitivement, ils durent renoncer à l’exercice de leur profession, désormais incompatible avec leur existence nouvelle. Mais ce rude métier aura été une excellente école pour faire d’eux de dignes disciples du Messie. Ils s’y étaient formés à la patience, au vaillant labeur. Ils apportaient à leur Maître une foi vive en sa mission divine, puisqu’ils l’avaient vu à l’œuvre depuis longtemps déjà, des cœurs aimants et généreux, une bonne volonté à toute épreuve[643].

C’est ici le lieu de décrire rapidement le lac célèbre qui vient d’être le théâtre de la pêche miraculeuse, puis d’une autre capture encore plus précieuse, et qui tiendra une si large place dans la vie publique de Jésus. Les géographes, les historiens, les voyageurs lui ont consacré des pages tantôt éloquentes, tantôt simplement savantes, mais dignes de lui[644]. Il a porté différents noms dans l’histoire de la révélation. Aux temps anciens on l’appelait « mer de Kinnéreth[645] ». À partir de l’époque des Macchabées, on le nomma lac ou mer de Gennésar[646] ou de Génésareth[647]. Saint Jean l’évangéliste est seul à employer l’appellation « mer de Tibériade[648] », à laquelle correspond le nom arabe actuel, Bahr Tabariyeh. Saint Matthieu et saint Marc disent habituellement : « mer de Galilée[649] ». Chacun de ces noms provenait de quelque circonstance secondaire. Kinnéreth était une ville bâtie autrefois sur la rive occidentale ; Gennésar ou Génésareth, une plaine fertile et gracieuse que le lac baignait également à l’ouest[650]. Sur la même rive, au sud de Gennésar, se trouve encore la ville importante de Tibériade.

Par suite d’une dépression volcanique qu’a d’ailleurs subie la vallée du Jourdain dans presque toute son étendue, le bassin du lac est situé à environ 210 m au-dessous du niveau de la Méditerranée. Cette origine volcanique est démontrée par les roches et les sédiments de basalte qui affluent dans toute la région, par les sources thermales des bords du lac[651], et aussi par les cratères qui abondent dans le Djaoulân, sur le plateau qui se dresse à l’est du lac. Celui-ci semble encore plus profondément encaissé, lorsqu’on le contemple du haut des montagnes avoisinantes. Sa longueur du nord au sud est de 21 km ; sa plus grande largeur, entre Kersa à l’est et Magdala à l’ouest, de 9, 5 km ; sa surface atteint 170 km 2. À cause de la pureté de l’air, ses dimensions paraissent moindres qu’elles ne le sont en réalité. Des hauteurs qui dominent Tell-Hoûm et de toute la côte orientale, on peut l’apercevoir dans toute son étendue. Sa forme est celle d’un ovale irrégulier, qui se rapetisse au sud. On l’a comparée à celle d’une harpe, et de là viendrait, d’après quelques auteurs, l’ancienne dénomination de Kinnéreth, les Hébreux appelant « כנור, kinnor » une petite harpe souvent mentionnée dans les psaumes. Le Jourdain entre dans le lac par le nord et en sort par le sud, après l’avoir traversé tout entier. Sa profondeur n’a rien d’extraordinaire. En face de Tibériade, elle est d’environ 45 m ; plus au sud, vers la pointe méridionale, elle n’est plus que de 20 à 25 m. Mais elle atteint par instants, exceptionnellement, jusqu’à 240 m[652]. Du reste, le niveau des eaux varie de près de deux mètres suivant les saisons, car il s’élève rapidement au temps des pluies, et aussi au printemps, lorsque fondent les neiges de l’Hermon[653].

Le lac est magnifiquement encadré par les montagnes qui l’enserrent à l’est et à l’ouest. Leur physionomie est très différente. Celles de l’est sont plus compactes et forment comme un mur gigantesque, haut d’environ 600 m, qui épaule le plateau de Basan et qui court indéfiniment vers le sud. Leur sommet uni et régulier ressemble à une ligne droite, qui coupe l’horizon. Elles sont déchirées çà et là par le lit de quelques torrents d’hiver. Celles de l’ouest sont plus variées et ont un aspect plus pittoresque : séparées, découpées, elles s’échelonnent les unes derrière les autres, de manière à former un enchevêtrement intéressant. Leur pied, même lorsqu’elles sont taillées à pic, s’arrête toujours à quelque distance du rivage, laissant libre autour du lac une plage plus ou moins considérable, qu’une route circulaire longeait aux temps anciens. Ce cadre présente un intérêt d’autant plus grand, qu’il s’est peu modifié depuis l’époque où Jésus honorait de sa présence les environs de cette masse d’eau. Au nord, le paysage est dominé par « la blanche coupole de l’Hermon », qui, « lorsqu’elle est enflammée par les rayons du soleil couchant, se reflète admirablement dans la moire azurée du lac[654] ». L’eau est, en effet, ordinairement « d’un beau bleu, quoique d’une teinte un peu opaque. Le soir, elle reproduit la couleur du ciel, celle d’un saphir éclatant. Pendant le jour, on remarque fréquemment des zones colorées, qui forment à la surface de grandes bandes rectilignes ou courbes, dues à des courants, ou à des vents légers qui rident la surface et la font étinceler d’une manière spéciale[655] ».

On conçoit qu’une chaleur intense, parfois torride, se fasse sentir en été dans ce profond bassin, où un Européen ne pourrait alors que très difficilement résider. Par contre, il ne connaît pas d’hiver proprement dit, et la neige s’y montre assez rarement, il n’y pleut, en moyenne, que pendant soixante jours de l’année, jamais aux mois de juin, de juillet, d’août et de septembre. Aussi, plus encore qu’en toute autre région de la Palestine, la vie s’y passait-elle en plein air. Dans les évangiles, nous voyons des foules entières qui ne se préoccupent nullement d’avoir à passer la nuit dehors, bien qu’on soit seulement au printemps[656].

À ce lac immortalisé par le Seigneur Jésus, on ne saurait refuser l’éloge d’une réelle beauté, bien que ce ne soit pas celle des grands lacs de la Suisse, de la Savoie et de l’Italie septentrionale. Nous avons indiqué plus haut[657], l’impression que produit son aspect lorsqu’on l’aperçoit tout à coup, en venant de Nazareth et de Cana. Quand on longe ses rives, ou que l’on vogue sur ses flots, on admire de même ses splendeurs de tout genre. On a reproché parfois à ses paysages de manquer de pittoresque. Tel qu’elle est actuellement, cette région dépasse en charmes naturels tous les autres districts palestiniens. Son principal défaut, nous dirions presque son unique défaut, consiste dans son impressionnante nudité, dans son immense solitude, dans son profond délaissement. Autrefois, le sol fertile de plusieurs de ses rives et de ses environs, cultivé avec intelligence et entrain, produisait la végétation luxuriante des tropiques, et fournissait des récoltes aussi riches que variées, qui se succédaient pendant la plus grande partie de l’année. Aujourd’hui encore, au printemps, le pays entier, y compris les montagnes, se couvre de verdure et de fleurs multicolores[658]. Mais, en été et en automne, tout est brûlé, desséché, et devient gris comme la cendre. Autrefois, des villes, des villages, des maisons de campagne, de belles constructions s’élevaient autour du lac et lui faisaient une splendide couronne. Maintenant, c’est à peu près partout le désert. Une seule ville subsiste, encore florissante, il est vrai, avec çà et là quelques pauvres villages, tels que Medjdel, l’ancienne Magdala, au nord-ouest, Sémak au sud. Autrefois, c’était la vie, le mouvement, un trafic intense sur les routes, sur les flots qui portaient des centaines de bateaux. Aujourd’hui c’est presque partout la mort. Autrefois, c’était la prospérité universelle ; aujourd’hui c’est la pauvreté, la désolation. Quand on se représente cet autrefois, on comprend les louanges données au lac par Josèphe, qui en a fait une région de paradis, et par les rabbins, qui font célébrer ses charmes par Dieu lui-même : « J’ai créé, dit le Seigneur, sept lacs dans le pays d’Israël, mais je n’en ai choisi qu’un seul pour moi : le lac de Tibériade[659] ». Il est vraiment le « joyau de la Galilée[660] ». On ne saurait contester sa beauté ; mais c’est une beauté d’un genre particulier, une beauté à la fois calme, douce, noble et silencieuse, dont le pèlerin catholique jouit avec émotion, en cherchant partout les traces de Jésus.

IV. Une journée de Jésus à Capharnaüm.

Passages correspondants : Matth., viii, 14-17 ; Marc., i, 21-39 ; Luc., iv, 31-44.

C’est, en effet, une journée à peu près complète du Sauveur, au début de son ministère galiléen, qui est décrite ici par saint Marc et par saint Luc, en partie seulement par saint Matthieu. Journée laborieuse, saintement remplie par la prière, la prédication et les bonnes œuvres. Grâce à quatre petits récits très vivants, brièvement mais suffisamment esquissés, nous pouvons nous faire une idée fort nette de ce qu’était alors la vie de Notre-Seigneur[661]. C’est un jour de sabbat. La matinée se passe dans la synagogue de Capharnaüm. Après le service religieux, Jésus se retire avec ses quatre disciples dans la maison de Simon-Pierre, et il y demeure toute l’après-midi. Le soir, après le coucher du soleil, il guérit les malades qu’on lui amène de toute la ville. Le lendemain, nous le voyons, de grand matin, en prière sur les bords du lac, et c’est de là qu’il entreprendra son premier voyage de missionnaire.

Aucun des synoptiques n’a indiqué l’endroit précis où s’était passée la double scène qui aboutit à l’appel des premiers disciples ; mais ce dut être à une courte distance de Capharnaüm, puisque saint Marc nous montre, immédiatement après, Jésus entrant dans cette ville avec ceux dont il venait de faire la conquête. Le lendemain était un jour de sabbat ; le Maître et les disciples se rendirent donc à la synagogue pour l’office du matin[662]. Précédemment, nous avons déjà dit un mot de ces édifices, et de la place importante qu’ils occupaient dans le judaïsme d’alors[663]. À l’époque de Notre-Seigneur, il n’était guère de localité palestinienne habitée par des Juifs, qui n’eût la sienne. Elles étaient construites aussi richement que le permettaient les ressources de la population, et, autant que possible, orientées de telle sorte qu’en priant les fidèles fussent tournés du côté de Jérusalem. Au fond était dressée une sorte de grande armoire, munie d’un voile : c’était la « תיבה, tébah », l’« arche » dans laquelle on enfermait les livres sacrés. Vers le milieu de la salle, était élevée une plate-forme sur laquelle prenaient place le chef de la synagogue et les membres les plus honorables de l’assemblée. Sur cette même tribune se trouvait le pupitre du lecteur. Le reste de l’ameublement consistait en lampes, en troncs pour les aumônes, en placards pour les trompettes sacrées et d’autres objets liturgiques. Les fidèles se tenaient en face, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, séparés par une cloison ; parfois les femmes étaient placées dans des galeries spéciales. On s’y réunissait plusieurs fois par semaine, mais très spécialement aux jours de sabbat et des fêtes.

On a découvert, de nos jours, de précieux restes de quelques synagogues dans la Galilée septentrionale, notamment à Kefr Bîreh, à Meïnoûn, à Cadès, à Irbîd, et, ce qui nous intéresse davantage ici, à Capharnaüm même[664]. En étudiant les ruines splendides de ce dernier édifice, on a constaté qu’il mesurait 21 m de longueur sur 18 de largeur. « Un large portail donnait accès à une grande nef entourée d’une galerie sur les trois côtés est, nord et ouest. Les bases des seize colonnes qui supportaient le toit sont la plupart en place. Les restes de l’entablement et de la frise, ornés à profusion de sculptures, et les énormes matériaux de pierre jaunâtre qui gisent sur le sol » impressionnent vivement le spectateur[665]. De l’avis de plusieurs connaisseurs, il n’est pas impossible que ces restes ne soient ceux de la synagogue que le centurion romain de Capharnaüm avait construite à ses propres frais, pour attester la haute estime dans laquelle il tenait la religion des Juifs[666].

Les synagogues n’étaient pas moins destinées à l’enseignement religieux qu’à l’exercice du culte proprement dit : aussi Jésus y prendra-t-il fréquemment la parole, il y prononcera même plusieurs de ses discours les plus importants[667]. Là, surtout le samedi, il était sûr de rencontrer un auditoire considérable, généralement bien disposé, puisqu’il s’était réuni pour honorer et invoquer son Dieu. Bien qu’il ne fût pas un docteur attitré, il pouvait librement prêcher dans les synagogues, car les Juifs laissaient sous ce rapport une assez grande facilité à leurs coreligionnaires. Tout Israélite jouissant d’une bonne réputation, et suffisamment instruit, obtenait aisément du « ראש הכנסת, rôsch hakkenéset, tête de l’assemblée », ou chef de la synagogue, l’autorisation nécessaire. Les étrangers de passage étaient presque toujours invités à adresser à leurs frères quelques paroles d’édification[668] ; aussi les apôtres, à l’exemple de leur Maître, profitèrent-ils largement de cette latitude, pour semer le bon grain de l’évangile.

Jésus prit donc la parole ce jour-là dans la synagogue de Capharnaüm. Les écrivains sacrés ne nous disent point quel fut le thème de son allocution ; mais ils insistent, en un langage très expressif, sur l’impression ressentie par les auditeurs. Ceux-ci furent vraiment enthousiasmés[669]. C’est que, ajoutent ensemble saint Marc et saint Luc, Jésus enseignait « avec autorité » ; et « non pas comme les scribes », continue saint Marc par manière de contraste. Quelle différence, en effet, entre les deux méthodes d’enseignement ! D’un côté, c’était le divin Législateur, interprétant lui-même ses lois ; le Verbe incarné, la Sagesse incréée allant droit aux âmes pour les instruire, les convaincre, les consoler, les encourager au bien. De l’autre côté, c’étaient de froids légistes, des organes impersonnels d’une tradition souvent tout humaine et sans portée, qui, au lieu de vivifier les textes sacrés dont ils voulaient donner l’explication, les étouffaient sous la masse de leurs commentaires compassés, pointilleux, le plus souvent introduits par la formule banale : « Rabbi untel dit…, Rabbi untel a dit… ». Depuis dix-neuf cents ans, la doctrine du Sauveur est encore esprit et vie, dans les écrits évangéliques qui nous l’ont transmise ; celle des scribes et des rabbins, que le Talmud reproduit sous toutes les formes, n’éclaire pas les intelligences et elle échauffe encore moins les cœurs. Il faut quelque courage, pour en lire à la suite plusieurs pages[670].

Mais voici qu’un incident imprévu va redoubler l’admiration des assistants réunis dans la synagogue de Capharnaüm. Parmi les fidèles se trouvait un de ces « démoniaques » ou « possédés du démon », qui étaient alors si tristement nombreux en Palestine. Comme l’indiquent les divers noms que ces malheureux portent dans les évangiles[671], et davantage encore les douloureux détails que ces mêmes livres nous fournissent sur leur terrible condition, les démoniaques étaient devenus la proie et les victimes de démons qui étaient entrés en eux, et qui exerçaient sur leur esprit et sur leurs membres une domination usurpée, se les assujettissant, les absorbant pour ainsi dire et les transformant en eux-mêmes dans une certaine mesure. Aussi, bien que la volonté, ce foyer sacré et inviolable de l’âme, continuât d’appartenir en propre aux possédés, ceux-ci n’étaient habituellement que des instruments dociles, que les esprits mauvais maniaient à leur gré. Ils avaient quelquefois des intervalles de lucidité, pendant lesquels ils reprenaient possession d’eux-mêmes. C’est alors qu’on les voit se jeter aux pieds de Jésus et solliciter de lui leur délivrance ; puis ils se relèvent furieux et l’accablent d’injures, comme s’il y avait en eux deux personnalités distinctes, dont l’âme subit malgré elle le dur esclavage du démon, tandis que l’autre commande en cruel tyran et s’arroge le droit de torturer en même temps le corps et l’esprit.

Parfois ce n’était pas seulement un démon, mais plusieurs, qui s’emparaient de la même personne[672]. Il arrivait aussi que la possession satanique était associée à des maladies ou à des infirmités physiques de différente nature. Tel fut le cas du jeune lunatique, qui était en même temps épileptique[673] ; des possédés de Gérasa, visiblement atteints de folie furieuse[674], et de la femme « courbée », qui souffrait d’une paralysie partielle[675].

Nous n’avons pas à nous étonner si les démoniaques, qui paraissent avoir été fort rares chez les Hébreux durant la période de l’ancienne Alliance, se multiplient tout à coup en des proportions extraordinaires au temps du Sauveur. « C’est que le royaume des ténèbres mettait sur pied toutes ses forces, pour tenir tête à son vainqueur, qui venait d’entrer dans l’histoire. Mais Dieu avait son plan, qui était de faire reconnaître, à son triomphe éclatant sur les démons, la venue du royaume de Dieu dans le Christ et avec le Christ[676] ». C’est précisément ce que nous allons constater dès la première victoire de ce genre que Jésus va remporter sur le démon. Sa haute personnalité nous y apparaît dans un relief admirable.

Lorsque les possédés étaient calmes, on ne leur interdisait pas d’assister aux offices de la synagogue : c’est pourquoi nous trouvons l’un d’eux dans celle de Capharnaüm, en cette matinée du sabbat. Mais à peine le Sauveur avait-il achevé son discours, que ce malheureux s’écria d’une voix forte : « Ah[677] ! qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre[678]. Je sais qui tu es, le Saint de Dieu ». Paroles d’angoisse, et aussi d’antipathie profonde, qui expriment trois vérités incontestables : il n’y a rien de commun entre Jésus et les démons, ceux-ci en font ouvertement l’aveu[679] ; il est venu tout exprès pour écraser la tête de l’antique Serpent, et pour renverser son empire ; il est par excellence le Saint, le Consacré, c’est-à-dire le Messie[680].

Langage assurément très remarquable. Par la bouche du possédé, le démon parle tour à tour au singulier, « Je sais… », et au pluriel, « nous perdre », selon qu’il exprime sa pensée individuelle ou celle de la masse entière des esprits infernaux. Il n’est pas surprenant, désormais, qu’ils connaissent tous la dignité messianique de Jésus : la voix de Dieu lui-même, lors de son baptême, puis les témoignages réitérés de Jean-Baptiste, la leur ont révélée clairement. Voici donc, comme dit saint Jacques[681] ce qu’eux aussi, « ils croient et ils tremblent ».

Le Saint de Dieu, on le comprend, ne pouvait pas accepter ce témoignage, même forcé, involontaire, d’un esprit « impur[682] », c’est-à-dire foncièrement mauvais, et qui ne pense qu’à entraîner les hommes dans le péché. D’un ton sévère[683], Jésus lui adressa coup sur coup deux ordres brefs et péremptoires : « Tais-toi[684], et sors de cet homme ». Le démon dut obéir sur-le-champ ; mais il ne lâcha pas sa victime sans essayer de lui nuire une dernière fois et sans manifester sa haine. Il secoua si violemment le possédé, qu’il le jeta à terre au milieu de l’assemblée ; puis il le quitta, en poussant un cri de rage.

Une émotion indicible, composée de deux éléments distincts, la frayeur religieuse en face du surnaturel, et l’admiration causée par le miracle, s’empara de toute l’assemblée. Bientôt le second de ces sentiments prit le dessus, et les témoins du prodige échangèrent entre eux les réflexions suivantes : « Qu’est-ce que cela ? C’est une doctrine nouvelle, accompagnée de puissance[685]. Il commande avec autorité aux esprits impurs, et ils lui obéissent ». Après avoir été frappés d’abord de la vigueur morale de l’enseignement de Jésus, ils l’étaient maintenant de la puissance irrésistible qu’il exerçait aussi à l’égard des démons. Un mot de lui avait suffi pour mettre en fuite un de ces êtres si difficiles à dompter. Nous l’avons déjà conjecturé plus haut, c’était vraisemblablement la première fois que Jésus opérait une cure de ce genre, et jamais l’on n’avait rien vu, rien entendu de pareil. Aussi la renommée d’un tel miracle, dûment contrôlé par une nombreuse assistance, se répandit-elle promptement à travers toute la Galilée[686].

En quittant la synagogue, Jésus alla directement dans la maison de Simon-Pierre, pour y passer dans le recueillement le reste du sabbat. C’est probablement cette modeste demeure qui servait de pied à terre au Sauveur, lorsqu’il résidait à Capharnaüm[687]. Le futur prince des apôtres était marié : nous l’apprenons ici même, d’une manière indirecte, par la mention de sa belle-mère, plus directement par le témoignage de saint Paul[688] et de la tradition ecclésiastique[689]. Originaire de Bethsaïda[690], il est possible qu’il soit venu se fixer à Capharnaüm à l’occasion de son mariage.

Lorsque Jésus et ses quatre disciples entrèrent dans la maison, la belle-mère de Simon était alitée, « en proie à une grande fièvre », remarque saint Luc, pour lequel ce détail médical avait ici une importance particulière[691]. Déjà nous avons noté[692] qu’à certaines périodes de l’année, cette maladie est assez fréquente sur les rives du Lac de Tibériade. Peut-être l’accès en question avait-il été aussi soudain que violent. Les disciples prirent l’initiative d’attirer l’attention de leur Maître sur ce fait attristant, et lui, désireux de récompenser leur généreux dévouement, comme aussi de leur donner un gage spécial de son affection, il acquiesça aussitôt à leur intime désir. S’approchant du lit sur lequel reposait la malade, il se pencha sur elle, la prit par la main et la souleva doucement, en même temps qu’il ordonnait[693] à la fièvre de la quitter. La maladie disparut sur le champ et la guérison fut si complète, que la maîtresse de maison pût elle-même préparer à la hâte le repas plus somptueux du soir du sabbat, et servir ses hôtes avec empressement. C’était comme un miracle dans un miracle, car, lorsqu’une fièvre intense prend fin, soit d’elle-même, soit sous l’influence des remèdes, elle laisse celui qui en avait été atteint dans un grand état de prostration et de faiblesse, qui ne s’en va que lentement.

Cette fois, ce fut la ville entière qui fut secouée par l’émotion. Aussi, dès que le soleil eût disparu à l’horizon, mettant fin au sabbat et à son repos obligatoire, les habitants s’empressèrent-ils de profiter de la présence du thaumaturge si bon, si puissant, pour obtenir de lui d’autres bienfaits. En peu de temps ce fut, à travers les rues, toute une procession de malades, d’infirmes, de démoniaques, qu’on amenait ou qu’on apportait à Jésus. « Toute la ville, raconte saint Marc, qui tenait de saint Pierre ce détail inoubliable, se trouva réunie devant la porte » de la maison. La générosité du Sauveur fut à la hauteur de cette confiance pleine d’élan. « Il guérit tous les malades », note saint Matthieu, et saint Luc ajoute qu’il accomplissait ces merveilleuses guérisons par une simple imposition des mains. D’autre part, d’un seul mot il expulsait les démons, qui abandonnaient malgré eux les corps des possédés, en criant au thaumaturge : « Tu es le Fils de Dieu ». Mais de nouveau il leur imposait sévèrement un silence absolu. Il y eut ainsi, non seulement ce jour-là, mais durant toute cette première période du ministère actif du Christ, un admirable épanchement de sa puissance miraculeuse ; car, indépendamment des cas isolés de guérison, les synoptiques signalent à diverses reprises des cures opérées en masses[694] ».

À ces guérisons multiples, saint Matthieu rattache un oracle d’Isaïe[695] qui les avait prédites : « Ainsi s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : “Il a pris lui-même nos infirmités et il s’est chargé de nos maladies” ». L’illustre prophète, décrivant les souffrances que devait endurer un jour le Serviteur de Jéhovah, c’est-à-dire le Messie, en indiquait aussi les heureux résultats pour l’humanité, dont les péchés sans nombre avaient excité la colère de Dieu et provoqué sa vengeance. Le Christ s’est précisément offert à son Père comme victime de propitiation, et de la sorte, il a porté, par là-même enlevé, tout d’abord nos crimes, puis les châtiments de tout genre — entre autres les maladies, les infirmités physiques et morales— qu’ils avaient attirés sur nous. En guérissant les malades et en expulsant les démons, Jésus était donc parfaitement dans son rôle providentiel.

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