Passages correspondants : Matth., iv, 12 ; Marc., i, 14-15 ; Luc., iv, 14-15 ; Joan., iv, 43-45.
« Lorsque Jésus eut appris, dit saint Matthieu, que Jean avait été livré (au tétrarque Antipas), il se retira[465] en Galilée ». L’emprisonnement du précurseur fut donc, pour le Christ, comme un signal par lequel Dieu l’avertissait que le moment était venu d’inaugurer son ministère proprement dit[466]. Jusqu’alors Jésus s’était tenu, pour ainsi dire, à l’arrière-plan ; désormais il va prendre en mains le rôle principal, car l’activité modeste qu’il avait déployée à Jérusalem, en Judée et en Samarie n’avait guère été qu’une œuvre de préparation et de transition.
Suivant une très heureuse expression de saint Luc, c’est « sous l’action puissante de l’Esprit (Saint)[467] » que le Sauveur accomplit cette grave et solennelle démarche, et qu’il alla s’installer dans la Galilée, pour en faire le centre de sa prédication et comme le berceau de son Église. Nulle autre province de la Palestine n’aurait pu se mieux prêter à la réalisation de ce dessein. Nulle part ailleurs il ne lui eût été possible de jouir d’une indépendance aussi complète. Éloignée de Jérusalem et de la Judée, où les pharisiens régnaient en maîtres, la Galilée mettait provisoirement Jésus à l’abri de l’hostilité qu’ils avaient déjà manifestée contre sa personne et contre son œuvre. Ses habitants, aux allures vives et franches, étaient comme un sol généreux, dans lequel le bon grain de la doctrine messianique germerait promptement et porterait d’excellents fruits.
En fait, les débuts du Sauveur y furent très brillants, pleins de promesses. Ils eurent, comme on l’a dit, un « caractère de printemps ». Ce fut une période « ensoleillée », pleine d’un entrain divin de la part du Christ, d’une confiance toute joyeuse de la part des foules qui accouraient à lui et se laissaient guider par lui. À peine avait-il franchi la frontière galiléenne, que sa réputation, qui l’avait précédé depuis plusieurs mois, retentissait dans toute la province. Ce rapide enthousiasme de la population était dû en grande partie aux récits impressionnants qu’avaient faits de ses miracles ceux des gens du pays qui en avaient été témoins à Jérusalem, lors de la dernière Pâque[468]. Sa prédication, qu’il fit bientôt entendre dans les synagogues, aux jours de sabbat et de fêtes religieuses, ne fit qu’accroître sa glorieuse renommée[469]. Saint Marc nous en a conservé la très riche substance, dans une phrase rythmée, à quatre membres, d’une grande beauté :
Le temps est accompli,
et le royaume de Dieu est proche.
Convertissez-vous[470],
et croyez à l’évangile.[471]
Tout le programme du Messie est contenu dans ces quelques mots, qui, après avoir indiqué l’idée fondamentale du christianisme — celle de l’établissement du royaume de Dieu sur la terre — marque en abrégé les conditions préliminaires et essentielles de la rédemption procurée par le Messie : la conversion ou la pénitence, et la foi. Quelle profondeur dans la première proposition : « Le temps est accompli ! » Le temps en question représente les longs siècles pendant lesquels Dieu avait dirigé le cours du monde de manière à préparer l’avènement de son Christ. Ces siècles étaient maintenant écoulés, et l’heure était venue où le Seigneur allait mettre à exécution les décrets que son amour lui avait suggérés de toute éternité pour relever l’humanité déchue. L’ère ancienne a pris fin ; une nouvelle ère a commencé avec la prédication de celui autour duquel gravite toute l’histoire du monde. C’est dans le même sens que saint Paul parlera de « la plénitude des temps[472] ».
Avant Jésus, le précurseur avait aussi annoncé le prochain établissement du royaume de Dieu et la nécessité de la pénitence[473] ; mais il existait une différence importante entre les deux prédications, car Jésus, comme le fait remarquer saint Marc[474], ajoutait à la sienne un élément nouveau. Il ne disait pas seulement à ses auditeurs, comme Jean-Baptiste : « Convertissez-vous » ; mais il ajoutait cette recommandation essentielle : « Croyez à l’évangile ». Il prêchait, dit encore le même saint Marc, « l’évangile de Dieu[475] ». Voilà quelle était, si l’on peut parler ainsi, sa spécialité, son privilège, tandis que Jean, tout en annonçant de son côté la « bonne nouvelle » par excellence[476], puisqu’il prédisait l’avènement du Messie, était surtout le prédicateur de la pénitence. En empruntant une comparaison au chant liturgique, on pourrait dire que Jean-Baptiste avait entonné l’antienne, mais que Jésus, en la reprenant, la modula sur un ton plus chaud et plus mélodieux.
Mais qu’était donc ce « royaume des cieux », ce « royaume de Dieu », dont Jésus, après Jean-Baptiste, et les apôtres avec et après leur Maître[477], ne cessèrent de prêcher et de favoriser de toutes leurs forces l’établissement ? Il importe d’en expliquer la nature, car il forme un élément essentiel de l’enseignement du Sauveur[478].
Nous venons de mentionner les deux noms sous lesquels il est question de lui presque à chaque page des évangiles. Ce sont eux qu’il faut interroger tout d’abord. Le premier, « royaume des cieux »[479], n’est employé que dans l’évangile selon saint Matthieu[480]. Saint Marc et saint Luc ne citent que le second[481], qui apparaît aussi à trois reprises dans l’évangile de saint Matthieu[482], et dans celui de saint Jean[483], puis en divers endroits des Actes des apôtres[484], des épîtres de saint Paul[485], et de l’Apocalypse[486]. On voit, par ces exemples, que l’idée de ce royaume céleste et divin constitue véritablement la trame de la révélation évangélique. Jésus, après en avoir fait le thème de ses premières prédications, n’a pas cessé d’y revenir durant toute sa vie publique. Quelques heures seulement avant sa mort, il parlera encore à ses apôtres[487] du royaume de son Père.
Les deux locutions ne présentent par elles-mêmes aucune difficulté. Le royaume des cieux est, comme l’ont souvent répété les Pères, un royaume institué par le ciel, tendant et conduisant au ciel. Céleste par son origine, il l’est également par son but, par ses lois, par sa consommation finale, par son roi, qui est le roi éternel des siècles. Le royaume de Dieu est, par opposition à ceux de la terre, un royaume fondé par ce maître suprême, un royaume sur lequel il exerce seul une domination légitime. Mais il convient de faire remarquer que le mot grec βασιλεία, calqué sur l’hébreu מלכות, malkoût, serait mieux traduit ici par gouvernement ou royauté, que par royaume. C’est donc surtout du règne de Dieu, de son gouvernement royal, que Jésus a voulu parler, du moins habituellement. Ce n’est d’ailleurs qu’une simple nuance. On admet généralement que les deux locutions « royaume des cieux » et « royaume de Dieu[488] » sont équivalentes, puisque saint Matthieu fait usage de l’une et de l’autre, sans établir de distinction entre elles. Il semble bien, et tel est le sentiment des meilleurs interprètes, que la première, « royaume des cieux », a été la forme primitive, celle que Notre-Seigneur employait le plus souvent, sinon même exclusivement, attendu (nous allons le voir) qu’elle était alors très familière aux Juifs. Saint Marc, saint Luc et saint Paul l’auraient légèrement transformée, afin d’en rendre l’intelligence plus facile aux chrétiens gréco-romains.
Le regnum caelorum est un de ces grands concepts religieux, qui, simplement énoncé tout d’abord dans les livres de l’Ancienne Alliance, y reçoit ensuite de prompts développements, prend une croissance plus rapide encore, mais presque toujours fâcheuse, dans les écrits rabbiniques, pour se manifester finalement en pleine lumière sous la nouvelle Alliance. Un coup d’œil jeté sur 1a littérature religieuse d’Israël, puis sur les évangiles, rendra ce triple fait très visible pour nous.
Il est certain, en premier lieu, que l’idée de la royauté absolue de Dieu forme comme la substance de l’Ancien Testament, à toutes les phases de son histoire. Elle apparaît dès le début de l’existence du monde. Aussitôt que Dieu eut créé des êtres libres, capables de le connaître et de le servir, il exista en fait un royaume dont il était le maître unique. Tout y était à lui, et dépendait de sa providence. Ce fut d’abord un royaume très saint, aussi longtemps qu’Adam et Ève demeurèrent soumis aux ordres divins ; mais le péché y pénétra tristement, par suite de leur funeste désobéissance. Le monde se serait immédiatement transformé en un royaume de Satan, si le Créateur n’avait pas pris, dans son immense miséricorde, des mesures immédiates pour sauver la pauvre race humaine, cette « massa damnata, foule coupable[489] », comme la nomme saint Augustin. Grâce à ces mesures, le royaume du Christ commença dans un sens très large, avec la première prophétie messianique[490]. Mais il eut deux longues périodes préparatoires, celle des patriarches et celle de la théocratie judaïque. Durant l’ère patriarcale, il exista à l’état latent, dans l’âme de ceux que le livre de la Genèse nomme les « enfants de Dieu[491] » et qui constituaient la meilleure partie de l’Ancienne humanité, il se manifesta ensuite nettement, sous la forme, de la théocratie[492], lorsqu’il plut au Seigneur de choisir les Hébreux comme son peuple de prédilection, et qu’il conclut avec eux au Sinaï une alliance solennelle. Il devint alors plus que jamais leur roi dans un sens très spécial. Il dicta lui-même à Moïse la législation par laquelle il voulait les gouverner. Tout le long de leur histoire, il leur renouvela ses ordres, par l’intermédiaire des prophètes. Leurs chefs, que ce fussent des juges ou des rois, « siégeaient sur le trône du royaume de Jéhovah[493] », en son nom et comme ses représentants. Le gouvernement divin était à la base de tout, et le Seigneur avait son palais dans le temple de Jérusalem, tandis que les prêtres et les lévites formaient sa cour immédiate.
Mais, surtout à partir de David, cette idée se précisa davantage encore, et le royaume de Dieu devint plus ostensiblement le royaume du Messie, dont les oracles prophétiques esquissèrent le brillant idéal. Ce devait être un royaume spirituel, dégagé de tout élément politique et terrestre, un royaume aussi vaste que le monde, car tous les rois de la terre et toutes les nations viendraient s’éclairer à sa lumière. Même pendant les humiliations de l’exil, alors que tout semblait à jamais perdu, les prophètes avaient proclamé le futur rétablissement de ce règne bienheureux[494]. Après l’exil, la notion du royaume des cieux — la מלכות שמים, malkoût châmaïm, comme on l’appelait en hébreu ; la malkoûtâ dich emayyâ’, d’après son nom araméen — était devenue plus que jamais vivante. Les rabbins la mentionnent souvent[495] ; les livres apocalyptiques l’appellent de tous leurs vœux[496]. À ses prières du matin et du soir, tout pieux Israélite récitait et récite encore une formule par laquelle il « prend sur lui le joug du royaume[497] ». Le royaume des cieux vivait dans toutes les pensées, on en parlait dans toutes les conversations ; c’était une idée courante. Mais nous n’avons que trop bien constaté, à différentes occasions, à quel point on l’avait faussée graduellement. Quelques saintes âmes, nous l’avons dit aussi, l’avaient cependant conservée dans toute sa pureté, quoiqu’elle fût encore incomplète, même pour elles, avant que Jésus l’eût proposée solennellement.
On pouvait donc comprendre le Sauveur, lorsqu’il fit retentir à travers la Galilée « l’évangile du royaume », puisque cette bonne nouvelle avait été annoncée depuis longtemps, et que, naguère, le précurseur l’avait proclamée avec un zèle ardent. Mais il y avait à rectifier ce qui avait pris une mauvaise direction dans l’esprit du peuple, à perfectionner ce qui était bon, à hausser jusqu’à des sphères supérieures ce qui n’avait pas encore été révélé dans toute son étendue, et, pour cela, à revenir au magnifique idéal des prophètes et à le dépasser encore. C’est pourquoi, rejetant loin de lui les conceptions mesquines et vulgaires de la plupart de ses compatriotes, dégageant la notion du royaume de Dieu des chimères de l’eschatologie juive, protestant spécialement contre la prétention qu’avaient les pharisiens et les scribes de donner aux espérances messianiques un aspect purement extérieur et politique, de manière à en faire le monopole de leur nation, Jésus insista sans se lasser sur sa nature spirituelle et sur son caractère universel.
Qu’il suffise de rappeler au lecteur quelques textes qui, parmi vingt autres du même genre, mettent en relief cette double condition. À la question de Pilate : « Es-tu roi ? » Jésus donna une réponse affirmative, mais en ajoutant que sa royauté n’était pas de ce monde[498], c’est-à-dire qu’elle était avant tout intérieure, et qu’elle concernait les esprits et les cœurs beaucoup plus que les territoires. C’est pour cela que les obligations imposées aux citoyens de son royaume sont elles-mêmes spirituelles, et consistent en qualités morales et en vertus, comme on le voit par les Béatitudes, par l’ensemble du Sermon sur la montagne et par d’autres nombreux passages des évangiles[499]. C’est pourquoi encore ce royaume s’établit tout d’abord dans les âmes individuelles, et point par les conquêtes extérieures. Sa catholicité n’est pas moins évidente ; seuls Satan et ses anges en sont à jamais exclus. Le droit d’y entrer les premiers avait été réservé formellement aux Juifs, en tant qu’ils étaient le peuple théocratique ; mais, Jésus les en avertit comme l’avait fait Jean-Baptiste, s’ils ne remplissent pas les conditions exigées pour en devenir les membres, « le royaume leur sera enlevé, et sera donné à une nation qui en produira les fruits[500] », et cette nation sera formée des païens et des pécheurs eux-mêmes, pourvu qu’ils consentent à changer de vie[501].
D’autre part, dans l’enseignement du Sauveur, le royaume des cieux est présenté, au point de vue de son établissement, tantôt comme présent et déjà fondé, tantôt comme un fait d’avenir. L’expression est donc un peu complexe, par suite même de sa richesse ; mais il est aisé de distinguer ses différentes facettes, qui manifestent autant d’aspects de la royauté décrite par Jésus. Sa fondation réelle date de l’instant même où Notre-Seigneur se mit à le prêcher. De là cette parole : « Le royaume de Dieu ne vient pas d’une manière apparente, et on ne dira pas : Il est ici, ou Il est là. Car voici, le royaume de Dieu est au-dedans de vous[502] ». De là encore cette autre parole : « Depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu’à maintenant, le royaume des cieux se prend par violence[503] ». Et ailleurs[504] : « Si je chasse les démons par l’Esprit de Dieu, le royaume de Dieu est donc sur vous ». Toutefois, comme le gouvernement divin était destiné à prendre un accroissement toujours plus grand, Jésus le décrit aussi, par instants, comme une réalité future. C’est ce qui a lieu dans plusieurs des paraboles dites du royaume des cieux, qui représentent les progrès plus ou moins rapides de cette croissance[505]. Mais il y a plus : tel qu’il a été établi par Jésus-Christ durant sa vie mortelle, le royaume de Dieu n’est qu’à la première période de son existence. À cette phase, qui durera jusqu’à la fin du monde, et pendant laquelle le péché continue de subsister à côté du bien[506], en succédera une autre beaucoup plus parfaite, qui sera la période de consommation. On lui donne aujourd’hui le surnom d’eschatologique[507], parce qu’elle ne commencera qu’à la fin des temps, lorsque le Christ glorifié fera son second avènement, en vue du jugement général[508]. Alors, après que le péché et la mort auront été détruits et que la nature entière aura été régénérée, le Christ, comme l’enseigne saint Paul[509], remettra ses pouvoirs aux mains de son Père céleste, et le royaume de Dieu brillera dans toute sa splendeur, dans toute sa sainteté, et sa durée sera éternelle. En attendant cette bienheureuse éternité, le royaume de Dieu se manifeste ici-bas — maint passage des évangiles nous l’apprend aussi — sous la forme d’une société spéciale, dont le Sauveur a établi de son vivant les premières bases, et à laquelle il a donné un puissant organisme. Cette société, dont les membres ne sont unis entre eux ni par les liens du sang et de la race, ni par celui du langage, ni par celui d’un territoire commun ou des intérêts matériels, c’est son Église. Il en a posé les fondements sur un roc inébranlable[510] ; il lui a donné des chefs dans la personne de Pierre, des autres apôtres et de leurs successeurs ; il lui a laissé son Esprit et une sage législation ; il l’a dotée de ses grâces et de ses sacrements, il lui a promis de l’assister jusqu’à la fin du monde[511]. Elle combat avec lui et pour lui, jusqu’à ce qu’elle devienne l’Église triomphante, et qu’elle vive à tout jamais auprès de lui, heureuse et glorieuse. Elle lui appartient, puisqu’il en est le fondateur et qu’il la dirige du haut du ciel. C’est pour cela que le gouvernement du royaume mystique, et cependant très réel, dont nous venons de parcourir rapidement l’histoire, lui est attribué aussi bien qu’à Dieu, son Père[512].
Tels sont les principaux aspects du royaume annoncé par Jean-Baptiste et par Jésus-Christ. En somme, « une analyse des cent dix-neuf passages où se trouvent les mots royaume des cieux et royaume de Dieu montre qu’ils désignent tout ensemble le gouvernement divin, tel qu’il s’est révélé dans le Christ et par le Christ, tel qu’il est visible, dans l’Église. Il se développe peu à peu, malgré les obstacles qu’il rencontre ; il sera triomphant lors du second avènement du Christ ; enfin il atteindra la perfection dans le monde à venir[513] ». Sous toutes ses formes nous l’appelons vingt fois le jour, en récitant la belle prière que nous a léguée Notre-Seigneur, et en redisant de toute notre âme : « Adveniat regnum tuum, Que votre règne arrive ![514] »
À quel titre Jésus se présentait-il à ses compatriotes, lorsqu’il leur annonçait l’avènement du royaume des cieux ? À cette demande, dans l’Église catholique et chez les protestants orthodoxes, tout enfant du catéchisme quelque peu instruit répondrait sans hésiter que le Sauveur, dès le premier instant où il apparut sur la scène historique, avait la conscience pleine et entière d’être le Messie, et que c’est pour ce motif qu’on le nomme Jésus-Christ[515]. Il y a cinquante ans, on aurait à peine songé à poser une pareille question, bien qu’on eût nié plus d’une fois le caractère messianique de Notre-Seigneur[516]. Les erreurs qui se sont tout à coup multipliées sur ce point[517] nous obligent à l’approfondir.
Lorsque Jésus vint demander le baptême de Jean, puis lorsqu’il inaugura sa prédication, que croyait-il être ? Ses idées sur la nature et les conditions du rôle qu’il se préparait à remplir étaient-elles dès lors claires et arrêtées ? Possédait-il pleinement ce qu’on est convenu d’appeler — d’un nom barbare, venu d’Allemagne — « la conscience messianique[518] ? » En critiques sérieux, ce n’est point à des hypothèses psychologiques, appuyées sur des sophismes et sur des idées préconçues, que nous aurons recours pour élucider ce fait capital. Puisque c’est un fait d’histoire, il doit être étudié avant tout à l’aide de documents historiques, et par conséquent, dans le cas actuel, à l’aide des évangiles, dont l’authenticité et la véracité sont par ailleurs démontrées. Or, leur réponse n’est pas douteuse, pour quiconque les parcourt attentivement et impartialement.
Les récits de l’Enfance ont pour but principal et immédiat de montrer, dans le fils de Marie, le Messie promis depuis longtemps à Israël. Les généalogies de Jésus, le langage tenu par l’ange à Zacharie, puis à la Vierge de Nazareth, les épisodes des bergers de Bethléem et des Mages, le mystère de la présentation au temple, les quatre cantiques : tout est une affirmation solennelle de la dignité messianique de l’Enfant Jésus. Un trait mérite d’être relevé entre tous les autres, tant il est significatif. C’est la parole adressée par Jésus à sa mère et à son père adoptif, lorsqu’ils le retrouvèrent au milieu des docteurs juifs : « Ne saviez-vous pas qu’il faut que je sois aux affaires de mon Père[519] ? » Elle contient, en effet, la révélation manifeste, quoiqu’indirecte, de la conscience messianique du Sauveur.
Après de longues années de sa vie cachée, Jésus quitte Nazareth pour inaugurer son ministère. C’est surtout dans cette sphère nouvelle que, pour avoir sa vraie pensée sur son rôle, nous avons à interroger successivement ses paroles et ses actes, comme aussi la conduite de ses disciples et des foules à son égard. Mais, pour que notre démonstration ne perde rien de sa force, il importe de distinguer, au point de vue spécial qui nous occupe, deux phases successives de la vie publique de Notre-Seigneur. La première s’étend de son baptême à la confession de Simon-Pierre et occupe environ deux ans ; la seconde va de cette confession à l’ascension du Sauveur. La conscience messianique du divin Maître n’a subi aucune variation durant ces deux périodes ; mais elle s’est manifestée très diversement.
Pendant la première phase, c’est-à-dire pendant la partie la plus considérable de son activité galiléenne, il est certain que Jésus a évité avec soin de se présenter ouvertement comme le Messie. En suivant avec attention les récits sacrés, on constate aisément qu’il a fait preuve alors d’une très grande réserve, au sujet de sa mission spéciale. C’est ainsi que, parfois, il imposait impérieusement le silence aux démoniaques qui proclamaient sa dignité[520], et même aux malades qu’il venait de guérir[521]. Il est facile d’indiquer le motif de cette interdiction. Dans l’intérêt même de sa cause, Jésus tenait absolument à écarter tout ce qui pourrait éveiller chez les foules juives, alors si impressionnables sous le rapport messianique, les espérances politiques, les idées fausses, le dangereux enthousiasme que nous avons eu et que nous aurons encore à signaler. Nous verrons ces folles idées éclater d’une manière dangereuse, à l’occasion de la première multiplication des pains[522], et, si Jésus n’y eût pris garde, il en aurait été de même après chacun de ses principaux miracles. C’est pour cela que, tout d’abord, il agissait avec tant de discrétion et de prudence, ne révélait qu’en de rares circonstances et à bon escient son caractère de Messie.
Malgré tout, dès le début de sa vie active, lorsqu’il ne pressentait aucun péril, le Sauveur s’est présenté plusieurs fois nettement comme le Christ. Sa réponse à Jean-Baptiste qui refusait d’abord de le baptiser : « Laisse faire maintenant, car c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions toute justice[523] », est déjà une affirmation de son rôle messianique. Celle qu’il adressa un peu plus tard à Nathanaël, « Vous verrez le ciel ouvert et les anges monter et descendre sur le Fils de l’homme »[524], ne laisse non plus subsister aucun doute sur le sens qu’il y attachait. Sa révélation à la Samaritaine[525] est encore plus claire. L’expulsion des vendeurs du temple[526], l’autorité avec laquelle nous venons de le voir prêcher le royaume des cieux, l’application qu’il va se faire, dans la synagogue de Nazareth, d’un oracle prophétique qui ne convenait qu’au Messie[527], le pouvoir qu’il s’attribue de remettre les péchés[528], le langage qu’il tient au sujet de la mission qui lui a été confiée[529] et sur ses relations personnelles avec Dieu[530], les droits étonnants qu’il prétend exercer sur le sabbat[531] et sur d’autres points de la loi mosaïque[532], l’ensemble du Discours sur la Montagne, où il parle comme un vrai législateur, la supériorité qu’il dit avoir sur le temple[533], sur Salomon[534], et sur les prophètes[535], sa réponse par la parole et par les faits à la demande des envoyés du précurseur[536], son tendre appel aux affligés[537], l’autorité judiciaire dont il se croit muni[538], ses instructions à ses disciples lorsqu’il les envoie prêcher en son nom[539], ses miracles sans nombre, le don d’en accomplir qu’il accorde aux apôtres[540], ses malédictions contre les villes incrédules du lac[541], la manière dont il s’établit lui-même le centre de la religion nouvelle[542], les sacrifices qu’il exige de tous ses adhérents[543], la fermeté de son attitude envers ses ennemis[544] : tout cet ensemble révèle en lui, dès les premiers jours de sa vie publique, la conscience, la certitude de posséder une dignité qui, de la part d’un Juif, ne pouvait être que celle du Messie.
Cette dignité, nous l’avons dit, les démons la reconnaissaient en lui et la publiaient hautement. Leur chef, Satan, l’avait promptement soupçonnée, et c’est pour cela qu’il était venu tenter Jésus en qualité de Messie. Jean-Baptiste aussi l’avait proclamée avant et après l’apparition du Sauveur, Les premiers disciples l’avaient tout au moins pressentie, dès leurs premières relations avec Jésus[545], bien qu’il leur ait fallu un temps considérable pour la reconnaître pleinement, et surtout pour en accepter la nature purement spirituelle. Les foules juives ont rendu à Jésus, durant cette même phase de son ministère, des hommages qui ne pouvaient convenir qu’à un être supérieur, qu’au libérateur attendu. Enfin Dieu lui-même, aussitôt après le baptême de Jésus, l’a reconnu non seulement comme son Christ, mais comme son Fils bien-aimé.
Il faudrait citer l’évangile presque tout entier, si l’on voulait mentionner, à l’époque en question, tous les faits, toutes les paroles qui attestent la conscience messianique de Notre-Seigneur[546]. Ajoutons qu’il a toujours accepté sans protestation, lui cependant si humble, si véridique, si loyal et si saint, les hommages visiblement messianiques qu’on lui rendait : nouvelle preuve qu’il était certain d’y avoir droit. Il est donc incontestable qu’il a pris dès le commencement de sa carrière publique, bien qu’avec la réserve marquée plus haut, et qu’il a gardé durant les deux premières années de son ministère, une attitude qui ne pouvait convenir qu’au Messie : les documents évangéliques l’affirment à toutes leurs pages.
Durant la phase suivante, la conscience messianique apparaît avec une force et une splendeur beaucoup plus grandes encore. Cette période s’ouvre, avons-nous dit, avec la confession de saint Pierre[547]. Lorsque Jésus vit que ses apôtres avaient surmonté leurs préjugés les plus grossiers au sujet du Messie, il les provoqua lui-même à confesser leur foi. Dans ce but, il leur posa cette question justement célèbre : « Que disent les hommes touchant le Fils de l’homme ? » Pierre répondit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Non content d’accepter franchement le titre de Messie, le Sauveur félicita Simon-Pierre de son intuition providentielle, et le récompensa, en le nommant son vicaire ici-bas et le chef de sa future Église. À partir de ce moment, il ne craignit plus de se manifester comme le Messie devant ses disciples. Toutefois, même alors, et encore pour éviter l’enthousiasme inopportun de la foule, il leur recommanda de demeurer très circonspects au sujet de sa dignité, jusqu’après sa mort[548]. De plus, comme il les jugeait encore trop imparfaits pour bien comprendre la nature de sa mission, il mit comme un contrepoids à la révélation de sa gloire, en leur parlant fréquemment de ses humiliations et de sa mort[549]. Il continua de garder pendant quelque temps une grande circonspection à l’égard du peuple ; il ne craignit pas, cependant, de se manifester directement comme le Messie en quelques occasions[550]. Lorsque son « heure », approcha, il leva tous les voiles, car il fallait bien qu’il fît une tentative officielle et publique pour faire reconnaître sa dignité. De là son entrée triomphale dans la ville sainte, peu de jours avant sa mort : triomphe qui fut, de sa part comme de la part des foules, une grandiose manifestation messianique. Dans ses discussions du mardi saint avec les différentes catégories de ses adversaires, il ne fit pas non plus un secret de son rôle[551]. La description de son second avènement et du jugement dernier place très visiblement aussi sur sa tête la couronne messianique[552]. Ses réponses aux questions de Caïphe[553] et de Pilate[554] sont encore plus catégoriques.
Après tant de preuves, il est donc incontestable que Jésus a toujours cru qu’il était le Messie, qu’il en a exercé les fonctions pendant toute sa vie publique, et que si, pendant quelque temps, il a usé d’une véritable réserve dans ses manifestations messianiques, cette réserve faisait partie de sa très sage pédagogie, qui voyait les difficultés d’une révélation trop brusque ou trop générale, et qui les surmontait doucement et habilement.
Plusieurs titres qui désignaient le Messie à n’en pas douter, et que Jésus se donnait à lui-même ou se laissait donner, en particulier ceux de « Fils de David » de « Fils de Dieu » et de « Fils de l’homme », confirment singulièrement la conclusion que nous venons de tirer. Nous avons expliqué autrefois le premier de ces noms[555], le second sera, en temps voulu, l’objet d’une étude spéciale. Nous avons à nous occuper ici du troisième, qui nous est apparu trois fois déjà sur les lèvres du Sauveur[556], et qui convenait si bien, tout à la fois pour voiler et pour révéler sa dignité messianique.
La forme de cette expression est remarquable, et toute sémitique : nous en dirons un mot plus loin. Mais son emploi dans les évangiles est plus extraordinaire encore. Elle y apparaît environ quatre-vingts fois — trente fois dans le premier évangile, quatorze fois dans le second, vingt-cinq fois dans le troisième, douze fois dans le quatrième —, et toujours comme un titre que Jésus est seul à s’appliquer, sans que jamais ses disciples ou les foules ne le lui attribuent[557]. De plus, à part une seule exception[558], on ne le rencontre nulle part dans les écrits du Nouveau Testament en dehors des évangiles. C’est donc, en somme, une appellation toute personnelle, et propre au Sauveur.
Comme la formule « royaume des cieux », le nom de Fils de l’homme se présente sous divers aspects, suivant les occasions où il est employé. Notre-Seigneur s’en sert, en effet, tantôt comme d’un titre qui exprime l’humiliation et l’infériorité, tantôt comme d’un nom qui marque la puissance et la grandeur. Ainsi, ce terme nous montre Jésus soumis à toutes les nécessités humaines[559], ne possédant pas même une pierre pour reposer sa tête[560], venu en ce monde pour servir et non pour être servi[561], trahi par l’un des siens[562], destiné à subir toute sorte de mauvais traitements. Jésus prend, en effet, à peu près invariablement ce nom, lorsqu’il prédit sa passion et sa mort[563]. D’autre part, souvent, en se désignant ainsi, le Sauveur avait très visiblement l’intention de revendiquer une dignité, une autorité, une gloire singulièrement élevées. De très bonne heure, il annonce à ses disciples qu’ils verront monter et descendre les anges de ciel au-dessus du Fils de l’homme[564]. Le Fils de l’homme, dit-il ailleurs[565], a le pouvoir surhumain de remettre les péchés. Il est le maître du sabbat[566]. Il est venu pour racheter et sauver les pécheurs[567]. Il a le droit d’interpréter et de modifier la loi mosaïque sur des points importants[568]. Il est le divin Sauveur qui, par sa parole, pose les fondements du royaume de Dieu[569]. Il sera le Juge suprême à la fin des temps[570]. Surtout, c’est en qualité de Fils de l’homme que Jésus — avec quelle force, quelle majesté il l’affirmera devant Caïphe[571] ! — fera son second avènement si glorieux[572].
Ce nom si intéressant, Notre-Seigneur ne l’a pas plus inventé que celui de royaume des cieux. Les saints Pères ont fort bien su en indiquer la véritable origine[573], en le rattachant habituellement, comme le font encore aujourd’hui la plupart des commentateurs, à une célèbre prophétie de Daniel[574] : « Je regardais, pendant les visions de la nuit, et voici, sur les nuées des cieux vint comme un Fils de l’homme. Il s’avança vers l’Ancien des jours, et on le fit approcher de lui. Et il lui fut donné domination, gloire et règne ; et tous les peuples, les nations et les langues le serviront. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit ». Cet oracle se rapporte certainement au Messie. C’est à lui que l’appliquait déjà la littérature juive apocalyptique du i er siècle avant notre ère, spécialement le livre d’Hénoch[575], où il figure un personnage surhumain, appelé aussi l’Élu de Dieu, auquel il est donné de siéger sur le trône divin, et d’exercer une domination toute puissante sur le monde entier.
La signification messianique de l’expression « Fils de l’homme » est d’ailleurs exigée par un grand nombre des textes évangéliques qui la contiennent, et qui, interprétés autrement, perdraient toute leur force. Mais il est certain aussi, qu’à l’époque de Notre-Seigneur, cette même locution n’était pas employée couramment chez les Juifs pour désigner le Messie. Seuls quelques initiés lui attribuaient ce sens supérieur, dont la masse du peuple n’avait pas le secret[576]. C’était donc, au fond, un nom assez vague et même assez obscur. Et tel est précisément le motif pour lequel Jésus, conformément à la méthode pédagogique que nous avons décrite, l’employait pour dissimuler à demi, surtout devant les foules, le caractère unique de sa personne et de son œuvre. Ce titre le voilait et le révélait tout ensemble. Il ne pouvait pas tout d’abord, nous avons indiqué pour quelle raison, se présenter directement et publiquement comme le Messie. Et cependant, il fallait bien qu’il préparât ses compatriotes à le reconnaître un jour en cette qualité. En se désignant par l’appellation extraordinaire et mystérieuse de Fils de l’homme, il cachait en grande partie son rôle principal. En même temps, il excitait l’attention et la curiosité ; il provoquait les recherches, les questions ; il rappelait aux esprits sérieux l’oracle de Daniel et les amenait ainsi peu à peu à voir en lui le Messie promis, sans toutefois qu’il eût besoin de se découvrir ouvertement. Cette expression était donc très appropriée à son but et à ses intentions[577].
Jésus, lorsqu’il se mit à annoncer l’avènement du royaume des cieux, d’abord avec une certaine réserve à Jérusalem, en Judée et en Samarie, puis avec un zèle ardent en Galilée, avait donc la ferme loi d’être le Messie. Cela étant, il peut paraître superflu de demander s’il avait un programme bien défini, et quel était ce programme. Mais cette autre question étant aussi très débattue de nos jours, il n’est pas sans utilité d’indiquer quelle est la pensée catholique sur ce point spécial.
Oui, assurément, Jésus avait un plan d’action bien déterminé, lorsqu’il inaugura son ministère, et ce plan était infiniment parfait, infiniment sage, puisqu’il avait été organisé de toute éternité dans les divins conseils. Tous les détails en étaient fixés d’avance. Le Christ, qui était en même temps le Verbe incarné, savait donc, en se mettant à l’œuvre ce qu’il avait à faire et de quelle manière il l’exécuterait.
On peut dire que son programme consistait d’abord dans un grand principe fondamental, que nous avons eu déjà l’occasion de signaler : accomplir en tout et toujours la volonté de Dieu. C’était là sa règle vivante, incessante. Ainsi qu’il l’a affirmé en mainte circonstance, le « δεῖ, oportet, il faut » de cette volonté sainte ne quittait jamais sa pensée[578]. C’est pour obéir à Dieu qu’il était « venu », qu’il avait été « envoyé » ici-bas[579]. Pour les détails, il n’avait qu’à s’abandonner à la direction de l’Esprit Saint. Mais souvent la volonté du Père céleste s’était elle-même exprimée, durant les siècles antérieurs à l’incarnation, par la voix des prophètes d’Israël, de sorte que les lignes principales de la vie du Christ étaient déjà toutes tracées. De là cette double formule que nous lisons si fréquemment dans les évangiles : « Telle chose est arrivée afin que s’accomplît telle prophétie[580]. Ainsi s’accomplit ce qui avait été prédit…[581] » Aussi, en expirant, Jésus pourra-t-il dire avec un sentiment d’amour et de triomphe : « Consummatum est, Tout est accompli[582] ».
Ce programme était très simple, en même temps que très net. Les évangélistes nous le dévoilent à tout instant. Saint Jean surtout se complaît à nous montrer Jésus s’avançant avec calme, en pleine connaissance de cause, d’un pas ferme, librement malgré l’oportet divin, vers le but qui lui avait été ainsi fixé, vers son « heure » qui devait en amener l’accomplissement intégral. Aussi quelle douce harmonie dans cette existence merveilleuse ! En étudiant la vie des grands hommes les mieux doués sous le rapport moral, les plus intelligents, les plus saints même, on craint, par moments, de les voir défaillir devant les difficultés et les périls. On n’éprouve jamais un sentiment semblable en étudiant Jésus. Dès ses premiers pas on est assuré que rien ne le fera faiblir, que rien ne le détournera de sa voie. Tout se tient admirablement dans son existence terrestre. Les événements se rattachent les uns aux autres, d’après un ordre préétabli, qu’aucun obstacle n’a pu troubler.
On peut exposer plus brièvement encore le programme général du Sauveur, l’idéal qu’il n’a pas cessé d’avoir devant les yeux. Son but, son plan, c’était de fonder le royaume des cieux, et par là même de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Aucun autre plan ne pouvait mieux convenir au Messie. Les paroles de Jésus et toute sa conduite attestent que tel était vraiment son perpétuel dessein. De même qu’il avait la conscience d’être le Christ rédempteur, de même, en étudiant respectueusement sa pensée, nous le voyons dans la pleine conscience de son œuvre et des moyens dont il disposait pour la mener à bonne fin. Il a tout prévu, il sait tout ce qu’il doit faire, et il le fait avec toute la perfection qu’on pouvait attendre de lui.