C’est à cette époque, saint Marc l’indique clairement, que Jésus inaugura son troisième voyage de prédication à travers la Galilée. Saint Matthieu, pour le résumer, emploie presque les mêmes termes qu’à l’occasion de la première mission : « Jésus parcourait toutes les villes et les villages, enseignant dans les synagogues, et prêchant l’évangile du royaume, et guérissant toute langueur et toute infirmité[1658] ». Mais, cette fois, le divin Maître ne sera pas seul au travail ; il associera les apôtres à son œuvre d’évangélisation. Saint Matthieu expose aussi, en quelques mots éloquents, le motif qui porta Jésus à entreprendre alors cette nouvelle série de prédications fatigantes[1659] : « Voyant les foules, il en eut compassion[1660], car elles étaient languissantes, et gisaient commne des brebis qui n’ont point de pasteur ». Nous avons ici l’une de ces descriptions rapides, mais caractéristiques, des évangélistes, qui nous font lire jusqu’au fond de l’âme du Sauveur. En même temps, quel désolant tableau de la misère morale dans laquelle languissait alors le peuple juif ! En maint passage de la littérature sacrée, Israël est représenté sous la figure d’un troupeau de brebis[1661]. Mais c’est, un fait d’expérience, signalé déjà par les anciens ailleurs, que la brebis est un animal essentiellement domestique, qui ne saurait vivre loin de l’homme ou privé de ses soins. Le trait « comme des brebis qui n’ont point de pasteur » est donc douloureusement significatif. La nation théocratique avait cependant ses guides spirituels attitrés, les prêtres et les docteurs de la loi ; mais, s’ils ne la maltraitaient pas ouvertement, comme à d’autres époques de l’histoire juive[1662], ils l’abandonnaient à elle-même, la surchargeaient de pratiques qui lui rendaient souvent la religion odieuse, la scandalisaient par leurs mauvais exemples. C’étaient, Jésus saura bien le leur dire[1663], des guides égoïstes et aveugles. À cette vue, le cœur aimant et délicat du Bon Pasteur se remplissait d’une profonde et légitime tristesse.
Bien loin de se décourager en face d’un tel état de choses, il va recourir à un moyen énergique pour sauver ces brebis négligées, abandonnées. Se tournant vers ses apôtres, il leur dit : « La moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux ; priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson ». Cette autre image, également très expressive, mais toute joyeuse et pleine d’espoir, paraît avoir été chère à Jésus. Déjà il l’avait employée auprès du puits de Jacob[1664], pour désigner le vaste champ de la Palestine, où il contemplait en esprit (les blés qui blanchissaient déjà, et qui bientôt auraient besoin des moissonneurs. Ces blés avaient mûri, et l’heure était venue de les couper et d’en remplir les granges. De là l’invitation adressée par Jésus aux Douze : Priez le maître de la moisson, Dieu lui-même, d’envoyer au plus vite des ouvriers dans son champ.
En attendant la venue de moissonneurs plus nombreux, le Sauveur, sans tarder davantage, envoie lui-même ses apôtres recueillir avec lui et pour lui la précieuse et abondante récolte. Après tout, c’est pour cela même qu’il les avait choisis, et déjà en partie formés. Le moment était solennel. Les synoptiques nous l’indiquent par une formule de transition qui rappelle celle qu’ils avaient employée lorsque Jésus institua le collège apostolique[1665] : « Il appela les Douze[1666] ». Lorsqu’il les eut groupés autour de lui, il les munit de pouvoirs spirituels analogues aux siens, qui devaient leur servir comme de lettres de créance et confirmer leur prédication. Les trois narrateurs insistent sur ce fait, avant même de citer les paroles par lesquelles le Sauveur leur communiqua ce glorieux privilège : « Il leur donna puissance sur les esprits impurs pour les chasser, et pour guérir toute maladie et toute infirmité[1667] ». Il réservait pour une date ultérieure les pouvoirs, plus relevés encore, qui leur permettraient d’administrer les sacrements et de faire passer directement la grâce dans les âmes.
Avant de lancer ainsi les apôtres à travers les villes et les villages de la Palestine, pour faire ce que nous pourrions appeler l’apprentissage de leur rôle futur, Jésus leur traça des règles pratiques et concrètes, qui devaient, indépendamment de ses exemples, les diriger dans ce ministère si important, tout nouveau pour eux. Son allocution, qui occupe seulement quelques versets dans la rédaction de saint Marc et de saint Luc, remplit un chapitre entier du premier évangile[1668]. De plus, même pour le contenu de ces quelques versets que les trois synoptiques possèdent en commun, saint Matthieu est beaucoup plus complet, ainsi qu’il arrive habituellement à propos des discours du Sauveur. Voici cette première partie, telle qu’il nous l’a conservée.
N’allez pas vers les Gentils, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Et en y allant, prêchez, et dites : Le royaume des cieux est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Ne possédez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac pour le chemin, ni deux tuniques, ni souliers, ni bâton, car l’ouvrier mérite sa nourriture. En quelque ville ou en quelque village que vous entriez, demandez qui y est digne, et demeurez chez lui jusqu’à ce que vous partiez. En entrant dans la maison, saluez-la, en disant : Paix à cette maison. Et si cette maison en est digne, votre paix viendra sur elle ; et si elle n’en est pas digne, votre paix reviendra sur vous. El si quelqu’un ne vous reçoit pas et n’écoute pas vos paroles, en sortant de cette maison ou de cette ville, secouez la poussière de vos pieds, En vérité, je vous le dis, au jour du jugement, il y aura moins de rigueur pour Sodome et Gomorrhe que pour cette ville.
Saint Grégoire de Nazianze résume fort bien, en quelques lignes, ces différentes prescriptions. Les apôtres devront être, en leur qualité de missionnaires du Christ, « si vertueux, si constants et modestes, en un mot, si célestes, que la doctrine évangélique ne soit pas moins propagée par leur manière de vivre que par leur parole[1669] ».
Mais entrons dans quelques détails. Jésus fixe tout d’abord, en termes successivement négatifs et positifs, les limites dans lesquelles les apôtres exerceront leur ministère, et qu’ils ne devront pas franchir jusqu’à nouvel ordre. Pour le moment, ils n’iront porter l’évangile ni sur les territoires païens du voisinage, par exemple dans la Décapole, ni dans la province à demi païenne de Samarie ; mais ils ne s’adresseront qu’aux seuls Juifs, à ces « brebis perdues », sur lesquelles s’apitoyait tendrement le cœur du Christ. Le principe qui dirigea sa prédication pendant toute la durée de sa vie publique[1670] servira donc de règle à celle de ses envoyés. Comme lui, ils tiendront compte strictement du droit réservé aux Juifs, d’être les premiers à recevoir l’évangile. Mais ce n’était là qu’une restriction temporaire, que Jésus supprimera lorsqu’il sera sur le point de remonter au ciel[1671], en ouvrant aux apôtres des horizons aussi vastes que le monde. En attendant, la nation théocratique formera la base du peuple chrétien, le tronc primitif sur lequel les Gentils seront, suivant la métaphore de saint Paul, greffés divinement[1672].
Le Sauveur détermine ensuite la nature du ministère confié par lui aux Douze : « Allez, prêchez ». Telle sera leur principale fonction. À mesure qu’ils iront de ville en ville, ils prêcheront sans se lasser, comme il le faisait lui-même depuis de longs mois. Mais quel sera le thème de leur prédication ? Ce sera celui de Jean-Baptiste[1673], celui de Jésus lui-même[1674] ce sera le prochain avènement du royaume des cieux, du royaume messianique. Ils ne sont donc pas encore chargés d’annoncer la bonne nouvelle dans sa totalité ; il suffira d’abord qu’ils ouvrent les cœurs de leurs compatriotes aux grâces et au salut apportés par le Messie.
Puis vint la collation directe des pouvoirs miraculeux que les évangélistes ont mentionnés dès le début de leur description de cet épisode. Jésus les proclama dans un langage rythmé, composé de six propositions parallèles, qui s’associent deux à deux :
Guérissez les malades ; ressuscitez les morts.
Purifiez les lépreux ; chassez les démons.
Vous avez reçu gratuitement ; donnez gratuitement.
Le second de ces dons surnaturels est tellement extraordinaire, que plusieurs manuscrits et quelques versions anciennes l’ont retranché subrepticement. Mais, de l’avis d’excellents critiques[1675], leur authenticité n’est pas douteuse, car elle est garantie par des témoins sérieux, auxquels on peut se fier pleinement. La recommandation relative à l’entière gratuité du ministère apostolique est fortement motivée : de quel droit oserait-on retirer un profit pécuniaire d’une puissance surnaturelle qu’on a reçue gratuitement du ciel ? Il était réservé à Simon le Magicien de pratiquer le premier le crime odieux que l’on a stigmatisé du nom de simonie[1676]. Tous les vrais missionnaires ont mis au contraire leur gloire, comme saint Paul[1677], à souffrir, à se gêner, à travailler de leurs mains, pour ne pas être à charge à ceux qu’ils évangélisaient, bien qu’ils eussent le droit de vivre de l’autel[1678].
Quand on est sur le point d’entreprendre un voyage qui doit durer quelque temps, on fait des préparatifs, on se munit d’argent, de vêtements, de provisions. Jésus n’a pas dédaigné d’entrer dans ces détails pratiques, afin de mieux montrer à ses apôtres ce qu’il attendait d’eux. D’après les ordres qu’il leur intime ici, les préparatifs des nouveaux missionnaires ne devaient exiger ni beaucoup de temps, ni de grands frais, puisque sa pensée formelle revient à ceci :
Partez dans l’état Où vous vous trouvez ; vous n’aurez besoin de rien de plus, car la Provldence prendra soin de vous. Voilà pourquoi il ne leur permet d’emporter ni argent dans leur ceinture[1679], ni provisions dans un havre-sac suspendu à leur épaule, ni tunique de rechange, en un mot rien de superflu. Les sandales qu’ils auront à leurs pieds, la tunique dont ils seront vêtus à leur départ, leur suffiront. Qu’ils ne s’inquiètent donc de rien, et qu’ils se contentent d’un bâton, ce fidèle compagnon des voyageurs à pied, dans tous les temps et tous les pays[1680]. Ceux auxquels ils iront prêcher l’évangile leur fourniront, en échange, les moyens de vivre honnêtement, sans préoccupation qui puisse les distraire de leur grave mission. Dieu, dont ils sont les ouvriers, se conduira à leur égard comme fait un maître de maison envers ceux qui travaillent pour lui. « Le travailleur mérite son salaire ». Jésus ne trompait pas ses apôtres en leur faisant cette promesse. Quand, la veille de sa mort, au cénacle, revenant sur cette période de sa vie, il leur demandera s’il leur avait manqué quelque chose tandis qu’ils parcouraient la contrée en prêchant, ils répondront sans hésiter : « Rien » ne nous a manqué[1681]. Mais il est certain que ces prescriptions étaient nécessairement transitoires ; car, si elles étaient d’une exécution facile en Palestine, grâce aux mœurs hospitalières du pays, il aurait été moralement impossible de les accomplir à l’étranger, dans les contrées païennes, surtout dans les parages où n’existait aucune colonie juive.
Les règles relatives aux choix du logement et au séjour dans les localités à évangéliser, s’expliquent d’elles-mêmes. Les apôtres ne devront pas demander l’hospitalité au premier venu ; ce n’est qu’après de sérieuses informations qu’ils prendront une décision sur ce point. Sans ce choix prudent, ils courraient le risque de compromettre leur réputation personnelle, et même la cause du royaume des cieux. Ils n’iront pas chez l’habitant le plus riche ou le plus influent, mais chez celui qui leur sera signalé comme le plus digne. Une fois installés dans une maison, ils devront y demeurer jusqu’à leur départ. La quitter pour s’établir dans une autre serait une marque de légèreté ou d’immortification, peu en rapport avec le caractère apostolique. Ils attireront, par leur présence, de riches bénédictions — Jésus les résume dans le mot de « paix » —, sur ceux qui les auront généreusement accueillis. Comme leur temps était précieux et limité, s’ils s’aperçoivent, à leur arrivée dans une ville ou un village, que, par suite de préjugés, d’indifférence ou d’incrédulité, on ne reçoit pas leur message, ils n’essayeront pas d’y prolonger leur séjour, car l’évangile ne s’impose point par la violence. Ils repartiront donc pour un autre lieu, non toutefois sans protester énergiquement, de la parole et du geste, contre l’affront qu’on aura fait à la « bonne nouvelle ». En quittant le district inhospitalier, ils frapperont leurs sandales l’une contre l’autre, comme faisaient généralement les Juifs en quittant un territoire païen[1682], manifestant ainsi qu’ils ne voulaient rien avoir de commun avec les habitants. Ce sera un appel à la conscience de ces derniers, et aussi un témoignage contre eux, au jour du jugement divin[1683]. C’est que leur refus de recevoir l’évangile était une faute tellement grave, que Jésus ne craint pas de leur prédire, aux grandes assises de la fin des temps, un châtiment plus terrible encore que celui de Sodome et de Gomorrhe, les deux villes dont le seul nom symbolise dans la Bible les plus grands crimes et les plus grandes misères[1684].
Ici s’arrêtent, dans les récits de saint Marc et de saint Luc, les recommandations données alors par Notre-Seigneur à ses apôtres-missionnaires. Dans l’évangile selon saint Matthieu, elles ne forment que la première partie, à peu près le premier tiers, de l’allocution que le Sauveur aurait prononcée dans cette circonstance. En lisant la suite du discours, on ne tarde pas à s’apercevoir que la perspective s’étend tout à coup, et que Jésus transporte ses disciples sur un champ d’action beaucoup plus vaste, et à une époque assez éloignée. Au lieu de l’accueil presque partout favorable qu’il venait de leur promettre, il leur annonce de graves persécutions, qu’ils auront à subir, non seulement en Palestine, de la part de leurs compatriotes, mais aussi de la part des païens, dont il vient de leur interdire pour le moment les territoires. À cette première remarque s’en ajoute promptement une seconde. Tout un passage, que nous allons lire dans un instant, se retrouve dans les deux autres synoptiques, mais beaucoup plus loin, comme partie intégrante du discours que Jésus prononça sur le mont des Oliviers, peu de jours avant sa mort, et où il décrivit prophétiquement l’avenir de ses apôtres et de son Église[1685]. Nous aurons à mentionner bientôt, dans la suite de l’allocution, un autre fait analogue, quoique moins frappant. Ne devons-nous pas conclure de cela que saint Matthieu, comme en d’autres endroits de son évangile, a détaché de leur place chronologique quelques-unes des paroles du divin Maître, pour les grouper logiquement avec d’autres, traitant du même sujet ? Ce n’est pas plus impossible ici qu’à l’occasion du Sermon sur la montagne. Mais, ce qu’il est difficile d’admettre, c’est que l’évangéliste ait composé lui-même la suite de l’allocution, avec des prédictions et recommandations adressées par le Christ à ses apôtres, en divers temps et en divers lieux. Peut-être cette seconde partie du discours fut-elle prononcée à une date ultérieure ; mais elle ne porte nullement les traces d’un assemblage factice, car il règne un ordre logique parfait entre les pensées dont elle se compose. Du reste, bien que le but immédiat et direct de Notre-Seigneur fut alors de donner aux Douze des conseils pratiques pour la mission préparatoire dont il allait les charger, il ne serait pas du tout surprenant qu’élargissant ensuite l’horizon, il ait en même temps soulevé devant eux le voile de l’avenir, et leur ait décrit, dans un tableau raccourci, ce à quoi ils devaient s’attendre dans l’exercice futur de leur apostolat.
Passons donc à cette autre série des instructions pastorales du Sauveur. Il reprit :
Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme des serpents, et simples comme des colombes. Mais mettez-vous en garde contre les hommes ; car ils vous livreront aux tribunaux, et ils vous flagelleront dans leurs synagogues, et vous serez traduits, à cause de moi, devant les gouverneurs et devant les rois, pour servir de témoignage à eus et aux nations. Mais, lorsqu’ils vous livreront, ne vous inquiétez pas de la manière dont vous parlerez, ni de ce que vous direz ; car ce que vous devrez dire vous sera donné à l’heure même, En effet, ce n’est pas vous qui parlez, mais c’est l’Esprit de votre Père qui parle en vous. Or, le frère livrera son frère à la mort, et le père son fils ; les enfants se soulèveront contre leurs parents, et les feront mourir. Et vous serez haïs de tous, à cause de mon nom ; mais celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. Lors donc qu’ils vous persécuteront dans une ville, fuyez dans une autre. En vérité, je vous le dis, vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d’Israël, avant que le Fils de l’homme ne vienne[1686].
Ce langage est clair par lui-même et demande peu d’explications. Mais comme l’horizon s’est tout à coup assombri, en même temps que le champ d’action dévolu aux prédicateurs de l’Évangile s’élargissait, de manière à n’avoir d’autres limites que celles de la terre ! La persécution a passé au premier plan et est devenue la note dominante. Les missionnaires du Christ sont semblables à des agneaux transportés au milieu des loups : quoi de plus expressif que cette image ! Toutes sortes d’avanies les attendent, de la part d’ennemis dont la haine est implacable. Les Juifs, leurs propres coreligionnaires, seront les premiers à les attaquer, et même à les traîner devant leurs tribunaux secondaires et devant leur grand Sanhédrin[1687]. Les païens les traqueront impitoyablement à leur tour, et les feront comparaître, comme des criminels, devant leurs proconsuls et jusqu’à la barre de leurs rois[1688]. De là ce double avertissement : « Soyez prudents comme des serpents, et simples comme des colombes[1689], et « Gardez-vous, défiez-vous des hommes ».
Mais les plus consolantes promesses accompagnent les prédictions menaçantes. C’est Jésus lui même qui lance ainsi ses apôtres à travers les périls, Ecce ego « mitto vos… C’est « pour lui », c’est « pour son nom » qu’ils auront à souffrir les humiliations, la haine, les tortures et même la mort. Il ne les oubliera et ne les abandonnera pas. Livrés à la vengeance des juges par leurs propres parents et par leurs amis, ils seront protégés par lui. L’Esprit Saint lui même leur suggérera, lorsqu’ils comparaîtront devant les tribunaux, des arguments péremptoires pour se défendre, et la meilleure manière de les présenter. Le livre des Actes et les Actes des martyrs contiennent des exemples nombreux de cette assistance divine, qui communiquait une éloquence irrésistible à des hommes du peuple, à de jeunes vierges, aussi bien qu’aux apôtres et aux évêques des premiers temps. D’ailleurs, Jésus a besoin de ses missionnaires, car leur vie est précieuse pour sa cause et celle-de son Église. Or, la persévérance dans la loi, la constance courageuse parmi les plus grands dangers n’obligent pas un prédicateur de l’évangile à s’exposer inutilement. Aussi, le désir du Sauveur est-il, lorsque la persécution deviendra trop violente dans la localité où ses apôtres se trouveront, qu’ils aillent se mettre à l’abri dans une autre ville. Cette fuite sera un acte de prudence très noble, et l’évangile n’y perdra rien, puisque sa diffusion sera ainsi plus rapide.
La grave parole prononcée en dernier lieu, sous la foi du serment : « En vérité, je vous le dis, vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d’Israël, avant que le Fils de l’homme ne vienne », présente quelque difficulté, car les commentateurs ne sont pas d’accord au sujet de l’avènement spécial que Jésus avait alors en vue. D’après l’opinion la plus naturelle et la plus probable, il ne s’agit pas ici d’un avènement personnel, car on n’en trouve pas qui puisse s’harmoniser facilement avec cette prophétie, mais de la manifestation que le Christ fera de sa puissance, lorsqu’il châtiera, par l’intermédiaire des Romains, le peuple juif et Jérusalem, coupables d’avoir obstinément rejeté le salut qui leur avait été offert avec tant de bonté. À cette époque, les apôtres, ceux du moins d’entre eux qui vivraient encore, auraient eu largement le temps d’évangéliser toutes les villes de la Palestine.
Dans la troisième partie de l’allocution du Sauveur, nous entendons encore les deux notes dominantes qui ont retenti dans la seconde. L’idée de la persécution y est étroitement associée aux motifs d’encouragement et de confiance.
Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur. Il suffît au disciple d’être comme son maître, et au serviteur, comme son seigneur. S’ils ont appelé le père de famille Béelzébub, combien plus ceux de sa maison ! Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière, et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits. Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer l’âme ; mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps dans la géhenne. Deux passereaux ne se vendent-ils pas un as ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. Les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point ; vous valez mieux que beaucoup de passereaux. C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi moi-même devant mon Père qui est dans les cieux ; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi moi-même devant mon Père qui est dans les cieux.
Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu séparer l’homme d’avec son père, la fille d’avec sa mère, et la belle-fille d’avec sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi ; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n’est pas digne de moi. Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. Celui qui conserve sa vie, la perdra ; et celui qui aura perdu sa vie à cause de moi, la trouvera. Celui qui vous reçoit, me reçoit ; et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé. Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète, recevra une récompense de prophète ; et celui qui reçoit un juste en qualité de juste, recevra une récompense de juste. Et quiconque aura donné à boire seulement un verre d’eau froide à l’un de ces tout petits, parce qu’il est mon disciple, en vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense[1690],
Cette dernière série de recommandations peut se résumer en quelques mots, qui les associent par groupes : Il est dans l’ordre que le disciple ne soit pas traité mieux que son maître : Ne craignez point ; La profession de foi et l’apostasie ; Le glaive et là croix ; Récompense promise à ceux qui feront un accueil cordial aux ambassadeurs du Messie[1691]. Dans le second groupe, la triple répétition des mots « Ne craignez point » est impressionnante. Les motifs par lesquels Notre-Seigneur justifie la confiance que ses apôtres doivent avoir en son Père et en lui, ne le sont pas moins. Prêchez sans crainte cette bonne nouvelle, qui est destinée à recevoir une publicité universelle[1692] ; c’est seulement pour un temps que je vous recommande de ne pas divulguer certains points de ma doctrine. Ne redoutez pas même la mort, car si vos persécuteurs peuvent vous enlever la vie du corps, ils n’ont aucune puissance sur la partie supérieure de votre être, et, en vous privant d’un bien de second ordre, essentiellement transitoire, ils vous en procureront un autre, le ciel, qui est d’un prix infini et placé en lieu sûr. C’est Dieu seul qu’il faut craindre, et encore n’a-t-on rien à redouter de lui, lorsqu’on lui demeure fidèle. Comptez sur sa Providence tout aimable, qui se préoccupe même de ce qu’il y a de plus petit au monde, du passereau vulgaire, qu’on achète au marché à un vil prix[1693] ; sa préoccupation bienveillante s’étend même jusque sur nos cheveux, cette partie insignifiante de l’être humain. Ces détails, et aussi ceux qui se rapportent à l’apostasie et à la profession de foi, sont presque tous reproduits ailleurs par saint Luc[1694] ; mais, comme l’admettent la plupart des commentateurs — catholiques, protestants, rationalistes —, il n’y a rien d’étonnant à cela : ils sont exprimés au moyen de formules proverbiales, que Jésus a répétées en des occasions différentes.
Nous ferons une réflexion identique touchant plusieurs pensées du groupe suivant : Le glaive et la croix[1695]. Le glaive, cet instrument terrible qui symbolise la guerre à outrance, jeté par le Messie au sein de la famille, au sein du monde entier : quoi de plus anormal et de plus inattendu, ce semble ? N’est-ce pas avec un rameau d’olivier, gage de bonheur et de sécurité, qu’aurait dû se présenter celui que les prophètes avaient nommé d’avance le Prince pacifique[1696], celui au sujet duquel les anges avaient chanté, à l’heure de sa naissance : « Paix sur la terre[1697] » ? Mais, si Jésus affirme qu’il est venu apporter la guerre et non la paix, ce n’est pas que son avènement ait été pour le monde une cause directe de luttes et de discordes ; seulement, la lutte et la discorde devaient être la conséquence naturelle de l’établissement de son royaume. Le Christ lui-même ne peut offrir le baiser de paix qu’après avoir tranché avec le glaive les passions et les vices. Et puis, ainsi qu’il l’a déjà indiqué plus haut, lorsque son évangile pénétrera dans une famille, il y opérera nécessairement de violentes séparations, qui, de la part des membres demeurés incrédules, iront jusqu’à la haine, comme si les liens mêmes du sang étaient subitement tranchés. Et pourtant, personne ne saura défendre et maintenir plus que Jésus ces liens sacrés ; mais le salut apporté par lui, la foi en lui, l’amour pour lui doivent prévaloir sur tout le reste. Quiconque penserait et agirait autrement, ne serait pas digne de lui. Non est me dignus, répète-t-il par trois fois, coup sur coup. Quel langage ! et quelle haute idée avait de sa propre nature et de sa mission divine celui qui le tenait avec tant de vigueur et de fierté ! D’ailleurs, c’est dans la plus grande partie de cette allocution que le Christ se présente comme un centre universel des esprits et des cœurs. Tout à lui, tout pour lui : nous tirerons plus tard la conclusion qui se dégage de la position vraiment royale, vraiment unique, qu’il prend ici et en d’autres passages des évangiles.
À côté du glaive, la croix, dont nous entendons retentir pour la première fois le nom sacré, dans l’histoire du Sauveur. Les apôtres durent frissonner d’effroi, lorsqu’il leur dit ainsi, sans ambages, comme une chose toute naturelle, qu’ils devaient porter leur croix, cet instrument du supplice le plus infamant et le plus cruel. Personne n’ignorait en Palestine, depuis que les Romains s’étaient installés en maîtres dans une partie considérable du pays, ce qu’était le crucifiement, car naguère des Juifs nombreux, qui avaient participé à la révolte de Judas et de Simon, eu avaient subi les tortures, et l’on savait que le malheureux condamné devait porter lui-même sa croix jusqu’au lieu de l’exécution. Mais, comme vient de le dire Jésus, le disciple n’est pas plus que le maître, et le maître lui même sera un jour chargé d’une croix, avant d’expirer sur elle. Sous peu, le Sauveur reprendra cette grave parole, pour la rendre encore plus claire en ce qui le concernait. Ici, lorsqu’il l’applique à ses disciples, elle désigne avant tout le crucifiement moral, qui donne la mort aux mauvaises tendances de la nature, et l’acceptation généreuse des souffrances et des sacrifices imposés par la pratique fidèle du christianisme.
Gagner sa vie en la perdant, la perdre en paraissant la gagner : il y a là, à la façon orientale, un jeu de mots qui repose sur la double signification du substantif grec qui désigne l’âme, mais qui sert aussi à représenter la vie[1698]. Mieux vaut, tel est le sens de cette locution proverbiale, subir la mort en qualité de martyr, pour le Christ, que de perdre la vie éternelle par une lâche apostasie. Les philosophes stoïciens s’excitaient parfois eux-mêmes à ne pas redouter les maux qui ne pouvaient atteindre que leurs corps. On lit à ce sujet, dans les œuvres d’Épictète[1699], le dialogue suivant :
Le tyran. Je vais te charger de chaînes.
Le philosophe. Moi dans les chaînes ? Tu peux enchaîner ma jambe ; mais Zeus lui-même est incapable de subjuguer ma volonté.
Le tyran. Je te jetterai en prison.
Le philosophe. Tu veux dire que tu y jetteras mon corps.
Le tyran. Je te couperai la tête.
Le philosophe. Quand ai-je dit que ma tête ne peut pas être coupée ?
Cela ne manque ni de noblesse, ni de courage. Mais, au fond, quelle suffisance, quel orgueil ! et quelle différence avec les motifs que Jésus suggère à ses disciples, pour persévérer dans les tourments ! Ils ont convaincu et soutenu des milliers de martyrs chrétiens au milieu de leurs tortures.
Dans les dernières lignes du discours, il n’est plus du tout question de persécutions, de souffrances à supporter en prêchant où en pratiquant l’évangile, mais seulement de la récompense que Dieu tient en réserve pour tous ceux qui accueilleront les apôtres de son Fils avec foi et respect. Le Sauveur trace en peu de mots une admirable synthèse. De même qu’il existe l’union la plus étroite entre lui et son divin Père « qui l’a envoyé », de même entre lui et ses propres délégués. Recevoir ceux-ci, c’est donc le recevoir lui-même ; c’est aussi recevoir son Père céleste. Mais, pour obtenir la récompense promise, il faut que l’accueil soit surnaturel, qu’il soit fait aux ambassadeurs du Christ. Il faut que le verre d’eau fraîche — plus précieux d’ailleurs en Orient que chez nous, parce qu’il y fait plus chaud, et que l’eau y est plus rare —, soit offert au nom de Jésus « à l’un de ces tout petits » qu’étaient les apôtres aux yeux du monde, bien qu’ils fussent si grands devant Dieu et aux regards de la foi.
Munis de ces instructions et fortifiés par les encouragements de leur Maître, les Douze le quittèrent, émus et confiants, et s’en allèrent à travers les villes de la Galilée, peut-être même au-delà de celte province, annonçant que le royaume de Dieu était proche, exhortant à la pénitence, chassant les démons et guérissant les malades, grâce aux pouvoirs que Jésus leur avait conférés. Ils partirent deux à deux, comme le note saint Marc[1700], Notre-Seigneur l’ayant voulu ainsi, afin qu’ils pussent s’exciter et se réconforter mutuellement. Saint Matthieu, dans la liste des apôtres qu’il cite immédiatement avant l’allocution du Sauveur[1701], les nomme précisément par petits groupes de deux : Pierre et André, Jacques le Majeur et Jean, Philippe et Barthélémy, Thomas et Matthieu, Jacques le Mineur et Jude, Simon le Zélote et Judas. Il est très possible que ce groupement corresponde à celui que Jésus lui-même établit, au moment où il envoya les Douze prêcher dans les districts qu’il eut soin de leur indiquer. Après leur départ, le divin Maître reprit de son côté sa prédication en Galilée, accompagné sans doute de quelques disciples du second rang ; et ainsi la bonne nouvelle retentit dans tout le pays avec un éclat qu’elle n’avait pas eu auparavant.