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Chapitre II : Le faîte glorieux de la vie publique du Sauveur.

Nous arrivons à des paroles et à des actes de la plus haute conséquence. La confession enflammée de Simon-Pierre, la magnifique récompense qu’il reçoit en échange, l’annonce claire et directe de la passion et de la résurrection du Christ, sa transfiguration sur la montagne : ce sont là des événements extraordinaires, même dans une existence comme celle de Notre-Seigneur. Cette vie, déjà si sublime, va monter à des sphères encore plus élevées, avant de redescendre dans ce qu’on a très justement appelé la profonde vallée de la souffrance et de l’humiliation. Si Jésus, désormais, s’occupe moins d’instruire les foules juives et est plus rarement en contact avec elles, il consacre davantage son attention au petit cercle de ses apôtres, auxquels il va révéler le secret de son origine et de sa mission. De plus en plus nous pénétrons au cœur même de l’évangile.

I. La confession de saint Pierre.

En abordant l’épisode célèbre que l’on désigne sous ce nom, admirons la sagesse infinie du Sauveur, et les heureuses gradations qu’il fait subir à son œuvre par excellence, la fondation de son Église. Il a commencé par grouper autour de lui les brebis dispersées d’Israël ; puis il leur a préparé des pasteurs, en instituant le collège apostolique. Mais il faut, pour le remplacer lui-même lorsqu’il aura quitté la terre, un chef suprême du bercail, et c’est ce chef qu’il va établir maintenant. Par là-même, il accomplira une démarche décisive pour l’institution et la perpétuité de l’Église, puisqu’il se choisira un vicaire, un représentant visible, non seulement pour quelques années, mais pour toute la durée du monde actuel. Nous sommes donc vraiment arrivés à l’un des points culminants de l’histoire évangélique. Pour l’âme catholique, cet événement prend une importance suprême, dès lors qu’il nous fait assister à la naissance de la papauté. Ce n’est encore, il est vrai, qu’une promesse que nous entendrons ici, analogue à celle qui concernait l’Eucharistie ; mais, de ce côté également, la réalisation ne se fera pas longtemps attendre, et Jésus aura nettement désigné son successeur et l’aura muni de pleins pouvoirs, avant de remonter au ciel.

Nous avons laissé Notre-Seigneur et ses apôtres à Bethsaïda-Julias, près du rivage septentrional du lac de Tibériade. De là, se dirigeant encore plus au nord, probablement le long du Jourdain, il arriva non loin[1873] de Césarée de Philippe, après avoir franchi, par une montée perpétuelle[1874], une distance d’environ 50 kilomètres. Césarée avait porté autrefois le nom de Panéas, en l’honneur du Dieu Pan, auquel une grotte naturelle, dite Panéion, avait servi pendant longtemps de sanctuaire. Lorsque Hérode le Grand reçut ce territoire comme un don gracieux d’Auguste, il s’empressa de construire, à côté du local dédié à Pan, un temple de marbre blanc, consacré au culte de l’empereur[1875], de sorte que l’une des religions les plus anciennes, celle du dieu de la nature se trouva associée à la plus récente de toutes. À la mort du roi Hérode, Panéas fit partie de l’héritage du tétrarque Philippe, qui s’empressa d’agrandir et d’embellir la ville[1876]. Pour flatter l’empereur, il l’appela Césarée, et à ce nom fut ajouté ensuite celui de Philippe lui-même, pour éviter une confusion entre la cité nouvelle et la Césarée dite maritime, ou de Palestine, l’ancienne Tour de Strabon, bâtie au bord de la Méditerranée, entre Jaffa et le mont Carmel. De cette cité, alors glorieuse, il ne reste aujourd’hui que des ruines, auprès desquelles s’élève un petit village, appelé Banias, l’ancien nom ayant, depuis longtemps disparu. La population de tout ce district ; situé à l’extrême nord de la Palestine[1877], était païenne en majorité[1878]. Mais Jésus ne venait point dans ces parages pour exercer son ministère accoutumé, il cherchait au contraire la solitude, pour échapper aux embûches de ses ennemis, et davantage encore pour travailler en paix à l’éducation de ses apôtres, et pour leur faire, loin des foules, des révélations importantes.

La nature est demeurée belle et grandiose dans cette région. L’emplacement de Césarée est unique ; combinant à un rare degré les éléments de la grandeur et de la beauté. La ville reposait à la base méridionale du puissant Hermon, qui s’élève majestueusement derrière elle, couvert de neige, à la hauteur de 2. 730 mètres. Les eaux abondantes de la source la plus méridionale du Jourdain, qui sortent du rocher dans lequel est creusée la grotte de Pan, répandent tout autour une végétation luxuriante : c’est une gracieuse succession de taillis, de pelouses et de champs cultivés[1879]. Là régnaient la paix et le calme. De toutes manières, ce théâtre était digne de la scène d’un caractère si relevé qui va s’y dérouler. Les trois synoptiques racontent simultanément ce glorieux épisode ; car saint Luc rejoint ici ses deux devanciers[1880]. Mais saint Matthieu est seul à l’exposer dans toute son ampleur.

Comme en d’autres graves circonstances, en particulier comme avant l’élection des Douze, Jésus se mit d’abord en prière, entrant ainsi en communication plus directe avec son divin Père[1881], et le conjurant, cela ressort nettement du récit, d’éclairer l’intelligence de ses disciples. Il reprit ensuite sa marche, et, le long du chemin[1882], il posa aux apôtres cette question inattendue : « Que disent les hommes que je suis, moi, le Fils de l’homme[1883] ? » En réalité, Notre-Seigneur n’avait nul besoin d’être renseigné sur ce point, car il connaissait à fond, par sa science naturelle comme par les dires du peuple à son égard. Cette question n’était donc pas posée pour elle même ; elle avait pour but d’en introduire une autre, beaucoup plus essentielle, les relations multiples des apôtres avec les foules qui s’étaient si souvent pressées autour de leur Maître, les avaient depuis longtemps initiés aux différentes opinions qui avaient cours à son sujet. Déjà, à l’occasion du martyre de Jean Baptiste, nous avons appris que la plupart de ces dires circulaient dans le palais du tétrarque Hérode Antipas dans les rangs du peuple. La réponse fut donc facile : « Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste ; les autres, Élie ; les autres Jérémie, ou quelqu’un des anciens prophètes, ressuscité ». La prédication toute sublime du Sauveur, ses miracles sans nombre et d’un caractère inouï jusqu’alors, les vertus que manifestaient ou que supposaient ses moindres actions, tout cela réuni contraignait la masse de la population juive de reconnaître qu’il était comparable aux plus illustres et aux plus saints personnages de son histoire.

Les disciples viennent de citer un nouveau nom, celui de Jérémie. C’est que ce prophète était regardé, surtout depuis l’épisode que raconte le second livre des Machabées[1884] comme l’un des plus éminents protecteurs de la nation théocratique Avant d’engager une bataille décisive avec le général syrien Nicanor, Judas Machabée eut une vision dans laquelle lui apparut « un homme distingué par son grand âge et son air de dignité, d’un aspect admirable et entouré de la plus imposante majesté ». Il lui fut présenté par le grand prêtre Onias, comme « l’ami des frères et du peuple d’Israël », comme « celui qui prie beaucoup pour le peuple et pour la sainte cité, Jérusalem », comme « Jérémie, prophète de Dieu ». Jérémie lui-même offrit alors à Judas une épée d’or, pour qu’il en frappât les ennemis de son peuple[1885].

On conçoit donc que Jésus ait été ainsi l’objet d’une haute estime et de vives espérances. Mais on ne peut retenir un sentiment de profonde tristesse, en constatant que, dans l’énumération faite par les Douze, le titre de Messie ne soit pas rattaché à son nom. De nombreux Juifs le lui appliquaient cependant[1886] ; mais, chez beaucoup d’entre eux la foi en lui comme au libérateur promis était superficielle. Si, à la suite de ses miracles les plus éclatants, les foules se sentaient portées à l’acclamer comme le Christ, sa réserve et son opposition directe aux préjugés populaires avaient refroidi l’enthousiasme. L’hostilité ouverte et les calomnies de ses ennemis avaient encore accentué ce refroidissement. Aussi les multitudes, dans leur ensemble, s’étaient-elles mises à ne plus voir en lui qu’un précurseur du Christ.

« Mais vous, reprit le Sauveur, en appuyant sur ce pronom, que dites-vous que je suis ? » Eux, par opposition aux masses plus ou moins conscientes ; eux, ses intimes, ses confidents, qui l’ont vu de près pendant plusieurs années, et qui le connaissent comme personne ne pouvait le faire en dehors de leur cercle, que pensent-ils de lui ? À quel sentiment se sont-ils arrêtés sur sa nature et sur son rôle ? Quel est, sur ce point important à l’extrême, le résultat de leurs réflexions personnelles, de leurs confidences réciproques ? Il n’était pas possible qu’à cette époque, chacun des Douze n’eût pas formé, au plus intime de son âme, une conviction arrêtée sur l’origine et le caractère de sa mission. L’heure de l’épreuve approchait pour eux, comme pour lui. Quelques mois seulement séparaient Jésus de sa passion et de sa mort, qui attesteraient en apparence l’échec total de son entreprise religieuse. Il veut donc savoir s’il peut compter sur eux. Il lisait dans l’esprit et au cœur de chacun d’eux leur pensée à son égard ; mais il tenait à la recueillir de leur propre bouche. Le moment était grave et solennel.

« À cette question, que fera Pierre ? se demande éloquemment saint Jean Chrysostome[1887]. Toujours ardent, coryphée du chœur apostolique, alors que tous sont interrogés, c’est lui qui répond. Quand Jésus leur demandait le sentiment du peuple, ils ont tous parlé ; maintenant qu’il désire connaître leur opinion personnelle, Pierre s’élance en avant, devance tous les autres et s’écrie : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Et remarquons que Simon, quoique parlant au nom de tous, se préoccupe d’abord de manifester sa conviction personnelle. S’il n’en eût été pas ainsi, Notre-Seigneur ne l’aurait pas félicité à part, et ne lui aurait pas dit qu’il avait parlé en vertu d’une inspiration céleste. C’est bien de son cœur ardent, de son âme pleine de foi qu’était sortie cette réponse enflammée : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant[1888] ».

Sa profession de foi ne pouvait être ni plus prompte, ni plus explicite, ni plus complète en peu de mots, ni plus énergique. Elle va certainement au-delà de celle qu’il énonçait quelque temps auparavant, dans une circonstance douloureuse pour Jésus[1889]. Le pronom placé en avant de la phrase et l’article inséré, dans le texte grec[1890], devant tous les mots capables de le recevoir, soulignent déjà fortement la pensée. Tout est si clair ensuite ! « Le Christ », le Messie par conséquent, le centre de l’histoire juive et de l’histoire du monde, le rédempteur universel : voilà sa fonction, sa mission. Mais, sous l’influence de l’Esprit Saint, la foi de Pierre monte beaucoup plus haut et elle éclate dans toute sa pureté, dans toute sa beauté. « Le Fils du Dieu vivant : » voilà pour l’origine et la nature de Jésus ; elles sont foncièrement divines l’une et l’autre. Les deux titres sont mis en gradation ascendante et ne sont nullement synonymes ici[1891]. Le second, en effet, doit être pris dans le sens strict et rigoureux de l’expression ; il ne saurait y avoir de doute là-dessus. Si les mots « Fils du Dieu vivant » n’avaient rien ajouté à l’assertion « Vous êtes le Christ », et si, par conséquent, l’apôtre n’avait proclamé que le caractère messianique de son Maître, qu’y aurait-il eu de bien surprenant dans sa confession ? Lui et les autres membres du collège apostolique ne savaient-ils pas depuis longtemps que Jésus était le Messie ? Jean-Baptiste l’avait présenté comme tel à plusieurs d’entre eux[1892], qui avaient aussitôt accepté cette proposition et en avaient reconnu promptement la vérité[1893]. À peine attachés définitivement à la personne du Sauveur, ils s’étaient convaincus de toutes manières qu’il était réellement le « Fils de David », ainsi qu’on le nommait souvent. « L’histoire entière de Jésus deviendrait incompréhensible si nous n’admettions pas ce fait[1894] ». Une révélation d’en haut n’était donc pas absolument nécessaire à Simon, pour affirmer que Jésus était le Messie. Il n’en était pas de même au sujet de la nature divine du Christ. Les disciples intimes du Sauveur avaient pu la pressentir, lorsque, après l’apaisement miraculeux de la tempête, ils s’étaient écriés : « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu[1895] ». Pierre avait dit dans le même sens : « Vous êtes le Saint de Dieu[1896] ». Tous ils commençaient à comprendre à demi qu’il y avait en Jésus plus que la nature humaine, qu’il était un être d’ordre supérieur. Mais, en cet instant, la croyance de Pierre, qui était demeurée pour ainsi dire à l’état latent sur ce point, éclate merveilleuse et brillante, sous l’effet de l’illumination céleste. « Vous êtes le Fils de Dieu » ; le Dieu vivant vous a engendré, vous participez à sa nature. On a donc pu dire, sans exagération, que cette simple phrase contient toutes les vérités essentielles du christianisme. Un Dieu vivant et qui donne la vie, la pluralité des personnes divines, le caractère messianique de Jésus, sa divinité, son incarnation : tous ces dogmes, et les conséquences théologiques qu’ils renferment, découlent réellement de la confession de saint Pierre.

À cette noble profession de foi, Jésus va répondre, lui aussi, par une confession magnifique, qui, après dix-neuf siècles, produit encore ses merveilleux effets dans l’Église chrétienne. On croirait entendre, en la lisant, l’accent de sainte joie avec laquelle elle fut prononcée : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, parce que ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aussi dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera aussi délié dans les cieux ».

Qui n’admirerait ce langage rythmé, cadencé à la façon orientale, simple et majestueux tout ensemble ? La forme est en tout point à la hauteur du sujet, et, ce sujet, les exégètes[1897], les théologiens[1898], et les orateurs chrétiens[1899] l’ont étudié à fond dès les premiers temps de l’Église, et ils en ont savamment indiqué les conclusions dogmatiques, qu’ont appuyées les déclarations de nos grands conciles[1900],

Jésus commença par féliciter chaudement son disciple de sa noble profession de foi, faite avec un si bel élan d’amour. Il y a beaucoup de solennité dans l’emploi des deux noms « Simon, bar-Jona », dont le premier était celui que le futur apôtre avait reçut le jour de sa circoncision, et le second, une dénomination patronymique[1901], analogue à plusieurs autres que mentionnent les évangélistes[1902]. « La chair et le sang » représentent visiblement ici l’homme terrestre, envisagé dans ses faiblesses de tout genre ; plus particulièrement l’intelligence humaine livrée à ses seules forces, à ses seules lumières[1903]. Ce que le fils de Jonas vient d’exprimer en termes si heureux et si vrais, il n’est pas arrivé à le connaître par ses réflexions personnelles ; ce n’est pas non plus le fruit d’un enseignement que d’autres hommes, ignorants et bornés eux-mêmes, lui auraient communiqué. Seul, le divin avait pu révéler le divin ; seul, le Père avait pu manifester le Fils[1904], dès là que celui-ci s’était caché et comme anéanti sous la forme d’un esclave[1905], et que sa divinité ne laissait échapper au dehors qu’à de rares intervalles quelques-uns de ses rayons.

Après la félicitation, la récompense, introduite par ces mots pleins d’emphase : « Et moi, je te dis ». Simon vient de dire à Jésus ce qu’il est ; en échange le Sauveur lui apprend ce qu’il sera. « De même que mon Père t’a manifesté ma divinité, de même, moi aussi, je vais te faire connaître ton excellence[1906] ». Le langage de Jésus est calqué sur la confession de l’apôtre. Celui-ci s’était écrié : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Jésus lui répond : « Tu es Pierre », ou plutôt, dans l’idiome araméen qu’ils parlaient tous deux : « Tu es Kêpha’ ». Dès la première entrevue qu’il avait eue avec le fils de Jonas, le Christ lui avait donné prophétiquement ce nom caractéristique[1907]. Il lui en confirme maintenant la possession, et il indiqué en même temps le but qu’il se proposait en le nommant ainsi. Ce n’est pas en vain qu’il l’appelait Képha’, c’est-à-dire « pierre, rocher », puisque Simon devait être la pierre fondamentale sur laquelle s’appuierait, comme sur sa base, l’édifice mystique, sublime et glorieux, que le Christ était venu fonder. C’est là une métaphore parlante, un jeu de mots très expressif. En achevant son discours sur la montagne[1908], Jésus faisait l’éloge de l’homme sage qui bâtit sa maison sur la pierre, de sorte qu’elle résiste à tous les assauts des éléments déchaînés contre elle. Lui aussi, c’est sur un roc solide, inébranlable, qu’il se propose de bâtir, car la construction dont il pose en quelque sorte le fondement en cet instant même, devra durer jusqu’à la fin du monde.

Glissons ici une courte explication, pour répondre à une difficulté fréquemment soulevée par les protestants. En d’autres passages du Nouveau Testament[1909], c’est Jésus lui-même qui nous est présenté comme le véritable fondement de l’Église. Bien plus : saint Paul[1910] et saint Jean[1911] regardent les douze apôtres, collectivement, comme la base fondamentale de cette même Église. Cela étant, que devient ce qui semblait être le privilège de saint Pierre ? L’objection se résout sans peine. En vérité, l’Église est bâtie sur plusieurs fondements : les apôtres, Pierre, le Christ. Et cependant Pierre en est le fondement dans un sens unique, très spécial. « Si c’est le Christ qui bâtit l’Église, il la fonde sur Pierre ; si c’est Pierre qui la bâtit, il la fonde sur le Christ. Y a-t-il donc là une contradiction ? Une maison peut-elle avoir un double fondement ? Non, s’il s’agit d’une maison de pierre ou de bois ; oui, s’il s’agit de l’Église, parce qu’elle a un double caractère, en tant qu’elle est la société visible et spirituelle des croyants. Si c’est le Christ qui bâtit l’Église, il doit la bâtir comme un édifice visible, sur un fondement visible, qui est Pierre, attendu qu’il trône lui-même dans le ciel à la droite de Dieu. Si c’est Pierre qui la construit, il doit la bâtir sur le Christ ; autrement elle cesserait d’être l’Église, du Christ[1912] ». Jésus parle donc ici comme constructeur de son Église. Quant aux autres apôtres, c’est seulement d’une manière secondaire qu’ils sont appelés les fondements et les colonnes de l’Église, et encore ne méritent-ils ce nom qu’à la condition de s’appuyer eux-mêmes sur la base vraiment fondamentale, qui est Simon, fils de Jonas.

« Je bâtirai mon Église ! » C’est dans cette circonstance imposante que l’Église de Jésus est nommée pour la première fois directement, et l’heure ne pouvait pas être mieux choisie. Ce nom, devenu si célèbre, dérive de deux mots grecs[1913], dont l’association signifie « convoquer ». Il désigne par conséquent une assemblée publique ; ici, la réunion de tous les vrais disciples du Sauveur, de tous ceux qui acceptent ses dogmes et sa morale ; la réalisation du royaume messianique sur la terre. Ce nom n’est employé que deux fois dans l’évangile[1914] ; mais il apparaît très souvent dans les Actes des apôtres et dans les épîtres de saint Paul[1915]. L’Église, c’est donc l’édifice majestueux, immense, que Jésus a construit en l’honneur de Dieu, pour abriter tous les hommes et les sauver. Aussi, quelle gloire pour Pierre d’en devenir le chef, sous la direction suprême du Christ !

Mais voici qu’en face de ce temple magnifique, bâti sur le roc, Jésus voit tout à coup, par la pensée, se dresser une autre construction, solide et puissante aussi, menaçante pour son Église. Il la désigne par une expression figurée : « les portes de l’Hadès[1916] ». Chez les Grecs, le mot Hadès désigne le séjour des morts, que les anciens »[1917] et en particulier les Hébreux[1918], se représentaient connue une citadelle souterraine, garnie de portes solides, gui laissent pénétrer à l’intérieur les âmes des trépassés, mais qui ne s’ouvrent jamais pour les laisser sortir. Ces portes voudraient engloutir tour à tour les fondateurs et les membres de l’Église. Mais Jésus affirme qu’elles ne triompheront pas, dans cette lutte morale. Les royaumes s’écrouleront, et les peuples eux-mêmes pourront disparaître ; l’Église demeurera victorieuse sur son rocher inébranlable. D’après une autre interprétation, adoptée de préférence par les anciens commentateurs, le substantif Hadès figurerait en cet endroit l’enfer proprement dit, l’empire de Satan et des mauvais anges. Les portes de cet affreux séjour ne seraient autres que les puissances infernales, constamment en lutte contre le Christ, et s’associant, pour renverser l’Église, aux nombreux alliés qu’elles trouvent parmi les hommes. L’idée est la même de part et d’autre. En toute hypothèse, Jésus promet à son Église, appuyée sur le prince des apôtres comme sur un fondement visible, une victoire perpétuelle contre le démon et ses suppôts. Nulle puissance ennemie ne réussira jamais à prévaloir contre elle.

Jésus développe et complète sa promesse, au moyen d’autres images caractéristiques. Après avoir établi Simon-Pierre comme fondement de son Église, il l’en constitue l’intendant, avec des pouvoir illimités. C’est pourquoi il ajoute : « Je te donnerai les clés du royaume des cieux », Dans tous les temps et dans tous les pays, l’action de livrer à quelqu’un les clés d’une ville, d’une forteresse, d’une maison, symbolise l’autorité absolue qui lui est accordée sur tout ce quee renferment ces divers lieux. Cette métaphore est surtout très biblique[1919] ; le Talmud la connaît également[1920]. En ce qui concerne saint Pierre, le « pouvoir des clés » est donc un emblème de la domination universelle qui lui est conférée sur l’Église de Jésus, dont il est par là-même constitué le chef suprême.

En employant une troisième figure, qui se rattache à la seconde comme celle-ci se rattachait à la première, Jésus octroie à son futur vicaire un véritable blanc-seing et une juridiction universelle. On restreindrait beaucoup trop la signification des verbes « lier “et” délier », en ne leur faisant, désigner que le droit de remettre ou de retenir les péchés. Dans les écrits talmudiques, ils ont souvent celle d’interdire et de permettre[1921] ; mais cela ne dit pas encore assez, car Jésus ne trace aucune limite à l’autorité spirituelle de Simon-Pierre. Lier et délier : ces mots sont ici l’emblème d’un pouvoir absolu, de la toute-puissance doctrinale, législative et judiciaire dans l’administration de l’Église[1922]. « Tout ce que tu lieras, tout ce que tu délieras » Jésus, en tenant ce langage, confiait tous ses pouvoirs ; sans exception, sans restriction, à celui qu’il choisissait pour son successeur et son représentant. Tout ce que décidera Pierre, il le ratifie d’avance ; Dieu lui-même l’approuvera dans le ciel. Il est vrai que nous entendrons bientôt Notre-Seigneur adresser au collège apostolique tout entier une parole semblable à celle que nous venons d’étudier en dernier lieu[1923] : « En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel ». Mais il est évident qu’en accordant aux onze autres apôtres cette autorité extraordinaire, requise par les besoins de, l’Église primitive, il ne les égalera pas à Pierre, constitué antérieurement leur chef souverain. De même qu’il ne les a établis fondement de l’Église qu’en second et d’une manière relative, de même il ne leur confie pas, comme à son vicaire, une juridiction illimitée. Avant d’être investis de leurs grands pouvoirs, qui ont cessé avec eux, ils avaient été placés sous la direction d’un supérieur, qui devait être pour eux ce qu’avait été Jésus lui-même.

Il n’y a donc pas à en douter, la primauté de Pierre ressort incontestablement de ces divines paroles, qui lui confèrent la priorité de juridiction aussi bien que la priorité d’honneur. En vertu de la magnifique promesse du Sauveur, il sera non seulement le solide rocher qui portera L’édifice de l’Église et lui assurera une durée perpétuelle, non seulement l’intendant tout-puissant auquel seront confiées les clés de cet édifice, mais aussi le docteur qui donnera un enseignement infaillible aux membres du royaume messianique. « La parole de Jésus-Christ, qui de rien fait ce qu’il lui plaît, donne cette force à un mortel[1924] ».

Ce n’est pas tout. La même parole du Christ, tout en retombant d’abord directement sur Simon-Pierre, va bien au-delà de sa personne. Elle s’applique à tous ses successeurs, jusqu’à la fin des temps, comme l’a toujours admis l’Église catholique et comme l’ont défini les conciles[1925]. Le privilège qui vient de lui être conféré ne devait pas s’arrêter à sa personne, mais passer à tous les pontifes qui lui succéderaient sur la chaire de Rome. Créé pour l’Église, ce pouvoir doit durer autant qu’elle. « Ce qui doit servir de soutien à une Église éternelle, ne peut jamais avoir de fin[1926] ». Elle n’est pas, en effet, un édifice matériel construit une fois pour toutes, puis abandonné à lui-même, mais un édifice spirituel et vivant, qui se renouvelle sans cesse, et qui a constamment besoin d’un fondement spirituel aussi vivant que lui-même. Elle est un bercail, dont les brebis ne sauraient se passer des soins attentifs d’un pasteur. Elle est une grande famille, qui réclame aussi à toute heure la tendre affection et la direction intelligente d’un père. Ce fondement, ce pasteur, ce père n’est autre que le souverain Pontife, qui est précisément appelé « Pape », parce qu’il exerce une souveraineté paternelle.

Immédiatement après avoir raconté le majestueux épisode de la confession de saint Pierre et de la promesse du Sauveur qui en fut la récompense, les trois synoptiques[1927] rapportent une injonction que Jésus intima aux Douze d’un ton sévère, en termes énergiques qui en accentuaient l’importance[1928] Il exigea d’eux, pour le moment, un silence absolu sur ce qui venait de se passer ; ils ne devaient dire à personne qu’il était le Messie.

Nous l’avons plusieurs fois indiqué, à propos des interdictions analogues que le Sauveur adressait alors fréquemment aux malades et aux possèdés guéris par lui : l’heure présente ne convenait nullement pour faire aux foules une révélation si grave. Leurs préjugés messianiques étaient trop grossiers et trop invétérés, leur enthousiasme était encore trop profane. Quelle contradiction, en effet, entre les espérances mondaines que le seul nom de Messie excitait chez elles et l’idéal du Seigneur Jésus ! S’il s’était présenté comme le Christ, le peuple aurait immédiatement saisi cette occasion pour le proclamer roi, ainsi qu’il s’était récemment proposé de le faire[1929], sans se préoccuper des maux qui auraient été ainsi attirés sur le pays, de la part des Romains jaloux de leur autorité absolue. Les apôtres eux-mêmes étaient imbus de trop d’idées fausses touchant le vrai caractère du Messie, pour être capables d’en parler aux autres utilement. Les pharisiens, les scribes et les autres ennemis nombreux que le Sauveur avait alors, n’auraient pas manqué, de leur côté, de mettre à profit un si excellent prétexte, pour se saisir de lui avant le temps. À tous les points de vue, on risquait donc de tout compromettre par une hâte intempestive. On ne voit pas que Jésus se soit jamais présenté directement comme le Messie aux multitudes galiléennes, bien que toute sa conduite manifestât en lui le rédempteur promis. Sa réponse aux envoyés de Jean-Baptiste avait été indirecte, car il s’était contenté de signaler les faits, sans en tirer lui-même la conclusion, d’ailleurs évidente. En dehors des apôtres, dans la circonstance solennelle qui vient d’être décrite, les évangélistes ne mentionnent que la Samaritaine[1930] et l’aveugle-né[1931], auxquels Jésus ait révélé clairement sa dignité de Messie. Quant aux Douze, comme le fait remarquer saint Jérôme[1932], durant la mission qu’ils avalent autrefois prêchée en Galilée, ils s’étaient bornés, suivant les recommandations de leur Maître, à annoncer en termes généraux le prochain avènement du Messie, sans dire que Jésus était personnellement le Christ. Après sa résurrection et son ascension, tout obstacle ayant disparu et les circonstances étant devenues, au contraire, très favorables, les apôtres purent annoncer la bonne nouvelle dans toute son étendue, en proclamant le nom du Sauveur aussi bien devant le sanhédrin que devant le peuple, D’ici là, Jésus impose des limites à leur zèle ; s’il se révèle à eux, il se couvre habituellement d’un voile pour les antres[1933].

Un autre incident, que le contraste rendit deux fois plus dramatique, suivit de près la profession de foi de saint Pierre[1934]. Sans transition, le Sauveur fit aux apôtres une révélation à laquelle ils étaient loin de s’attendre. Selon l’expression caractéristique de saint Marc, « il commença à leur enseigner »[1935] qu’ « il fallait que le Fils de l’homme », par conséquent Jésus lui-même en qualité de Messie, « allât à Jérusalem, qu’il y souffrît beaucoup, qu’il fût rejeté par les anciens, les scribes et les princes des prêtres, qu’il fût mis à mort et qu’il ressuscitât le troisième jour ».

Auparavant déjà, et presque dès l’ouverture de sa vie publique[1936], Notre-Seigneur avait fait allusion à sa passion. Mais il s’était exprimé en termes énigmatiques, qui ne devaient être entièrement compris qu’après la réalisation des faits. Aujourd’hui, c’est donc vraiment un enseignement nouveau qu’il inaugure sur ce point douloureux ; et saint Marc a raison d’ajouter encore qu’ « il parlait de ces choses ouvertement[1937] ». Rien n’est plus clair, en effet, que cette prophétie.

Elle résume, quelque brève qu’elle soit, toute la tragédie sanglante, telle qu’elle se déroula dans la salle des délibérations du sanhédrin et au Calvaire. Jérusalem en sera le théâtre ; elle réserve au Fils de l’homme de grandes humiliations[1938] et de nombreuses souffrances. Elle aura pour principal instigateur le tribunal suprême des Juifs, dont les trois classes sont citées nommément, comme en d’autres circonstances solennelles. Jésus sera condamné à subir une mort violente. Notons le trait initial, « il faut[1939] », que les trois narrateurs accentuent. Les souffrances et la mort ignominieuse du Christ étaient une nécessité, d’après le plan divin de la rédemption. Elles étaient nécessaires aussi en vertu du rôle du Messie, tel que l’avaient décrit les prophètes inspirés[1940]. Notons aussi la touchante simplicité, le noble calme avec lesquels Jésus mentionne les sinistres détails de sa passion. D’avance il se soumet de toute son âme aux desseins de Dieu sur lui, et il ne s’exprimerait pas avec plus de tranquillité, s’il s’agissait d’une victime étrangère. Il avait, pour se consoler et s’encourager, l’assurance absolue que son échec apparent ne serait que momentané, et qu’une éclatante victoire lui succéderait, la victoire de sa résurrection. Cette partie de la prophétie n’est pas moins précise que le reste. Jésus sait qu’il ressuscitera « le troisième jour[1941] ».

Tel fut donc le début du nouvel enseignement donné par le divin Maître à ses apôtres. Désormais, les évangélistes attireront assez souvent notre attention sur des prédictions du même genre, qu’il réitérera devant eux, pour faire entrer dans leur esprit cette idée qui, nous l’allons voir, y pénétra si difficilement. Elle devait maintenant faire une partie essentielle de leur éducation. Plus tôt, ils auraient été incapables de supporter cette terrible annonce ; mais l’heure actuelle était parfaitement choisie, puisque Jésus venait de confirmer singulièrement leur foi en sa personne, en acceptant le titre que Pierre lui avait donné au nom d’eux tous. D’autre part, il était nécessaire qu’ils fussent préparés d’avance à l’épreuve redoutable que serait pour eux la mort de leur Maître, survenue en de telles conditions. C’est pour cela qu’il leur en parle en un langage si explicite[1942].

Un incident significatif, que saint Matthieu et saint Marc sont seuls à raconter[1943], va peindre sur le vif l’impression que produisit sur les disciples, en particulier sur Simon, la prédiction terrible. La nature vibrante, impulsive du prince des apôtres bondit littéralement sous ce coup imprévu. Aussitôt, tirant familièrement Jésus par la main ou par son manteau[1944], pour le conduire un peu à part, afin de ne pas lui adresser devant tous ses collègues la réprimande qu’il méditait, il osa lui dire : « À Dieu ne plaise, Maître ! Cela ne vous arrivera pas[1945] ». Dans sa pensée, comme dans celle de tous ses compatriotes, il était absolument impossible qu’un pareil sort fût réservé au Messie, auquel, croyait-on, étaient promises toutes les joies, toutes les gloires.

Cette fois, l’ardeur de son affection — car c’est parce qu’il aimait si fortement Jésus qu’il voulait éloigner de lui toute souffrance[1946] —- et sa vivacité naturelle avaient entraîné Pierre au-delà des justes bornes. Il n’y a qu’un instant, c’est Dieu qui parlait par sa bouche ; maintenant c’est dans « la chair et le sang », dans les pensées et dans les sentiments terrestres, qu’il puise sa fausse sagesse. La réflexion qu’il vient d’émettre ne provient pas de Pierre, futur fondement de l’Église, mais de Simon, fils de Jonas. Peut-être se proposait-il, si l’on prend à la lettre les récits évangéliques, de démontrer au Sauveur les motifs pour lesquels « cela » ne devait pas lui arriver[1947] ; mais il n’eut pas le temps d’en dire davantage. Le Christ, se retournant vivement[1948] et embrassant du regard tous les autres apôtres, qui ne partageaient que trop le sentiment du premier d’entre eux, dit à Pierre avec une juste sévérité : « Va derrière moi, Satan ; tu m’es un sujet de scandale, car tu n’as pas d’intelligence[1949] pour les choses de Dieu, mais pour les choses des hommes ». À l’issue de la tentation au désert[1950], Jésus avait congédié le démon en employant un langage semblable. Pierre, qui refusait, comme ses concitoyens, d’accepter et de comprendre le verbum crucis[1951], et qui aurait même voulu détourner le Christ d’accomplir fidèlement sa mission, ne se conduisait-il pas comme un véritable tentateur[1952] ? Il a parlé comme un homme charnel, qui n’entend rien aux desseins de Dieu ; il s’est placé, en quelque sorte, sur la voie du Calvaire comme une pierre d’achoppement pour son Maître. Il méritait donc ce grave reproche, qui contraste d’une façon si étrange avec la promesse de la primauté.

Cependant, une foule assez considérable, qui, même dans ces lointains parages, avait su rejoindre Jésus, se tenait respectueusement à distance. Le bon Maître l’appela auprès de lui[1953], pour lui faire entendre un des principes essentiels de la religion qu’il était venu fonder, et pour tirer devant elle les conclusions pratiques que supposait la passion du Messie. Si elle n’était pas capable, moralement et même intellectuellement, de comprendre que le Christ devait nécessairement accomplir son œuvre de salut par une immolation sanglante, du moins elle avait besoin de savoir que, pour les sectateurs du Messie, il n’y a pas de sainteté possible, de rédemption possible, sans le renoncement, poussé, s’il le faut, jusqu’au sacrifice de la vie.

Jésus dit à cette nombreuse assistance, qui formait un cercle autour de lui et des apôtres[1954] : Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce à soi-même, et qu’il porte sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie, la perdra ; mais celui qui la perdra à cause de moi et de l’évangile, la sauvera. Car que servirait à l’homme de gagner le monde entier et de perdre son âme ? Ou que donnera l’homme en échange de son âme ? Car si quelqu’un rougit de moi et de mes paroles, au milieu de cette génération adultère et, pécheresse, le Fils de l’homme rougira aussi de lui, lorsqu’il viendra dans sa majesté, avec Ja gloire de son Père et avec les anges saints.

Ces sentences frappent singulièrement l’attention, sous leur forme incisive et souvent paradoxale, qui invite à réfléchir, si l’on veut en bien posséder toute la portée. Notre-Seigneur les répéta en différentes occasions, car on les lit, plus ou moins modifiées, en plusieurs autres endroits des évangiles[1955]. Mais, comme on l’a dit très justement[1956], « ici la pensée de Jésus est formulée d’une manière plus riche et plus explicite ». Nous avons récemment rencontré la première, abrégée[1957]. Telle qu’elle est actuellement sous nos yeux, un peu plus développée, elle marque en quelque sorte au burin les trois conditions rigoureusement requises pour devenir un disciple parfait du Messie. En premier lieu, renoncer non seulement à tous les biens de ce monde, comme le dira plus tard Notre-Seigneur[1958] ; mais, ce qui est autrement difficile, à soi-même et à sa volonté propre ; en d’autres termes, mourir à soi, selon le mot énergique de saint Paul[1959]. En second lieu, porter sa croix, et nous avons dit plus haut combien cette expression dut paraître dure, terrible même, à ceux qui l’entendaient pour la première fois, saint Luc ajoute que ce portement de croix doit être quotidien, c’est-à-dire perpétuel. En troisième lieu, suivre docilement Jésus marchant lui-même au Calvaire, de sorte que la société des vrais chrétiens devrait ressembler à une longue procession de crucifiés.

Le lecteur a remarqué sans doute que les trois aphorismes qui suivent celui que nous venons de commenter sont rattachés à lui, et entre eux, par la conjonction car. C’est que tout se tient de très près dans ces paroles si expressives. La première introduit la seconde, qui introduit elle-même la troisième, et celle-ci sert à son tour d’introduction à la quatrième. Les deux sentences intermédiaifes contiennent une sorte de jeu de mots à l’orientale, roulant sur la double signification du substantif grec qui désigne tout à la fois l’âme et la vie[1960]. Parfois on perd son âme, en voulant conserver à tout prix, aux dépens du devoir, la vie corporelle. Mieux vaut donc sacrifier celle-ci pour Jésus et ses intérêts sacrés[1961]. C’est là le meilleur des « Qui perd gagne ». Le Sauveur en donne une preuve incontestable. Il suppose que tel homme, dont 1’ambition et les désirs de jouissance sont effrénés, réussit à se rendre maître de l’univers entier. Mais la mort surviendra, et il perdra tout à la fois la vie du corps, ses richesses immenses, et son âme qui sera éternellement damnée. En effet, par un très juste talion, le Fils de l’homme, lorsqu’il exercera sa puissance judiciaire à la fin des temps, « rendra à chacun selon ses œuvres », ainsi que l’ajouta Jésus d’après le premier évangile, et il traitera ses sujets, bons ou mauvais, comme ils l’auront traité lui-même.

Avec quelle solennité le Christ parle ici de son second avènement ! Lorsqu’il fera cette apparition suprême, il sera comme revêtu de trois gloires : sa gloire personnelle ; celle de son Père, dont il sera le représentant à l’heure de ces grandes assises ; celle des anges qui formeront sa brillante cour. Mais il glisse rapidement sur cette scène grandiose, dont il tracera plus tard, en détail, un magnifique tableau[1962]. De ce retour, à la fois si doux et si redoutable, qui mettra fin à l’ère actuelle, il passe soudain à un événement d’un autre genre, que plusieurs de ses auditeurs d’alors, il le dit expressément, étaient destinés à contempler de leurs propres yeux. Il emploie, pour le désigner, un langage assez mystérieux, qui varie légèrement dans les trois synoptiques, et qui a été très diversement interprété. Voici la version du premier évangile : « En vérité, je vous le dis, il y en a quelques-uns qui sont ici, qui ne goûteront pas la mort[1963], avant d’avoir vu le Fils de l’homme venant dans son royaume ». Le trait final est abrégé dans la rédaction de saint Marc : « avant d’avoir vu le règne de Dieu venu en puissance ». Il l’est davantage encore dans le troisième évangile : « avant d’avoir vu le règne de Dieu ». Laquelle de ces formules représente le langage tenu alors par Notre-Seigneur ? Il est difficile de le dire ; aussi les exégètes sont-ils en désaccord sur ce point.

L’idée générale est assez claire : il s’agit d’un événement très grave en soi, qui manifestera la puissance du Messie et qui sera pour lui, en un sens, une prise de possession de son royaume. Quel sera cet événement ? Pour le déterminer, le texte même nous fournit deux précieuses données : d’une part, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, plusieurs de ceux qui entouraient alors le Sauveur devaient être témoins de cette manifestation imposante ; d’un autre côté, celle-ci, d’après les paroles qui précèdent son annonce, aura, ce semble, un caractère judiciaire. Il suit de là que Jésus, en prononçant ces paroles, ne pouvait guère avoir en vue sa transfiguration, qui n’eut lieu que quelques jours plus tard. Aurait-il dit, à propos d’un événement si prochain, qu’un certain nombre de ses auditeurs vivraient encore pour le contempler[1964] ? Le mystère de la transfiguration, malgré son importance et sa beauté, ne réalise pas intégralement l’idée du « règne de Dieu venu en puissance », ni l’apparition du Messie « venant dans son royaume ». Il en est de même, croyons-nous, de la résurrection et de l’ascension de Jésus-Christ, et aussi de la descente du Saint-Esprit au jour de la Pentecôte : glorieux événements auxquels on a aussi appliqué cet oracle de Notre-Seigneur. Il serait plus exact de dire, à première vue, que Jésus pensait alors à son second avènement, à la fin des temps ; mais où sont ceux de ses auditeurs actuels auxquels il sera donné de le contempler[1965] ? Avec la plupart des commentateurs modernes, nous pensons qu’il n’est point question ici d’une apparition personnelle du Messie, mais d’un avènement mystique, d’un jugement historique opéré visiblement par lui, quoique en dehors de sa présence extérieure. « Or, parmi les actes judiciaires accomplis par Notre-Seigneur, nul ne nous paraît mieux réaliser cette prophétie que le terrible fait de la ruine du peuple juif et de Jérusalem, sa capitale. Jésus s’y manifesta comme un juge tout à la fois juste et sévère, inaugurant ainsi la série des décrets redoutables lancés et exécutés depuis sa résurrection jusqu’au jugement dernier. La destruction de Jérusalem par les Romains (l’an 70 de notre ère) n’était séparée que par quarante années environ de la prédiction du Sauveur, de sorte que plusieurs membres de l’auditoire, indépendamment de l’apôtre saint Jean, purent facilement en être témoins[1966] ».

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