Nous abordons ici une petite série d’épisodes sur lesquels saint Luc a gardé un silence complet. Saint Matthieu et saint Marc, ce dernier surtout, les exposent avec des détails qui les rendent très vivants.
Passages correspondants : Matth., xv, 1-20 ; Marc., vii, 1-23.
Ces docteurs rigides, aux vues étroites, avaient remarqué directement, ou appris par leurs affidés, que quelques-uns des disciples de Jésus négligeaient parfois, avant de prendre leurs repas, le lavage des mains, qui était strictement prescrit par les traditions juives. L’occasion était excellente pour rejeter, comme autrefois à propos du jeûne, la faute des disciples sur leur Maître, afin de le compromettre. En effet, une négligence de ce genre constituait alors, aux yeux des scribes, une transgression très grave.
Notons une fois de plus, en passant, la parfaite connaissance que les évangélistes possèdent des choses et des coutumes juives, et, par conséquent, la confiance que nous devons avoir en eux pour tout ce qu’ils racontent. Les écrits talmudiques confirment en tous points les détails que nous fournissent ici saint Matthieu et saint Marc. Ce dernier est particulièrement intéressant dans ce passage, parce que sa description est plus complète. Ainsi, il emploie l’expression technique : manger « avec des mains communes », qu’il explique aussitôt, en ajoutant : « c’est-à-dire non lavées ». Nous dirions : avec des mains profanes[1799]. L’adjectif « commun » est donc opposé aux mots « saint », « pur » moralement. Le Talmud nous fournit d’amples "renseignements sur le point en question, dans le curieux traité intitulé Yâdaïm « les Mains », dont les quatre chapitres étudient tous les cas imaginables et traitent même d’autres matières disparates[1800]. Ce qui rend les mains légalement impures, la quantité d’eau nécessaire pour les purifier, les qualités requises de cette eau, la première et la seconde ablution, la manière dont elles doivent être faites : tout cela est envisagé sous toutes les formes. Cette ablution purificatrice portait le nom de netilath yadaïm, c’est-à-dire d’« élévation des mains », parce que, pour l’accomplir selon les règles, on devait élever les mains, de telle sorte que l’eau versée sur l’extrémité des doigts coulât jusqu’à leur jointure. En somme, il ne s’agissait donc pas de se laver les mains complètement, mais seulement de faire passer un peu d’eau sur elles[1801].
Nos deux narrateurs nous apprennent dans quelles circonstances cette cérémonie était obligatoire, On la pratiquait lorsqu’on rentrait chez soi, après une sortie pendant laquelle on pouvait avoir contracté, même sans le savoir et très innocemment, une impureté légale. Il suffisait en effet, pour cela, d’avoir été en contact, dans la rue, sur la place publique ou dans une maison étrangère, avec quelque personne ou quelque objet impurs selon la loi ; par exemple, d’avoir frôlé les vêtements d’un lépreux, d’un païen, ou d’un homme qui aurait touché un cadavre.
Du reste, comme l’apprend saint Marc à ses lecteurs romains, les ablutions des mains n’étaient pas les seules qui fussent prescrites au sujet des repas et des mets. Les Juifs, dit-il, « ont encore beaucoup d’autres traditions qu’ils observent, comme de laver les coupes, les pots et les plats d’airain, et les lits[1802] ». Ce renseignement n’est pas moins conforme que le premier à la réalité des faits[1803]. On plongeait dans l’eau, on lavait, on frottait, pour les purifier légalement, tous 1es ustensiles de métal, de bois ou de pierre qui servaient aux repas. Quant à la vaisselle de terre, on la brisait lorsqu’elle avait, contracté quelque souillure rituelle. Ces « traditions des anciens », si chères aux Juifs contemporains du Sauveur »[1804], et qui remplissent le Talmud tout entier, sont encore suivies de nos jours, pour la plupart, avec une rigoureuse fidélité par leurs descendants[1805], qui sont encore tout imprégnés de l’esprit pharisaïque. La tradition a toujours joué un rôle considérable, et d’ailleurs très légitime, dans l’histoire de la religion révélée. Mais on était loin de l’honorer, en l’observant avec tant de rigueur sur des points d’une valeur plus que secondaire. Et pourtant, les pharisiens ne tenaient pas moins à ces détails mesquins qu’aux préceptes supérieurs de la Loi. Quelles insanités n’ont pas dites leurs docteurs, à propos de la purification des mains ! « Si quelqu’un mange du pain (prend ses repas) sans se laver les mains, c’est comme s’il allait auprès d’une courtisane » ; « Quiconque méprise le lavage (religieux) des mains sera extirpé de ce monde » ; « Il y a des démons chargés de nuire à ceux qui ne se lavent pas les mains avant leurs repas[1806] » Un rabbin nommé Eléazar, qui s’était permis de négliger ces ablutions, fut excommunié par le sanhédrin, et, après sa mort, on plaça une grosse pierre sur son cercueil, afin de manifester ainsi qu’il avait mérité le supplice de la lapidation[1807].
Il est aisé de comprendre, d’après tout cela, avec quelle sévérité fut jugée la liberté que plusieurs disciples du Sauveur s’étaient permise à l’égard de ces règles, regardées comme sacro-saintes. Naturellement, on rejeta sur leur Maître la responsabilité de leur conduite. Mais, n’osant pas l’attaquer lui-même de front, les pharisiens crurent l’embarrasser suffisamment, en lui posant cette question insidieuse : « Pourquoi vos disciples violent-ils la tradition des anciens, car ils ne lavent pas leurs mains avant de manger ? »
La réponse de Jésus fut écrasante. Sans faire l’apologie directe de ses disciples, sans s’occuper directement du cas de conscience relatif aux ablutions traditionnelles, il éleva d’emblée le problème à une sphère supérieure, de manière à le trancher d’une façon souveraine. Son plaidoyer, concis et vigoureux, très habile, fait valoir deux arguments successifs. Ripostant à ses adversaires par une contre-attaque, et opposant à leur accusation un grief beaucoup plus grave, il leur démontre d’abord qu’ils allaient eux-mêmes jusqu’à transformer, pour les léser grièvement, les préceptes les plus importants du Décalogue, sous prétexte d’observer leurs traditions. Il leur jeta ensuite à la face un texte des saints Livres, qui condamnait leur hypocrisie sacrilège.
Et vous, pourquoi violez-vous le commandement de Dieu, à cause de votre tradition ? Car Dieu a dit : Honore ton père et ta mère, et : Que celui qui maudira son père et sa mère soit puni de mort. Mais vous, vous dites : Quiconque aura dit à son père ou à sa mère : C’est corbân, c’est offert à Dieu, tout ce avec quoi je pourrais vous secourir, ne sera pas tenu d’honorer[1808] son père ou sa mère. Ainsi, vous avez annulé le commandement de Dieu par votre tradition, et vous faites beaucoup d’autres choses semblables.
Hypocrites, Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ; ils me rendent un culte inutile, enseignant des maximes et des ordonnances humaines[1809].
Il y a là, depuis le premier mot jusqu’au dernier, un argument ad hominem qui retombe sur les agresseurs comme un coup de massue. Le reproche si grave que Jésus leur adresse, de violer les commandements divins à cause de leur tradition purement humaine, n’était que trop mérité. Il est justifié mot pour mot par la casuistique juive d’alors, et il démontre quels résultats désastreux pouvaient être produits, au point de vue moral, par la substitution des règlements pharisaïques à la loi de Dieu. Jésus prend pour exemple le quatrième précepte du Décalogue, auquel — il le rappelle par deux textes sacrés, l’un positif[1810], l’autre négatif[1811] — le divin Législateur attachait une importance toute spéciale. En vertu de ce commandement, d’ailleurs si conforme aux sentiments de la nature même, les parents ont droit non seulement au respect et à l’affection de leurs enfants dans les conditions ordinaires de la vie, mais à leur aide et à leur concours effectif, s’ils tombent dans la pauvreté. Et pourtant, grâce à des réserves coupables, établies et autorisées par les scribes, il était possible, il était permis à un fils dénaturé d’échapper à cette dernière obligation. Pour cela, il n’avait qu’à dire : « Tout ce que je possède est corbân », c’est-à-dire, est une « offrande » faite à Dieu, et, à l’instant même, il était censé n’avoir plus rien en propre, et il lui était interdit de subvenir aux besoins de son père et de sa mère. Ici encore, le Talmud, qui renferme cependant quelques belles recommandations relatives à la piété filiale, ne confirme que trop tristement l’accusation du Sauveur. Le cas avait été formellement prévu par les rabbins, qui l’avaient résolu à la manière indiquée par Notre-Seigneur. « L’homme est lié par le corbân », répondaient-ils sans pitié[1812]. Les débiteurs sans conscience recouraient à un procédé identique, pour léser les droits de leurs créanciers et se libérer de leurs dettes[1813]. Évidemment, tolérer de tels abus, bien plus, les encourager ouvertement, c’était réduire à néant les préceptes et les obligations les plus graves ; c’était remplacer les commandements divins par des prescriptions d’ordre très inférieur, et parfois immorales, inventées par les hommes.
À cette conduite impie des docteurs de la loi et des pharisiens, Jésus, justement indigné, applique une parole sévère, par laquelle le prophète Isaïe[1814] avait stigmatisé la fausse piété, le culte purement extérieur et dénué de sincérité, d’un certain nombre de ses compatriotes. Dieu a horreur de ce pur formalisme, de cette hypocrisie ; ce qu’il demande, c’est le culte qui vient du cœur.
Après avoir cité ce texte, le Sauveur rompit brusquement l’entretien. Sans répondre en termes directs à leur question, il avait réfuté, couvert de confusion ces hommes de mauvaise foi. La foule nombreuse qui l’entourait au moment où les pharisiens s’étaient approchés de lui, avait respectueusement fait place à ses docteurs, en s’écartant à quelque distance. Jésus la rappela auprès de lui, afin de l’éclairer sur le point qui avait servi de thème à la discussion. Pourquoi, en somme, cette importance exagérée que les docteurs juifs attachaient au lavage des mains avant les repas ? Parce qu’on craignait d’avoir été contaminé par le contact d’une personne ou d’un objet légalement impurs. Si la contamination était réelle, elle se communiquait, croyait-on, aux mets qu’on se disposait à manger, et tout l’être en était souillé. Non, répond le Sauveur, cette souillure n’existe pas ; aucun aliment n’est capable par lui-même de contaminer l’être moral. Pour exprimer cette pensée, il recourut à une de ces formules sentencieuses et paradoxales, au moyen desquelles il excellait à éveiller l’attention et la réflexion :
Écoutez-moi, et comprenez. Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui souille l’homme. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.
Parler ainsi, c’était aller vraiment au cœur de la question controversée ; c’était poser une règle fondamentale, qui établit une profonde séparation entre l’esprit et la lettre, entre la loi morale et un formalisme mesquin, souvent coupable. Pour le moment cette règle, composée de deux assertions, dont l’une est négative et l’autre positive, demeure assez obscure ; mais le divin Maître va se charger lui-même de l’interpréter. Après l’avoir promulguée, il congédia la foule, et entra dans une maison avec ses apôtres[1815]. Ceux-ci lui dirent aussitôt[1816] : « Savez-vous que les pharisiens, en entendant cette parole, se sont scandalisés ? » Ce scandale était inévitable, car, dans les quelques mots énigmatiques que Jésus venait d’adresser au peuple, ses ennemis avaient immédiatement soupçonné, surtout après l’entretien qui en avait été l’occasion, une menace à l’égard des lois relatives aux mets purs et impurs. Jésus répondit : « Toute plante que mon Père céleste n’a pas plantée sera déracinée. Laissez-les ; ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; or, si un aveugle conduit un aveugle, ils tombent tous deux dans le fossé ».
Grave avertissement, présenté sous la forme de deux images très expressives. Les pharisiens étaient donc, d’une part, des plantes nuisibles, telles que l’ivraie de la parabole, ou les ronces et les épines qui, si l’on n’y prend garde, envahissent promptement les champs les plus fertiles ; aussi Dieu les arrachera-t-il sans pitié[1817]. D’autre part, suivant une figure fréquemment employée par les anciens littérateurs[1818], ils étaient, au point de vue moral, de véritables aveugles. Combien le peuple juif n’était-il pas à plaindre, dirigé qu’il était par de pareils guides, qui le conduisaient aux abîmes ! Ce dénouement tragique était presque fatal.
Simon-Pierre adressa alors une autre demande à Notre-Seigneur : « Interprétez-nous cette parabole ». Sous le nom générique de parabole il désignait, d’après un des sens de cette expression[1819], la réflexion, assez obscure à première vue, que Jésus avait communiquée à la foule quelques instants auparavant. Le Sauveur répondit :
Vous aussi, êtes-vous sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche va dans le ventre[1820], et est jeté dans un lieu secret ? Mais ce qui sort de la bouche part du cœur, et c’est là ce qui souille l’homme. Car c’est du cœur que sortent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les fornications, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes. Voilà les choses qui souillent l’homme ; mais manger sans s’être lavé les mains ne souille point l’homme[1821].
La réponse commence par un reproche à l’adresse des apôtres, car leur lenteur à comprendre ses paroles, après environ deux années de séjour auprès de lui, affligeait profondément le Christ. Néanmoins, il leur donne avec sa bienveillance ordinaire la solution demandée. Rarement son langage fut si réaliste, si hardi dans sa simplicité ; mais il élucide parfaitement la question. Les traditions développées par les scribes, au sujet des mets et des ablutions, avaient le tort très grave de confondre deux sphères bien différentes l’une de l’autre : celle de la vie physique et celle de la vie morale. La nutrition est un phénomène physiologique, qui n’intéresse pas directement la religion. Comment les mets dont l’homme se nourrit pourraient-ils le souiller spirituellement, puisqu’ils demeurent étrangers à son être moral, et n’atteignent que son organisme extérieur ? Qu’importe à l’âme, par conséquent, qu’on se lave ou qu’on ne se lave pas les mains avant de prendre ses repas ? Ce n’est là qu’une affaire d’hygiène et de propreté, pas autre chose en soi. Mais c’est du dedans de l’homme — de son cœur, d’après la psychologie juive —, que dépend la moralité de ses actes. Le cœur, tel est donc le laboratoire où se prépare tout ce qu’il y a de bon ou de mauvais dans l’homme, envisagé comme être moral. Jésus achève son explication, en énumérant quelques-uns des vices et des actes mauvais que produit un cœur corrompu. La liste conservée par saint Marc est beaucoup plus complète que celle de saint Matthieu, citée plus haut : « Car c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les mauvaises pensées : débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, impudicité, œil mauvais[1822], blasphème, orgueil, folie morale ».
En tenant ce langage, Jésus n’avait pas l’intention d’abolir immédiatement les prescriptions lévitiques relatives aux aliments purs et impurs, qui, depuis l’époque de Moïse, avaient tenu une place si considérable dans l’existence de la nation choisie. Mais le principe était posé, et il ne manqua pas d’exercer une prompte influence, puisque, peu après l’introduction des Gentils dans l’Église chrétienne, il conduisit les apôtres à abroger d’abord partiellement, puis totalement, les lois alimentaires du Sinaï[1823]
C’est peu après cet incident d’une haute portée, que Jésus entreprit le plus long des voyages dont les évangiles nous ont conservé le souvenir. Les deux écrivains sacrés qui en exposent brièvement la direction générale[1824] semblent le présenter comme une prudente retraite, destinée à détourner momentanément l’attention des ennemis du Sauveur, froissés et irrités plus que jamais. Ce dut être un déplacement de plusieurs semaines.
Quittant les bords du lac avec ses apôtres, dont il ne se séparait plus désormais, Jésus prit la direction du nord-ouest, et après avoir traversé la Haute Galilée dans toute sa largeur, il arriva près du territoire de Tyr et de Sidon[1825]. Depuis l’époque de Pompée (64 av. J.-C), la Phénicie entière était devenue province romaine et avait été rattachée à la Syrie. Ses deux anciennes capitales, autrefois si puissantes, étaient alors bien déchues de leur ancienne grandeur ; mais elles jouissaient encore d’une certaine célébrité. Actuellement, Tyr ou Sour, comme la nomment les Arabes, n’est qu’un gros bourg d’environ 6. 000 habitants et n’a plus aucun commerce ; Sidon ou Saïda, située à 35 kilomètres plus au nord, a 12. 000 habitants et est entourée de riches jardins et vergers. Toute cette contrée était païenne, et l’historien Josèphe[1826] la dépeint comme très hostile aux Juifs. Jésus pénétra-t-il réellement sur le territoire phénicien ? Divers interprètes en ont douté, prétextant que les deux expressions employées par les évangélistes sont vagues et générales[1827]. Et pourtant elles désignent vraiment, l’une et l’autre, non pas les limites d’une contrée, mais le pays même[1828]. Du reste, pourquoi Notre-Seigneur ne serait-il pas entré dans un pays païen, dès lors qu’il n’avait nullement l’intention d’y exercer son ministère, ce qui eût été contraire à ses desseins ? Il ne se retirait en Phénicie qu’en passant, comme avait fait autrefois le prophète Élie[1829]. Son désir formel, note saint Marc, était « de n’être reconnu de personne » ; mais sa présence ne tarda pas à être divulguée. En effet, dès le début de sa vie publique, sa renommée avait retenti jusque dans ces parages, qui avaient fourni un certain contingent aux foules accourues alors auprès de lui, de toutes les régions de la Palestine[1830]. Il y avait dans sa personne une distinction, une majesté, qui attiraient aussitôt l’attention. La petite caravane ne pouvait guère réussir à se dissimuler longtemps.
Avant qu’il eût mis le pied sur le territoire phénicien, dont il s’était très rapproché, la cessation de son incognito donna lieu à un émouvant épisode[1831]. L’héroïne en est célèbre sous le nom populaire de « Cananéenne », par lequel la désigne saint Matthieu, tandis que saint Marc nous la présente plus exactement sous celui de « Syro-phénicienne[1832] » Les deux titres réunis nous indiquent bien ce qu’elle était : rattachée par ses origines à la race cananéenne, qui occupait la Palestine lorsque les Hébreux en prirent possession, elle appartenait alors, géographiquement, à la Phénicie, politiquement et administrativement à la province romaine de Syrie, comme il a été dit plus haut. Saint Marc ajoute qu’elle était « Hellène » sous le rapport du langage et de la religion, païenne par conséquent[1833]. Cette femme, ayant appris l’arrivée de Jésus, entra soudain, hardiment[1834], dans la maison qui l’abritait alors et qui était sur le territoire galiléen, non loin de la frontière. S’approchant du Sauveur avec les marques d’un profond respect, elle se jeta à ses pieds, en s’écriant : « Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David, car ma fille est affreusement tourmentée par le démon ». Les cas de possession diabolique existaient alors chez les païens comme chez les Juifs[1835], et ils se manifestaient fréquemment aussi par des convulsions violentes, douloureuses.
Le titre de « Fils de David », c’est-à-dire de Messie, surprend tout d’abord sur les lèvres d’une païenne ; mais il est évident que la suppliante l’avait entendu appliquer à Jésus. Elle en comprenait jusqu’à un certain point la signification, et elle espérait, en l’employant elle-même, se rendre plus favorable. Le puissant thaumaturge dont on lui avait raconté les merveilleux prodiges. Bien loin d’exaucer d’abord cette mère affligée, Jésus la soumit à la plus rude épreuve. Lui, dont la compassion allait fréquemment au devant de la prière des infortunés, et qui, du moins, les exauçait toujours avec une infinie bonté, il ne daigna pas même répondre un seul mot à la Cananéenne. C’est qu’il connaissait la force extraordinaire de cette âme, et qu’il voulait lui fournir l’occasion de manifester toute sa foi. Il va, du reste, nous faire connaître lui-même un autre motif de la douloureuse attente qu’il lui imposa. Cependant, elle continuait d’exposer humblement sa requête[1836]. La scène était si touchante, que les apôtres eux-mêmes s’en émurent, quelque habitués qu’ils fussent à contempler de près les souffrances physiques et morales. Il semble, d’après le récit de saint Matthieu, que la suite de l’épisode dut se passer sur la route, Jésus étant alors sorti de la maison. Prenant le parti de la pauvre mère, les Douze conjurèrent leur Maître d’avoir pitié d’elle et de l’exaucer, car elle répétait encore et encore sa demande à haute voix ; ce qui pouvait devenir gênant pour Jésus et sa suite, et attrouper les gens autour d’eux. Le Sauveur se contenta de répondre, froidement et sévèrement : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël[1837] ». En fait, si l’œuvre de rédemption entreprise par le Christ était vaste comme le monde, son intervention personnelle et directe devait, d’après le plan divin se limiter au peuple juif, ainsi qu’il a été dit plusieurs fois. Les païens en étaient exclus,
Devant une telle situation, en face d’un refus proféré si nettement et si énergiquement, toute autre personne qu’une mère se serait découragée et retirée. Mais la Cananéenne ne songea ni à se décourager ni à s’éloigner. Au contraire, s’approchant plus près de Jésus, elle lui d’il de toute son âme ce simple mot : « Secourez-moi ! » Cette fois, il consentit à lui adresser la parole ; mais ce fut pour l’humilier davantage encore. « Laisse d’abord les enfants se rassasier, lui dit-il, car il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens ». Ce n’est plus un simple refus qu’il profère, mais un refus dur et injurieux. Les enfants dont il parle, ce sont évidemment les Juifs ; les chiens ne sont autres que les païens, du nombre desquels était la suppliante. Néanmoins, les commentateurs font observer, non sans raison, que Jésus emploie un diminutif[1838] qui désigne, non pas les animaux vulgaires, sans maître et à demi sauvages, qui errent dans les rues des villes orientales, se nourrissant d’ignobles détritus, mais les « petits chiens » domestiques, soignés dans la maison et qui partagent les jeux des enfants. De plus, le divin Maître en disant : « Laisse d’abord les enfants se rassasier », affirmait sans doute le droit de priorité qu’avaient les Juifs, relativement aux bienfaits du Messie ; mais il déclarait en même temps que ce droit n’était pas exclusif, et que le tour des Gentils viendrait. Ces deux circonstances enlevaient aux paroles de Jésus un peu de leur dureté. Elles demeuraient accablantes quand même pour la suppliante, dont la fille avait besoin d’un secours immédiat. Mais, avec non moins d’esprit que de foi et d’humilité, dans ce qui aurait pu être pour elle une occasion de désespérer, elle trouva un argument irrésistible pour obtenir la grâce si ardemment désirée. « Oui, Seigneur, répondit-elle ; mais les petits chiens mangent sous la table de leur maître les miettes que laissent tomber les enfants ». Entrant dans la pensée du Sauveur, elle lui rappelait ainsi que, sans porter le moindre préjudice aux intérêts des Juifs, il pouvait exaucer la prière d’une païenne, laisser tomber sur elle comme une miette de ses bienfaits.
Jésus avait admiré naguère la foi du centurion, qui appartenait, lui aussi, au monde de la gentilité. Comment ne se serait-il pas avoué vaincu par le langage, admirable aussi, de la Cananéenne, qui avait rétorqué si habilement contre lui, et avec tant de respect, l’argument dont il s’était servi pour l’humilier et l’écraser[1839] ! « Ô femme, s’écria-t-il, ta foi est grande ; qu’il te soit fait, comme tu le veux ! » À l’instant même, le démon fut contraint d’abandonner sa victime, et en rentrant chez elle, la mère trouva sa fille tranquillement étendue sur son lit, jouissant d’un repos bienfaisant, qui contrastait avec les crises terribles d’avant sa délivrance.
Jésus semble n’avoir fait qu’un rapide séjour sur le sol phénicien. « Quittant le territoire de Tyr, continue saint Marc, il vint par Sidon vers La mer de Galilée, en traversant le territoire de la Décapole ». Pour quiconque est au courant de la géographie palestinienne, ces quelques mots contiennent le résumé d’un voyage assez étendu à travers les régions septentrionales du pays juif. Du territoire de Tyr, Notre-Seigneur, remontant vers le nord, vraisemblablement par la route qui longe la Méditerranée, et qui franchit le Léontès (le Litany actuel) avant d’atteindre Sarepta, il put arriver le même jour à Sidon, car les deux antiques cités ne sont séparées l’une de l’autre que par la distance d’environ 35 kilomètres. De Sidon, ou du district adjacent, pour gagner le milieu de la Décapole, qui était située presque tout entière sur la rive gauche du Jourdain[1840], à l’est et au sud-est du lac de Tibériade, Jésus dut traverser de nouveau le Léontès, mais beaucoup plus haut, puis le massif du Liban méridional et la gorge profonde que forme la Cœlé-Syrie ou « Syrie creuse ». Une route assez fréquentée existait dans ces parages, unissant Damas aux rives de la Méditerranée[1841]. Le Sauveur arriva ainsi aux sources du Jourdain. Sa direction fut ensuite celle du sud, par Césarée de Philippe et Bethsaïda-Julias. Ce fut là, le lecteur peut s’en rendre compte en ouvrant une carte de Palestine, tout un voyage en demi-cercle. Dans ces régions plus isolées, riches en beautés naturelles, Jésus et ses apôtres purent jouir du calme et du repos qu’ils avaient cherché en vain quelque temps auparavant.
Mais leur cortège accoutumé ne tarda pas à les rejoindre. Dès qu’on eut appris le retour du Sauveur dans les régions qu’il fréquentait habituellement, des foules nombreuses accoururent à lui, avec leur accompagnement de malades et d’infirmes, qui venaient implorer sa pitié. Saint Matthieu dresse une liste douloureuse de ces pauvres gens : c’étaient « des muets, des aveugles, des boiteux, des estropiés », et beaucoup d’autres encore. L’empressement était d’autant plus grand, qu’on avait été privé pendant assez longtemps de la présence de Jésus. Ces foules gravirent, pour s’approcher de lui, une colline sur laquelle il s’était installé. Elles le trouvèrent assis. Leur premier acte, dramatiquement exposé par l’évangéliste, fut de « jeter à ses pieds » leurs malades, qu’elles abandonnaient ainsi à sa miséricordieuse bonté. Leur confiance ne fut pas déçue, car Jésus guérit tous les infirmes qu’on lui présenta. Aussi les heureux témoins de tant de prodiges étaient-ils dans l’admiration, « voyant, continue le narrateur, les muets parler, les boiteux marcher, les aveugles recouvrer la vue, et ils glorifiaient le Dieu d’Israël », qui avait confié une telle puissance à son envoyé, et qui accordait par lui à son peuple de telles bénédictions.
Tandis que saint Matthieu, dont nous venons de suivre le récit[1842] se contente de signaler ces détails généraux, saint Marc a choisi, pour la décrire avec sa précision accoutumée, l’une des guérisons miraculeuses opérées alors par Jésus[1843]. Il est vrai qu’elle prit une forme particulière, que nous n’avons pas encore rencontrée. Parmi les infirmes que leurs parents ou leurs amis présentaient à Notre-Seigneur, il s’en trouvait un, qui était atteint de surdité et d’un mutisme partiel[1844]. On conjura le Sauveur de lui imposer les mains, ainsi qu’il faisait parfois pour guérir les malades[1845]. Au lieu de lui rendre immédiatement, et comme d’un seul jet, l’ouïe et la parole, le Sauveur le prit par la main et le conduisit à l’écart de la foule, il n’avait jamais fait ostentation de ses miracles ; mais maintenant, il évitait plus que jamais de les accomplir sons les yeux des masses populaires, si facilement inflammables, Ρour procéder à la guérison, au lieu de se contenter d’un acte de volonté, d’une parole, d’un signe, il mit ses doigts dans les oreilles du sourd muet, probablement, l’index de la main droite dans l’oreille gauche ; l’index de la main gauche dans l’oreille droite, et il lui humecta la langue avec une goutte de sa propre salive.
Autant qu’il nous est permis de pénétrer dans l’intention du Sauveur, ce durent être là des gestes symboliques, par lesquels il préparait en quelque sorte les organes atrophiés à reprendre leurs fonctions normales. Il ouvrait ainsi ces oreilles obstruées, il rendait sa souplesse à cette langue enchaînée. Surtout, il manifestait à l’infirme, dont il ne pouvait pas se faire comprendre autrement que par des signes, que la guérison serait vraiment l’œuvre personnelle du thaumaturge, et il excitait par là-même sa foi et sa confiance. Jésus leva ensuite les yeux au ciel, comme pour se mettre en communication intime avec son divin Père ; il poussa un soupir attendri, en pensant aux maux sans nombre qui accablent l’humanité déchue, et il prononça ce simple mot, dans l’idiome de son pays : Ephphéta, c’est-à-dire « Sois ouvert », que saint Marc nous a conservé tel qu’il fut prononcé[1846]. Aussitôt les oreilles de l’infirme furent ouvertes, en effet, et il entendit parfaitement ; le lien qui retenait sa langue captive fut rompu, et il parla désormais en articulant distinctement. Selon la remarque d’un ancien commentateur du second évangile[1847], « le Créateur de la nature avait fourni ce qui manquait à la nature ». Jésus, qui avait accompli ce miracle comme à la dérobée, ne manqua pas d’enjoindre expressément le silence à celui qui en avait été l’objet ; mais ce fut encore à pure perte. Comme l’évangéliste a pris soin de le noter[1848] plus son interdiction était formelle, moins on on tenait compte, et plus on publiait ses merveilleux bienfaits, qui d’ailleurs ne pouvaient pas demeurer entièrement cachés. Nous avons indiqué précédemment le principal motif de cette injonction, qui s’accordait du reste si bien avec la parfaite modestie du Christ. Ceux qui connurent cette double guérison en furent extrêmement frappés[1849], et ils faisaient hautement l’éloge du thaumaturge, en disant : « Il a bien fait toutes choses ; il a fait entendre les sourds et parler les muets ». Cette pieuse exclamation contient l’une des plus touchantes louanges qui aient été prononcées en faveur de notre Seigneur Jésus-Christ. Elle rappelle ce trait de la description qu’Isaïe faisait de l’époque du Messie : « Alors les yeux des aveugles s’ouvriront, et les oreilles des sourds seront ouvertes, … et la langue des muets sera déliée[1850] ».
C’est à cette époque, et vraisemblablement sur le territoire de la Décapole, durant le séjour qu’y faisait Notre-Seigneur[1851], qu’eut lieu le miracle de la seconde multiplication des pains[1852]. Tout s’y passa, dans l’ensemble et pour les principaux détails, de la même manière qu’à l’occasion du prodige analogue opéré quelques mois auparavant. La multitude nombreuse que saint Matthieu vient de nous montrer groupée de nouveau près de Jésus, celle qui avait donné tant de travail au bon Maître en lui amenant tous ses malades, se trouvait si heureuse auprès de lui, le contemplant, écoutant par intervalles ses divines paroles, qu’elle ne pouvait, plus le quitter. Il en résulta qu’elle finit par être sans vivre, et, ce qui était plus grave, sans moyen de s’en procurer promptement, car les parages dans lesquels elle avait rejoint le Sauveur étaient presque inhabités. Le cœur de Jésus s’en émut. Appelant à lui ses apôtres, qui s’étaient dispersés à travers l’assistance, il leur dit, prenant cette fois directement l’initiative du miracle : « J’ai compassion de cette foule, car voilà déjà trois jours qu’ils sont avec moi, et si je les renvoie à jeun chez eux, les forces leur manqueront en chemin, car quelques-uns d’entre eux sont venus de loin ».
Ce mouvement de tendre pitié est touchant. Si la seule vue d’une foule qui accourait à lui pour l’écouter et pour implorer son secours, excitait la compassion de Jésus[1853], à plus forte raison se laissait-il gagner par l’émotion, lorsqu’il sentait que ceux que la foi et l’affection attiraient auprès de lui pouvaient endurer quelque souffrance à son occasion. On était si bien auprès de lui qu’on en oubliait les besoins matériels ; mais lui, il ne pouvait se résoudre à exposer ce bon peuple à faire à jeun une marche fatigante, pour aller chercher des vivres. C’est pour cela qu’il réunit ses apôtres, et qu’il leur parla comme s’il leur demandait un conseil, comme s’il désirait se faire suggérer par eux un moyen de nourrir cette foule. Il avait affaire à des conseillers bien imparfaits. Il résulta de leur réponse qu’une chose surtout les frappait : l’impossibilité de fournir des aliments à tant de monde, en un tel lieu. « Comment, dirent-ils, trouverons-nous ici, dans ce désert, assez de pains pour nourrir une si grande multitude ? » Ils ne pouvaient pas, en quelques mots seulement, mettre dans un plus vif relief les trois difficultés principales de la situation : une énorme quantité de pains, dans un lieu inhabité, pour tant de monde. Les voilà, en apparence, aussi perplexes que s’ils n’avaient pas été témoins, peu de temps auparavant, de difficultés semblables, que leur Maître avait si aisément fait disparaître. Qu’on aimerait à entendre sortir de leur bouche la réponse que Jésus en attendait sans doute ! Mais ne les accusons pas trop. Peut-être n’osèrent-ils pas l’engager d’eux-mêmes à renouveler son grand prodige d’autrefois, car ils ignoraient ses intentions du moment.
Sans prendre garde à ce qu’on pourrait appeler la banalité de leur réponse, le Sauveur va droit au fait. « Combien de pains avez-vous ? » reprit-il. Le calcul ne fut pas long”. Sept, dirent-ils, et quelques petits poissons”. C’étaient toutes les provisions de la petite communauté. La suite de l’épisode se passa comme, lors du premier miracle. Après que, sur son ordre, la foule se fut assise à terre — non plus, cette fois, “sur l’herbe verte”, que le soleil d’Orient avait depuis longtemps grillée —, Jésus rendit grâces à Dieu, bénit les pains et les poissons, les rompit et en donna les fragments aux apôtres, qui les distribuèrent à la foule. Tous mangèrent et furent rassasiés. Les disciples remplirent ensuite sept corbeilles[1854] avec les restes du repas. Les convives du Christ étaient, cette fois, au nombre de 4 000, toujours “sans compter les enfants et les femmes”. On avait dû les ranger par groupes, de sorte qu’il fut facile de connaître approximativement leur nombre.
Après que cette foule se fut écoulée, Jésus monta, avec les Douze, dans la barque qui lui servait lorsqu’il exerçait son ministère non loin du lac[1855], et il vint aborder auprès d’une localité à laquelle saint Matthieu donne le nom de Magédan, saint Marc celui de Dalmanoutha. On n’a pas encore réussi à identifier ce lieu avec certitude. Saint Augustin supposait[1856] déjà, comme le font beaucoup d’auteurs modernes, que ces deux noms, déconcertants à première vue, désignent en réalité les mêmes parages. Il n’est pas impossible que Magédan[1857] soit une faute de copiste pour Magdala[1858]. Dans ce cas, nous serions transportés en pays connu, sur la rive occidentale du lac de Tibériade ; Dalmanoutha serait un hameau de Magdala. Mais c’est là une simple conjecture. De toute manière, il paraît certain que Jésus vint alors aborder sur le rivage occidental.
Les ennemis implacables du Sauveur, les pharisiens, se tenaient constamment aux aguets pour lui tendre des pièges. Aussi n’est-il pas surprenant de le voir assailli par eux, peu de temps après qu’il eut débarqué. Dans la circonstance présente, ils étaient accompagnés, non pas de leurs amis habituels, les scribes ou docteurs de la loi, mais des sadducéèns, bien qu’il régnât en général une assez profonde hostilité entre ce parti et le leur[1859]. Mais les deux sectes traitaient Jésus en adversaire[1860] ; il n’est donc pas étonnant qu’ils se soient alors ligués contre lui[1861]. Comme dans une occasion précédente[1862], ils lui demandèrent un « signe du ciel », c’est à-dire, un prodige particulièrement éclatant, accompli dans les sphères célestes, et qui démontrerait d’une façon décisive, indubitable, la vérité de la mission divine qu’il s’attribuait. Ils lui adressaient ainsi une sorte d’ultimatum, sans être prêts cependant à croire en lui, à reconnaître ses droits s’il se prêtait à l’accomplissement de leur désir. Le but de ces hommes perfides était simplement de le « tenter », ainsi que l’ajoute saint Marc[1863], c’est-à-dire soit de constater son impuissance, soit d’obtenir de lui une réponse qui leur permettrait de l’accuser devant les tribunaux religieux du pays. Jésus ne l’ignorait pas ; aussi ne leur accorda-t-il pas autre chose qu’un second refus péremptoire. Gémissant au fond de son cœur[1864] à cause de leur malice et de leur incrédulité, il leur répondit d’abord comme autrefois : « Pourquoi cette génération mauvaise et adultère demande-t-elle un signe ? En vérité, je vous le dis, il ne sera pas donné de signe à cette génération, si ce n’est le signe du prophète Jonas », le signe merveilleux entre tous et indiscutable de la résurrection du Christ. Jésus dit encore, pour accroître leur confusion : « Le soir venu, vous dites : Il fera beau, car le ciel est rouge. Et le matin : Il y aura aujourd’hui de l’orage, car le ciel est sombre et rougeâtre. Vous savez donc discerner l’aspect du ciel, et vous ne pouvez pas connaître les signes des temps[1865] ». Les tentateurs avaient parlé du firmament ; Jésus leur en parle à son tour et vante l’habileté, d’ailleurs aisée, avec laquelle ils savaient prédire la pluie et le beau temps, d’après l’état de l’armosphère[1866]. Puis, sur le ton de l’ironie tranchante, il reproche sévèrement à ces chefs religieux d’Israël d’être incapables de discerner les signes multiples, saisissants et autrement importants, qui annonçaient le fait le plus grandiose de l’histoire juive, l’avènement du Messie. Le sceptre n’était-il pas sorti de Juda ? Les semaines de Daniel n’étaient-elles pas écoulées ? Plusieurs autres oracles certainement messianiques ne s’étaient-ils pas réalisés ? Le précurseur du Christ n’avait-il pas fait son apparition ? L’attente messianique n’était-elle pas universelle alors chez les Juifs ? Quel coup droit dans cette concession : Vous êtes de bons astronomes, pas autre chose !
C’est tout ce que méritaient les pharisiens et leurs alliés sadducéens. Aussi, rompant soudain l’entretien et leur tournant le dos, Jésus remonta-t-il dans sa barque, pour se faire conduire de Magédan sur la rive opposée, au nord-est du lac. Durant la traversée, sa pensée assombrie était demeurée fixée sur l’indigne conduite de ses ennemis. Il dit tout à coup à ses apôtres[1867] : « Soyez attentifs, et gardez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens[1868] ». Par cette locution figurée, il désignait, saint Matthieu nous le dit plus loin, la doctrine dangereuse et aussi les mœurs, les exemples funestes des deux sectes ; car, dans l’antiquité, le levain était souvent regardé, à cause de la fermentation qu’il produit, comme un symbole et même comme un agent de corruption, de putréfaction[1869]. C’est pour ce motif que la loi mosaïque l’éloignait strictement de tout ce qui touchait au culte divin[1870]. C’est avec un zèle semblable que les disciples du Christ devaient repousser loin d’eux l’influence malsaine des ennemis de leur Maître.
Prenant cette parole à la lettre, les Douze firent un singulier quiproquo. L’idée du levain éveilla dans leur esprit celle du pain, et ils se rappelèrent alors qu’ils avaient oublié, dans la précipitation du départ, de se pourvoir de pains avant de s’embarquer. Ils en furent troublés. « Nous n’avons qu’un pain », se disaient-ils entre eux. Singulière mentalité que la leur ! Aux côtés de Jésus, qui vient de nourrir miraculeusement des milliers de personnes, ils se préoccupent au sujet d’un morceau de pain. Ils s’imaginent en outre que leur Maître, à propos de leur oubli, veut leur donner un conseil qui concernait uniquement leur bien-être matériel. Ce manque de foi et d’inintelligence méritait un blâme, qui leur fut adressé sur-le-champ, dans un langage ému, justement sévère. Le petit interrogatoire auquel Jésus les soumit est rapide, plein de vie. Tout stupéfaits, ils demeurèrent muets d’abord ; ils ne répondirent qu’aux deux dernières questions.
Pourquoi pensez-vous en vous-mêmes, hommes de peu de foi, que vous n’avez pas de pains ? N’avez-vous encore ni sens, ni intelligence ? Avez-vous le cœur endurci ? Ayant des yeux, ne voyez-vous pas ? et ayant des oreilles, n’entendez-vous pas ? et n’avez-vous pas de mémoire ?
Jésus continua : « Quand j’ai rompu les cinq pains pour cinq mille hommes, combien avez-vous rapporté de couffins pleins de morceaux ? » « Douze », répondirent-ils, sortant de leur mutisme. « Et quand j’ai rompu les sept pains pour quatre mille hommes, combien avez-vous rapporté de corbeilles pleines de morceaux ? » Ils lui dirent : « Sept ». Il ajouta tristement : « Pourquoi ne comprenez-vous pas que ce n’est point à propos de pain que je vous ai dit : Prenez garde au levain des pharisiens et des sadducéens ? Vous ne comprenez donc pas encore ? » Mis ainsi sur la voie, ils comprirent. Mais leur grande faute consistait à ne pas réfléchir sur ce qu’ils voyaient et entendaient. Ils se contentaient d’être les heureux témoins de la vie et des miracles du Sauveur ; souvent ils n’allaient pas plus loin. Cet incident nous montre quel besoin ils avaient encore des leçons du Maître, en même temps qu’il met en lumière la méthode que celui-ci employait pour les former, les éclairer et secouer leur lenteur. À Bethsaïda-Julias, où eut lieu le débarquement, on présenta au divin thaumaturge un aveugle, qu’on le supplia de « toucher », pour lui rendre la vue. Il le fit, mais en procédant par des actes successifs, qui rappellent la guérison du sourd-muet racontée un peu plus haut[1871]. Ayant pris la main de l’aveugle, il daigna se faire son guide, et il le conduisit hors du bourg, afin d’éviter ainsi le concours gênant de la foule. Il lui mit alors un peu de salive sur les yeux, et lui ayant imposé les mains, il lui demanda : « Vois-tu quelque chose ? » L’infirme regarda en haut, à la façon des aveugles, et répondit : « Je vois des hommes, car (je vois) comme des arbres qui marchent ». À ses yeux encore à demi voilés, les formes qui se remuaient à quelques distance apparaissaient vagues et confuses. Son langage prouve qu’il n’était pas aveugle de naissance, mais qu’il l’était devenu par suite de quelque accident ; autrement, il lui aurait été impossible d’établir ce rapprochement entre les hommes et les arbres. Jésus lui mit une seconde fois ses mains sur les yeux, pour compléter la guérison. Elle fut alors si parfaite, que l’infirme voyait très distinctement toutes choses[1872]. Le Sauveur le renvoya ensuite chez lui, en disant : « Va dans ta maison, et si tu entres dans le bourg (de Bethsaïda-Julias), ne dis rien à personne ». Le récit s’arrête sur cet ordre, et ne dit pas s’il fut exécuté.
Pourquoi, celle fois encore, Jésus avait-il employé celle méthode exceptionnelle ? C’est son secret ; mais il est probable que les dispositions intérieures de l’aveugle exigeaient ce genre de traitement, et que sa foi avait besoin d’être excitée. En tout cas, il serait ridicule de penser que la guérison offrit à Notre-Seigneur des difficultés particulières, car sa puissance miraculeuse ne connaissait pas de bornes.