Plusieurs des incidents qui précèdent ont montré jusqu’à quel point les apôtres étaient encore imparfaits, même après avoir été depuis si longtemps à une école toute divine. Leur Maître connaissait mieux que personne leurs imperfections, et il ne ce lassait pas de lutter contre elles. Plus que jamais, il n’est pas inutile de le répéter, il va mettre à profit toutes les circonstances pour compléter leur éducation religieuse et morale. Nous trouvons groupées ici plusieurs de ses leçons. Furent-elles données en une seule et même occasion, à la manière dont nous les voyons réunies dans les récits des synoptiques, spécialement dans celui de saint Matthieu, qui est, ici de beaucoup le plus complet ? Cela n’est pas impossible en soi. Néanmoins, de graves commentateurs supposent que l’enchaînement de plusieurs d’entre elles est plutôt logique que chronologique. De fait, il est parfois assez difficile de l’établir d’une façon complètement satisfaisante[2052]. Les devoirs des chrétiens les uns à l’égard des autres : telle est la pensée qui les unit entre elles.
La première de toutes est une leçon d’humilité[2053]. Peu d’instants après l’épisode du didrachme[2054], dans la maison de Capharnaüm où il était entré, Jésus posa tout à coup aux apôtres cette question, à laquelle ils ne s’attendaient guère : « Sur quoi discutiez-vous le long du chemin ? » Lors de son récent voyage, probablement peu de « temps avant de rentrer à Capharnaüm, il les avait laissés seuls pendant une partie du trajet, tandis qu’il marchait lui-même en avant, plongé dans la méditation et la prière. Maintenant, il désire qu’ils rendent compte de la discussion bruyante qui s’était engagée entre eux à un moment donné. Il n’ignorait point ce qui s’était passé, lui qui, fait observer saint Luc, “voyait les pensées dans leur cœur[2055]” ; mais il voulait, par cette interrogation soudaine, attirer davantage leur attention sur ce qu’il y avait eu d’imparfait dans leur conduite. La réflexion de saint Marc, “mais ils se taisaient”, est ici très éloquente. À la question du Maître, ils ne purent opposer qu’un silence embarrassé, confus, n’osant pas avouer ouvertement qu’ils avaient discuté pour savoir lequel d’entre eux aurait la première place dans le royaume terrestre du Christ, en qualité de vice-roi messianique. Une querelle d’ambition, de rivalité, de préséance, les préoccupait, alors que la croix »du Sauveur était déjà dressée à l’horizon. Il est vrai que plusieurs faits récents — entre autres, la promesse glorieuse faite à Simon, et la faveur spéciale, accordée à trois d’entre eux, d’accompagner Jésus pour une mission demeurée secrète, et aussi plusieurs paroles de leur Maître relatives à l’établissement de son Église —, avaient réveillé leurs préjugés.
Ils avaient donc un grand besoin d’une leçon d’humilité. Pour la rendre plus saisissante, Jésus lui associa un symbole des plus gracieux. Appelant un petit enfant qui se trouvait là[2056], il le prit par la main et le plaça auprès de lui, à la place d’honneur. Puis il s’assit, serra dans ses bras cet enfant privilégié, et dit : « En vérité, à moins que vous ne vous transformiez, et que vous ne deveniez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux ». Dans quelle erreur singulière les apôtres étaient donc tombés ! Ils avaient ambitionné la première place dans le royaume du Christ, et voici qu’ils sont menacés d’en être exclus, s’ils ne reviennent à de meilleurs sentiments ! En vertu du principe énoncé par Jésus, la vraie grandeur ne consiste point dans les honneurs ni dans la gloire, mais dans l’attitude d’humilité que les jeunes enfants savent si bien prendre, tant ils ont instinctivement conscience de leur petitesse.
Le Sauveur reprit, pour développer sa pensée : « C’est pourquoi quiconque se rendra humble comme cet enfant, sera, le plus grand dans le royaume des cieux. Et quiconque reçoit en mon nom un enfant comme celui-ci, me reçoit moi-même ; car celui qui est le plus petit parmi vous est le plus grand. Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous ». Sous cette forme vivante et paradoxale, Jésus tirait les conséquences pratiques du principe qu’il venait d’établir. Ses disciples durent être encore plus confus, après avoir entendu ce langage, qui condamnait leurs sentiments ambitieux et qui dirimait leur controverse d’une manière si peu prévue. Ils comprirent sans doute que leur Maître ne faisait pas seulement allusion aux enfants proprement dits, qu’il aimait tant, mais aussi à toutes les âmes humbles et simples qui leur ressemblent[2057]. Quel honneur Jésus témoigne ici à « ces petits », en certifiant que les accueillir avec bienveillance et leur rendre tous les services qu’inspire la vraie charité, c’est l’accueillir lui-même et lui faire du bien ! C’est aussi, en quelque sorte, accueillir Dieu, son Père. Il n’était guère possible de donner une plus forte impulsion à l’humilité chrétienne, qui sait se mettre aux pieds de tous et au service de tous. Mais Jésus veut qu’elle soit surnaturelle dans ses actes, qu’elle agisse « en son nom[2058] », par conséquent pour lui, auquel tous « ces petits » appartiennent.
À la leçon d’humilité succéda une leçon de tolérance, occasionnée par une question du disciple bien-aimé[2059]. Jean proposa familièrement à Jésus un cas de conscience, à propos d’un incident récent, dont il avait été vraisemblablement le héros principal, avec son frère Jacques et peut-être quelques autres apôtres. « Maître, dit-il, nous avons vu un homme qui chassait les démons en votre nom, et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne fait point partie de notre suite ». Jésus venait de recommander un accueil bienveillant fait « en son nom » aux petits et aux simples ; c’est sans doute cette expression qui aura rappelé à Jean l’épisode qu’il signale. Sa conscience délicate était maintenant troublée, car il craignait d’avoir mal agi en se montrant si raide.
Notons en passant que le fait sur lequel porte l’allusion a une importance très réelle dans la vie du Sauveur. Il fallait que l’influence de Jésus eût atteint des proportions considérables en Galilée, pour que des hommes qui ne comptaient point parmi ses intimes se fussent mis, de leur propre mouvement, à utiliser son nom afin d’expulser les démons. C’était un sentiment de zèle qui avait dicté cette conduite aux apôtres, car ils avaient craint que son nom béni ne fût profané par des gens sans aveu, qui le mettraient au service de la superstition comme une formule magique[2060]. Une impression de jalousie contribua-t-elle aussi à rendre plus sévère l’injonction intimée par les apôtres à celui qu’ils regardaient comme un intrus ? Cela n’est pas impossible. N’avaient-ils pas, leur semblait-il, le monopole de pareils exorcismes, en vertu des pouvoirs que leur Maître leur avait expressément confiés ?
Le Sauveur répondit : « Ne l’en empêchez pas ; car il n’y a personne qui, après avoir fait un miracle en mon nom, puisse aussitôt après parler mal de moi. Qui n’est pas contre nous est pour nous[2061]. Et quiconque vous donnera un verre d’eau en mon nom, parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le dis, il ne perdra point sa récompense ».
Sans adresser de reproches directs à ses disciples, qui avaient cru bien faire et prendre sa défense, Jésus leur donne tort, et leur montre qu’ils ont agi avec étroitesse d’esprit dans le cas qui lui a été soumis. Il leur recommande donc, à l’avenir, une conduite plus large, des sentiments plus libéraux. Sa décision est fortement motivée. Dès lors que l’exorciste improvisé employait le nom du Christ pour accomplir une œuvre excellente en soi, il manifestait qu’il croyait à la puissance de ce nom, et qu’il avait une confiance réelle en celui qui le portait. Il était donc un disciple jusqu’à un certain point, et il n’y avait pas lieu de décourager un tel auxiliaire, car il n’était guère possible qu’il passât d’ici longtemps dans le camp des ennemis. Quand on était venu annoncer à Moïse que plusieurs Hébreux s’étaient mis à prophétiser, bien loin de céder aux instances de Josué, qui lui disait : « Mon seigneur Moïse, empêchez-les », il s’écria, tout au contraire : « Es-tu donc jaloux pour moi ? Plut à Dieu que tout le peuple de Jéhovah fût prophète ![2062] » Le grand législateur donnait alors une leçon analogue à celle de Jésus[2063]. Jésus vient de promettre pour la seconde fois[2064] une haute récompense à quiconque témoignerait, par un sentiment de foi, ne fût-ce qu’en lui offrant un verre d’eau pour se rafraîchir, de la bienveillance aux « petits » qui lui sont chers. Par contraste, dans un langage d’une énergie étonnante, il manifeste son indignation contre tous ceux qui, par leurs paroles ou par leurs exemples, commettraient le crime de porter au mal ces âmes pures et délicates[2065]. « Si quelqu’un, reprit-il, scandalise un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait, mieux pour lui qu’on suspendu a son cou une de ces meules qu’un âne tourne, et qu’on le plongeât au fond de la mer ». Le Sauveur fait ici allusion à un genre particulier de supplice, alors en usage dans le monde gréco-romain, qui consistait à lancer dans la mer celui qui y avait été condamné. Pour que le corps s’enfonçât dans les eaux et y demeurât, on attachait une grosse pierre au cou du supplicié[2066]. Nous avons dit ailleurs que les Juifs employaient, pour moudre le blé nécessaire à leur pain quotidien, des moulins à bras, composés de deux meules qu’on faisait tourner l’une sur l’autre. Mais on se servait aussi parfois de moulins beaucoup plus considérables, qui étaient, mis en mouvement par des ânes ou par des chevaux[2067]. C’est à ces meules de fortes dimensions que le Sauveur fait ici allusion. Ainsi donc, plutôt que de causer la perte éternelle d’une âme, mieux vaudrait mourir d’une mort affreuse, impitoyable.
Le divin Maître dit encore, à la pensée des maux irréparables qui devaient être, même dans son Église, le triste résultat du scandale : « Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! » Son émotion vibre encore dans ses paroles, dans ce double Vae, « Malheur ! » dont le premier est un cri de compassion, tandis que le second contient une terrible menace. Le scandale est nécessaire, non pas d’une manière absolue, mais d’une manière relative, le monde étant ce qu’il est, corrompu et corrupteur tout ensemble, rempli d’embûches à chaque pas qu’on y fait ; nécessaire aussi à cause de la faiblesse et des propension de notre nature déchue. C’est dans le même sens que saint Paul parlera plus tard de la nécessité des hérésies[2068]. Mais comme cette nécessité morale laisse intacte la liberté individuelle, ceux qui scandalisent leurs frères, spécialement les enfants et ceux qui leur ressemblent, demeurent entièrement responsables de leurs œuvres perverses.
À côté du scandale « donné », il y a le scandale « reçu », suivant la distinction établie par les théologiens. Jésus ajouta donc, pour montrer avec quel soin un chrétien doit éviter les occasions prochaines qui pourraient l’entraîner au mal :
Si ta main te scandalise, coupe-la ; il vaut mieux pour toi entrer manchot dans la vie, que d’aller, ayant deux mains, dans la géhenne, dans le feu inextinguible, là où leur ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. Et si ton pied te scandalise, coupe-le ; il vaut mieux pour toi entrer boiteux dans la vie éternelle, que d’être jeté, ayant deux pieds, dans la géhenne du feu inextinguible, là où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas. Et si ton œil te scandalise, arrache-le ; il vaut mieux pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu, que d’être jeté, ayant deux yeux, dans la géhenne du feu, là où leur ver meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas[2069].
Déjà le Sauveur avait fait entendre ces graves avertissements dans le Sermon sur la montagne[2070]. Il les reproduit ici, mais avec des développements et des nuances qui les rendent encore plus impressionnants. C’est ainsi qu’à côté de la main et de l’œil qu’on doit être prêt à amputer, ou à arracher héroïquement, si l’on redoutait que celle-là ne commette de mauvaises actions, et que celui-ci ne se repaisse de convoitises coupables, il ajoute le pied, qui pourrait conduire au péché. Ici comme précédemment, ces organes du corps humain figurent donc tout ce qui, en nous-mêmes et au dehors, serait capable de nous séduire, et de nous séparer de Dieu. Il faut traiter ce qui nous scandalise gravement, quelque attachés que nous y soyons, quelque nécessité que nous croyions en avoir, comme on traite des membres gangrenés, qu’on n’hésite pas à sacrifier, pour sauver tout le corps.
Le lecteur aura été frappé du rythme cadencé de tout ce passage, du parallélisme qui correspond à chacun des organes corporels, cités par le Sauveur, de l’opposition établie entre « la vie », « la vie éternelle » dont jouiront les élus auprès de Dieu au sortir de ce monde, et « la géhenne », « la géhenne du feu inextinguible », destinée aux damnés[2071]. Le refrain qui termine, dans la Vulgate et dans un nombre considérable d’anciens documents, chacune des descriptions terribles du Sauveur, « là ou leur ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas », produit aussi un effet très impressionnant. Cependant il est possible qu’il n’ait été prononcé qu’une seule fois, comme conclusion de la menace, car d’importants manuscrits grecs le mentionnent seulement à la fin de l’alinéa consacré à l’œil qui scandalise. Il est emprunté au livre d’Isaïe[2072]. Le prophète, contemplant en esprit le châtiment des ennemis de Jéhovah, et les voyant semblables aux morts qui jonchent un champ de bataille, s’écriait : « Quand on sortira, on verra les cadavres des hommes qui m’ont offensé. Leur ver ne mourra pas, et leur feu ne s’éteindra pas, et leur vue dégoûtera toute chair[2073] ». Dans ce feu inextinguible » les Pères voient les flammes éternelles de l’enfer, et, dans le ver rongeur qui ne meurt pas, l’image du remords qui torturera à jamais les damnés[2074].
Du scandale, dont il venait de parler avec tant d’éloquence, Jésus, ayant toujours auprès de lui l’heureux enfant qui servait en quelque sorte de modèle et de démonstration, passa très naturellement au prix des âmes. Saint Matthieu nous a seul conservé cette autre leçon, ainsi que la suivante[2075]. « Gardez-vous, reprit le bon Maître, de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges dans le ciel voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Car le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu ». En quelle haute estime ne doit-on pas tenir ceux que Dieu lui-même a honorés an point de donner à chacun d’eux, comme guide et gardien perpétuel, un des anges glorieux et bienheureux qui forme sa cour ? ceux que, de son côté, le Fils de l’homme, le Messie, a aimés jusqu’à revêtir leur humble nature, pour se sacrifier afin de les sauver[2076].
La dernière pensée que Jésus vient d’exprimer, celle du Fils de l’homme apportant le salut à toute l’humanité[2077] il va la commenter éloquemment, sous la forme d’une de ses paraboles les plus célèbres, celle de la brebis perdue et retrouvée, qui peint au vif le dévouement inlassable du Bon Pasteur[2078]. Nous la retrouverons plus loin, d’après le troisième évangile[2079], dans un autre groupe de faits, car il n’est pas étonnant que le Sauveur l’ait répétée plusieurs fois, devant des auditeurs distincts.
Que vous en semble ? Si un homme a cent brebis, et qu’une d’elles s’égare, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes, pour aller chercher celle qui s’est égarée ? Et s’il arrive qu’il la trouve, en vérité, je vous le dis, elle lui cause plus de joie que les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. De même, ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’un seul de ces petits périsse.
Ce touchant petit drame s’explique de lui-même. Il aurait été difficile de mettre dans un plus haut relief la diligence exquise, généreuse, que le Christ met à sauver une seule âme, même lorsqu’elle s’est éloignée de lui par sa propre faute. Aucun effort, aucune fatigue ne lui coûte pour la retrouver. S’il abandonne momentanément les quatre-vingt-dix-neuf autres brebis de son troupeau pour aller à sa recherche, ce n’est pas qu’il n’aime chacune d’elles autant que celle-ci ; mais il ne voudrait pas qu’elle périsse misérablement. D’ailleurs, il prend ses précautions pour que le reste du troupeau ne coure aucun péril pendant son absence, qui ne saurait être de longue durée, et il le laisse parmi les pâturages abondants des steppes. Il y a pourtant une ombre au tableau : « s’il la retrouve ! » Cela n’est malheureusement pas certain, surtout dans l’application de la parabole ; car la brebis représente des hommes doués de libre arbitre, entraînés par leurs passions, et qui persisteront peut-être malgré tout dans leur égarement.
La suite de l’entretien du divin Maître avec les apôtres concerne la charité à l’égard du prochain, sous deux aspects divers : la correction fraternelle et le pardon des injures. Cette double leçon ne convient pas moins à l’ensemble des chrétiens qu’aux membres du collège apostolique. Et tout d’abord[2080], quelle conduite devra tenir un disciple du Messie, lorsqu’il aura été gravement et injustement lésé par un autre chrétien ?
Si ton frère a péché contre toi, va, et reprends-le entre toi et lui seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. Mais s’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes, afin que toute l’affaire soit réglée par l’autorité de deux ou trois témoins. S’il ne les écoute pas, dis-le à l’Église ; et s’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain.
Les règles tracées ici par Notre-Seigneur peuvent se résumer ainsi : grands ménagements pour les personnes, légitime sévérité pour les fautes. Elles recommandent à l’offensé trois démarches, dont l’ensemble forme une sorte de jugement en trois instances, et qui aboutiront, ou bien au repentir et à l’amendement du coupable, ou bien, s’il demeure réfractaire à toute exhortation fraternelle et à toute exhortation officielle, à son excommunication. En effet, la communauté chrétienne ne pourrait pas garder dans son sein, sans se déconsidérer elle-même ou sans un véritable péril pour ses membres, un faux frère qui refuserait d’obéir à des ordres légitimes. Elles le traitera donc comme les Juifs traitaient les païens et les publicain[2081]. Cette dernière parole, si justement sévère, suppose que l’Église du Christ aura, dès ses débuts, alors même qu’elle ne sera encore qu’une petite communauté, et qu’elle conservera ensuite à tout jamais, le droit de retrancher de son sein, comme le faisait déjà la synagogue[2082], ceux de ses membres qu’elle jugerait indignes. C’est en vertu de ce principe, que saint Paul prononça une sentence d’excommunication contre un chrétien de Corinthe, qui avait commis une faute très grave[2083]. Quelle que soit, du reste, la sentence que l’Église aura cru devoir prononcer, Dieu la ratifiera du haut du ciel, comme l’ajoute le Sauveur, en conférant à la société fondée par lui des pouvoirs judiciaires analogues aux siens[2084].
En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié aussi dans le ciel.
Ces pouvoirs illimités, qui concernent aussi bien le for extérieur que le for intérieur, c’est-à-dire tout à la fois le droit de prononcer des sentences judiciaires et celui d’absoudre les péchés, ce n’est pas, cela va de soi, à la masse des fidèles qu’ils sont confiés, mais à ses chefs régulièrement institués. Si la formule qui les leur confère ressemble en partie à celle que Jésus avait employée pour établir Simon-Pierre chef suprême de l’Église, il va de soi pareillement qu’elle n’attribue qu’une juridiction subordonnée à l’autorité du pasteur suprême[2085].
La promesse du Sauveur va s’élargir encore, pour communiquer aux chrétiens eux-mêmes, par la prière faite en commun, en son nom, une véritable toute-puissance.
Je vous dis aussi que si deux d’entre vous s’accordent sur la terre, quelque chose qu’ils demandent, ils l’obtiendront de mon Père qui est dans les deux. Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux[2086].
« Deux ou trois : la plus petite communauté possible à peine ébauchée ; et pourtant, Jésus se trouvera au milieu d’elle, lorsqu’elle sera réunie en son nom[2087], pour procurer sa gloire ; et comme il s’associera à ses prières, son Père ne pourra refuser de les exaucer pleinement[2088].
À cet instant, Pierre, se rapprochant du Sauveur, lui proposa, comme l’avait fait le disciple bien-aimé, un cas de conscience pratique, qui nous a valu d’autres précieuses instructions, relatives au pardon des injures[2089]. La correction fraternelle, sur laquelle avait porté l’un des derniers avis du divin Maître, suppose dans l’offensé une grande générosité de cœur, puisqu’il doit être prêt à oublier tous les torts du prochain, si celui-ci reconnaît sa faute et en témoigne du regret. Mais que devra-t-on faire, s’il y a récidive de sa part ? « Seigneur, demanda Pierre en ce sens, avec sa franchise accoutumée, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il aura péché contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois ? » En pareille circonstance, les rabbins de l’époque n’exigeaient que trois pardons successifs[2090]. En doublant ce chiffre et en ajoutant une unité au nombre ainsi produit, Simon-Pierre croyait sans doute entrer largement dans l’esprit conciliant que recommandait son Maître. Mais il s’en fallait de beaucoup que cette concession fût suffisante, car Jésus répondit : « Je ne le dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois[2091] ». Cela signifiait qu’un véritable disciple du Christ, doit pardonner indéfiniment, pardonner toujours sans se lasser.
Ce que Jésus venait d’affirmer dans le langage de l’arithmétique, il le précisa aussitôt dramatiquement, à l’aide d’une autre parabole saisissante :
C’est pourquoi le royaume des cieux a été comparé à un roi, qui voulut faire rendre leurs comptes à ses serviteurs. Et lorsqu’il eut commencé à faire rendre compte, on lui en présenta un qui devait dix mille talents.
Dix mille talents ! Somme énorme, surtout pour l’époque. En effet, le talent n’était pas une monnaie courante, mais une monnaie idéale, dont on se servait dans les évaluations de numéraire, à la façon de nos cent mille francs et de nos millions[2092]. S’il s’agit ici du talent attique, qui était alors, en ce sens, d’un usage universel dans tout l’empire romain et aussi en Palestine, il équivalait à environ 6 000 francs, de sorte que 100 000 talents correspondraient à soixante millions. La somme serait double, s’il est question du talent hébreu. Aussi est-il évident que ceux que le roi de la parabole appela auprès de lui pour leur faire rendre leurs comptes n’étaient pas des serviteurs ordinaires, mais des ministres ou de grands banquiers, avec lesquels il avait des relations d’affaires.
Reprenons la suite de la parabole, qui devient de plus en plus vivante.
Mais, comme il n’avait pas de quoi les rendre, son maître ordonna qu’on le vendît, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu’il avait, pour acquitter la dette. Ce serviteur, se jetant à ses pieds, le priait, en disant : Ayez patience envers moi, et je vous rendrai tout. Touché de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remis sa dette. Mais ce serviteur, étant sorti, trouva un de ses compagnons qui lui devait cent deniers ; et le saisissant, il l’étouffait, en disant : Rends-moi ce que tu me dois. Et son compagnon, se jetant à ses pieds, le priait, en disant : Aie patience envers moi, et je te rendrai tout. Mais il ne voulut pas ; et il s’en alla, et le fit mettre en prison, jusqu’à ce qu’il lui rendît ce qu’il lui devait.
Les deux scènes, si différentes l’une de l’autre, sont admirablement décrites. De quelle manière le premier débiteur avait-il pu contracter envers le roi une dette de soixante millions de francs ? Par des malversations peut-être, ou par de mauvaises opérations financières. Peu importe, d’ailleurs, pour le sens de la parabole. Plus la dette était énorme, plus le débiteur était insolvable, plus aussi éclate la munificence vraiment royale du créancier, qui, bien loin de châtier dans sa personne et dans sa famille son serviteur infidèle, comme la loi juive lui en donnait le droit[2093], se laissa si facilement toucher par son appel passionné. Mais ensuite, comme l’on s’indigne avec le monarque, et comme l’on approuve sa sévérité, quand on voit celui qu’il avait traité avec tant de bienveillance, tenir une conduite si cruelle envers le collègue qui ne lui devait à lui-même que cent deniers, à peine quatre-vingt-dix francs ! Il méritait, en effet, un châtiment digne de sa faute.
Les autres serviteurs, ayant vu ce qui était arrive, en furent vivement attristes, et ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. Alors son maître le fit appeler, et lui dit : Méchant serviteur, je t’ai remis toute ta dette, parce que tu m’en avais prié ; ne fallait-il donc pas avoir pitié, toi aussi, de ton compagnon, comme j’avais eu pitié de toi ? Et son maître, irrité, le livra aux bourreaux, jusqu’à ce qu’il payât tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur.
L’application des principaux traits de cette parabole est tellement claire, que les apôtres n’eurent pas à prier Jésus de la faire pour eux. Le roi n’est autre que Dieu lui-même. Le serviteur qui doit dix mille talents, c’est l’homme, qui a tant offensé le Seigneur, et qui a ainsi contracté envers lui des dettes immenses, auxquelles il lui est absolument impossible de satisfaire. Mais le Père céleste, touché de sa misère, a daigné lui accorder la remise entière de sa dette. Le second débiteur, c’est le prochain. Nous avons souvent les uns à l’égard des autres quelques créances plus ou moins considérables ; mais, comparées à ce que nous devons à Dieu, elles sont tout au plus dans la proportion de cent deniers à dix mille talents. Traités par le Seigneur avec tant de miséricorde, si nous refusons de remettre à nos frères les petites dettes que la fragilité humaine leur a fait contracter envers nous, si nous ne leur pardonnons pas promptement et généreusement leurs offenses, nous mériterons que les châtiments divins tombent sur nous avec une juste rigueur.