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Chapitre II : L’ascension glorieuse du Sauveur.

C’est ainsi que Jésus, durant les quarante jours qui s’écoulèrent entre sa résurrection et son ascension, consola ses disciples et continua leur éducation, que l’Esprit Saint devait achever au jour de la Pentecôte. Avertis par leur Maître, ils revinrent de Galilée à Jérusalem en temps voulu, et c’est là que, peu d’heures avant de remonter au ciel, il leur adressa ses dernières recommandations et leur fit ses adieux, à la manière racontée par saint Luc, soit à la fin de son évangile, soit au début du livre des Actes[1938]. La piété chrétienne voudrait posséder des informations moins concises sur ces derniers instants que Jésus a passés sur la terre. Jetant un regard en arrière sur les années qu’il avait vécues en compagnie des apôtres, il leur rappela combien souvent il leur avait répété que les oracles de l’Ancien Testament, qui le concernaient, devaient se réaliser à la lettre.

C’est ce que je vous disais lorsque j’étais encore avec vous[1939], qu’il fallait que s’accomplît tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes.

« La loi, les prophètes, les psaumes : » cette formule représente l’Ancien Testament tout entier, d’après ses trois grandes sections, qui renferment toutes, sans distinction, des oracles messianiques de premier ordre[1940]. Ce livre divin étant d’une si haute importance pour l’enseignement chrétien, auquel il sert de fondement, Jésus, selon l’expression caractéristique de l’évangéliste, « ouvrit l’esprit » de ses apôtres, afin que, désormais, ils fussent capables d’interpréter par eux-mêmes les textes sacrés d’une manière lumineuse. Don magnifique, que le Saint-Esprit viendra compléter bientôt, et en vertu duquel les premiers prédicateurs de l’évangile sauront découvrir dans la Bible juive les détails qui se rapportaient à leur Maître. Don magnifique, qui fut ensuite transmis à l’Église, devenue la dépositaire infaillible du vrai sens des livres sacrés. Don magnifique, qui nous a valu les interprétations incomparables des saints Pères, notamment des Chrysostome, des Ambroise, des Jérôme, des Augustin, et de nos grands exégètes catholiques. Ce n’est, en effet, qu’à la clarté d’en haut que l’on peut comprendre et interpréter les saints Livres. Jésus dit ensuite :

C’est ainsi qu’il est écrit, et c’est ainsi qu’il fallait que le Christ souffrit, et qu’il ressuscitât d’entre les morts le troisième jour, et qu’on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés dans toutes les nations, en commençant par Jérusalem. Pour vous, vous êtes témoins de ces choses. Et moi, je vais envoyer en vous le don promis par mon Père ; mais demeurez dans la ville, jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d’en haut.

Comme il insiste sur la nécessité de sa passion et de sa mort, prédites si clairement par les prophètes d’Israël ! Il indique aussi, quoique très brièvement, les quatre qualités de la prédication apostolique. Elle aura lieu en son nom ; elle annoncera la pénitence et la rémission des péchés ; elle atteindra toutes les nations ; elle devra commencer à Jérusalem. En tant qu’elle était le centre de la vraie religion, la capitale juive avait droit à ce privilège, et les apôtres se gardèrent bien de le lui enlever, car c’est dans ses murs qu’il se mirent tout d’abord à prêcher la foi chrétienne, avec un succès prodigieux.

Quelques-uns des disciples posèrent alors à Jésus cette question qui, surtout à un pareil moment, nous paraît à bon droit inopportune et surprenante : « Seigneur, est-ce maintenant que vous établirez le royaume d’Israël[1941] ? » Ils désignaient par là le royaume du Messie, tel que le rêvaient follement, nous l’avons vu maintes fois, les Juifs contemporains : royaume tout extérieur et politique, brillant et somptueux, dont les descendants d’Abraham seraient les principaux sujets, et dans lequel les païens n’auraient droit de cité qu’à la condition de s’incorporer entièrement au judaïsme, si toutefois ils échappaient aux batailles sanglantes que leur livreraient victorieusement les Juifs. Quelle intelligence imparfaite ces disciples avaient encore des instructions, cependant si précises, de leur Maître, et quel grand besoin n’avaient-ils pas de l’Esprit Saint ! Jésus leur répondit :

Ce n’est point à vous qu’il appartient de connaître les temps ou les moments que le Père (céleste) a fixés de sa propre autorité ; mais vous recevrez l’Esprit Saint, qui descendra sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre[1942].

L’ascension glorieuse qui mit un terme à la vie terrestre de notre Seigneur Jésus-Christ suivit de près ces diverses instructions. Elle est très brièvement racontée par saint Marc et par saint Luc[1943]. Entré dans le monde d’une manière miraculeuse et mystérieuse, c’est mystérieusement aussi, et par un autre prodige, que le Fils de Dieu fait homme est remonté au ciel. Prenant avec lui les apôtres, un certain nombre de disciples et de saintes femmes qui se trouvaient alors à Jérusalem — sa Mère aussi, tout porte à le croire, puisque, le jour de l’Ascension, elle était au cénacle avec l’assemblée des fidèles[1944] —, il les conduisit sur le mont des Oliviers, à l’endroit actuellement occupé par le village musulman Et-Tour, à un quart d’heure environ au nord-ouest de Béthanie[1945]. C’est de cette colline célèbre qu’était parti naguère le cortège qui conduisait triomphalement Jésus à Jérusalem en qualité de Messie ; voici qu’elle va lui servir comme d’escabeau pour prendre son vol vers le ciel, en qualité de Verbe incarné. Sur ce lieu béni, dont une tradition ininterrompue, qui remonte à l’année 316, garantit l’authenticité, sainte Hélène avait fait construire un édicule en forme de rotonde, qui a été plusieurs fois détruit, puis rebâti, et que les mahométans ont transformé en mosquée, comme plusieurs autres sanctuaires chrétiens[1946]. Là, après avoir pris congé de tous ceux de ses disciples qui étaient présents, il leva et étendit les bras pour leur donner une dernière bénédiction. Tandis qu’il les bénissait ainsi, il s’éleva lentement, majestueusement, au-dessus du sol, sous les regards ravis des siens. Mais bientôt une nuée le déroba à leurs yeux.

Même après qu’il eut disparu, prosternés à terre dans l’attitude de l’adoration, ils continuaient de regarder du côté du ciel, espérant le revoir encore. Mais deux anges leur apparurent sous une forme humaine, vêtus de blanc comme au jour de la résurrection du Christ, et leur dirent : « Pourquoi restez-vous ici à regarder le ciel ? Ce Jésus qui, du milieu de vous, a été élevé[1947] au ciel, reviendra de la même manière », au jour de son second avènement, à la fin du monde.

Les apôtres et les disciples rentrèrent donc à Jérusalem, avec un grand vide au cœur, parce qu’ils savaient qu’ils ne jouiraient plus ici-bas de la douce présence de leur Maître bien-aimé, mais remplis de joie quand même, selon la remarque formelle de saint Luc, parce que le Sauveur était remonté auprès de son Père, pour placer à l’honneur et dans la paix sa sainte humanité, qui avait été si longtemps à la peine. Ainsi s’acheva, très glorieusement, la vie du Sauveur parmi les hommes. Et maintenant, il siège à droite de Dieu, son Père, gouvernant, protégeant et bénissant son Eglise, que ni ses yeux, ni son cœur ne perdent un seul instant de vue. C’est grâce à lui qu’elle a promptement grandi et que, malgré les persécutions sanglantes, et les hérésies plus dangereuses encore, qui l’ont si souvent assaillie, elle s’est maintenue fidèlement dans la foi et dans l’amour[1948].



[1938] Luc., xxiv, 44-49 ; Act., i, 4-8.

[1939] C’est-à-dire avant sa mort. Actuellement, Jésus n’était plus avec eux de la même manière qu’autrefois.

[1940] Voir le t. I, p. 197-210.

[1941] Act., i, 6.

[1942] Act., i, 7-8.

[1943] Marc., xvi, 19-20 ; Luc., xxiv, 50-53 ; Act., i, 9-11.

[1944] Act., i, 14.

[1945] , Atlas archéologique de la Bible, pl. xv. Dans son évangile, saint Luc dit que Jésus conduisit ses apôtres et ses disciples εως προς ΒηΟανίαν, « jusque vers Béthanie » (Luc., xxiv, 50), c’est-à-dire, dans la direction de ce village (c’est la leçon la mieux garantie, au lieu de ëwç εις…). Au livre des Actes, i, 12, il fait disparaître ce que cette note topographique pouvait avoir de vague, en disant que l’ascension a eu lieu « sur le mont appelé des Oliviers, qui est près de Jérusalem, à la distance du chemin (qu’on peut franchir) le jour du sabbat ». Les deux données se complètent mutuellement. Le « chemin d’un jour de sabbat », d’après les rabbins, était de 2000 coudées (environ 1050 m).

[1946] Sur la tradition et le monument en question, voir de savants et intéressants renseignements dans l’ouvragé des Pères Vincent et Abel, Jérusalem, Recherches de topographie…, t. II, p. 360-412, et aussi dans Eusèbe, Vita Constantini, iii, 41 et 43 ; Demonstr. evangel., vi, 18.

[1947] Tandis qu’en divers passages du Nouveau Testament (Eph., iv, 40 ; I Petr., iii, 22, etc.), on montre le Christ s’élevant au ciel par sa propre vertu, d’autres textes (Marc., xvi, 19 ; Luc., xxiv, 51 ; Act., i, 2, 11, 22 ; I Timothée, iii, 16, etc.) représentent son ascension comme quelque chose de passif, qui est attribué à la puissance de Dieu.

[1948] Voir l’Appendice XV.