Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

IX. Le discours eschatologique et les néo-critiques.

Sous différents aspects, ce discours prêté trop le flanc aux objections, pour n’avoir pas servi de point de mire aux rationalistes et aux protestants libéraux. À vrai dire, quelques-uns de ses détails contiennent l’un des problèmes les plus délicats de la religion chrétienne : celui qui se rattache au second avènement de notre Seigneur Jésus-Christ. Mais procédons par ordre.

I. Une première objection concerne l’authenticité de ce beau morceau d’éloquence. Sur ce point, les néo-critiques sont loin d’être complètement d’accord ; ce qui prouve déjà la faiblesse de leur théorie. Cependant, tandis que l’ancien rationalisme regardait généralement le discours eschatologique comme fabriqué de toutes pièces, les chefs de la nouvelle école consentent à en attribuer a Jésus une partie considérable, tout en supprimant, suivant leur méthode ordinaire, ce qui ne leur convient pas. Des motifs de cette suppression totale ou partielle sont, comme dans tous les cas semblables, purement subjectifs et arbitraires. En effet, il n’est pas possible d’attaquer, dans l’ensemble ou dans le détail, l’authenticité d’un texte qui nous a été transmis d’une manière à peu près conforme par trois historiens contemporains très consciencieux, et que reproduisent, dans un excellent état de préservation, tous les anciens manuscrits, toutes les versions et beaucoup d’autres documents.

Mais, objecte M. J. Weiss[2122], « quelques parties de ce discours n’ont en elles-mêmes rien de spécifiquement chrétien ». Nous avons le droit de répondre que les néo-critiques ne peuvent guère se montrer bons juges en cette matière, tant ils nourrissent de préjugés anti-chrétiens, surtout lorsqu’ils ont quelque intérêt à faire disparaître, en tout ou en partie, certains enseignements de Notre-Seigneur. Albert Réville, l’un des rationalistes contemporains les plus hostiles à l’authenticité, a trouvé un autre point d’attaque. Jésus, écrit-il, avait « nettement répudié, pendant sa vie terrestre, ce messianisme théâtral et violent », qui s’affiche dans le discours. Si cette page était de lui, telle que nous la lisons au second évangile[2123], « dans un rêve enivrant de grandeur, il se serait contemplé d’avance sous les traits de l’empereur céleste venant inaugurer sa domination sur tous les royaumes de la terre et sur toute leur gloire… Après avoir commencé par annoncer la religion essentielle, tirée de la conscience même de l’humanité religieuse, … il aurait uni par donner dans la chimère[2124] ». Et plutôt que d’accepter un Jésus si tristement amoindri, on préfère, en dépit de la critique textuelle et de toutes ses règles, nier qu’il ait pu composer lui-même ce discours. Ce sont donc les premiers chrétiens qui, dans l’espoir que leur Christ et Seigneur leur reviendrait après sa résurrection (prétendue), « durent reporter sur ce retour, qui déjà se faisait attendre, et sur tout ce qui le précéderait, toutes les rubriques de l’apocalyptique usuelle[2125] ».

L’apocalyptique : la question se précise. Aussi, reprend le Dr J. Weiss, « beaucoup d’auteurs ont-ils admis que Marc[2126] a utilisé ici un écrit prophétique de ce genre[2127] ». Il l’aurait même plus qu’utilisé, car plusieurs des auteurs auxquels J. Weiss fait allusion nous représentent cette « petite apocalypse », cette « apocalypse synoptique », ainsi qu’ils la nomment, comme une sorte de feuille volante, que l’auteur du second évangile aurait insérée à cet endroit de son récit. On dirait qu’ils l’ont eue entre les mains ; ils vont même jusqu’à la reproduire à part, en éliminant les traits qu’ils disent avoir été surajoutés[2128]. Le désaccord règne toutefois entre les partisans de cette hypothèse, les uns certifiant que l’apocalypse synoptique est d’origine strictement juive ; les autres, en plus grand nombre, la regardant comme juive au fond, mais transformée par des remaniements chrétiens plus ou moins considérables[2129]. Mêmes hésitations ou contradictions, à propos de son étendue primitive. On avoue parfois qu’« il est difficile de dire où elle commence et ou elle finit[2130] », et même qu’« il est impossible de faire le départ de ce qui est authentique et de ce qui ne l’est pas[2131] ».

Mais on ne fournit aucune preuve positive de tout cela. On se contente d’alléguer la ressemblance que le discours présente, sous le rapport de la forme et de certains tableaux, avec la littérature apocalyptique du judaïsme. Toutefois cette similitude, que personne ne conteste, s’explique suffisamment par l’habitude qu’avait Jésus d’employer, en particulier lorsqu’il parlait des « choses dernières », le langage même de son temps, afin d’être mieux compris de ses compatriotes. Mais nous avons noté la différence énorme qui existe entre ses descriptions, si sobres quoique éloquentes, et la doctrine échevelée des apocalypses juives. C’est pourquoi de vives protestations sont parties des rangs de l’école critique, aussi bien que du protestantisme orthodoxe, contre cette hypothèse, qui ne tient aucun compte, ni de l’originalité de l’enseignement du Sauveur, ici comme sur tout autre thème, ni de l’impossibilité morale qu’il y aurait eu d’introduire dans les évangiles, comme doctrine authentique du Sauveur, une composition de ce genre. Si Jésus a été « eschatologique », comme le veulent les néo-critiques[2132], s’il a exposé, même ailleurs que dans le discours qui nous occupe[2133], un admirable système relatif à la fin des temps, il l’a fait en gardant toute son indépendance au point de vue des idées et du but, et en relevant très haut ce beau sujet, que les apocalypses juives avaient tant contribué à rabaisser[2134].

2. Ceux des néo-critiques qui admettent, dans une mesure plus ou moins faible, l’authenticité du discours eschatologique, ne manquent pas de tirer de lui des conclusions contre Jésus. S’il l’a vraiment prononcé, disent-ils, il est tombé dans de graves erreurs, desquelles il résulte qu’il n’était certainement pas le Messie.

Laissons de côté les points secondaires, et ne nous occupons que des principaux. Le plus grand reproche qu’on adresse à Notre-Seigneur, en tant qu’il serait réellement l’auteur de cette composition, est celui d’être tombé dans une erreur grossière au sujet de l’imminence de l’installation définitive de son royaume, associée par lui à la ruine de Jérusalem et aux troubles cosmiques de la fin des temps. « Il faut se rendre à cette évidence, dit encore Albert Réville[2135], que tout cet enseignement suppose la proximité de ces événements, qui devront se réaliser avant l’extinction de la génération dont Jésus a fait lui-même partie. On peut sans doute, avec quelque, complaisance, prolonger la durée de cette génération jusqu’à la fin du siècle. Il n’en ressort pas moins que ces prédictions ont été erronées… Si Jésus a tenu le langage que les évangiles lui prêtent, il s’est gravement trompé dans ses perspectives ». D’après A. Loisy[2136], Notre-Seigneur aurait donné au règne qu’il annonçait depuis le début de son ministère, une signification rigoureusement eschatologique, dans la persuasion qu’il inaugurerait la période finale du monde. Jésus aurait été convaincu que ce royaume se réaliserait de son vivant, et c’est dans cette certitude qu’il aurait entrepris son dernier voyage à Jérusalem, croyant bien assister à l’établissement définitif du règne messianique[2137].

Non, Jésus n’est pas tombé dans celle confusion des événements, dans ces erreurs. Une lecture attentive du discours eschatologique suffit pour en donner la preuve. L’erreur est le fait de ceux qui mettent dans l’esprit et sur les lèvres du Sauveur des opinions qui n’ont jamais été les siennes. Bien loin de confondre la ruine de Jérusalem et son second avènement, il les sépare et les distingue avec une parfaite netteté. Il y aura d’abord, dit-il, les signes avant-coureurs de la destruction de la ville sainte, puis un signe qui la précédera immédiatement ; finalement, éclatera le jugement divin contre la cité coupable. Ensuite viendront d’autres signes avant-coureurs et des perturbations cosmiques qui bouleverseront le monde ; le Messie ne fera qu’alors son apparition glorieuse. La ruine de Jérusalem, et de l’État juif dont elle était la capitale et le symbole, aura lieu prochainement ; le second avènement du Messie, plus tard, beaucoup plus tard, ainsi que le divin Maître l’a intimé à plusieurs reprises, précisément aux derniers jours de sa vie[2138]. Jésus n’a donc pas mis sur un seul et même plan la destruction de Jérusalem, son avènement personnel et la fin du monde, mais uniquement ces deux derniers faits, Si le tout, à première vue, paraît former pour ainsi dire un seul bloc, c’est parce que Notre-Seigneur ne voulait révéler en aucune manière la date de son retour ici-bas et de la fin des temps. Mais la perspective s’établit sans peine, maintenant surtout que la partie de la prophétie relative à Jérusalem s’est si bien réalisée. Soyons sûrs que la seconde partie aura aussi son parfait accomplissement.

Mais Jésus, après avoir décrit brièvement son retour à la fin du monde, n’a-t-il pas prononcé, d’après les trois synoptiques[2139], cette grave parole, qui semblerait supposer qu’il regardait comme prochaine l’époque de son second avènement. : « En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas avant que toutes ces choses n’arrivent ? » Sans doute il y a la une difficulté réelle, et c’est vraisemblablement ce mot du Sauveur qui avait fait croire, à de nombreux chrétiens des premiers temps, que son retour pour le jugement général était proche. Mais cette croyance était fausse, et la responsabilité n’en retombe pas sur Notre-Seigneur[2140]. Il voulait, c’est évident, qu’un certain mystère régnât sur tout cet oracle, afin que l’époque de son second avènement demeurât cachée, C’est pour cela qu’après avoir séparé les deux grands faits sur lesquels roule sa prédiction, il paraît les grouper, en terminant, comme s’ils n’en formaient qu’un seul. À nous de réfléchir et de comprendre, à la lumière de tout ce qui précède, que les mots « cette génération » ont en cet endroit un double sens, selon qu’ils représentent les Juifs contemporains de la ruine de Jérusalem, et ceux des habitants de notre globe qui vivront à l’époque de la fin du monde. Jésus n’a nullement voulu dire que la génération qui existait en même temps que lui serait témoin de son second avènement.

On voit, d’après ces explications et ces distinctions, combien les néo-critiques se trompent, lorsqu’ils posent, au sujet de cette parole du Sauveur, l’alternative suivante : Ou bien Jésus s’est trompé, ou bien ce texte n’est pas authentique. Le texte est authentique et Jésus ne s’est pas trompé, nous l’avons démontré suffisamment[2141].

Un mot encore, au sujet du cataclysme violent, des convulsions cosmiques que Jésus présente comme le dernier signe avant-coureur de son retour ici-bas. On y a vu parfois comme une draperie servant d’ornement à la description, ou un symbole des choses terribles qui se passeront aux derniers jours. Mais nous croyons plutôt, avec la plupart des exégètes chrétiens, anciens et récents, que Notre-Seigneur a voulu représenter un vrai miracle de destruction et de reconstruction, qui transformera le vieux monde en un monde nouveau, digne d’être à jamais le théâtre de son royaume. Il paraît bien « avoir accepté le sentiment, traditionnel alors, d’après lequel la fin (des temps) doit venir sous la forme d’une transformation violente, dont le point culminant sera l’avènement du Messie lui-même… Il semble donner partout, soit par ses allusions, soit par son langage direct, son approbation à cette opinion… La ténacité avec laquelle il y adhère ne peut que nous impressionner profondément[2142] ». Saint Pierre, l’un des apôtres qui avaient assisté au discours, a employé le même langage à propos de la fin du monde[2143]. C’est ce que Jésus désignait un peu plus haut[2144] par le mot très expressif παλινγενεσία (Vulg., regeneratio), la nouvelle naissance, la régénération, le renouvellement du monde présent : idée exprimée autrefois déjà par le prophète Isaïe[2145].



[2122] Weiss, Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 177.

[2123] Lorsqu’ils s’occupent du discours eschatologique, les néo-critiques le font principalement d’après la rédaction de saint Marc, en vertu de l’autorité spéciale qu’ils attribuent à cet évangile.

[2124] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 316. Suivent plusieurs pages de développements analogues.

[2125] Ibid., p. 321.

[2126] Et les deux autres synoptiques avec lui.

[2127] Loc. cit.

[2128] Voir Weiss, Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 178, 180, 182.

[2129] Voir Keim, Geschichte Jesu von Nazara, t. II, p. 200-206 ; Holtzmann, Die Synoptiker, 3e éd., p. 96 ; , Markus, p. 111 ; Weiss, Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 178 et suiv. , Geschichte Jesu erläutert, p. 356-357 ; , Die eschatologischen Aussagen Jesu in den synoptischen Evangelien, 1895.

[2130] Holtzmann, loc. cit.

[2131] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 318.

[2132] Tout spécialement le Dr Albert Schweitzer, dans l’ouvrage Von Reimarus zu Wrede, p. 347-395. « Il ne nous en coûte guère de reconnaître, a dit aussi M. le prof. Henri Monnier, La Mission historique de Jésus, p. 520, que Jésus a été élevé dans un milieu où fermentaient les rêves apocalyptiques ». Son esprit en a gardé l’impression, « bien qu’il ait refondu au creuset de son génie les idées hétérogènes qui hantaient le cerveau de ses compatriotes ».

[2133] Cf. Matth., vii, 21-23 ; xix, 28 ; xxv, 31-46 ; xxvi, 61-64 ; Luc., ix, 2 ; xiii, 23-27 ; etc.

[2134] Voir Fillion, Les étapes du rationalisme…, p. 275-287.

[2135] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 314-315.

[2136] L’évangile et l’Église, pas. ; Les Evangiles synoptiques, t. I, p. 236, 247 ; etc.

[2137] Le Dr O. Holtzmann dit en termes plus modérés : « Jésus exhorte à attendre sans cesse la venue du Messie. Cela suppose, assurément, que le Messie peut ne revenir qu’après un temps assez long. Mais, si Jésus avait compté sur des siècles et encore des siècles, … il n’aurait pas annoncé que le royaume de Dieu est proche » (Holtzmann, Leben Jesu, p. 136).

[2138] Plusieurs néo-critiques ont reconnu ce fait. « (L’époux de la parabole des vierges) s’attarde ; preuve indirecte que Jésus avait l’habitude d’exprimer que la fin n’arriverait pas aussi rapidement qu’on se l’imaginait d’ordinaire », Reuss, Histoire évangélique…, p. 612.

[2139] Matth., xxiv, 34 ; Marc., xiii, 30 ; Luc., xxi, 32.

[2140] Il est juste de noter que les premiers chrétiens, lorsqu’ils eurent reconnu leur erreur sur ce point, ne perdirent absolument rien de leur foi et de leur confiance en Notre-Seigneur.

[2141] Voir nos Étapes du rationalisme, p. 275-287, et , Les prétendues erreurs eschatologiques du Sauveur, 1913.

[2142] Muirhead, dans Hastings, A Dictionary of Christ and the Gospels, t. I, p. 533.

[2143] II Petr., iii, 13. Cf. Apoc., xxi, 1.

[2144] Matth., xix, 28.

[2145] Is., lxv, 17 ; lxvi, 22.