1. Les rationalistes, qui ont attaqué avec tant de violence et rejeté sans distinction les miracles ordinaires de notre Seigneur Jésus-Christ, ont fait des efforts encore plus acharnés pour réduire à néant le prodige de sa résurrection. Il fallait s’y attendre. Comment ceux qui prétendent renverser la religion chrétienne n’auraient-ils pas essayé d’ébranler la colonne Fondamentale sur laquelle elle s’appuie ? Comment ceux qui nient le surnaturel a priori et en général, auraient-ils laissé subsister, autant du moins qu’il dépendait d’eux, ce miracle des miracles, dont saint Paul a pu dire, dans une description éloquente, que, si sa fausseté était démontrée, notre foi serait vaine, nos péchés ne seraient point pardonnes, les apôtres seraient de faux témoins envers Dieu et envers les hommes[2255] ? Pour parvenir à ses fins, le rationalisme a donc mis tous les moyens en œuvre, inventant successivement des théories variées, pour démontrer que la résurrection du Christ n’a aucun fondement historique. Nous citerons les principales, et l’on constatera qu’elles viennent s’émousser contre le fait si bien attesté par les récits évangéliques, par les apôtres et par toute la tradition chrétienne.
2. Ce grand fait, le plus grand de l’histoire du monde après celui de l’incarnation du Verbe, dont il est la conséquence naturelle, présente vraiment toutes les garanties désirables au point de vue de la critique historique, et il faut l’aborder, comme le fout les rationalistes, avec les idées les plus préconçues, pour en nier la réalité[2256]. Surrexil Dominus vere ! « Le Seigneur est réellement ressuscité[2257] ! » Cette joyeuse nouvelle, transmise par les apôtres, a servi de devise à l’Église du Christ depuis le premier jour de son établissement jusqu’à nous, et il en sera de même jusqu’à la fin des temps.
À part les différences de rédaction signalées plus haut, et sur lesquelles nous aurons à revenir pour répondre aux objections des adversaires de la résurrection, les narrai ions évangéliques, nous l’avons vu, ne laissent rien à désirer sous le rapport de la simplicité, de la clarté, de la véracité. Il est manifeste que leurs auteurs ont été bien renseignés sur les détails qu’ils signalent, et même qu’ils en ont été parfois les témoins oculaires. On s’est plaint[2258], dans les rangs néo-critiques, de ce qu’ils sont demeurés muets sur le fait principal. Mais ils ont donné en cela même une preuve de leur parfaite bonne foi. Ils n’ont pas voulu raconter ce qu’ils ignoraient. Un évangile apocryphe, l’Évangile de Pierre, l’a tenté, et il nous a laissé le récit suivant. « Dans la nuit, lorsque le jour du Seigneur (le dimanche) commença à poindre, tandis que les soldats se tenaient deux à deux à leur poste, un bruit retentissant éclata dans les sphères célestes, et ils virent les deux ouverts, et deux hommes éclatants de splendeur qui s’approchaient du sépulcre. Cette pierre qui avait été jetée devant la porte se mit à rouler d’elle-même, et elle se plaça sur le côté. Le sépulcre s’ouvrit, et les deux jeunes gens y pénétrèrent… Puis (les soldats) virent trois hommes sortir du sépulcre ; les deux jeunes gens soutenaient l’autre, et une croix s’avançait derrière eux. La tête des deux (jeunes gens) atteignait le ciel ; mais la tête de celui qu’ils conduisaient s’élevait jusqu’au dessus des cieux. (Les soldats) entendirent une voix venant des deux. Elle disait : As-tu prêché à ceux qui se sont endormis (aux morts enfermés dans les limbes) ? Eh réponse, on entendit ce mot qui sortait de la croix : Oui… Les cieux s’ouvrirent de nouveau, et un homme en descendit et entra dans le sépulcre ». Ce dernier était l’un des anges qui apparurent aux saintes femmes[2259]. Si les évangélistes n’avaient pas été des historiens sincères, il ne leur aurait pas été difficile d’inventer une légende moins « grossière[2260] ».
Comme, seconde preuve, irrécusable aussi, et suffisante à elle seule, nous avons cité la prédication apostolique. Elle fut de plusieurs années antérieure à la composition des évangiles, car on l’entendit retentir à Jérusalem, dès le jour de la Pentecôte, dans le discours adressé aux Juifs par saint Pierre, immédiatement après la descente de l’Esprit Saint. Cinquante-deux jours seulement après la mort de Jésus, glosant sur ce texte d’un Psaume attribué à David[2261],
Mon cœur est dans la joie, mon ame dans l’allégresse, Mon corps lui-même repose en sécurité ; Car tu ne livreras pas mon âme au séjour des morts, Tu ne permettras pas que celui qui t’aime voie là corruption, —
il ne craignait pas d’établir un parallèle saisissant entre la sépulture du grand roi et celle de Jésus. « Mes frères, s’écria-t-il[2262], qu’il me soit permis de vous dire en toute franchise, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son sépulcre est encore parmi nous ». Ce n’est donc pas à lui-même que peuvent s’appliquer ces paroles inspirées. Mais, continue l’apôtre, « comme il était prophète, et qu’il savait que Dieu lui avait promis avec serment de faire asseoir sur sou trône un fils de son sang, c’est la résurrection du Christ qu’il a vue d’avance, en disant que son âme ne serait pas laissée dans le séjour des morts, et que sa chair ne verrait pas la corruption. C’est ce Jésus que Dieu a ressuscité ; nous en sommes tous témoins ». Reconnaissons-le : si saint Pierre n’avait pas été convaincu de la résurrection de son Maître, il faisait la part trop belle aux autorités juives et aux autres adversaires de la religion nouvelle, car il leur aurait été facile de faire ouvrir le sépulcre dans lequel Jésus avait été enseveli, et le mensonge eût été découvert promptement. Mais, ni ce jour-là, ni lors de ses autres discours personne n’essaya de le contredire
Le témoignage de saint Paul auquel nous avons fait allusion, inséré dans sa Ire épître aux Corinthiens[2263], a aussi une valeur particulière, à cause de son caractère officiel, et aussi parce que l’apôtre des Gentils, à l’esprit si positif, non seulement fut favorisé en personne d’une apparition du Christ ressuscité, mais ne manqua certainement pas de prendre, après sa conversion, des informations directes auprès des apôtres et des premiers disciples. C’est peu d’années après l’ascension de Notre-Seigneur qu’il devint chrétien[2264]. Sa Ire lettre aux Corinthiens date tout au moins de l’an 56 de notre ère[2265] ; elle est donc peut-être antérieure à la composition des évangiles de saint Marc et de saint Luc. Voici le passage le plus important pour nous. C’est une liste très, sommaire, sans détails, des apparitions du Sauveur ressuscité : « Je vous ai enseigné avant tout, comme je l’ai appris moi-même, que le Christ est mort pour nos péchés, couronnement aux Écritures, qu’il a été enseveli, et qu’il est ressuscité le troisième jour, conformément aux Écritures, et qu’il est apparu à Céphas[2266], puis aux Douze. Après cela il est apparu en une seule fois à plus de cinq cents frères, dont la plupart sont encore vivants… Ensuite il est apparu à Jacques[2267], puis à tous les apôtres. Après eux fous, il m’est aussi apparu à moi ».
Le lecteur aura certainement noté, a propos de l’apparition de Jésus aux cinq cents disciples, l’appel indirect que Paul fait au témoignage de ceux d’entre eux qui vivaient encore, en très grand nombre. Il eût été aisé aux sceptiques de les consulter. On aura remarqué aussi que, si l’écrivain mentionne plusieurs apparitions omises par les évangélistes[2268], il omet lui-même de signaler celles que Jésus fit aux saintes femmes. Cela tient à ce que nous avons nommé le caractère officiel de ce petit document, qui ne s’occupe par là-même que de personnages officiels et bien connus. L’apparition aux cinq cents disciples fait exception d’une certaine manière ; mais sa valeur provenait du grand nombre de témoins. Ajoutons enfin que le témoignage des femmes avait moins d’autorité dans les temps anciens. C’est aussi parce qu’il croyait de toute son âme à la résurrection du Christ, que saint Paul y revient si fréquemment dans ses lettres, pour en faire de riches applications à la vie chrétienne. Au reste, il était juste que la prédication apostolique insistât sur ce point, qui dut, en plus d’une occasion, susciter le sentiment d’une vive incrédulité chez les auditeurs païens[2269], C’était donc là le premier dogme qu’enseignaient les missionnaires chrétiens, le premier auquel adhéraient les néophytes, celui auquel se rattachaient tous les autres. Les preuves qu’en donnaient les prédicateurs étaient si fortes que, rattachées à la vie du Sauveur, sur laquelle la catéchèse donnait aussitôt des développements succincts, elles excitaient la foi en Jésus-Christ, un amour généreux pour Jésus-Christ et produisaient la conversion. Un des plus grands ennemis du christianisme[2270] reconnaissait que l’Église n’aurait jamais pu être fondée si les apôtres n’avaient pas été convaincus de la résurrection du Christ. Il est juste de compléter cette pensée, eu disant aussi que jamais les apôtres ne seraient arrivés a cette conviction, s’ils n’avaient eu des preuves incontestables de ce prodige grandiose.
Il importait de grouper, comme nous venons de le faire, les témoignages des évangélistes et des apôtres, avant de passer aux explications que le rationalisme a essaye de donner des récits évangéliques relatifs à la résurrection du Sauveur. Mais il sera bon, avant d’aller plus loin, de bien déterminer l’idée véritable qu’on doit se faire de cette expression : la résurrection de Jésus. Nous verrons, en effet, que, de nos jours, on en a faussé le sens d’une manière essentielle, sous prétexte de rendre ce mystère plus facile à croire. La résurrection de Notre-Seigneur, c’est, tout d’abord, le retour à la vie, par la réunion avec son âme, du corps qu’il possédait lorsqu’il rendit le dernier soupir sur la croix et qui avait été enfermé dans le tombeau. C’est le même corps, mais doué de qualités nouvelles, qui font de lui un corps glorifié, désormais immortel. Tout en étant encore matériel, puisqu’on peut non seulement le voir, mais le toucher, il est spiritualisé dans une certaine mesure ; c’est pourquoi il peut se transporter en un instant d’un lieu à un autre, passer à travers les substances solides sans trouver de résistance, etc. En cela, le corps de Jésus, après sa sortie glorieuse du tombeau, différait des corps des autres ressuscités, de celui de Lazare, par exemple. Les stigmates qu’il avait conservés de ses profondes blessures montraient bien que c’était le même corps qu’auparavant ; divers détails de ses manifestations attestaient qu’il était désormais glorifié. Tel est le sens suivant lequel il est question de la résurrection de Notre-Seigneur, dans les évangiles et dans les autres écrits du Nouveau Testament. Par conséquent, nous rejetterons, lorsqu’il se présentera, le concept d’une prétendue résurrection de Jésus, qui aurait simplement consisté, en fin de compte, dans l’immortalité de son âme, avec la seule différence que celle-ci, au sortir des limbes, aurait été revêtue d’une apparence corporelle, lui permettant de se manifester au dehors. Formuler une telle idée à propos de la résurrection, c’est, en vérité, la nier en même temps qu’on semble l’accepter ; ce qui, a-t-on pu dire, constitue « un elîort étrange, et pas entièrement honnête[2271] ».
4. Nous n’avons pas manqué d’appeler l’attention de nos lecteurs sur les divergences qui existent entre les quatre récits évangéliques, au sujet des apparitions de Jésus ressuscité. Les rationalistes, non contents de les exagérer, affirment que ce sont des contradictions proprement dites, d’où ils concluent que nous ne pouvons nous fier ici à aucun des narrateurs[2272]. Ils opposent parfois aussi aux évangélistes la liste des apparitions donnée par saint Paul, pour rejeter ceux-là, sans croire à celui-ci[2273]. Déjà nous avons dit qu’on pourrait désirer une harmonie extérieure plus parfaite entre les narrations, et nous ne doutons pas qu’en entrant dans, de plus nombreux détails chronologiques et autres, les évangélistes n’eussent produit cet accord. Mais, puisque nous devons prendre les récits tels qu’ils sont, nous ferons remarquer, une fois de plus : 1° que ces différences, quoique parfois assez notables, n’atteignent jamais la substance des faits, surtout du fait principal, et qu’elles ne portent que sur des points secondaires[2274] ; 2° qu’elles proviennent précisément de la trop grande concision, du caractère incomplet des rédactions ; 3° qu’on ne saurait sans injustice les regarder comme des contradictions véritables ; en réalité, sans violence aucune, on réussit a établir, au moyen des quatre évangiles, une suite satisfaisante des faits, comme le prouvent les nombreux essais de conciliation qui ont été proposés depuis les premiers siècles du christianisme, jusqu’à notre époque[2275] ; 4° que les théologiens libéraux n’auraient pas été davantage satisfaits, si les évangélistes nous avaient laissé, sur la résurrection de Jésus, un récit uniforme, portant sur les mêmes incidents et les exposant de la même manière, car alors on les aurait accusés de s’être entendus pour donner aux faits une plus grande apparence de vérité ; 5° que ces divergences mêmes, qu’on rencontre chez tous les écrivains, anciens ou modernes, qui ont écrit l’histoire d’un même événement[2276], est une garantie de leur indépendance et de leur véracité ; il eût été si facile aux évangélistes qui publièrent en dernier lieu leurs récits, de se mettre d’accord avec leurs devanciers, s’ils l’avaient voulu ! Partir de ces différences pour nier le caractère historique des narrations, c’est donc recourir à un procédé violent et arbitraire.
5. Indépendamment de l’objection générale, tirée de la divergence fréquente des récits, les rationalistes ont proposé, depuis deux siècles environ, plusieurs théories ou hypothèses, pour saper par la base le miracle de la résurrection du Christ. Les principales sont l’hypothèse d’une fraude grossière de la part des disciples, celle d’une mort seulement apparente, celle des visions.
a. La première a été proposée par Reimarus, dans ses fameux « Fragments de Wolfenbüttel[2277] », dont le cinquième a précisément pour titre : Des récits évangéliques sur la résurrection de Jésus-Christ. L’auteur, animé d’une véritable haine contre le christianisme, va jusqu’à accuser Notre-Seigneur de menées égoïstes et révolutionnaires, destinées à restaurer en sa faveur l’ancienne royauté juive. Arrêté par les chefs de la nation, il fut condamné et mourut sur une croix. Mais ses disciples ne voulurent point passer pour battus. Cinquante-deux jours après sa mort, le jour de la Pentecôte, ils s’emparèrent de son cadavre, qui avait eu le temps dé devenir méconnaissable, et ils le cachèrent soigneusement ; puis ils prétendirent qu’il était ressuscité, monté au ciel, d’où il reviendrait un jour pour juger le monde entier. Reimarus trouva d’abord des partisans, qui prirent au sérieux ce tissu de mensonges. Mais, aujourd’hui, sa théorie de la résurrection du Christ est totalement abandonnée, laut elle falsifie ouvertement les faits, et surtout, tant elle est injurieuse à l’égard du caractère moral de Notre-Seigneur et de ses disciples, que personne ne consent à regarder comme de vils imposteurs. Divers rationalistes des plus ardents, entre autres Strauss[2278], l’ont réfutée vigoureusement. Keim la trouve à bon droit « répugnante et indigne[2279] », et il rappelle, à la suite de Strauss, que déjà le païen Celse l’avait proposée[2280].
b. D’après la seconde théorie, qui a eu aussi autrefois ses adhérents, mais dont Strauss, Keim et d’autres[2281] sont également démontré l’impossibilité et même l’absurdité, Jésus n’était pas mort véritablement lorsqu’on le détacha de la croix ; il était seulement tombé en catalepsie. La fraîcheur du tombeau et les aromates le réveillèrent peu à peu de sa torpeur ; le tremblement de terre dont parlent les évangélistes acheva de le ramener à la vie. En même temps, cette secousse sismique fit rouler la pierre qui fermait l’entrée du sépulcre. Jésus réussit à se débarrasser de ses bandelettes, se revêtit des habits que le jardinier avait laissés là, et apparut sous cette forme à Marie-Madeleine, aux disciples d’Emmatis et aux apôtres réunis dans le cénacle. Toutefois, il vivait très retiré, se trouvant encore très affaibli. À ces détails on reconnaît Paulus et ses explications naturelles des miracles[2282].
Mais d’autres avant lui avaient eu recours à cette hypothèse, qui est, comme la précédente, « un tissu d’invraisemblances matérielles et morales ». Albert Réville, auquel nous empruntons ce jugement sévère[2283], n’a pas de peine à le justifier. « Matériellement, continue-t-il, on peut ranger parmi les choses impossibles qu’un homme déjà brisé de fatigue, épuisé par les mauvais traitements[2284], cloué sur une croix pendant plusieurs heures, détaché, enseveli et abandonné dans un tombeau fermé, soit physiquement en état d’en sortir seul quelques trente-six heures après, et de faire immédiatement les voyages petits et grands que supposent les récits., L’explication tirée d’un retour naturel à la vie de Jésus, détaché avant que la mort eût fait son œuvre, est précisément la seule à laquelle les adversaires aussi bien que les amis n’aient pas même songé… Enfin, quand on a étudié d’un peu prés le caractère de Jésus, quand on a pu apprécier sa droiture, sa candeur, son courage…, est-il un instant permis de se représenter Jésus laissant ses disciples croire qu’il est ressuscité, quand lui-même sait qu’il n’en est rien… ?[2285] » Et puis, que serait-il devenu ? où se serait-il caché ? où serait-il mort ? Autres impossibilités, qui s’ajoutent à celles qui viennent d’être décrites.
c. Actuellement, la critique libérale a presque entièrement cessé de demander à des faits extérieurs l’explication que ceux-ci sont absolument incapables de fournir, touchant la résurrection du Sauveur. Elle s’est tournée du côté de la psychologie — nous allons voir par quels procédés abusifs et avec quel insuccès —, afin d’essayer d’y trouver un appui pour ses négations. D’après la théorie la plus en vogue, développée de différentes manières, ce sont les visions des apôtres, des disciples, des saintes femmes, qui auraient créé totalement le fait de la résurrection de Jésus[2286]. Strauss, Renan, Holstcn, J. Weiss, Arnold Meyer, Albert Réville, etc., ont été les principaux propagateurs de cette thèse, à laquelle ils consacrent de longues descriptions psychologiques, pour tâcher de la rendre présentable[2287]. Il suffira d’en donner ici la substance.
L’imagination des disciples de Jésus avait été ébranlée par toutes les émotions qu’ils avaient subies depuis le soir de son arrestation. Mais il avait produit sur leurs cœurs simples, chauds et dévoués, une impression ineffaçable. Abattus d’abord par sa mort et par l’échec apparent de son œuvre, ils sentirent renaître peu à peu les sentiments exaltés qu’ils avaient ressentis pour lui. Leur confiance se remit à vivre, au souvenir de sa sainteté, de ses miracles, de ses promesses, de sa personnalité si puissante. Ils lisaient les Écritures en pensant à lui, et ils lui en appliquaient tous les passages qui semblaient se rapporter à lui, envisagé comme le Messie. Ils arrivèrent ainsi il la conviction qu’il était parvenu à la gloire suprême ; à une véritable apothéose, en passant par la souffrance, « Il n’est pas possible qu’il soit mort à tout jamais, il doit vivre », tel fut le résultat de leurs méditations. Leur foi et leur affection franchissant rapidement un nouveau degré et transformant leur désir en réalité, ils s’écrièrent tout à coup : « Il vit 1 » La surexcitation mentale grandissant encore à cette pensée, et le souvenir du tombeau vide aidant, un « état visionnaire » s’empara d’eux, et ils s’imaginèrent tour à tour qu’ils l’avaient vu en réalité.
C’est à cela que l’on ramène la résurrection de Jésus, étudiée d’après les principes rationalistes. Nous ne consacrerons pas de longues pages à sa réfutation. Nous nous bornerons à relever les incompatibilités, de tout genre que présente une pareille théorie, certainement plus difficile à accepter que les récits de l’évangile, étudiés sans arrière-pensée. 1° Incompatibilité avec l’état d’âme des apôtres et des autres disciples, qui avaient cessé d’espérer la résurrection proprement dite de leur Maître, et qu’il fui si difficile de convaincre de son retour à la vie. Ainsi qu’il a été indiqué plus haut, ils paraissent s’être simplement attendus à ce qu’il revînt bientôt, sous une forme glorieuse, pour établir le royaume de Dieu sur la terre. Les saintes femmes en particulier, auxquelles les néo-critiques prêtent le rôle principal dans les prétendues visions, croyaient si peu à la résurrection du corps sacré, qu’elles voulaient l’embaumer une seconde fois, pour le garantir le plus longtemps possible de la corruption. 2° Incompatibilité avec le caractère naturel et limpide des récits, qui établissent eux-mêmes une distinction très nette entre la fantasmagorie et la réalité. « Troublés et épouvantés, raconte saint Luc[2288], ils croyaient voir un esprit. Et Jésus leur dit : … Pourquoi de telles pensées s’élèvent-elles dans vos cœurs ? Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ; touchez et voyez : un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai ». Ainsi donc, le Sauveur ressuscité ne donne pas seulement à ses amis des preuves visibles de sa résurrection, mais des preuves palpables, se faisant toucher par eux, allant même jusqu’à manger sous leurs yeux. 3° Incompatibilité avec le petit nombre des apparitions. Si les disciples avaient été des visionnaires, ils n’en auraient pas eu seulement une dizaine, mais cent et davantage. 4° Incompatibilité avec la brusque cessation de ces mêmes phénomènes. S’ils ont été provoqués, pendant quarante jours, par une exaltation psychologique, comment se fait-il qu’ils aient tout à coup pris lin après l’ascension de Jésus ? Les néo-critiques ont compris cette difficulté ; aussi affirment-ils, mais -arbitrairement, qu’elles se prolongèrent pendant toute une année et même davantage encore[2289]. 5° Incompatibilité avec le bon sens humain en général, et en particulier avec celui des apôtres, tels que nous les connaissons par les récits sacrés. Ils étaient dévoués à leur Maître, de toute leur âme ; mais nullement enthousiastes par nature, l’histoire de la passion ne le prouve que trop. Et dans quel état de dépression les avait laissés la mort de Jésus ! Or, cet état est loin de prédisposer aux visions. Les rationalistes disent que les apôtres et les autres disciples n’étaient point des philosophes, des psychologues, qu’ils ont fort bien pu, en toute bonne foi, prendre leurs visions subjectives pour des apparitions réelles. Non, vraiment, cela était impossible dans les conditions exposées par les évangélistes. Est-il donc besoin d’avoir fait des études psychologiques, pour savoir si l’on a devant soi un être en chair et en os, ou seulement un fantôme ? 6° Incompatibilité avec le grand nombre des témoins. À côté des apparitions individuelles du divin ressuscité — à Madeleine, à Simon-Pierre, etc. — d’autres, plus nombreuses, eurent lieu en faveur de plusieurs personnes à la fois, — devant tous les apôtres réunis au cénacle, devant les saintes femmes, en présence de plus de cinq cents disciples, etc. Comment supposer raisonnablement que tout ce monde était en même temps sous l’influence de l’hallucination ? 7° Incompatibilité, enfin, avec la foi inébranlable de l’Église chrétienne au dogme de la résurrection de son divin Fondateur. Selon la remarque très juste d’un rationaliste attitré[2290], « le recours à une illusion visionnaire est impossible en face de l’universalité et de la fermeté des convictions au sein de l’Église ».
Nous pourrions ajouter avec Keim[2291], qu’un certain temps était nécessaire pour qu’il fût possible aux amis de Jésus de passer, de l’état de profonde tristesse et de découragement dans lequel les avait plongés sa mort, à l’état d’exaltation que présupposeraient des visions. En effet, divers critiques réclament plusieurs aimées pour cela. Or, d’après les évangélistes, les apparitions du Sauveur ressuscité commencèrent le troisième jour après sa mort. On peut faire valoir aussi, contre la théorie rationaliste, que ces manifestations, bien loin de surexciter ceux qui en étaient les témoins, les calmaient au contraire, et les portaient à se dévouer généreusement, sans réserve, à l’œuvre de leur Maître. Tel n’est pas habituellement le résultat des fausses visions.
Le Dr Keim, qui proteste contre cette théorie tout aussi bien que contre les deux autres[2292], l’a modifiée d’une certaine manière, pensant rendre plus acceptables les récits évangéliques. D’après lui, il n’y a pas eu pour Jésus de résurrection dans le sens strict. Il s’est seulement produit, par une permission spéciale de Dieu, ou même d’une manière directe, en vertu d’une puissance propre à l’esprit glorifié de Jésus et de ses privilèges particuliers, une série de phénomènes qui, tout en étant réels, n’avaient rien de matériel, de corporel. En plusieurs circonstances, son âme se manifesta à ses disciples, en produisant des effets semblables à ceux qui auraient résulté d’une apparition extérieure et sensible. Il aurait envoyé de la sorte, suivant l’expression de Keim, comme des « télégrammes du ciel[2293] », aux apôtres et à leurs compagnons, pour les réconforter, en leur prouvant qu’il ne les abandonnait pas, mais qu’il demeurait avec eux pour continuer son œuvre par leur intermédiaire.
Étrange système, que nous avons déjà condamné, en rappelant ce qu’il faut entendre par le mot « résurrection ». Quelques théologiens protestants, en Angleterre surtout, l’ont adopté quand même, pour diminuer le plus possible le prodige de la résurrection du Christ et y croire plus facilement. Mais les rationalistes plus avancés le rejettent, parce qu’il ne supprime pas assez le surnaturel. Les croyants ne le rejettent pas moins. Il n’a aucune base sérieuse. De plus, il suppose qu’avec la connivence de Dieu et de Jésus, la foi chrétienne reposerait, en somme, sur une illusion, puisque le Christ ne serait pas vraiment ressuscité.
Il est inutile de faire remarquer, une fois de plus, que ces diverses théories sont en contradiction perpétuelle avec les récits des évangiles. Ces récits n’inquiètent guère les rationalistes, qui ne se proposent pas d’autre but que de démontrer leur fausseté. Le lecteur jugera. Un examen sincère lui indiquera promptement de quel côté se trouve la vérité historique.
Un mot encore, au sujet du tombeau de Jésus, qui fut trouvé vide, de grand matin, le troisième jour après le crucifiement. Ce sépulcre vide n’est pas sans créer quelque embarras aux néo-critiques. Ce n’est pas, évidemment, qu’il soit suffisant, it lui seul, pour démontrer que Jésus est ressuscité. Mais il permet de formuler le dilemme suivant : Le sépulcre était vide, ou bien parce que Dieu avait ranimé, par le plus éclatant des prodiges, le corps de son Christ, ou bien parce que ce corps avait été enlevé d’une manière frauduleuse. Les rationalistes se déclarent d’emblée pour la seconde alternative ; mais il leur incombe d’en fournir les preuves. Ils s’efforcent de le faire, en recourant il toutes les hypothèses possibles : l’enlèvement du corps par les disciples, comme les hiérarques juifs l’affirmaient dès le début[2294] ; ou par Joseph d’Arimathie, qui ne tenait pas, dit-on, à conserver longtemps dans son sépulcre le cadavre d’un crucifié ; ou par les Juifs eux-mêmes[2295]. Non, Wellhausen à raison de s’en faire garant[2296], « il est certain que… le corps de Jésus avait disparu du tombeau, et il est impossible d’expliquer ce fait d’une manière naturelle ». Dès le premier jour, en effet, amis et ennemis furent d’accord pour attester que le tombeau avait été trouvé vide. Que reste-t-il donc ? Dira-t-on que le corps du Sauveur aura été simplement jeté dans le « charnier » réservé aux suppliciés, ou dans « la fosse commune ? » M. Loisy[2297] et d’autres encore ne reculent pas devant cette assertion ignominieuse, en dépit du langage si clair des évangiles et de la tradition. Mais, en ce qui concerne la résurrection du Christ plus que partout ailleurs, les narrations évangéliques ne sont, pour les rationalistes, que des produits de la « réflexion chrétienne », qui a arrangé, embelli, souvent inventé les faits, de sorte qu’elles ne méritent, non seulement aucune créance, mais la contradiction et la protestation[2298]. Nous leur répondrons avec un éminent commentateur anglais[2299] que, pour nier ici la véracité des récits évangéliques, il faut être armé d’un scepticisme obstiné, qui a pris naissance dans des théories a priori, souverainement injustes.
Concluons donc avec saint Augustin : Resurrexil Christus, absoluta res est[2300].
[2255] I Cor., xv, 14-19.
[2256] Ce serait là un miracle tout à fait prodigieux, et la raison « moderne se sent incapable d’en admettre la réalité… L’idée de la résurrection d’un corps réellement mort n’a pu être adoptée que dans un temps et par des hommes à qui manquaient les notions physiologiques acquises depuis ». A. Réville, Jisus de Nazareth, t. II, p. 453-454.
[2257] Luc., xxiv, 34.
[2258] , Die Schriften des Neuen Testament, p. 372.
[2259] E. Nestle, Novi Testament ! gruci supplementum, 1896, p. 70-71 ; Preuschen, Antilegomena, p. 116-117 ; Hennecke, Néufesfanunf liehe Apokryphen, p. 31.
[2260] Epithète bien méritée. Elle est du Dr J. Weiss, dont nous avons cité la plainte.
[2261] Ps., xiv (hébr., xvi), 9-10.
[2262] Act., ii, 29-33.
[2263] I Cor., xv, 3-9.
[2264] Probablement en l’année 34 ou 35.
[2265] Elle est peut-être même plus ancienne.
[2266] Le nom araméen de Pierre.
[2267] Saint Jacques le Mineur, cousin de Jésus-Christ.
[2268] Pour une explication plus détaillée, nous renvoyons aux commentaires des épîtres aux Corinthiens.
[2269] Cf. Act., xvii, 32.
[2270] Strauss.
[2271] W. Robertson Nicoll, The Church’s one Foundation, 3e éd., 1901, p. 133.
[2272] La question est longuement traitée par , Die Auferstehung Christi, 1905, p. 85-105, dans le sens rationaliste.
[2273] , Jésus de Nazareth, t. II, p. 449-450 : « Dans l’énumération de Paul, il n’y a de place ni- pour l’apparition aux femmes près du tombeau, ni pour celle qui eut pour théâtre la montagne de Galilée, ni, si on examine bien le texte, pour celle d’Emmaüs… Les récits… souffrent d’une bien grande incohérence ».
[2274] On a pu dire d’elles en toute vérité qu’ « elles n’ont pas ébranlé, une heure durant, la toi de la chrétienté ». Farrar, The Life of Christ, 23e éd., t. II, p. 432.
[2275] Voir , De consensu Evangelistarum, iii, 61-85 ; , Synopsis evangelica, p. xlix-lii ; les Vies de Jésus composées par des auteurs qui ne sont pas sous l’influence d’idées préconçues ; , Les récits évangéliques de la résurrection du Christ ; conciliation des textes (dans la collection Science et foi, t. VI).
[2276] « Lorsque Tite-Live, et Polybe, et Denys, et Tacite, racontent le même événement, par exemple, la même bataille, le siège d’une même ville, chacun avec des circonstances si différentes, que les détails donnés par l’un manifestent la fausseté des détails de l’autre, a-t-on jamais, pour ce motif, nié la réalité de l’événement qui fait l’objet de leurs récits ?… Or, si nous traitons simplement et loyalement Tite-Live, et Denys, et Polybe, et Tacite, sans mettre chacune de leurs syllabes à la torture, pourquoi ne traitons-nous pas de la même manière Matthieu, Marc, Luc et Jean ? » Le rationaliste Lessing, cité par Ihmels, Die Auferstehung Jesu Christi, p. 10. Et il y a cette différence, en faveur des évangélistes, que les récits de l’un ne trahissent nulle part la fausseté du récit de l’autre.
[2277] Voir , Les étapes du rationalisme…, p. 9-19).
[2278] , Leben Jesu, 1836, t. II, p. 653-655.
[2279] Jesus oon Na : ara, t. III, p. 571.
[2280] , Contra Celsum, ii, 55.
[2281] , Leben Jesu, t. II, p. 651 ; , Geschichte Jesu von Nazara, t. III, p. 573-576.
[2282] , Les étapes du rationalisme…, p. 34-44.
[2283] , Jésus de Nazareth, t. II, p. 455.
[2284] Nous avons vu qu’à elle seule, la flagellation était capable de le faire mourir.
[2285] Op. cit., p. 455-456.
[2286] Ici encore, Celse a élé le précurseur du rationalisme. Cf. , Contra Celsum, ii, 55.
[2287] En particulier , Jésus de Nazareth, t. II, p. 463-473 ; , Die Auferstehung Christi, p. 272-315.
[2288] Luc., xxiv, 38-39.
[2289] Un exemple de ces exagérations du rationalisme. « Les visions (période de fièvre intense) se multipliaient sans cesse… En quelques jours, un cycle entier de récits se répandit… Ces grands rêves. mélancoliques remplissaient les jours et les mois. Près d’un an s’écoula ». Renan, Les apolvcs, 1866, p. 25, 26, 34, 36.
[2290] , Histoire évangélique…, p. 701.
[2291] , Geschichte Jesu von Nazara, t. III, p. 597-598.
[2292] op. cit., p. 602-606.
[2293] op. cit., p. 605.
[2294] Matth., xxviii, 11-15.
[2295] C’est le sentiment d’Albert Réville, Jésus de Nasareth, t. II, p. 463-478.
[2296] Das Eocmgelium Malthäi, p. 150.
[2297] , Les évangiles synoptiques, t. I, p. 213.
[2298] Comme le Dr Brandt à propos de la passion de Notre-Seigneur, M. Arnold Meyer rejette un à un, dans l’ouvrage déjà cité, , Die Auferstehung Christi, à peu près tous les détails évangéliques de la résurrection de Jésus. fait de même dans Les évangiles synoptiques et ailleurs. Voir , Les théories de A. Loisy, exposé et critique, p. 209-219. On trouvera de bonnes réfutations de ces divers systèmes rationalistes dans les ouvrages suivants : , The appearances of our Lord after his Passion, 1907 ; , The resurrection of Jesus, Londres, 1908 ; , Die Auferstehung Jesu Christi, 1906, 3e éd. en 1913 ; , Die Auferstehung Jesu, 2e éd., 1908 (dans la série Biblische Zeit- und Streitfragen) ; , Die Auferstehung Jesu nach den Berichten des N. T., 3e éd., 1910 (dans les Biblische Zciijragen) ; , La résurrection du Christ devant la science contemporaine, 3e éd. (dans la collection Science et Foi) ; , La résurrection de Jésus, 1910, et Les évangiles synoptiques, 1911, p. 333-362.
[2299] II. B. Swete, op. cit.
[2300] , Tractatus ci in Joan., vers la fin.