Il nous a semblé qu’il ne serait pas inutile de placer ici sous les yeux de nos lecteurs un tableau d’ensemble, résumant la pensée de la théologie libérale contemporaine sur la passion du Sauveur. Nous avions pris des notes en ce sens dans les écrits de plusieurs des néo-critiques les plus en vue, tels que H. J. Holtzmann, J. Weiss, Heitmüller, O. Holtzmann en Allemagne, A. Réville et Loisy en France. Mais l’un des membres de cette même école ayant composé un ouvrage spécial, dans lequel il passe en revue les récits évangéliques de la Passion, pour étudier jusqu’à quel point ils méritent d’être regardés comme historiques, il sera plus simple, et plus rapide aussi, de le prendre pour guide principal. À l’occasion, nous pourrons citer, à côté de son opinion, celle de quelques-uns de ses collègues, plus ou moins avancés que lui.
L’auteur en question est M. W. Brandt, né à Amsterdam en 1855, et professeur d’histoire des religions à l’université de cette même ville depuis 1903. Son livre, écrit en allemand, est intitulé : L’histoire évangélique et l’origine du christianisme, d’après l’étude critique des documents relatifs à la passion et à la résurrection de Jésus[2244]. Ses principes et sa méthode sont ceux de Strauss. L’ouvrage, qui a près de 600 pages, est divisé en quatre parties, dont la première est consacrée à l’arrestation et à la condamnation de Jésus, la seconde à son crucifiement et à sa mort, la troisième, à sa sépulture et à sa résurrection. La quatrième tire des conclusions relatives à la vie entière de Notre-Seigneur, telle qu’elle est racontée dans les évangiles. Nous ne nous occuperons que des trois premières. Le livre entier affecte une marche scientifique, qui est parfois très réelle ; par exemple, en ce qui concerne en général le supplice du crucifiement. Nous glisserons nécessairement sur la discussion, qui a lieu tout à fait dans l’esprit rationaliste ; nous n’en citerons que les résultats principaux.
I. « Arrêté et condamné » (p. 3-164) : M. Brandt regarde ces deux faits comme historiques au fond ; mais il rejette un grand nombre des détails qui s’y rattachent. S’il est possible qu’un des disciples de Jésus ait essayé de le défendre au moment où on l’arrêtait, « il est invraisemblable » que Simon-Pierre ait lui-même frappé Malchus d’un coup de glaive. Le quatrième évangile est seul à nommer ici l’apôtre. La guérison de l’oreille de Malchus est « un trait édifiant…, mais qui peut le croire ? » La petite allocution que le Sauveur, d’après les synoptiques[2245], aurait adressée aux émissaires du sanhédrin venus pour l’arrêter, n’est pas adaptée à la situation ; il faut la supprimer. Le même sort est réservé à l’avertissement donné à saint Pierre au sujet de son ardeur imprudente[2246] : toutes ces paroles « ne sont rien moins que vraisemblables ». Elles n’occupent que quelques lignes ; mais M. Brandt les trouve trop « développées pour la circonstance ».
Judas a réellement trahi son Maître ; mais plusieurs des traits rattachés à sa trahison par les évangélistes ont été « combinés d’après des motifs empruntés à l’Ancien Testament », entre autres ce qui concerne les trente deniers et la mort ignominieuse du traître. Les apôtres n’ont pas réellement pris la fuite par suite d’une panique ; se voyant incapables de sauver Jésus, ils se sont simplement retirés, personne d’ailleurs ne songeant à leur faire de mal. C’est encore un oracle de l’Ancien Testament[2247], qui a donné naissance à cette, fausse interprétation de leur conduite. L’épisode du jeune homme qui échappe aux valets du sanhédrin, en laissant entre leurs mains la pièce d’étoffe qui le couvrait, est authentique. Le reniement de Pierre, l’est aussi d’une manière générale ; mais on a singulièrement amplifié le fait. Les lanternes et les torches dont parle le quatrième évangile à propos de l’arrestation de Jésus doivent être mises « au compte de l’imagination qui enlumine ».
M. Brandt fait cette grave réflexion au sujet du procès ecclésiastique de Notre-Seigneur : « On doit se demander, en premier lieu, si l’on peut regarder comme vraisemblable qu’un procès formel ait été engagé contre Jésus. Nous avons dans l’apôtre Paul un témoin contre l’existence de ce procès ». Comment cela ? où est ce témoignage de Paul ? Nulle part et partout ; c’est le testimonium silentii, l’apôtre ne signalant nulle part ce procès dans ses épîtres, et un tel silence étant pour notre auteur « une forte preuve contre l’assertion d’après laquelle les autorités juives auraient cité formellement Jésus en jugement ». Au reste, ce procès serait déjà « invraisemblable en lui-même » ; on aurait manqué de temps pour le faire. C’est un « tableau d’imagination » qui n’a rien d’historique ». Jésus n’a point comparu devant le grand Conseil juif, et n’a pas été condamné par lui d’une manière formelle ».
La scène d’outrages qui, d’après les trois synoptiques[2248], avait suivi la condamnation, a été empruntée au chapitre liiie d’Isaïe ; « l’imagination n’a pas eu besoin de grands efforts » pour composer cet épisode. Le regard pénétrant que saint Luc dit avoir été jeté par Jésus sur Pierre[2249] n’est aussi qu’une touchante invention. Le Sauveur aura-t-il eu quelque disciple parmi les membres du sanhédrin ? Nicodème est un personnage fictif, et, malgré l’affirmation de saint Marc, Joseph d’Arimathie n’appartenait pas à la haute Assemblée.
Que dire du procès civil, présidé par Pilate ? Jésus a certainement comparu devant le gouverneur romain. « Mais ici s’ouvre une lacune dans l’histoire de la passion. Aucun témoin oculaire ou auriculaire n’a pu se mettre à la disposition de la chrétienté (primitive), jusqu’à l’heure du crucifiement qui eut lieu en public sur le Golgotha ». Telle est du moins l’assertion de M. Brandt et de plusieurs de ses collègues. D’où il suit qu’il aura été impossible de savoir ce qui s’était passé au prétoire. Par conséquent, « l’imagination » s’est donné libre carrière, pour décrire comment Jésus était venu de la « maison » où il avait été conduit après son arrestation, jusqu’à celle du procurateur, plus libre carrière encore pour savoir ce qui avait eu lieu chez Pilate. On avait du moins un point de repère dans le titre de la croix, qui portait que Jésus subissait la peine de mort en tant que « roi des Juifs ». On a « brodé » là-dessus autant qu’on a voulu, à l’aide des oracles de l’Ancien Testament, qui avaient attiré de bonne heure l’attention des premiers chrétiens. C’est ainsi qu’on a pu s’imaginer son silence, ses quelques réponses, son attitude entière devant Pilate.
Quelques détails sur les incidents de ce procès, le seul qui ait vraiment eu lieu. L’épisode de la femme de Pilate « se caractérise suffisamment lui-même par son caractère légendaire ». L’incident relatif à Barabbas « se manifeste (aussi) comme tout à fait invraisemblable », tel que nous le lisons dans les évangiles. Comment croire « qu’un procurateur romain sera venu à Jérusalem, où il avait à sa disposition au moins une cohorte, casernée comme garnison perpétuelle dans la tour Antonia, pour se faire, dicter des lois par la populace de la ville ? » D’autre part, aucun texte de l’Ancien Testament n’a servi de base à ce trait ; ce qui est un argument favorable. Et surtout, « la figure de Barabbas est trop concrète pour avoir été tirée du néant ». Ce bandit a donc existé, et a été gracié à la demande du peuple ; mais le rapprochement établi entre Jésus et lui est une invention chrétienne. La scène du couronnement d’épines est bien « dans le caractère de la soldatesque romaine ». Raison de plus pour qu’elle ait été imaginée après coup. Elle contient d’ailleurs des traits « invraisemblables. Comment, par exemple, un des soldats aurait-il possédé un manteau de pourpre, qu’il n’aurait pas craint de laisser maculer de sang et de crachats[2250] ? D’ailleurs, pour les chrétiens, il était certain, d’après l’Ancien Testament, que le Messie devait être saturé d’opprobres. D’où il suit, que l’épisode n’a rien d’historique.
Que devons-nous penser de la comparution de Jésus devant le tétrarque Hérode ? Notre auteur nous rappelle ici que, « de toutes les scènes dans lesquelles le Patient a paru devant les chefs de son peuple… ou devant Pilate, et entre les mains des soldats romains, nous n’en avons pas trouvé une seule qu’il fût possible de ramener à une information fournie par des témoins ». En appliquant cette fausse prémisse à l’incident dont saint Luc place le théâtre au palais d’Hérode, M. Brandt conclut naturellement que ce trait n’a aucun fondement historique. De ce qu’on vient de nous rappeler au sujet de l’absence de témoins, il résulte aussi que tout ce que saint Jean raconte du procès de Jésus devant Pilate est « de la fiction », « du roman », le tout appuyé sur quelques détails (fictifs aussi) empruntés aux synoptiques : ce qui n’empêche pas M. Brandt de reconnaître quelques qualités à l’auteur dû quatrième évangile. Il concède qu’il « manifeste une vraie puissance poétique », que c’était « un chrétien, un penseur fort bien doué, profondément religieux », mais qui n’a pas le sens de la critique historique. Il dit aussi leurs vérités à divers auteurs juifs contemporains, qui ont affirmé que les autorités juives n’auraient pris aucune part à la mort de Jésus. Il se sent « contraint, comme historien, … de reconnaître que les chefs du peuple juif se sont emparés de la personne de Jésus et l’ont livré aux Romains ; ce qui signifie : l’ont fait condamner à mort ».
II. « Crucifié et mort » (p. 165-304). — L’étude de M. Brandt, comme d’ailleurs celle de tous les théologiens protestants libéraux, est tellement désastreuse pour les récits évangéliques de la passion du Sauveur, qu’on est heureusement surpris lorsqu’elle laisse subsister quelque détail isolé. C’est le cas pour l’épisode de Simon le Cyrénéen : il est certain qu’il « a été contraint de porter la croix à la place de Jésus ». En revanche, les femmes de Jérusalem qui auraient témoigné au divin Cruciarius une sympathie si touchante et si courageuse « n’ont pas existé ». La preuve, c’est que, pour leur parler, Jésus aurait dû s’arrêter et tout le cortège avec lui ; or, aucune mention n’est faite de cet arrêt par les évangélistes. Le vin parfumé à la myrrhe est historique. Il est exact de dire que tout au moins les mains du Sauveur ont été attachées à la croix avec des clous, et que ses vêtements sont devenus le lot des soldats ; ce qui est raconté au sujet de la sainte tunique est légendaire. C’est à neuf ou dix heures du matin que Jésus aura été crucifié : M. Brandt admet donc de préférence l’indication chronologique de saint Marc sur ce point. L’inscription attachée à la croix ne contenait que les deux mots latins Rex Judaeorum et leur équivalent araméen. « Il n’est sans doute pas historique » qu’elle ait été composée en trois langues : ce détail est d’invention plus tardive. Le recours du sanhédrin à Pilate pour obtenir de lui une modification du titulus, est « un récit imaginaire : » comment les chrétiens auraient-ils pu savoir ce qui s’était passé entre les hiérarques et le procurateur ?
Nous regardons à bon droit comme un précieux trésor les sept paroles de Jésus en croix. La critique rationaliste en supprime habituellement six, ne laissant subsister que la prière d’angoisse Eli, Eli, lamma sabachtani. Elle leur plaît parce qu’ils en tirent — du moins c’est le cas de beaucoup d’entre eux — la conclusion que Jésus est mort en désespéré. Cependant M. Brandt renonce à elle aussi bien qu’aux autres : il n’admet que le grand cri poussé par Jésus au moment d’expirer. Les sept paroles sont donc imaginaires, ou empruntées à l’Ancien Testament. Ce sont les chrétiens qui ont inventé les outrages dont le Christ aurait été l’objet sur la croix, comme aussi, le bon larron, et même le mauvais, car il est probable que Jésus n’a pas été crucifié entre deux brigands ; on a ajouté ce trait pour lui faire réaliser le texte d’Isaïe : « Il a été rangé parmi les malfaiteurs ». Peut-être quelques Galiléennes dévouées se tenaient-elles à quelque distance de la croix pendant l’agonie du Sauveur ; mais ni sa Mère ni le disciple bien-aimé n’étaient là. La scène racontée par l’auteur du quatrième évangile est un tableau d’imagination. Les autres évangélistes auraient signalé la présence de Marie, si elle avait été là. L’éponge imbibée de posca, qu’on aurait portée jusqu’aux lèvres de Jésus peu d’instants avant sa mort n’a rien d’historique non plus ; personne n’a pu constater le fait, qui est du reste un emprunt au Ps. xxi.
Nous ne devinons que trop, d’après ce qui précède, le sort réservé aux prodiges qui accompagnèrent le crucifiement ou la mort du Sauveur. Les ténèbres d’abord : on avait dit que le soleil s’était obscurci à la mort de César ; les chrétiens appliquèrent ce trait à la mort du Christ, et il pénétra dans les évangiles. Le voile du temple déchiré de haut en bas, c’est « de la fiction symbolique ». À plus forte raison les tombeaux ouverts et rendant leurs morts sont-ils de la pure légende. Le centurion qui avait présidé au crucifiement a pu être impressionné par tout ce qu’il avait vu ; mais saint Luc a exagéré, en attribuant des sentiments analogues aux autres soldats et au reste de l’assistance. Le coup de lance dont aurait été percé le côté de Jésus est une pure fiction, basée sur la prophétie de Zacharie (Zach., xii, 10). Les affirmations réitérées du narrateur sur ce point « excitent la méfiance ».
III. « Enseveli et ressuscité ». — Nous n’avons à nous occuper actuellement que de la sépulture de Jésus. M. Brandt ne croit pas, malgré les récits évangéliques, que le corps du Sauveur ait été détaché de la croix et enseveli dès le premier jour. Tout ce qu’on peut savoir, c’est que la sépulture a eu lieu « grâce à la sollicitude d’un certain Joseph d’Arimathie », qui est réellement « historique », et son acte aussi, à condition toutefois de dépouiller ces données de tout leur accompagnement légendaire. Notre auteur cite deux preuves favorables à la sépulture entendue dans ce sens. La première est positive : elle consiste dans le témoignage de saint Paul, qui a écrit, mais sine adjuncto, que Jésus « a été enseveli[2251] ». Ce témoignage est excellent sans doute ; mais nous ne voyons pas en quoi il pourrait affaiblir celui des évangélistes qui racontent les détails de la sépulture, la seconde preuve est négative : le fait n’est rattaché à aucun oracle de l’Ancien Testament. Joseph d’Arimathie n’était pas un disciple du Sauveur ; après avoir accompli « sans bruit » son œuvre de dévouement, il ne s’est plus laissé voir dans Jérusalem, de sorte que personne n’a connu, dans l’Église primitive, le lieu de la sépulture.
Tels sont, dans leurs grandes lignes, les « résultats » de l’analyse scrutatrice à laquelle M. Brandt a soumis les récits évangéliques de la passion de Notre-Seigneur. En somme, il n’attribue un caractère historique qu’aux faits suivants : la trahison par un des disciples intimes du Sauveur ; le reniement de Simon-Pierre ; la sentence de mort prononcée sous la responsabilité commune des autorités juives et de Pilate ; l’aide prêtée à Jésus par Simon le Cyrénéen pour porter la croix ; le crucifiement au lieu nommé Golgotha ; la cause de la condamnation indiquée par l’inscription « Roi des Juifs » ; la mort précédée d’un grand cri ; la sépulture presque secrète. Quant aux motifs qui ont décidé M. Brandt à faire toutes ces éliminations, ils consistent surtout dans l’influence des prophéties de l’Ancien Testament, et dans le manque (prétendu) de témoins des événements. Mais ne serait-il pas plus juste de dire qu’ils se ramènent, — nous l’avons répété souvent, —-à la négation obstinée du surnaturel, et, comme moyen de justifier cette négation, à la critique la plus arbitraire, qui élimine à son gré tout ce qui est contraire à ses idées préconçues, pour ne conserver, nous venons de constater en quelles proportions ridicules, que ce qui n’est pas absolument contraire à ses vues. Plusieurs théologiens libéraux vont moins loin que M. Brandt, d’autres sont encore plus avancés ; mais leur méthode à tous est la même : ce qui signifie qu’elle est aussi fausse, aussi subjective et arbitraire. Il suffit presque de l’exposer en détail, comme nous venons de le faire, pour la réfuter. Les descritions si dignes de foi, constamment en harmonie avec tout ce que nous savons par ailleurs, au sujet des principaux acteurs de la grande tragédie, et aussi au sujet des lois et coutumes juives ou romaines, qui nous ont été laissées par les évangélistes, n’ont rien à craindre de pareilles attaques. Les néo-critiques voudraient que les quatre narrateurs eussent tous racontés tous les faits et de la même manière. Ils opposent le silence de celui-ci aux détails donnés par celui-là, comme si deux écrivains qui exposent le récit d’une même série d’événements indépendamment l’un de l’autre, étaient strictement obligés de dire les mêmes choses. Une pareille prétention n’est pas sérieuse. Les attaques des adversaires n’auraient-elles pas eu quelque fondement, si les quatre narrateurs avaient toujours été d’accord jusque dans les plus petits détails ?
Nous avons traité sommairement, dans la première partie de cet ouvrage, l’objection tirée de l’influence prétendue que les oracles de l’Ancien Testament aurait exercée sur la composition des évangiles. M. Brandt n’a pas été le seul à essayer d’en tirer parti contre le caractère historique de maint épisode de la Passion, car tous les néo-critiques la répètent les uns à la suite des autres. L’un d’eux a même composé, non sans une certaine habileté, un travail spécial sur ce point, et il convient que nous en disions ici quelques mots. L’auteur est M. le professeur Feigel, et l’ouvrage a pour titre : « L’influence de la preuve tirée des prophéties et d’autres motifs sur l’histoire de la Passion[2252] ». D’après sa théorie, comme la croix du Christ était, suivant le mot énergique de saint Paul[2253] « scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils », les premiers prédicateurs chrétiens se seraient efforcés de la représenter, au contraire, comme une gloire pour le Sauveur. Et quelle gloire, en effet si en mourant sur une croix, il accomplissait les desseins éternels de Dieu, clairement annoncés par les anciens prophètes d’Israël, et s’il sauvait ainsi l’humanité ! On chercha donc des textes dans les écrits de l’Ancien Testament, et il fut facile d’y trouver, spécialement au Psaume xxic et au chapitre liii ème du livre d’Isaïe, qu’on présenta comme un programme de la passion du Messie, divers détails qui semblaient s’appliquer directement au Christus patiens. On alla plus loin : ainsi que nous l’a dit M. Brandt, on créa, plus ou moins inconsciemment, à l’aide d’autres textes empruntés à l’Ancien Testament, des épisodes entiers, qui, après avoir circulé de bouche en bouche, finirent par passer dans les évangiles et à être regardés comme historiques.
L’invention, la fiction existe, cela est certain, mais du côté des néo-critiques, nullement de la part des chrétiens et des évangélistes. Le rationalisme, malgré ses tentatives multipliées, n’a pas réussi et ne réussira jamais à démontrer qu’un seul trait de la passion de Notre-Seigneur doive son origine à une opération de ce genre, volontaire ou involontaire ; c’est-à-dire à la transformation d’un texte en un fait concret. Les premiers chrétiens étaient des hommes simples et droits, qui ne se seraient jamais permis d’agir ainsi ; l’honnêteté des évangélistes n’y aurait pas moins répugné. Les critiques rationalistes semblent supposer que l’histoire de la Passion, telle que nous la lisons dans les évangiles, n’est qu’un tissu de prophéties, rapprochées des faits d’une manière plus ou moins maladroite. Nous les avons comptées : les évangiles en citent huit, en termes formels, pas davantage[2254]. Les néo-critiques en mentionnent beaucoup d’autres, il est vrai ; mais ce sont eux qui les insèrent dans les récits, afin de pouvoir affirmer que ceux-ci doivent leur origine à celles-là. On voit par là le cas qu’il faut faire de leurs assertions, soit générales, soit particulières. Ajoutons que la passion du Messie a été véritablement prédite par les prophéties de l’Ancien Testament, et que Jésus les a strictement accomplies. L’élément prophétique existe donc relativement à la passion, comme à l’égard des autres parties de la vie de Notre-Seigneur ; mais, bien loin de nuire au caractère historique des faits, il contribue puissamment, au contraire, à l’établir et à le renforcer.
[2244] Die evangelische Geschichte und der Ursprung des Christentums auf Grund einer Kritik der Berichte über das Leiden und die Auferstehung Jesu, Leipzig, 1893.
[2245] Matth., xxvi, 55-56 ; Marc., xiv, 48-49 ; Luc., xxii, 52-53.
[2246] Matth., xxvi, 52-54 ; Joan., xviii, 11.
[2247] Matth., xxvi, 31 ; Marc., xiv, 27.
[2248] Matth., xxvi, 67-68 ; Marc., xiv, 65 ; Luc., xxii, 63-65.
[2249] Luc., xxii, 61-62.
[2250] Comme s’il s’agissait d’un riche vêtement ! M. Brandt a oublié que saint Matthieu parle d’une simple « chlamyde », qui était sans doute loin d’être neuve.
[2251] I Cor., xv, 4.
[2252] Der Einfluss des Weissagungsbeweises und anderer Motive auf die Leidensgschicle, 1910.
[2253] I Cor., i, 23.
[2254] On les trouvera aux passages suivants : Matth., xxvi, 54, et Marc., xiv, 49 ; Matth., xxvi, 56 ; Matth., xxvii, 9-10 ; Marc., xv, 28 (et il est possible que celle-ci n’ait pas existé) ; Joan., xix, 24, 28, 36, 37.