Pénitence de Marie-Madeleine
Luc. VII, 36-50.
Jésus ensuite monta de Galilée en Judée. Là, se rencontra un Pharisien, nommé Simon le lépreux, qui, voulant paraître juste, le pria de prendre part à son festin (Luc. VII, 36). Loin de rebuter cette justice hypocrite, le charitable Médecin accepta l'invitation, pour guérir la dissimulation de son hôte. Comme nous le voyons dans l'Évangile, Jésus mangea avec des publicains et des pécheurs, pour les rappeler à la pénitence ; ainsi nous l'avons vu assister au repas que Matthieu lui offrit dans la compagnie des publicains. Il mangea avec des justes qui l'affectionnaient, pour entretenir et développer leur amour et leur dévotion envers lui ; c'est ainsi qu'il accepta l'hospitalité de Marthe et de Marie. Il mangea avec ses parents pauvres, pour suppléer à leur indigence, comme il arriva aux noces de Cana, où il changea l'eau en vin. Il mangea aussi avec des Pharisiens orgueilleux, pour réprimer leur orgueil et censurer leurs vices, comme il arriva dans la circonstance dont nous allons parler. Quelquefois aussi, selon les lieux et les occasions, il acceptait, avec humilité et reconnaissance, par amour de la pauvreté, les invitations qu'on lui faisait ; car il était tellement pauvre qu'il était dépourvu de presque toutes les choses nécessaires à la vie. Et, pourquoi n'appellerions-nous pas dans notre demeure un si grand hôte ? Pourquoi, lorsqu'il s'invite lui-même, ne le recevrions-nous pas avec plaisir ? car tous les biens viennent avec lui (Sap. VII, 11).
Madeleine, qui avait déjà sans doute entendu Jésus prêcher, apprit qu'il avait été invité chez Simon le lépreux. Pénétrée d'une vive douleur à cause de ses péchés dont elle avait une parfaite contrition, et enflammée d'un ardent amour pour Jésus-Christ, elle se rendit au lieu du festin avec un vase d'albâtre rempli de parfums (Luc. VII, 37). Selon la remarque de Bède (in cap. VII Luc), l'albâtre est une espèce de marbre blanc, tacheté de diverses couleurs, dont on fait ordinairement des vases pour renfermer les parfums qui s'y conservent très-bien sans corruption. Le Pharisien ici mentionné est appelé ailleurs dans l'Évangile Simon le lépreux. Ce n'est pas sans raison, comme le fait observer saint Chrysostôme (Hom. 81 in Matth.), que l'Évangile rappelle la lèpre de ce Pharisien ; c'est afin de montrer pourquoi Madeleine s'approcha du Sauveur avec confiance ; car voyant qu'il avait guéri Simon d'une maladie aussi repoussante et aussi impure, cette femme espérait qu'il purifierait son âme de toutes ses souillures. — Arrivée dans la demeure du Pharisien, Madeleine, inclinant la tête et baissant les yeux, traversa la salle du festin, sans s'arrêter jusqu'à ce qu'elle fût parvenue près de Jésus. N'osant se mettre devant le Sauveur, tant elle était confuse de ses péchés, elle se plaça derrière lui et se prosterna à ses pieds, le cœur rempli d'une immense confiance, parce qu'elle brûlait déjà pour lui d'une ardente charité ; puis, elle se mit à éclater en soupirs et en sanglots, à laver et arroser de larmes abondantes les pieds du Seigneur, tant était grande la contrition qui déchirait son âme. Après avoir séché ses pleurs, elle essuyait avec ses cheveux les pieds de Jésus qu'elle avait inondés ; et son amour croissant toujours, elle les pressait contre ses lèvres, sans pouvoir mettre un terme à ses caresses. Comme la marche les avait couverts de poussière et harassés de fatigue, elle y répandait des parfums précieux pour y ramener la fraîcheur et le délassement (Luc. VII, 38).
Pendant que Madeleine agissait ainsi aux yeux de l'assistance, Dieu seul voyait la ferveur intense qui dévorait le cœur de cette femme. « Pour manifester son indignité, dit saint Grégoire de Nysse, Madeleine, les yeux modestement baissés, restait derrière Jésus, embrassait ses pieds, les arrosait de ses larmes et les essuyait de ses cheveux. Extérieurement, elle témoignait sa douleur, et intérieurement elle implorait son pardon. » L'attitude de Madeleine prosternée nous montre sa dévotion et son humilité ; l'effusion de ses larmes prouve sa pénitence et sa componction ; elle cache ses pleurs en les essuyant avec ses cheveux, parce qu'elle n'est pas de ceux qui font leurs œuvres pour être vus des hommes ; ses baisers expriment son amour et sa dilection ; le parfum qu'elle répand atteste ses tendres et respectueux sentiments. Le vase d'albâtre qui conserve le parfum représente le sanctuaire de cette âme, remplie de la foi et de la charité qu'elle garde soigneusement. — Saint Grégoire dit à ce sujet (Hom. 17 in Evang.) : « Lorsque je me rappelle la pénitence de Madeleine, je me sens plus disposé à pleurer qu'à parler ; car quel cœur, fût-il plus dur que la pierre, ne serait attendri de voir la douleur de cette pécheresse et ne serait porté à suivre l'exemple de cette pénitente ? En pensant à sa conduite passée, elle ne voulut garder aucune mesure pour que la réparation fût complète. Sans être invitée, elle s'introduisit dans la salle où elle vint répandre ses larmes au milieu des convives. Comprenez par là de quelle douleur devait être pénétrée celle qui ne rougit pas de pleurer même dans un festin ? La considération de sa misère la fit courir sans respect humain à la source de la miséricorde ; car la honte intérieure qu'elle avait d'elle-même lui donna la force de surmonter la confusion extérieure devant une nombreuse compagnie, »
Selon le sens mystique, les pieds du Seigneur figurent les pauvres qui, à cause de leur abaissement et de leur affliction, sont comme la partie inférieure et crucifiée de son corps mystique. Le riche et le pécheur veulent-ils obtenir ici-bas le pardon de leurs péchés et plus tard la gloire du royaume qui appartient aux pauvres, ils doivent se prosterner en quelque sorte aux pieds des pauvres, en leur témoignant de la bienveillance, et les environnant de leur estime et de leur affection ; ils doivent les arroser des larmes de leur compassion et faire disparaître les angoisses des indigents, par le secours des biens temporels que figurent les cheveux abondants de Madeleine ; ils doivent les couvrir de leurs baisers, en leur parlant avec une douce bonté et les traitant avec une charité fraternelle ; ils doivent enfin répandre des parfums sur leurs personnes, en les assistant avec un visage gai, les servant avec un cœur dévoué et les consolant par de suaves paroles. « Sans ces conditions, dit saint Augustin (Hom. 42), les riches ne peuvent dire convenablement : Notre Père, puisqu'ils refusent de reconnaître les pauvres pour leurs frères. Et cependant, combien tiennent une conduite tout opposée, et comme le Pharisien, se rendent indignes de la grâce en ce monde et de la gloire en l'autre ! »
Selon saint. Grégoire (Hom. 33 in Evang.), « Madeleine est notre image, si, après avoir péché, nous retournons à Dieu de tout notre cœur et imitons le deuil de sa pénitence. Or que signifie son parfum, sinon la bonne odeur de la vertu ? Ainsi, lorsqu'en faisant des œuvres saintes, nous répandons dans l'Église la bonne odeur de la vertu, ne répandons-nous pas de la sorte notre parfum sur le corps mystique de Jésus-Christ ? Nous nous tenons devant Jésus-Christ contre ses pieds, lorsque restant dans le péché, nous nous opposons à la marche de sa grâce dans nos cœurs. Si au contraire, nous revenons du péché à la pénitence véritable, nous nous tenons derrière lui, à ses pieds, et nous nous attachons à la suite de Celui dont nous embarrassions auparavant la marche. À l'exemple de Madeleine, nous arrosons de nos larmes les pieds du Sauveur, lorsque, par des sentiments de compassion, nous nous abaissons jusqu'aux membres les plus humbles du Seigneur. Nous essuyons avec nos cheveux les pieds de Jésus-Christ, lorsque, non contents d'avoir pitié de ses serviteurs, nous les secourons de notre superflu. Nous couvrons de nos baisers les pieds du Sauveur, quand nous aimons avec tendresse ceux que nous assistons par charité. » Telles sont les paroles de saint Grégoire.
Ainsi, cette femme pécheresse qui se prosterne aux pieds de Jésus-Christ figure toute personne vraiment contrite de ses péchés. Or, pour que la conversion soit sincère, il faut que l'on serve Dieu par la pénitence, comme on l'a offensé par le péché. C'est pourquoi saint Paul a dit (Rom. VI, 19) : Comme vous-avez prostitué les membres de votre corps à l'i niquité, consacrez-les maintenant à la justice pour votre sanctification. C'est précisément ce que fit Madeleine, comme l'explique saint Grégoire (Hom. 33 in Evang.). « Le parfum qu'elle avait employé naguère à des usages coupables, pour l'agrément de sa chair, elle l'offre maintenant avec une pure dévotion pour l'honneur de Dieu : ses yeux qui avaient convoité les choses de la terre versent les larmes du repentir ; ses cheveux qui avaient paré son visage, essuient ses pleurs ; ses lèvres qui avaient proféré des paroles orgueilleuses, baisent les pieds divins dont elle suit les traces. Ainsi donc, tout ce qui en elle avait été l'instrument de la vanité, devint la matière de son sacrifice ; autant de vices elle avait entretenus, autant de vertus elle pratiqua ; elle fit contribuer à la gloire de Dieu par la pénitence, tout ce qu'elle avait fait servir au mépris du Créateur par le péché. » Ainsi parle saint Grégoire. — Saint Jérôme rapporte quelque chose d'à peu près semblable relativement à sainte Paule (in Epitaphio Paulae) : « Comme je l'exhortais souvent, dit-il, à ne pas verser des larmes si abondantes afin de conserver sa vue pour se livrer à la lecture de l'Évangile, elle me répondait : Ne dois-je pas exténuer ce visage que, contrairement au précepte divin, j'ai revêtu d'une beauté factice pour plaire aux hommes ? Ne dois-je pas mortifier ce corps qui a nagé dans les délices ? Ne faut-il pas expier par des pleurs continuels les réjouissances et les ris prolongés ? Ne faut-il pas transformer en un austère cilice les couches moelleuses et les tissus délicats ? Je me suis étudiée à plaire à mon époux et au monde, je désire maintenant plaire à Jésus-Christ. » — D'après ce modèle, nous savons comment nous devons faire pénitence ; ce qui nous a conduits au péché doit, par une réaction salutaire, nous ramener à la pénitence. Ainsi, avons-nous péché par excès dans le boire, abstenons-nous de vin. Avons-nous péché par excès dans le manger ou par la recherche de mets exquis, adonnons-nous au jeûne et usons d'une nourriture frugale ; en un mot, punissons chaque excès par des privations contraires. Contemplons Madeleine dont la dévotion est admirable et méditons tout ce qu'elle fit de mémorable en cette circonstance. Considérons aussi le Seigneur Jésus ; avec quelle bonté il accueille cette pécheresse ! avec quelle patience il endure tontes ses démonstrations ! Il interrompt son repas, ainsi que les autres convives, pour attendre la fin de l'événement, dont l'étrangeté jetait tout le monde dans l'étonnement.
Cependant, le Pharisien qui avait invité Jésus, mais qui ne l'avait pas invoqué, quoiqu'il eût mieux fait, murmurait contre son hôte ; car ayant une haute estime de sa prétendue justice, mais n'éprouvant aucune compassion et oubliant sa propre fragilité, il se disait en lui-même (Luc. VII, 39) : Si cet homme était un prophète véritable qui connût les secrets des cœurs, il saurait qui est celle qui le touche, quelle est cette personne et quelle est sa vie ; il ne s'en laisserait pas approcher, car c'est une pécheresse dont il devrait refuser les parfums. Ainsi, le Pharisien blâmait Madeleine de la maladie morale qui l'affligeait, au lieu de la louer de ce qu'elle venait en demander la guérison à un si grand Médecin. Il blâmait aussi Jésus de montrer à cette femme de la bienveillance, au lieu qu'il aurait dû remercier ce bon Sauveur, en le priant à son tour de guérir la blessure de son orgueil. Quoi donc ! ne sais-tu pas, insensé Pharisien, ne sais-tu pas qu'il vient de te purifier de la lèpre, Celui que tu ne veux pas maintenant reconnaître comme prophète ? Oui, il est prophète et il sait parfaitement que cette femme qui l'a touché est une pécheresse ; mais il est descendu du ciel pour appeler à la pénitence les pécheurs et non pas les justes ? C'est ce qu'il a lui-même déclaré en propres termes (Luc. V, 32). Comment donc repousserait-il les pécheurs Celui qui s'est fait homme pour les pécheurs ? Ainsi selon la remarque de saint Grégoire (Hom. XXXIII in Evang.), lorsque nous voyons des pécheurs, déplorons en leur personne notre propre malheur ; car ou nous avons commis, ou bien nous pourrions commettre les mêmes fautes qu'eux. Ce Pharisien qui accuse Jésus-Christ d'ignorance et Madeleine de péché, représente l'hypocrite qui présume de sa fausse justice pour mépriser les autres hommes. La véritable justice, ajoute le même saint Docteur, connaît la compassion, et la fausse justice ne connaît que l'indignation ; aussi le Sauveur reproche à Simon d'avoir témoigné alors peu de charité, tandis qu'il félicite Madeleine d'en avoir montré beaucoup.
Quoique le Pharisien ne prononçât aucune parole, le Seigneur qui pénétrait sa pensée, y répond pour la réfuter ; et en répondant ainsi à une simple pensée que Dieu seul pouvait connaître, il montra qu'il était plus qu'un prophète, et le Seigneur même des Prophètes. Il lui exposa donc la parabole des deux débiteurs pour le forcer à conclure plus péremptoirement contre lui-même ; car le Pharisien pouvait être ainsi convaincu par sa propre sentence, comme le frénétique porte lui-même les liens qui doivent le garrotter. Ces deux débiteurs étaient d'un coté Marie qui devait à Dieu cinq cents deniers ; de l'autre, le Pharisien qui en devait seulement cinquante, parce qu'il s'estimait moins grand pécheur que Marie. Celle-ci qui avait obtenu la remise d'une dette plus considérable était obligée à un plus grand amour ; aussi prouvait-elle ce plus grand amour par des démonstrations plus éclatantes envers Jésus-Christ. Par l'exemple des deux débiteurs et du créancier le Sauveur prouve au Pharisien que Madeleine devait être justifiée par la grâce de l'amour divin, qu'elle était même plus digne d'amour et de pardon ; car sa conduite en cette circonstance avait été plus agréable au Seigneur que le festin de l'orgueilleux Pharisien. Dans l'ordre humain, l'amour est produit par les dons qui l'ont précédé, de manière que l'amour est d'autant plus intense que les dons ont été plus considérables. Voilà pourquoi le Seigneur, spécifiant le bien que la pècheresse a fait et que le faux juste n'a pas fait, adresse trois reproches au Pharisien.
Il lui reproche d'abord d'avoir manqué de compassion, en ne lui donnant pas d'eau pour laver et délasser ses pieds fatigués par le voyage et couverts de poussière. Selon Tite, évêque de Bostre, c'est comme si le Sauveur disait à Simon : Il est facile de trouver de l'eau, mais il n'est pas facile de verser des pleurs. Cependant vous ne m'avez pas présenté ce que vous aviez sous la main, et cette femme m'a accordé une chose qui n'est pas donnée à tout le monde ; en lavant mes pieds avec ses larmes, elle a essuyé ses propres larmes. Il lui reproche ensuite d'avoir manqué de charité, en ne lui offrant pas le baiser comme signe d'affection et d'amitié. Il lui reproche enfin d'avoir manqué de cette allégresse figurée par l'huile dont il n'a pas oint la tête du Sauveur. C'était en effet l'usage de rendre ce triple devoir à ses hôtes ; on les embrassait, pour marquer l'inviolabilité dont jouissait leur personne dans la demeure où ils entraient ; on leur lavait les pieds, pour les délasser des fatigues du voyage ; on leur oignait la tête de parfums rafraîchissants, pour apaiser la chaleur qui les incommodait. C'est ainsi qu'on devait montrer de la compassion, de la charité et de l'allégresse dans toute hospitalité pour la rendre agréable ; et par conséquent le Pharisien qui prétendait l'exercer était plus obligé d'en accomplir chez lui les devoirs ordinaires qu'une femme étrangère à sa maison. On voit d'après cela que le Seigneur préféra le service dévoué de Madeleine au repas copieux de Simon. D'où l'on peut conclure que lorsqu'on reçoit un hôte chez soi, il y a plus de mérite à le traiter avec bienveillance, qu'à l'admettre à un festin.
Aux trois défauts qu'il reprochait à Simon, Jésus opposa les trois qualités qu'il loua dans Madeleine, ainsi que le texte évangélique le marque clairement. De la conduite que tint cette femme, il ressort qu'elle aima beaucoup le Seigneur, et qu'en retour elle obtint sa justification, de telle sorte que le pardon de ses péchés attisa de plus en plus la flamme de sa charité. Aussi, Jésus, voulant montrer que toute perfection consiste dans la charité, dit à Simon : Je vous le déclare : beaucoup de pêchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé (Luc. VII, 47). La charité fait disparaître la multitude des péchés, nous dit saint Pierre (I Ep. IV, 8). Tâchons donc de concevoir un grand amour, afin de recevoir un ample pardon ; car selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 68 in Matth.), les âmes qui se sont lancées avec ardeur dans la voie du mal doivent retourner avec la même ardeur dans la voie du bien, ayant conscience des dettes nombreuses qu'elles ont contractées envers Dieu. — Mais, ajoute le Sauveur, celui à qui on remet moins, aime moins, comme vous, par exemple, Pharisien. Gardez-vous bien toutefois de vous enorgueillir, si vos dettes sont moins nombreuses, parce que le pardon vous est cependant nécessaire ; car aucun homme ne peut se libérer par lui-même de la dette qu'il a contractée par le péché ; pour cet effet l'intervention de la grâce divine est indispensable. « Ranimons donc la ferveur en notre âme, dit saint Chrysostôme (Hom. 68 in Matth.), si nous voulons sortir de l'abaissement où nous sommes réduits. Ainsi, sommes-nous plongés dans le vice, ne désespérons pas ; mais ne sommeillons pas non plus dans notre vertu. Ne nous laissons pas aller à une trop grande confiance en nous-mêmes, car souvent une personne autrefois criminelle peut nous devancer au ciel ; ne nous abandonnons pas non plus au découragement, car nous pouvons nous élever au-dessus de ceux qui occupent les premières places. » — « A votre avis, mes frères, dit saint Grégoire (Hom. 33 in Evang.), qu'est-ce que la charité, sinon un véritable feu ? et le péché qu'est-il, sinon une rouille véritable ? C'est pourquoi Jésus dit à Madeleine que beaucoup de péchés lui sont remis, à cause de son grand amour. Elle se purifiait d'autant plus de la rouille de ses péchés, qu'elle brûlait davantage du feu de la charité. » — « Cet homme, dit saint Augustin (lib. L, Homil. 23), a contracté de grandes dettes, parce qu'il a beaucoup péché, mais cet autre a peu péché ; cependant, c'est la même bonté divine qui a préservé celui-ci et qui purifie celui-là ; car il n'est point de faute commise par un homme qui ne pût également être commise par un autre, s'il n'était assisté de son Créateur. » — « Il est évident, dit saint Bernard, que, comme j'ai fait beaucoup de chutes, j'en aurais fait beaucoup plus encore, si la miséricorde du Tout-Puissant n'avait soutenu ma faiblesse. Oui, je le confesse et je le confesserai toujours avec le Prophète royal (Ps. XCIIII, 17) : Si le Seigneur ne m'avait assisté, mon âme aurait été sur le point de descendre en enfer, c'est-à-dire qu'elle serait tombée en toutes sortes de péchés. »
Dans le sens mystique, le créancier dont parle Jésus, c'est Dieu qui réclame le châtiment pour la faute, et le mérite de nos bonnes œuvres pour les dons de sa grâce. Les débiteurs sont, dans la circonstance présente, Marie et le Pharisien ; suivant une signification plus étendue, ce sont deux espèces de peuples, les Juifs et les Gentils, ou deux états de pécheurs, l'un public et l'autre occulte, ou deux classes d'hommes, les ecclésiastiques et les laïques. Les premiers sont débiteurs de cinq cents deniers, parce qu'ils sont plus coupables, et les seconds sont débiteurs de cinquante deniers, parce qu'ils pèchent moins gravement. Mais ni les uns ni les autres n'ont de quoi acquitter leurs dettes ; car ils ne peuvent, en vertu de leurs propres forces, sans la grâce divine, obtenir la rémission de leurs péchés. Voilà pourquoi le Seigneur leur remet gratuitement la dette contractée par leurs prévarications.
Le Sauveur dit ensuite à cette femme (Luc. VII, 48) : Vos péchés vous sont remis, non-seulement quant à la coulpe ou la tache, mais aussi quant à la peine qui leur était due. Tel est l'effet d'un vif amour de Dieu et d'une horreur profonde de la faute. Ô heureuse Madeleine, qui a reçu de Dieu tant de faveurs ! Elle obtint d'abord la rémission de ses fautes, elle jouit ensuite de la familiarité avec le Seigneur et mérita de le contempler la première après sa résurrection, comme nous le verrons plus loin. Ceux qui étaient à table avec le Seigneur commencèrent à dire en eux-mêmes : Qui est Celui-ci qui remet même les péchés ? (Luc. VII, 49). Ils parlaient ainsi parce qu'ils considéraient seulement les apparences extérieures de l'humanité, incapable par sa vertu propre de remettre les péchés. Mais, sans s'arrêter à répondre à leurs pensées, le Seigneur dit à Madeleine (Luc. VII, 50) : Votre foi, c'est-à-dire cette foi que Dieu a mise dans votre âme, vous a sauvée ; car une pareille foi animée par la chanté parfaite rendait digne de la vie éternelle celle qui la possédait. — Selon saint Grégoire (Hom. 33 in Evang.) la foi sauva Marie, parce qu'elle ne douta pas de pouvoir obtenir de Dieu l'objet de sa demande, car elle en avait déjà reçu l'espérance de Celui auprès duquel elle sollicitait le salut. Allez en paix, ajouta Jésus, c'est-à-dire vivez dans le calme, loin du tumulte des vices, et ne vous mettez pas en désaccord avec la grâce du Rédempteur. Le Seigneur ordonne à cette femme d'aller en paix, afin qu'elle persévère à marcher dans le chemin de la vérité, sans retourner dans la voie du scandale. « Après lui avoir remis ses péchés, dit saint Théophile, Jésus engage Marie à s'avancer dans la pratique du bien sans se borner à la fuite du mal. Allez en paix, ajoute-t-il, c'est-à dire marchez dans la justice ; car la justice produit la paix de l'homme avec Dieu, tandis que le péché cause leur mésintelligence. C'est comme si Jésus disait : Faites tout ce qui peut vous conduire à la paix avec Dieu. »
Cette parole, Allez en paix, marque donc que Marie s'empressa de marcher dans la vertu de manière à garder la paix dans son âme. Ô parole pleine de douceur et de suavité ! Avec quelle joie Madeleine l'entendit ! Comme elle sa retira satisfaite d'être convertie parfaitement à Dieu ! Désormais elle ne cessa de mener une vie sainte et pure, en restant toujours attachée au Seigneur Jésus et à sa Mère. Allez en paix ; comme ces mots sont opportuns, après que cette femme a été rétablie en grâce ! car les âmes justifiées possèdent la paix, parce qu'aucun remords ne trouble leur conscience ; mais la paix fuit loin des impies et de ceux qui croupissent dans le péché (Is. XLVIII, 22). — D'après cela, vous voyez clairement que la charité rétablit la paix entre Dieu et le pécheur ; aussi saint Pierre a dit que la charité couvre la multitude des péchés (I Ep. IV, 8). En effet, il est impossible de plaire à Dieu sans cette vertu, tandis qu'avec elle nous sommes certains de lui plaire ; c'est pourquoi nous devons avant tout l'offrir à Dieu. « Toute offrande est indigne de Dieu, dit saint Ambroise (in cap. VII Luc.) ; car que pourrions-nous lui offrir, pour s'être abaissé à revêtir notre pauvre humanité, pour s'être laissé flageller et crucifier, pour avoir enduré les douleurs de la mort et les humiliations de la sépulture ? Ah ! malheur à moi, si je ne réponds par l'amour à tant de bienfaits ! Oui, je ne crains pas de le dire, saint Pierre ne pouvait rendre ce que le Sauveur avait fait pour lui, qu'en s'efforçant de l'aimer autant qu'il pouvait. Saint Paul aussi ne pouvait autrement rendre ce que Jésus avait fait pour lui ; il lui donna bien mort pour mort ; mais que sa dette était grande encore ! Ainsi, lors même que nous rendrions au Seigneur croix pour croix, mort pour mort, qu'est-ce que cela ? N'avons-nous pas reçu tout de lui, par lui et en lui ? Ah ! rendons-lui amour pour amour, charité pour sa bonté, reconnaissance pour le sang qu'il a versé en notre faveur. Chérissons-le d'autant plus qu'il nous a donné davantage. »
Que personne ne désespère pour ses nombreux péchés, mais qu'il compte plutôt sur la miséricorde divine ; car le Seigneur se plaît à montrer sa clémence à l'égard de ceux qui viennent à lui avec un cœur contrit. Ainsi, voulez-vous connaître la vertu de la confession et des larmes, voyez ce que font la foi et la dilection. En un instant Madeleine est justifiée et purifiée de tout péché, elle qui avait été remplie de tous les vices et si grande pécheresse que le Pharisien avait dédaigné de la regarder. À l'exemple de cette femme pénitente, pécheur pleurez vos fautes, pour que Dieu lui-même essuie vos larmes un jour. « Heureuses ces larmes que séchera la main bienfaisante du Seigneur ! dit saint Bernard (Serm. in verbis Evang. : Ecce nos reliquimus omnia). Heureux les yeux qui préfèrent s'inonder des pleurs de la pénitence, que de considérer les vanités et les richesses du monde ! » Selon saint Chrysostôme (Hom. 6 in Matth.), « de même que la sérénité renaît au ciel, après qu'un violent orage a fondu sur la terre ; ainsi, avez-vous répandu des larmes, la tranquillité revient dans votre âme et dissipe les nuages du péché. Comme nous sommes purifiés d'abord par l'eau et l'Esprit, nous le sommes ensuite par les larmes et la confession. » À ce sujet écoutons saint Anselme (in Méditât.). « Entrez, dit-il, dans la maison du Pharisien ; contemplez Notre-Seigneur assis à la table du festin ; avec cette pécheresse attendrie allez vous prosterner à ses pieds, arrosez-les de vos larmes, essuyez-les avec vos cheveux, couvrez-les de vos caresses, répandez-y vos parfums. Et s'il ne vous permet pas d'abord d'embrasser ses pieds sacrés, insistez, priez, levez vers lui vos paupières humides de pleurs ; par vos soupirs et vos gémissements arrachez-lui ce que vous demandez ; luttez avec lui comme Jacob, afin qu'il se réjouisse de se voir enfin vaincu. Quelquefois il vous paraîtra détourner ses regards, fermer ses oreilles, éloigner ses pieds que vous brûlez de caresser ; néanmoins, persistez toujours, ne cessez de crier : Jusques à quand, Seigneur, élèverai-je ma voix vers vous sans me voir exaucé (Habac. I, 2). Mon bon Jésus, rendez-moi la joie, en vous montrant mon Sauveur (Ps. L, 14). Mon cœur vous a parlé, mes yeux voies ont cherché, je chercherai votre visage. Seigneur, ne détournez pas de moi votre face (Ps. XXVI, 9). » Telles sont les paroles de saint Anselme.
Aucun pécheur ne doit donc désespérer de la clémence divine, car le Seigneur est disposé à remettre aux hommes toutes leurs dettes et à ramener tous les pénitents au royaume des cieux. Dieu nous en a donné une preuve remarquable dans Manassés, auquel il fît grâce, à cause de son repentir. Cet ancien Roi de Juda avait commis d'innombrables péchés ; il avait fait scier avec une scie de bois par le milieu du corps Isaïe qui lui reprochait ses désordres, et il avait fait périr tant d'autres Prophètes qui blâmaient sa conduite, que les flots de leur sang rougirent les places de Jérusalem. Enfin devenu captif de ses ennemis, il fut conduit en exil et jeté en prison ; c'est là qu'il commença à faire pénitence, et à déplorer sincèrement ses crimes. Alors il pria le Seigneur avec larmes, en lui disant : Mes péchés, Seigneur, sont plus nombreux que les grains de sable de la mer, et la multitude de mes iniquités me rend indigne de considérer la hauteur des deux (in fine II Paralip.) Néanmoins Dieu eut pitié de lui et agréa son repentir ; car il le délivra de sa captivité et le rétablit sur son trône à Jérusalem. Ce roi est la figure du pécheur ; celui-ci afflige aussi les prophètes du Seigneur qui le réprimandent, lorsqu'il refuse d'écouter les prédicateurs et les ministres de l'Église ; tant qu'il demeure dans le péché mortel, il reste sous la captivité du démon ; mais s'il fait pénitence avec sincérité, Dieu est disposé à lui rendre sa grâce.
Nous avons une autre preuve non moins célèbre de la même vérité dans le roi David qui avait commis le double crime d'adultère et d'homicide. Dès que Nathan l'eut repris, il s'écria : J'ai péché ! (Peccavi). Et le Prophète répondit aussitôt : Le Seigneur vous a pardonné votre faute (II Reg. XII, 13). Oh ! qu'elle est grande, qu'elle est ineffable la miséricorde divine qui ne rejette aucun pénitent, quelle que soit sa condition ! Que l'énormité de nos fautes ne nous jette donc pas dans le désespoir, puisque nous avons tant d'exemples incontestables de la clémence divine ! Ne demeurons plus désormais esclaves du péché ; car les hommes misérables abdiquent une grande dignité, en restant sous ce joug honteux, lorsqu'ils se livrent aux plaisirs et aux convoitises de la chair, lorsqu'ils soupirent après les honneurs et les prérogatives du monde, et qu'ils poursuivent avec une ardeur infatigable les biens et les richesses de la terre. Où sont-ils les mortels qui ne courent pas après ce triple objet de la concupiscence ? Ne sont-ils pas vraiment misérables ceux qui servent les choses qui devraient les servir, et qui obéissent aux créatures qui devraient leur obéir ? Comme ils s'avilissent et se dégradent ! au lieu de se montrer maîtres ils se transforment en serviteurs ; ils devraient plutôt profiter de la leçon qu'Alexandre reçut de Diogène. Le conquérant alla visiter un jour le philosophe illustre par sa science et sa sagesse ; mais celui-ci ne daigna pas même se lever devant le monarque qui se retira, tout ému de colère. Les courtisans revinrent dire au philosophe : Pourquoi avez-vous agi de la sorte ? Alexandre vous faisait un grand honneur en vous visitant dans l'extrême indigence où vous êtes plongé, et vous l'avez méprisé en ne vous levant pas en présence de sa haute majesté. Il ne convenait pas à ma dignité, répondit Diogène, de rendre hommage au serviteur de mon serviteur. Votre roi sert mon serviteur, c'est-à-dire le monde, qui me sert parce qu'il a été fait pour me servir. Voilà pourquoi il ne convenait pas que je témoignasse quelque respect à votre maître. Ainsi, ce philosophe se montrait bien seigneur et roi du monde, il tenait haut la dignité et l'excellence de sa nature.
Prière
Doux Jésus, espoir des pénitents, vous avez manifesté votre miséricorde, en pardonnant à la pécheresse Marie, lorsqu'elle st tenait à vos pieds, qu'elle les arrosait de ses pleurs, les essuyait avec ses cheveux, les pressait contre ses lèvres. Ô Sauveur compatissant, ne me rejetez pas tout pécheur que je suis ; prosterné aux pieds de votre clémence, je les arrose des larmes d'une vive componction, je les embrasse par l'effusion d'une prière fervente ; accordez-moi d'entendre votre voix si pleine de bonté, de suavité et de miséricorde, comme Madeleine mérita de l'entendre, afin que, par ses mérites et par votre grâce, j'obtienne la rémission de mes innombrables péchés. Ainsi soit-il.