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CHAPITRE LXXIX
Figuier stérile et femme courbée
Luc. XIII, 16-18 ; 31-34
Jésus, abandonnant à leur incrédulité ses malheureux contradicteurs, retourna en Galilée. Pendant qu'il séjournait et prêchait en ce pays, des Juifs vinrent lui annoncer que Pilate avait mêlé le sang de plusieurs Galiléens à celui des victimes immolées (Luc. XIII, 1). D'après saint Cyrille, ces hommes avaient embrassé la doctrine de Judas de Galilée, dont saint Luc parle au livre des Actes (V, 37). Ils prétendaient qu'il n'était pas permis aux Juifs de reconnaître d'autre maître que Dieu lui-même, et défendaient au peuple d'offrir les victimes prescrites pour la conservation de l'empereur romain. Pilate irrité contre de tels sectaires, vint les surprendre et les fit tuer au moment même où ils sacrifiaient conformément à leur rite. De là naquirent des inimitiés réciproques entre Pilate et Hérode qui tenait les Galiléens sous sa puissance. Quelques gens du peuple, qui regardaient le massacre subit et horrible de ces rebelles comme le juste châtiment de leurs crimes, rapportèrent le fait au Seigneur pour savoir ce qu'il en pensait (Luc. XIII, 2), Le Seigneur ne nia point qu'ils fussent pécheurs et qu'ils eussent péri comme tels, mais il n'admit pas que ceux qui avaient été massacrés fussent plus coupables que tous les autres qui avaient été épargnés (Ibid. 3) ; car leur mort tragique n'était pas une preuve suffisante d'une plus grande culpabilité ; parce que souvent Dieu punit ici-bas les petites fautes, se réservant de châtier plus sévèrement dans l'autre vie celles qui ont un caractère plus marqué de gravité.
Dans un sens mystique, Pilate par cet acte de cruauté, est la figure du démon toujours prêt à immoler les âmes ; le sang représente le péché et les sacrifices marquent les bonnes œuvres. Les Galiléens dont le nom signifie passagers sont l'image des hommes pèlerins sur cette terre d'exil, et la mort corporelle de ces mêmes sectaires est le symbole de la mort spirituelle de ceux qui n'offrent pas les sacrifices avec pureté d'intention. De même que Pilate mêla le sang des Galiléens à celui des victimes, ainsi Satan souille les prières, les aumônes, les jeûnes et autres bonnes œuvres des fidèles par les délectations meurtrières de la chair et du sang, par les sentiments de la haine, les fureurs de la jalousie, l'ambition des faveurs humaines, en un mot par une intention mauvaise ou tout acte vicieux ; ces œuvres diverses qui paraissent offertes à Dieu, loin de profiter aux sacrificateurs, se transforment pour eux en péchés. Ainsi, cette parole du Prophète (Ps. CVIII, 7) : Que sa prière se change en péché, s'applique surtout à Judas qui, au moment solennel de la Cène, méditait l'infâme trahison du Sauveur.
A ceux qui annonçaient la nouvelle précédente, le Seigneur répondit que les Juifs n'étaient pas moins coupables que les Galiléens, et que s'ils ne faisaient pénitence, ils périraient aussi de la mort du corps et de l'âme (Luc. XIII, 2, 3). En effet, la pénitence seule nous délivre de ce danger ; elle est la seconde planche de salut après le naufrage. Les Galiléens furent massacrés, non-seulement pour punir leurs péchés, mais aussi pour effrayer les autres pécheurs ; car souvent les hommes sont amenés au repentir par le spectacle de la mort aussi affreuse que soudaine de leurs semblables. Ce qui a fait dire à saint Chrysostôme (Concion. III de Lazaro) : Par là le Seigneur nous apprend que s'il a permis le meurtre des Galiléens, c'est afin que les témoins épouvantés d'un pareil châtiment, devinssent les héritiers du royaume céleste. Mais direz-vous, pourquoi punir celui-là pour me rendre meilleur ? Il n'est pas puni précisément à cause de vous, mais à cause des péchés que vous ne connaissez pas, et par ce moyen il devient une occasion de salut aux témoins de sa mort. — Le Seigneur rapporte ensuite l'exemple de ces dix-huit habitants de Jérusalem qui, pendant qu'ils bâtissaient la tour de Siloé, furent tout a coup écrasés sous ses ruines. Quelques-uns attribuèrent ce désastre à l'énormité de leurs crimes ; mais Jésus-Christ tire ici une conclusion identique à celle de l'exemple précédent. Selon le Vénérable Bède (in cap. XIII Luc), ces infortunés ensevelis sous les décombres d'une tour figurent les Juifs qui refusèrent de faire pénitence, au temps même où ils allaient être enveloppés dans la ruine totale de leur ville. Cette tour de Siloë, c'est-à-dire de l'envoyé, représente Jésus-Christ qui a été envoyé dans le monde par son Père pour être une tour de défense, comme dit le Prophète (Ps. LX, 4), et qui écrase tous ceux sur lesquels tombe sa colère.
À propos de la pénitence, le Seigneur exposa aux Juifs la parabole du figuier stérile qui occupait inutilement la terre (Luc. XIII, 6). Le maître de la vigne voulait le faire couper, parce que depuis trois ans il venait pour y cueillir des fruits sans en trouver ; mais le vigneron obtint qu'on laissât l'arbre sur pied encore une année, afin de le bêcher tout autour et d'y mettre de l'engrais ; le maître consentit au délai dans l'espoir d'une amélioration. De là Jésus conclut que les Juifs seront retranchés de cette vie et frappés de châtiment, s'ils ne produisent les fruits salutaires de la pénitence et de la vertu. Cette comparaison fait ressortir à la fois la longanimité de Dieu et la négligence de l'homme. Le figuier planté dans la vigne, c'est la Synagogue élevée au sein d'Israël ; les visites du maître durant trois années consécutives, ce sont les préceptes de la Loi, les avertissements des Prophètes et les grâces de l'Évangile. Dans cette triple visite Dieu vint demander aux Juifs le fruit de leurs bonnes œuvres, et il n'en trouva que chez un bien petit nombre qui était à peine sensible parmi une si grande multitude. Les vignerons creusèrent la terre autour de ce figuier, en humiliant le peuple juif par leurs sévères réprimandes et l'effrayant par de terribles menaces ; ils déposèrent du fumier autour de cet arbre, en rappelant à ce même peuple les péchés abominables, dont le souvenir hideux devait exciter les coupables à l'humilité et à la componction, puis les amener à résipiscence. Mais les vignerons travaillèrent en vain, et les malheureux Juifs méritèrent d'être rejetés de la Terre promise pour être abandonnés au feu de la colère divine.
Le monde est aussi appelé le champ et la vigne de Dieu ; les hommes en sont comme les arbres et les ceps, les uns féconds et les autres stériles ; les vignerons ou cultivateurs sont les prélats et les prêtres. L'âme de chaque Chrétien est tout à la fois l'arbre, la vigne, le jardin et le champ qu'il doit cultiver pour en retirer des fruits. Mais, hélas ! combien ne méritent pas d'occuper la terre à cause de leur vie inutile ; aussi doivent-ils craindre le châtiment dont le Seigneur les menace. Selon saint Grégoire (Hom. 33 in Evang.), « Dieu vint par trois fois au figuier, parce qu'il a attendu, sollicité, visité le genre humain à trois époques différentes, avant la Loi, sous la Loi, et après la Loi mosaïque. Il se plaint de n'avoir pas trouvé de fruit à ces trois époques ; car il est des êtres dépravées que les lumières de la nature ne corrigent point, que les préceptes de l'Écriture n'instruisent pas et que les miracles de l'Incarnation ne peuvent convertir. Aussi doivent-elles redouter l'application de cette sentence (Luc. XIII, 7) : Retranchez-le ; pourquoi le laisser inutilement sur la terre ? En effet, si chacun de nous ne porte pas des fruits de bonnes œuvres, suivant la mesure de ses forces, il occupe en vain la terre comme un arbre stérile. » Ainsi parle saint Grégoire.
Les vignerons qui prennent soin du figuier sont aussi les Saints qui dans l'Église prient pour ceux qui n'en sont pas ; ils intercèdent tous auprès du Seigneur pour le figuier, en disant : Seigneur, laissez-le encore cette année, jusqu'à ce que nous ayons bûche la terre et répandu le fumier à l'entour. C'est-à-dire, laissez encore l'âme infidèle durant ce temps de grâce, jusqu'à ce que nous ayons réprimé ses vices par de salutaires corrections, et que nous lui ayons découvert ses souillures pour la déterminer à une pénitence convenable. En effet, creuser et remuer la terre, c'est enseigner la patience et l'humilité ; apporter et mettre du fumier, c'est faire sentir la laideur et l'infection des péchés dont le souvenir est utile. Qu'y a t-il en effet de plus sale et de plus dégoûtant que le fumier ? et cependant, si on sait l'employer à propos, quels fruits ne fait-il pas produire ? « De même que par le moyen du fumier, ajoute saint Grégoire (loc. cit.), l'arbre auparavant stérile redevient fécond, ainsi par la considération du péché l'âme coupable revient aux bonnes œuvres. » — Ou bien encore, creuser la terre, c'est scruter sa conscience pour y reconnaître les péchés qu'on y tenait cachés ; alors on en voit l'abomination, et on en conçoit de la confusion. Apporter du fumier au pied de l'arbre, c'est se rappeler la mort qui réduira l'homme en pourriture et en poussière ; cette pensée du tombeau nous préserve du péché, nous fortifie dans le bien et nous maintient dans la grâce de Dieu. — Selon le sens moral, le figuier de l'Évangile est aussi le symbole du Chrétien, planté comme un arbre dans le jardin de l'Église, afin de porter des fruits. Par les trois années consécutives pendant lesquelles il ne produit rien, on peut entendre les trois principaux âges de la vie, la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse ; aussi mêrite-t-il d'être abattu par la mort et arraché à la vie présente dont il jouit inutilement. Le vigneron c'est l'Ange gardien de chacun qui prie Dieu d'accorder encore à cet homme le temps de la vieillesse, promettant d'employer toute sa diligence pour l'améliorer et le faire fructifier ; autrement que cet homme soit retranché de la terre et précipité dans les flammes de l'enfer.
Le figuier de la parabole peut encore être regardé comme l'image de l'état religieux. Jésus-Christ, le Maître qui possède cet arbre mystique, l'avait planté dans sa vigne, l'Église catholique, par la main de ses plus zélés serviteurs tels que saint Antoine, saint Augustin, saint Benoit. Il vînt pour y cueillir les fruits abondants de la piété et de la sainteté, mais il ne trouva que des feuilles ; le véritable esprit religieux s'était évanoui, il n'en restait que les apparences extérieures. Le Maître dit alors au vigneron, c'est-à-dire à l'assemblée des prélats et des docteurs dont le devoir est d'émonder les ceps, d'arracher les épines, etc. : Voilà trois ans, figure des trois époques respectives de saint Antoine, de saint Augustin et de saint Benoît, que je viens chercher des fruits de vertus solides et de bonnes œuvres sur cet arbre, et je n'en trouve point ; car l'arbre de la vie religieuse, trop près de la voie publique ou du grand chemin de la vie mondaine, n'avait pu conserver ses fruits jusqu'au temps de leur parfaite maturité. Aussi, tout religieux doit trembler lorsqu'il entend cette fatale sentence : Coupez cet arbre infructueux ; pourquoi occupe-t-il inutilement la terre ? Pourquoi use-t-il des biens temporels sans produire de bonnes œuvres ? car, selon saint Augustin, le pécheur ne mérite pas le pain dont il se nourrit. Et le prélat qui doit répondre pour ses subordonnés, répond par cette prière : Seigneur, laissez-le encore cette année, pour qu'il fasse pénitence et donne du fruit. Mais, comme beaucoup, hélas ! abusant par orgueil du délai qui leur est accordé, ne se convertissent point, je creuserai tout autour de l'arbre et j'y mettrai du fumier ; c'est-à-dire, d'abord j'humilierai le religieux par des remontrances et je l’éloignerai des affections terrestres, puis je lui représenterai l'énormité des fautes qu'il a commises, afin de lui inspirer une salutaire confusion par ce hideux spectacle. Cependant, malgré les soins empressés de leurs prélats, beaucoup refusent de faire pénitence, et murmurent lorsqu'on place devant leurs yeux le triste tableau de leurs nombreuses iniquités, soit par les prédications et les lectures, soit par les réprimandes ou les accusations. Aussi, doivent-ils s'attendre au sort du figuier stérile ; car selon l'oracle de la Vérité, tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu (Matth. III, 10).
Les trois années peuvent signifier les trois vœux de religion, sur l'observation desquels le Seigneur interrogera et examinera sévèrement chacun de nous. Hélas ! chez un grand nombre que trouvera-t-il ? des infractions ou un accomplissement plein de négligence. Le vigneron, c'est la raison qui doit creuser autour de la conscience le fossé de l'humilité pour en faire sortir l'amour du monde : elle doit y mettre du fumier, c'est-à-dire considérer le néant et la misère des choses mondaines qui sont comme des ordures, au jugement de l'Apôtre (Philip, III) ; or ce double travail fait produire des fruits à l'âme du religieux. Des rapports assez frappants existent en effet, entre le figuier et l'état religieux. 1° D'abord, comme la figue renferme sous une même enveloppe de nombreux grains qui ont tous la même saveur ; ainsi dans l'état religieux plusieurs membres réunis vivent de la même vie, sous une règle commune et dans un parfait accord ; 2° de même que les feuilles du figuier ressemblent à la main de l'homme ; ainsi les paroles des religieux qui sont signifiées par ces feuilles doivent être conformes à leurs œuvres, de sorte que leur conduite soit en harmonie avec leur langage ; 3° enfin comme les taureaux les plus furieux et les plus indomptables s'adoucissent, dit-on, quand ils sont attachés à un figuier ; pareillement les jeunes gens les plus fougueux et les plus déréglés se soumettent avec douceur et humilité au joug de Jésus-Christ, lorsqu'ils entrent en religion et sont liés par une règle. — Remarquons ici que quand le Seigneur demandait à Jérémie (XXIV, 3) : Que vois-tu ? le Prophète répondit : Je vois des figures bonnes, très-bonnes ; j'en vois aussi de mauvaises, très-mauvaises. Cela signifie que lorsqu'un religieux est bon, il n'y a rien de meilleur ; mais quand il est mauvais, il n'y a rien de pire dans le monde. « Je l'avoue sincèrement, dit saint Augustin (Epist. 137) : depuis que je sers le Seigneur, je n'ai rien trouvé de plus estimable qu'un religieux qui vit selon sa règle ; mais aussi je n'ai rien vu de plus méprisable qu'un religieux qui manque à ses devoirs. » Ces considérations doivent nous apprendre à ne pas être des arbres stériles et inutiles dans le sol fertile et béni de la religion ; sans quoi, comme dit saint Bernard, nous n'aurions plus à attendre que la hache et le feu.
Cette terre inutilement occupée parle figuier stérile représente enfin l'Eglise gouvernée quelquefois par des chefs ignorants ou indignes qui ne savent pas communiquer aux simples fidèles la lumière de la vérité et la flamme de la charité divine. C'est à eux que peuvent s'appliquer les foudroyantes paroles du Seigneur (Matth. XXIII, 13) : Malheur à vous Scribes et Pharisiens, qui fermez aux hommes le royaume des cieux. Selon saint Ambroise, celui-là occupe inutilement la terre, qui n'accomplit pas les bonnes œuvres exigées par sa position sociale et dont les scandales sont un obstacle à l'avancement des autres. C'est pourquoi, ajoute saint Jérôme, quiconque se reconnaît incapable d'exercer les fonctions attachées à sa charge publique doit s'en dé-mettre en faveur d'un plus habile que lui. — Écoutons saint Augustin qui nous presse de travailler à notre amendement par les réflexions suivantes (Serm. 144 de Tempore) : « Rien n'est plus avantageux à l'homme, que de sonder sa conscience, d'examiner sa conduite, de s'étudier, de s'interroger lui-même, pour connaître les vertus qu'il doit acquérir et découvrir les défauts qu'il doit corriger. S'il se voit privé de tous biens spirituels, comment oserait-il se montrer avide des biens temporels ? À quoi sert une bourse bien garnie, si le cœur est vide de toute vertu ? Vous voulez des biens et vous ne voulez pas être bon vous-même ? Ne devriez-vous pas rougir de voir votre maison regorger de biens, tandis que vous-même restez mauvais ? Que voudriez-vous posséder de mauvais ? Rien sans doute ; ni votre femme, ni votre fils, ni votre serviteur, ni votre demeure, ni votre vêtement, pas même votre chaussure ; et cependant vous voulez mener une vie mauvaise ! De grâce, soyez du moins assez sage pour ne pas préférer votre chaussure à votre propre vie. Tout ce qui vous environne brille d'élégance et de beauté, vous est précieux et cher ; consentiriez-vous donc à être seul vil et méprisable à vos propres yeux ? Ah ! si les richesses dont votre maison est remplie, que vous avez travaillé si péniblement à amasser, et que vous craignez si fort de perdre, pouvaient parler, elles vous diraient d'une voix éloquente : Tu veux nous posséder parce que nous sommes bonnes ; et nous aussi, nous voulons avoir un maître bon. Ne vous semble-t-il pas qu'elles s'élèvent contre vous en criant au Seigneur : Cet homme que vous avez comblé de biens n'en est pourtant pas moins mauvais lui-même ; à quoi bon tous ces trésors, puisqu'il ne possède pas dans son cœur Celui qui est la source de tous les biens ? » Ces mêmes paroles de saint Augustin déterminèrent autrefois la conversion d'un grand pécheur ; fasse le ciel qu'elles contribuent aussi à notre amendement !
Jésus instruisait ainsi les Juifs dans la synagogue, où ils se réunissaient ordinairement, et le jour du sabbat qui était spécialement consacré au culte de Dieu et à l'audition de la parole sainte (Luc. XIII, 10). Il avait choisi ces circonstances particulières de temps et de lieu pour mieux montrer le but de la parabole qu'il venait de proposer. En effet, le retranchement de l'arbre stérile signifiait la réprobation et la condamnation dont la Synagogue Allait être frappée, tandis que la guérison de la femme courbée, comme nous verrons, figurait l'exaltation de l'Église et l'élection de l'âme qu'il venait appeler à la foi, à la grâce et à la gloire. « Admirons ici, dit saint Ambroise (lib. VII in Luc), la douceur du divin Maître qui se montre toujours bon, soit qu'il fasse miséricorde, soit qu'il exerce sa vengeance. Pour représenter à la Synagogue le châtiment qui l'attend, il condamne au feu l'arbre stérile ; et pour signifier la faveur qu'il prépare à l'Église, il rend la santé à une pauvre femme. » — A l'endroit même où Jésus enseignait, se trouvait une femme atteinte depuis dix-huit ans d'une infirmité causée en elle par l'esprit malin ; cette infortunée marchait toute courbée vers la terre à la manière des brutes, sans pouvoir élever les yeux et regarder le ciel pour lequel elle était créée (Luc. XIII, 11). Le Sauveur l'ayant aperçue, l'appela et, après lui avoir imposé les mains, lui rendit la santé. Aussitôt l'infirme se redressa et se mit à glorifier le Seigneur du bienfait qu'elle venait de recevoir (Ibid. 12, 13). Ainsi, dans toutes ses œuvres, Dieu n'en retient que la gloire et nous en laisse toute l'utilité. Remarquons en cette circonstance l'humilité du Seigneur qui ne dédaigne pas de toucher les malades, de quelques maux qu'ils soient affligés.
Sans être contrainte par le démon à rester courbée comme cette infirme, la femme devrait marcher toujours avec modestie, la tête inclinée et les yeux baissés, afin d'éviter les regards des hommes qui ne peuvent que lui être funestes. Il ne faut pas cependant que notre vie soit toute penchée vers la terre, comme l'était le corps de cette femme. Car selon la remarque de saint Augustin, plus nous nous attachons à ce monde, plus nous nous éloignons du Créateur. Saint Grégoire ajoute (Hom. 31 in Evang.) : Celui qui convoite les choses visibles perd les richesses invisibles. Tout pécheur en effet qui s'occupe des biens terrestres sans rechercher les biens célestes ne saurait regarder en haut ; parce qu'en suivant toujours ses inclinations rampantes, il abandonne les aspirations supérieures, et ne voit plus que les objets auxquels il pense continuellement. Semblable à cette femme courbée, il ne cesse de regarder la terre, sans pouvoir contempler le ciel. L'habitude du péché, qui enchaîne son âme, l'empêche de retrouver la rectitude de volonté ; en vain il tâche de se relever, il ne tarde pas à retomber, parce que le poids de l'habitude l'entraîne à revenir promptement à cet état de bassesse où il avait consenti longtemps à rester. Mais lorsque le Seigneur étend sa main miséricordieuse, le pécheur touché de la grâce divine recouvre la droiture d'intention et parvient même à l'état surnaturel de justification. Pour arriver à cet heureux rétablissement et nous y maintenir, rappelons souvent à notre esprit la parabole de l'arbre stérile et la guérison de la femme courbée. « Ainsi donc, dit saint Augustin (Serm. 31 de Verbis Dom.), que celui qui est stérile en bonnes œuvres fasse de dignes fruits de pénitence ; et que celui qui est courbé vers les jouissances de ce bas-monde s'élève vers les récompenses de la céleste patrie ; s'il ne peut y réussir par lui-même, qu'il recoure au Sauveur, et il sera certainement exaucé. »
« La stature droite que l'homme a reçue du Créateur, ajoute saint Augustin, montre assez clairement là où il doit aspirer ; car tandis que la brute marche la face penchée vers la terre où elle cherche sa pâture, l'homme marche le visage élevé vers le ciel, afin qu'il y dirige sa pensée. Que votre cœur ne soit point en désaccord avec votre visage, de telle sorte que vos affections se portent en bas, pendant que vos regards se fixent en haut. » Saint Basile dit aussi (Hom. 9 in Hexameron) : Autant l'homme diffère de la bête par la noble conformation de son corps, autant et plus il en diffère par l'excellente dignité de son âme. Mais si vous vous abandonnez aux passions de la chair et du sang, si vous vous rendez esclave de votre ventre et de la matière, vous descendez au niveau des êtres sans raison et vous leur devenez semblable (Ps. XLVIII, 13). — « Cependant, dit saint Bernard (Serm. 24), il est honteux de porter une âme de bête dans un corps d'homme. Si Dieu nous a donné une stature droite, c'est afin que la rectitude physique de notre substance inférieure, empruntée au limon de la terre, nous avertit de conserver soigneusement la rectitude morale de notre substance supérieure, créée à l'image de Dieu ; car la noblesse de l'extérieur fait ressortir la dégradation de l'intérieur, s'il vient à se corrompre. En effet, tandis qu'un vase d'argile, un corps de terre tient les yeux en haut, regarde librement le ciel, considère avec plaisir les astres lumineux, n'est-ce pas un renversement, un désordre monstrueux qu'une créature douée d'intelligence et destinée pour le ciel attache ses yeux en bas, se borne à regarder la terre et se plaise à rechercher les objets grossiers ? qu'une âme invitée à se nourrir de mets exquis, célestes et divins préfère se vautrer dans la fange et se repaître d'ordure comme un animal immonde ? » — Dans son Traité des animaux, Aristote fait observer que les oiseaux ferment les yeux en élevant la paupière inférieure, tandis que les quadrupèdes les ferment en abaissant la paupière supérieure. Les oiseaux figurent les hommes intérieurs et spirituels qui ferment les yeux aux choses du monde pour ne les ouvrir qu'à celles du ciel, et les quadrupèdes représentent les hommes charnels et sensuels qui ont les yeux ouverts pour les biens terrestres et périssables, mais fermés pour les biens célestes et éternels.
La femme que l'esprit malin retenait depuis dix-huit ans courbée vers la terre est l'image frappante de l'âme malheureuse que le péché, spécialement l'avarice, captive depuis longtemps. Inclinée sous le joug tyrannique du démon, elle reste penchée vers les objets terrestres qu'elle affectionne, sans pouvoir lever les yeux vers les biens célestes qu'elle oublie complètement. Plus elle persiste dans ce déplorable état, moins elle a de force pour en sortir. Car selon la remarque de saint Augustin (Serm. 48 ad Fratres in eremo), « tandis que les vices de l'homme s'affaiblissent et s'usent avec lui, la passion de l'avarice au contraire s'accroit et se fortifie de jour en jour. » Mais Jésus touche cette âme un jour de sabbat, c'est-à-dire, quand sous l'influence de la grâce divine, elle cesse de pécher ; elle se relève alors par le désir du bonheur céleste. — Dans la guérison miraculeuse de la femme courbée, nous pouvons distinguer cinq actes successifs de la part du Sauveur : il la voit avec compassion, l'appelle, la touche, la guérit et la redresse. C'est ce qui a lieu pareillement dans la guérison surnaturelle de l'âme coupable. Le Sauveur la regarde par un sentiment de miséricorde, l'appelle par l'inspiration de la grâce, la touche en lui donnant la contrition, la guérit en lui accordant le pardon des fautes qu'elle a commises, et la redresse en l'élevant à la perfection de la charité.
Le chef de la synagogue qui est ensuite mentionné est la figure de l'hypocrite qui cherche à s'élever au-dessus des autres, et qui murmure des choses dont il juge mal et qu'il interprète faussement. Aussi Jésus le reprit avec force de ce qu'il montrait plus de pitié pour les bêtes que pour ses semblables. Ce chef, que la jalousie portait à dénigrer les œuvres du Sauveur, voyait avec indignation que Celui-ci opérât des guérisons le jour même du sabbat (Luc. XIII, 14). Sous prétexte de zèle pour la défense de la Loi, il disait au peuple de venir pour se faire guérir non pas le jour du sabbat, mais tout autre jour de la semaine où il est permis de travailler. Ce reproche qu'il adressait au peuple retombait sur le Seigneur qu'il n'osait blâmer personnellement d'une manière directe. Mais le Seigneur lui répondit en le traitant d'hypocrite ; car si les Juifs eux-mêmes se permettent le jour du sabbat de détacher et de retirer de l'étable leurs bœufs et leurs ânes pour les mener à l'abreuvoir, pourquoi lui ne pourrait-il pas en ce même jour délivrer cette femme de l'infirmité dont elle était affligée depuis longtemps (Ibid. 15, 16). « Que cette comparaison du divin Maître est saisissante et claire ! dit saint Ambroise (Lib. VII in Luc). Il établit un parallèle entre les chaînes matérielles et les liens spirituels, pour confondre par leur propre conduite les Juifs envieux. Car s'ils ne craignent pas de délier les bêtes au jour du sabbat, pourquoi le blâment ils d'affranchir les hommes des liens de leurs péchés en ce même jour ? D'ailleurs, Dieu s'est reposé au septième jour des œuvres matérielles de la création, mais non pas des œuvres saintes de la providence qui tend toujours au bien de ses créatures intelligentes. C'est ce que Jésus-Christ avait précédemment affirmé par ces paroles (Joan. V, 17) : Mon Père n'a cessé d'agir jusqu'à présent, et j'agis de concert avec lui Ce qui nous montre qu'à l'exemple de Dieu nous ne devons jamais interrompre nos œuvres spirituelles, tout en suspendant nos œuvres corporelles. »
Il interprétait mal la loi sabbatique ce chef de la synagogue qui voulait interdire au septième jour les occupations vertueuses. La loi défendait de se livrer en ce jour-là à des travaux serviles et à des actions mauvaises, mais non de pratiquer les œuvres de piété et de miséricorde. Jésus choisissant spécialement le sabbat pour guérir les malades et opérer ses miracles, a voulu nous montrer par son exemple que ce jour doit être consacré particulièrement au culte de Dieu et à l'édification du prochain. « C'est à bon droit, dit saint Chrysostôme, que le Seigneur traite d'hypocrite ce chef de la synagogue ; car ce qui le faisait parler n'était pas le zèle de la Loi, comme il semblait, mais la haine et la jalousie ; ce qui le troublait n'était pas la violation du sabbat, mais la gloire du Sauveur. » Cette conduite des Juifs n'a eu malheureusement que trop d'imitateurs ; et de nos jours encore combien de personnes qui s'intéressent plus à la conservation des animaux qu'au salut des hommes ! « Qu'un âne tombe dans un fossé, dit saint Bernard (lib. IV ad Eug.), on s'empresse de l'en retirer ; et si une âme tombe dans le péché, on ne s'efforce pas de l'en arracher. » Il n'est donc qu'un véritable hypocrite, coupable de faute grave, celui qui préfère conserver son troupeau, sa fortune, sa santé, plutôt que de sauver son frère qu'il doit cependant aimer plus que son propre corps. — Remarquons que ce commandement (Exod. XX, 8) : Tu sanctifieras le Sabbat, c'est-à-dire pour nous Chrétiens, le Dimanche, renferme trois prescriptions distinctes : la première qui convient généralement à tous les jours, c'est de s'abstenir de toute action mauvaise, de ne commettre aucun péché ; la seconde, qui convient particulièrement à ce jour, c'est de ne vaquer à aucune œuvre servile qui pourrait mettre obstacle au service divin, comme les travaux agricoles, les arts mécaniques ; la troisième, qui est propre aux hommes contemplatifs, consiste à écarter toute occupation temporelle, pour s'appliquer entièrement aux exercices religieux. De ces trois prescriptions, la première est nécessaire de droit naturel, la seconde est obligatoire de droit positif, et la troisième appartient à la perfection.
Pendant que Jésus parlait de la sorte, tous ses adversaires, poussés à bout par la force invincible de ses raisons, rougissaient de ce qu'ils ne pouvaient rien opposer à l'évidence de la vérité (Luc. XIII, 17). Les peuples au contraire, c'est-à-dire les hommes simples et humbles, étaient ravis d'entendre ses instructions et de voir ses œuvres, parce qu'ils aimaient sincèrement la vérité.
En ce même jour, quelques Pharisiens s'approchèrent de Jésus, les uns peut-être par un bon motif, afin de pourvoir à sa sûreté, les autres par une intention maligne pour éprouver si la crainte de la mort l'empêcherait de prêcher. Maître, lui dirent-ils, quittez ce lieu et retirez-vous en un endroit qui ne soit pas soumis à la puissance d'Hérode ; car il veut vous faire mourir (Ibid. 31). Mais le Seigneur pour leur apprendre qu'il était supérieur à toute crainte, leur répondit (Ibid. 32) : Allez dire à ce renard, c'est-à-dire à Hérode. Le renard, animal rusé, rapace, fourbe et fétide, est l'image de tout mauvais prince qui, par ses manœuvres insidieuses, ses rapines fréquentes, ses jugements pervers et ses mœurs corrompues, ressemble à Hérode, surtout quand il cherche, autant qu'il peut, à faire périr Jésus-Christ en lui-même ou dans ses membres, les Chrétiens fidèles. « Or, selon la remarque de saint Bernard (Serai. 3 de Epiph.), on sait combien une puissance inique est pernicieuse à la société tout entière, et combien un chef impie trouve parmi ses sujets de nombreux imitateurs. Elle est bien à plaindre la ville où règne un Hérode ! car il la fera participer à la malice de ce tyran cruel qui voulait étouffer le Christianisme naissant. Celui qui s'oppose à l'établissement et au progrès de la religion et de la sainteté, celui-là est de connivence avec Hérode pour persécuter Jésus-Christ. »
Allez dire à ce renard que je chasse les démons. Bien qu'ils soient plus puissants que lui, ils sont forcés d'obéir à ma voix ; aussi, sans redouter son pouvoir, je guéris les maladies corporelles et spirituelles. Ce que je fais aujourd'hui, je le ferai demain ; c'est-à-dire, quelques jours encore jusqu'au temps de ma Passion, je continuerai ma mission, sans qu'Hérode puisse m'empêcher de l'accomplir. Et le troisième jour, je serai consommé, c'est-à-dire je serai immolé. Le Rédempteur appelle sa mort une consommation ; car par son sacrifice sur la croix, il a réalisé dans sa personne tout ce qui avait été écrit de lui dans la Loi et tout ce qui en avait été prédit par les Prophètes ; c'est pourquoi, au moment d'exhaler son dernier soupir, la grande victime du genre humain prononça cette parole suprême (Joan. XX, 30) : Tout est consommé (Consummatum est). En effet, l'œuvre de notre salut était consommée par la mort du Sauveur, comme Osée l'avait annoncé en disant (VI, 3) : II nous vivifiera après deux jours, et le troisième jour il nous ressuscitera pour nous glorifier.
Pour indiquer d'avance le lieu de sa Passion, Jésus-Christ ajouta (Luc. XIII, 33) : Il faut toutefois, non point en vertu d'une fatale nécessité, mais par un effet de ma libre volonté d'accord avec celle de mon Père céleste, il faut qu'aujourd'hui, demain et après-demain, c'est-à-dire pendant quelque temps, je marche vers le lieu de ma Passion ; car il ne convient pas qu'en ma qualité de Prophète, je sois mis à mort en dehors de Jérusalem, où ont été tués les Prophètes qui m'ont précédé et annoncé. Moi aussi, chef et maître des Prophètes, je dois être immolé en ce même lieu qui est sous la domination de Pilate et non point d'Hérode. Il est donc évident que ma mort ne dépend point de ce prince, pas plus que l'heure et le temps où elle doit arriver. En d'autres termes, je sais quand et où je dois périr, mais lui l'ignore. Qu'il serait à souhaiter aujourd'hui encore que les prélats, les prédicateurs et les fidèles de l'Église, stimulés par l'exemple du divin Maître, ne cessassent de défendre, d'annoncer et de confesser les saintes vérités de l'Évangile, sans craindre les attaques des méchants et des impies, ni redouter les violences des princes et des grands de la terre !
Prière
Seigneur Jésus, donnez-moi la ferveur et la persévérance nécessaires pour produire des fruits abondants et continuels de bonnes œuvres, de peur qu'étant trouvé sans vertu, je ne mérite d'être retranché de la terre des vivants et jeté dans les flammes de l'enfer, comme un arbre stérile. Faites aussi, mon Dieu, que je ne me courbe jamais vers le mal en acquiesçant au péché, mais que je tende toujours vers le bien en observant la justice. Accordez-moi la grâce de ne dévier en aucune manière de la rectitude d'esprit et de cœur suivant laquelle je dois marcher ; qu'au lieu de fixer mes pensées et mes affections sur les biens terrestres et caducs de ce monde, je m'applique à contempler les choses du ciel, et ne cesse de désirer les richesses de l'éternité. Sauveur miséricordieux, regardez-moi avec une compassion charitable, appelez-moi par une inspiration intérieure, touchez-moi d'une vive componction, et après avoir guéri mon âme de son infirmité spirituelle, redressez-la en relevant à la charité parfaite. Ainsi soit-il.

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