Guérison d'un hydropique — Exhortation à l'humilité et à la pénitence
Luc. XIV, 1-15
Jésus parcourait les villes et les bourgades, instruisant les peuples et prêchant sa doctrine sans faire acception de personnes. Chemin faisant, il entra chez un prince des Pharisiens pour y prendre son repas (Luc. XIV, 1). L'Évangéliste dit simplement que c'était pour y manger du pain, manducar panem ; par ce mot, il veut désigner les aliments nécessaires à la vie corporelle, sans aucune superfluité ; et il insinue par là que le Seigneur se contentait de peu, afin de ne pas être à charge à ceux qui l'admettaient à leur table. Il est à présumer que dans cette circonstance il avait été invité ; car, s'il entrait souvent sans invitation préalable chez les publicains qui se reconnaissaient pécheurs et infirmes, et sentaient le besoin qu'ils avaient d'un médecin, il n'agissait pas de la sorte à l'égard des Pharisiens qui se croyaient justes et saints. Dans sa bonté il prévenait les premiers en les éclairant, mais il attendait que les seconds s'humiliassent en l'invitant. Les Pharisiens l'observaient avec malice et cherchaient dans ses actes quelque chose qu'ils pussent blâmer ouvertement.
Alors un homme atteint d'hydropisie se tint devant Jésus, dans l'espoir qu'il remédierait à son infirmité (Ibid. 2). En répondant, non aux paroles qui lui étaient adressées, puisque personne ne l'interrogeait, mais aux pensées secrètes des Pharisiens et des docteurs, Jésus leur prouva ainsi sa divinité ; car il n'appartient qu'à la sagesse de Dieu de lire clairement dans le cœur de l'homme. Est-il permis, demanda-t-il, de guérir les malades le jour du sabbat ? (Ibid. 3). Il leur faisait cette question, afin de les confondre par leurs propres paroles ; mais ils se turent (Ibid. 4). Selon le Vénérable Bède (in cap. 14 Luc), les Pharisiens interrogés par le Sauveur gardèrent le silence, et avec raison ; car ils prévoyaient bien que leur réponse tournerait contre eux-mêmes. En effet, s'ils avaient dit qu'on pouvait licitement guérir les malades au jour du sabbat, pourquoi observaient-ils perfidement le Sauveur à cet égard ? dans l'hypothèse contraire, pourquoi donc eux-mêmes secouraient-ils leurs animaux domestiques en ce jour-là ? Ils se taisaient donc, parce qu'ils ne savaient que répondre.
Cependant, l'hydropique se tenait debout sans mot dire, soit parce que son infirmité parlait pour lui-même, soit parce qu'il n'osait, en présence des Juifs, demander sa guérison, un jour de sabbat. Mais Jésus prenant le malade, le guérit, puis le renvoya. Il lui rendit ainsi la santé en le touchant, non par nécessité, mais par humilité, comme aussi pour manifester la Divinité qui agissait dans la chair. Saint Cyrille dit à ce sujet : Le Sauveur, sans se préoccuper des pièges qu'on lui tendait, délivra ce pauvre hydropique qui se contentait de paraître devant lui pour exciter sa compassion. Connaissant le désir de l'infirme, sans lui demander s'il voulait être guéri, le Seigneur lui rendit aussitôt la santé. Ensuite, répondant aux murmures intérieurs de ceux qui blâmaient cette guérison instantanée, il leur prouva que c'était là une action licite, par l'exemple d'un animal que, d'après leur propre aveu, on peut licitement sauver du danger le jour même du sabbat. En effet, s'il est permis en ce jour de soustraire à la mort une bête exposée à périr, bien que ce soit simplement un acte d'intérêt ; à plus forte raison, est-il permis de sauver un homme pour qui tous les animaux ont été créés et qui est créé lui-même à l'image de Dieu, c'est là remplir un devoir de charité. Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. 14 Luc), le Sauveur, voyant que ses contradicteurs ne pouvaient répondre, résolut lui-même la question par un exemple sans réplique ; car il leur démontra qu'en l'accusant de violer le repos du sabbat par une œuvre de miséricorde, ils ne craignaient pas de le violer eux-mêmes par une action de pure cupidité. Combien d'imitateurs trouvent aujourd'hui les Pharisiens dans ces ministres de l'Église qui montrent plus de soin pour le bien-être des animaux, qu'ils ne déploient de zèle pour le salut des âmes confiées à leur sollicitude pastorale ! Qu'une simple bête souffre ou succombe, ils s'empresseront de la relever, de la secourir ; mais si leurs frères ou leurs sujets sont exposés à un péril éternel, ils n'en prennent aucun souci, et préfèrent ainsi les petites choses aux grandes.
Il est vraiment surprenant que les Pharisiens reprochassent à Jésus-Christ de guérir les malades au jour du sabbat. Car enfin leurs traditions déterminaient jusqu'à soixante-dix travaux différents dont ils devaient s'abstenir en ce jour, et la guérison des malades, surtout quand elle se faisait par de simples paroles comme la plupart de celles que le Sauveur opérait, n'était pas comprise parmi les actes prohibés. — C'est pour plusieurs raisons que le Seigneur instruisait les peuples et guérissait les malades au jour du sabbat : 1° d'abord, pour gagner un plus grand nombre de Juifs qui se réunissaient dans la synagogue ; 2° pour marquer que dans le repos éternel du ciel, l'âme sera affranchie de toute infirmité et purifiée de toute imperfection ; 3° enfin, pour signifier par là que nous devons quelquefois nous priver des délices de la contemplation, afin de travailler à la sanctification et au salut de nos frères. Ainsi, le Sauveur était entré chez ce prince des Pharisiens, moins pour y prendre de la nourriture que pour y gagner des âmes, en guérissant l'hydropique de ses infirmités corporelles et spirituelles.
On peut voir une image du pécheur dans la personne de cet hydropique ; car les sept caractères de sa maladie figurent les sept péchés capitaux. 1° L'hydropisie enfle le corps, et l'orgueil gonfle le cœur ; 2° l'hydropisie oppresse la respiration, et l'envie comprime la vertu d'autrui de peur que par son éclat elle n'arrive au grand jour ; 3° l'hydropique est dévoré par une soif continuelle, et l'avare est insatiable de nouvelles richesses ; 4° l'hydropique par l'abondance des mauvaises humeurs est sujet à de fréquentes indigestions, et l'homme irascible abrège ses jours par ses emportements ; 5° l'hydropisie engourdit et appesantit les jambes, la paresse enlève tout zèle, toute ardeur pour le bien ; 6° l'hydropique souffre dans les parties génitales qui grossissent démesurément, le voluptueux éprouve de semblables tourments ; 7° l'hydropique exhale de sa bouche une odeur fétide, la gourmandise altère et corrompt le palais de ceux qui s'y livrent avec excès.
Mais c'est surtout de l'avarice que l'hydropisie est l'image, car cette maladie a pour caractère principal de produire une soif incessante que rien ne peut étancher. Or, semblable à l'hydropique qui plus il boit, plus il est altéré, l'avare aussi ne dit jamais : C'est assez ; plus il possède, plus il est avide. C'est ce qui a fait dire à Juvénal : Crescit amor nummi, quantum ipsa pecunia crescit. Avec l'or entassé grandit l'amour du lucre. L'avarice est comme une bête féroce ; elle ne laisse aucun repos à celui qu'elle domine, mais le pousse sans cesse de désirs en désirs. Si pourtant cet homme cupide se convertit au Seigneur et se présente à Jésus-Christ, s'il est disposé pour l'honneur et l'amour de Dieu à répandre ses richesses dans le sein des pauvres, il recouvre la santé de l'âme, parce que son avarice se change en libéralité. Voilà pourquoi le Sauveur guérit l'hydropique de l'Évangile, sous les yeux mêmes des Pharisiens qu'il convainquit aussitôt d'avarice, en les condamnant par l'exemple d'un animal sauvé du danger un jour de sabbat.
De plus, Jésus-Christ opéra cette guérison corporelle, en présence des Juifs superbes, pour leur apprendre à chercher leur guérison spirituelle ; car l'hydropisie qui tuméfiait le corps de cet homme était spécialement le symbole d'une maladie beaucoup plus dangereuse, savoir de l'orgueil qui enflait le cœur des assistants. C'est pourquoi, remarquant que les conviés choisissaient les premières places comme plus honorables, Jésus-Christ exhorta ceux qui étaient invités à des festins solennels tels que sont les noces, à ne point prendre les premiers rangs mais les derniers (Luc XIV, 7), L'Esprit-Saint avait déjà dit par la bouche du Sage : Plus vous êtes grand, plus vous devez vous humilier en toutes choses, afin de trouver grâce devant Dieu (Eccl. III, 20). Aussi saint Chrysostome ajoute : « Personne n'est plus aimé de Dieu que celui qui est le plus petit à ses propres yeux ; c'est là le principe de la véritable sagesse. » La leçon du Sauveur doit s'entendre dans un sens non pas matériel mais spirituel ; car plusieurs se placent aux derniers rangs par ostentation et par vanité, afin de paraître vertueux aux yeux des autres ; celui-là au contraire est réellement humble qui bien qu'assis à la première place, se regarde comme indigne d'occuper même la dernière. Selon saint Chrysostôme (Hom. 43 Oper. imp.), « le Seigneur nous commande de nous humilier plus encore d'esprit que de corps, en nous considérant comme les derniers des hommes ; et celui-là s'abaisse sans profit au-dessous des autres, qui dans son propre cœur se préfère à tous. »
Remarquons ici deux sortes de noces : les unes spirituelles et les autres célestes. Les premières sont celles que Dieu célèbre ici-bas avec l'âme fidèle dans le secret de sa conscience ; et cette union de l'âme avec le Christ se forme et s'entretient par la foi et la charité. De cette alliance mystique résulte un triple bien : celui de la fidélité qui préserve de tout commerce avec le démon, celui de la fécondité qui consiste dans la production des bonnes œuvres, et celui du sacrement qui empêche pour toujours toute division entre l'Époux et l'épouse. — Les secondes noces se célébreront dans l'éternité, lorsque cette âme mise en possession de la vision béatifique sera rassasiée par la jouissance de tous les biens. Le vrai chemin qui conduit à ces noces glorieuses est l'humilité, comme Jésus-Christ le déclare en disant (Luc. XIV, 10) : Allez vous asseoir au dernier rang. Et il en donne la raison, lorsqu'il ajoute (Ibid. 11) : Car quiconque s'élève par l'orgueil sera abaissé dans cette vie ou dans l'autre. Il ne dit pas : Quiconque est élevé en autorité au-dessus des autres qu'il commande ; car, comme le fait remarquer saint Grégoire, ce n'est pas la puissance, mais la superbe qui rend les hommes dignes de châtiment et ennemis de Dieu. Celui au contraire qui s'abaisse volontairement, et non celui qui est abaissé forcément, sera élevé dans l'autre vie et quelquefois même en celle-ci. Cette sentence est infailliblement vraie au jugement de Dieu même qui chérit les humbles et déteste les superbes bien que le contraire arrive ordinairement en ce monde où les humbles sont méprisés et les superbes exaltés ; mais viendra le jour où, tout rentrant dans l'ordre, ceux qui auront été élevés sur la terre seront abîmés dans les enfers, tandis que ceux qui auront été méprisés ici-bas seront glorifiés dans le ciel.
En confirmation de cette maxime évangélique on rapporte le fait suivant. Un ambitieux qui par ses intrigues était parvenu au faîte des honneurs entendit un jour lire à l'Église ces paroles du Sauveur : Quiconque s'élève sera abaissé et quiconque s'abaisse sera élevé. Ne voulant point admettre cette maxime qu'il regardait comme fausse, il ne craignit pas de blasphémer contre Dieu, en disant : Si je m'étais humilié au lieu de m'exalter, je ne serais jamais arrivé au poste que j'occupe maintenant. À peine avait-il achevé ces mots sacrilèges qu'il tomba à l'endroit même où il venait de les prononcer, et il expira suffoqué par le démon. Aujourd'hui, hélas ! combien qui, s'ils ne tiennent pas un semblable langage, pensent et agissent comme ce misérable ! car ils paraissent croire qu'ils ne pourraient jamais être exaltés, s'ils ne faisaient rien par eux-mêmes pour y réussir.
Ici par le premier rang, il ne faut pas entendre seulement la place la plus honorable dans les festins solennels, mais encore toute dignité ou supériorité ecclésiastique. Car aucun catholique, invité aux noces du Christ et de l'Église, ne doit s'ingérer de lui-même en pareilles dignités, mais il doit, autant qu'il le peut, y porter les autres comme meilleurs que lui ; autrement Dieu, de qui doivent venir originairement la vocation et l'autorité, le déposera de sa dignité soit d'une manière spirituelle, par une sentence de damnation éternelle, soit même quelquefois d'une manière effective, par la peine d'une condamnation temporelle. Toutefois, si à l'exemple des anciens Pères tels que saint Grégoire, quelqu'un accepte par obéissance et exerce par charité les charges éminentes qu'il fuyait avec humilité et sincérité, il ne sera point privé de la gloire céleste. Car quiconque s'exalte lui-même en s'ingérant par présomption dans les dignités, sera humilié, comme nous l'avons expliqué ; mais quiconque s'humilie de cœur et en vérité, non pas d'une manière fausse et hypocrite, sera exalté, selon cet oracle de l'Esprit-Saint ; La gloire sera le partage de l'humble d'esprit (Prov. XXIX, 23).
Il faut remarquer que la solide humilité, celle qui peut seule nous mériter la gloire de l'exaltation auprès de Dieu, consiste en trois choses. 1° Il faut renoncer à toute estime de soi-même, jusqu'à se mépriser et se regarder comme un vil néant ; et s'il y a dans nous quelque bien, nous devons l'attribuer à Dieu seul qui en est l'auteur, conformément à cette parole de l'Apôtre (I Cor. IV, 7) : Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? 2° Il faut dédaigner et fuir les dignités et les honneurs de ce monde ; et si pourtant on vient à en être revêtu, on ne doit pas en concevoir de l'orgueil, mais en rapporter la gloire à Dieu seul, de qui viennent tous les biens. 3° Il faut apprécier les autres de telle sorte qu'on les préfère à soi-même. En effet, si nous ne les jugions plus vertueux et plus dignes que nous, comment pourrions-nous accomplir cette recommandation de l'Apôtre (Rom. XII, 10) : Prévenez-vous les uns les autres par des témoignages de respect et de déférence ? car l'homme est plutôt porté naturellement à mépriser qu'à honorer celui qu'il croit au-dessous de lui. Si nous devons préférer que les autres l'emportent sur nous en dignité, nous devons également présumer qu'ils nous surpassent en mérite.
En effet tous les Chrétiens que Dieu, par le ministère des prédicateurs, convie aux noces spirituelles de Jésus-Christ avec l'Église, ne sont pas égaux : il en est de plus élevés que les autres par leur dignité ou leur mérite, par la pratique de quelque vertu ou par l'intelligence des choses saintes. Si donc vous avez été invité aux noces mystiques, gardez-vous de vous placer au premier rang, en vous laissant aller soit à la présomption de vos qualités personnelles, soit à la convoitise des biens mondains, soit au désir de la vaine gloire. Mais pourquoi ne devez-vous pas ambitionner les premières places ? Le divin Maître en indique trois raisons (Luc. XIV, 8, 9) : 1° c'est d'abord, de crainte qu'un des conviés ne soit plus honorable que vous ; car vous devez céder la place à celui qui mérite plus d'honneur, et le plus méritant c'est le plus vertueux que vous devez préférer à vous-même. Par conséquent, de quelque dignité que vous soyez investi, vous avez toujours un motif de décliner l'honneur, si vous considérez que quelqu'un plus vertueux que vous peut se trouver dans la société dont vous faites partie ; car la dignité ne mérite un honneur excellent que parce qu'elle suppose une vertu supérieure dans celui qui la possède. 2° La seconde raison de ne pas prendre les premières places, c'est de peur que le maître ne vienne vous dire par le fait même, en vous humiliant et en préférant quelque autre à vous : Cédez à celui-ci la place que vous croyiez mériter. Car il arrive souvent que celui qui se jugeait digne des honneurs se trouve frustré de ses prétentions, et repoussé du rang où il voulait s'élever ou se maintenir. 3° La troisième raison, c'est pour ne pas s'exposer à la honte de descendre au dernier rang. Car celui qui avait présumé beaucoup de lui-même rougit ensuite lorsqu'il se voit humilié devant le public, abaissé dans son estime, déposé de son office, ou précipité après la mort dans les abîmes de l'enfer.
Voulez-vous au contraire être exalté, écoutez ce que Jésus-Christ ajoute (Luc. XIV, 10) : Lorsqu'on vous aura convié à un grand festin, allez, sans vous excuser, vous mettre à la dernière place, vous considérant comme inférieur à tous les autres en mérite, bien que vous leur soyez peut-être supérieur par la dignité de votre charge ou la noblesse de votre naissance. — Or, il faut distinguer trois sortes de dernières places, savoir par rapport à l'état, au rang et au lieu. Parmi les états, la dernière place est celle des commençants, la moyenne celle des hommes qui progressent dans la vertu, et la première celle des parfaits. Quant aux rangs, la dernière place est celle des sujets, la moyenne celle des ministres subalternes, et la première celle des chefs principaux. Relativement aux lieux, la dernière place est celle de l'enfer, la moyenne celle de ce monde, et la première celle du ciel. Mettez-vous donc à la dernière place sous ces trois rapports, pour l'état, le rang et le lieu ; c'est-à-dire pensez par humilité que vous êtes dans l'état infime des commençants, abaissez-vous par la crainte de Dieu au simple rang des sujets, et descendez par une fréquente méditation jusque dans l'abîme profond des enfers.
Mais pourquoi choisir ainsi la dernière place ? Notre-Seigneur en apporte trois motifs (Luc. XIV, 10) : 1° C'est afin de mériter l'amitié divine, car lorsque Celui qui vous a convié aux noces de l'Église viendra, soit pendant cette vie pour visiter les âmes, soit après la mort pour discerner les mérites de chacun, il vous dira, parce que vous vous êtes humilié : Mon ami. 2° C'est aussi afin d'obtenir une place plus sublime ; car il ajoutera : Puisque vous êtes devenu mon ami à cause de votre humilité, montez plus haut, c'est-à-dire soyez élevé à un plus éminent degré de grâce sur la terre et de gloire dans le ciel. 3° C'est encore afin d'acquérir un plus grand honneur ; car vous serez alors honoré devant les autres convives, qui sont admis comme vous au banquet de la foi évangélique ou de la béatitude éternelle ; témoins de votre vertu et de votre exaltation, ils admireront en vous l'excellence de la dignité proportionnée à la grandeur de l'humilité qui vous a valu la faveur du Maître. — Remarquons que par là le Seigneur ne se propose pas de nous engager à acquérir la gloire humaine, mais il veut nous apprendre qu'on acquiert la gloire céleste de la même manière que la gloire humaine ; de telle sorte que comme l'humilité est nécessaire à celui qui désire parvenir à quelque honneur dans l'Église ou dans la société, elle est aussi nécessaire à celui qui désire arriver à quelque honneur de la grâce et de la gloire. Néanmoins, il y a une différence essentielle entre ces deux sortes de désirs : c'est que quiconque s'humilie pour être promu à une dignité ecclésiastique, pèche ; car sous une fausse humilité, il cache un orgueil raffiné ; mais quiconque s'humilie pour obtenir les dons surnaturels de la grâce, ou mériter les récompenses éternelles de la gloire, a une intention droite ; parce que, comme le dit saint Jérôme (in cap. I Sopboni.) : C'est une sainte ambition de souhaiter ardemment les vertus.
Enfin, le Sauveur confirme par une raison générale tout ce qu'il vient de dire (Luc. XIV, 11) : Quiconque, soit laïc, soit clerc, soit religieux, s'élève par orgueil, sera humilié, bon gré mal gré en ce monde ou dans l'autre ; celui au contraire qui s'abaisse non par force, mais volontiers, sera exalté en cette vie par les mérites qu'il acquerra ou par les dignités qu'il recevra, et dans la vie future par les récompenses célestes qui lui sont promîmes et qui lui seront infailliblement décernées. — Les humbles sont ainsi appelés du mot latin humus, c'est-à-dire terre, parce qu'ils se considèrent comme de la poussière qui est foulée aux pieds par tout le monde. L'homme en effet qui, comme l'indique l'étymologie de son nom, a été formé du limon, doit descendre dans le sentiment profond de sa misère et de son néant, pour mériter d'être relevé et consolé. « Si vous voulez que le Seigneur écoute votre prière, dit saint Bernard, pensez toujours que vous n'êtes qu'un vil pécheur, indigne de ses dons et de ses faveurs. » Nous devons fuir avec soin l'orgueil qui nous attire le mépris et la haine de Dieu et des hommes ; nous devons au contraire embrasser avec ardeur l'humilité qui nous procure leur estime et leur affection. « Ne vous alarmez donc point, dit saint Chrysostôme (Hom. 66 in Matth.), si l'honneur vous est ravi, pourvu que vous en deveniez plus humbles : car alors vous serez plus grands aux yeux du Seigneur qui vous élèvera à une gloire supérieure. L'humilité nous ouvre ainsi la porte du ciel ; si nous voulons y être exaltés, sachons nous faire petits ici-bas ; les plus conspués sur la terre seront les plus honorés dans le royaume des cieux. »
Après avoir exhorté les convives à pratiquer l'humilité, le Seigneur exhorta leurs hôtes à exercer la miséricorde. Cette instruction était fort à propos dans la circonstance ; car les Pharisiens parmi lesquels il se trouvait donnaient des repas publics et solennels par un motif de cupidité plutôt que de charité, pour en retirer quelque profit ou honneur temporel. Afin de rendre la nourriture spirituelle pour la réfection corporelle qu'on lui offrait, le Sauveur donna un conseil salutaire au chef du festin. Il disait donc à celui qui l'avait invité, et par là même à tous ceux qui étaient présents (Luc. XIV, 12) : Lorsque vous donnez à dîner ou à souper, ne conviez point vos amis par affection naturelle simplement, ni vos frères à cause de la consanguinité, ni vos proches en considération de l'affinité, ni vos voisins à raison de la familiarité ; ne conviez ni tous ceux-ci, ni d'autres parce qu'ils sont riches ou puissants, dans un but d'intérêt ou d'ostentation, pour gagner leur faveur ou satisfaire votre vanité. Peut-être vous inviteraient-ils à leur tour, selon l'usage ordinaire du monde ; mais alors vous seriez récompensés par les hommes et non par Dieu, en cette vie et non dans l'autre. Ce qui est dit ici de la réciprocité d'invitation doit s'entendre aussi d'un retour quelconque pour tout bienfait temporel. Suivant saint Ambroise (Lib. 7 in Luc), n'accorder l'hospitalité que dans l'espoir d'être payé, c'est agir par avarice. Remarquons toutefois que si l'on invite les personnes susdites pour entretenir l'union mutuelle, on accomplit une œuvre méritoire devant Dieu ; si c'est au contraire pour s'abandonner à la vaine gloire, se livrer à la bonne chère ou à la volupté, on commet un péché digue de châtiment ; si c'est seulement pour en retirer quelque avantage temporel, on n'y trouvera aucun profit spirituel ; si c'est pour témoigner de la bienveillance ou de la libéralité, on produit un acte indifférent en lui-même, mais qui devient bon ou mauvais, selon qu'on le rapporte ultérieurement à une fin bonne ou mauvaise. Dans tous les cas, on ne peut faire une invitation aux dépens du patrimoine de Jésus-Christ, parce qu'il doit être employé tout entier pour l'utilité de l'Église et pour les besoins des pauvres ; il en est de ces biens comme des legs destinés à des aumônes ; on ne peut en détourner la moindre partie à d'autres usages.
Mais lorsque, mû par un pieux sentiment, vous donnez un festin, appelez-y les pauvres, ceux qui ne possèdent rien pour vivre, les infirmes, ceux qui n'ont pas la force pour travailler, les boiteux, ceux qui ne peuvent aller mendier, les aveugles, ceux qui ne voient pas suffisamment pour exécuter quelque ouvrage (Luc. XIV, 13). Et vous serez heureux, dès maintenant par l'espérance, et plus tard par la jouissance de la béatitude éternelle, parce que vos convives n'ont pas le moyen de vous récompenser ; car alors vous aurez pour débiteur Dieu lui-même qui ne manquera pas d'acquitter leur dette (Ibid. 14). Aussi saint Paul a dit (I Tim. IV, 8) : La piété, c'est-à-dire la charité, sert à tout, parce que les biens de la vie présente et ceux de la vie future lui ont été promis. D'après saint Chrysostôme (Hom. I in Epist. ad Colos.), ne nous affligeons donc point de ne pas recevoir la rémunération d'un bienfait, mais plutôt de la recevoir : car si nous la trouvons maintenant, il est à craindre que nous ne la retrouvions pas plus tard ; et si l'homme ne nous la rend point, Dieu nous la rendra. C'est pourquoi Jésus-Christ ajoute : Vous serez récompensé par le souverain Juge à la résurrection des justes, lorsque vous serez transformé avec eux dans l'état de gloire. Selon la remarque du Vénérable Bède, Jésus-Christ ne parle ici que de la résurrection des justes, parce qu'elle doit être bienheureuse pour eux seuls, quoiqu'elle doive être générale pour tous les hommes. « Ne méprisez donc point les indigents comme des indignes, dit saint Grégoire de Nysse, mais sachez les apprécier à leur juste valeur. Ce sont les images du Sauveur, les héritiers des biens futurs, les porte-clés du royaume céleste ; ils seront devant le souverain Juge les accusateurs ou les avocats de ceux qui les auront repoussés ou assistés ici-bas. » « Par conséquent, ajoute saint Jean Chrysostôme (loc. cit.), quand un pauvre se présente à votre porte, vous devriez l'admettre à votre table, ou du moins dans votre logis, comme si c'était Jésus-Christ lui-même. Mais cet homme est dégoûtant, nettoyez-le ; ses habits sont sales, donnez-lui un vêtement propre. Si votre délicatesse a peine encore à le souffrir, faites-le manger avec vos domestiques, ou bien envoyez-lui ce que vous n'avez pas le courage de lui servir. Mais pourquoi tant de frivoles excuses, lorsqu'il s'agit d'accueillir Jésus-Christ caché sous les haillons de l'indigent ? Eh ! ne savez-vous pas que le démon n'ose entrer dans la maison de celui qui fait l'aumône ? »
Dans un sens spirituel, lorsque vous préparez un festin, c'est-à-dire quand vous vous disposez à la prière pour nourrir votre âme du pain des larmes et l'enivrer du vin de la componction, n'invitez pas vos amis, vos parents et des riches, c'est-à-dire ne priez pas seulement pour ceux qui vous sont unis de quelque manière, ou qui, comme les justes, sont riches de vertus chrétiennes ; mais priez encore pour vos ennemis et pour les pécheurs qui sont pauvres des véritables biens. Faites participer surtout à votre oraison les trois sortes de pauvres pécheurs qui succombent par infirmité, ou par ignorance ou par malice ; les premiers sont faibles débiles, les seconds sont aveugles coecos, les troisièmes sont boiteux claudos, parce que leur volonté défectueuse ne marche pas d'accord avec leur intelligence. — Le prédicateur évangélique donne aussi un banquet spirituel en distribuant le pain de la parole sainte ; s'il le fait pour acquérir quelque honneur ou gain temporel, il ne recevra de Dieu aucune récompense ; mais s'il se propose de sauver les âmes, il obtiendra la vie éternelle conjointement avec les justes.
Entendant le Seigneur qui disait : Vous serez récompensé à la résurrection des justes, l'un des convives, homme charnel et grossier, crut qu'il promettait de fournir la nourriture matérielle aux justes ressuscités, comme s'ils avaient besoin de mets corporels pour entretenir leur nouvelle vie. Heureux donc, s'écrie-t-il, celui qui mangera du pain dans le royaume de Dieu (Luc. XIV, 15). Selon saint Cyrille, cet homme tout animal, ne comprenant pas les paroles que Jésus-Christ venait de prononcer, s'imaginait que la rétribution des Saints consisterait en la possession de biens sensibles. Mais suivant d'autres interprètes, par le mot pain ce convive entendait la vraie béatitude, de laquelle se rassasie l'âme des élus par la vision et la jouissance de la divinité et de l'humanité de Jésus-Christ, qui s'appelle lui-même le pain de vie. « Cet homme, dit saint Augustin (Serm. 33 de Verbis Dom.), semblait soupirer vers un bien éloigné, néanmoins le pain qu'il désirait était présent sous ses yeux ; car quel est le pain offert dans le royaume de Dieu, sinon Celui-là même qui a dit : Je suis le pain vivant descendu du Ciel (Joan. VI, 51) ? Pour le recevoir, ne préparez pas simplement votre bouche, mais disposez surtout votre cœur. » — Heureux donc mille fois celui qui dans le royaume de Dieu mangera ce pain et savourera cet aliment des âmes, dont il est écrit au livre de l'Ecclésiastique (XXIV, 29) : Ceux qui me mangent auront encore faim, non parce qu'ils éprouveront quelque privation ou quelque tourment ; mais parce qu'ils ne ressentiront aucun dégoût, aucune satiété. Aussi d'après l'explication du Vénérable Bède (in cap. XIV Luc.) : « Le pain qu'on mange dans le royaume de Dieu ne doit pas s'entendre d'une nourriture corporelle, mais de Celui-là même qui a dit (Joan. VI, 51, 52) : Je suis le pain descendu du ciel ; quiconque mangera de ce pain vivra éternellement ; c'est-à-direquiconque s'étant incorporé par la foi le mystère de mon Incarnation, aura mérité la contemplation de ma divine Majesté, celui-là goûtera le bonheur d'une glorieuse immortalité. »
Prière
Seigneur Jésus, prenez-moi et protégez-moi avec votre main miséricordieuse, de crainte que je ne sois dominé et tourmenté par l'hydropisie de la volupté charnelle, ou de l'avarice, ou de l'orgueil. Faites qu'une humilité sincère inspire mes pensées, mes paroles et mes actions, de telle sorte que me regardant comme le plus indigne, je choisisse toujours la dernière place. Faites aussi qu'une charitable commisération me porte à inviter, c'est-à-dire à secourir les indigents, selon mon pouvoir. Ô Dieu, distributeur libéral des biens les plus excellents, accordez à un pauvre misérable comme moi, de manger dans votre propre royaume ce pain céleste qui n'est autre que vous-même, pain au-dessus de toute substance pour l'acquisition duquel nous combattons chaque jour et nous souffrons à chaque instant, afin que nous puissions jouir de votre vie éternelle. Ainsi soit-il.