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CHAPITRE LXXXI
Parabole des personnes invitées à un grand souper
Luc. XIV, 16-24
Comme la plupart des hommes, captivés par les biens terrestres et fascinés par les plaisirs sensibles, n'ont presque aucun goût pour le pain de vie qu'ils se contentent de reconnaître par la foi sans travailler à l'obtenir, le Sauveur leur montre par une parabole que cette indifférence seule suffit pour les rendre indignes de participer au festin céleste. Cette même parabole fait ressortir tout à la fois l'immense bonté de Dieu et l'ingratitude insurmontable des Juifs qui, préférablement à toutes les autres nations, ont été conviés à l'éternelle béatitude par les Prophètes d'abord, puis par le Christ lui-même, et enfin par ses Apôtres, mais qui, ayant repoussé ces invitations réitérées, ont ainsi abandonné leur place aux Gentils.
Le Sauveur dit donc (Luc. XIV, 16) : Un certain homme fit un grand souper. Cet homme, distinct de tous les autres, c'est Jésus-Christ qui, étant vrai Dieu, a daigné se faire vrai homme, de manière à unir la divinité et l'humanité en une seule et même personne. Le grand souper qu'il a préparé, c'est le bonheur incompréhensible de la gloire céleste que le Seigneur réserve, de toute éternité, pour être dans son royaume, la réfection permanente des saintes âmes. Cette réfection, qui doit être la dernière, est justement appelée un souper, parce que, comme le repas du soir est le dernier de la journée, de même aussi la béatitude de la vie immortelle n'est accordée qu'à la fin de la vie présente, après laquelle il n'y a plus rien à espérer. Festin splendide assurément, souper délicieux, puisque son immensité et son excellence surpassent infiniment tout ce que le cœur humain a pu ressentir et peut imaginer. Le Maître invita beaucoup de monde, parce que, comme le dit saint Paul (I Tim. II, 4), il veut sauver tous les hommes, en les rendant bienheureux. En effet, il appelle les uns par le ministère des Anges, des Patriarches et des Prophètes ; les autres par lui-même, par ses Apôtres et ses Disciples ; d'autres enfin par les inspirations de la conscience, par les bienfaits de la prospérité ou les peines de l'adversité.
Quand l'heure du souper fut arrivée, il envoya son serviteur (Luc. XIV, 17). L'heure du souper, c'est le temps de la grâce dans ce dernier âge du monde ; car bien que dans les âges précédents les hommes fussent invités au festin céleste, aucun néanmoins n'y était introduit, mais tous descendaient dans les limbes ou dans les enfers. Le serviteur envoyé représente tous les prédicateurs évangéliques ; quoiqu'ils soient en grand nombre et différents d'état ou de qualités, ils doivent cependant être unis entre eux par la foi et la charité, de manière à former comme un seul personnage moral. Le Maître envoya donc son serviteur dire aux conviés de venir en se disposant au festin par leurs bonnes œuvres ; car tout était prêt pour les recevoir. Avant l'Incarnation du Verbe, le festin du Christ n'était pas encore préparé, de façon que nul ne pouvait être admis à la vie éternelle ; mais lorsque l'Agneau sans tache eut été immolé sur la croix, le ciel fermé jusqu'alors fut enfin ouvert. Comme Dieu le Père avait envoyé son Fils pour y convier les hommes, Celui-ci à son tour députa les Apôtres et délègue encore les prédicateurs, afin de continuer sa mission, parmi tous les peuples et dans tous les siècles, jusqu'à la fin du monde. Le banquet céleste, qui est maintenant tout prêt, consiste en trois choses inséparables, savoir : la vision béatifique des personnes divines principalement, puis la société des Anges et la compagnie des Saints.
Mais tous pareillement commencèrent à s'excuser, ou plutôt à s'éloigner du banquet divin par leur mauvaise conduite, en préférant les biens terrestres et matériels aux biens spirituels et célestes. Ils s'excusèrent, sinon en parole, du moins en pensée et par le fait, tous également, c'est-à-dire la grande majorité ; car selon saint Grégoire, peu seront sauvés relativement à la masse entière du genre humain. Beaucoup en effet sont conviés à ce festin solennel, mais bien peu y sont admis, parce que la plupart de ceux qui y sont attirés par la foi véritable s'en rendent indignes par une vie déréglée. Malheur à nous ! dit le même saint Docteur (Hom. 36 in Evang.) : car le pauvre ne manque pas d'accourir, lorsqu'un riche l'invite ; et nous nous excusons d'aller, quand Dieu nous convie à sa table ; mais par ce refus injurieux, nous méritons d'être exclus à jamais du banquet éternel que le Seigneur très-libéral offre de lui-même gratuitement à tous les hommes de bonne volonté. L'excuse qu'on allègue pour ne pas venir n'est en réalité qu'une indisposition dont on se rend coupable, en s'abandonnant soit à l'orgueil, soit à l'avarice, soit à la volupté. Les uns sont figurés par celui qui veut voir sa nouvelle maison de campagne, d'autres par celui qui veut essayer ses paires de bœufs, les troisièmes sont représentés par celui qui vient de contracter mariage.
Ainsi, le premier s'excuse en disant : J'ai fait l'acquisition d'un domaine, et je dois nécessairement le visiter. Par celui-ci on entend les orgueilleux amateurs du monde, qui ambitionnent et recherchent avant tout les honneurs et les dignités que procure la possession d'un domaine. — Le second dit (Luc. XIV, 19) : J'ai acheté cinq paires de bœufs et je vais les éprouver. Dans cet autre, on voit les hommes cupides et avares qui portent toutes leurs pensées et tous leurs désirs sur les richesses et les biens temporels, dont les bœufs destinés à labourer la terre sont l'emblème. — Le troisième dit (Ibid. 20) : Je me suis marié, c'est pourquoi je ne saurais m'absenter. On reconnaît dans ce dernier les hommes voluptueux et sensuels dont l'intelligence, abrutie par l'amour des plaisirs charnels, est incapable de s'élever à la contemplation des choses divines, comme saint Basile le fait remarquer. Tous ceux-là sont indignes d'assister jamais aux noces de l'Agneau sans tache ; c'est ce qu'exprime le : distique suivant : Villa, noves, uxor coenam clausere vocatis, une maison, des bœufs, une femme ont fermé la salle du festin aux conviée ; Mundus, cura, coro, coelum clausere renatis. Le monde, la cupidité, la chair ferment le ciel aux Chrétiens.
Les trois vices qui sont ici mentionnés sont en effet la source de tout ce qui peut exclure de la céleste béatitude ; car selon la doctrine de l'apôtre saint Jean (I Ep. II, 16) : Tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. « Ô vous, s'écrie saint Augustin (Serin. 33 de Verbis Dom.), vous qui désirez prendre place à ce festin du Très-Haut, n'aimez ni le monde, ni rien de ce qui est dans le monde, comme le recommande le Disciple bien-aimé (I Ep. II, 15). L'amour des biens terrestres est comme une glu qui empêche l'âme de prendre son essor vers les biens supérieurs. Ainsi, quand vous dites : J'ai épousé une femme, c'est la concupiscence de la chair qui vous retient : J'ai acheté cinq paires de bœufs, c'est la concupiscence des yeux : J'ai acquis un domaine, c'est l'orgueil ou l'ambition qui vous captive. Fuyons toutes ces vaines et funestes excuses ; accourons au divin banquet où notre âme trouvera une nourriture abondante ; que la volupté, la superbe et la cupidité ne nous arrêtent point, mais allons à Dieu sans détour et nous serons pleinement rassasiés des délices spirituelles. » Ainsi s'exprime saint Augustin.
Le serviteur, revenant vers son Maître, lui rapporta tout te qui s'était passé (Luc. XIV, 21). Ainsi les ministres de l'Évangile, après avoir vaqué aux travaux de la prédication, reviennent au silence de la contemplation, et là dans leurs entretiens intimes avec Dieu, lui communiquent tout ce qui leur est arrivé. Alors le Père de famille, Jésus-Christ dont la famille se compose des Anges et des âmes fidèles, fut irrité, non parce qu'il éprouva les mouvements intérieurs de la colère, mais parce qu'il produisit les effets extérieurs de cette passion en punissant les coupables ; car la colère de Dieu consiste dans la vengeance même du péché, dit saint Augustin (in Ps. 8). Irrité donc contre les hommes tièdes et négligents qui dédaignaient son banquet délicieux pour se repaître de vils aliments, il dit à son serviteur, au ministre de l'Évangile : Sortes vite, quittez le calme secret de l'étude et de l'oraison pour l'exercice public du ministère et de la prédication ; allez dans les rues et sur les places de la ville. Il désigne par là la vocation des Juifs ; car de même que les rues et les places d'une cité sont renfermées dans son enceinte, ainsi les Juifs étaient enfermés dans le cercle des observances légales auxquelles ils étaient assujettis. Les uns étaient comme sur des places publiques dans les voies larges et spacieuses de l'abondance et de la prospérité ; les autres se trouvaient dans des rues resserrées, c'est-à-dire dans les étreintes de l'adversité et les angoisses de la tribulation. Allez donc et appelez les pauvres qui sont dénués de grâce et de vertu, les infirmes qui sont dépourvus de zèle et d'énergie, les aveugles qui n'ont point la connaissance de la vérité, les boiteux qui n'ont point une rectitude parfaite d'affection et d'intention, en un mot appelez les petits et les humbles qui se croient méprisables, et amenez-les, introduisez-les comme ils le désirent ; car ce sont ceux-là que le Seigneur veut admettre à la pénitence et recevoir à sa table.
Les princes et les docteurs des Juifs furent en effet rejetés à cause de leur orgueil et de leur ingratitude, tandis que les simples et les publicains furent accueillis favorablement, comme on le voit par l'exemple des Apôtres et des disciples mentionnés dans l'Évangile. Selon saint Grégoire (Hom. 36 in Evang.), les pauvres sont élus pour remplacer les riches qui refusent de venir ; car Dieu a choisi les faibles suivant le monde pour confondre les forts (I Cor. I, 27), et il préfère le pécheur qui s'humilie au juste orgueilleux. Le Seigneur prend pour lui ceux que le monde méprise ; car souvent le mépris dont l'homme est l'objet le fait rentrer en lui-même, de façon que moins il trouve de satisfaction parmi les créatures, plus il montre de soumission envers le Créateur. — « Qui sont ceux qui participent au festin du Seigneur, s'écrie saint Augustin (Serm. 33 de Verbis Dom.) sinon les mendiants, les estropiés, les aveugles et les boiteux ? Les hommes opulents, bien portants, présomptueux et savants, n'y sont pas introduits ; car plus ils s'estiment eux-mêmes, plus aussi le Seigneur les dédaigne. Venez donc indigents, c'est vous qu'invite le souverain Maître devenu pauvre lui-même afin de vous enrichir par sa pauvreté volontaire. Venez infirmes, le médecin n'est pas pour celui qui jouit de la santé, mais pour celui qui manque de force. Venez aussi boiteux, en lui disant : Seigneur, affermissez mes pas dans les sentiers de vos commandements (Ps. XVI, 5). Venez enfin aveugles, en répétant (Ps. XII, 4) : Éclairez mes yeux de peur que je ne m'endorme dans la mort éternelle. » Ainsi parle saint Augustin.
De retour vers son Maître, le serviteur lui dit : J'ai fait, Seigneur, ce que vous m'avez commandé, et comme vous l'avez commandé, montrant ainsi une obéissance parfaite et dans l'acte et dans le mode d'exécution ; mais, ajouta-t-il, des places vides restent encore (Luc. XIV, 22). Comme s'il disait : Nous avons introduit beaucoup de Juifs ; toutefois il y a suffisamment de places pour y admettre encore des Gentils, marquant par là que l'Église est toujours prête à recevoir ceux qui veulent entrer en son sein. Le Maître dit alors à son serviteur : Sortez promptement à travers les chemins et les buissons et pressez d'entrer ceux que vous rencontrerez (Ibid. 23). C'est-à-dire : Courez hors de la Judée vers les païens qui, semblables à des peuples agrestes et sauvages, sont dispersés sur les grands chemins de la prospérité mondaine et parmi les buissons épineux de l'adversité temporelle ; par vos instructions, vos instances et vos importunités contraignez-les d'entrer à mon banquet éternel, afin que ma maison, la céleste patrie, soit remplie et que le nombre de mes convives ou de mes prédestinés soit complet. Nous voyons par là que les uns sont appelés, attirés par de ferventes exhortations et que les autres sont contraints et comme forcés par de dures réprimandes. Aussi le Maître suprême recommande d'appeler les Juifs et de contraindre les Gentils, parce qu'une simple invitation n'aurait pas suffi à ces derniers, tandis qu'elle était suffisante pour les premiers instruits par la Loi et les Prophètes.
Par ceux qui sont contraints d'entrer au festin, nous pouvons entendre les hérétiques que l'Église poursuit de ses anathèmes pour les ramener en son sein, ou même tous ceux que Dieu frappe de ses coups afin de les appeler à son amour. Heureuse nécessité qui nous force à mieux vivre ! II en est beaucoup en effet qui dans l'abondance et la sécurité ne pensent qu'au monde, mais qui reviennent à Dieu dans le malheur et le danger. « II est plus difficile, dit saint Chrysostôme, de triompher des passions lorsqu'on jouit du repos, que de mépriser les richesses si on est exposé au péril. La crainte d'un mal aide l'âme à surmonter plus aisément l'attrait de la concupiscence. Combien qui, dans la paix, n'eussent pas voulu être pauvres, et qui au temps de la persécution, préfèrent renoncer à leurs biens plutôt que de périr avec eux ? Dieu qui les connaît, permet souvent qu'ils perdent leurs richesses, afin que, débarrassés des sollicitudes temporelles, ils retournent et persévèrent plus facilement dans son service. » — « D'après la parabole, dit saint Grégoire (Hom. 36 in Evang.), il en est qui résistent à l'appel du Seigneur, ce sont ceux qui connaissant la vérité, ne suivent pas sa direction ; d'autres qui répondent à l'invitation du Maître, tels sont ceux qui ayant reçu le don de l'intelligence, le font valoir par la perfection de leur conduite ; il en est aussi qui sont forcés d'entrer dans la voie de la vérité ou dans la pratique de la vertu, ce sont ceux que l'Église y contraint par des peines spirituelles et même temporelles. »
Enfin, Jésus-Christ conclut ainsi sa parabole (Luc. XIV, 24) : Je vous le déclare, aucun de ceux qui ont été invités, sans vouloir venir, ne goûtera de mon festin, ni même ne le verra. Les Saints au contraire, le goûtent et le voient dès la vie présente, selon que le Prophète les y engage par ces suaves paroles : Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux ! Mais, à l'égard des pécheurs dédaigneux, terrible est la sentence du divin Maître, s'écrie saint Grégoire. Que personne donc ne s'excuse de se rendre à son invitation, de crainte que par son refus, il ne se ferme lui-même pour toujours l'entrée du céleste banquet. « Par conséquent, dit saint Chrysostôme (Hom. 5 ad pop. Antioch.), travaillons sans cesse à conserver en nous la dignité de Chrétien que nous avons reçue au commencement ; ne nous lassons point de tendre vers le royaume de Dieu, regardant les choses présentes comme des ombres qui passent et des songes qui s'évanouissent. Si un roi de la terre vous tirait de la misère et vous adoptait tout à coup pour son fils, regretteriez-vous la pauvre cabane d'où il vous aurait retiré ? De même, apprenons à mépriser les biens présents de ce monde, en considérant combien sont supérieurs les biens futurs à la jouissance desquels nous sommes appelés. »
Prière
Seigneur Jésus, qui, dans le dessein de sauver tous les hommes, avez préparé à tous le festin magnifique de la céleste béatitude, où déjà vous en avez admis un certain nombre de différentes manières, ne privez pas un misérable comme moi de cette grâce générale que vous êtes venu offrir à tous. Donnez-moi la force de fouler aux pieds l'orgueil et l'ambition, l'avarice et la cupidité, la concupiscence et la volupté charnelle, et qu'aucun vice semblable ne m'exclue pour toujours du banquet éternel ; mais que votre infinie miséricorde daigne m'y introduire, parce que je suis pauvre en grâce et en vertu, faible dans l'accomplissement du bien, aveugle dans la connaissance de la vérité et boiteux par défaut de rectitude morale. Ainsi soit-il.


CHAPITRE LXXXII
Jésus diffère d'aller à Jérusalem pour la fête des tabernacles
Joan. VII, 1-14 — 30-53
Jésus, instruisant le peuple dans les synagogues, continuait à parcourir la Galilée, et ne voulait point passer en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir (Joan. VII, 1). Assurément, il aurait pu se montrer parmi eux, sans avoir rien à craindre de leur part ; mais en attendant l'heure de sa Passion, il préféra se soustraire à leurs regards, et cela pour plusieurs motifs : d'abord pour lui-même, parce que le moment qu'il avait fixé pour sa mort n'était pas encore venu ; ensuite pour nous-mêmes, afin de consoler notre faiblesse, en montrant par son exemple que nous pouvons quelquefois fuir devant la persécution ; enfin à cause des Juifs, de peur qu'en se produisant à leurs yeux il n'excitât davantage leur haine contre lui.
La fête appelée par les Juifs Scénopégie ou fête des Tabernacles était proche (Ibid. 2). Cette solennité durait sept jours consécutifs, pendant lesquels les enfants d'Israël habitaient sous des tentes faites avec des branches d'arbres, en mémoire des quarante ans que leurs pères avaient passés sous les tentes du désert, après leur sortie d'Égypte ; ils semblaient ainsi rappeler les bienfaits du Seigneur à leur égard, eux qui allaient bientôt le mettre à mort. Or d'après son étymologie grecque, le mot Scénopégie est formé de --- ou --- qui signifie ombre et de --- qui veut dire manger, parce que, durant cette fête les Hébreux prenaient leurs repas sous des toits ombragés de feuillage. On célébrait la solennité des Tabernacles après avoir recueilli les fruits de la terre, au mois de septembre, parce que, à cette époque où la vendange allait commencer, les anciens Israélites avaient quitté les tentes du désert pour entrer dans la Terre promise.
Comme cette fête approchait donc, les frères, c'est-à-dire les parents du Sauveur, non pas ses Apôtres mais ses proches du côté maternel qui le traitaient de frère selon la coutume reçue chez les Juifs, lui dirent (Ibid. 3) : Passez en Judée, c'est-à-dire montez à Jérusalem, capitale du royaume, afin que vos disciples, soit ceux qui vous suivent en foule, soit ceux qui s'y rendent de toutes parts, puissent être témoins de vos œuvres merveilleuses. Selon le Vénérable Bède (in cap. VII Joan.), c'est comme s'ils disaient : Vous faites des miracles, mais peu de personnes en sont témoins ; allez plutôt à la cité royale où résident les princes et les grands, afin que voyant tous vos prodiges, ils vous honorent comme vous le méritez. Ces amis tout charnels cherchaient la gloire du Sauveur, non pas pour lui seul, mais aussi pour eux mêmes, afin de participer à la gloire qu'il pourrait s'attirer ; car c'est le propre des hommes vains de faire ressortir tout ce qui peut contribuer à leur exaltation. C'est pourquoi ils ajoutaient (Ibid. 4) : Personne n'agit en secret lorsqu'il veut être connu dans le public ; puisque vous faites de telles choses, montrez-vous au monde. En entendant parler ainsi les frères du Seigneur, on voit bien que, comme l'Évangéliste le fait remarquer (Ibid. 5), ils ne croyaient point en lui, au moins d'une manière parfaite puisqu'ils ne le supposaient pas insensible à la gloire mondaine. Ils pensaient même que la louange et la faveur des hommes devaient être la récompense de ses vertus et le fruit de ses miracles.
Mais Jésus, voulant nous enseigner par son exemple à fuir la gloire mondaine, rejeta leur mauvais conseil en disant (Ibid. 6) : Mon temps ou le moment de manifester ma gloire n'est pas encore arrivé ; elle ne doit éclater qu'après ma résurrection. Pour vous qui ne cessez de courir après les vanités du siècle et de soupirer après les honneurs, les richesses et les délices du monde, le temps est toujours favorable et vous-même êtes toujours disposés à les recevoir. Le monde, que vous aimez, ne saurait vous haïr, parce que vous lui ressemblez par les sentiments, les affections et les actes. Il me déteste tout au contraire, moi avec les miens, parce que nous lui sommes opposés par l'esprit, la volonté et la conduite ; car loin d'approuver ses œuvres, nous les blâmons comme mauvaises (Ibid. 7). —De même qu'il y a deux sortes de gloire, l'une spirituelle pour les Saints, et l'autre temporelle pour les mondains, il y a pareillement deux sortes de fêtes pour les uns et pour les autres. Les fêtes temporelles des mondains consistent en repas, divertissements et autres plaisirs extérieurs ou sensibles ; les fêtes spirituelles des Saints consistent en pures et suaves délectations de l'esprit et du cœur. Aussi le Seigneur ajoute (Ibid. 8) : Pour vous qui soupirez après les louanges humaines et les voluptés charnelles allez à celte fête, où vous désirez voir et être vus afin de satisfaire votre vanité et votre concupiscence ; quant à moi, dont les goûts sont tout différents, je n'irai point à cette fête avec vous, ni comme vous le souhaiteriez, pour y chercher la gloire ; car mon temps, c'est-à-dire le moment de procurer la gloire à mon humanité, n'est pas encore accompli ; avant d'arriver aux honneurs de l'immortalité, il me faut passer par les ignominies de la croix. — Ou bien encore, le Sauveur a voulu dire : Allez vous autres à ce jour de fête, au commencement de la solennité, parce qu'alors plus qu'à la fin les Juifs s'y livraient aux amusements et aux festins ; mais moi je n'irai point à ce jour de fête parce que mon temps n'est pas encore arrivé. Ce n'était pas en effet au commencement mais plutôt à la fin de la solennité, le moment favorable pour la doctrine de vérité que le Seigneur devait annoncer ; car en ces derniers jours, les esprits plus calmes étaient mieux disposés à recevoir d'utiles instructions.
En disant à ses frères : Allez vous autres à cette fête, Jésus ne leur donne ni un conseil ni un ordre ; il constate et déclare seulement les dispositions actuelles qui les portaient à rechercher les satisfactions mondaines. Car ils voulaient jouir des agréments de la fête sans supporter les fatigues de la vigile qui devaient y préparer, parce qu'ils désiraient posséder les joies et les honneurs de ce monde sans en souffrir les peines et les chagrins. De nos jours, hélas ! combien de Chrétiens qui leur ressemblent ! Ils voudraient célébrer comme une fête continuelle en cette vie, mais en l'autre ils seront réduits à faire une vigile ou pénitence perpétuelle ; ils désireraient s'abandonner maintenant aux festins, aux délices, aux ris et aux frivolités ; mais ils seront condamnés éternellement à la faim, à la soif, aux tribulations et aux larmes. — Trois puissants motifs doivent nous déterminer à fuir le prétendu bonheur ou la félicité diabolique du siècle : 1° parce que cette vie doit être la préparation et comme la vigile de la grande solennité que nous sommes appelés à célébrer dans le royaume de Dieu ; pour y parvenir sûrement, nous devons présentement jeûner et pleurer nos péchés. C'est pourquoi Jésus-Christ a dit : Heureux ceux qui pleurent en cette vie, car ils seront consolés en l'autre (Matth. V, 5), Malheur à vous qui êtes rassasiés en ce monde, car vous serez tourmentés par la faim en l'autre (Luc. VI, 25). 2° La vie sur la terre est un exil pour l'homme ; sa véritable patrie est le royaume céleste qui lui est réservé. Or un malheureux proscrit, s'il comprend sa véritable position, ne doit pas se réjouir tant qu'il est condamné au bannissement, et avant qu'il soit rentré au foyer paternel. Ils sont donc bien insensés les pécheurs qui, pour quelques trompeuses satisfactions dans leur court pèlerinage, se privent des douceurs ineffables de l'éternelle patrie. 3° Enfin la vie présente est le temps destiné au travail et aux épreuves ; les serviteurs de Dieu s'y soumettent et les subissent afin de jouir ensuite du repos et de la béatitude ; mais ceux qui veulent ici-bas s'abandonner à la joie et à l'oisiveté doivent s'attendre aux peines et aux douleurs dans l'autre vie.
D'après cet exposé, nous voyons la différence qui existe entre l'état des bons et des méchants : pour les méchants le temps de la gloire est la vie présente, dont les jours sont mauvais ; mais pour les bons c'est la vie future, où ils régneront avec Jésus-Christ, après avoir souffert comme lui sur la terre. Que les âmes pieuses disent donc aux mondains qui les invitent à partager leurs joies folâtres : Allez vous autres à la fête présente, mais nous qui n'avons pas les mêmes goûts, nous n'irons pas à cette fête temporelle. Personne ne peut en même temps se réjouir avec le siècle et régner avec le Christ ; car il est écrit : Malheur à ceux qui coulent leurs jours dans la prospérité, parce qu'en un moment ils descendront dans les abîmes de l'enfer, après avoir reçu leur récompense en celte vie (Job. XXI, 13). « Jésus-Christ est notre maître et notre chef, dit saint Augustin (Tract. 28 in Joan.), nous sommes ses membres et nous formons son corps mystique ; or, c'est pour nous instruire qu'il répondait à ses frères : Votre temps est toujours prêt, mais le mien n'est pas encore venu. Marchons sur ses traces, et à son exemple ne craignons pas de répéter aux mondains qui nous méprisent et nous insultent : Votre temps est toujours prêt, mais le nôtre n'est pas encore venu. » Pour les riches en effet le temps est toujours prêt, parce qu'il est dans leur bourse ; car avec les ressources variées de l'or et de l'argent ils peuvent à leur gré se garantir du froid et de la chaleur, pourvoir à toutes les nécessités, remédier à de nombreuses incommodités et se procurer les aises et les jouissances corporelles. Il n'en est pas ainsi des pauvres qui manquent de tout ; mais un jour viendra où ils seront éternellement dédommagés de tout ce qu'ils auront souffert ici-bas.
Jésus resta donc en Galilée (Joan. VII, 9). Mais deux jours après le départ de ses frères, il alla lui-même à la fête secrètement (Ibid. 10). NdSalettensis : Notre Seigneur refuse de monter avec les siens, de monter avec les pèlerins de Nazareth. Il se présentera seul, hors de tout rattachement de tribu. Il accomplira ainsi la prophétie évoquée à cet exact moment : Mais lui, nous savons d'où il est, tandis que le Christ, à sa venue, personne ne saura d'où il est. [Jean. VII, 27]. Idem Matt. XIII, 55.
Ludolphe méconnait l'importance des sept fêtes dans la construction de l'Évangile de St Jean, la fêtes des tentes et son déroulement, les attitudes du Christ font de cette péricope une des plus claires attestation que Messianique de tout l'Evangile.
Il ne voulut point s'y rendre avec eux dès le commencement, afin de ne point paraître agréer les avis de ceux qui l'engageaient à se produire devant les hommes pour gagner leur faveur, comme aussi afin de ne point donner aux Juifs l'occasion d'accroître leur jalousie haineuse, s'ils l'avaient vu accompagné d'une foule nombreuse. Néanmoins il ne jugea pas à propos de s'abstenir complètement de ce voyage ; car il voulait profiter de la circonstance pour annoncer la doctrine salutaire qu'il était venu apporter sur la terre, pour instruire et corriger les hommes, leur parler de la fête éternelle, et les détacher de la vie présente. Il n'alla donc point publiquement, mais comme en cachette, à cette fête. Par une telle conduite, il condescendait à la faiblesse des Chrétiens qui plus tard devaient se cacher pour se soustraire au danger. De plus, il montrait que si nous voulons qu'il vienne prendre part à nos fêtes et les honorer de sa présence, nous devons les faire consister, non point en des manifestations extérieures qui soient remarquées des hommes, mais en des dispositions intérieures qui soient agréables à Dieu, selon cette parole du Prophète : L'esprit de l'homme vous louera, Seigneur, et par le sentiment de sa reconnaissance il célébrera une fête en votre honneur (Ps. LXXV, 11).
Expliquant ce fait de l'Évangile dans un sens mystique, le Vénérable Bède a dit (in cap. VII Joan.) : « Tandis que les âmes charnelles recherchent la gloire humaine, notre divin Maître demeure en Galilée qui signifié passage ou transmigration, c'est à-dire il habite dans les âmes qui, passant du vice à la vertu, s'efforcent de progresser dans la pratique du bien. Il monte ensuite à la fête, parce que dans la personne des fidèles qui sont ses membres, il cherche sa gloire non point ici-bas, mais en haut ; et il y monte secrètement, parce que la véritable gloire vient de l’intérieur (Ps. XLIV, 14), et consiste dans la pureté du cœur, dans la droiture de la conscience, dans la sincérité de la foi. Remarquons en outre que, quand Jésus-Christ veut opérer quelque grand miracle, loin de chercher à faire briller sa gloire et sa puissance, il éloigne plutôt ceux qui en auraient été les témoins et les hérauts, comme on le voit ici et dans plusieurs autres circonstances ; il veut nous faire comprendre par là cette importante maxime : Plus vous êtes grand, plus vous devez vous humilier en toutes choses (Eccl. III, 20). Quand au contraire, il s'agit de subir des humiliations, il s'entoure de la multitude. Ainsi, lorsqu'il marche vers le théâtre de sa Passion, il envoie devant lui ses disciples chercher l'ânesse et l'ânon pour faire son entrée publique à Jérusalem. Au moment où il se dispose à manger l'agneau pascal, il charge deux de ses Apôtres de préparer la salle du festin ; et par là il nous révèle la grandeur du sacrement de l'Eucharistie, dont on ne doit approcher qu'après s'y être disposé par la pratique des vertus et des bonnes œuvres.
Cependant les Juifs ne voyant pas Jésus parmi ses frères, le cherchaient à la fête de toutes parts (Joan. VII, 11) : où est-il donc, disaient-ils, ce fameux prédicateur, ce puissant thaumaturge ? Il est à remarquer que personne d'entre eux ne le désignait par son propre nom. Parmi ceux qui s'informaient de lui, les uns le cherchaient avec dévotion, avec le désir de s'instruire et d'écouter sa doctrine ; les autres par haine, dans le dessein de lui nuire et de tramer sa mort ; d'autres enfin, par pure curiosité et simplement pour le voir. Les premiers n'osaient pas le nommer, ou ils supposaient sa réputation assez établie pour qu'il ne fût pas nécessaire de le désigner nominativement ; les seconds ne le nommaient pas, parce que son nom leur était odieux ; les troisièmes, qui étaient indifférents, se souciaient peu de son nom. Néanmoins on parlait beaucoup de lui dans la foule, et les opinions étaient divergentes à son sujet (Ibid. 12). Quelques-uns approuvant sa doctrine et ses miracles disaient : C'est un homme de bien. D'autres blâmant ses paroles et ses œuvres criaient : Non, mais il séduit le peuple. D'après saint Chrysostôme (Hom. 48 in Joan.), le premier sentiment était celui de la multitude ; le second, celui des prêtres et des grands. Aucun cependant de ceux qui lui étaient favorables n'osait parler ouvertement de lui, de crainte d'être chassé de la synagogue par les principaux Juifs (Ibid. 13). Ce qui prouve que les grands et les prêtres le regardaient comme un imposteur, tandis que la multitude le vénérait comme un sage. Ceux-ci le louaient à voix basse, mais ceux-là le condamnaient à grands cris : c'est ainsi qu'on étouffe la vérité tandis qu'on publie l'erreur. Mais ces hommes faibles et timides qui croyaient en Jésus-Christ péchaient contre la vérité en craignant de la déclarer.
En effet, selon saint Chrysostôme, « on peut pécher contre la vérité de trois manières différentes : ou en la dissimulant par respect humain, ou en la violant par un mensonge, ou en ne la défendant pas ». Les premiers sont désignés par ces mots de notre Évangile : Les uns disaient que c'était un homme juste, mais personne ne s'expliquait ouvertement à son endroit, dans l'appréhension des Juifs. » « Ceux qui taisent ainsi la vérité, dit saint Augustin (Tract. 27 in Joan.), se rendent coupables envers Dieu, comme ceux qui profèrent le mensonge ; ceux-ci parce qu'ils veulent tromper, et ceux-là parce qu'ils ne veulent pas éclairer leur prochain. Les seconds sont indiqués par ces expressions du texte : D'autres criaient : Non, mais il séduit le peuple. L'Apôtre a dit de ceux qui leur ressemblent : Ils ont remplacé la vérité de Dieu par le mensonge (Rom. I, 25). Enfin les troisièmes sont caractérisés par ces termes du récit évangélique : Un grand murmure circulait dans la foule à son sujet. Car le peuple se plaignait de ce que les Pharisiens persécutaient le Christ ; mais nul n'osait leur résister en face, et prendre énergiquement sa défense, selon cet avis du Sage : Combattez jusqu'à la mort pour la justice (Eccl. IV, 33).
Les vrais Chrétiens éprouvent un sort semblable à celui de Jésus-Christ ; mais est-il surprenant que les méchants calomnient les fidèles serviteurs comme ils ont osé calomnier le divin Maître ? Aussi d'après saint Augustin, nous devons être consolés, en voyant tenir à notre égard le même langage que les Juifs tenaient à l'égard du Sauveur lui-même. Ainsi quelqu'un d'entre nous paraît-il favorisé de quelque grâce extraordinaire, les uns disent : C'est un saint ; d'autres disent : Non, c'est un orgueilleux qui veut en imposer au peuple. » Mais à l'exemple du Seigneur, supportons avec patience la détraction de la part des méchants, parce qu'elle est une recommandation en faveur des justes. — « Nous serions bien insensés, dit saint Grégoire (Epist. 45), si nous cherchions à capter les suffrages de ceux que nous savons être les ennemis de Dieu. La critique des impies fait notre gloire ; car si nous déplaisons à ceux qui déplaisent à Dieu, c'est que nous commençons à montrer en nous quelque vertu. Toutes les fois qu'on parle de nous, descendons en nous-mêmes pour y chercher tranquillement un témoin et un juge ; car que nous serviraient les éloges de tous les hommes, si notre conscience nous accusait ? Mais si elle nous excuse, que peuvent contre nous les discours de tous les méchants ? » « Ne soyez pas étonnés, dit Boëce, si sur la mer de ce monde, vous êtes assaillis par les tempêtes ; il est inévitable que les bons soient toujours en butte aux sarcasmes des méchants. » Suivant Sénèque, il est aussi honteux pour l'homme d'être loué par ceux qui font mal que de faire mal soi-même. À mon avis, ajoute-t-il, le plus vertueux est celui qui préfère perdre sa réputation d'homme probe, que le témoignage d'une bonne conscience. C'est un honneur véritable de subir quelque humiliation pour une bonne cause. »
Vers le milieu de la fête, au quatrième jour de la semaine qui est celui où dès le commencement le Créateur fit briller au firmament les corps lumineux, le Sauveur monta au temple ostensiblement ; et dans ce lieu propre aux instructions publiques, il enseigna le peuple qui était alors plus disposé à l'écouter qu'il ne l'aurait été pendant les premiers jours de réjouissances. Les Évangélistes, suivant dans leur récit l'usage des Juifs, désignent par le mot fête les sept jours consacrés à une solennité. Quoique le huitième jour ne fit pas partie intégrante de la Scénopégie, il était néanmoins religieusement célébré, parce qu'on y faisait la collecte pour les besoins des pauvres et pour l'entretien du temple. Or parmi la foule, les uns regardaient Jésus comme un prophète véritable, ou comme le Messie lui-même ; d'autres le traitaient de démoniaque ; ce qui était manifestement faux, puisqu'il chassait les démons des possédés. Le Sauveur ne se troublait point ; toujours calme et tranquille, il ne cherchait nullement à rendre injure pour injure, mais il répondait à tous avec une égale bonté. Selon le Vénérable Bède (in cap. VII Joan.), il voulait par là nous donner l'exemple de la patience et de la résignation, afin que nous supportions la calomnie avec douceur et que nous rendions le bien pour le mal.
On cherchait cependant à le saisir pour le mettre à mort, mais une force divine réprima toute tentative, et personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue ; car ses ennemis ne pouvaient lui faire aucun mal avant le moment qu'il avait déterminé pour se livrer entre leurs mains (Joan. VII, 30). De même, en effet, qu'il voulut naître au temps convenable, après avoir fait annoncer son avènement par une longue suite de Prophètes ; de même aussi il ne consentit à mourir qu'au temps opportun, après avoir lui-même prêché son Évangile. Touchés de ses instructions et de ses miracles, plusieurs parmi le peuple croyaient en lui, louant ses paroles et ses œuvres (Ibid. 31). C'étaient des personnes humbles et pauvres ; quant aux autres, plus ils étaient grands et riches, plus ils semblaient aveuglés et pervertis par l'orgueil et l'envie. Témoins des bruits différents qui circulaient dans la foule, dont les uns glorifiaient et les autres blasphémaient le Sauveur, les Pharisiens, inquiets et jaloux, envoyèrent des archers, c'est-à-dire les gardes du prétoire qu'ils avaient soldés exprès pour l'arrêter (Ibid. 32). Ils n'osent pas accomplir par eux-mêmes cet acte sacrilège de peur d'occasionner quelques soulèvements populaires ; mais ils confient ce soin à des satellites, hommes qui largement soudoyés, ne redoutent aucun danger ; quant à eux, ils demeurent tranquillement à l'abri de la tempête, tandis qu'ils ne craignent pas d'exposer les autres à sa violence. Les insensés ! ils s'affligeaient et s'indignaient d'entendre les éloges que l'on décernait à Jésus, et de voir les honneurs qu'on lui rendait ; c'est pourquoi ils complotaient sa ruine.
Voulant triompher de leur malice et procurer leur salut, Jésus leur dit (Ibid. 33) : Je ne suis plus avec vous que pour peu de temps ; pourquoi donc avez-vous hâte de me faire mourir ? Attendez seulement quelques jours : dans sept mois vous pourrez accomplir ce que vous désirez ; jusque-là vos efforts sont inutiles. C'est comme s'il leur disait : Vous ne pouvez pas réaliser maintenant le projet que vous avez formé, parce que je veux rester quelque temps encore parmi le peuple afin de l'instruire et d'opérer des miracles en sa faveur. C'est en vain que vous vous agitez pour me perdre ; car vous n'avez aucun pouvoir sur ma personne. Attendez que le moment soit venu, je vous laisserai faire alors ; et, après avoir consommé l'œuvre de la Rédemption pour laquelle je suis venu au milieu de vous, je retournerai spontanément, par ma Passion et ma mort, vers Celui qui m'a envoyé, c'est-à-dire à mon Père qui est dans les cieux. Vous me chercherez alors et vous ne me trouverez pas (Ibid. 34). C'est là, selon saint Augustin (Tract. 31 in Joan.), ce qui arriva après l'Ascension de Jésus-Christ, quand plusieurs Juifs, convertis par la prédication des Apôtres, crurent en lui. C'est aussi ce qui arrive journellement ; car beaucoup cherchent le Christ et ne le trouvent pas, parce qu'ils le cherchent, non point où il est, mais où il n'est pas. Or Jésus-Christ ne se trouve ni dans les délices, ni dans les honneurs, ni dans les richesses de ce monde. En effet où est la Sagesse ? demande Job (XXVIII, 12-14). Elle ne se trouve point dans la terre de ceux qui vivent délicatement, parmi les voluptueux. L'abîme a dit : Elle n'est point en moi, c'est-à-dire parmi les avares dont la cupidité se dilate comme un gouffre sans fond. La mer a dit aussi : Elle n'est point en moi, parmi les orgueilleux dont le cœur s'enfle et se gonfle comme l'océan. On la découvre dans l'humilité, l'indigence et la mortification ; car ce sont là les trois livrées sous lesquelles la Sagesse incarnée a voulu se montrer en ce monde. Aussi, quand Jésus-Christ naquit, un Ange le fit connaître aux bergers en ces termes : Vous trouverez l'Enfant, dont la petitesse marque l'état d'abaissement, enveloppé de langes, signes de pauvreté, et couché dans une crèche, indice d'austérité (Luc. II, 12).
Le dernier jour de la Scénopégie, c'est-à-dire le septième, était aussi solennel que le premier, à cause du grand concours de peuple ; mais le dernier jour de cette fête que mentionne l'Évangéliste (Joan. VII, 37) pourrait bien être aussi le huitième que la Loi appelait jour très-saint, parce que les Israélites assemblés alors pour la collecte figuraient les Saints réunis dans la félicité céleste. Ce jour-là donc, soit le septième, soit le huitième, Jésus se tenait au milieu de la foule à laquelle il annonçait la parole de vie. L'Évangéliste ne se contente pas de dire qu'il parlait, mais il fait remarquer qu'il criait pour être mieux entendu de tous ; cette expression énergique clamabat montre le zèle ardent dont il était animé pour l'instruction et le salut des hommes. Selon saint Chrysostôme (Hom. 50 in Joan.), « le premier jour de la fête était consacré à chanter les louanges du Seigneur et à offrir des sacrifices en son honneur ; les jours suivants étaient employés aux festins et aux réjouissances publiques ; mais quand arrivait le dernier jour, le peuple redoublait de ferveur pour écouter la parole sainte, parce que chacun voulait remporter chez soi quelque pensée salutaire. Aussi le divin Maître profitait de ce jour pour évangéliser le peuple ; car il voulait lui procurer par ce moyen une nourriture spi rituelle qui pût lui servir d'aliment jusqu'à la fête suivante. » Ces sept jours sont l'image des sept fêtes de l'âme chrétienne : le premier jour elle offre à Dieu le sacrifice de ses louanges, et dans les suivants le Seigneur la comble de ses dons par le pain de la componction, la réintégration dans la vertu, le calme de la conscience, l'accomplissement des désirs, les consolations du Saint-Esprit, la réception de l'Eucharistie ; enfin le Sauveur se lève au dernier jour pour rassasier l'âme par le pain de la parole.
Mais qu'enseignait Jésus au peuple ? Si quelqu'un a soif (si quis sitit) s'il désire vivement l'eau de la sagesse, la doctrine du salut et la grâce du Saint-Esprit, je l'appelle ; car je ne rejette personne, quels que soient son état et sa condition. Si quelqu'un est altéré, dis-je, qu'il vienne à moi comme à la source de vie (veniat ad me), non avec les pieds du corps, mais avec les sentiments du cœur ; conduit par la foi et attiré par l'amour, qu'il vienne sans changer de lieu, mais d'affection en renonçant au monde. Et qu'il boive (bibat), qu'il reçoive abondamment et surabondamment l'eau de la sagesse, la doctrine du salut, la grâce du Saint-Esprit. Alors de son sein couleront des fleuves d'eau vive (flumina de ventre ejus fluent aquae vivae Joan. VII, 38) ; c'est-à-direles lumières, les grâces, les vertus dont son cœur sera rempli, rejailliront sur les autres afin de les éclairer, de les ranimer et de les purifier ; car la foi et la bonté d'un Chrétien fidèle ne doivent pas profiter à lui seulement, mais encore au prochain. C'est pourquoi saint Pierre a fait cette recommandation : Que chacun communique à son frère les dons qu'il a reçus du ciel (I Ep. IV, 10). Les hommes altérés que le Seigneur appelle à l'amour de Dieu, comme à la source de vie, sont ceux qui sont vides de l'amour du monde. « Si l'amour du monde habite en vous, l'amour de Dieu n'y peut entrer, dit saint Augustin (Tract. 32 in Joan.) ; lorsqu'un vase est plein, il n'y a plus de place pour autre chose ; rejetez donc ce que vous avez pour recevoir ce que vous n'avez pas ; chassez de votre cœur l'amour du monde pour qu'il se remplisse de l'amour de Dieu. » Selon saint Chrysostôme (Hom. 50 in Joan.), « le Saint-Esprit est appelé fleuve, parce que, comme un fleuve ne remonte point vers sa source et ne demeure jamais en repos mais roule toujours, de même ceux qui sont remplis des grâces de l'Esprit sanctificateur ne retournent point au péché, ne s'arrêtent pas en chemin, mais s'avancent continuellement de vertu en vertu. Il est également appelé eau vive, parce que ceux qui sont animés par sa grâce doivent persévérer jusqu'à la fin ; car sans cette persévérance, toutes leurs bonnes actions précédentes seraient inutiles. » Saint Bernard dit aussi (Epist. 129) : « Cessez de faire le bien, et tous vos services, vos bienfaits et vos travaux passés perdent leur mérite, leur valeur et leur récompense. »
Lorsque les satellites des Scribes et des Pharisiens eurent entendu le Sauveur, ils furent tellement émerveillés de sa doctrine et captivés par sa parole, qu'ils n'osèrent s'emparer de lui ; et retournant vers ceux qui les avaient envoyés, ils leur dirent pour s'excuser : Jamais homme n'a parlé comme celui-là (Joan. VII, 46). En d'autres termes : Cet homme parle avec tant d'éloquence qu'il semble au-dessus de la nature humaine ; ce serait conséquemment une imprudence de mettre la main sur sa personne ; si vous l'entendiez vous-mêmes, vous cesseriez bientôt de vouloir agir contre lui. Poussés par la haine et l'envie, les Pharisiens s'imaginèrent que les archers s'étaient laissé séduire par des discours spécieux, comme la populace ignorante, et qu'ils méritaient l'anathème exprimé par cette sentence du Deutéronome (XXVII, 26) : Maudit celui qui ne demeure pas fidèlement attaché à la Loi. Que cette malédiction tombe sur moi, dit saint Augustin. Un fait semblable se reproduit encore dans l'Église, où les simples et les ignorants sont plus dévots que les savants et les maîtres du monde. C'est ce que le Seigneur lui-même a signifié, en disant par la bouche d'Isaïe (I, 3) : Le bœuf connaît son possesseur et l'âne sait discerner l'étable de son maître ; mais Israël ne me connaît pas.
Cependant, comme ni la doctrine du Sauveur, ni la foi du peuple, ni les rapports de leurs envoyés n'avaient pu convaincre les Pharisiens et les détourner de leur projet criminel, alors au milieu de leur assemblée s'éleva Nicodème qui était venu secrètement trouver Jésus pendant la nuit. D'après notre Loi, dit-il (Joan. VII, 51), personne ne peut être jugé et condamné sans avoir été entendu, et avant que son crime soit prouvé, ou par son propre aveu, ou par la déposition des témoins, et cela en sa présence ; car lorsqu'il est question de condamner un homme, il ne faut pas procéder à la légère. Aussi les tribunaux civils eux-mêmes exigent qu'une enquête exacte précède la sentence judiciaire. Mais les Pharisiens contrairement à toute justice même naturelle, voulaient condamner l'accusé sans informer la cause. Dans la bonté de son cœur, Nicodème croyait que s'ils consentaient patiemment à entendre Jésus-Christ, sa parole serait assez puissante pour les ramener à de meilleurs sentiments, comme les archers avaient été convertis dernièrement, et comme lui-même l'avait été autrefois ; voilà pourquoi il insistait auprès d'eux. Mais les Pharisiens, aveuglés par leur passion, rejetèrent ses avis, et persistant dans leur volonté perverse, ils retournèrent dans leurs maisons particulières, honteux et confus de leur défaite, sans avoir pu réaliser l'infâme dessein que la dissension avait fait échouer (Ibid. 53). Quant à Jésus, touché de compassion pour tant de malice, il se rendit au mont des Oliviers, sur le penchant duquel s'élevait la petite ville de Béthanie avec la maison hospitalière de Marthe (Joan. VIII, 1). C'est là qu'il avait coutume de se retirer chaque soir pour prendre quelque repos, toutes les fois que dans les jours de fêtes il était allé au temple de Jérusalem prêcher sa doctrine et opérer ses miracles.
Prière
Seigneur Jésus, faites-moi monter d'esprit et de cœur au jour festival de la solennité éternelle ; aidez-moi à m'y préparer sans cesse, afin que je mérite d'y parvenir heureusement pour vous contempler face à face, quand arrivera le temps de votre visite. Ô fontaine d'eau vive ! dans l'état d'épuisement où je languis, j'ai soif de votre grâce ; pour la trouver, je viens à vous, je soupire après vous de toute l'ardeur de mes désirs : donnez-moi donc à boire de cette eau salutaire, et remplissez-en mon âme altérée avec une telle abondance que non-seulement elle suffise à moi-même, mais encore que, par mon inclination à faire le bien, elle se répande sur mes semblables. Apprenez-moi à me rendre ainsi utile au prochain, afin que me voyant exercer la miséricorde spirituelle, vous soyez excité à m'accorder une grâce encore plus ample. Ainsi soit-il.

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