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CHAPITRE LXXXVII
Fête de la dédicace pendant laquelle les Juifs voulurent lapider Jésus
Joan. X, 22-24
Or, pendant l'hiver, eut lieu à Jérusalem la fête de la Dédicace, ou du rétablissement du temple, comme on avait coutume delà célébrer chaque année pendant plusieurs jours consécutifs (Joan X, 22). Il faut savoir qu'il y avait eu successivement trois Dédicaces différentes du temple. La première, faite le 10 septembre par Salomon, fut solennisée tous les ans à pareil jour jusqu'au moment où les Babyloniens renversèrent le temple. La seconde fut accomplie au temps d'Esdras, par Zorobabel et Néhémias, après qu'ils eurent rebâti le temple, à leur retour de la captivité ; cette fête qui tombait le 12 mars fut célébrée annuellement jusqu'à ce que Antiochus Epiphane vint souiller la Maison du Seigneur, en y plaçant la statue de Jupiter. À cause de cette profanation, il y eut une troisième Dédicace pour purifier le sanctuaire sous Judas Machabée ; chaque année on en renouvelait la mémoire, le 15 décembre, à l'époque de Nôtre-Seigneur. — Ce jour-là donc, Jésus se promenait dans le temple, sous le portique de Salomon, au lieu où ce grand monarque avait jadis coutume de prier (Ibid. 23). Par le nom de temple, ici on n'entend pas seulement le sanctuaire réservé exclusivement aux prêtres, mais encore toutes les dépendances du lieu saint, comme étaient les galeries environnantes et les parvis extérieurs où le peuple se tenait.
Les Juifs, voulant circonvenir le Sauveur pour le perdre, s'assemblèrent autour de lui, en lui disant (Ibid. 24) : Jusques à quand tiendrez-vous notre esprit en suspens ? Pourquoi nous laissez-vous si longtemps dans le doute, lorsque nous sommes disposés à nous prononcer en votre faveur ? Si vous êtes le Christ, l'Oint du Seigneur, le Messie promis dans la Loi, dites-le nous nettement, afin que nous sachions si nous devons vous suivre comme notre Chef. Ces questions étaient insidieuses ; car si Jésus s'était dit le Christ, c'était comme s'il se faisait roi, et se posait rival de César ; dans ce cas, il devait avoir affaire aux Romains dont les ministres n'auraient pas manqué de le saisir pour le traîner à la mort. Loin de chercher ainsi la vérité, dit la Glose, les Juifs tramaient une calomnie ; et comme ils l'interrogeaient d'une manière perfide, Jésus leur répondit avec une prudente réserve (Joan. X, 25) : Je vous parle comme étant le Verbe de Dieu pour vous annoncer la vérité, et vous ne me croyez pas. Cependant les œuvres que je fais au nom de mon Père, en les accomplissant par sa vertu et en les rapportant à sa gloire, rendent témoignage de moi, et prouvent évidemment que mon autorité est divine, car elles ne peuvent provenir que d'une puissance infinie. Comme s'il disait : Puisque vous demandez si je suis le Christ, je réponds en montrant par mes œuvres ce que je ne puis vous déclarer utilement par mes paroles. Et si vous ne croyez pas à mes œuvres, comment croirez-vous à mes paroles ? Ainsi il ne dit pas expressément, comme ils le désiraient, qu'il était le Christ ; mais il leur dit quelque chose d'équivalent et même de plus fort, de manière à confirmer la foi de ses disciples, sans donner prise à la calomnie de ses ennemis. En effet, de cette réponse il résulte que Jésus est le Verbe du Père céleste, le Fils même de Dieu, et non pas un simple mortel, comme les Juifs le pensaient ; car ils supposaient que le Christ promis et attendu devait être un pur homme dont la domination serait universelle. Outre les œuvres merveilleuses qu'il opérait, nous trouvons d'autres preuves que Jésus-Christ était tout ensemble vrai Dieu et vrai homme. Selon saint Jean (I Ep. V, 7, 8) : Trois rendent témoignage dans le ciel : le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ; trois également rendent témoignage sur la terre : l'esprit, l'eau et le sang. En effet, que Jésus-Christ soit du ciel, c'est-à-direvraiment Dieu, le Père éternel l'assure par cette déclaration solennelle qu'il a fait entendre : Vous êtes mon Fils bien-aimé ; le Saint-Esprit le montre en descendant sur lui sous forme de colombe, au jour de son baptême ; le Fils lui-même l'assure en ces termes : Mon Père et moi nous sommes une même chose (Joan. X, 30). De plus, que Jésus-Christ soit de la terre et vraiment homme, c'est ce que prouvent l'esprit ou l'âme qu'il rendit sur la croix, l'eau qui sortit de son côté et le sang qui coula de ses plaies.
Vous cependant, ajoute le Sauveur répondant aux Juifs (Joan, X, 26), vous ne croyez pas parce que vous n'êtes pas de mes brebis, c'est-à-dire parce que vous n'êtes pas humbles et innocents, mais superbes et méchants, et pour cela même justement aveuglés. Mes brebis, au contraire, qui sont simples et dociles, écoutent ma voix, reçoivent ma doctrine qu'elles croient de cœur et qu'elles mettent en pratique ; aussi je les connais non-seulement de vue, mais encore d'affection ; et elles me suivent en ce monde où elles imitent mes vertus, et dans l'autre où elles partagent ma gloire (Ibid. 27). C'est pourquoi je leur donne la vie éternelle, en les nourrissant sur la terre de mon Corps et de mon Sang, et les rassasiant au ciel des douceurs et des délices de ma présence. Ainsi elles ne périront jamais, parce qu'elles ne subiront pas la mort éternelle ; car nul ne peut les ravir de ma main, ou les arracher à ma puissance, en les entraînant au péché et en les précipitant dans l'enfer (Ibid. 28). Tel est l'effet infaillible de la prédestination garantie par Dieu seul, comme Jésus-Christ le prouve, lorsqu'il ajoute (Ibid. 29) : Ce que mon Père m'a donné est au-dessus de tout, c'est-à-dire la divinité que je tiens de lui surpasse infiniment toutes choses. Comme s'il disait d'après saint Augustin (Tract. 48 in Joan.) : Il m'a donné d'être son Verbe, son Fils unique et la splendeur de sa lumière. Si donc personne n'a le pouvoir d'enlever quoi que ce soit des mains de mon Père tout-puissant, qui sera assez fort pour retirer des miennes les brebis qui y sont rassemblées et que je conserve ? Car mon Père et moi nous sommes une même chose, c'est-à-dire nous avons la même vertu et la même puissance comme aussi la même nature divine et la même essence (Ibid. 30). Ces dernières paroles : Ego et Pater unum sumus expriment en même temps la distinction personnelle et l'unité substantielle du Père et du Fils. Elles renversent donc tout à la fois deux erreurs contraires qui attaquent le dogme de la très-sainte Trinité, savoir : celle de Sabellius d'après laquelle le Père et le Fils ne seraient point des personnes distinctes, et celle d'Arius selon laquelle le Père et le Fils n'auraient pas une même substance.
On reconnaît les brebis de Dieu à quatre signes que nous allons successivement indiquer. On les distingue d'abord à leurs bonnes œuvres, comme on distingue également à ce premier signe leur divin Pasteur qui a dit de lui-même : Les œuvres que je fais rendent témoignage de moi. Il faut cependant remarquer trois sortes d'œuvres : les unes ne produisent pas la sainteté, mais la supposent ordinairement, ce sont les miracles que de mauvais Chrétiens opèrent quelquefois en vertu de la foi. D'autres œuvres rendent l'homme saint sans le montrer tel ; ainsi, l'humilité, la simplicité et certaines autres vertus qui justifient aux yeux du Seigneur, font souvent paraître méprisables ceux qui les pratiquent. Enfin il est des œuvres qui font le saint et le manifestent ; de ce nombre sont les actes éclatants de miséricorde que produit la charité. — Le second signe pour reconnaître les brebis du Christ, c'est qu'elles entendent sa voix, comme lui-même l'a déclaré en propres termes. Or il leur parle de quatre manières : par ses exhortations extérieures ou par ses inspirations intérieures, comme aussi en leur prodiguant des bienfaits ou en châtiant leur corps. Mais, hélas ! un trop grand nombre font la sourde oreille ; aussi le Seigneur s'en plaint amèrement dans le livre des Proverbes (I, 24-27) : Je vous ai appelés, et vous n'avez pas voulu m'écouter ; j'ai étendu ma main et personne n'a daigné me regarder ; vous avez méprisé tous mes conseils et vous avez négligé mes réprimandes. Eh bien ! à mon tour je me rirai de vous et j'insulterai à votre malheur au moment redoutable de votre mort. — La troisième marque qui caractérise les brebis du Christ est celle que ce divin Pasteur a signalée en disant : Moi-même je les connais. Il les connaît aux traits de sa ressemblance qu'il a imprimés en elles, aux armes des vertus dont il les a pourvues, aux signes des bonnes œuvres dont il les a ornées, aux sentiments de charité mutuelle dont il les a remplies. — Le quatrième indice des brebis du Christ est celui qu'il a désigné lui-même en ajoutant : Et elles me suivent. Tandis que les méchants le fuient, les bons le suivent en l'imitant par leurs saintes actions. Mais il en est qui le suivent seulement en apparence, tels que les hypocrites ; d'autres le suivent lentement et de loin, comme les lâches et les négligents ; quelques-uns, malheureusement trop peu nombreux, marchent après lui généreusement, avec fidélité ; ce sont ceux qu'anime l'amour divin.
Lorsque le Sauveur eut prononcé ces paroles : Mon Père et moi nous sommes une même chose, les Juifs endurcis par l'envie prirent des pierres pour le lapider comme un blasphémateur ; car leurs cœurs de pierre où la vérité ne pouvait pénétrer les portèrent à s'armer de pierres, afin de la repousser par la violence (Joan. X, 31). Jésus, les reprenant avec douceur, leur répondit (Ibid. 32) : J'ai fait devant vous beaucoup d'excellentes œuvres par la vertu de mon Père, et pour votre utilité, soit en prêchant la vérité, soit en guérissant les malades ou opérant d'autres miracles ; pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider, lorsque vous devriez m'en remercier ? Observons ici les différentes manières dont agissent les hommes : les uns rendent le mal pour le mal, ce qui est défendu, parce que Dieu s'est réservé le droit de vengeance (Rom. XII, 19) ; d'autres reconnaissent le bien par le bien, c'est là un devoir naturel qui peut n'être pas méritoire, car les Publicains ou pécheurs en font autant (Matth. V, 46) ; il en est aussi qui répondent au mal par le bien, c'est un indice de la charité parfaite que Jésus-Christ a pratiquée et qu'il a recommandée à ses disciples ; il en est enfin qui opposent le mal au bien, c'est une iniquité dont les Juifs furent coupables à l'égard de Jésus-Christ qui la leur reproche ici.
Ils lui répondirent : Nous ne vous lapidons pas pour aucune bonne œuvre mais à cause de votre blasphème, parce qu'étant homme, vous vous faites Dieu (Joan. X, 33). En affirmant que lui et son Père ne sont qu'un, Jésus affirmait par là même sa divinité ; mais ce n'est pas lui-même qui s'est fait Dieu, c'est son Père céleste qui l'a fait Dieu, en l'engendrant de toute éternité de sa propre substance. Cependant, dans le but de calmer leur fureur, Jésus leur répondit qu'il n'était point blasphémateur en se disant Dieu, ou le propre Fils de Dieu ; ce qu'il prouve d'abord par le témoignage infaillible de l'Écriture sainte (Ibid. 34-36). Si elle appelle dieux, à cause de quelque participation aux attributs divins, les Prophètes et les saints personnages, à plus forte raison peut-il être appelé Dieu, dans le sens propre, Celui que le Père a sanctifié, en lui communiquant de toute éternité la nature divine, et en remplissant de grâce sa nature humaine, Celui enfin qu'il a envoyé dans le monde pour notre sanctification et notre salut, ainsi que l'avaient annoncé les voyants d'Israël ? Puisque les fils adoptifs du Très-Haut reçoivent le nom de dieux, pourquoi son propre Fils ne pourrait-il pas prendre ce titre ? Selon saint Augustin, on peut être qualifié Dieu de trois manières : par le fait ou par nature comme il appartient au Créateur tout-puissant ; par grâce ou participation, comme ceux dont le Psalmiste a dit : Vous êtes des Dieux ; par erreur enfin et de nom seulement, ainsi qu'il est arrivé aux idoles ou démons. — Jésus-Christ prouve encore qu'il est Dieu d'après le témoignage même de la raison, parce qu'il faisait les œuvres de son Père céleste (Joan. X, 37, 38). Car selon le prince des philosophes, Aristote, chaque être se reconnaît à ses œuvres propres, parce que son opération est toujours conforme à sa nature. Or Jésus-Christ faisait les œuvres propres de la Divinité, il opérait des miracles supérieurs à tout pouvoir créé, et par sa vertu personnelle, par son commandement exprès ; d'où il faut conclure qu'il possédait la puissance et la nature divines, de façon qu'il ne blasphémait point en se disant Dieu, ou Fils de Dieu. C'est pourquoi il ajoute (Ibid. 38) : Si vous n'acquiescez pas à mes paroles, ayez foi du moins à mes œuvres, afin que vous connaissiez et que vous croyiez que le Père est en moi et moi en lui. La circumincession du Père et du Fils implique en eux unité de nature et d'opération, de sorte qu'ils ne peuvent ni être, ni agir l'un sans l'autre. Celui qui aime le plus et qui croit le plus est aussi celui qui connaît le mieux et davantage ces mystères divins.
Voyez ici la prodigieuse folie des Juifs ! Ils voulaient savoir si Jésus était le Christ ; puis, après qu'il le leur eut démontré par ses paroles et ses œuvres, ils voulurent le lapider. Malgré toutes les preuves, ils s'obstinèrent dans leur incrédulité, et devenus plus furieux, ils cherchèrent à s'emparer de Jésus, non pas sans doute pour s'attachera lui, et le suivre, mais pour se débarrasser de sa personne et le perdre (Ibid. 39). Quant à vous, cherchez à le retenir pour le posséder et le garder toujours. Jésus donc s'échappa de leurs mains, en passant au milieu d'eux par un effet de sa vertu divine, comme il l'avait fait ailleurs, afin de nous montrer que personne ne peut le saisir sans son consentement, et afin de nous apprendre à éviter la cruauté des méchants, lorsque nous pouvons le faire sans trahir la foi. Ainsi, les Juifs ne réussirent point à le prendre, parce qu'ils n'essayaient point de le saisir avec les mains de la foi. Le Sauveur, quittant la Judée à cause de leur incrédulité, repassa le Jourdain et retourna dans le lieu où Jean avait baptisé d'abord (Ibid. 40). Il y demeura quelque temps avec ses disciples, afin que les peuples accourant à lui fussent confirmés dans la foi ; car ce même endroit devait leur rappeler beaucoup de choses merveilleuses qui s'y étaient passées, et de paroles mémorables qui y avaient été prononcées, et surtout les témoignages illustres que lui avaient rendus Jean son Précurseur et Dieu son Père. Considérez le Seigneur qui, avec ses disciples, s'éloigne tristement de la Judée, et compatissez de tout votre cœur à leur vive affliction. Dès que la nouvelle de son arrivée fut répandue, beaucoup vinrent le trouver, attirés moins par la curiosité que par la dévotion, car ils crurent en lui sincèrement (Ibid, 41). Aussi, ils parvinrent à retenir par leur attachement Celui que les Juifs incrédules n'avaient pu arrêter par leur violence. Selon l'explication mystique de saint Théophile, le Seigneur, en se retirant de Jérusalem et se transportant près du Jourdain, semble par là s'éloigner de la Synagogue des Juifs et se rapprocher de l'Église des Gentils qui doit venir à lui par les fonts du baptême, comme à travers les flots du Jourdain.
Ceux qui lapident, le Sauveur ne sont pas seulement les mauvais Juifs qui, exclusivement attachés à la circoncision de la chair et à la lettre de la Loi, blasphèment et nient le Christ ; ce sont encore tous les pécheurs, qui, Chrétiens de nom seulement, confessent le Christ en paroles, mais le désavouent par leurs actes (Tit. I, 16). « Ce que firent les Juifs persécuteurs, dit saint Ambroise, les Chrétiens vicieux le renouvellent chaque jour ; ils lapident et tuent le Christ. En effet, qu'est-ce que le Christ, sinon la vérité, la paix et la justice ? Or, ceux qui abandonnent la vérité pour l'erreur, ceux qui préfèrent la discorde à la paix, ou qui sacrifient la justice pour leur intérêt temporel, ne semblent pas faire moins qu'accabler de pierres, clouer sur la croix et mettre à mort le Christ lui-même, parce qu'ils éteignent en eux les dons de sa grâce. »
Les pécheurs lapident le Sauveur de différentes manières : d'abord dans leur cœur, en lui opposant des pensées et des volontés mauvaises qui sont comme autant de pierres lancées contre sa personne adorable ; telle est l'explication de saint Ambroise et du Vénérable Bède (in cap. X Joan.). Mais, dites-vous, comment une simple pensée peut-elle être un mal si grave, lors même qu'elle ne produit point d'acte extérieur ? Et ne savez-vous pas que tout péché tire sa malice du consentement intérieur, de façon que l'acte extérieur en accroît seulement l'effet ? D'ailleurs, vous êtes le temple du Dieu vivant, ainsi que saint Paul le disait des premiers fidèles (II Cor. VI, 16) ; car Jésus-Christ a choisi pour domicile sur la terre le cœur de l'homme ; par conséquent, de même qu'il y est attiré par des pensées ou des volontés pieuses, il en est aussi chassé par les mauvaises. Or, n'est-ce pas un crime détestable de repousser de sa propre maison Celui qui en est le véritable maître ? D'après le même Apôtre, en effet, quel accord peut exister entre le temple de Dieu et les idoles ? Et que sont les pensées mauvaises par lesquelles on se forme des représentations contraires à l'honneur de Dieu, sinon autant d'idoles que l'on encense et que l'on vénère ? En face de ces fausses divinités Jésus ne saurait habiter dans son temple spirituel. C'est pourquoi, quand saint Pierre nous dit (I Ep. III, 15) : Sanctifiez le Seigneur Jésus dans vos cœurs, il nous exhorte à lui préparer et conserver en nous-mêmes une sainte demeure, en n'y admettant rien qui ne lui soit agréable.
En second lieu, on lapide Jésus-Christ par la langue, en proférant des paroles blasphématoires ou injurieuses ; ce qui peut arriver de plusieurs façons. Ainsi 1° on blasphème, lorsqu'on refuse de reconnaître en Dieu ce qui lui convient essentiellement ; si par exemple, on nie sa toute-puissance, sa sagesse ou sa providence. À ce genre de blasphème se rapportent certains discours que tiennent quelquefois des hommes frappés par le malheur, comme ceux qui disent : Dieu ne s'occupe pas de gouverner le monde. D'après saint Augustin (in Psal. 31) et saint Bernard (in Cant.), il en est qui voudraient que le Seigneur ne connût point leurs péchés, qu'il ne pût ou qu'il ne voulût point les punir ; mais ceux qui désirent ainsi qu'il ne soit point tout-puissant, ni juste, ni sage, désirent par là même qu'il n'existe point, ils le lapident et détruisent autant qu'il est en eux. N'est-ce pas là, conclut saint Bernard, une étrange cruauté, une malice détestable ? — 2° On blasphème aussi, quand on impute à Dieu ce qui ne lui convient point, en disant par exemple, qu'il est l'auteur du péché. Il y a des impies qui, pour excuser leurs désordres, rapportent à la fatalité tous les maux qu'ils commettent eux-mêmes ; il y en a d'autres qui jurent par Dieu, en usant de paroles malsonnantes et même exécrables ; d'autres qui, ne prospérant point comme ils le souhaiteraient, maudissent le Seigneur ou les Saints. — 3° On blasphème encore, lorsqu'on attribue à quelque créature ou à soi-même ce qui n'appartient qu'au Créateur. Tels sont ceux qui s'arrogent les honneurs divins, comme fit Simon le Magicien, ou ceux qui les décernent à de vains simulacres, comme font les idolâtres. Parmi ceux qui font injure à Dieu, il faut ranger pareillement les ambitieux ou les orgueilleux qui s'approprient la gloire de leurs avantages, les hommes colères ou violents qui tirent vengeance de leurs ennemis, les esprits téméraires et présomptueux qui jugent des intentions secrètes de leurs semblables ; toutes ces différentes sortes de personnes usurpent de quelque manière les droits propres au souverain Maître qui s'est réservé la gloire, le jugement et la vengeance. — Enfin, on blasphème le Seigneur dans les Saints ou dans les supérieurs ; car les insultes, comme les louanges qui sont adressées aux Saints, se rapportent à Jésus-Christ même avec lequel ils règnent et qui règne en eux ; pareillement, outrager ou honorer ses supérieurs, c'est outrager ou honorer Dieu même dont ils tiennent la place à l'égard de leurs subordonnés.
En troisième lieu, les pécheurs lapident le Sauveur de leurs propres mains pour ainsi dire, lorsque par leurs actes injustes ils blessent et affligent les fidèles qui sont ses membres, comme faisant partie de l'Église son corps mystique. De même que les Juifs incrédules lapidèrent Jésus-Christ en la personne de son disciple saint Etienne, beaucoup de mauvais Chrétiens le lapident spirituellement en la personne de ses serviteurs qu'ils maltraitent et accablent. Mais souvent la tristesse des opprimés se change pour eux en allégresse : ainsi les durs cailloux du torrent qui brisèrent le corps sacré du premier martyr lui semblèrent doux, tant son âme goûtait de joie ; car ils furent aussitôt transformés en pierres précieuses qui ornèrent d'une brillante couronne sa tête glorieuse. — On pourrait même dire d'une manière générale qu'on lapide Jésus-Christ par tout péché mortel que l'on commet. De là vient que saint Ambroise s'écriait avec douleur : Oh ! qu'il y en a peu, parmi la multitude des Chrétiens eux-mêmes, qui ne soient les persécuteurs, les bourreaux et les meurtriers de leur divin Rédempteur ! Voici comment : Jésus-Christ, qui a daigné mourir sur la croix afin d'expier nos péchés, ne cesse d'intercéder pour nous au ciel auprès de son Père ; aussi s'afflige-t-il de nos fautes ; de même qu'il se réjouit de notre conversion. Toutes les fois que nous péchons, nous l'offensons, nous le blessons, nous le lapidons en quelque sorte. Ce n'est pas que son corps, maintenant glorifié et impassible, puisse être atteint par nos coups ; ce n'est pas non plus que son âme, éternellement bienheureuse et tranquille, puisse être troublée par nos passions. La lapidation dont il s'agit ici doit s'entendre dans un sens figuré comme le crucifiement dont parlait saint Paul, en disant de certains baptisés relaps (Heb. VI, 6) Ils crucifient de nouveau le Fils de Dieu en eux-mêmes ; ou comme l'explique la Glose, ils contribuent à sa mort autant qu'il est en leur pouvoir, par leur ressemblance avec ceux qui l'ont attaché à la croix. Saint Bernard exprime la même pensée, lorsqu'il met dans la bouche de Jésus-Christ les reproches suivants adressés au pécheur : N'est-ce pas pour ton salut que j'ai été couvert de plaies ? n'est-ce pas à cause de tes iniquités que j'ai souffert tant d'afflictions ? Pourquoi viens-tu surajouter de nouvelles douleurs aux précédentes ? Ton péché cause à mon âme des douleurs plus cruelles que les tourments n'en causaient autrefois à mon corps. » Malheur donc, devons-nous conclure, malheur à tous ceux qui lapident ainsi le Seigneur Jésus, parce qu'il se soustrait à leur connaissance et s'éloigne de leur cœur, tandis qu'il se manifeste à ses amis et qu'il habite en eux comme dans son temple !
Prière
Seigneur Jésus, faites que je célèbre spirituellement la fête de la dédicace dans le temple de mon âme par un renouvellement continuel de moi-même, en disposant mon cœur à s'élever de plus en plus vers vous. Accordez-moi de produire de bonnes œuvres qui puissent rendre témoignage en ma faveur, d'écouter votre sainte parole avec un esprit de foi qui me la fasse mettre en pratique, et de vous suivre en imitant votre sainte vie, afin que vous daigniez miséricordieusement m'admettre au nombre de vos brebis. Gardez-moi bien, ô bon Maître, de crainte que livré à ma propre faiblesse, je n'en vienne à vous chasser loin de moi par de mauvaises pensées, des désirs coupables, des paroles scandaleuses, ou des œuvres criminelles, comme avec autant de pierres ; donnez-moi de sentir au contraire que vous résidez toujours dans mon âme par votre grâce. Ainsi soit-il.


CHAPITRE LXXXVIII
Fausses traditions des Pharisiens
Matth. XV, 1-20. Marc. VII, 1-23
Les Scribes qui croyaient posséder la perfection de la science, et les Pharisiens qui feignaient de réaliser la perfection de la vertu, n'ayant rien trouvé à reprendre en Jésus dans le temple, le suivirent de Jérusalem en Galilée (Matlh. XV, 1). Ici se trahit leur extrême malice. Eux, les anciens du peuple et les docteurs de la Loi, ne craignaient pas de quitter la cité sainte et même le lieu saint pour venir épier et surprendre le Seigneur dans ses paroles ou dans ses actions. Cette fois ils attaquèrent les disciples dans le but de rendre le Maître odieux. « Pourquoi, lui dirent-ils (Ibid. 2), vos disciples violent-ils les traditions des anciens ? car ils ne se lavent point les mains avant de manger. Le Vénérable Bède dit à ce propos (in cap. VII Marc.) « Les Scribes et les Pharisiens entendaient dans un sens matériel les expressions par lesquelles les Prophètes avaient recommandé la pureté spirituelle des affections et des œuvres, en disant : Lavez-vous, soyez sans tache (Is. I, 16). Et encore : Purifiez-vous, vous qui portez les vases du Seigneur (Ibid. III, 11). Rapportant ces paroles seulement au corps, les Scribes et les Pharisiens ne manquaient point de purifier leurs mains avant les repas, tandis qu'ils négligeaient de purifier leurs cœurs de toutes ses souillures par l'aumône, par les larmes de la componction et par les autres fruits d'une justice salutaire. » De pareils hommes, excessivement occupés de la propreté extérieure et peu soucieux de la pureté intérieure, sont le type des fourbes et des hypocrites qui reprochent à leur prochain les moindres omissions, tandis qu'ils se permettent les plus graves fautes ; ils voient une paille dans l'œil d'autrui, et ils ne remarquent pas une poutre qui est dans le leur (Luc. VI). Ces mêmes personnages figurent ceux qui montrent plus de zèle pour les traditions humaines que pour les préceptes divins, pour le Code que pour l'Évangile, pour les coutumes du monde que pour les lois de l'Église.
Si les disciples du Sauveur mangeaient sans se laver les mains, c'est que la chose ne leur semblait pas importante pour la conduite de la vie. D'après saint Chrysostôme (Hom. 52, in Matth.), ils agissaient ainsi parce qu'ils oubliaient les observances superflues pour ne penser qu'aux nécessaires ; et ils ne regardaient pas comme obligatoire une ablution qu'ils pratiquaient ou omettaient, selon l'occurrence. Faut-il s'étonner qu'ils ne gardassent pas toujours une cérémonie accessoire, eux qui ne prenaient pas même toujours la nourriture nécessaire ? Se mettre à table sans s'être lavé les mains n'était pas contrera Loi ; mais ce qui lui était contraire, c'est qu'une semblable ablution remplaçât l'ablution intérieure commandée par Isaïe. « Car, comme le dit saint Bernard (de Praecepto et Dispens.) on ne peut rien offrir au Seigneur qui lui soit agréable, si on néglige de lui rendre ce qui lui est dû. » C'est ce qui fit dire au Sauveur répondant aux Pharisiens (Matth. XV, 3) : Pourquoi vous-mêmes transgressez-vous le précepte divin à cause de votre tradition ? En d'autres termes, selon la Glose : Si vous violez les commandements de Dieu en leur préférant les usages des hommes, pourquoi blâmez-vous mes disciples qui ne s'inquiètent point des usages des hommes et qui s'attachent uniquement aux commandements de Dieu ? Jésus-Christ ne rejette point la propreté corporelle, mais il ne veut pas qu'on la regarde comme suffisante, en négligeant la pureté intérieure.
Pour montrer que les traditions des Pharisiens n'étaient pas toujours conformes aux préceptes du Seigneur, Jésus ajouta (Ibid. 4) : Dieu a dit : Honorez votre père et votre mère, c'est-à-dire aidez-les dans leurs besoins et témoignez-leur du respect ; que celui qui insulte son père on sa mère de quelque manière, par des paroles, des signes et surtout par des actes, soit puni de mort. Afin de pourvoir à l'infirmité ou à la pénurie des parents, le Seigneur avait chargé Moïse de promulguer ce précepte, en portant anathème contre ceux qui ne l'observaient pas. Mais les Pharisiens, pour favoriser leur sordide avarice, renversaient cette loi sacrée par une fausse doctrine qui, sous une apparence de piété, accréditait une coutume impie. Ils disaient et enseignaient qu'il valait mieux consacrer à Dieu ses biens que d'en assister ses parents ; parce que Dieu est notre Père avant tout autre, au point de vue naturel et même spirituel, et parce que, si les parents éprouvaient quelque détriment temporel à cause de cette offrande, ils en étaient amplement dédommagés par l'avantage spirituel qui leur en revenait. De cette manière, les enfants pouvaient refuser les secours nécessaires aux parents qui les leur demandaient ; et sous prétexte de religion, l'offrande de ceux-là contribuait à l'indigence de ceux-ci, tandis qu'elle tournait au bénéfice des prêtres. Les Pharisiens apprenaient ainsi aux enfants ce qu'ils devaient répondre aux parents qu'ils délaissaient dans la pauvreté. Voilà pourquoi le Sauveur leur adresse ce reproche (Matth. XV, 5) : Mais vous, qui, par cupidité, interprétez mal le précepte divin, vous soutenez que tout homme l'accomplit en disant à son père et à sa mère :tout ce que je sacrifie de mon bien vous servira ; en d'autres termes : ô mon père et ma mère qui avez besoin de mon assistance, vous demandez que je vous fasse quelque présent ; eh bien ! tout don que j'offrirai à Dieu par un sentiment de dévotion profitera à votre âme plus que si je l'offrais à vous-mêmes, parce qu'alors il ne profiterait qu'à votre corps. Trompé par vos explications, l'enfant après cela n'honore pas davantage son père et sa mire, de façon qu'il leur refuse ensuite tout autre secours qu'il leur doit. Ainsi vous avez rendu inutile le commandement divin par voire tradition qui a votre avarice pour principe (Matth. XV, 6).
Sous l'apparence de pieuses paroles et de religieuses pratiques, les Pharisiens cachaient des intentions perverses et des mœurs corrompues. Aussi Notre-Seigneur les démasqua, en leur reprochant cette affectation de sainteté, par cette terrible déclaration (Matth. XV, 7) : Hypocrites, Isaïe a justement prophétisé de vous, quand il a dit (XXIX, 13) : Ce peuple m'honore des lèvres, mais il me repousse de son cœur ; ils me rendent un vain culte, parce qu'ils n'enseignent que des maximes et des ordonnances humaines. De même qu'une médecine qui ne procure pas la santé est inutile ou nuisible, de même aussi une dévotion feinte qui ne conduit pas au salut. Après avoir flétri la superstition et confondu l'orgueil des Scribes et des Pharisiens qui avaient censuré les disciples à part, le Sauveur se tourna vers la foule, humble et simple, pour la détromper des fausses opinions qu'on lui avait suggérées (Ibid. 10). Écoutez extérieurement ma parole, et comprenez-en intérieurement le sens, dit-il ; ce n'est pas ce qui entre dans la bouche, mais ce qui en sort qui souille l'homme (Ibid. V, 11). En d'autres termes, ce qui rend l'homme impur devant Dieu, ce n'est pas la nourriture qu'il prend sans se laver les mains ; mais c'est la parole qu'il prononce sans purifier ses sentiments. Ou bien, l'impureté spirituelle de l'homme vient des mauvaises pensées qu'il exprime et non pas des aliments corporels qu'il absorbe, à moins que ce ne soit avec une délectation coupable et malgré une défense expresse.
Alors ses disciples s'approchant de lui, lui dirent dans toute leur simplicité (Ibid. 12) : Savez-vous que les Pharisiens se sont scandalisés d'entendre cette maxime, par laquelle vous semblez rejeter la distinction des viandes et la tradition des anciens. Ils ne lui dirent pas : Vous avez scandalisé les Pharisiens, mais les Pharisiens se sont scandalisés ; car il n'y avait pas un scandale actif et donné que le Sauveur lui-même eût causé par une action ou une parole déréglée ; mais il y avait un scandale simplement passif et reçu que des auditeurs mal disposés avaient pris à l'occasion d'une sentence très-judicieuse et très-morale, car leurs yeux malades n'avaient pu supporter la lumière. Or il ne faut pas cesser d'agir, de juger et d'enseigner selon la vérité, dans le but d'éviter un tel scandale à des personnes vicieuses. Si un scandale s'élève à propos de la vérité, dit saint Grégoire (Hom. 7 in Ezech.), mieux vaut le permettre que d'abandonner la vérité. Voilà pourquoi le Seigneur répondit à ses disciples (Matth. XV, 13) : Toute plante que mon Père céleste n'a point plantée sera déracinée ; c'est-à-dire toute tradition ou doctrine humaine qui est contraire à la loi divine et favorable à l'inclination charnelle sera retranchée avec tous ceux qui ont voulu l'établir. Laissez-les courir à leur perte, sans vous mettre en peine de leur scandale, et gardez-vous de leur doctrine. Ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles. Comme ils ne comprennent, ni n'observent la Loi qu'ils prétendent faire comprendre et observer aux autres, ils ne peuvent que les entraîner avec eux dans les abîmes de l'erreur et de la damnation ; car si un aveugle conduit un autre aveugle, tous deux tombent dans la fosse (Ibid. 14). Quand le pasteur marche à travers les écueils des vices, dit saint Grégoire (Pastoral. 2 par.), le troupeau qui le suit ne peut manquer de rouler avec lui dans les précipices. Ce serait une chose vraiment ridicule, si elle n'était encore plus dangereuse, ajoute saint Bernard, d'avoir un aveugle pour éclaireur, un boiteux pour courrier, un ignorant pour docteur, un homme négligent pour prélat, un muet pour messager. Mais, hélas ! comme il y a des boiteux qui veulent devancer les autres, il y a aussi des fous qui veulent les diriger.
Sur la demande de Pierre, le Seigneur daigna expliquer à ses disciples la parabole qu'il venait d'énoncer (Matth. V, 15-19) : Tout ce qui entre dans la bouche descend dans l'estomac et prend son cours naturel au dehors. Mais ce qui sort de la bouche vient du cœur, foyer de corruption et d'impureté, d'où ce qui souille l'homme s'échappe, comme la fumée se dégage du feu, comme l'infection s'exhale d'un cloaque. En effet du cœur, qui est comme le siège ou le centre de l'âme et du libre-arbitre, procèdent les mauvaises pensées, principes et racines de toute malice ; car dans l'acte intérieur de la volonté perverse qui les produit, réside principalement la faute ou tache formelle du péché, dont les mauvaises paroles et les mauvaises actions ne sont que les signes ou les effets extérieurs. De cette même source empoisonnée proviennent les homicides, les adultères, les fornications, les larcins, les faux témoignages et les blasphèmes. On doit ajouter, d'après saint Marc (VII, 22), l'avarice ou l'attachement excessif à quelque bien temporel, la méchanceté ou l'affection opiniâtre à un mal qu'on ne peut accomplir, l’impudicité ou l'amour effréné des plaisirs charnels, la fourberie ou l'application perfide à tromper le prochain, l'œil mauvais de la haine ou de l'adulation qui ne regarde pas avec bienveillance ou avec simplicité ce qui appartient au prochain, l'orgueil qui se traduit de toutes manières, la folie ou cet égarement de l'esprit, qui est contraire à la sagesse, à la connaissance des choses divines. Tous ces maux qui font transgresser les préceptes divins viennent du dedans, de la volonté pervertie, et souillent l'homme spirituellement, en rendant son âme immonde aux yeux du Seigneur (Marc. VII, 23) ; telles étaient les paroles malveillantes que les Scribes et les Pharisiens avaient proférées contre Jésus-Christ et ses disciples. Mais transgresser les traditions superstitieuses, comme de manger sans se laver les mains, cela ne souille point l'homme spirituellement (Matth. XV, 20). Quand donc l'Écriture prescrit de se purifier ou de se laver, cela doit s'entendre plutôt de l'âme que du corps. Cependant, comme le fait observer saint Chrysostome, nous voyons beaucoup de Chrétiens qui ne manquent point de se laver les mains et le visage pour entrer à l'église, mais qui négligent entièrement de purifier leur conscience.
Puisque tout ce qui est mauvais moralement vient du cœur, il s'ensuit que le démon, quoiqu'il puisse nous en suggérer l'idée, ne peut en inspirer le consentement qui seul constitue le péché formel. La maxime du Sauveur, dit ici saint Jérôme (in cap. XV Matth.), convainc d'erreur ceux d'après lesquels les mauvaises pensées seraient produites par l'Esprit malin et non par la volonté humaine. Il est vrai que Satan peut les exciter, mais il ne peut les former en nous ; il n'en est pas l'auteur, mais l'instigateur. Si par les pièges qu'il ne cesse de nous tendre, il essaie d'attiser la plus légère étincelle de passion déréglée, nous ne devons pas en conclure qu'il pénètre les secrets de nos cœurs ; mais simplement qu'il juge de nos inclinations intérieures d'après nos dispositions extérieures ou d'après certains signes sensibles. Si par exemple, il remarque que nous regardons souvent un objet séduisant, il conjecture que nous éprouvons un vif attrait. « Il est bien certain, dit saint Augustin (de Ecclesiast. dogmat. cap. 81), que le diable ne découvre point en elles-mêmes les affections intimes de notre âme, mais nous savons aussi qu'il les distingue par expérience d'après les mouvements naturels de notre corps. Les mystérieuses profondeurs de notre substance spirituelle ne peuvent être sondées que par Celui dont Salomon a dit (III Reg. VIII, 39) Vous seul connaissez les cœurs des enfants des hommes. » Aussi, afin de connaître une urne où il veut entrer, le démon a coutume de lui présenter quelque mauvaise pensée ; si celle-ci est admise et entretenue, il prend aussitôt possession de la place et il y établit son habitation. Selon le même saint Augustin (Oper. cit. 82), les mauvaises pensées sont ordinairement la suite des tentations diaboliques, mais elles sont souvent aussi le fruit de notre fonds dépravé ; tandis que les bonnes pensées sont toujours l'effet de la grâce divine.
« Voici, dit saint Anselme, comment vous pouvez bannir de votre cœur les affections ou volontés perverses. Ne contestez point avec elles ; mais parce qu'elles vous sont funestes, occupez fortement votre esprit de quelques affections ou volontés utiles, jusqu'à ce que les précédentes aient disparu ; car aucune pensée ne peut être chassée de votre esprit, à moins d'être remplacée par une autre qui lui soit opposée. Lors donc que vous désirez vaquer à la prière ou à la méditation, si des distractions viennent vous assaillir, n'abandonnez jamais, à cause de leur importunité, le saint exercice que vous avez commencé ; en reculant ainsi, vous réjouiriez le démon qui les a provoquées dans ce but, surmontez-les plutôt en les dédaignant. Tant que par ce mépris vous leur refusez votre consentement, ne vous affligez pas de ce qu'elles vous poursuivent ; la tristesse que vous en éprouveriez ne servirait qu'à en ranimer le souvenir et en renouveler l'importunité. Car l'esprit humain est disposé de telle sorte qu'il rappelle plus souvent à sa mémoire les objets de ses peines ou de ses plaisirs. Il faut se conduire de même par rapport à toute passion déréglée qui affecte soit l'âme, soit le corps, telle qu'est l'aiguillon de la chair, de la colère, de l'envie ou de la vaine gloire. Ces sentiments ne tardent pas à être comprimés, lorsqu'on dédaigne de vouloir y consentir, y songer, ou d'agir suivant leur impulsion. Ainsi ne craignez pas que de pareils mouvements vous soient imputés à péché, tant que vous n'y êtes nullement associé de cœur. D'après le témoignage de saint Paul (Rom. VIII, 1) : Il n'y a aucune matière de condamnation pour les serviteurs de Jésus-Christ qui ne marchent pas selon la chair, c'est-à-dire qui ne vivent pas suivant l'inclination vicieuse de l'âme ou du corps ; « car, comme dit le même Apôtre (Galat. V, 17), la chair a des désirs opposés à ceux de l'esprit, et l'esprit en a d'opposés à ceux de la chair. Remédions aux contraires par les contraires, en les opposant les uns aux autres, dans le principe ; si nous appliquons ce conseil dès le commencement, la guérison sera facile ; mais elle deviendra difficile, si nous différons, comme le conclut saint Anselme. » Saint Jérôme ajoute : « Vous n'arriverez jamais jusqu'à la consommation du mal, si vous étouffez les stimulants des vices aussitôt qu'ils surgissent, et si vous saisissez à leur naissance les enfants de Babylone pour les briser contre la pierre, où l'on ne trouve aucun vestige du serpent. » Le moyen principal d'échapper au danger des mauvaises pensées, c'est de tenir notre cœur étroitement uni à Dieu, comme lui-même le demande de nous. Hugues de Saint-Victor dit à ce sujet : « Il n'y a sous le ciel rien de plus sublime, de plus noble, rien qui ressemble plus à Dieu que le cœur de l'homme. Aussi ce Dieu ne demande autre chose de vous que votre cœur. Et en général dans toute tentation, le remède assuré est du d'attacher à lui comme à l'objet de toutes les bonnes pensées. » « Seigneur, disait saint Augustin (in Soliloq.), quand je m'unis à vous par l'amour, je suis soulagé, vous supprimez pour moi la peine et la douleur. »
Dans ce chapitre, nous voyons le Seigneur qui blâme les Pharisiens en même temps qu'il instruit ses disciples. Il reproche aux premiers leur impiété, leur hypocrisie, leur superstition ; il flétrit en leur personne les supérieurs injustes qui portent de mauvais décrets, les faux-frères qui simulent à l'extérieur ce qu'ils ne sont pas en réalité, puis les hérétiques qui séduisent les autres par leurs fausses doctrines. En outre, il nous enseigne à réprimer la gourmandise, à cause de sa bassesse (Omne quod in vos intrat in ventrem vadit etc.) ; à refréner notre langue à cause des abus dont elle est l'occasion (Quae procedunt de ore, ea coinquidant hominem) ; à garder notre cœur, à cause des maux dont il est la source (De corde exeunt maloe cogitationes, etc.).
Prière
Seigneur Jésus, accordez-moi d'observer les commandements de Dieu avec une telle fidélité que je leur donne la préférence sur toute autre chose, et que dans aucune occasion je ne m'en écarte tant soit peu. Donnez-moi de résister à l'intempérance de la bouche, et principalement de veiller à la pureté intérieure du cœur. Mais, comme la vigilance humaine est insuffisante sans le secours divin, je vous en supplie, Seigneur, placez vous-même une garde de circonspection à ma bouche et à mon cœur, afin que rien n'y entre ou n'en sorte qui puisse souiller mon urne et la rendre désagréable à vos yeux. Ainsi soit-il.

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