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CHAPITRE LXXXV
Guérison de l'aveugle-né
Joan. IX
Au sortir du temple, Jésus aperçut un aveugle de naissance, qui, assis le long du chemin, demandait l'aumône aux passants (Joan. IX, 1). Arrivé près de lui, le Sauveur s'arrêta pour le considérer, comme s'il eût voulu, dit saint Chrysostôme (Hom. 55 in Joan.), opérer quelque œuvre de miséricorde en faveur de ce malheureux, et aussi pour attirer l'attention de ses disciples. Ceux-ci, en effet, cherchant la cause de la cécité de cet homme, demandèrent à Jésus : Maître, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce en punition de ses propres péchés ou de ceux de ses parents (Ibid. 2) ? Car ils regardaient son infirmité comme une peine qui supposait une faute préalable.
Sans nier précisément que l'aveugle ou que ses parents eussent péché, le Seigneur répondit : La cécité de ce malheureux n'est l'effet ni de ses fautes personnelles ni de celles des auteurs de ses jours (Ibid. 3). Elle ne pouvait être un châtiment pour ses propres péchés, puisqu'il n'avait pu se rendre coupable avant de naître. Selon ce sens de la réponse, la première partie de la question paraît bien simple et puérile ; mais on ne doit pas être étonné de voir que les Apôtres fussent ignorants et grossiers avant d'avoir reçu le Saint-Esprit. Néanmoins, on peut entendre d'une autre manière la question qu'ils avaient posée, comme s'ils avaient dit : L'aveuglement de cet infortuné provient-il du péché originel dans lequel il a été conçu, ou des péchés actuels que son père et sa mère ont commis ? Nous naissons tous, en effet, enfants de colère, selon la parole de saint Paul (Eph. II, 3), et par conséquent dignes de punition. Si quelqu'un objectait qu'alors tous devraient être châtiés comme souillés de la même tache, on pourrait lui répondre que les nombreuses exceptions à cette loi de justice sont un pur effet de la miséricorde divine qui épargne les uns en frappant les autres. C'est pourquoi le Prophète des Lamentations s'est écrié : Si nous ne sommes pas entièrement perdus, nous le devons à la grande miséricorde du Seigneur en qui nous avons trouvé un fonds de bonté inépuisable (Jerem. III, 22). Aussi, d'après le témoignage de l'Apôtre : Tous ont péché et par conséquent ont besoin de la grâce de Dieu (Rom. III, 23). En ce dernier sens, l'interrogation était sérieuse quant à la première partie.
Quoique ses proches fussent pécheurs, ce n'est pas cependant à raison de leurs péchés que ce pauvre était privé de la vue depuis sa naissance. Remarquons ici que les hommes sont frappés de deux sortes de peines : les unes spirituelles atteignent l'âme ; sous ce rapport, l'enfant ne porte point l'iniquité du père parce qu'il tient l'âme, non point de son père selon la chair mais de Dieu son Créateur. Les peines physiques affligent le corps ; ainsi, un fils peut être puni temporellement pour son père dont il tient la vie charnelle, et de cette façon le père même est tourmenté en voyant les supplices infligés à son enfant. Néanmoins, cet homme n'était point né aveugle en punition de quelque péché, mais afin qu'en lui éclatassent les œuvres de Dieu, déclare le Sauveur, c'est-à-dire afin que par sa guérison merveilleuse le Fils du Très-Haut fut manifesté au monde, et que les hommes fussent attirés à la foi. Ce qui fait dire à saint Chrysostôme (Hom. 55 in Joan.) : « En sortant du temple pour se soustraire à la fureur de ses ennemis, le Seigneur guérit un aveugle, pour dissiper l'aveuglement de leurs esprits et amollir la dureté de leurs cœurs par l'éclat et la vertu de ce miracle. » Il faut observer en effet que, dans cette circonstance, Jésus-Christ chercha lui-même l'occasion de manifester sa puissance divine ; car il jeta les yeux sur ce pauvre affligé qui ne venait point à lui.
Puis il cracha à terre (Joan. IX, 6), pour montrer que, comme la salive découle de la tête, la vertu curative qu'il allait exercer par ce moyen appartenait de quelque manière à son humanité, en tant qu'organe ou instrument de sa divinité. Avec sa salive il détrempa la terre dont il fit de la boue, montrant par là que lui-même avait formé le premier homme du limon. De cette boue il frotta les yeux de l'aveugle ; c'est ainsi que l'homme aveuglé par la délectation du péché doit y remédier en considérant la laideur même du péché. Il lui dit ensuite ; Allez vous laver dans la piscine de Siloë (Ibid. 7) ; c'était afin que l'aveugle, traversant la ville les yeux couverts de boue, fut aperçu d'un plus grand nombre, pour que le miracle fut mieux constaté, et que la guérison devint plus éclatante. L'Évangéliste, ajoutant que Siloë signifie envoyé, donne l'interprétation de ce nom hébreu pour désigner par là le mystère du Christ, envoyé pour le salut du monde. L'aveugle partit aussitôt, se lava, et revint ayant recouvré la vue, non par l'effet de la boue elle-même ou de l'eau de la piscine, mais par la vertu divine qui lui avait ouvert les yeux. — La fontaine de Siloë est située au pied du mont Sion, en descendant du côté de la vallée de Josaphat. Cette source ne coule pas continuellement ; mais, à des intervalles qui ne sont pas fixes, elle jaillit avec grand bruit des cavités souterraines ; et trois ou quatre fois par semaine elle répand des eaux douces qui, en se réunissant, forment un étang voisin que l'Écriture nomme tantôt bain, et tantôt piscine. Près de là se trouve la fontaine de la Vierge Marie, où la Mère du Sauveur venait puiser de l'eau pour son divin Fils et pour elle-même, et allait laver ses linges et ses vêtements.
Comme le miracle précédent s'était accompli un jour de sabbat, les Pharisiens qui en furent instruits blâmèrent la conduite de Jésus (Ibid. 16) ; mais en cela ils se trompaient grossièrement, car les œuvres qui contribuent à la gloire de Dieu sont licites en tout temps. Selon l'explication de saint Augustin (Tract. 44 in Joan.), « Jésus-Christ, qui était sans péché, observait le sabbat plus strictement que ses accusateurs ; car observer spirituellement le sabbat, c'est ne point commettre de péché. Tel est le sens principal de cette loi divine : Vous ne ferez en ce jour aucune œuvre servile (Lev. XXIII, 7). Voulez-vous savoir ce que c'est qu'une œuvre servile, apprenez-le du Seigneur lui-même qui a dit : Quiconque commet le péché est esclave du péché (Joan. VIII, 34). Mais les Pharisiens gardaient matériellement le sabbat, tandis qu'ils se souciaient peu d'en violer l'esprit. » Ils étaient tellement attachés à leurs traditions particulières, qu'ils ne permettaient de les enfreindre d'aucune manière, néanmoins ils négligeaient de remplir les préceptes divins bien autrement nécessaires ; de sorte que, selon le langage de Jésus-Christ, ils craignaient d'avaler un moucheron et ils avalaient un chameau (Matth. XXIII, 24). Hélas ! combien de Chrétiens, aujourd'hui, qui suivent scrupuleusement les usages du monde et transgressent les lois de l'Église, ou qui se contentent de pratiquer les cérémonies extérieures de la religion et osent enfreindre les plus graves commandements de Dieu ! Après avoir imité les Pharisiens qu'ils appréhendent de partager leur condamnation !
Cependant le miracle qui venait de s'opérer avait excité la dissension parmi le peuple, mais l'aveugle guéri prit avec force et courage la défense de Jésus contre les chefs mêmes des Juifs. Apprenons par son généreux exemple à prouver constamment notre vive reconnaissance pour les grâces que nous avons reçues de Dieu. Confesseur intrépide de la vérité, il proclama hautement le bienfait, pour ne pas se rendre coupable d'ingratitude, et publia de tous côtés le miracle de sa guérison, à la gloire du Seigneur, en disant que Jésus ne pourrait faire de tels prodiges s'il ne venait lui-même de Dieu. « Voyez, dit saint Chrysostôme (Hom. 56 in Joan.), voyez ce nouvel athlète et prédicateur de la vérité ; il lui rend témoignage par ses paroles et ses œuvres, sans redouter ni les sarcasmes ni les mauvais traitements de la foule ; il ne rougit pas d'avouer la cécité dont il était précédemment affligé, et ne craint pas de se montrer à ses ennemis furieux, pourvu qu'il manifeste la puissance de son bienfaiteur. Ceci est écrit dans l'Évangile pour nous servir d'exemple. Telle est, ajoute le même saint Docteur, telle est la nature de la vérité que son empire et son éclat augmentent au milieu des embûches et des nuages dont on croit l'environner. Le mensonge, au contraire, se nuit à lui-même, et les moyens par lesquels il semble blesser la vérité ne servent qu'à la confirmer, comme on le voit par le trait ici rapporté. »
Après de longs débats, les Juifs irrités maudirent l'aveugle-né en lui disant (Joan. IX, 28) : Sois son disciple, si tu veux. Ces paroles qu'ils regardaient comme des malédictions étaient réellement des bénédictions. Aussi qu'elles retombent sur nous et sur nos enfants, dit saint Augustin (Tract. 44, in Joan.). Pour nous, ajoutèrent-ils, nous sommes disciples de Moïse. Ce législateur promettait l'abondance des biens temporels aux observateurs de la Loi ; aussi avait-il plus de partisans que Jésus-Christ, qui prêchait le renoncement à ces biens et la mortification des sens. Puis ils le chassèrent comme un membre indigne de la synagogue ou de leur société ; ce qui était chez eux le comble de l'opprobre, de même que parmi nous l'excommunication est le plus redoutable châtiment que l'Église puisse infliger à ses enfants rebelles. Pour avoir confessé hautement la vérité, et s'être attaché fidèlement au Sauveur, cet aveugle fut rejeté et méprisé de ses compatriotes ; mais que lui importait le blâme des hommes, puisqu'il possédait l'approbation de Dieu ? Combien de Chrétiens, au contraire, s'inquiètent peu du jugement de Dieu, pourvu qu'ils jouissent de l'estime du monde ! Indignement repoussé par les Juifs, il revint vers Jésus qui, après l'avoir instruit de sa doctrine, l'éclaira des lumières de la foi. Alors ce qu'il admettait de cœur, il le confessa de bouche, en s'écriant (Joan. IX, 38) : Je crois, Seigneur, et il le témoigna de fait, lorsque se prosternant aux pieds du Sauveur, il l'adora comme Fils de Dieu. Il rendit ainsi un véritable culte de latrie à Celui en qui il reconnaissait la divinité unie à l'humanité. Jésus accueillit donc avec bienveillance ce mendiant que les Juifs repoussaient avec dédain ; car plus quelqu'un est méprisé de l'homme à cause de Dieu, plus il est chéri du Seigneur. « Les Juifs l'avaient expulsé du temple, dit saint Chrysostôme (Hom. 38 in Joan.) ; mais le Maître du temple le reçut au nombre de ses disciples, et récompensa les efforts de ce vaillant athlète. »
Voulant louer cet homme de sa foi et de son dévouement, Jésus dit ensuite : Par mon Incarnation, je suis venu en ce monde, séjour commun des bons et des méchants, pour exercer un jugement, non de damnation, mais de discernement, de sorte que ceux qui sont aveugles voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles (Ibid. 39). En d'autres termes : Je suis venu, afin que les petits et les humbles qui avouent avec simplicité leur ignorance, et cherchent un remède à leurs ténèbres, soient éclairés par les lumières de la foi et de la vérité ; et aussi de façon que les savants et les sages qui tirent vanité de leurs connaissances et ne cherchent point de remèdes à leurs maux, soient aveuglés de plus en plus et endurcis davantage dans leur incrédulité. C'est ce que nous voyons par l'exemple de cet infirme et des Apôtres qui, à cause de leur humilité, méritèrent d'être illuminés par la grâce de Jésus-Christ, tandis que les princes des prêtres et les docteurs de la Loi furent aveuglés en punition de leur orgueil. Les paroles précédentes peuvent également s'entendre des Gentils qui passaient pour très-ignorants et des Juifs qui se regardaient comme très-éclairés avant la venue du Messie ; mais depuis que ce divin Soleil de justice a paru, les premiers ont été illuminés de ses rayons en recevant la foi ; les seconds, au contraire, en la rejetant, ont été offusqués de ses splendeurs. — Il ne s'agit donc point ici d'un jugement manifeste de punition et de récompense, tel qu'il se fera au second avènement de Jésus-Christ ; mais en ce premier avènement, il s'agit d'un jugement secret de discernement entre ceux qui ont cru et ceux qui n'ont pas cru à la mission du Sauveur. C'est comme si le Seigneur disait à l'aveugle : De ce que je vous ai rendu la vue préférablement à d'autres, comprenez que je suis venu séparer les humbles des orgueilleux, en éclairant les premiers et en laissant les seconds dans l'aveuglement. — Il faut remarquer qu'ici, comme dans beaucoup d'autres passages des Livres saints, la particule conjonctive ut n'indique pas précisément la cause ou la fin, mais la suite ou l'occasion d'un fait. Ainsi, il est évident que l'aveuglement de certains hommes n'a pas été une fin, mais simplement une suite de l'Incarnation, comme aussi l'Incarnation a été plutôt l'occasion que la cause proprement dite de cet aveuglement.
Les Pharisiens, entendant ce que Jésus-Christ disait à l'aveugle guéri, lui répliquèrent : Sommes-nous donc aussi aveugles, nous qui sommes adonnés à la pratique de la religion et versés dans la connaissance de la Loi ; nous qui avons l'intelligence des choses spirituelles ? (Joan. IX, 40). Mais il les confondit par leurs propres paroles : Si vous étiez aveugles, vous ne seriez pas coupables ; mais vous l'êtes, parce que vous dites : Nous voyons. En d'autres termes : si vous ignoriez les Écritures et les prophéties qui concernent mon avènement, vous ne pécheriez pas autant que vous le faites, mais parce que vous prétendez les connaître, vous péchez davantage et vous serez punis plus sévèrement. Par conséquent, celui qui connaît mais n'observe pas la parole divine des Livres saints commet une faute plus grande et encourt une peine plus grave que celui qui l'ignore. Aussi Jésus-Christ a dit ailleurs : Le serviteur qui, sachant la volonté de son maître, ne l'accomplit pas sera durement châtié (Luc. XII, 47). La précédente déclaration du Sauveur peut s'appliquer spécialement à la vision corporelle de ses œuvres merveilleuses ; car si les Juifs n'eussent pas été témoins oculaires de ses miracles, ils seraient moins répréhensibles de n'avoir pas cru en lui ; mais ils sont inexcusables, parce que ses prodiges se sont opérés sous leurs yeux. — On peut encore donner cette explication : Si vous étiez aveugles dans votre estime, c'est-à-dire si, remarquant ou supposant que vous êtes aveugles, vous reconnaissiez votre faute et votre infirmité, imploriez le pardon et réclamiez le médecin, vous n'auriez plus de péché ; car je suis venu le détruire par la grâce conférée seulement aux âmes humbles qui ne présument point d'elles-mêmes ; mais parce que vous dites : Nous sommes clairvoyants, parce que prétendant être sages et prudents, vous ne demandez ni pardon, ni médecin, votre péché demeure, il ne sera point remis, et vous resterez dans l'aveuglement de votre infidélité.
Dans un sens mystique, cet aveugle de naissance représente le genre humain qui tient sa cécité d'Adam dont nous sommes tous nés aveugles quant à l'âme. Le péché de désobéissance a produit cet aveuglement spirituel dans le premier homme, qui nous a transmis comme héritage la mort avec la faute dont elle est la conséquence. Ainsi, quiconque naît avec cette tache originelle est aveugle, parce que cette souillure entraîne avec elle la privation de la vue de Dieu. Ce grand aveugle de naissance qui s'appelle le genre humain, le Sauveur l'a illuminé en venant dans le monde ; pour cela, il a répandu sa salive sur la terre (spuit in terram), en associant sa divinité à l'humanité ; de cette salive détrempée avec la terre, il a fait du limon (lutum fecit), c'est-à-dire lui qui était Dieu s'est fait homme. La salive, en effet, qui découle de la tête, signifie le Verbe qui procède du Père éternel, premier principe de toutes choses ; elle figure aussi la Sagesse qui sort de la bouche du Très-Haut ; la terre marque la chair ou la nature humaine que s'est unie la seconde personne divine. De ce limon Jésus a enduit les yeux de l'aveugle, c'est-à-direil a déposé la foi au mystère de l'Incarnation dans l'esprit du genre humain, lorsque par sa prédication il l'a rendu catéchumène, en l'initiant à sa doctrine ; après avoir ainsi disposé le pécheur, il l'a envoyé à la piscine pour y être lavé et éclairé, en d'autres termes, pour y être baptisé et recevoir dans le baptême une pleine illumination. De là le nom d'illumination que saint Denis (Lib. de eccles. hierar.) donne à ce premier sacrement. Il est figuré par la piscine de Siloë ou de l'envoyé, parce que tous doivent être baptisés dans le Christ, envoyé du Père céleste afin de nous purifier des souillures et nous délivrer des ténèbres du péché. Celui-là donc qui, au commencement, avait formé l'homme du limon, l'a réformé au moyen de la même matière ; et c'est ce qu'il a signifié, lorsque mêlant de la terre avec sa salive, il en a oint les yeux de l'aveugle, comme pour dire : C'est moi qui, prenant un peu de poussière, ai façonné le premier homme.
Dans la guérison de l'aveugle, on trouve encore une image de la conversion du pécheur qui est lui-même aveugle spirituellement ; car le péché voile et obscurcit les yeux de l'âme. Cette cécité spirituelle peut être produite par trois causes différentes : par la poussière de la cupidité terrestre, ou par le feu de la concupiscence charnelle, ou bien par l'enflure de l'orgueil. Souvent aussi il arrive que le pécheur, soit par habitude du vice, soit par endurcissement de cœur, soit enfin par illusion du démon, ne voit pas son péché parce qu'il ne veut pas y réfléchir, ou ne regarde point comme péché ce qui l'est véritablement. Saint Grégoire dit à ce propos : « Quand l'homme a eu le malheur de tomber dans une faute grave, le démon lui suggère de ne point faire pénitence, de ne point confesser son crime ; il lui dit intérieurement qu'il s'agit d'une chose légère et insignifiante ; il lui représente la miséricorde infinie de Dieu, et lui promet une longue carrière, afin de le faire persévérer dans le mal ; il le porte ainsi à mépriser le Seigneur et à désespérer de lui-même afin de l'entraîner à sa perte éternelle. »
Pour guérir le pécheur de son aveuglement spirituel le concours de trois choses est indispensable : il faut l'impulsion de la grâce prévenante, la componction du cœur repentant, et la confession sincère des péchés. Telles sont les trois conditions que Jésus-Christ a représentées par ordre dans la guérison de l'aveugle-né. Il a signifié la première condition, lorsqu'il vint vers ce pauvre infirme et le regarda avec une tendre compassion ; image de la grâce prévenante qui est avant tout nécessaire pour déterminer la conversion du pécheur. Par lui-même, l'homme peut tomber dans le péché, mais il ne saurait se relever par ses seules forces et sans un secours surnaturel ; et si Dieu ne le regarde en pitié, il y demeurera éternellement.
La seconde condition nécessaire pour convertir le pécheur a été figurée par le Sauveur, lorsque crachant par terre, il fit avec sa salive un peu de boue dont il enduisit les yeux de l'aveugle. Ainsi que nous l'avons dit, la salive est un symbole de la Sagesse ou du Verbe divin, comme la terre est celui de la chair ou de l'être humain. Or ces deux choses sont réunies dans la personne de Jésus-Christ. Cet Homme-Dieu est le remède infaillible de notre aveuglement spirituel, si nous savons l'appliquer sur les yeux de notre cœur, en reconnaissant le souverain bien que nous avons offensé et l'état déplorable où nous sommes réduits par le péché. Ainsi, le limon béni du Christ est appliqué sur le vil limon du pécheur, de manière à produire en nous la véritable componction et par suite l'illumination parfaite. On peut obtenir cet heureux résultat, avec le secours de la grâce, par les sept considérations suivantes : 1° II faut examiner les péchés dont on est coupable, pour concevoir combien ils sont nombreux, énormes et honteux. On découvre leur multitude en recherchant le bien qu'on a omis et le mal qu'on a fait par pensée, par parole et par l'action des cinq sens, contre les dix commandements, les sept sacrements et les lois de l'Église, enfin dans les œuvres de miséricorde. À cette vue, que le coupable s'écrie ; Mes péchés, Seigneur, se sont multipliés au delà des grains de sable qui sont sur le bord de la mer (Orat. Manas.). Puis, en voyant la malice et la grièveté de ses innombrables fautes qui ont outragé la suprême Majesté, qu'il répète avec l'enfant prodigue : Mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne d'être appelé votre enfant (Luc. XV). 2° Il faut compter le temps qu'on a perdu, calculer les jours, les mois, les années qu'on a vainement employés à toute autre chose qu'à la gloire de son Créateur ; car, comme le dit saint Bernard, tout le temps qui n'est pas consacré au service de Dieu est perdu. 3° Le pécheur doit considérer l'excellence et la beauté de son âme, cette créature si noble formée à l'image et à la ressemblance de Dieu, et qu'il a souillée, traînée dans la fange du-vice. 4° Il doit méditer sur l'immensité des grâces et des biens qu'il a perdus par sa faute et par sa négligence ; car le Seigneur est toujours disposé à répandre ses faveurs et ses bienfaits sur ceux qui s'en rendent dignes ; mais, hélas ! combien peu travaillent à les mériter. 5° Il doit se représenter la colère redoutable du Tout-Puissant qu'il a provoquée par son indifférence et son ingratitude. 6° Il doit réfléchir aux peines qu'il a encourues par ses iniquités, peines multiples, affreuses et éternelles. 7° Enfin il doit penser à la gloire céleste qu'il a perdue, gloire inappréciable et infinie, pour la jouissance de laquelle, au témoignage de saint Augustin, il faudrait mépriser et fouler aux pieds tous les biens et tous les plaisirs du monde, dût-on ne la posséder qu'une heure. Après avoir fait ces diverses considérations, celui qui ne se sentirait pas pénétré d'une amère contrition aurait un cœur plus dur que la pierre.
La troisième condition nécessaire pour guérir l'aveuglement spirituel est l'aveu sincère des fautes commises, et Jésus l'a signifiée lorsqu'il envoya l'aveugle-né se laver dans la piscine de Siloë. Dieu, il est vrai, remet le péché, aussitôt que le coupable en conçoit du repentir ; il l'oblige néanmoins d'en faire l'accusation au prêtre, son ministre et son représentant ; et l'absolution que ce dernier confère au pécheur rétablit en lui la pureté baptismale, comme le déclare saint Augustin. Lorsque les trois conditions précédentes ont été remplies, le pécheur est entièrement guéri de sa cécité spirituelle, et il doit alors en toute humilité adorer Dieu et lui rendre grâces de tous les bienfaits qu'il en a reçus. Le signe certain qu'il a recouvré la lumière intérieure et surnaturelle, c'est s'il a une connaissance claire et distincte de Dieu et de lui-même. Nous connaissons Dieu ici-bas quand nous voyons sa puissance et sa bonté infinies. La vue de sa puissance souveraine produit en nous un sentiment de crainte profonde qui nous éloigne du mal, et la vue de son immense bonté excite en nous un sentiment de vive affection qui nous porte au bien. D'un autre côté, quand nous nous connaissons bien nous-mêmes, nous apercevons nos innombrables défauts, et cette considération fait naître en nous l'humilité qui est la mère de toutes les autres vertus. Il est évident, d'après cela, que la double connaissance de Dieu et de nous-mêmes constitue la véritable base de notre salut et de notre perfection.
Profitons du temps précieux qui nous est accordé en ce monde pour travailler à notre conversion ; ne l'employons pas à la vanité, de peur qu'à l'exemple des Juifs obstinés, nous ne demeurions dans cet aveuglement funeste qui nous conduirait à notre perte éternelle. Saint Chrysostôme dit à ce propos (Hom. 57 in Joan.) : « Le Seigneur vous a donné la vie présente pour que vous le serviez, et vous la dissipez en futilités. Lorsque vous dépensez un peu d'argent vous en êtes affligé, mais vous restez insensible lorsque vous sacrifiez des jours entiers aux œuvres de Satan. Tous vos instants devraient être consacrés à des exercices religieux et à de bonnes actions, tandis que vous les occupez par de vaines conversations, par des contestations frivoles ou des plaisirs sans fruit. Sachez-le bien ! si vous perdez de l'or, vous pouvez le retrouver, mais vous ne pouvez réparer le temps que vous consumez inutilement. Si nous n'usons pas convenablement des courts moments qui nous sont laissés, que ferons-nous après être sortis de ce monde ? Ce n'est pas sans un dessein de miséricorde que le Seigneur a circonscrit dans d'étroites limites notre carrière mortelle. Mais, ô folie ! ô aveuglement ! vous vous désolez et vous vous plaignez de cette brièveté comme d'un malheur, tandis que vous devriez y trouver un puissant motif de consolation et de reconnaissance ; car par ce moyen, la Providence divine allège et diminue nos épreuves et nos travaux, afin de nous accorder plus promptement un repos sans fin et une récompense sans borne. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Prière
Seigneur Jésus qui avez éclairé les yeux de l'aveugle-né, je vous prie d'illuminer les yeux de mon cœur, afin que je ne tombe pas dans les ténèbres du péché et que je ne m'endorme jamais dans les ombres de la mort. Jusqu'à présent, ô Dieu, maître de ma vie, qu'ils se sont écoulés vides et infructueux les divers moments que vous m'aviez octroyés pour accomplir votre sainte volonté ! J'ai négligé d'en profiter, hélas ! Combien d'années, de mois, de jours et d'heures ont été perdus pour moi, parce que j'y ai vécu sans mérite devant vous ! Désormais, ô Père infiniment aimable, qu'avec le secours de votre grâce, je fasse saintement valoir le temps précieux que vous daignez me laisser, comme la monnaie propre à acheter la bienheureuse éternité. Ainsi soit-il.


CHAPITRE LXXXVI
Le Bon Pasteur et ses véritables Brebis
Joan. X, 1-16
Les Pharisiens et les Juifs, s’obstinant dans leur aveugle incrédulité, refusaient d'ouvrir les yeux à la lumière du Christ, qui est la voie, la vérité et la vie (Joan. XIV, 6). Ils ne voulaient pas le suivre comme leur Maître, parce qu'ils se prétendaient assez éclairés pour savoir sans lui ce qu'ils devaient faire, croire, et espérer. Afin de confondre leur présomption, Jésus leur montra, sous la figure d'une bergerie, la nécessité de l'humilité pour entrer par la porte étroite et basse dans le troupeau du Seigneur, soit comme brebis, soit comme pasteur. En vérité, en vérité, je vous le dis, déclare le Seigneur (Joan. X, 1), quiconque n'entre pas par la porte qui est le Christ, dans le bercail qui est l'Église ou l'assemblée des fidèles, celui-là est un voleur et un meurtrier ; car il ne vient furtivement que pour faire du mal, comme les païens et les mauvais Chrétiens. Mais celui qui entre par la porte, c'est-à-direpar la foi en Jésus-Christ et par l'imitation de ses vertus, est le pasteur des brebis auxquelles il veut faire du bien (Ibid. 2). Cependant tous ceux qui entrent par cette même porte ne sont pas pour cela pasteurs ; car les brebis y entrent pareillement pour être nourries de saintes paroles et de bons exemples dans l'unité de l'Église catholique. Le portier qui est le Saint-Esprit introduit ce pasteur, en éclairant son intelligence des lumières de la vérité, et en dirigeant sa marche dans les sentiers de la justice, afin qu'il puisse paître les ouailles. Aussi elles entendent sa voix, reçoivent sa doctrine. Il les connaît toutes si distinctement qu'il les appelle chacune par leur nom, pour leur ménager par cette condescendance familière un accès plus facile auprès de sa personne. Par ses instructions, il les fait passer de la nuit de l'ignorance au grand jour de la vérité, et de la servitude du péché à l'heureuse liberté de la grâce (Ibid. 3). Lorsqu'il les conduit ainsi dans les pâturages nécessaires à la vie, il marche devant elles en leur donnant de bons exemples, et les brebis le suivent en imitant ses vertus, car elles écoutent sa voix qui leur est chère (Ibid. 4). Mais elles ne suivent point l'étranger dont elles repoussent les enseignements et les exemples ; car ses enseignements les jetteraient dans l'erreur et ses exemples les entraîneraient au mal ; elles le fuient comme un larron et un ennemi dangereux, parce qu'elles ne connaissent point la voix, c'est-à-dire qu'elles n'approuvent point la doctrine des étrangers capables de les tromper et de les égarer (Ibid. 5).
Le grand bercail commun des brebis véritables est l'Église catholique dont Jésus-Christ est l'unique pasteur ; les églises particulières conventuelles ou paroissiales, les communautés ou congrégations religieuses sont des bergeries spéciales dans lesquelles Dieu fait paître et reposer ses ouailles, les fidèles simples et doux, humbles et dociles. Mais il n'entre point par la porte dans le bercail de Jésus-Christ, celui qui n'y vient point suivant les principes de la religion chrétienne. Ainsi les hérétiques n'y viennent point suivant la vérité, ni les simoniaques suivant la grâce, ni les intrus selon la liberté, ni les hypocrites selon la simplicité. Tous ceux-ci s'introduisent par des voies détournées ; les uns escaladent le toit, comme font les ambitieux, imitateurs de Lucifer, avec Dathan et Abiron que la terre engloutit tout vivants à cause de leur sacrilège usurpation ; les autres forcent les murailles, ce sont les avares avec Simon le magicien ; il en est qui minent les fondements, tels les hérétiques avec Arius. Or, comme le déclare Jésus-Christ, quiconque n'entre pas par la porte, mais pénètre par ailleurs, est un voleur et un brigand. S'il ravit secrètement ou par ruse les brebis et leurs biens, contre la volonté du Maître, il est un voleur ; et s'il les enlève ouvertement ou par violence, il est un brigand. Aussi il méritera d'entendre un jour ces terribles paroles du souverain Maître (Matth. XXII, 12) : Mon ami, comment êtes-vous entré ici, sans être revêtu de la robe nuptiale ? Alors il sera repoussé du bercail et précipité dans les ténèbres extérieures.
Celui-là, au contraire, est le pasteur des brebis qui entre par la porte, celle de la vérité, de la liberté, de la charité et de la simplicité, en suivant la foi catholique et la vocation divine, sans faire aucune promesse intéressée, ni employer aucun artifice. Or, Jésus-Christ qui est le pasteur suprême des brebis est aussi, sous un autre rapport, la bonne porte du bercail ; car il est par lui-même et pour les autres le principe de la vérité, de la liberté, de la charité et de la simplicité. — De plus, trois sortes de gardiens ouvrent la bergerie de l'Église au vrai pasteur : Jésus-Christ, par ses exemples, la sainte Écriture par ses enseignements, et l'Esprit divin par ses inspirations. Jésus, en effet, remet les clefs à ce bon pasteur, en lui communiquant le pouvoir de lier et de délier les consciences ; l'Écriture sainte lui donne la science nécessaire afin d'exercer l'autorité avec discrétion ; l'Esprit divin lui confère la dignité et l'aptitude convenables pour en faire un digne et saint usage. Ainsi, cette porte trop basse pour les orgueilleux et trop étroite pour les avares, qui viennent s'y heurter et s'y briser, s'ouvre aux esprits humbles et aux cœurs désintéressés qui savent s'abaisser en eux-mêmes et se détacher des objets extérieurs ; elle admet ceux-ci, tandis qu'elle repousse ceux-là. Remarquons en outre que les ambitieux essaient d'acheter les emplois par trois sortes de présents : ceux du cœur, en accordant leur faveur ou leur amitié ; ceux de la bouche, en flattant les peuples et les grands ; et ceux de la main, en donnant une récompense quelconque. Heureux celui qui n'use point de tels moyens pour acquérir des honneurs ; celui qui les obtient par de semblables procédés est un voleur et un brigand.
Comme les Juifs et les Pharisiens s'obstinaient à ne pas vouloir comprendre le sens de la parabole, Jésus leur dit clairement (Joan. X, 7, 8) : Par mes leçons et mes exemples je suis la porte de la bergerie. Tous ceux qui sont venus sans moi, sans être appelés ou envoyés par Dieu, ne cherchant point la gloire divine mais la leur propre, sont des voleurs qui usurpaient le droit de conduire les brebis, et des brigands qui tâchaient de les perdre et de les tuer par leurs fausses doctrines et leurs funestes exemples ; aussi ils n'ont point été écoutés des fidèles qui sont demeurés dans le bercail et dont il est dit : Le Seigneur connaît les siens (II Tim. II, 19). Jésus prouve ensuite qu'il est vraiment la porte dont la destination est de garantir ce qui est à l'intérieur et de donner passage à ceux qui entrent et à ceux qui sortent. En effet, c'est par Jésus-Christ que les fidèles sont protégés et délivrés ; c'est par lui qu'ils parviennent à la foi et de la passent dans la gloire (Joan. X, 9). Si quelqu'un entre par moi, dit-il, il sera sauvé, pourvu qu'il persévère ; car comme l'atteste saint Pierre (Act. IV, 12) : Il n'y a point sous le ciel d'autre nom accordé aux hommes par lequel nous puissions être sauvés. Aussi le Sauveur ajoute : Il entrera ici-bas dans l'unité de l'Église catholique, puis il sortira de ce monde misérable pour jouir de la vie bienheureuse ; ou bien, il entrera dans les profondeurs de la contemplation et les secrets de l'oraison, puis il sortira pour exercer les bonnes œuvres et produire des actions édifiantes. Par ce moyen il trouvera dans le repos éternel des pâturages verdoyants, où il goûtera le miel de la divinité et le lait de l'humanité, c'est-à-dire que les élus seront rassasiés par la vision intérieure de la nature divine et par l'aspect extérieur de la nature humaine de Jésus-Christ leur rédempteur ; ou bien encore, il trouvera les pâturages de la doctrine et de la grâce dans l'Église militante et ceux de la joie et de la gloire dans l'Église triomphante. Car, ainsi que l'explique saint Augustin (Tract. 45 in Joan.), « bien que les brebis fidèles ne manquent point de gras pâturages sur cette terre, elles en rencontreront de plus abondants au ciel pour se saturer pleinement, comme en trouva celui à qui le Sauveur dit sur la croix : Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis (Luc. XXIII, 43). »
Le larron ne vient que pour voler, égorger et détruire (Joan. X, 10). En d'autres termes, le mauvais pasteur ne cherche qu'à soustraire les peuples à Jésus-Christ, en leur apprenant non pas à observer les préceptes divins, mais à imiter ses propres exemples ; il les corrompt par sa mauvaise conduite, les séduit par sa fausse doctrine, et les précipite ainsi dans la damnation éternelle. Mais moi, envoyé par mon Père pour sauver les hommes, je suis venu pour leur communiquer présentement la vie de la grâce, en leur inspirant la foi ; car ici-bas le juste vit de la foi (Habac. II, 4) ; puis pour leur procurer éternellement la vie plus abondante de la gloire, en réalisant leur espérance ; car la gloire est la consommation de la grâce. « Tous ceux qui suivent Jésus-Christ avec un cœur simple et droit, dit saint Grégoire (Hom. 14 in Evang.), parviendront à ces délicieux pâturages. Embrasons donc nos cœurs du désir des biens célestes ; que ni les avantages, ni les adversités du monde présent ne puissent nous en détourner. Ne serait-il pas insensé le voyageur qui, s'arrêtant sur la route à des bagatelles et à de vains plaisirs, perdrait de vue le but où il veut parvenir ? Si nous sommes vraiment les brebis du divin Pasteur, gardons-nous de placer notre félicité dans les satisfactions éphémères de ce pèlerinage, afin d'être mis en possession des joies éternelles de la patrie. »
Le Sauveur démontre ensuite qu'il est vraiment pasteur (Joan. X, 11), car il conduit et nourrit spirituellement comme ses propres brebis les fidèles qu'il repaît de son corps et de son sang dans la divine Eucharistie ; puis, pour se distinguer du mauvais pasteur, il ajoute qu'il est bon, ; oui bon, non-seulement en lui-même, mais encore dans la charge pastorale dont il remplit les fonctions avec un parfait dévouement. « Jésus-Christ, dit saint Chrysostôme (Hom. 58 in Joan.), se nomme lui-même indifféremment la porte ou le pasteur : il est la porte, parce qu'il donne entrée dans le bercail du Père céleste ; il est le pasteur, parce qu'il fournit à ses brebis la nourriture spirituelle. » Faisant le parallèle du bon et du mauvais pasteur, Jésus-Christ ajoute : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis ; c'est-â-dire, ne con-sidérant que la récompense éternelle, il est toujours disposé à mourir, quand il sera nécessaire, pour sauver les fidèles confiés à ses soins. Mais, hélas ! combien peu présentent ce caractère distinctif du bon pasteur ! Qu'un âne tombe dans un précipice, on s'empresse de le relever ; qu'un Chrétien tombe dans le péché, personne, même entre ses amis, ne s'occupe de l'en retirer ; et pourtant chacun doit préférer à son propre corps l'âme de son prochain. Mais comment sacrifierai-je mon corps pour sauver l'âme du prochain, lorsque pour le retirer du péché, je ne veux pas même sacrifier quelque avantage temporel ?
Remarquons ici les diverses circonstances dans lesquelles le bon pasteur peut ou doit s'immoler pour ses brebis. La première, c'est quand il s'agit de les faire passer d'un état bon en lui-même à un autre meilleur ; dans ce cas, le pasteur n'y est point obligé par sa charge, car c'est là une œuvre de surérogation à laquelle personne n'est tenu à moins d'un précepte spécial à cet égard. La seconde circonstance est celle où les brebis sont exposées à un danger imminent ; le vrai pasteur est alors strictement obligé de se sacrifier pour elles, car il a reçu la garde du troupeau dont le Seigneur lui demandera compte, âme pour âme, sang pour sang. La troisième circonstance, c'est lorsque les brebis sont dans une position tellement critique qu'elles ne peuvent échapper à une damnation certaine, si quelqu'un ne s'expose pas à la mort pour elles ; alors il y a pour le pasteur nécessité de s'immoler, de même que dans une extrême disette on doit vendre ses biens pour secourir les indigents. Ainsi, dans une persécution générale suscitée contre tout le peuple, le pasteur doit s'opposer et risquer sa propre vie pour empêcher la dispersion de son troupeau ; mais si la persécution n'est que personnelle et dirigée contre lui-même, alors il peut fuir, à l'exemple de Jésus-Christ qui, pour se soustraire aux recherches d'Hérode, se retira en Égypte ; c'est ce que fit saint Paul quand il se laissa descendre le long des murs de Damas, afin de se conserver pour les besoins futurs des fidèles. C'est pourquoi le Seigneur dit ailleurs à ses Apôtres : Si l'on vous persécute dans une ville, retirez-vous dans une autre (Matth. X, 23). Quelquefois même c'est un devoir pour le pasteur de prendre la fuite et de ne pas mettre ses jours en péril, mais d'attendre avec patience, lorsque l' ennemi n'en veut qu'aux biens temporels et non aux individus.
Le mercenaire au contraire, ainsi appelé parce qu'il agit seulement par l'appât d'une récompense terrestre et non point avec le désir de la gloire céleste, n'est pas pasteur proprement (Joan. X, 12). « Il n'en mérite pas le nom, dit saint Grégoire (Hom. 14 in Evang.), car il n'aime pas les brebis, mais seulement les avantages qu'elles lui procurent. » Et parce qu'elles ne lui appartiennent point , il s'en met peu en peine ; aussi dès qu'il voit venir le loup, c'est-à-dire le démon pour les ravir, l’hérétique pour les séduire, le tyran pour les dévaster corporellement, il les abandonne à la discrétion des ennemis, et craignant de compromettre sa personne ou sa fortune, il prend la fuite, en silence, sans faire de résistance ni prêter du secours. Comme il est un mercenaire tout occupé de ses intérêts temporels, il ne prend pas soin des brebis, de manière à les garantir des dommages matériels ou spirituels (Joan. X, 13). Il n'éprouve à leur égard que des sentiments de cupidité et non point de charité ; car il les aime non pas pour Jésus-Christ, mais pour le profit qu'il en retire, dit saint Augustin (Tract. 43 in Joan.). Alors le loup les entraîne dans le péril ou dans le mal, et les disperse en les éloignant de l'unité catholique, ou en les affligeant de diverses manières. Le bon pasteur, lui, expose sa propre vie, lorsqu'il voit venir le loup ; il résiste aux tentations du démon par ses réprimandes, aux embûches des hérétiques par ses instructions, aux fureurs des tyrans par ses prières ferventes. C'est ainsi que, par tous les moyens possibles, il défend et protège ses ouailles chéries contre les nombreuses attaques des différents adversaires. Ne cherchant point ses propres intérêts mais seulement ceux de Jésus-Christ, il ne cesse de veiller sur le troupeau qui lui a été confié, en pensant au compte qu'un jour il en devra rendre à Dieu. « Mes frères, disait saint Augustin, vous avez été placés sous notre garde, afin que nous répondions de votre conduite devant le tribunal du souverain Juge (Serm. 45 de Verbis Domini). »
Voulant démontrer la vérité de ce qu'il disait, le Sauveur ajouta (Joan. X, 14) : Je suis le bon pasteur, et je connais mes brebis. Il les connaît en effet non-seulement de vue, comme toutes choses qui sont à découvert devant ses yeux ; mais encore il les connaît de cœur par l'amour avec lequel il distingue seul les âmes dignes de la vie éternelle ; il les connaît aussi intimement par les traits de sa ressemblance qu'il a gravés en elles, par les ornements des vertus, par les signes des bonnes œuvres, par les enseignements de la saine doctrine, par les sentiments de la charité fraternelle qu'il leur a communiqués. Aussi elles me connaissent, assure-t-il. Les vrais fidèles connaissent spécialement Jésus-Christ par la foi et la dilection qui leur découvrent ses perfections et leur rappellent ses bienfaits. La première marque du bon pasteur est donc cette réciprocité de connaissance qui existe entre lui et ses brebis : elle naît de ce qu'il les visite fréquemment et avec sollicitude ; de ce qu'il étudie leurs besoins particuliers et pourvoit à leur bien-être. De leur côté, les brebis souvent témoins de sa vigilance et de sa tendresse l'apprécient et l'aiment de plus en plus. Tels sont les rapports intimes qui existent entre Jésus-Christ et les véritables Chrétiens ; il est donc le bon Pasteur par excellence.
La seconde marque du bon pasteur est le dévouement qu'il témoigne à l'égard de ses brebis ; or peut-il y en avoir un plus grand que d'exposer sa vie pour elles ? Et c'est pareillement ce qui a lieu entre Jésus-Christ et les vrais Chrétiens ; aussi entendez-le dire : Je donne ma vie pour mes brebis (Joan. X, 15). À ce propos saint Pierre Chrysologue s'écrie transporté d'admiration (Serm. 40) : « De quoi n'est pas capable l'amour généreux ? Il ne trouve rien de dur ni d'amer, rien d'insupportable ni d'impossible ; le fer et la flamme ne sauraient l'arrêter, les blessures et les tourments ne peuvent l'effrayer ; il brise les plus grands obstacles et brave tous les dangers ; l'amour est une cuirasse impénétrable qui repousse tous les traits ; il se rit même de la mort. » — Ici-bas l'homme est attaché surtout à trois choses : aux biens temporels, à sa famille et à lui-même ; or le bon pasteur doit renoncer à tout cela pour ses brebis. Mais hélas ! qu'ils sont loin de renoncer aux biens temporels pour leurs ouailles, les pasteurs qui ne veulent pas même les partager avec elles ! qu'ils sont loin de renoncer à leurs proches ceux qui cherchent à promouvoir aux dignités ecclésiastiques des parents indignes ! Comment pourraient-ils s'immoler eux-mêmes ceux qui craignent de résister aux méchants ? Mais Jésus-Christ a tout sacrifié pour ses brebis, comme il le dit par la bouche de son Prophète : J'ai abandonné ma maison et ma famille, c'est-à-dire les Anges ; j'ai délaissé mon héritage qui est le royaume céleste, et j'ai livré ma vie entre les mains de mes ennemis (Jerem. XII, 7).
La troisième marque du bon pasteur est de conduire toutes les brebis au bercail. Aussi, pour montrer qu'il ne devait pas mourir pour les seuls Juifs, le Sauveur ajouta (Joan. X, 16) : En vertu de la prédestination, j'ai d'autres brebis qui m'appartiendront un jour par la foi ; elles ne sont pas de cette bergerie, c'est-à-dire de la Synagogue, mais de la Gentilité ; il faut (oportet), il est opportun que je les amène, que je les réunisse dans une même Église. Elles entendront ma voix, c'est-à-dire elles recevront ma doctrine ; alors il n'y aura plus qu'un seul bercail, l'Église formée des Juifs et des Gentils, et un seul pasteur. Ce souverain pasteur au ciel est Jésus-Christ, et sur la terre le Pape, son vicaire.
Les devoirs du bon pasteur se réduisent à trois principaux : 1° comme l'indique l'étymologie de son nom, il doit paître son troupeau ; aussi, lorsqu'après sa Passion Jésus-Christ établit saint Pierre pasteur de son Église, il lui dit : Pais mes agneaux, pais mes brebis (Joan. XXI, 17). 2° Il doit aimer son troupeau ; c'est pourquoi, quand le même Apôtre fut sur le point d'être préposé au gouvernement de la société chrétienne, le divin Maître l'interrogea jusqu'à trois fois relativement à la charité : Pierre, m'aimes-tu ? (Joan. XXI, 15, sq). 3° Il doit défendre et garder son troupeau contre le loup infernal ; voilà pourquoi le Sauveur fit à saint Pierre cette recommandation (Luc. XXII, 32) : Lorsque tu seras converti, confirme tes frères, c'est-à-dire affermis-les contre les attaques des ennemis. Telles sont les trois obligations que Jésus-Christ remplit éminemment à notre égard, de manière à mériter par excellence le titre de pasteur ; car il nous paît, nous aime et nous protège. Puisque nous avons le bonheur d'être ses brebis, suivons-le fidèlement, demeurons sous sa houlette, écoutons avec docilité la voix de ses préceptes et de ses conseils, afin que nous méritions d'être introduits par lui dans les excellents pâturages de la grâce et de la gloire.
Quelle ne fut pas, pendant le cours de sa vie mortelle, la sollicitude empressée de ce tendre Pasteur pour les brebis égarées ? de quelle bonté ne les environna-t-il pas ? Il aime à se représenter sous la touchante image d'un berger qui, ayant perdu une de ses cent brebis, court la chercher avec des fatigues extrêmes et qui, l'ayant enfin trouvée, la charge doucement sur ses épaules et la ramène joyeusement à la bergerie. Lui-même n'hésite pas à déclarer ici que le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. En lui s'est parfaitement accompli l'oracle du Prophète qui avait dit : Comme un pasteur il fera paître son troupeau ; par la force de son bras, il rassemblera les agneaux qu'il prendra dans son sein, et il portera les brebis pleines qui auront peine à marcher (Is. XL, 11). Voilà pourquoi le divin Pasteur a supporté tant de travaux et de peines, la soif et la faim. Tandis que les Pharisiens lui tendaient des pièges et le poursui vaient de leurs calomnies, il parcourait les villes et les campagnes, prêchant partout le royaume de Dieu, et passait de longues nuits en veilles et en prières. Sans craindre les murmures de ces mêmes Pharisiens orgueilleux, il montrait une affabilité particulière à l'égard des Publicains, assurant qu'il était venu sur la terre comme un médecin pour guérir les malades ; aussi il témoignait la plus paternelle affection aux pécheurs pénitents, et leur ouvrait largement le sein de sa divine miséricorde. Voilà votre modèle, ô pasteurs des âmes ; afin de marcher sur ses traces, considérez tout ce qu'a fait pour nous le Prince des pasteurs, et à son exemple, sachez s'il le faut, vous immoler pour les fidèles confiés à votre sollicitude. Selon Hugues de Saint-Victor, il donne vraiment sa vie pour ses brebis celui qui ayant reçu la charge périlleuse du gouvernement, les conserve en paix parmi les dangers du monde ; celui qui, négligeant ses intérêts temporels, ne s'occupe qu'à leur procurer les choses nécessaires ; celui qui, s'élevant au-dessus des flatteries comme des détractions, assiste les malades, entretient les pauvres, console les affligés et réprimande les superbes.
Écrivant à un abbé pour l'engager à remplir avec zèle les fonctions pastorales, saint Bernard s'exprime en ces termes (Epist. 201) : « Nourrissez vos brebis par vos saintes paroles, vos exemples édifiants et vos prières ferventes. De ces trois moyens nécessaires, le dernier est le plus excellent ; car si l'exemple donne de la force à la parole, c'est la prière qui donne à l'un et à l'autre la grâce et l'efficacité. Quoi donc ! vous vous plaignez de n'être pas secondé, mais d'être plutôt entravé dans vos efforts par ceux qui vivent avec vous ? Rassurez-vous : plus vous rencontrerez d'obstacles plus vous acquerrez de mérites ; plus au contraire vous trouverez de coopération, plus vous perdrez de récompense. Car autant on vous prête de secours, autant on vous enlève de profits ; n'est-il pas juste, en effet, que ceux qui ont partagé la peine partagent aussi la rétribution ? N'oubliez point que vous avez été constitué en dignité, non pas pour être aidé par les autres, mais pour les aider vous-même ; n'êtes-vous pas le représentant et le ministre de Celui qui est venu en ce monde pour servir et non pour être servi ? Heureux si nous persévérons jusqu'à la fin en cherchant non pas notre propre avantage, mais la seule gloire de Jésus-Christ. » — Afin d'en arriver là, il faut avoir un cœur droit et une conscience pure ; aussi le même saint Docteur ajoute : « Dans toutes ses actions et ses paroles, le vrai pasteur doit se proposer non point son intérêt personnel, mais l'honneur de Dieu ou le salut du prochain. Pour y parvenir, il faut se renoncer et s'oublier entièrement. Heureux oubli et renoncement de soi-même qui peut contribuer à l'utilité et au bonheur des autres ! Mais en se perdant de vue, le pasteur qui veut travailler sans inquiétude pour lui-même à la sanctification du prochain doit posséder une conscience sans reproche ; car que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son âme (Matth. XVI, 26.) L'ordre de la charité exige en effet que, pour aimer le prochain comme nous-mêmes, nous commencions par nous aimer les premiers. Or, après avoir offensé Dieu, deux choses sont nécessaires pour rendre notre conscience bonne : nous repentir des fautes passées et nous abstenir de fautes nouvelles ; ou, comme parle saint Grégoire, pleurer les maux que nous avons commis, et n'en plus commettre que nous devions pleurer encore, car l'un ne peut aller sans l'autre. Fort de ces deux dispositions, le bon pasteur s'abandonne et se perd en quelque sorte lui-même, sans crainte, pour gagner les autres à Dieu. » Ainsi s'est exprimé saint Bernard.
Les pasteurs ou les prélats doivent se garder surtout de fournir à leurs ouailles un sujet de scandale ou une occasion de ruine ; car le Seigneur a prononcé à ce sujet une sentence de damnation éternelle, en disant : Malheur à l'homme par qui le scandale arrive (Matth. XVIII, 7). Aussi, d'après saint Grégoire (III part. Pastor. admonit. 5), les supérieurs ecclésiastiques sont coupables d'homicide et dignes de mort, autant de fois qu'ils donnent à leurs sujets des exemples de perdition. Selon saint Augustin, ceux qui entraînent les âmes au péché et les séparent de Dieu sont plus criminels que les bourreaux qui crucifièrent Jésus-Christ. Suivant saint Isidore, celui qui par sa mauvaise conduite corrompt les mœurs des fidèles est plus pervers que le voleur qui ravit leurs biens. Ceux qui causent ainsi la perte des autres ne doivent pas compter sur leurs bonnes œuvres pour espérer leur salut. Car, ajoute saint Grégoire, ils ne peuvent alléguer leur propre justice, ceux qui laissent perdre, par leur faute, une âme dont ils sont responsables. Saint Chrysostôme dit également (Hom. 51 Oper. Imp.) : « Le prêtre qui aura mené une vie irréprochable, mais qui n'aura pas pris un soin suffisant de ses sujets, sera précipité avec les scélérats dans les abîmes éternels. » Saint Grégoire dit encore (Lib. XII, epist. 31) : Dieu se sert maintenant des supérieurs pour réprimer les fautes des inférieurs, mais il se réserve de punir un jour plus rigoureusement par lui-même les désordres des supérieurs.
D'un autre côté, que les fidèles, malheureusement conduits par des pasteurs négligents ou vicieux, ne prennent pas de là prétexte pour abandonner le chemin de la vertu et suivre le sentier du mal ; mais que les yeux fixés sur Jésus-Christ, leur vrai modèle, ils se soumettent avec résignation au jugement de leurs chefs ici-bas, et dans l'autre vie ils ne subiront point le jugement de Dieu qui ne punit pas deux fois la même faute. S'ils ont des pasteurs faibles et défectueux, qu'ils s'en humilient ; car souvent Dieu permet qu'il en soit ainsi pour punir le peuple qui ne mérite pas d'en avoir de bons. C'est pourquoi saint Grégoire écrivait au clergé de Milan qui lui avait demandé un évêque (Lib. I, epist. 29) : « Comme depuis longtemps j'ai résolu de ne point intervenir pour semblables choix, j'adresserai mes prières au ciel en faveur de l'élection que vous allez faire, afin que le Tout-Puissant daigne vous accorder un pasteur qui, par ses instructions et ses vertus, sache vous diriger dans les pâturages du salut. Mais parce que la divine Providence a coutume d'envoyer des pasteurs suivant le mérite des populations, recherchez les biens spirituels et éternels, méprisez les choses temporelles et fugitives ; et alors soyez assurés que conformément à vos bonnes dispositions, le Seigneur vous donnera un pasteur de son choix et selon son cœur. »
Prière
Seigneur Jésus, vous êtes le bon Pasteur qui a sacrifié sa vie pour racheter ses brebis et qui leur a laissé sa chair en nourriture et son sang pour, breuvage ; vous êtes la porte de l'Église militante et de l'Église triomphante, où le troupeau fidèle est introduit et sauvé par vous seul. Nous vous en supplions, reconnaissez-nous parmi vos brebis, en nous regardant avec miséricorde ; dirigez-nous dans les voies de la justice et de la sainteté, afin que nous vous reconnaissions à notre tour, et que nous marchions à votre suite, en conformant notre conduite à la vôtre. Faites que nous ne prêtions point l'oreille à des voix étrangères, à celles du monde, de la chair et des démons ; mais que nous écoutions uniquement votre voix, en obéissant à vos préceptes et à vos conseils ; qu'ainsi nous obtenions la vie de la grâce sur la terre, et que nous méritions au ciel la vie plus abondante de la gloire, afin de trouver auprès de vous les pâturages délicieux de l'éternelle félicité. Ainsi soit-il.

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