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CHAPITRE XCII
Levain dont il faut se garder — Guérison de l’aveugle de Bethsaïde
Matth. XV, 30 ; XVI, 1-12 — Marc. VIII, 10-26
Après avoir congédié le peuple qu'il avait nourri miraculeusement, Jésus monta dans une barque, pour fuir les applaudissements et les honneurs ; par cet exemple il nous donnait une leçon. Accompagné de ses disciples qu'il voulait enseigner à part de la foule, il vint aux confins de Magédan, d'après saint Matthieu (XV, 39), de Dalmanutha d'après saint Marc (VIII, 10). Selon saint Augustin (de Consensu Evangel., I. II, c. 51), ce sont deux noms d'un, même pays ; suivant d'autres interprètes, il s'agit de deux régions différentes mais contiguës, de sorte qu'étant sur les frontières de l'une on peut dire qu'on est ausi sur celles de l'autre. Attirés par la malice et l'envie, les Pharisiens et les Sadducéens s'approchèrent de lui pour le tenter de nouveau et le surprendre en quelque chose (Matth. XVI, 1). Ils lui demandèrent donc de leur montrer dans le ciel un signe qui les assurât de sa mission divine. Mais, pour les reprendre, Jésus leur répondit : Quand le soir est arrivé, vous dites : Le temps sera beau, car le ciel est rouge ; c'est en effet un signe ordinaire de sérénité pour le lendemain (Ibid. 2). Et le matin vous pouvez dire : Aujourd'hui il y aura de l'orage, car le ciel est rougeâtre ; c'est le présage ordinaire de tempêtes pour le jour même. Vous savez donc discerner les apparences du ciel, de manière à prévoir la pluie ou la sérénité ; et vous ne savez point reconnaître les signes des temps de mon avènement qui ont été prédits par les Prophètes et qui sont réalisés en ma personne. D'après les Saintes-Écritures dont ils avaient été instruits et d'après les miracles extraordinaires dont ils étaient témoins, ils auraient dû conclure que Jésus était vraiment le Christ promis dans la Loi ; mais l'incrédulité et l'envie les aveuglaient.
En reprochant aux Pharisiens de s'occuper plus de l'inspection des astres que de l'étude des Livres divins, le Seigneur blâme par là même ceux qui veulent se mêler des affaires des autres, et négligent de sonder leur propre conscience qu'il leur serait cependant plus facile et plus utile d'examiner. Saint Jérôme dit à ce propos (Epist. ad Celantiam) : « A peine trouverez-vous quelqu'un qui travaille à rendre sa vie irréprochable, sans se plaire à censurer celle d'autrui ; car la passion de la médisance a tellement envahi l'espèce humaine, que ceux-là même qui sont parvenus à se corriger des autres défauts tombent dans ce dernier comme dans un piège tendu par le démon. » Cette instruction du Seigneur s'adresse aussi à ceux qui s'appliquent à considérer les phénomènes de la nature ou à pronostiquer les variations de l'atmosphère, mais qui ne pensent pas à la mort et au jugement qu'ils devront subir. « Pourtant, d'après la remarque de saint Augustin, il est plus louable et plus avantageux de connaître sa propre infirmité que d'observer les constellations du ciel et de scruter les entrailles de la terre. » — Selon le sens moral, le soir représente la vieillesse de l'homme et le matin sa jeunesse ; la couleur rouge est l'emblème de la charité fervente et la sérénité l'indice de la tranquillité spirituelle. Lors donc qu'au matin du jeune âge, l'âme paraît comme enflammée, c'est le signe ordinaire de l'épreuve. C'est pourquoi l'Esprit-Saint a dit : Mon fils, en entrant au service de Dieu, demeurez ferme dans la justice et dans la crainte du Seigneur ; préparez alors votre âme à la tentation (Eccl. II, 1). Mais lorsque vers le soir ou la fin de la vie, la charité devient plus ardente, c'est le signe d'un beau jour à venir et de la sérénité qui suivra prochainement la tempête. En effet, la prospérité dans le cours de la vie présente présage la peine dans la vie future, taudis que la tranquillité vers la fin de cette vie temporelle annonce la consolation de la vie éternelle. Aussi, nous lisons dans le livre de Tobie (III, 22) : Seigneur, après l'orage vous ramenez le calme ; et dans le livre des Proverbes (XIV, 13) : Toutes les joies finissent par les larmes. Et réciproquement, Jésus-Christ a dit à ses disciples : Votre tristesse se changera en joie (Joan. XVI, 20).
Le Seigneur, qui s'afflige de notre égarement comme il se réjouit de notre salut, poussa un soupir du fond de son cœur sur l'endurcissement de ses ennemis (Marc. VIII, 12). Cette génération, perverse dans ses mœurs et infidèle envers Dieu, demande un signe pour éprouver ma puissance souveraine ; mais il ne lui en sera point donné d'autre que celui de ma Passion et de ma résurrection figuré dans la personne du prophète Jonas (Matth. XVI, 4). Laissant les Pharisiens et les Sadducéens privés de sa présence et de sa grâce à cause de leur obstination, il remonta dans la barque et passa à l'autre bord du lac de Génézareth (Marc. VIII, 13).
Or les disciples qui étaient venus avec lui au delà du lac avaient oublié de prendre les pains, c'est-à-dire les morceaux recueillis dans les sept corbeilles (Matth. XVI, 5) ; et ils n'avaient qu'un seul pain dans la barque (Marc. VIII, 14). Cet oubli des choses nécessaires à la vie corporelle ne doit pas étonner dans les disciples du Sauveur, car il leur avait souvent recommandé de ne pas s'inquiéter pour le lendemain ; d'ailleurs ils avaient abandonné à la foule nécessiteuse ce qui leur restait de nourriture ; de plus, ils attendaient tout de leur divin Maître, bien assurés par les miracles dont ils avaient été témoins que rien ne leur manquerait ; enfin, ils avaient expérimenté la douceur intérieure du seul vrai Pain qui renferme en lui-même toutes les délices, et charmés de le posséder, ils ne pensaient pas au pain matériel. D'après le Vénérable Bède (in cap. VIII Marc.), l'unique pain que les Apôtres avaient avec eux dans la barque figure bien le Sauveur, qui est le seul pain véritable de la vie spirituelle. Excités par l'exemple des premiers disciples, cherchons avec un plus grand soin à nourrir et à fortifier notre âme que notre corps ; car, suivant saint Chrysostôme (Hom. 54 in Matth.), la possession de la vertu chasse toute tristesse et toute sollicitude pour mettre à sa place une joie et une espérance continuelles, qui nous rendent meilleurs et plus agréables aux yeux mêmes des hommes.
Et Jésus leur dit : Soyez vigilants et fermes pour vous préserver du levain des Pharisiens et des Sadducéens comme aussi du levain d’Hérode (Matth. XVI, 6. — Marc. VIII, 15). Le levain ou ferment qui, à raison de sa chaleur interne, désigne ailleurs la foi fervente, figure ici la corruption, à cause de l'altération dont il est le principe. Dans ce dernier sens, Jésus-Christ signale un triple ferment. Le ferment d'erreur qui corrompt la raison, c'est celui des Sadducéens qui ne croyaient point à la résurrection ni au Christ, qui niaient l'existence des Anges et l'inspiration des Écritures, et ne servaient Dieu que par l'espoir des récompenses temporelles. Le ferment de dissimulation qui corrompt l'intention, c'est celui des Pharisiens qui éludaient les préceptes divins en les expliquant par de fausses traditions humaines ; en apparence ils défendaient la Loi par leurs enseignements, et en réalité ils la combattaient par leurs actes ; ils joignaient ainsi l'hypocrisie de leur conduite à la perversité de leur doctrine. Le ferment d'immoralité qui corrompt la vie, c'est celui des Hérodiens qui, en gardant certains dehors religieux, s'adonnaient à de criminelles habitudes, comme celles de l'homicide, de l'adultère et du parjure. D'après quelques commentateurs, ce que Jésus-Christ appelle le ferment d'Hérode serait l'opinion pernicieuse de certains sectaires juifs, qui présentaient le roi Hérode Ascalonite comme étant le Christ même, quoiqu'il fut né d'un père iduméen. Néanmoins, la prophétie de Jacob sur laquelle ils fondaient leur opinion ne dit pas que celui qui enlèvera le sceptre de Juda sera le Messie lui-même, mais que le Messie viendra précisément à cette époque où le pouvoir sera ôté de Juda (Gen. XLIX, 10). Ainsi, le Seigneur recommande à ses disciples de se tenir en garde contre trois sortes de ferments corrupteurs, afin qu'ils n'admettent point la mauvaise doctrine des Sadducéens, qu'ils n'approuvent point la justice feinte des Pharisiens, et qu'ils n'imitent point les mœurs dépravées des Hérodiens.
Mais les disciples, supposant que le Seigneur parlait de pain matériel fermenté, raisonnaient et disaient entre eux : Nous n'avons point en effet pris de pain, et si nous en manquons, il ne veut pas que nous prenions celui des Pharisiens, des Sadducéens et des partisans d'Hérode (Matth. XVI, 7). Connaissant leurs pensées en tant que Dieu, Jésus leur fit ce reproche : Hommes de peu de foi, pourquoi pensez-vous que vous n'avez point de pain (Ibid. 8) ? Selon saint Chrysostôme (Hom. 34 in Matth.), c'est comme s'il disait : D'après les miracles que vous avez vus et les enseignements que vous avez reçus, vous devriez être assez éclairés pour ne pas entendre mes paroles d'un pain matériel dont je puis vous pourvoir suffisamment ; car avec quelques aliments j'ai rassasié de grandes multitudes en deux occasions récentes. C'est pourquoi il ajouta : Ne connaissez-vous pas encore ma puissance ? Ne vous souvient-il plus, quand je rompis les cinq pains pour cinq mille hommes, combien de paniers vous remportâtes des morceaux qui restèrent ? Et quand je rompis les sept pains pour quatre mille hommes, combien vous en remportâtes de corbeilles (Matth. XVI, 9 et 10) ? Comment donc ne comprenez-vous pas que je ne vous parlais pas du pain naturel (Ibid. 11) ? En d'autres termes : Vous ne devez pas craindre que le pain matériel vienne à vous manquer, tant que je suis avec vous, puisque je peux ainsi le multiplier surabondamment, comme vous l'avez vu. Aussi je ne m'en occupe pas et je ne vous en parle point ; vous deviez donc penser plutôt à une autre sorte de pain et de levain. Si le pain que j'ai multiplié figure la doctrine salutaire que j'annonce, le levain que je vous recommande d'éviter, c'est la doctrine dangereuse que vous devez fuir avec le plus grand soin ; car elle ressemble au levain dont une petite quantité suffit pour aigrir toute la pâte. C'est ce que fait remarquer saint Paul (I Cor. V, 6). « Si donc, ajoute saint Ambroise (in cap. 9 Luc), on ne néglige rien pour se garantir d'une nourriture malsaine et funeste pour le corps, à plus forte raison doit-on se précautionner contre toute doctrine nuisible et mortelle pour l'âme ! » Enfin, les disciples comprirent que le divin Maître ne leur avait pas dit de se garder du levain des pains matériels, mais de la doctrine des Pharisiens, des Sadducéens et des Hérodiens, qui, étant corrompue, aurait pu les corrompre également (Matth. XVI, 12).
Ils allèrent à Bethsaïde, où l'on amena à Jésus un aveugle qu'on le pria de toucher, croyant fermement qu'il le guérirait par son seul contact (Marc. VIII, 22). Il prit l'aveugle par la main et le conduisit hors du bourg, pour éviter la foule et le tumulte ; il lui mit de la salive sur les yeux, et, lui ayant imposé les mains, lui demanda s'il voyait quelque chose (Ibid. 23). Cet homme regardant, dit : Je vois marcher des hommes qui me paraissent comme des arbres (Ibid. 24), Il apercevait confusément des corps qui se portaient d'un lieu dans un autre, mais il ne distinguait pas s'ils avaient la forme humaine. Jésus ensuite lui mit une seconde fois les mains sur les yeux ; l'infirme commença à mieux voir et il fut si bien rétabli qu'il apercevait parfaitement toutes choses (Ibid. 25). Le Sauveur aurait pu éclairer complètement l'aveugle d'un seul coup ; mais il le guérit d'une façon progressive pour l'instruction des disciples qui en étaient témoins. Il voulait leur montrer d'une manière sensible que leur intelligence, obscurcie encore en partie par les ténèbres de l'ignorance, avait besoin d'une plus grande lumière pour mieux comprendre les enseignements de l'Évangile ; aussi, après sa résurrection, il leur ouvrit l'esprit afin qu'ils entendissent les Écritures (Luc. XXIV, 45). Selon d'autres interprètes, Jésus ne rendit la vue à cet aveugle que par degrés, à cause du peu de foi de l'infirme et de ceux qui le présentaient ; cette raison a pu contribuer avec la précédente à déterminer le mode successif de cette guérison miraculeuse. Par la manière dont il opéra ce prodige, le Seigneur a voulu aussi figurer la manière dont il nous communique sa grâce en la perfectionnant selon nos dispositions. — Après cela, Jésus renvoya cet homme dans sa maison, en lui recommandant de ne point parler de ce miracle (Marc. VIII, 26). Quoique celui-ci pût et même dût en parler pour proclamer la gloire de Dieu, le divin Maître lui fit une telle recommandation afin de nous donner une leçon de modestie, en nous apprenant à fuir la gloire mondaine, mais ils ne comprennent pas cet enseignement ceux qui font toutes leurs œuvres dans le but d'être vus et loués des hommes ; aussi le Seigneur a dit d'eux qu'ils ont déjà reçu leur récompense (Matth. VI, 2). Voulez-vous donc ne point perdre la récompense éternelle, aimez plutôt à faire connaître vos défauts que vos vertus ; imitez en cela le grand Apôtre qui disait de lui-même : j'étais autrefois un blasphémateur, et je persécutais l'Église de Dieu (I Tim. I, 13). Si vous désirez conserver vos vertus, dit saint Augustin, évitez de vous montrer tel que vous avez mérité d'être ; conservez par votre silence ce que vous dissiperiez par vos discours.
Écoutons l'explication mystique de ce miracle, telle que la donne le Vénérable Bède (in cap, VIII Marc) : « Tous les maux corporels que le Sauveur guérit sont l'image des maux spirituels par lesquels le péché conduit l'âme à la mort éternelle. La réfection merveilleuse de la foule affamée qui suivait le Seigneur représentait le rassasiement délicieux des âmes qui le cherchent avec amour. Comme la guérison du sourd-muet avait figuré précédemment celle des pécheurs qui ne veulent ni écouter, ni annoncer la parole de Dieu, la guérison progressive de l'aveugle figure ensuite celle des cœurs insensés qui errent loin de la vérité évangélique. On priait Jésus de le toucher, parce qu'on savait que sa main pouvait illuminer un aveugle, comme elle avait purifié un lépreux. Quant à nous, nous touchons le Seigneur, lorsque nous nous attachons sincèrement à lui par une foi intègre ; et lui nous touche, quand il éclaire notre esprit de ses rayons divins, nous conduit à la connaissance de notre propre infirmité et nous porte au désir d'une vie meilleure. Jésus prend la main de l'aveugle, pour le fortifier dans la résolution de bien faire ; il le tire hors du bourg, afin que séparé du vulgaire, il puisse plus librement découvrir dans le secret de son cœur la volonté de son Créateur. Quiconque, en effet, désire voir la lumière de l'éternité, doit s'efforcer de suivre non l'exemple de la foule, mais la direction de son Rédempteur. Si celui-ci ne rend la vue à l'aveugle que peu à peu et non pas instantanément, comme il aurait pu le faire d'une seule parole, c'est pour montrer l'immense aveuglement de l'espèce humaine qui n'arrive que lentement et en quelque sorte pas à pas à la clarté de la vision divine. Ainsi il la guérit non-seulement par les dons invisibles de sa bonté, mais encore par les actes extérieurs de son Incarnation ; c'est ce qu'il a voulu signifier en mettant de sa salive et en imposant ses mains sur les yeux de l'aveugle pour le guérir. Lorsqu'ensuite il ordonne à ce dernier de retourner dans sa maison, il avertit ainsi ceux qui sont éclairés par la connaissance de la vérité de rentrer en eux-mêmes, afin d'y considérer attentivement les bienfaits reçus et d'y répondre dignement par des œuvres vertueuses. Lorsqu'enfin il recommande à cet infirme de garder le silence sur le miracle qu'il vient d'opérer en sa faveur, il nous apprend à fuir les louanges mondaines pour nos actions même les plus admirables, et à ne chercher que la grâce divine avec la récompense éternelle. » Ainsi parle le Vénérable Bède.
Prière
Seigneur Jésus, faites éclater en moi d'une manière salutaire le signe ou prodige de votre Incarnation très-humble et de votre Passion douloureuse, afin que je me réjouisse d'y trouver ma force et ma consolation. Ô vrai Pain de vie, nourrissez-moi sans cesse de votre amour, pour que je sois moins appliqué à satisfaire mes besoins matériels et à rechercher des soulagements temporels. Accordez-moi d'éviter avec soin tout levain de doctrine perverse, de fausse justice et d'action dépravée ; que sur ces divers points je ne vous offense et ne vous laisse offenser d'aucune façon. Splendeur de la gloire du Père, éclairez mon âme de la lumière de votre grâce, défendez-moi contre les pièges de l'ennemi, préservez-moi des erreurs dangereuses ; conduisez-moi dans le chemin de la vérité et de la justice jusqu'au port du salut éternel. Ainsi soit-il.
SECONDE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Confession de la vraie Foi par saint Pierre
Matth. XVI, 13-23
La Passion de Notre-Seigneur, qui n'est point mentionnée expressément dans la première partie de cet ouvrage, l'est souvent dans la seconde. Nous verrons en celle-ci toutes les circonstances qui ont accompagné la mort douloureuse du divin Rédempteur, avec les différents faits et discours qui l'ont précédée ou suivie d'une manière plus prochaine et plus immédiate, en commençant par la sublime Confession du Prince des Apôtres.
En sa qualité de Docteur et de Sauveur, Jésus, cherchant partout à répandre les lumières de la vérité et à communiquer les bienfaits de la grâce, vint dans les environs de Panéade dite alors Césarée de Philippe (Matth. XVI, 13). Le tétrarque Philippe, frère d'Hérode, après avoir renouvelé et agrandi cette ville, l'avait ainsi appelée, pour perpétuer le souvenir de son propre nom et pour honorer la mémoire de l'empereur Tibère-César qui lui avait confié la quatrième partie du précédent royaume des Juifs. Cette ville est située au pied du mont Liban, près de l'endroit d'où sortent deux ruisseaux le Jor et le Dan, qui en se réunissant forment le Jourdain lequel, après de longs circuits, va se jeter dans la mer de Galilée, près de Corozaïn. Gésarée de Philippe n'est pas la même que Césarée de Palestine, où demeurait le centurion Corneille ; il y a une autre Césarée, métropole de Cappadoce. Dans la première des trois et sur son territoire habitaient des Gentils ; Jésus voulut leur révéler le mystère de son Incarnation pour montrer par là qu'il établissait le fondement de son Église sur la foi des Gentils. C'est dans cette cité de Phénicie, sur les confins de la Judée au septentrion, que depuis le dernier recensement ordonné par César-Auguste, on allait payer les impôts exigés par l'empereur. N'était-il pas juste aussi que le tribut de la vraie foi fût rendu dans ce même lieu à Celui qui est le Roi des rois et le Maître souverain de l'univers ?
Comme Jésus en prière marchait seul, il se tourna vers ses disciples et les interrogea, non pour apprendre deux quelque chose, mais pour les instruire ; non pour dissiper ses doutes ou éclairer son ignorance, mais pour leur inculquer une vérité importante et détruire l'opinion commune. Il voulait par leur réponse leur fournir une occasion de mérite, comme aussi affermir leur foi et la nôtre par l'approbation et la promesse dont il fit suivre leur déclaration. Mais avant de les questionner sur leur propre foi, il les interrogea sur le sentiment public, afin de mieux imprimer la vraie croyance dans leur esprit, après en avoir éloigné l'erreur vulgaire ; c'est ainsi que tout prédicateur ou docteur évangélique doit d'abord combattre les faux préjugés, pour établir plus solidement les principes légitimes. — Le Sauveur demanda donc à ses disciples : Pour qui prend-on le Fils de l'homme, c'est-à-direde la Vierge ? Cette dénomination de Fils de l'homme ne convient justement qu'au Christ. En effet, Adam fut fils de la terre et tous ses descendants sont enfants des hommes, parce qu'ils sont issus d'un père et d'une mère ; le Christ seul est le Fils de l'homme, car de même qu'au ciel il n'a qu'un Père qui l'a engendré de toute éternité, de même sur la terre il n'a qu'une Mère qui l'a conçu dans ses chastes entrailles sans rien perdre de sa virginité. Il s'appelle Fils de l'homme par esprit d'humilité, pour donner une leçon de modestie à ceux qui s'efforcent de relever leur réputation, en vantant sans cesse la gloire de leurs ancêtres. Selon la remarque de saint Jérôme (in cap. XVI Matth.), bien qu'il s'agisse de lui seul, dans la crainte de paraître interroger par jactance, il ne dit pas : Pour qui me prend-on ? mais il dit : Pour qui prend-on le Fils de l'homme ? parce qu'il veut nous amener à la croyance et à la confession du mystère de son Incarnation, comme le fait observer saint Chrysostôme (Hom. 35 in Matth.). À l'exemple du divin Maître, les supérieurs et les docteurs doivent s'enquérir de l'opinion publique à leur égard auprès de ceux qui les entourent ; car la bonne estime que l'on conçoit généralement d'un pasteur ou d'un prédicateur contribue puissamment au succès de son ministère, tandis que la mauvaise renommée y est extrêmement nuisible. Suivant Origène (Tract. I in Matth.), Jésus interroge ses disciples pour nous apprendre à rechercher quelle opinion les autres conçoivent de nous, afin que nous tâchions de corriger nos défauts si elle est mauvaise, ou de croître en vertu si elle est bonne. La conduite des Apôtres montre aux serviteurs des grands qu'ils doivent les avertir de ce qu'on peut dire à leur sujet dans le public ; et en demandant à ses disciples quelle est la croyance du peuple, le Seigneur fait entendre aux supérieurs qu'ils rendront compte à Dieu de la foi de leurs sujets.
Comme diverses opinions circulaient dans la foule touchant le Christ, les Apotres lui répondirent : Les uns prétendent que vous êtes Jean-Baptiste ; les autres que vous êtes Elie ; d'autres encore que vous êtes Jérémie ou bien quel-qu'autre des Prophètes (Matth. XVI, 14). En effet, dit saint Théophile, plusieurs comme Hérode lui-même pensaient que Jean-Baptiste était ressuscité d'entre les morts afin d'opérer beaucoup de miracles en la personne de Jésus-Christ. Le Sauveur ressemblait effectivement au saint Précurseur, en ce qu'il avait institué un baptême religieux et qu'il menait une vie admirable. Il ressemblait aussi à Elie qui avait déployé un zèle ardent pour défendre la vérité et avait manifesté une puissance supérieure en faisant descendre le feu du ciel, où il avait été enlevé miraculeusement pour revenir un jour sur la terre. Le Rédempteur n'était pas non plus sans ressemblance avec Jérémie qui avait été sanctifié dans le sein de sa mère, avait montré tant de patience au milieu de l'adversité, et avait témoigné tant de compassion pour le peuple en pleurant sur ses péchés et en gémissant sur ses maux. Enfin on prenait le Seigneur pour quelqu'autre ancien Prophète revenu à la vie sensible, pour Elisée par exemple qui, à cause de son éminente sagesse, avait succédé au double esprit d'Élie. Telles étaient les différentes erreurs relatives au Messie ; il en est de même encore aujourd'hui par rapport au salut éternel et à la vraie béatitude. Chacun place son bonheur dans ce qu'il aime et en fait son Dieu ; car selon saint Augustin, l'homme adore l'objet qu'il chérit de préférence à tout le reste (I. de Doctrina Christ.).
Jésus exige ensuite de ses disciples une confession de foi touchant sa personne : Mais vous, reprit-il, vous que j'ai séparés du grand nombre par un choix tout particulier, vous à qui il est donné de connaître les mystères du royaume de Dieu (Matth. XIII, 11), vous qui êtes la lumière du monde (Matth. V, 14), et auxquels j'ai révélé tout ce que j'ai appris de mon Père (Joan. XV, 16), qui dites-vous que je suis (Matth. XVI, 15) ? Il semble leur dire : Si les autres se trompent à mon sujet, vous ne devez pas vous méprendre également, vous qui vivez depuis si longtemps avec moi, qui avez entendu mes enseignements et avez observé mes miracles. Alors, reconnaissant par une lumière supérieure les deux natures unies en la personne de son Maître, Pierre répondit pour lui-même et pour les autres (Ibid. 16) : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Oui, vous êtes le Christ, c'est-à-dire vrai homme, consacré par l'onction de la grâce d'une manière plus excellente que tous vos associés : vous êtes aussi Fils de Dieu, non par adoption comme tous les autres hommes, mais par nature comme étant consubstantiel au Père céleste ; et ce Dieu dont vous êtes engendré est vivant, c'est-à-dire immuable, éternel ; il ne ressemble pas aux faux dieux de ces Païens qui adorent des hommes morts ou des simulacres inanimés, des créatures mortelles ou insensibles. En confessant ainsi tout ensemble l'humanité et la divinité du Sauveur, Pierre exprimait sans doute ce que savaient et pensaient comme lui tous les autres Apôtres ; s'il se faisait l'interprète de leurs sentiments, c'est qu'il était le chef de leur compagnie, et qu'il les surpassait en âge comme en dignité. Celui qui devait présider et conduire tous les autres ne devait-il pas aussi parler et répondre avant eux et en leur nom ? D'où il suit qu'au Souverain-Pontife, successeur de saint Pierre, appartient le droit suprême de juger d'une manière certaine toutes les controverses relatives à la foi.
Pour récompenser Pierre d'avoir confessé la foi véritable, Jésus lui dit et en sa personne aux autres Apôtres (Matth. XVI, 17) : Tu es heureux, Simon Barjona, c'est-à-dire fils de Jona, Joanna ou Jean. Le Sauveur appelle ici saint Pierre par son nom de famille, pour montrer, selon saint Chrysostôme (Hom. 55 in Matth.), que le Christ est naturellement Fils de Dieu, comme Simon est fils de Jean, et qu'il a la même substance que Celui qui engendre éternellement. Tu es heureux, dis-je, d'avoir proclamé la grande vérité dont la croyance conduit à la béatitude céleste ; car ce mystère si sublime ne t'a pas été révélé par la chair et le sang, c'est-à-dire par un simple mortel ou par une science humaine, mais bien par mon Père qui est dans le ciel, et en conséquence par la Trinité tout entière dont les opérations sont communes aux trois personnes divines. D'après saint Chrysostôme (loc. cit.), ce langage du Sauveur au Prince des Apôtres convient à chacun des Chrétiens auquel on peut dire aussi : Vous êtes heureux, parce que ce n'est ni la chair, ni le sang qui vous ont inspiré la vraie foi dont vous faites profession. — Tu dis vrai, Simon ; je suis en effet le Christ, Fils du Dieu vivant. Et moi, qui suis la vérité immuable, pour qui dire c'est faire, je te dis (Matth. XVI, 18) : Tu es Pierre ainsi que je le suis moi-même, parce que tu m'as proclamé comme étant le Christ, et parce que tu as montré une foi solide et confessé une doctrine inébranlable. Simon a mérité par là de recevoir du Seigneur lui-même le nom de Pierre, Petrus qui vient de Petra, pour représenter l'Église ou le peuple chrétien qui vient du Christ. Voilà pourquoi le Seigneur ajoute : Et sur cette pierre, c'est-à-dire sur moi-même, que tu viens de reconnaître et d'établir comme base de la foi, j'édifierai mon Église. D'après saint Paul (I Cor. X, 4), le Christ est en effet la pierre par excellence ; aussi, selon que le même Apôtre le déclare (I Cor. III, 11) : Personne ne peut placer un autre fondement que celui qui a été posé, savoir le Christ Jésus. — Ou bien encore : Sur cette pierre, c'est-à-dire sur la foi ferme que tu as professée ou sur la vérité constante que tu as attestée, comme sur un fondement indestructible, je bâtirai mon Église ; et contre elle ne prévaudront point les portes de l'enfer, c'est-à-dire les efforts des démons, les attraits des vices, les faussetés des hérétiques, les tortures et les caresses des persécuteurs, les actes, les discours et les exemples pernicieux des méchants, qui ouvrent le chemin de la perdition et conduisent dans les abîmes éternels : toutes ces portes de l'enfer ne pourront séparer l'Église de son divin fondateur, auquel elle est unie par la foi et la charité Voir note I.
Comme le Chef des Apôtres avait pris la parole au nom de tous, le Seigneur lui adressa en faveur de tous cette promesse solennelle (Matth. XVI, 19) : A toi qui as cru le premier en moi, je donnerai les clefs du royaume des cieux, c'est-à-dire le pouvoir judiciaire dans l'Église de la terre afin d'ouvrir ou de fermer le royaume des cieux. Le Vénérable Bède dit à ce sujet (in cap. VIII Marc.) : « Les clefs du royaume céleste ne furent pas alors données, mais promises à saint Pierre ; car elles n'avaient pas encore été forgées sur l'enclume de la croix, ni trempées dans le sang du Christ. Le Sauveur semble lui dire ici : C'est moi qui le premier dois en faire usage ; lorsqu'elles auront été façonnées dans la fournaise ardente de ma Passion, je commencerai par ouvrir le paradis à un larron, à un homicide, afin qu'à mon exemple tu y fasses entrer les publicains et les femmes de mauvaise vie ; car c'est sur ceux qui confesseront leurs péchés avec la résolution de les expier par la pénitence que tu exerceras ta juridiction. À cette fin je te donnerai comme clefs l'autorité pour connaître les fautes et la puissance pour en absoudre. Ainsi le pouvoir qu'on appelle des clefs consiste en celui d'examiner et de discerner, de pardonner ou de retenir les péchés des hommes ; il est un radicalement quoique multiple dans ses effets, de même que la vertu propre au soleil de dissoudre et de durcir les objets est une en son principe et double dans ses effets. Ce pouvoir judiciaire ne s'exerce que dans le for spirituel, sur les âmes et non sur les corps ; il n'est point inné ou acquis, mais surnaturellement communiqué et infus par Dieu. Saint Bernard dit à ce sujet (Serm. 6 in Cantic.) : Pierre a reçu d'en haut les clefs de la science et de la puissance ; savoir la juridiction indispensable afin d'ouvrir ou de fermer le ciel, et l'autorité nécessaire pour juger de ceux qui doivent y être admis ou en être exclus.
Jésus dit encore à Pierre (Matth. XVI, 19) : Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel ; c'est-à-dire que la cour céleste approuvera et confirmera toute sentence que tu porteras pendant ta vie terrestre. Ou bien, selon la Glose : Tout pécheur que tu jugeras digne ou indigne de pardon tandis qu'il est en ce monde sera jugé par Dieu de la même manière. Or ce double pouvoir de lier et de délier les consciences a été donné non-seulement à Pierre, mais aussi aux autres Apôtres, et dans leurs personnes à tous les évêques et à tous les prêtres de l'Église catholique. Cependant, la puissance d'autorité absolue réside, comme dans sa source première, en Dieu seul qui ouvre le ciel par l'infusion de sa grâce ; la puissance d'excellence ou de mérite appartient à Jésus-Christ, qui l'ouvre par la vertu de sa Passion ; la puissance de ministère ou d'application a été conférée aux supérieurs ecclésiastiques, qui l'ouvrent par l'administration des sacrements. Mais les clefs du royaume des cieux ont été spécialement confiées à saint Pierre avec la primauté de juridiction, pour faire comprendre à tous les Chrétiens de l'univers qu'ils doivent lui être unis dans une même foi et une même société, de sorte que quiconque s'en sépare de quelque manière ne saurait être délivré de ses fautes ni admis dans les cieux. Selon la Glose, le Seigneur accorda spécialement à saint Pierre le pouvoir des clefs, afin de resserrer entre nous les liens de l'unité. Il l'établit prince des Apôtres, pour avoir sur la terre un seul vicaire de sa souveraineté, auquel les divers membres de son Église dussent recourir dans toutes leurs controverses ; car s'il y avait plusieurs chefs indépendants les uns des autres, l'unité serait bientôt rompue. Ici donc saint Pierre fut choisi pour devenir le chef principal de l'Église ; mais le pouvoir de lier et de délier qui lui était promis, il ne le reçut qu'après la Résurrection avec les autres Apôtres, lorsque le Seigneur soufflant sur eux leur dit à tous : Recevez le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (Joan. XX, 22). Par ces paroles solennelles tous les Apôtres furent ordonnés évêques ; mais saint Pierre fut constitué leur prince, le pasteur de toute l'Église et le vicaire de Jésus-Christ par ces autres paroles du divin Maître : Paissez mes agneaux, paissez mes brebis (Joan. XXI, 16, 17).
Que les prélats et les prêtres se réjouissent, mais ne s'enorgueillissent pas des privilèges que Dieu leur a départis. Si comme saint Pierre, ils peuvent lier ou délier les consciences, qu'ils s'efforcent de l'imiter dans sa discrétion et sa justice. Les paroles qui confèrent ce pouvoir prodigieux ont été adressées d'abord a Pierre seul, afin que tous les autres supérieurs ecclésiastiques le regardent comme leur modèle, en vivant et agissant comme lui, de manière à conserver la paix et la concorde. Que dans l'accomplissement de leur ministère ils se rappellent la maxime de l’apôtre : Nous ne pouvons rien contre la vérité, mais seulement pour la vérité (II Cor. XIII, 8). Suivant Origène (Tract. I in Matth.), celui qui lie ou délie les autres devrait mener sur la terre une conduite tellement irréprochable qu'il fût digne d'exercer même dans le ciel sa puissance sublime. Ainsi, tout ce que le prêtre, en usant bien des clefs qu'il a reçues, aura lié ou délié ici-bas à bon droit, sera lié ou délié là-haut ; mais si sa sentence est injuste, quoiqu'elle ait son effet dans l'Église militante, elle ne sera point ratifiée dans l'Église triomphante. Au reste quelle que soit la sentence prononcée par le pasteur, elle doit toujours être respectée par le fidèle ; car si ce dernier ne mérite pas d'être condamné ou puni pour une faute supposée, il peut l'avoir mérité par une autre véritable. En tous cas, que les inférieurs évitent de blâmer d'une manière téméraire le jugement des supérieurs, de crainte que s'ils sont innocents de fait, ils ne deviennent coupables d'orgueil, par l'arrogance de leurs critiques. Tel est l'enseignement de suint Grégoire (Hom. 26 in Evang.).
Après la glorieuse confession de foi que les disciples venaient de prononcer par la bouche de Pierre, en disant : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, Jésus leur défendit expressément de publier qu'il était le Christ (Matth. XVI, 20). Cette prohibition du Sauveur n'était pas simplement un effet de son humilité ; elle avait aussi pour motif de ne pas mettre obstacle à sa Passion, car si les Juifs l'eussent reconnu pour le Messie, ils ne l'auraient point crucifié ; c'était encore pour ne pas scandaliser les faibles dans la foi, qui n'auraient pu concilier les droits et les prérogatives de sa majesté avec les ignominies et les tourments de sa mort. Saint Chrysostôme dit également (Hom. 55 in Matth.) : « Si le Sauveur eût été manifestement reconnu comme Fils de Dieu, personne n'aurait osé porter la main sur lui ; il n'eût point été attaché à la croix, il ne serait point ressuscité d'entre les morts, et le prince des ténèbres régnerait encore sur le monde entier. » Saint Ambroise ajoute (in cap. IX Luc.) : « Le Seigneur ordonne à ses disciples de garder le secret touchant sa divinité, pour plusieurs raisons : pour tromper l'infernal ennemi du genre humain, éviter toute apparence de vaine gloire et nous enseigner l'humilité, comme aussi pour épargner à ses Apôtres encore grossiers et imparfaits la charge trop lourde d'une prédication sublime. Il leur défend donc maintenant de l'annoncer comme Fils de Dieu, afin que plus tard ils le prêchent comme un Dieu crucifié. La croix du Christ est en effet la gloire du Chrétien qui comprend bien ce mystère. Cette croix m'est seule salutaire ; sans elle, toutes les autres me sont inutiles. Par elle je suis crucifié au monde et le monde est crucifié pour moi (Galat. VI, 14). Considérant le monde comme un corps mort, comme une ombre passagère, comme un cadavre infect, je n'ai plus pour lui ni affection ni désir, je le fuis et je l'abandonne parce qu'il est corrompu et corrupteur.
Pour que les Apôtres gardassent mieux le secret relativement à sa divinité, comme aussi pour les fortifier contre la crainte de la mort par l'espérance de la gloire, le Sauveur leur prédit l'ignominie de sa Passion et le triomphe de sa résurrection (Matth. XVI, 21). Il leur annonça donc que suivant le décret éternel de Dieu le Père, le Fils de l'homme devait aller à Jérusalem pour y accomplir le grand mystère de notre rédemption. Il est remarquable qu'en parlant de sa Passion, le Sauveur ne se désignait jamais que sous le nom de Fils de l'homme, et non point sous le titre de Fils de Dieu ; il indiquait par là qu'il la subirait en tant qu'homme et non en tant que Dieu. Décrivant la manière dont s'accomplirait le salut du monde, il déclara qu'il devait souffrir beaucoup. Il devait être en effet garrotté, souffleté, couvert de crachats, accablé de calomnies et d'opprobres, dépouillé de ses vêtements, couronné d'épines, flagellé et réprouvé de la part des sénateurs, des scribes et des princes des prêtres, c'est-à-dire de la part de ceux qui semblaient supérieurs par l'âge, la sagesse, la science, la puissance et la dignité. Enfin, après avoir été condamné au supplice et livré au gouverneur par les Juifs ses compatriotes, il devait être mis à mort par les Gentils qui le crucifieraient de leurs propres mains. Craignant toutefois de trop affliger ses disciples, Jésus ajouta pour ranimer leur confiance qu'il ressusciterait le troisième jour, en sortant glorieux du tombeau par sa propre vertu. D'après saint Jérôme, c'est comme s'il disait (in cap. XVI Matth.) : Vous publierez ma divinité, lorsque j'aurai subi ma Passion ; car à quoi servirait d'annoncer maintenant aux peuples la grandeur et la majesté du Christ, lorsque bientôt ils le verront flagellé et crucifié ? Ce serait pour eux un sujet de scandale.
Étonné de la triste prédiction qu'il venait d'entendre, Pierre ne put s'imaginer que Celui auquel il avait rendu un si magnifique témoignage pût endurer une mort si humiliante et si douloureuse. Poussé par la vive affection qu'il portait à son bon Maître, il le prit en particulier, comme s'il n'avait osé le reprendre devant les autres Apôtres, et lui dit par forme de reproche : Qu'il n'en soit pas ainsi de vous, Seigneur ; non, cela ne vous arrivera pas (Matth. XVI, 22). Le Fils de Dieu pourrait-il être traité aussi indignement et périr sous les coups de ses ennemis ? En parlant de la sorte, saint Pierre ne consultait que son ardent amour ; et en tirant le Seigneur à part, il nous montrait qu'un inférieur ne doit jamais réprimander son supérieur en public. Mais Jésus, qui précédait Pierre, se tourna vers lui, pour lui faire mieux sentir par l'expression du regard la force de cette correction : Marche après moi, en suivant ma volonté au lieu de la contrarier, Satan, c'est-à-dire adversaire, toi qui t'opposes au dessein de Dieu pour le salut du monde (Ibid. 23). En d'autres termes : N'essaie pas d'empêcher ma Passion, mais plutôt tâche d'imiter mon exemple et marche sur mes traces : « Heureux, s'écrie Origène (Tract. I in Matth.), celui vers lequel Jésus se retourne, même pour le blâmer et le corriger ! » Tu es pour moi un scandale, ajouta le Sauveur, tu me fais obstacle, en voulant me dissuader d'obéir à mon Père ; parce que sur ce sujet tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais de l'homme ; tu ne comprends pas les dispositions de la Providence à mon égard, et tu ne désires pour moi que les avantages de cette vie présente. Efforçons-nous donc de concevoir, d'estimer et de rechercher toujours non pas les choses humaines, charnelles et terrestres, mais les choses divines, spirituelles et célestes. Selon la remarque d'Origène (loc. cit.), le Seigneur considère comme un scandale pour lui tout disciple avec lequel il n'est pas d'accord ; après avoir loué Pierre de sa foi, il le traite maintenant de Satan, parce que, conduit par une affection toute charnelle, celui-ci voulait le détourner de sa Passion.
Saint Pierre, en effet, aimait tendrement et fortement son divin Maître. Aussi, nous lisons dans l'Itinéraire de saint Clément qu'après l'Ascension du Seigneur, chaque fois que le Prince des Apôtres se rappelait les charmes de sa présence et les douceurs de sa conversation, il fondait en larmes à tel point que ses pleurs presque continuels avaient sillonné et creusé ses joues. Mais son zèle fut inconsidéré lorsqu'il essaya d'empêcher la Passion ordonnée par Dieu pour le salut de l'humanité ; c'est pourquoi il mérita une réprimande énergique de la part du Sauveur, à la volonté duquel il prétendait mettre des entraves. À l'exemple de Notre-Seigneur, nous devons regarder comme des adversaires tous ceux qui, sous prétexte de nous procurer quelque consolation ou quelque avantage temporel, cherchent à nous détourner d'une bonne action ou d'un exercice spirituel. Pierre approuvé d'abord, puis blâmé par Jésus-Christ, nous montre que nul, malgré tout le bien qu'il a pu faire précédemment, n'est exempt de reproche s'il vient à se mal conduire ensuite. Apprenons aussi à ne pas rougir de la croix du Sauveur, mais plutôt à nous en glorifier, parce qu'elle est l'instrument de notre salut et le principe de tout bien. Portons toujours sur nous la croix de Jésus comme une précieuse couronne, dit saint Chrysostôme (Hom. 55 in Matth.). C'est elle qui produit et perfectionne en nous toutes les grâces excellentes ; aussi elle est présente partout, elle concourt à tout ce que nous faisons, elle se trouve spécialement dans l'administration du baptême et dans la consécration de l'Eucharistie. Ce symbole de victoire, ce gage de rédemption, gardons-le respectueusement dans nos maisons, appliquons-le, traçons-le sur nos murs et sur nos portes, imprimons-le sur notre front, gravons-le dans notre cœur. Quand nous formons sur nous-mêmes ce signe sacré, rappelons-nous la Passion du Sauveur avec les effets merveilleux dont elle a été pour nous la cause méritoire ; ne le faisons pas simplement avec les doigts de la main, mais surtout avec les sentiments d'une foi vive. Cette marque puissante suffit pour mettre en fuite les esprits immondes ; car ils reconnaissent dans la croix l'arme victorieuse que le Christ a employée pour briser leur force et triompher de leur puissance.
Prière
Seigneur Jésus que le bienheureux apôtre Pierre a proclamé vrai Fils du Dieu vivant, bien que je sois un misérable pécheur, je confesse aussi moi de cœur et de bouche la même vérité ; je vous en supplie, Sauveur très-clément, accordez-moi de vous rendre également témoignage par mes œuvres, en sorte que ma conduite ne démente point ma croyance, afin d'être béni par vous comme saint Pierre et de demeurer ferme dans la même foi pratique. Ô vous, qui êtes mon Maître et mon Dieu, donnez-moi de vous suivre et de vous obéir en accomplissant tout ce qui vous est agréable et en évitant tout ce qui peut vous déplaire ; faites qu'ainsi, par votre grâce et votre secours, je persévère jusqu'à la fin dans votre service et votre amour. Ainsi soit-il.

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