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CHAPITRE III
Transfiguration de Notre Seigneur
Matth. XVII, 1-9. — Marc. IX, 1-10. — Luc. IX, 28-36
Le Sauveur ne différa pas beaucoup d'accomplir la promesse qu'il venait de faire à ses Apôtres réunis, en leur disant que quelques-uns d'entre eux ne mourraient pas sans avoir vu le Fils de l'homme dans la majesté de son règne. Six jours après, disent saint Matthieu et saint Marc, qui ne comptent pas les deux jours extrêmes, celui de la promesse et celui de sa réalisation, ou selon saint Luc qui comprend l'un et l'autre, huit jours après environ, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, les mena à l’écart, pour prier avec eux sur une montagne qui est le Thabor, distant de quatre milles de Nazareth, du côté de l'orient. Les six jours, mentionnés par les deux premiers Évangélistes, signifient qu'après le sixième âge du monde les âmes des Saints se reposeront en paix de leurs travaux dans l'attente de la résurrection ; les huit jours marqués par saint Luc indiquent que dans la huitième époque les corps des Saints, quittant la poussière du tombeau, se réuniront à leurs âmes bienheureuses pour partager avec elles la gloire de l'immortalité. Suivant la Glose et saint Jérôme (in cap. XVII Matth.), ces différents nombres sont en harmonie avec le mystère présent : car, de même que notre divin Rédempteur, après le sixième jour de la semaine où il fut élevé sur la croix et le septième où il fut déposé dans le sépulcre, sortit vivant du tombeau le huitième ; ainsi après les six âges du monde pendant lesquels nous travaillons et nous soutirons pour le Seigneur, et après le septième qui est celui du repos provisoire des âmes séparées de leurs corps dans l'autre vie, nous ressusciterons tous dans la huitième époque. Voilà pourquoi au huitième jour s'opéra le miracle de la Transfiguration, par lequel le Sauveur voulait montrer à ses disciples comme une esquisse de la gloire de la résurrection future.
Le Seigneur prit avec lui trois de ses Apôtres, afin que le prodige fût prouvé par la déclaration de trois témoins ; c'était aussi pour signifier que ceux qui croiront fermement à l'adorable Trinité jouiront à jamais de la vision béatifique. Il choisit les trois qu'il affectionnait spécialement, pour donner à entendre que quiconque désire contempler la gloire de Dieu doit confesser sa foi comme saint Pierre, triompher des vices ainsi que saint Jacques, et à l'exemple de saint Jean posséder la grâce nécessaire pour l'exécution des bonnes œuvres ; car tout mérite proprement dit consiste à croire le vrai, à fuir le mal et à pratiquer le bien. Le divin Maître voulait encore insinuer par là qu'il agrée les divers états compris dans l'Église : saint Pierre y représente les gens mariés et aussi les prélats ; saint Jacques figure les pénitents et ceux qui sont appliqués à la vie active ; saint Jean rappelle les vierges et les contemplatifs. Afin de manifester aux yeux de ses trois amis privilégiés un brillant reflet de la gloire future, il les emmena à l'écart, dans un lieu désert et solitaire, pour nous faire comprendre que, si nous voulons participer au triomphe de sa résurrection, nous devons nous arracher à la société des méchants et aux embarras du siècle. Il les conduisit sur une montagne et non dans une vallée ; car on ne peut mériter de le voir et de le posséder dans sa splendeur et sa félicité, si l'on ne détache de la terre ses propres pensées et ses affections pour les porter sans cesse vers le ciel où l'on doit habiter en esprit. Il s'éleva sur une très-haute montagne afin d'y prier, nous insinuant par cette ascension sublime que pour bien faire oraison, il faut marcher de vertu en vertu jusqu'au sommet de la perfection, fouler aux pieds les choses de la terre et aspirer de tout son cœur aux jouissances de la patrie. Par rapport au prodige dont il s'agit, ce mont est justement appelé Thabor, qui signifie l'approche de la lumière ; car toute manifestation se produit au moyen de la lumière.
L'effet qui accompagna l'oraison du Sauveur montra bien qu'il demandait à son Père de manifester à ses Apôtres la gloire de la résurrection future ; car tandis qu'il priait, son visage parut tout autre (Luc. IX, 29), et il fut transfiguré devant eux (Matth. XVII, 2). La ferveur et la dévotion dans la prière disposent à l'extase ou à la transformation de l'âme, comme le prouva plus tard l'exemple de saint Pierre (Act. X). Pour indiquer ici l'action commune de la Trinité tout entière sur la nature humaine de Jésus-Christ, l'Évangile déclare non pas qu'il se transfigura, mais qu'il fut transfiguré. Sa face devint brillante comme le soleil et même plus encore, mais l'écrivain sacré ne trouvait point un terme suffisant de comparaison ; ses vêtements devinrent blancs comme la neige, parce qu'ils étaient environnés d'une vive lumière. Selon saint Augustin (de Mirabil. sac. Script.), la blancheur éclatante des vêtements provenait de la splendeur merveilleuse de la face, en sorte que le changement réel s'opéra dans le visage et non dans les habits du Sauveur. Toutefois il ne perdit rien de sa substance véritable, mais il y ajouta un éclat extraordinaire, et ses traits restèrent les mêmes tout en devenant plus majestueux ; aussi saint Luc ne marque pas que sa figure était autre, mais seulement qu'elle paraissait autre (facta est specics vultus ejus altéra). Le Seigneur ne prit néanmoins que la ressemblance et non point la qualité même de la clarté céleste ; car, comme le dit saint Léon (Serm. de Transfig.), les disciples encore revêtus de leurs corps mortels n'auraient pu supporter cette vue ineffable et inaccessible de la divinité, dont la jouissance est réservée pour la vie éternelle à ceux qui ont le cœur pur. Le Sauveur voulut alors montrer dans sa chair passible un spécimen de la gloire qui devait suivre sa résurrection et la nôtre, comme il l'avait annoncé et promis. Quel gage magnifique il nous a donné dans son admirable Transfiguration ! elle était le prélude sublime du dernier avènement où Jésus-Christ avec ses bienheureux élus l'emportera en clarté sur l'astre du jour. Celle de sa nature divine a été figurée par la splendeur de son visage, tandis que celle de sa nature humaine l'a été par la blancheur de ses vêtements. La clarté qu'il devait posséder comme notre Chef suprême a été aussi représentée par la splendeur de son visage, comme celle qu'il doit communiquer aux Saints triomphants l'a été par la blancheur de ses vêtements ; mais la clarté des disciples s'effacera devant celle de leur Maitre, de même que la couleur éblouissante de la neige est surpassée par la lumière étincelante du soleil.
Avant d'être transfiguré, le Seigneur fit trois choses remarquables qui doivent nous servir d'exemples : il prit avec lui trois Apôtres, gravit avec eux une montagne fort élevée et se mit en prière. Ces différentes circonstances nous montrent que personne ne peut atteindre à la gloire céleste s'il ne s'entoure de vertus excellentes, ne s'élève à une vie surnaturelle et ne se livre à une fervente oraison. Heureux d'abord celui qui se fait accompagner des vertus représentées par les disciples privilégiés ! Ainsi, dans un sens spirituel, prenons avec nous saint Pierre dont le nom signifie connaissant, c'est-à-dire possédons la triple connaissance de Dieu, de nous-mêmes et du prochain : la première engendre la charité et chasse la crainte ; la seconde fait naître l'humilité et fuir la présomption ; la troisième produit la compassion et bannit la dureté. Prenons aussi saint Jacques dont le nom signifie lutteur ou supplantateur ; c'est-à-dire embrassons la triple mortification qui consiste à repousser et à surmonter les concupiscences de la chair, les séductions du monde et les suggestions perfides du démon ; car selon la parole de saint Paul (II Tim II, 5), il n'y aura de couronné que celui qui aura dignement combattu ; aussi le patriarche Jacob ne fut béni qu'après avoir lutta constamment. Prenons encore saint Jean dont le nom signifie grâce ; c'est-à-dire recevons le secours divin qui nous est nécessaire pour bien commencer, progresser et persévérer. Le grand Docteur des Gentils disait en conséquence (I Cor. XV, 10) : Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu ; voilà la première grâce : et cette grâce n'a pas été infructueuse en moi ; voila la seconde : mais avec elle j'ai plus travaillé que tous les autres ; voilà la troisième. Saint Jean eut aussi le privilège d'aimer Dieu tout particulièrement ; à son imitation, le Chrétien doit chérir le bien suprême par-dessus toute chose, de manière à n'attacher son cœur à rien de ce qui passe. — De plus, saint Pierre appelé autrement Simon, c'est-à-dire docile, figure l'obéissance, saint Jean la pureté et saint Jacques la pauvreté volontaire ; telles sont les trois vertus qui conduisent à la claire vision de Dieu, comme les trois Apôtres précédents virent la Transfiguration. Heureux encore celui qui arrive sur cette montagne sacrée d'une vie surnaturelle ! mais pour atteindre à cette sublime hauteur, il faut s'y élever par trois degrés ; l'abnégation de sa volonté, la mortification de la chair et le mépris du monde ; ce sont là les trois conditions de la vie parfaite à laquelle nous exhorte Jésus-Christ en disant (Matth. XVI, 24) ; Celui qui veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et me suive. Heureux enfin celui qui s'applique à la prière avec foi, dévotion et persévérance, jusqu'à ce qu'apparaisse la gloire du Sauveur ! La splendeur de son visage est l'emblème des clercs qui, comme des soleils, brillent par la science, brûlent par la charité, éclairent par leurs enseignements et leurs exemples. La blancheur de ses vêtements est le symbole des laïcs qui reluisent comme la neige par la pureté du cœur, la chasteté du corps et la droiture des œuvres.
Tout à coup apparurent deux hommes qui s'entretenaient avec Jésus ; c'étaient Moïse et Élie (Luc. IX, 30) : le premier était revêtu d'un corps emprunté, comme il arrive également pour les Anges qui se manifestent sous une forme sensible ; le second était présent avec son propre corps qu'il avait conservé dans le paradis. Ces deux illustres personnages, dont l'un était mort depuis longtemps et l'autre encore vivant,parurent sur le Thabor avec le Sauveur de préférence à tous les autres, pour plusieurs raisons. C'était pour montrer d'abord que le Christ est le Maître des vivants et des morts, et l'Arbitre de la vie et de la mort ; qu'à la fin des siècles, tous les justes, ceux qui seront morts et ceux qui seront encore vivants, figurés ici les uns par Moïse et les autres par Élie, se réuniront afin de régner conjointement avec lui dans sa gloire ; que lui-même devait mourir et ressusciter ensuite, que nous aussi nous devons mourir au monde et vivre pour Dieu. C'était encore pour signifier que Jésus était véritablement le Messie promis et annoncé par la Loi et les Prophètes, que sa doctrine ne diffère pas de la leur, qu'il en est le complément et la fin par sa prédication et sa gloire, qu'il est même au-dessus de la Loi et des Prophètes ; car comme Moïse représente la Loi dont il fut le promulgateur, Élie les Prophètes dont il fut un des principaux, Jésus-Christ représente l'Évangile dont il est l'auteur ; aussi se tient-il entre Moïse et Élie pour indiquer par là que son Évangile recevait le témoignage de la Loi et des Prophètes. Le Sauveur voulut recevoir alors de toutes parts des témoignages en faveur de sa divinité : du ciel, par la voix du Père qui retentit, de l'air, par la nuée lumineuse qui l'enveloppa ; du paradis, par la présence d'Élie qui en était sorti ; de la terre, par la présence des trois Apôtres ; et même des limbes, par celle de Moïse.
Les deux grands personnages de l'Ancien Testament, apparaissant avec majesté, parlaient de la fin qu'il devait avoir à Jérusalem (Luc. IX, 31) ; c'est-à-dire de sa mort dans laquelle il devait manifester l'excès de son amour, de sa douleur et de son humilité. Ils prouvaient par cet entretien que la Loi et les Prophètes avaient prédit et figuré la grâce future de la rédemption par le Christ. S'ils conversaient avec Jésus touchant une semblable matière, ce n'était pas pour l'instruire de quelque chose qu'il ignorât, mais plutôt pour adorer les mystères de son Incarnation et de sa Passion qu'ils avaient annoncés et qui allaient bientôt obtenir en sa personne leur parfait accomplissement. Ils se réjouissaient de voir approcher le jour tant désiré du salut pour eux comme pour tout le genre humain ; néanmoins ils s'attristaient, en pensant que Celui qui brillait à leurs yeux d'un si vif éclat allait être trahi, conspué, jugé et attaché à une croix par des hommes jaloux et envieux de sa gloire. Les trois Apôtres et les deux Prophètes étaient émerveillés et heureux, non-seulement d'être spectateurs de la Transfiguration du Christ, mais encore, selon la remarque de saint Ephrem, de se voir réunis dans le même lieu ; car les princes des deux Testaments se trouvaient assemblés avec le Dieu d'Abraham. Moïse, conducteur du peuple hébreu, considérait avec joie saint Pierre qui devait être le chef du monde chrétien ; le chaste Élie admirait la pureté angélique de saint Jean, ce disciple vierge ; et tous deux louaient en saint Jacques l'inestimable prérogative du martyre.
Cependant Pierre et les deux autres qui étaient avec lui étaient accablés de sommeil, tant ils étaient éblouis par la gloire ; car les sens du corps humain ne peuvent supporter la splendeur incomparable de la divinité. Sortant de leur assoupissement, ils virent Jésus dans toute sa majesté, avec les deux personnages qui se tenaient à ses côtés (Luc. IX, 32). Comment, demande saint Ambroise (in cap. IX Luc), reconnurent-ils alors Moïse et Élie qu'ils n'avaient jamais vus ? C'est, répond-il, par un effet de la clarté dont ils étaient environnés ; d'où l'on peut comprendre que dans la bienheureuse éternité, les élus se reconnaîtront les uns les autres, quand même ils ne se seraient jamais vus sur la terre. Alors Pierre, tout extasié, dit à Jésus : Seigneur, nous sommes bien ici, sur cette montagne, dans les douceurs de la contemplation. Plus on goûte les charmes de la vie céleste, remarque Raban-Maur (in cap. XVII Matth.), plus on méprise les satisfactions de ce bas monde. Si vous le voulez, ajouta-t-il, faisons ici trois tentes, afin d'y fixer notre séjour : Une pour vous, une pour Moïse et une pour Élie (Luc. IX, 33). Il ne parle pas d'une tente pour lui et ses deux compagnons ; car il supposait probablement que, en qualité de disciples, ils demeureraient dans celle de leur divin Maître. Pour avoir ressenti comme un petit avant-goût de la gloire future qu'il voyait briller dans le Christ, Pierre est tellement ravi, qu'il désire rester perpétuellement en cet état ; apprenons de là, que rien ne doit nous paraître difficile à souffrir pour Jésus-Christ, ni les tourments, ni la croix, ni la mort même, afin de parvenir à la montagne des splendeurs célestes, où nous jouirons de tout bien sans mélange d'aucun mal. Or, selon le Vénérable Bède (in cap. IX Marc.), et selon Remi d'Auxerre (in cap. XVII Matth.), quel sera notre bonheur de contempler éternellement le Roi des rois dans tout l'éclat de sa majesté souveraine et dans la glorieuse société des Anges et des Saints, puisque la vision passagère du Sauveur, transfiguré dans la compagnie de ses deux grands serviteurs, a transporté de joie le Prince des Apôtres jusqu'à lui faire perdre, à l'instant, tout souvenir des choses temporelles ?
Mais Pierre, hors de lui-même, ne savait ce qu'il disait ; prenant l'ombre de la gloire future pour la réalité même, il cherchait la patrie dans l'exil ; il oubliait que le royaume de Dieu n'est pas donné aux élus sur la terre, mais dans le ciel où il n'est plus besoin de tentes ou de maisons faites de la main des hommes ; il ne pensait pas, en outre, que lui et ses collègues, encore revêtus de leur chair passible, ne pouvaient jouir delà vie bienheureuse sans avoir goûté l'amertume de la mort ; enfin, il ne considérait pas qu'il devait travailler pour son propre salut et celui des autres. « Que dites-vous, ô Pierre ? s'écrie saint Augustin ; le monde se perd, et vous ne cherchez que votre sûreté ! les nations se précipitent l'une contre l'autre, et vous aimez le repos ! l'univers est plongé dans les ténèbres, et vous voulez lui cacher la lumière ! cependant personne n'allume une lampe pour la placer sous un boisseau (Matth. V, 15). » « Non, dit saint Jean Damascène, il n'est pas bon pour vous, ô Pierre, que le Christ fixe sa demeure sur le Thabor ; car s'il y restait, les promesses qu'il vous a faites n'obtiendraient point leur effet ; vous ne recevriez jamais les clefs du ciel, et la tyrannie de l'enfer ne serait point détruite. » Saint Chrysostôme ajoute (Hom. 57 in Matth.) ; « En entendant dire que le Christ devait aller à Jérusalem pour y souffrir de cruels tourments, saint Pierre craint encore pour son bon Maître. Mais, après la réprimande sévère qu'il avait reçue, il n'ose plus s'opposer ouvertement à la résolution déclarée ; il essaie seulement d'en empêcher la prochaine exécution par un moyen détourné. Considérant donc qu'on trouvait dans cette solitude une parfaite tranquillité, il crut qu'on pouvait y établir un séjour convenable pour longtemps ; c'est pourquoi il dit : Seigneur, nous sommes bien ici ; dressons-y trois tentes, s'il vous plaît. Il espérait que, si son projet était accepté, Jésus ne monterait point à la ville sainte et qu'ainsi il échapperait à la mort violente que les Juifs lui préparaient. » Lorsque Pierre tenait ce langage il ne raisonnait pas, puisque le Sauveur devait mourir selon le décret éternel de la justice divine ; mais ses paroles étaient dictées par la tendresse extrême qu'il portait à son bon Maître. La joie ineffable que lui causait le spectacle de ce triomphe magnifique lui faisait oublier que l'essence de la vraie béatitude ne consiste pas dans la contemplation de l'humanité même glorifiée de Jésus-Christ, et que cette seule vue ne constitue pas le souverain bonheur des élus. — Néanmoins, comme pour accomplir le désir que saint Pierre avait exprimé, on fit construire, plus tard, sur le mont Thabor, un vaste monastère qui renfermait trois églises, au milieu d'une immense forêt. — L'homme contemplatif se construit spirituellement trois tentes, par la lecture pratique de la Loi, des Prophètes et de l'Evangile, lorsqu'il croit de cœur, confesse de bouche et observe dans sa conduite leurs enseignements révélés.
La félicité des Saints a été signifiée de plusieurs manières dans la Transfiguration de Notre-Seigneur : 1° par la manifestation des trois personnes divines. En effet toute la Trinité s'est révélée sur le Thabor : le Père, par une voix céleste qui se fit entendre ; le Fils, sons la forme humaine qu'il s'est unie hypostatiquement ; et le Saint-Esprit, dans la nuée lumineuse qui couvrit les assistants ; ce qui marquait que la béatitude des élus devait résider en la jouissance de l'adorable Trinité. Dans le transport d'une ferveur indiscrète, Pierre voulait élever trois tentes sur le Thabor ; chaque homme doit préparer en lui-même trois tentes mystiques, pour y recevoir non pas Moïse et Élie, mais les trois personnes divines, comme elles le désirent elles-mêmes, d'après cette parole de l'Évangile (Joan. XIV, 23) : Nous viendrons en lui, et nous fixerons en lui notre séjour. Ces trois demeures spirituelles de la majesté divine ce sont les trois facultés de l'âme chrétienne, savoir : la mémoire, l'intelligence et la volonté. Le Fils habite l'intelligence, pour l'éclairer d'une connaissance surnaturelle ; le Saint-Esprit remplit la volonté, pour l'échauffer dune ardente charité ; le Père occupe la mémoire, pour l'appliquer sans cesse à l'objet connu par l'intelligence et aimé par la volonté. De la sorte l'âme chrétienne est tout entière comme transformée en Dieu et pour ainsi dire déifiée ; elle expérimente déjà dans une certaine mesure la suavité de cette invitation : Entrez dans la joie de votre Seigneur (Matth. XXV, 21). 2° Par la réunion des différentes personnes qui en furent témoins, la Transfiguration du Sauveur nous annonce que dans la patrie céleste nous jouirons de la compagnie de tous les Saints, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. Les bienheureux de l'ancienne loi se divisent en deux ordres : les Patriarches représentés par Moïse et les Prophètes par Élie. Les justes de la loi nouvelle forment trois classes : les Martyrs sont figurés par saint Jacques, les Confesseurs remplis de la sagesse divine sont figurés par saint Pierre dont le nom signifie connaissant, et les Vierges par saint Jean. On peut dire aussi que Jésus-Christ a voulu recevoir en faveur de son avènement le témoignage de ceux qui sont au ciel, dans le monde, dans le paradis terrestre et dans les limbes ; c'est pourquoi dans la circonstance présente il a été reconnu comme Fils de Dieu par le Père éternel, Moïse, Élie, Pierre, Jacques et Jean. 3° Par la splendeur de la sainte humanité qui en fut le sujet, la Transfiguration de Jésus-Christ nous montre la gloire qui éclatera dans le corps des bienheureux ressuscites ; car nous voyons une image de cette gloire, comme nous l'avons expliqué déjà, dans ce qui est dit ici du Sauveur : Son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêlements devinrent blancs comme la neige.
Saint Pierre, demandant au Seigneur de dresser trois tentes, ne reçut aucune réponse, parce que le temps n'était pas encore venu pour lui de jouir d'une immuable béatitude. Celui qui veut offrir à Jésus une demeure agréable doit lui préparer au fond de son cœur un tabernacle orné de vertus excellentes ; mais comme Pierre ne songeait qu'à construire des cabanes matérielles, il ne fut point entendu. Avant même qu'il eût achevé de parler, une nuée lumineuse les environna (Matth. XVII, 5). Elle les éclaira d'une véritable connaissance, en leur faisant comprendre que les élus une fois admis dans les palais éternels n'auront plus besoin d'être protégés par des abris temporels ; car ils seront comme enveloppés de la gloire du Saint-Esprit et cachés dans la face du Très-Haut ; le Tout-Puissant sera lui-même le temple et l'église, la maison où ils résideront et reposeront éternellement, sans craindre ni les intempéries des saisons, ni les vents de l'adversité. Ainsi, tandis que l'Apôtre stupéfait cherchait une habitation terrestre, il trouva le céleste ombrage qui le couvrit comme un pavillon splendide. Cette nuée transparente n'était point formée par les vapeurs ténébreuses qui émanent de la terre, mais par les rayons éblouissants qui jaillissaient du Sauveur ; elle provenait de la lumière, de même que la fumée provient du feu.
Pour confirmer les Apôtres dans la croyance à la divinité de Jésus-Christ, le témoignage du Père éternel vint corroborer celui qu'avaient rendu Moïse et Élie. Une voix, semblable au bruit du tonnerre, fit entendre de la nue ces paroles : Voici mon Fils bien-aimé, dans lequel je me complais souverainement : écoutez-le. En d'autres termes : Voici mon Fils, non par grâce ou par création comme les Anges et les hommes, mais par nature et par essence ; bien-aimé, puisqu'il est mon Fils propre et non simplement adoptif. Or, Jésus se trouva seul, lorsque cette voix retentit (Luc. IX, 36). Comme si le Père éternel eût dit, suivant saint Ambroise (in cap. IX Luc) : « Mon Fils unique ce n'est ni Moïse, ni Élie, mais Celui-ci que vous voyez seul maintenant ; car dès que le Seigneur commença à être désigné, les deux autres personnages avaient déjà disparu, de peur que les Apôtres ne sussent pas avec certitude auquel des trois pouvait se rapporter la parole céleste. » En lui je me complais souverainement ; c'est-à-dire, en lui j'ai résolu de réaliser mon bon plaisir de racheter le monde. Ou bien, selon saint Chrysostôme (Hom. 57 in Matth.), « en lui je mets toutes mes affections et mes délices ; en lui je me repose et me confie entièrement, parce qu'il exécute ponctuellement tous mes ordres et mes désirs, de sorte qu'il n'a avec moi qu'une seule et même volonté ; si donc il veut être crucifié, ne vous opposez pas à ses desseins qui sont aussi les miens. » Écoutez-le de préférence à Moïse et à Élie, parce que le Christ est la fin de la Loi et des Prophètes (Rom. X, 4) ; écoutez-le comme votre Maître unique et suprême qui vous enseignera toutes les choses nécessaires au salut ; écoutez-le, parce qu'il est la Vérité même ; cherchez-le, car il est la Vie ; suivez-le, il est la Voie qui conduit au ciel (Joan. XIV, 6), Comme s'il eût dit, d'après Remi d'Auxerre : Que les ombres de la Loi se dissipent, que les figures prophétiques disparaissent ; la seule lumière de l'Évangile doit désormais briller sur le monde. Heureux donc ces trois Apôtres privilégiés qui méritèrent de contempler la gloire de l'Homme-Dieu sur le Thabor et d'y entendre la voix du Père éternel ! Nous participerons à leur bonheur, si comme eux nous croyons en Jésus-Christ et si nous vivons pour Jésus-Christ, mais surtout si nous nous attachons de tout notre cœur à Celui qu'ils ont aimé avec tant d'ardeur.
Cependant, comme la faiblesse humaine ne peut, sans en être accablée, soutenir l'éclat imposant de la majesté divine, les disciples, entendant la voix terrible qui sortait de la nuée tombèrent la face contre terre (Matth. XVII, 6). C'est là une preuve de leur sainteté, d'après Remi d'Auxerre ; car les méchants tombent à la renverse. Les justes, au contraire, tombent la face contre terre, tantôt par crainte, comme les Apôtres sur le Thabor ; tantôt par humilité, comme les Mages auprès de la crèche du Sauveur ; tantôt pour témoigner leur reconnaissance, comme les vieillards de l'Apocalypse devant le trône de l'Éternel. À la vue de la nuée lumineuse, au bruit de cette voix formidable qui retentissait comme le tonnerre, les Apôtres reconnurent leur erreur. Saisis d'effroi, ils se prosternèrent le visage dans la poussière ; les deux Prophètes eux-mêmes s'enfuirent, dit saint Ephrem, et la terre trembla jusque dans ses fondements. Mais le divin Maître, ému de compassion, s'empressa de rassurer et de ranimer les disciples épouvantés et terrassés. S'approchant d'eux avec bonté, il les toucha doucement pour raffermir leurs membres débilités, et leur dit : Levez-vous et ne craignez point (Matth. XVII, 7). Ils se redressèrent aussitôt pleins de sécurité comme précédemment. Heureux ceux que Jésus touche de la sorte ! Prions-le d'en agir ainsi à notre égard, de nous retirer de notre prostration, et de nous réveiller de notre assoupissement par son contact salutaire et par sa parole efficace ; enfin qu'il nous ouvre les yeux pour ne voir que lui seul. C'est un ami charitable et bienfaisant, il est le consolateur des affligés et la force des faibles ; il tend volontiers la main à ceux qui sont abattus et tombés pour les secourir et les relever. Quand le Sauveur les eut remis sur pied, les Apôtres levant les yeux ne virent plus que lui tout seul (Ibid. 8), car Moïse et Élie avaient disparu, et ils le virent tel qu'il était auparavant, lorsqu'il conversait familièrement avec eux. C'était pour leur faire comprendre que la voix sortie de la nue n'avait parlé que de lui seul, et qu'ils n'avaient besoin d'aucun autre ; qu'à l'avenir ils pouvaient se passer de Moïse et d'Élie ; car les ombres et les figures de la Loi et des Prophètes s'évanouissaient pour faire place aux grandes réalités et vérités de l'Évangile qui commençaient à se manifester et à s'accomplir.
La Glose fait remarquer les analogies qui se rencontrent entre la première et la seconde régénération, c'est-à-direentre celle de l'âme par le baptême et celle du corps par la résurrection. Au baptême du Christ qui était le type du nôtre, la Trinité tout entière montra son opération : le Père, par le bruit de la voix qui proclama la divinité de Jésus-Christ ; le Fils, dans la forme de l'humanité qu'il s'était unie ; le Saint-Esprit, sous la figure d'une colombe qui reposa sur la tête du Sauveur. De même dans la Transfiguration de Notre-Seigneur qui était l'image de notre résurrection, les trois personnes divines déclarèrent leur présence : la première, par une voix d'en haut ; la seconde, par la glorification de son humanité ; la troisième, par l'apparition d'une nuée mystérieuse. Aussi, lorsque nous serons ressuscites, nous verrons et nous célébrerons la gloire de Celui que nous aurons reconnu et confessé, après avoir été baptisés. C'est pour des raisons bien convenables que l'Esprit-Saint se manifesta, près du Jourdain, sous le symbole d'une blanche colombe et, sur le Thabor, sous l'emblème d'une nuée diaphane. Il a coutume en effet de représenter ses dons par des signes sensibles : ainsi dans le baptême, il restitue aux âmes l'innocence que désigne la candide colombe ; dans la résurrection, il communiquera aux élus la clarté et le rafraîchissement qu'indique la nuée lumineuse. C'est pourquoi celui qui conserve maintenant avec simplicité de cœur la foi qu'il a reçue contemplera alors, à la lumière de la claire vision, ce qu'il aura cru constamment jusqu'à la mort.
En descendant de la montagne avec ses disciples, Jésus leur dit : Ne parlez à personne de ce que vous avez vu, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts (Matth. XVII, 9). Cette défense était fondée sur plusieurs raisons. 1° D'après saint Jérôme (in cap. XVII Matth.), si ce fait eût été publié, il eût semblé incroyable à cause de sa grandeur extraordinaire. 2° Selon saint Thomas (Part. III, quaest. 45, art. 3), le Sauveur voulait cacher sa gloire, de peur que ceux qui en auraient entendu parler ne fussent scandalisés en le voyant peu après mourir sur une croix comme un criminel. 3° Suivant Remi d'Auxerre (in Matth.), c'était dans la crainte que la prédication de cette gloire n'empêchât l'effet de sa Passion ; car si la merveille avait été divulguée parmi le peuple, beaucoup se seraient opposés aux princes des prêtres, en sorte que la rédemption du genre humain eût été retardée. 4°Les Apôtres, comme le remarque saint Hilaire (Can. 17 in Matth.), ne devaient prêcher la divinité du Christ qu'après avoir reçu la plénitude du Saint-Esprit avec la force nécessaire pour attester un prodige si étonnant. 5° Saint Jean Damascène ajoute que les autres disciples, encore bien imparfaits, eussent été contristés de n'avoir pas été favorisés de la même vision, et Judas eût été plus excité par là à trahir son divin Maître. 6° En outre, le récit de la Transfiguration devait être réservé pour le temps où il fallait surtout rendre témoignage à la Résurrection de Jésus-Christ qui paraissait encore douteuse à plusieurs ; car le premier de ces miracles devait être une preuve frappante du second, et le second lui-même devait paraître plus croyable après l'accomplissement du premier qui en était une image anticipée. 7° Enfin, par la défense qu'il faisait, le Seigneur nous apprenait à cacher avec soin, tant que nous sommes encore sur la terre, tout ce qui peut contribuer à notre propre gloire et nous attirer les louanges des autres. C'est le conseil que le Sage avait donné, en disant : Ne louez pas un homme d'après son apparence, ni avant sa mort (Eccl. XI, 2 et 30). De là nous devons inférer aussi qu'il n'est pas toujours bon de publier les secrets et les mystères de Dieu, mais qu'il faut choisir les temps et les lieux convenables. Les Saints apprennent également par cette prohibition à ne pas faire connaître aisément les révélations surnaturelles dont ils sont favorisés de Dieu, suivant en cela l'exemple de saint Paul qui ne parla de son ravissement au troisième ciel que quatorze ans après.
La Transfiguration du Sauveur eut lieu vers le commencement du printemps ; c'est pourquoi l'Evangile qui en contient le récit est lu dans l'Eglise le samedi des Quatre-Temps de la première semaine de Carême. La fête de ce grand mystère se célèbre dans la chrétienté le sixième jour d'août, parce que ce fut vers cette époque de l'année que les Apôtres annoncèrent ce glorieux événement ; jusque-là ils l'avaient tenu secret, pour se conformer à l'ordre exprès de leur divin Maître. Un a bati une chapelle, sur le flanc occidental du mont Thabor, à l'endroit morne où il avait dit : Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité Voir note II.
Prière
Ô Jésus, Rédempteur de ceux qui étaient perdus et Sauveur de ceux qui ont été rachetés, doux repos et rafraîchissement délicieux de l'âme éplorée qui court après vous, donnez-moi de repousser et d'oublier toute satisfaction étrangère, afin que je mérite de jouir de votre ineffable suavité. Je vous en supplie, vienne le temps où je contemplerai sans voile ce que j'aperçois maintenant à travers les nuages de la foi, où je posséderai sans crainte de le perdre ce que j'espère ici-bas et ce que je salue dans le lointain de l'avenir, où j'embrasserai et où j'étreindrai avec toute l'affection et l'expansion de mon âme ce que je considère selon la mesure de mes forces et de mes facultés, où je serai comme abîmé dans l'océan de votre splendeur éternelle ; enfin qu'à l'ombre de vos ailes je trouve le repos et la paix pour toujours. Ainsi soit-il.

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