Du riche voluptueux et du pauvre Lazare
Luc. XVI, 14-31
Les Pharisiens, qui étaient avares, entendant Jésus blâmer l'amour et le désir des richesses, recommander la pratique de l'aumône et le renoncement au monde, se moquaient de lui (Luc. XVI, 14). Ils le regardaient comme un novateur insensé qui se mettait en contradiction avec l'Écriture sainte, où l'on voit grand nombre de riches agréables au Seigneur et les biens de cette vie promis aux observateurs de la Loi. Mais les Pharisiens étaient loin de comprendre que l'Ancien-Testament, fait pour des hommes charnels, exigeait des choses moins relevées en vue d'un bonheur terrestre, tandis que le Nouveau-Testament, destiné à des hommes spirituels, ordonne justement des choses plus parfaites en vue d'un royaume céleste. C'est pourquoi entre la Loi et l'Évangile il doit y avoir une différence de préceptes ainsi que de promesses. En effet, Dieu dit dans la Loi : Si vous voulez observer mes commandements, vous jouirez des fruits de la terre (Deut. XXX juxta vers. ant.). Jésus-Christ dit d'un autre côté dans l'Évangile : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient (Matth. V, 3). Remarquons toutefois que l'Ancien Testament ne présentait pas les biens temporels ou matériels comme récompense unique et principale des observances légales, mais comme figure et gage des biens éternels ou spirituels, réservés aux actions vertueuses. D'ailleurs les richesses n'étaient pas accordées pour qu'on en abusât, comme faisaient les Pharisiens cupides qui les employaient à satisfaire leurs passions ; elles étaient données au contraire pour qu'on en usât saintement, comme firent Abraham et d'autres illustres personnages qui les employèrent à servir le Seigneur. Si nous voulons imiter ces grands hommes qui furent les dignes amis de Dieu, ne nous rendons pas esclaves des richesses en leur prostituant toutes nos affections ; car nous deviendrions en même temps esclaves du démon, qui par ce moyen consommerait notre perte ; montrons-nous plutôt les maîtres des richesses, en les consacrant à de bonnes œuvres.
C'est pourquoi Jésus-Christ s'empressa de réfuter et de confondre les Pharisiens, auxquels il reprocha leur avarice et leur vanité par ces paroles sévères (Luc. XVI, 15) : Vous autres vous cherchez à passer pour justes aux yeux des hommes, en déguisant sous de spécieux prétextes votre insatiable cupidité, et en affectant une sainteté extraordinaire dans vos œuvres publiques ; mais Dieu connaît votre cœur, où il aperçoit l'iniquité que vous y tenez cachée ; car ce qui paraît grand devant les hommes est abominable devant Dieu. Souvent en effet les hommes, trompés par de beaux dehors, regardent comme justice véritable la sainteté feinte que Dieu abhorre comme une double iniquité, parce qu'il y découvre la fourberie jointe à la malice. Que les hypocrites et les ambitieux réfléchissent sur ces paroles ; plus ils s'efforcent d'être estimés et honorés de leurs semblables, plus ils sont méprisés et détestés par le Seigneur. Donc, puisque le Seigneur voit toutes les pensées et toutes les actions, même les plus secrètes, appliquons-nous constamment, lors même que nous sommes seuls, à éviter le mal et à faire le bien. Nous n'oserions jamais ou presque jamais offenser Dieu, si nous ne cessions de considérer que Dieu est présent partout et toujours, que tout est à nu et à découvert devant lui (Hebr. IV, 13), et qu'il ne laissera sans récompense ou sans punition aucun de nos actes soit intérieurs soit extérieurs. Voilà pourquoi Boèce disait : Fuyez le vice et pratiquez la vertu, élevez-vous par l'espérance vers les biens éternels, adressez au ciel d'humbles supplications ; car c'est pour vous une impérieuse nécessité de vivre suivant les règles de la probité, parce que vous agissez continuellement sous les yeux de votre Juge.
Parce que les Pharisiens se montraient austères afin de passer pour justes, ils méprisaient les pécheurs comme des gens faibles ; et parce qu'ils ne croyaient pas avoir besoin de remède pour expier leurs péchés, ils négligeaient la pratique de l'aumône. Mais Notre-Seigneur fit comprendre par l'exemple suivant qu'un avare égoïsme et une orgueilleuse dureté suffisent pour mériter la réprobation éternelle ; il prouva surtout combien les œuvres de miséricorde sont nécessaires au salut, en montrant un riche condamné à l'enfer pour son défaut de compassion et de charité à l'égard d'un pauvre. L'Évangile ne dit pas que ce soit une parabole ou une comparaison, parce que c'est un récit historique au moins quant au fond. Selon quelques interprètes, le riche en question serait Nabal, qui fut sur le point d'être tué par David pour lui avoir refusé les vivres indispensables (1 Reg. XXV). Il n'est point ici nommé, parce que, d'après saint Grégoire (Hom. 40 in Evang.), Dieu méconnaît ceux qu'il n'approuve pas ; aussi le souverain Juge s'adressant aux réprouvés leur dira : Je ne vous ai jamais reconnus (Matth. VII, 23). Voilà pourquoi le présent personnage, regardé comme un inconnu par le Sauveur,n'est point désigné par son nom ; car celui qui a voulu laisser un nom dans le monde ne mérite pas d'en avoir un dans l'Évangile. En parlant donc de lui, Jésus-Christ se contente de dire d'une manière vague : il y avait un homme (Luc. XVI, 19). Ce terme générique doit être pris ici en mauvaise part : comme il vient du mot latin humus qui signifie terre, il convient spécialement à celui qui par ses basses affections demeure tout attaché à la terre. Cet homme était riche, c'est-à-dire qu'il aimait les biens terrestres plus encore qu'il ne les possédait ; de là satisfaction des sens et concupiscence des yeux. Aussi il était habillé de pourpre et de lin précieuse ; la couleur éclatante dont il se parait à l'extérieur montre sa vanité, tandis que le fin tissu dont il se couvrait par-dessous prouve sa mollesse ; voilà donc luxe du vêtement et orgueil de la vie. De plus il se traitait splendidement chaque jour, de manière à contenter la gourmandise plutôt que la nature ; ainsi superfluité de la nourriture et concupiscence de la chair, excès par conséquent pour le vivre comme pour le vêtement. Au dehors il flattait son corps par la délicatesse et le faste des habits, et au dedans il le rassasiait par l'abondance et la recherche des mets et des boissons.
Il y avait en même temps un mendiant nommé Lazare (Luc. XVI, 20). À côté du riche paraît le pauvre, parce qu'ils sont utiles l'un à l'autre, quoique d'une manière fort différente : le riche doit communiquer de ses biens temporels au pauvre qui doit lui procurer en retour des biens spirituels. Ainsi, selon saint Chrysostôme (Hom. De divite), le pauvre doit être assisté par le riche et le riche par le pauvre. Or le pauvre est ici nommé, parce qu'il est connu avantageusement de Dieu ; c'est en ce sens favorable que le Seigneur disait à son fidèle serviteur Moïse : Je te connais par ton propre nom (Exod. XXXIII, 12), et que Jésus-Christ disait à ses humbles disciples : Réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse, parce que vos noms sont inscrits dans les cieux (Luc. X, 20).Mais tandis que Lazare indigent est désigné par nom, le riche voluptueux n'est pas jugé digne d'un pareil honneur ; c'est que les noms des bons sont consignés dans le livre de Dieu et ceux des méchants dans le livre du diable. De là vient toute la différence qui existe entre les vains usages du monde et les suaves procédés de l'Évangile. Dans le monde, en effet, les friches jouissent d'une grande réputation et d'une renommée très-étendue, mais les pauvres restent dans l'oubli et l'obscurité.
Ainsi par exemple, on a coutume de dire : Au sortir de la ville, nous avons rencontré monsieur un tel, en le nommant s'il est favorisé de la fortune ; au lieu que s'il était malheureux on dirait simplement : nous étions accompagnés d'un pauvre homme. Dans l'Évangile au contraire le nom du pauvre est exprimé, pendant que celui du riche demeure caché ; car le souverain Juge ne veut pas reconnaître les superbes qu'il déclare damnés, mais il daigne reconnaître les humbles qu'il proclame sauvés ; il regarde ceux-ci de près avec complaisance, tandis qu'il repousse les autres au loin avec dédain. Enfin, si les noms des riches sont célèbres dans les palais de la terre, ceux des pauvres sont encore plus honorés dans la cour céleste.
Le pauvre Lazare tout plein d'ulcères gisait étendu à la porte du riche. Le voisinage mutuel de ces deux personnages si différents fait ressortir la patience de l'un et la dureté de l'autre ; car le riche ne pouvait entrer ou sortir sans qu'il vit le pauvre, et sans que celui-ci ne le vît également. Ô le plus inhumain des mortels ? s'écrie saint Chrysostôme (Hom. in Evang. de divite), tu vois ta propre chair mourante devant ta maison et tu ne ressens aucune compassion ! Si tu n'as pas égard aux préceptes divins, au moins prends pitié de ta nature souffrante et crains d'être réduit un jour à un pareil sort. — Cependant Lazare se serait volontiers rassasié des miettes qui tombaient de la table du riche (Luc. XVI, 21). Bien loin de convoiter les meilleurs morceaux, il semblait dire : Les miettes que vous rejetez et que vous abandonnez par terre me suffisent ; faites-moi l'aumône de votre superflu, faites-moi du bien sans préjudice pour vous. Ô combien était coupable celui qui laissait perdre inutilement ce qui pouvait nourrir le pauvre ! — Personne néanmoins ne lui donnait le peu qu'il désirait ; car la famille ne valait pas mieux que le maître, et tous les membres ressemblaient à leur chef par la dureté du cœur. La vue du pauvre abandonné était pour le riche un sujet de terrible condamnation, comme aussi la vue de ce riche impitoyable était pour le pauvre un sujet de tentation continuelle. Ce qui contribuait à augmenter l'épreuve de ce dernier, c'est qu'à l'indigence venait se joindre en lui la maladie, et que sous ses yeux un homme opulent nageait dans les délices sans lui procurer la moindre consolation. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (loc. cit.) : Quand il possède de la fortune, l'infirme trouve du soulagement ; mais lorsqu'avec une cruelle maladie se rencontre une extrême indigence, le mal devient doublement pénible. Quelles vives souffrances dut par conséquent éprouver l'infortuné Lazare, quand il oubliait la douleur des ulcères dont il était couvert pour songer au tourment de la faim qu'il ne pouvait apaiser faute de secours ? — Mais les chiens eux-mêmes venaient et léchaient ses plaies. Cette sensibilité des animaux sans raison accuse hautement la dureté du riche sans cœur ; car ils prenaient plus soin que leur propre maître du pauvre délaissé. Et cependant, au lieu de lécher ses ulcères, ils auraient pu le harceler et le mordre, sans que nul ne les eût retenus ; car lui-même n'était pas capable de les chasser, et personne ne venait pour les éloigner.
Enfin il arriva que le pauvre mourut et fut porté par les Anges dans le sein d'Abraham, dans les limbes des patriarches, où, de pauvre qu'il était, il devint riche (Luc. XVI, 22). Après avoir été éprouvée dans le creuset de la patience qui rend un ouvrage parfait (Jac. I, 4), son âme fut transférée dans le séjour du repos, où descendaient les âmes des anciens justes, en attendant que le Christ par sa Passion leur donnât entrée dans la gloire. Ce séjour est appelé sein d'Abraham, parce que, comme l'explique saint Augustin (de Origine animae, 1. 4, c. 15), Abraham s'y trouvait avec beaucoup d'autres, comme étant le père des nombreuses nations auxquelles il est proposé pour modèle. Pour transporter le bienheureux pauvre en ce lieu paisible ce n'était pas assez d'un seul Ange, dit saint Chrysostôme (loc. cit.) ; ils se réunissent plusieurs pour former un concert de réjouissance, et chacun s'empresse de toucher ce précieux fardeau ; car les purs esprits se chargent volontiers de conduire les âmes des justes au royaume des cieux. — Le riche mourut aussi, parce que les richesses n'empêchent pas de mourir ; alors devenu pauvre, il eut pour tombeau l'enfer destiné aux supplices éternels. Comme serviteur du diable, il fut emporté par les démons dans le cimetière des damnés ; il y fut enseveli à la manière des ânes, comme le dit le prophète Jérémie en parlant de la fin misérable d'un prince réprouvé (XXII, 19). Or voici quelle est la sépulture d'un âne : on l'écorche, puis le maître se réserve la peau, les chiens se disputent les chairs, et les os sont abandonnés aux intempéries de l'air ; de même aussi quand un pécheur est trépassé, les parents s'emparent de sa fortune, les vers rongent son cadavre, et son âme, plus dure encore que ses os, est livrée aux tourments de l'enfer où elle reste éternellement. Ainsi donc la justice fut exercée d'une manière bien différente à l'égard du riche et du pauvre : celui-ci, qui n'avait pas obtenu le moindre secours des hommes, reçut les services honorables des Anges ; et celui-là, qui avait refusé de porter la croix de la pénitente, fut contraint de subir la peine de la damnation.
Au milieu des supplices, élevant les yeux, il aperçut Abraham dans le lointain et Lazare en son sein (Luc. XVI, 23). Il voyait ainsi des yeux de l'esprit et non pas du corps, parce qu'après la mort son âme seule était plongée dans les profonds abîmes ; et le châtiment qu'il y endurait lui faisait ouvrir ces mêmes yeux que le péché lui avait autrefois fermés. Il apercevait donc Abraham de loin ; car avant même que le ciel fût ouvert aux justes, ils étaient séparés des damnés par une distance si considérable qu'il était impossible de passer des uns aux autres. Mais ce qui mettait le comble à sa douleur, c'était de voir dans le sein d'Abraham ce Lazare qu'il n'avait pas daigné regarder aux jours delà prospérité. Le sein d'Abraham dont il est ici parlé était dans les limbes avant la Passion du Sauveur ; depuis ce temps il est au ciel, où Abraham est monté à la suite du divin Rédempteur. Mais jusqu'au jour où le Christ ressuscité descendit dans les parties inférieures de la terre, comme le dit saint Paul (Ephes. IV, 9), tous les Saints de l'Ancien Testament résidaient dans les limbes situées à la surface de l'enfer. La consolation qui leur servait comme de lumière, c'était l'espérance certaine de la grande clarté qu'ils attendaient paisiblement sans éprouver aucune peine sensible. Aussi, ce lieu, où les fidèles imitateurs du plus illustre patriarche venaient partager son repos après avoir échappé aux dangers du monde, était justement appelé sein d'Abraham, comme si l'on disait port d'Abraham, d'après la signification fréquente du mot latin sinus, qui marque un asile à l'abri des vents et des tempêtes. Si cependant Job, parlant des limbes, a dit (XVII, 13) : Je me suis préparé une couche dans les ténèbres, c'est parce que ce lieu n'était pas illuminé par la vision intuitive de la Divinité, et qu'il n'avait pas encore été éclairé par la présence glorieuse du Messie. Mais le Vénérable Bède (in cap. XVI Luc), parlant dans un sens plus large, dit : Le sein d'Abraham est le séjour du repos pour les bienheureux pauvres, auxquels appartient le royaume des deux, où ils sont reçus après cette vie. Être enseveli dans l'enfer, au contraire, selon saint Augustin (Quaest. Evang. 1, II, c. 38), c'est être précipité dans le gouffre de la damnation qui engloutit après leur mort les hommes durs et orgueilleux. Ainsi ceux qui veulent monter au premier rang sur la terre seront refoulés jusqu'au dernier dans l'enfer. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Conc. 2 de Lazaro) : Si c'était autrefois pour Lazare un surcroît de peines de languir à la porte du riche qu'il voyait regorger de biens, ce fut ensuite pour ce riche une aggravation de châtiment de brûler dans la fournaise de l'enfer, pendant qu'il voyait Lazare enivré de délices ; ce qui lui rendait son supplice intolérable, ce n'était pas seulement la violence des tourments qu'il souffrait, mais encore le spectacle des honneurs dont était alors comblé celui qu'il avait dédaigné jadis ; car les jouissances d'autrui font le supplice des malheureux qui en sont privés.
Dans l'excès de sa douleur le mauvais riche s'écria (Luc XVI, 24) : Abraham mon père, ayez pitié de moi ! C'est bien tard et bien inutilement qu'il nomme son père celui dont il ne s'était jamais montré le fils en l'imitant par des œuvres de miséricorde ; aussi c'est en, vain qu'il le supplie d'avoir pitié de celui qui n'avait pas eu pitié de Lazare ni de soi-même par conséquent. Envoyez-moi Lazare, afin qu'il trempe le bout de mi doigt dans l'eau, pour me rafraîchir la langue ; car je souffre horriblement au milieu de ces flammes. Il prie donc qu'on lui envoie pour apaiser sa soif ce même Lazare dont il a refusé d'apaiser la faim avec quelques miettes de sa table. La goutte d'eau qu'il réclame, c'est le plus faible soulagement d'une compassion miséricordieuse ; et pour l'obtenir il demande seulement que Lazare trempe dans l'eau le bout de son doigt, c'est-à-dire qu'il lui communique la plus petite parcelle de ses nombreux mérites. — Remarquons ici qu'en parlant des âmes séparées des corps, de celles de Lazare et du riche, plusieurs expressions doivent être prises métaphoriquement ou au figuré, comme on a coutume de les prendre quand il s'agit de Dieu qui est esprit (Joan. IV, 24). De même que la main de Dieu, c'est la puissance qu'il a de nous secourir, de même aussi le doigt de Lazare, c'est le pouvoir qu'il a d'assister autrui, et la langue du riche, c'est la faculté qu'il a de ressentir et d'exprimer les passions dont cet organe a été pour lui l'instrument. Ainsi, il est puni non pas dans la langue de sa chair, mais plutôt dans la faculté de son imagination qui ne cesse de représenter à sa mémoire les péchés commis par sa langue. En effet, quoique les âmes soient séparées de leurs corps, on dit néanmoins qu'elles souffrent dans leurs membres, parce qu'en punition de leurs péchés, elles éprouvent les mêmes douleurs que si elles étaient unies à leurs corps. Si donc nous disons que le mauvais riche était cruellement tourmenté dans sa langue, c'est qu'il l'était en son âme, principalement à cause des excès commis par cet organe ; car selon la coutume des débauchés, il avait surtout abusé de la langue par rapport aux deux fonctions auxquelles la nature l'a destinée, savoir celles du goût et de la parole. Il en avait abusé relativement au goût, parce qu'il se livrait chaque jour à la bonne chère, et aussi relativement à la parole, car c'est au milieu des festins splendides qu'on s'abandonne davantage aux discours licencieux. Voilà pourquoi il importe beaucoup de garder dans les repas le silence et la sobriété. Autant que nous le pouvons, dit saint Basile (de Laudibus jejunii), fuyons les plaisirs du monde et les délices de la table ; de peur que précipités un jour dans les flammes de l'enfer, nous ne demandions une goutte d'eau sans pouvoir obtenir le moindre rafraîchissement.
D'après ce que nous venons de voir, le mauvais riche était rempli de vices. Il avait en lui l'avarice, parce qu'il était riche, non pas comme possesseur mais plutôt comme esclave des richesses qu'il ne consacrait pas à des usages utiles et qu'il dépensait en soins superflus. Il avait aussi en lui la vaine gloire qu'il manifestait par ses habits somptueux. L'histoire nous montre par un fait tragique combien ce luxe est blâmable ; car le premier qui osa se vêtir de pourpre chez les Romains périt frappé de la foudre. Au lieu de se glorifier de son habillement, l'homme devrait bien plutôt gémir au souvenir de son péché ; car avant de se souiller, il n'avait pas besoin de se couvrir, parce que l'innocence lui servait de parure ; mais quand il eut perdu la justice originelle, la colère divine l'obligea de prendre quelque vêtement extérieur pour cacher la honte de sa faute et de ses défauts personnels. Nous lisons en effet dans la Genèse (III, 21) : Dieu fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau dont il les revêtit, après les avoir chassés du paradis pour leur désobéissance. Aussi, en signe de pénitence, certains religieux ne veulent pour leur usage que des habits de peau, parce que ces dépouilles des bêtes leur rappellent la dégradation et la mortalité de l'espèce humaine. On peut être répréhensible de plusieurs manières par rapport aux vêtements ; lorsqu'ils sont trop précieux ou trop recherchés, de façon à occasionner des frais inutiles ou à attirer les regards curieux ; lorsqu'on ne les porte pas conformément à sa condition particulière, ou lorsqu'on en garde un trop grand nombre, car ils sont alors rongés par les teignes tandis que les pauvres de Jésus-Christ sont abandonnés dans leur nudité. De plus, le mauvais riche avait fait de son ventre un dieu qu'il traitait tous les jours magnifiquement. Néanmoins, ce vice de la gourmandise fait injure à notre nature ; car si l'on compare l'homme aux autres animaux, il n'y en a point dont la bouche et le cou aient moins de grandeur et d'étendue par rapport à la masse du corps. Le Créateur ne semble-t-il pas ainsi nous avertir que nous devons pratiquer dans le boire et le manger la tempérance et la sobriété ?
Mais ce qui rend le mauvais riche inexcusable, c'est qu'il n'a pas été compatissant ; jamais il ne daigna prendre pitié du pauvre couvert d'ulcères. Aussi est-ce en vain qu'il demande miséricorde pour lui-même, lorsqu'il n'a pas usé de miséricorde envers ses semblables. C'est pourquoi Jésus-Christ, le regardant comme un inconnu, ne veut pas désigner par son nom celui qui n'a point voulu le reconnaître dans la personne des indigents. Il lui reproche non pas précisément de posséder des richesses, mais de les aimer avec passion, de les conserver avec avarice, de ne pas les communiquer aux nécessiteux et de les réserver pour ses plaisirs. « Il est tourmenté cruellement, dit saint Chrysostôme (Hom. 2 in Epist. ad Philip.), non pas parce qu'il a été opulent, mais parce qu'il s'est montré impitoyable. On ne l'accuse pas d'avoir dérobé quelque chose ou causé quelque tort à autrui, ni d'avoir été adultère, il est réprouvé simplement pour avoir été égoïste. » « Concluez de là, ajoute saint Grégoire (Hom. 40 in Evang.), de quel terrible châtiment sera frappé celui qui s'empare de biens étrangers, quand celui qui ne donne pas de ses propres biens est précipité dans les flammes éternelles. » Que les séculiers et même les religieux qui convoitent et gardent illicitement des biens temporels considèrent quel supplice les attend, puisque le riche est damné pour n'avoir pas fait l'aumône avec ce qui lui appartenait. Les détenteurs des biens étrangers ou mal acquis qu'ils devraient restituer pèchent contre la loi divine, sans l'observation de laquelle personne n'entrera dans la vie éternelle. Beaucoup cependant se persuadent follement que, s'ils meurent sans réparer leurs injustices, ils pourront sauver leurs âmes. Comme l'on se forme souvent la conscience d'après ses inclinations personnelles, il n'est pas rare de voir des amateurs des richesses qui ne se font aucun scrupule de les acquérir et de les retenir injustement ; mais en agissant ainsi ils offensent grièvement Dieu dont ils foulent aux pieds les commandements, et par les péchés mortels dont ils se rendent coupables de la sorte ils perdent tout le fruit de leurs bonnes œuvres.
Ces réflexions conviennent surtout aux puissants et aux souverains de ce monde, qui ne craignent pas de s'approprier les terres de leurs voisins et d'opprimer les petits et les faibles par la force ou la ruse, sans élever leurs pensées vers le Dieu suprême qui voit toute leur conduite. Si les arbres croissaient en hauteur sans croître en même temps en largeur, ils ne se nuiraient pas l'un à l'autre ; mais parce qu'ils grossissent et s'étendent au loin, ils se nuisent réciproquement de telle sorte que plusieurs sont coupés pour faire place à d'autres. Il en est ainsi des princes et des rois du siècle ; s'ils dirigeaient leurs affections vers le ciel pour augmenter leurs mérites, ils ne se feraient point obstacle l'un à l'autre ; mais parce qu'ils concentrent tous leurs désirs sur la terre pour agrandir leurs possessions, ils se portent mutuellement préjudice. Plusieurs même d'entre eux transmettent à leurs héritiers les domaines qu'ils ont enlevés à leurs voisins ; mais qu'ils ne se réjouissent point et ne se glorifient point de leurs injustes triomphes, car bientôt, comme le mauvais riche, ils auront pour tombeau l'enfer, où ils seront ensevelis à la manière des ânes selon la parole du Prophète ; les victimes de leurs oppressions, au contraire, iront avec Lazare jouir du repos éternel. Voilà ce que devraient méditer les hommes terrestres, malheureusement aveuglés par la poussière des biens temporels ; s'ils ne veulent pas le comprendre maintenant avec utilité, ils le comprendront un jour sans profit lorsque les tourments leur auront dessillé les yeux.
Saint Augustin dit à ce propos (Serm. 25 de Verbis Domini) : « Riches qui ne voulez pas être miséricordieux, réfléchissez sérieusement à ce que vous venez d'entendre, reconnaissez par cet exemple que ne pas assister les malheureux eu ce monde c'est se préparer des maux pour l'éternité. Considérez le pauvre dans le séjour du rafraîchissement et le riche dans le lieu des tourments. Voyez comment la richesse se change en détresse et la pauvreté en abondance, comment la pourpre se convertit en flamme et la nudité en gloire. Il faut bien que la balance soit égale et que la justice soit rétablie, afin d'accomplir la parole de Jésus-Christ qui a dit (Matth. VII, 2) : On se servira pour vous de la même mesure dont vous vous serez servi pour les autres. Si donc le riche n'obtient pas miséricorde après sa mort, c'est qu'il n'a pas exercé la miséricorde pendant sa vie ; et si sa prière n'est pas exaucée au milieu des supplices, c'est qu'il n'a pas écouté celle du pauvre réduit aux extrémités de l'indigence. D'ailleurs, la vérité même n'a-t-elle pas déclaré que le royaume des cieux appartient aux pauvres ? Puisque le ciel est l'héritage des pauvres, il ne reste donc que l'enfer pour le partage des riches. Désirez-vous par conséquent régner avec Jésus-Christ, aimez à pratiquer la pauvreté avec lui, afin de goûter le repos avec Lazare ; car personne ne peut rechercher les plaisirs du siècle et mériter les joies du Seigneur. Celui donc qui veut faire bonne chère comme le mauvais riche prépare une proie plus considérable aux vers de l'enfer, où il ne cessera de brûler dans la compagnie de Satan son chef. Déplorable spéculation que de sacrifier un royaume éternel pour des satisfactions éphémères ! Heureuse pauvreté qui nous fait acquérir le céleste héritage ! Quel commerce plus avantageux que d'échanger les biens passagers pour des biens impérissables ! Quel plus grand bonheur que de régner sans fin avec Jésus-Christ ! et quel plus grand malheur au contraire que de souffrir sans relâche avec les démons ! » Ainsi parle saint Augustin.
Saint Chrysostôme dit à son tour (Conc. 2 de Lazaro) : « Apprenons par cet exemple à ne point compter sur les richesses ; car voici le riche réduit à implorer le secours du pauvre qui naguère manquait de tout. En voyant changer aussi complètement les états des personnes, tous peuvent reconnaître d'après ces fins différentes quel était le vrai riche ou le vrai pauvre. Ainsi dans les théâtres, lorsque la nuit arrive et que la foule se retire, les acteurs reprennent chacun leur propre costume, et ceux qui jouaient le rôle de roi ou de général ne paraissent plus devant le public que ce qu'ils sont en réalité. Il en est de même à l'heure de la mort, quand cesse le spectacle de la vie présente, les masques tombent, et les haillons de la misère comme les livrées de l'opulence disparaissent également ; tous les hommes alors ne sont jugés que d'après leurs œuvres comme vraiment riches ou vraiment pauvres, comme dignes d'honneur ou de confusion. » — On peut comparer encore la vie des hommes à une partie d'échecs, où figurent différentes pièces, les unes grandes et les autres petites, comme des rois et des reines, des cavaliers et des soldats ainsi que des fous. Tant que dure le jeu, tous les personnages changent continuellement de position, de manière à se faire mutuellement assaut et concurrence ; mais quand la partie finit, tout est jeté pêle-mêle dans un sac au fond duquel roulent les plus considérables et les plus grosses pièces. Il en est ainsi des hommes placés en des conditions et des contrées diverses pendant leur vie ; souvent ils changent d'état ou de lieu, souvent aussi ils se poursuivent ou se combattent les uns les autres ; mais quand la mort arrive, tous sont déposés dans la terre comme dans un sac commun ; alors les personnages principaux qui sont plus chargés de péchés descendent avec le mauvais riche dans les abîmes de l'enfer.
Abraham dit au mauvais riche (Luc. XVI, 25) : Souviens-toi, mon fils, que tu as reçu des biens pendant ta vie et Lazare des maux. Il l'appelle du nom de fils, non point pour le consoler, mais plutôt pour lui reprocher d'avoir perdu l'héritage qui lui était destiné, s'il s'était montré véritablement son fils par la ressemblance et non point simplement par la naissance. Il semble donc lui dire : Puisque tu n'as pas voulu prévoir sagement ce qui devait arriver, rappelle-toi maintenant que tu as joui sur la terre des biens temporels que tu estimais comme les seuls vrais biens, quoique Dieu les donne souvent à ses ennemis eux-mêmes. Abraham parle de la sorte au mauvais riche pour augmenter son juste châtiment en lui rappelant son ancienne prospérité ; car, comme le dit Boèce (de Consolât. 1. 2) : Dans toute adversité ce qui rend l'homme plus malheureux, c'est de penser qu'il a été jadis heureux. Lazare au contraire avait souffert en ce monde des maux passagers qu'il ne regardait point comme de véritables maux, quoique le mauvais riche jugeait telles la nudité, la faim et la maladie. Le souvenir de ces maux passés était pour Lazare un sujet de consolation plus grande ; car, comme le dit encore Boèce : le miel paraît plus doux aux lèvres qui ont goûté quelque amertume : Dulcior est apum mane labor, Si malus ora prius sapor edat.
Pour le peu de bien qu'il a pu faire, le riche a été récompensé par les jouissances de cette vie, comme aussi pour le mal qu'il a pu commettre Lazare a été purifié par les souffrances de la pauvreté. C'est pourquoi, d'après saint Grégoire (Hom. 40 in Evang.), si nous obtenons sur la terre des honneurs, des richesses ou quelques autres avantages extérieurs, nous devons appréhender que le Seigneur ne nous les ait accordés pour nous rémunérer de quelques bonnes actions, en nous privant de la rétribution céleste ; et si nous rencontrons des pauvres répréhensibles, n'allons pas les mépriser, car ils pourront s'épurer dans le feu de la tribulation. Quand les justes possèdent des biens temporels, ils ne les reçoivent point en récompense de leurs mérites, parce que désirant avec ardeur les biens éternels, ils estiment peu tous les autres. Les méchants, au contraire, recherchent uniquement les satisfactions terrestres, dans lesquelles ils font consister toute leur félicité. Aussi, d'après saint Chrysostôme (Hom. 2 de Lazaro), Abraham semble dire par les paroles précédentes au mauvais riche : Si tu as fait quelque bien, tu en as recueilli tout le salaire dans le monde où tu as été comblé de richesses, de délices et de prospérités ; quant à Lazare, s'il a commis quelque faute, il en a subi toute la peine sur la terre où il a été éprouvé par les privations, la faim et la misère. Lorsqu'ensuite vous avez comparu l'un et l'autre au tribunal de Dieu, Lazare y fut trouvé exempt de péchés et toi dépourvu de bonnes œuvres. — Voilà pourquoi, ajoute Abraham (Luc. XVI, 25), il est maintenant consolé, tandis que tu es tourmenté ; il est dédommagé des afflictions momentanées par les joies éternelles que lui a méritées sa patience, et toi tu es puni pour des plaisirs fugitifs par d'interminables supplices que tu as mérités, surtout à cause de ton insensibilité cruelle à l'égard de tes semblables. N'est-il pas juste, en effet, dit saint Grégoire (Hom. 40 in Evang.), qu'il retrouve la douleur en lui-même, celui qui abandonne le vrai bonheur pour chercher de vaines délectations en lui-même ou dans le monde ?
Écoutons saint Bernard commenter ce même texte (Serm. II haec verba : Ecce nos reliquimus omnia) : « Combien ne voyez-vous pas de Lazares qui sont affamés, nus et malades ? cependant vous songez moins à leurs besoins qu'à vos chevaux et à vos équipages ? Mais entendons la terrible sentence d'Abraham, car il ne fait qu'exprimer le jugement porté par le Seigneur : Mon fils, dit-il, souviens-toi que pendant ta vie tu as reçu des biens et Lazare des maux ; aussi maintenant il est consolé tandis que tu es tourmenté. Avoir reçu des biens en ce monde, est-ce donc là toute la cause des tourments en l'autre ? Oui certainement ; car la justice divine ne nous a pas chassés du paradis terrestre, pour que l'industrie humaine nous en créât un autre en cet exil, où nous devons déplorer sous la cendre et le cilice le malheur de notre chute. Puisque les hommes heureux et consolés présentement doivent être éternellement malheureux et réprouvés, les douleurs qu'ils souffriront en enfer seront proportionnées à la multitude des jouissances qu'ils auront éprouvées sur la terre. Par conséquent, à toutes sortes de biens et de plaisirs en cette vie répondront en l'autre toutes sortes de maux et d'afflictions. Mais de la même sentence prononcée par Abraham, on peut conclure que ceux qui, animés d'un esprit contraire, rejettent tous les biens de cette vie pour endurer tous ses maux, recevront tous les biens de l'autre vie avec d'immenses consolations pendant l'éternité. Si donc, ajoute le même saint Docteur, je voulais me procurer quelque soulagement pour alléger mes souffrances, je serais non pas indulgent mais cruel envers moi-même ; car plus je diminuerais les épreuves, plus aussi je diminuerais mes mérites et je retrancherais de fleurons à la couronne qui m'est réservée ; les fruits que je recueillerai seront proportionnés à la semence que j'aurai répandue. Que mon âme donc refuse de pareils soulagements pour ne chercher de consolation que dans le souvenir de Dieu ; car auprès de lui la tribulation elle-même devient une source de consolations. » Ainsi parle saint Bernard.
Ce sont donc les jouissances de cette vie qui ont fait le malheur du mauvais riche ; car, selon saint Augustin (Epist. 5), il n'y a pas de plus grand malheur pour un coupable que de n'être pas châtié, parce que l'impunité accroissant son audace fortifie sa mauvaise volonté comme un ennemi intérieur. C'est pourquoi Sénèque dit (lib. de Provi-dentia) : « Je vais vous indiquer un procédé facile pour juger de votre état moral, et découvrir si vous êtes parfait. Estimez-vous bien disposé, quand vous comprendrez que les heureux sont encore les plus malheureux. Nul en effet, n'est plus infortuné et plus insensé que l'homme qui n'a jamais ressenti l'adversité, parce qu'il ne s'est point éprouvé lui-même. Aussi je vous juge malheureux de n'avoir pas connu le malheur ; car si vous n'avez pas rencontré d'adversaire sur votre route, personne ne peut apprécier ce que vous valez dans la lutte, et vous-même l'ignorez. » Ainsi parle un philosophe païen. — D'après ces mêmes principes, ce sont les peines de cette vie qui ont fait le bonheur du pauvre Lazare en épurant son âme. Les hommes, en effet, peuvent être purifiés ici-bas de différentes manières : les uns, par les mauvais traitements qu'on leur inflige ; les autres, par les macérations corporelles qu'ils s'imposent à eux-mêmes, comme des jeûnes, des veilles et d'autres peines semblables ; plusieurs, par la perte de leurs biens, de leurs proches, des personnes qui leur sont chères ou utiles ; beaucoup, parles infirmités et les maladies ; d'autres encore, par les privations de la pauvreté qui les expose à manquer de nourriture, de vêtement et de logement ; d'autres enfin, par les horreurs de la mort.
Abraham ajouta (Luc. XVI, 26) : Outre tout cela, c'est-à-dire outre les raisons précédemment alléguées, il existe un obstacle insurmontable à ce que vous demandez ; car entre nous et vous il y a un abîme infranchissable, de sorte que, quand même ils le voudraient, ceux d'ici ne pourraient passer vers vous, ni ceux de votre côté venir vers nous. Cet abîme infranchissable qui sépare les justes des réprouvés, c'est leur immuable disparité de mérites et de conditions que la justice divine maintient rigoureusement, de manière à rendre impossible toute transition d'un état à un autre ; car une fois que les âmes ont quitté leurs corps elles ne peuvent plus ni mériter ni démériter. D'après saint Chrysostôme, Abraham semble dire au riche : « Nous pouvons voir, mais nous ne pouvons passer ; nous voyons le malheur que nous avons évité, et vous voyez le bonheur que vous avez perdu ; de la sorte nos joies aggravent vos tourments, et vos tourments accroissent nos joies. » — Il n'est pas douteux que les damnés voudraient aller avec les élus, s'ils le pouvaient ; mais que les élus veuillent aller avec les damnés, c'est ce qui ne paraît pas vraisemblable. On peut dire néanmoins que les justes voudraient passer jusqu'au lieu des réprouvés, non pas assurément pour y demeurer, mais pour en retirer leurs proches, s'il était possible. Cette volonté conditionnelle est l'effet d'une compassion naturelle et non point d'une résolution définitive ; car la volonté des justes est toujours entièrement conforme à celle de Dieu et à toutes les dispositions de sa justice suprême.
N'imitez donc point le mauvais riche par l'orgueil de la vie ; car, comme le dit saint Grégoire (in lib. I Regum), le souverain Juge après la mort n'associe point à la gloire des humbles les superbes qui ont prétendu l'emporter sur leurs semblables en ce monde. N'imitez pas non plus le mauvais riche par la concupiscence de la chair ; car d'après le même saint Docteur, le divin Pasteur n'admet point dans le bercail de ses brebis les voluptueux adonnés aux plaisirs charnels. Enfin, n'imitez pas le mauvais riche par la concupiscence des yeux ; car, ainsi que l'assure encore saint Grégoire, ceux qui mettent toute leur ardeur à rechercher les biens de la terre ne peuvent acquérir le royaume des cieux. Partout où vous irez, dit à ce propos saint Chrysostôme (Hom. 32 in Matth.), vous verrez le châtiment des avares et de ceux qui se font un dieu de l'argent ; tantôt on leur répondra : Un abîme nous sépare de vous, et tantôt on leur dira : Allez, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges (Matth. XXV, 41). Chassés de toutes parts, ils ne trouveront de refuge en aucun lieu que dans l'enfer ; c'est là qu'il y a pour eux des grincements de dents, des ténèbres extérieures, et un brasier toujours ardent ; sur cette terre même il n'y a pour eux que des inimitiés, des accusations, des détractions, des périls, des inquiétudes, des embûches, des haines de la part même de ceux qui semblaient les flatter. Tous, en un mot, paraissent conspirer pour faire le supplice de l'homme esclave de l'argent. Son dernier et son plus cruel bourreau c'est l'avarice ; car si ce malheureux n'est pas capable de se détacher des richesses, comment pourra-t-il surmonter la concupiscence, l'ambition, l'orgueil et la colère avec ses emportements ? » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Après que le mauvais riche tourmenté par les flammes eut perdu tout espoir de soulagement, il reporta sa pensée vers les parents qu'il avait laissés sur la terre, comme le fait remarquer saint Grégoire (Hom. 40 in Evang.). Alors il dit à Abraham (Luc. XVI, 27 et 28) : Père, je vous supplie donc d'envoyer Lazare dans la maison de mon père, où j'ai cinq frères ; je désire qu'il les avertisse, afin qu'ils ne viennent pas eux aussi dans ce lieu de tourments. Il parle ainsi, non point par une véritable charité qu'il n'eut pas durant sa vie et qu'il n'avait pas après sa mort, mais plutôt par une crainte égoïste, de peur que la compagnie de ses frères n'augmentât ses souffrances ; car il avait été pour eux une occasion de péchés, soit par les mauvais exemples qu'il leur avait donnés, soit par les richesses qu'il leur avait laissées et dont ils abusaient. Remarquons, dit saint Grégoire (loc. cit.), combien de supplices sont accumulés sur le riche dans l'enfer. C'est pour son malheur qu'il conserve la connaissance et la mémoire ; il reconnut en effet Lazare qu'il avait méprisé, et se ressouvint de ses frères qu'il avait quittés ; car pour accroître le châtiment des damnés, Dieu permet qu'ils voient la gloire de ceux qu'ils ont injustement dédaignés, et qu'ils appréhendent de partager le châtiment de ceux qu'ils ont vainement aimés. — Mais à la demande que lui faisait le mauvais riche d'envoyer vers ses frères Lazare, Abraham répondit aussitôt (Luc. XVI, 29) : Ils ont Moïse et les Prophètes. Moïse leur a donné les préceptes qu'il faut observer, et les Prophètes leur ont enseigné les vérités qu'il faut croire ; qu'ils les écoutent et ils seront sauvés en les prenant pour règles de leur conduite et de leur foi. D'après cette réponse, il est évident que le mauvais riche et ses frères étaient issus de la nation juive, puisque les Gentils ne possédaient point la doctrine de Moïse et des Prophètes ; car d'après saint Chrysostôme, par Moïse et les Prophètes, il faut entendre ici les écrits dogmatiques et moraux dont ils sont les auteurs.
Selon la remarque de S. Grégoire, celui qui avait méprisé les commandements de Dieu ne pensait pas que ses pareils pussent écouter Moïse et les Prophètes. Non, père Abraham, dit-il (Luc. XVI, 30) ; mais si quelqu'un des morts allait les trouver, ils feraient pénitence. Le mauvais riche semble dire que ses frères ne faisaient point pénitence, et qu'ils marchaient par conséquent dans la voie qui conduit à la perdition ; de plus, il ose affirmer qu'ils croiraient plutôt à un mort ressuscité qu'aux Saintes-Écritures, frappés qu'ils seraient par l'apparition d'un messager si extraordinaire. — Abraham répliqua par cette sentence remarquable (Ibid. 31) : S'ils n'écoutent point avec une soumission intérieure Moïse dont l'autorité était supérieure, et les Prophètes dont la sainteté était éminente, ils ne croiront pas non plus quand même quelqu'un des morts ressusciterait. L'événement ne tarda pas à confirmer cette déclaration : quand Lazare, frère de Marie et de Marthe, fut ressuscité pour rendre témoignage à Jésus-Christ, les Juifs ses compatriotes, bien loin de croire à sa parole, voulurent le mettre à mort ; et quand Jésus-Christ lui-même sortit du tombeau où ils le tenaient sous leur garde, au lieu de croire qu'il était vraiment ressuscité, ils tâchèrent de se persuader que ses disciples avaient enlevé son corps. Saint Grégoire (loc. cit.) indique le motif de cet endurcissement, en disant : Si les Juifs n'observaient pas les ordonnances de la Loi, ils observèrent beaucoup moins encore les préceptes du Rédempteur quoique ressuscité, parce que les préceptes évangéliques sont bien plus difficiles que les observances légales. Pour montrer aussi combien est fondée la sentence d'Abraham, saint Chrysostôme ajoute (Conc. 4. de Lazaro) : « Considérez que tout mort est un serviteur, tandis que toute parole de l'Écriture sainte est la parole même du Seigneur. Par conséquent, lors même qu'un mort ressusciterait et qu'un Ange descendrait du ciel, leur témoignage serait bien inférieur à celui des Saintes-Écritures, puisqu'elles ont pour auteur principal le Maître des Anges, le Juge des vivants et des morts. »
Les considérations précédentes nous apprennent à supporter patiemment les maux temporels, et à ne point rechercher passionnément les biens terrestres ; car comme le dit saint Jérôme (Apologia ad Pammachium), les misères se changent en délices à la mort, et réciproquement les délices en misères, selon que nous avons préféré suivre le riche voluptueux ou le pauvre Lazare, ce qui fait dire à saint Chrysostôme (Hom. de divite) : « Si parfois nous sommes malades, si nous sommes pauvres, si nous sommes pressés parla faim ou la soif, si nous manquons de vêtement ou d'abri, ne nous affligeons pas, réjouissons-nous plutôt, pensons aux souffrances de Lazare et comme lui recevons les peines de cette vie ; que les tourments éternels du riche nous effraient et que les vertueux exemples du pauvre nous encouragent. Supplions le Seigneur qu'il nous fasse imiter le pauvre Lazare et le bon larron ; imitons celui-ci dans la persécution et celui-là dans la détresse, car l'indigence que l'on endure avec courage pour Jésus-Christ vaut un glorieux martyre. Malgré tous les efforts, direz-vous, il est très-difficile et presque impossible de jouir ici-bas d'une paix complète ; car si ce n'est pas la pauvreté qui nous presse, c'est l'ambition ; quand nous ne sommes pas consumés par la maladie, nous sommes enflammés par la colère ; et lorsque nous ne sommes pas assiégés par des tentations extérieures, nous sommes agités par de mauvaises pensées. Assurément, ce n'est pas peu de chose que de maîtriser ses emportements, d'apaiser ses convoitises, de réprimer son orgueil, de pardonner une offense, de mener une vie vertueuse ; cependant celui qui ne le fait pas ne saurait être sauvé. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.
Si donc vous redoutez les souffrances temporelles, représentez-vous les souffrances éternelles, afin que vous puissiez plus facilement supporter les premières et par ce moyen éviter les secondes. Mais si les plaisirs de cette vie vous charment, rappelez-vous les délices de l'autre, afin que vous méritiez d'obtenir celles-ci en fuyant ceux-là. « Aimez-vous les biens, dit saint Grégoire (Hom. 40in Evang.), choisissez les meilleurs et préférez ceux du ciel ; craignez-vous les maux, appréhendez surtout ceux qui sont sans fin et par conséquent ceux de l'âme ; ainsi, pour ne point vous attacher à ce monde, considérez que dans l'autre se trouvent les choses que vous devez aimer ou craindre davantage. » Saint Augustin dit également : « Ici-bas, on trouve de la douceur dans les jouissances terrestres et de l'amertume dans les afflictions ; mais qui ne boirait volontiers le calice de la tribulation sur la terre, s'il redoutait le feu de l'enfer ? et qui ne dédaignerait les voluptés du siècle, s'il désirait ardemment les joies du paradis ? Si donc vous êtes assailli par les flots de la concupiscence, pensez aux promesses et aux menaces que Dieu a faites : pour jouir du bonheur qu'il vous promet dans le ciel, ne cherchez point de félicité sur la terre ; et pour échapper au feu dont il vous menace pour toujours, soumettez-vous à la peine qu'il vous impose maintenant. » Aussi, d'après saint Chrysostôme, Dieu a créé les biens et les maux corporels, non pas précisément afin que nous les ressentions eux-mêmes, mais afin qu'ils nous portent à craindre les maux et à aimer les biens spirituels dont ils nous offrent des images sensibles. Voulez-vous, mon cher frère, concevoir un mépris plus profond des plaisirs mondains, examinez à quoi vous ont servi ceux que vous avez éprouvés, et jugez d'après cela de quoi vous serviraient ceux que vous éprouveriez encore. De toutes ces vaines satisfactions, il ne restera rien que des chagrins et des châtiments ; c'est pourquoi il est dit de Babylone dans l'Apocalypse (XVIII, 7) : Faites-lui souffrir autant de douleurs et de tourments qu'elle s'est procuré de gloire et de délices.
« Mes frères, nous dit saint Grégoire (Hom. 40 in Evang.), en voyant la récompense de Lazare et le châtiment du riche, usez d'industrie, préparez-vous et ménagez-vous dans les pauvres des intercesseurs qui obtiennent votre pardon, et des avocats qui plaident votre cause au jour du jugement. Gardez-vous de dédaigner ceux qui paraissent abjects en ce monde, lors même qu'ils sembleraient répréhensibles sur quelques points ; car s'ils ont des plaies causées par l'infirmité de leurs mœurs, ils ont pour les guérir le remède de la pauvreté. Toutefois, si vous apercevez en eux des défauts qu'il faille vraiment reprendre, faites-leur en même temps l'aumône matérielle et l'aumône spirituelle, au pain qui doit les sustenter joignez l'exhortation qui doit les réformer ; et ainsi celui qui ne vous demandait qu'une sorte de secours, en recevra deux, l'un pour le corps et l'autre pour l'âme. Lors donc qu'un pauvre mérite correction, il faut l'avertir mais non point le mépriser ; et lors qu'on ne peut rien lui reprocher, on doit le respecter beaucoup et l'entourer d'égards. Le même saint Docteur ajoute : Quand nous voyons que nos semblables manquent des biens extérieurs, pensons aussitôt que nous manquons des biens intérieurs. En raisonnant de cette manière, nous ne serons point tentés de nous préférer à l'indigent, parce que nous reconnaîtrons sagement que plus nous sommes riches en apparence, plus nous sommes pauvres en réalité. Souvent, en effet, Dieu n'accorde point ici-bas à ses élus les biens temporels dont il comble les réprouvés, comme ils le désirent ; ainsi le médecin ne refuse rien de ce qu'ils souhaitent aux malades désespérés, mais il ne satisfait pas également tous les caprices de ceux dont il attend la guérison. » — Aussi, selon saint Ambroise, un succès qui ne se dément jamais dans les choses temporelles est un signe de réprobation. Ce qui fait dire à saint Augustin (in Soliloq.) : « Vous êtes, ô mon Dieu, la consolation éternelle uniquement réservée à ceux-là seuls qui renoncent à toute consolation temporelle pour jouir de celle que vous leur promettez. Ceux en effet qui cherchent leur satisfaction sur la terre hors de vous ne méritent pas la trouver en vous au ciel ; ceux au contraire qui consentent à souffrir ici-bas pour vous ne manqueront pas de la recevoir de vous un jour ; car il faut participer d'abord à votre Passion, afin de participer ensuite à votre bonheur. Personne donc ne peut goûter la consolation ou la joie dans la vie présente et dans la vie future successivement, mais il est nécessaire de la sacrifier en l'une pour la posséder en l'autre. »
Toutes les considérations précédentes ne sauraient être trop méditées, parce qu'elles sont très-nécessaires aux riches et aux pauvres, à ceux-ci pour les soutenir par l'espérance, et à ceux-là pour les retenir par la crainte ; car elles montaient aux riches les peines terribles qui leur sont réservées, s'ils n'exercent la vertu et spécialement la charité ; en même temps elles rappellent aux pauvres les joies consolantes qui les attendent, s'ils conservent jusqu'à la fin la patience. Mais, hélas ! combien peu s'arrêtent à ces importantes instructions ? Souvent elles n'attirent notre attention qu'autant qu'elles frappent notre oreille, et à peine les avons-nous entendues que déjà nous les avons oubliées.
Prière
Seigneur Jésus, je me tiens à la porte de votre miséricorde comme un pauvre mendiant, dénué de toutes vertus et rempli de nombreux péchés comme d'autant d'ulcères. Affamé de la justice, je désirerais me rassasier des miettes qui tombent de la table de vos riches enfants, c'est-à-dire je voudrais profiter des exemples qu'offre la vie admirable de vos plus parfaits imitateurs ; car les bonnes œuvres sont les mets exquis dont ils font leurs délices habituelles, et la patience est la pourpre qui les orne d'un vêtement précieux. Maître tout-puissant, que vos doctes ministres viennent, par leurs salutaires exhortations, guérir les plaies de mon âme, afin que, mourant au monde, je sois transporté par les Anges dans le sein de la contemplation céleste. Faites que je sois très-attentif à écouter Moïse et les Prophètes, en m'abstenant du mal et m'adonnant au bien ; et que, après avoir renoncé aux œuvres de mort spirituelle, je m'attache à l'espérance de la vie éternelle. Ainsi soit-il.
TOME 5 : Vie Publique (suite)