Conspiration des Pontifes et des Pharisiens contre Jésus
Joan. XI, 47-56
Aussitôt que la nouvelle de la résurrection de Lazare se fut répandue, les Pontifes et les Pharisiens sentirent croître leur haine et leur jalousie contre Jésus, dont ils voyaient grandir la réputation et la gloire. Inspirés par de tels sentiments, leurs actes extérieurs eurent des conséquences d'autant plus graves que les premiers étaient des personnages plus puissants et plus instruits, et que les seconds paraissaient des hommes plus pieux, plus religieux que les autres Juifs. Jusque-là ils avaient cherché secrètement l'occasion de le faire périr, mais dès lors levant le masque ils formèrent ouvertement le projet de le faire condamner. Dans ce but, ils rassemblèrent le conseil dès le lendemain, jour du Sabbat. Que faisons-nous ; dirent-ils ? Cet homme opère beaucoup de miracles (Joan. XI, 47). Si nous le laissons continuer, tous finiront par croire en lui ; et alors 1es Romains viendront détruire notre pays et notre notion (Ibid. 48). Voyant le peuple honorer le Christ comme roi, ils craignaient que, si tous les Juifs le reconnaissaient en cette qualité, les Romains ne les traitassent comme des rebelles qui violaient la défense de proclamer aucun roi sans leur autorisation. Ou bien, ils appréhendaient que si la doctrine du Christ venait à prévaloir, leur temple et leur religion ne fussent méprisés et abandonnés de leurs concitoyens, qu'eux-mêmes alors ne fussent dispersés et asservis par les étrangers. Ou bien encore, persuadés que les enseignements évangéliques étaient contraires à leurs lois traditionnelles, ils craignaient que, si tous y ajoutaient foi, il ne restât personne pour défendre leur temple et leur ville contre les invasions des ennemis.
Ainsi, les Pontifes et les Pharisiens prétendaient veiller à leur salut, et ils ne voulaient pas croire à leur Sauveur : aveuglés et pervers qu'ils étaient ! ils songeaient à perdre le Christ plutôt qu'à ne point se perdre eux-mêmes. La peur leur faisait prendre conseil ; mais ils tremblaient d'effroi là où il n'y a pas sujet de frayeur (Ps. XIII, 5). En effet, si, au lieu de mettre le Christ à mort, ils avaient voulu croire en lui, ils auraient conservé leur ville et leur nation ; mais ils ont perdu les deux à la fois, parce qu'ils n'ont pas craint de le mettre à mort ; car après la Passion et l'Ascension du Seigneur, les Romains assiégèrent et incendièrent Jérusalem dont tous les habitants furent massacrés ou emmenés captifs. C'est ainsi que pour avoir préféré les biens du temps à ceux de l'éternité, ils se virent privés des uns et des autres, et ce qu'ils auraient dû fuir est précisément ce qu'ils ne pensèrent point à éviter. Ô Juifs insensés ! À quoi vous a servi le crime épouvantable que vous avez commis ? En refusant de reconnaître le Christ pour votre Seigneur, êtes-vous donc parvenus à vous affranchir de tout maître ? Bien au contraire, forcément assujettis aux rois qui lui sont volontairement soumis, vous êtes devenus les méchants esclaves de ses bons serviteurs. C'est par leur ministère qu'il foule aux pieds votre rébellion, qu'il réduit à néant vos projets et qu'il fait retomber sur vos têtes criminelles vos propres forfaits. Ce même Seigneur, sur lequel vous avez osé porter une main déicide, vous offrait la vraie liberté des enfants de Dieu, quand il disait : Si le Fils vous délivre, vous serez véritablement affranchis (Joan VIII, 36) ; mais vous avez repoussé et renié ce Roi des rois, à son glorieux service vous avez préféré une honteuse servitude en disant à haute voix : Nous n'avons point d'autre roi que César (Joan. XIX, 15). —Combien de Chrétiens aujourd'hui, même sous l'habit religieux, ressemblent à ces Juifs aveuglés ! par attachement et par amour des biens temporels, ils négligent et abandonnent les biens éternels ; c'est pourquoi ils sont justement frustrés des uns et des autres ; et parce que, comme les Juifs ils se jettent dans les ténèbres intérieures du péché, ils seront avec eux précipités dans les ténèbres extérieures de l'enfer. Dès ici-bas rien de plus misérable qu'un religieux cupide ou vaniteux ; car il est en même temps maudit de Dieu et exécré du monde.
Alors Caïphe, qui comme grand prêtre en cette année présidait le conseil, décida ce qu'il y avait à faire ; prenant la parole à raison de l'autorité dont il était revêtu, il dit (Joan. XI, 50) : Il est de votre intérêt qu'un seul homme meure pour la nation, afin qu'elle ne périsse pas tout entière ; et le bien commun doit l'emporter sur le bien particulier. On voit ici combien la passion de l'envie contre Jésus et la crainte de la ruine de leur nation avaient troublé l'esprit des Juifs, puisque dans aucun cas il n'est permis de sacrifier un innocent et un juste ; car par ce moyen, au lieu de procurer le bien commun, on contribuerait à le compromettre davantage. Aussi, par un juste jugement de Dieu, ils ne tardèrent pas à subir comme châtiments les maux qu'ils croyaient éviter en faisant mourir le Christ ; en effet, quarante-deux ans après qu'ils l'eurent attaché à la croix, ils virent détruire leur nation et leur temple par les Romains que commandaient Titus et Vespasien. En conseillant ainsi la mort du Christ, Caïphe pensait simplement qu'elle serait utile pour le salut temporel des Juifs menacés des Romains ; mais par les termes généraux qu'il employa pour exprimer son sentiment, il prophétisa sans y penser que cette mort serait utile pour le salut spirituel non-seulement du peuple Juif, mais encore du genre humain, c'est-à-dire de tous ceux qui devaient être réunis dans la même foi au divin Rédempteur (Joan. XI, 52). « Si l'on considère seulement ce qu'il avait dans le cœur, dit saint Théophile, le grand prêtre ne parlait que d'après une mauvaise intention ; mais néanmoins le Saint-Esprit lui mit à la bouche des paroles mystérieuses qui annonçaient la rédemption universelle. » N'allons pas croire cependant que quiconque prophétise soit pour cela véritablement prophète ; car on peut produire accidentellement un acte qui convient à une condition où l'on n'est pas établi ; de même, ajoute Origène (in Joan.), que nous ne devons pas regarder comme juste ou vertueux celui qui poursuit un droit ou accomplit une bonne action par vaine gloire.
Conformément à la prédiction de Caïphe, il était expédient que le Christ mourût, et cela pour trois raisons : d'abord pour manifester la grandeur de la bonté divine, puis pour payer le prix de notre rédemption qui n'a été rien moins que le sang immaculé de l'Homme-Dieu, et ensuite pour donner l'exemple de la vie parfaite que nous devons suivre afin d'arriver à la céleste patrie. À ces raisons on peut en ajouter trois autres. En premier lieu, l'homme était sujet à la mort de quatre manières différentes : par sa nature, son péché, sa condamnation à l'enfer et sa privation du ciel. Il fallait que le Christ comme Rédempteur lui rendît les droits à la vie, sous le premier rapport, en se ressuscitant lui-même ; sous le second rapport, en versant son sang infiniment précieux ; sous le troisième, en dépouillant l'enfer de ses victimes ; sous le quatrième, en ouvrant le ciel aux élus. Deuxièmement, l'homme était perdu dans les sentiers de Terreur du vice et de la douleur ; il fallait que le Christ comme Sauveur vînt le chercher en ce monde pour le ramener par ses enseignements, ses travaux et ses souffrances dans les voies de la vérité, de la justice et de la félicité. Troisièmement, les hommes désunis entre eux étaient en même temps séparés de Dieu ; il fallait que le Christ comme Médiateur les réconciliât avec Dieu par sa mort, pour rassembler en une même société les enfants adoptifs du Père céleste.
Caïphe donc par ses paroles prophétisa toutes ces merveilles, sans pourtant être prophète, parce que, comme Balaam autrefois, il n'en avait reçu ni la vocation ni la qualité. Par là, dit saint Augustin (Tract. XLIX in Joan), nous voyons que des hommes méchants peuvent prédire des choses futures par un esprit prophétique. L'Évangéliste attribue ici cet effet extraordinaire à un sacrement divin, à la vertu spéciale du suprême sacerdoce (Joan. XI, 51). Caïphe, dit il, ne parlait point ainsi de lui-même, car il ne comprenait point, il ignorait la haute portée et la signification profonde de ce qu'il disait et annonçait ; mais, comme il était Pontife de cette année, il prophétisa, il parla par l'Esprit de Dieu non point à raison de son propre mérite mais en vertu de son office supérieur ; et l'onction pontificale dont il avait été honoré avait pu même lui conférer un certain sens prophétique. « Voyez, dit saint Chrysostôme, combien grande est la vertu du Saint-Esprit qui peut mettre des paroles prophétiques dans une bouche impie. Voyez aussi combien grande est la vertu de la dignité pontificale, qui malgré l'indignité d'un sujet lui fit publier, sans qu'il le sût, des événements mystérieux ; à cet effet la grâce céleste employa la langue d'un homme dont elle n'atteignait pas le cœur corrompu. » C'est aussi, croyons-nous, à cause de son autorité spirituelle seulement qu'un mauvais prélat ou un ministre vicieux peut être exaucé dans ses prières publiques, ou bien parce qu'il parle au nom de l'Église comme son organe officiel en disant : Prions, mes frères (Oremus). — L'Évangéliste fait remarquer en outre que Caïphe était Pontife de cette année. D'après l'institution divine, il ne devait y avoir qu'un seul grand prêtre qui conservait cette charge pendant toute sa vie ; mais dans la suite des temps, l'ambition en avait introduit plusieurs qui tour à tour remplissaient leurs fonctions pour une année seulement.
Depuis ce jour-là ils ne songèrent donc plus qu'à faire mourir le Christ (Joan. XI, 53). Auparavant déjà ils en avaient conçu la pensée et cherché l'occasion ; mais alors réunis ensemble ils formèrent la résolution et prirent le moyen d'exécuter le plus tôt possible le conseil que le grand prêtre leur avait proposé comme très-expédient. Ô détestable assemblée, composée de chefs criminels et de conseillers iniques ! Que faites-vous, Juifs misérables et insensés ? Quel est votre aveuglement et votre fureur ? Pourquoi adoptez-vous une décision et préparez-vous une accusation contre Notre-Seigneur Jésus-Christ ? N'est-il pas lui même au milieu de vous, sans que vous le sachiez ? ne connaît-il pas vos délibérations et même ne découvrent-il pas vos intentions, lui qui scrute les cœurs et les consciences ? Vos infâmes projets seront cependant accomplis, car Dieu son Père l'a livré entre vos mains. Parce qu'en ce sabbat, où les Juifs tinrent leur conseil, ils décrétèrent la mort du Sauveur, chaque année à partir de ce jour l'Église en rappelle la mémoire dans les offices du dimanche et de la semaine qu'on appelle de la Passion. Elle commence dès lors un deuil public pour compatir aux souffrances de son céleste Epoux, et en signe de tristesse elle supprime le Gloria Patri à l'introït de la messe et à la fin de chaque répons ; puis elle fait chanter des hymnes où elle célèbre le mystère de la croix.
Le dessein homicide que les Pontifes et les Pharisiens avaient arrêté dans leur conseil contre le Christ fut bientôt divulgué. Le Seigneur voulut donner à leur fureur le temps de se calmer ; et parce que son heure n'était pas encore venue de s'abandonner entre leurs mains, il cessa de se montrer en public parmi les Juifs ; il se retira donc dans une contrée voisine du désert à une ville nommée Ephrem et il y demeura avec ses disciples jusqu'aux approches de sa Passion qui n'était éloignée que de quelques jours (Joan. XI, 54). Ainsi, dit saint Chrysostôme (Hom. XL in Joan.), tandis que tous les autres se préparaient avec allégresse à la solennité pascale, les disciples se cachaient comme des hommes menacés d'un grave danger ; et néanmoins ils persévéraient dans la compagnie de leur divin Maître, comme lui-même l'attesta en disant : Vous êtes restés avec moi dans les tentations qui m'ont assailli (Luc. XXII, 28). Si le Seigneur fuit devant ses plus iniques serviteurs, ce n'est point assurément par défaut de puissance, mais afin de nous donner une leçon de prudence. En effet, selon saint Augustin (Tract. XL in Joan.), il aurait pu, s'il, avait voulu, paraître ouvertement au milieu des Juifs sans courir aucun danger de leur part ; mais par son exemple, il préféra montrer à tous les Chrétiens qu'il est permis de se soustraire aux recherches de ses persécuteurs, si par sa présence on risquait d'enflammer leur colère et de les rendre plus acharnés. D'après Origène (Tract. XXXI in Joan.), on ne doit jamais renier Jésus au péril même de sa vie, et on doit subir la mort plutôt que de trahir la vérité ; mais aussi personne ne doit donner volontairement occasion à une si forte épreuve ou tentation, et cela pour deux raisons : premièrement, parce que ce serait une grave présomption de s'exposer à un danger où l'on pourrait succomber, faute de connaître sa propre faiblesse ; secondement, parce qu'en se livrant soi-même à ses persécuteurs on leur fournirait l'occasion de devenir plus impies et plus coupables, en sorte qu'on se rendrait responsable des crimes qu'ils commettraient et passibles des châtiments qu'ils encourraient.
Or la Pâque des Juifs était proche (Joan. XI, 55) ; l'Évangéliste ajoute cette circonstance, pour marquer que Jésus séjourna peu de temps à Ephrem, puisqu'avant cette fête il vint pour la dernière fois à Jérusalem. De ce pays où il était, beaucoup allèrent à Jérusalem avant la Pâque, pour se purifier et se disposer par des prières et des sacrifices à manger convenablement l'agneau pascal, suivant les prescriptions mosaïques. Car les Juifs qui avaient contracté quelques souillures légales, dit saint Théophile, ne célébraient point la Pâque, sans s'y être préparés par des jeûnes, des purifications corporelles, des offrandes déterminées et par la rasure de la tête. D'après cet exemple, que les Chrétiens ne s'approchent point de la Table sainte avant de s'y être préparés par des jeûnes et de bonnes œuvres, spécialement par la prière et la confession. En effet, si tant de dispositions extérieures étaient requises pour manger l'agneau figuratif, quelles dispositions intérieures ne sont point nécessaires pour recevoir dignement le véritable Agneau de Dieu, le corps immaculé du Christ ?
Cependant les Juifs oublieux de leur propre sanctification tramaient la perte du Sauveur, et dans le lieu même destiné à la prière ils cherchaient à verser le sang innocent de ce divin Agneau. Ils venaient pour se purifier extérieurement, dit saint Chrysostôme (Hom. LXIV in Joan.), et ils voulaient se souiller intérieurement par l'homicide et la cruauté ; car ils dressaient des embûches qui devaient convertir un temps de fête en des jours de meurtre et de malheur. Inquiets de ne pas voir Celui qui était l'objet de leurs perquisitions sataniques, ils se demandaient les uns aux autres réunis dans le temple : Que pensez-vous de ce qu'il n'est point venu à la fête ? car ils étaient étonnés qu'à l'occasion d'un si grand concours il ne se fût pas présenté pour prêcher sa doctrine ; ils parlaient de la sorte, non point par le désir de lui rendre hommage, mais par la crainte de voir échouer leur infernal complot (Joan. XI, 56). Comme pour répondre à leur question l'Evangéliste ajoute : Les Pontifes et les Pharisiens avaient donné ordre que, si quelqu'un savait où était Jésus, il le découvrît afin qu'ils le fissent prendre. Voilà précisément la raison pour laquelle il s'était dérobé aux regards de ses ennemis ingrats et obstinés, en attendant l'époque déterminée pour sa Passion. Quant à nous, dit saint Augustin, sachant que le Christ est assis à la droite de Dieu son Père, ne craignons pas de le manifester aux malheureux Juifs, afin qu'ils puissent ainsi le saisir par la foi. — Remarquons ici que quand des Chrétiens célèbrent saintement une fête religieuse, Notre-Seigneur ne manque jamais d'y prendre part, selon qu'il l'a déclaré en disant : Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom ; je suis au milieu d'eux (Matth. XVIII, 20). C'est pourquoi, quand nous nous trouvons assemblés dans la maison de Dieu, cherchons Jésus en nous consolant mutuellement, en le priant d'assister à notre fête et de nous sanctifier par sa divine présence. Si au contraire nous ne passons pas, comme il convient, les jours consacrés par la religion, le Seigneur se tiendra éloigné de nous, comme il s'éloignait autrefois des Juifs en disant par la bouche d'Isaïe (I, 13) : Vos solennités me sont insupportables.
Considérez donc ces misérables conspirateurs qui se concertent publiquement pour satisfaire leur haine et leur envie contre le Christ, tandis qu'il se retire secrètement avec ses disciples comme le feraient des hommes sans ressource et sans force. Que pensez-vous que Madeleine ait dit de cette fuite ? Mais aussi quelles étaient les cruelles inquiétudes de la Mère de Jésus, en voyant s'éloigner d'elle ce cher Fils que les Juifs, disait-on, avaient résolu de mettre à mort ? Représentez-vous Notre-Dame restant avec ses sœurs dans la compagnie de Madeleine, après que Notre-Seigneur les eut consolées par la promesse de son prompt retour. Considérez également la douceur et la bonté du divin Maître qui, pouvant par un seul acte de sa volonté exterminer ses adversaires, se soustrait à leurs poursuites, sans proférer une seule parole pour se défendre et se justifier. À son exemple apprenez à chasser de votre cœur tout sentiment de colère ou d'aigreur, pour y substituer la mansuétude et l'humilité ; c'est par ce moyen que vous acquerrez la véritable paix de l'âme et du corps.
Prière
Seigneur Jésus, Ange du grand conseil, vous qui avez laissé les méchants tenir eux-mêmes conseil contre vous, et qui, au lieu de résister par votre toute puissance, avez préféré céder avec patience, ne m'abandonnez pas à quelque jugement erroné ou à quelque funeste résolution de la part, soit de mon libre arbitre, soit d'une volonté étrangère ; ne m'abandonnez pas non plus aux vexations ou aux tentations des démons. Mais au contraire disposez de moi avec clémence tant extérieurement qu'intérieurement pour diriger mes pas dans la voie du salut éternel. Bon Maître, réduisez à néant toutes les attaques que me livrent le diable et le monde ; faites qu'échappé sain et sauf à tout péril, je vous rende tout joyeux d'humbles actions de grâces. Ainsi soit-il.
Guérison de dix Lépreux
Luc. XVII, 11-19
Bientôt allaient s'accomplir les jours de l'enlèvement du Seigneur Jésus (Luc. IX, 51), c'est-à-dire le temps approchait où une mort douloureuse devait l'arracher de ce monde pour le ramener à son Père céleste ; car il fallait que le Christ souffrit afin d'entrer ainsi dans sa gloire (Luc. XXIV, 26). Alors loin de fuir le lieu qui devait être le théâtre de sa Passion, il affermit son visage, dit l'Évangéliste, en d'autres termes il fortifia sa volonté pour aller à Jérusalem ; car le véritable Agneau devait être immolé au même lieu dans lequel on avait coutume d'offrir l'agneau figuratif. C'était aussi le temps, où, d'après le précepte de la Loi, se faisait le choix de l'agneau pascal ; dès le dixième jour du premier mois, il était séparé du troupeau et conduit dans la maison où on le conservait vivant jusqu'à ce qu'on l'immolât au soir du quatorzième jour. Afin que la réalité fût en rapport avec la figure, ce fut également le dixième jour, correspondant à notre dimanche des Rameaux, que Jésus-Christ vint à Jérusalem, où il demeura jusqu'au moment de son sacrifice sanglant. Il a prouvé de la sorte que comme Dieu, il prévoyait avec certitude le temps de sa Passion, et que, comme homme, il marchait non point par contrainte mais de plein gré vers le lieu de son supplice. Déjà comme nous l'avons vu, il avait plusieurs fois exhorté ses disciples présents et futurs à le suivre jusqu'au sacrifice de la vie dans la voie de l'abnégation ; maintenant il les précède comme leur chef et leur maître, en montrant par sa conduite ce qu'il avait déclaré de sa propre bouche : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même ; qu'il porte sa croix et qu'il me suive (Luc. IX, 23).
Ainsi, le Seigneur, que nous avons vu fuir à différentes reprises pour nous donner des exemples de discrétion, commence à revenir aux approches de sa Passion. Précédemment, il avait montré de la prudence, quand il s'était caché afin de nous apprendre que, selon les temps et les lieux, il est permis ou même nécessaire de se soustraire à la rage des persécuteurs. Maintenant, il montre de la force, quand il marche au devant de ses ennemis pour se livrer de lui-même entre leurs mains et s'exposer à tous les tourments qu'ils lui réservent. Autrefois, il avait agi selon la tempérance, en déclinant les honneurs de la royauté que voulaient lui décerner les foules attachées à ses pas. Mais bientôt, il agira selon la justice, en acceptant les honneurs du triomphe que va lui décerner le peuple accouru pour le recevoir avec des rameaux et des palmes ; toutefois, comme pour témoigner de ses modestes sentiments parmi d'éclatantes manifestations, il se contentera d'une humble monture telle qu'un ânon. Voilà comment le Seigneur des vertus a pratiqué pour notre salutaire instruction les quatre vertus appelées cardinales ou principales, parce qu'elles sont la base et la source de toutes les autres vertus morales. On ne peut donc l'accuser d'inconstance ou de versatilité dans sa conduite, non plus que quiconque s'exercerait à des vertus différentes, selon les diverses circonstances où il se trouverait placé.
En se rendant, à Jérusalem pour la solennité pascale, Jésus traversa la Samarie occupée par les Gentils et la Galilée habitée par les Juifs, comme pour faire entendre qu'il allait appliquer les fruits de sa Passion aux uns et aux autres (Luc. XVII, 11). Après sa mort, en effet, ces deux peuples jusqu'alors ennemis irréconciliables devaient être réunis par les liens d'une même foi en sou nom ; et parce qu'il venait pour les sauver également, il passait au milieu de leurs terres comme médiateur destiné à en pacifier les possesseurs. Il était près d'entrer dans un village, situé sur les confins des deux provinces susdites, quand vinrent à sa rencontre dix lépreux, attirés par la réputation de ses œuvres merveilleuses (ibid. 12). Ils se présentaient en dehors du village, parce que, suivant les prescriptions judaïques, ils ne pouvaient pénétrer dans les bourgs et les villes, ni même demeurer avec les autres personnes. Réunis ensemble par l'identité de leur maladie, ils attendaient sur le chemin le passage du Sauveur dont ils souhaitaient voir l'arrivée. Néanmoins ils se tenaient de loin, tant par respect pour le Seigneur que par crainte de la Loi qui leur défendait de communiquer avec les hommes de peur de les souiller. La Loi mosaïque, en effet, déclarait immonde la lèpre extérieure du corps, tandis que la loi évangélique ne regarde comme impure que la lèpre intérieure de l'âme. D'après saint Théophile, ces infortunés restaient à l'écart, comme honteux de leur infirmité ; car ils appréhendaient d'exciter par leur présence le dégoût de Jésus ainsi que des autres. Ils étaient donc séparés de lui par la distance, mais ils en devinrent proches par la prière ; car le Seigneur est auprès de ceux qui l'invoquent en vérité, dit le Prophète (Ps, CXLIV, 18).
Dès qu'ils aperçurent le Christ, ils élevèrent la voix, avec une grande affection pour sa personne et avec un vif désir de leur délivrance ; ils crièrent en disant : Jésus, Maître, ayez pitié de nous ; par votre seule volonté, et d'une seule parole vous pouvez nous guérir, si vous le voulez (Luc. XVII, 13). En effet, puisqu'il est Jésus ou Sauveur, il le veut ; puisqu'il est Maître ou Seigneur, il le peut ; et puisqu'ils implorent sa pitié, sa miséricorde, ils se déclarent misérables et indigents. Conséquemment leur demande fut convenable sous tous les rapports : du côté des solliciteurs, parce qu'ils avaient besoin de compassion ; et du côté de Celui à qui elle s'adressait, car il avait la puissance et la volonté de les exaucer. Selon la remarque de Tite, ils invoquent le nom de Jésus, aussi ils obtiennent l'objet de leur demande ; car ce nom qui signifie Sauveur ne peut être vainement prononcé — Aussitôt qu'il les aperçut de ses yeux compatissants, le divin Médecin leur dit : Allez vous montrer aux prêtres (Ibid. 14). Car la Loi de Moïse ordonnait à tous les lépreux qui étaient délivrés de leur maladie de se présenter à ses ministres, afin que ceux-ci pussent vérifier la guérison, comme aussi afin d'offrir le sacrifice prescrit à cette occasion. Lorsqu'ils se furent mis en route, ils se trouvèrent guéris avant même de parvenir jusqu'aux prêtres ; ce qui arriva de la sorte pour plusieurs raisons. En effet, s'ils n'avaient pas été délivrés avant de se présenter aux prêtres, ceux-ci, qui étaient pleins d'orgueil, les auraient repoussés avec mépris. Ensuite, le Seigneur voulut ainsi récompenser la foi et l'obéissance que les infirmes témoignaient à l'égard de sa simple parole ; il voulut prouver en même temps que cette guérison n'était point produite par la vertu de la Loi ou l'autorité de ses ministres, mais uniquement par la miséricorde et la puissance de Dieu.
L'un d'eux, dès qu'il se vit guéri, retourna en louant Dieu à haute voix avec une grande ferveur (Luc. XVII, 15), Transporté d'une vive reconnaissance, il vint se prosterner aux pieds de Jésus pour lui rendre grâces du bienfait dont il lui était redevable ; car la joie qu'il éprouvait de sa délivrance lui inspirait la confiance d'approcher de son bienfaiteur. Cet homme était cependant Samaritain et par conséquent Gentil (Ibid. 16). Les autres qui avaient reçu la même faveur n'en témoignèrent aucune gratitude, mais continuant leur chemin, ils allèrent se présenter aux prêtres. Ceux-ci, détracteurs jaloux des enseignements et des miracles du Christ, persuadèrent aux lépreux que leur guérison provenait de leur fidélité à observer la Loi, et ils les dissuadèrent ainsi de retourner vers Celui qui, sur leur humble prière, les avait seul rétablis en parfaite santé. Tous les dix n'ont-ils pas été guéris, demanda Jésus ? ou sont donc les neuf autres (Ibid- 17) ? Par cette question il marque la peine que lui cause l'ingratitude ; car de même que les ingrats oublient ou méconnaissent Dieu, comme s'ils ignoraient ou dédaignaient ses bienfaits, de son côté il les regarde et les traite comme des inconnus et des réprouvés. Ce n'est pas sans raison, remarque le Vénérable Bède, que le Sauveur demande où sont les neuf autres comme s'il ne les connaissait pas ; car pour Dieu, connaître, c'est aimer et sauver, tandis que ne pas connaître, c'est rejeter et condamner. Il faut donc s'affliger davantage d'avoir fait quelque ingrat que d'avoir fait quelque bien sans profit.
C'est pourquoi l'Evangéliste ajoute à la honte des neuf lépreux juifs, ou plutôt le Seigneur lui-même ajouta par manière de réflexion douloureuse (Ibid, 18). Il ne s'est trouvé que cet étranger qui soit revenu pour rendre gloire à Dieu. Le retour de ce Samaritain figurait d'avance la conversion des Gentils qui ont embrassé la foi chrétienne ; l'ingratitude des neuf Israélites présageait la perfidie des Juifs qui n'ont point abandonné leur fatale incrédulité. Cependant tous ces lépreux, comme tous les autres malades délivrés de leurs infirmités corporelles par le Sauveur, l'avaient été également de leurs infirmités spirituelles ; mais après avoir reçu la justification intérieure, neuf d'entre eux perdirent cette grâce divine en montrant une funeste ingratitude, et de bons qu'ils étaient ils devinrent mauvais. Aussi, Jésus fit ressortir la grandeur de leur faute, tandis qu'il se plut à louer la reconnaissance de l'étranger, et parce que ce dernier avait humblement reconnu devant Dieu son état d'infirmité, il lui adressa ces consolantes paroles (ibid. 19) : Lève-toi en sortant du péché où tu as croupi jusqu'à ce jour, et va en progressant de vertu en vertu dans la voie où tu as commencé à revenir ; car ta foi par laquelle tu as soumis à Dieu ton entendement, t'a sauvé, elle t'a rendu en même temps la santé du corps et de l'âme. La foi est en effet le commencement de notre justification et nous donne l'espérance de la vie éternelle. D'après le Vénérable Bède, si la foi sauva celui qui s'empressa de remercier le Sauveur, L'infidélité ou l'incrédulité perdit au contraire ceux qui négligèrent de rendre gloire au Seigneur pour ses bienfaits.
Considérée dans un sens mystique, la lèpre qui est une corruption de la chair figure le péché qui est une corruption de l'âme. En effet, 1° comme la lèpre affaiblit la voix, le péché pareillement affaiblit la prière de ceux qui le commettent ; aussi il est dit que Dieu n'entend point les pécheurs (Joan. XI, 31), car il n'exauce point leurs vœux quelque multipliés qu'ils soient. 2° Le corps du lépreux est couvert de petits ulcères durs et arrondis ; de même le cœur du pécheur est rempli de cuisants remords, causés par les diverses espèces de fautes qui rendent l'homme rebelle aux commandements de Dieu mais docile aux suggestions de Satan. 3° L'haleine des lépreux est gâtée de sorte que souvent elle infecte ceux qui les approchent ; ainsi la conversation ou la compagnie des pécheurs est pernicieuse, de façon que souvent elle scandalise ceux qui les fréquentent. 4° Plus on s'efforce de comprimer et de cacher la lèpre, plus ensuite elle devient purulente et hideuse ; il en est de même pour le péché, à proportion qu'on tâche de le déguiser au dehors il se fortifie au dedans, et il paraîtra enfin horrible et détestable. — Les dix lépreux qui accoururent au-devant du Sauveur représentent tous les pécheurs pénitents ; car le nombre dix est employé pour désigner la totalité des personnes de même condition, parce que tous les nombres qui le suivent jusqu'à cent sont la répétition de lui-même ou de ses parties aliquotes. Ces dix lépreux représentent aussi ceux qui violent les dix commandements de Dieu, en se souillant de nombreuses fautes pareilles aux différentes taches ou plaies de la lèpre. Mais comme la corruption de l'esprit est plus dangereuse que celle du corps, on doit redouter beaucoup plus le péché, qui est la lèpre de l'âme, que celle de la chair.
Le pécheur qui veut être purifié doit employer les mêmes moyens qui méritèrent aux dix lépreux d'être guéris. 1° Il doit se présenter à Jésus avec une foi vive ; car ce bon Maître, qui, à cause de nous, a été réputé sur la croix comme un lépreux, ne dédaigne pas de regarder nos plaies spirituelles. 2° Il faut qu'il se tienne debout, stare, c'est-à-dire qu'il s'élève au-dessus de ses habitudes vicieuses et qu'il sorte de l'état de péché ou il croupit. 3° Il faut qu'il demeure à l'écart, à longe, en considérant avec humilité qu'il est indigne d'approcher du Seigneur. 4° Alors que, du fond de sa misère, il élève la voix avec une sincère contrition pour accuser ses propres iniquités sans aucun ménagement. 5° Enfin qu'il implore la miséricorde divine en s'écriant : Seigneur Jésus, ayez pitié de moi. Mais avant de guérir les dix lépreux, Jésus leur dit aussitôt qu'il les aperçut : Allez vous montrer aux prêtres. Par cette recommandation, il voulait signifier l'obligation qu'il imposait désormais à tous les pécheurs de découvrir la lèpre intérieure de leur âme aux futurs ministres de son Église ; c'est comme s'il disait aux pénitents : Allez de la contrition à la confession. Les lépreux se disposaient à obéir, lorsque, sur la route, ils furent délivrés de leur maladie. De même vous pouvez être purifiés de vos souillures par la vertu de la contrition, avant même d'être absous extérieurement par la sentence des prêtres ; néanmoins, afin qu'ils puissent juger de votre état, vous devez encore leur déclarer vos fautes ; le mépris ou la négligence à cet égard vous exposerait à languir dans votre mal et à le rendre incurable. Aussi les lépreux, après leur guérison, se présentèrent aux prêtres, conformément à l'ordre qu'ils avaient reçu de Jésus-Christ.
Ce lépreux qui revient seul remercier le Sauveur figure l'Eglise universelle, composée de tous les fidèles réunis en son sein qui rendent à Dieu de continuelles actions de grâces pour ses innombrables bienfaits. Les neuf autres lépreux représentent tous ceux qui restent hors de cette unité catholique, ou bien les pécheurs qui, après s'être réconciliés avec Dieu, se montrent rebelles en ne gardant pas les dix commandements dont ils omettent quelque point important. Beaucoup en effet sont justifiés dans la confession, mais peu se montrent ensuite fidèles au Seigneur ; car la plupart, au lieu d'exalter les miséricordes divines à leur égard, retournent bientôt à leurs coupables habitudes, semblables à cet animal qui reprend presque aussitôt ce qu'il a vomi (Prov. XXVI, 11). Ainsi des dix lépreux qui avaient été guéris, un seul revint rendre gloire à Dieu. Or rendre gloire à Dieu, c'est, après avoir été purifié de toute souillure spirituelle, persévérer dans les bonnes œuvres, à l'exemple de ce Samaritain reconnaissant dont le nom signifie justement gardien ; car ceux qui sont reconnaissants envers Dieu se gardent de la récidive dans le péché. Aussi Jésus-Christ loue ce Samaritain qu'il appelle un étranger, et nous devons également nous considérer tous comme des étrangers en ce monde, puisque nous n'avons point ici-bas de demeure permanente et que nous cherchons celle où nous devons habiter un jour (Hebr. XIII, 14). Par l'exemple contraire des neuf lépreux juifs, nous voyons que ceux qui témoignent envers la Providence divine plus de gratitude et de fidélité ne sont pas toujours ceux qui ont reçu davantage ; ainsi les hommes lettrés, riches ou puissants sont souvent plus ingrats et plus infidèles que les ignorants, les petits et les simples, qui cependant ont été beaucoup moins favorisés ; ils semblant dire, sinon de bouche, du moins par leur conduite : Nos lèvres sont à nous, ainsi que nos richesses, et qui donc est notre maître (Ps. XI, 5) ?
De ces dix hommes, le seul donc qui représente l'Église catholique vint se jeter aux pieds de Jésus, la face contre terre pour lui rendre grâces. À son imitation, nous membres de l'Eglise catholique, nous prions prosternés quelquefois : de cette manière nous attestons la faiblesse de notre corps qui a été tiré de la poussière, et l'infirmité de notre âme qui peut faillir d'elle-même mais qui ne peut se relever sans un secours divin ; en outre nous témoignons ainsi de la honte pour nos misères, tellement nombreuses que nous n'osons lever les yeux au ciel ; mais en même temps nous montrons de la prudence, car de la sorte nous remarquons que si nous tombons, c'est parce que nous sommes penchés vers les choses terrestres. D'autres fois nous prions en fléchissant les genoux, comme faisait le roi Salomon ; nous tenons alors la tête droite et le visage élevé, comme pour détacher de ce bas monde tous nos désirs afin de les porter vers la patrie céleste, et chacun de nous soupirant avec le Bien aimé semble lui répéter avec l'épouse des Cantiques (1, 3) : Attirez-moi après vous. Souvent aussi nous prions debout, marquant par là que nous espérons les biens surnaturels ; pleins de cette confiance, nous semblons redire avec l'Apôtre des nations : La raison de notre vie est dans les cieux d'où nous attendons le Sauveur (Phil. III, 20), ou bien avec le Prophète royal ; Nous irons dans la maison du Seigneur (Ps. CXXI, 1). Ainsi par la première de ces attitudes précédentes nous exprimons notre basse condition, par la seconde notre désir et parla troisième notre espérance. —Par sa prostration aux pieds du Seigneur le lépreux étranger nous a donné un exemple d'humilité et de pénitence à imiter. En effet, selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. XVII Luc), celui qui a honte de ses fautes, ne tarde pas à tomber sur la face pour demander pardon ; car l'homme confus est déjà comme renversé. Or lorsque quelqu'un se renverse ainsi par devant, il voit ou il aboutit, mais s'il se précipite par derrière, il n'aperçoit pas le terme de sa chute. Aussi en diverses occasions que rapporte l'Écriture, les bons tombent sur leur face, parce qu'ils s'humilient en ce monde visible afin de se relever en un monde invisible ; les méchants au contraire tombent en arrière, parce qu'ils se jettent dans l'inconnu sans prévoir ce qui les attend.
De tout ce que nous avons vu dans ce chapitre, concluons que la reconnaissance est une vertu spécialement agréable à Dieu, tandis que l'ingratitude est un vice souverainement détestable à ses yeux, Deo gratias, grâces à Dieu ! voilà, comme le remarque saint Augustin (in Soliloq.), ce que nous pouvons penser, dire ou écrire de mieux ; rien de plus facile et cependant rien de plus avantageux pour nous. Je sais, ajoute le même saint Docteur, combien l'ingratitude vous déplaît, ô mon Dieu ! elle est l'origine de tous les maux spirituels ; c'est un vent brûlant qui dessèche la racine de tout bien et tarit la source de la miséricorde divine envers les hommes ; elle fait revivre les péchés qui avaient été pardonnes, et empêche d'obtenir des secours nouveaux. N'est-il pas juste, ajoute saint Bernard (Serm. 51 in Cant.), de rendre grâces à Dieu continuellement, puisqu'il ne cesse jamais de nous combler de biens ? Montrez-vous toujours empressé à le remercier de chaque don qu'il daigne vous octroyer ; observez avec attention toutes faveurs qu'il vous accorde, afin de n'en recevoir aucune, petite ou grande, extraordinaire ou commune, sans lui en témoigner votre gratitude, comme il le mérite. Si Notre-Seigneur, après avoir rassasié cinq mille hommes avec cinq pains, ordonna d'en recueillir les restes de peur qu'ils ne fussent perdus, c'était afin de nous apprendre à ne point oublier les moindres bienfaits ; car le bien qui est fait à un ingrat n'est-il pas comme perdu, puisqu'il demeure sans fruit ? L'ingratitude en effet nuit beaucoup à l'âme, parce qu'elle anéantit ses mérites, détruit ses vertus, la dépouille de ses grâces et la prive d'autres faveurs plus considérables.
Mais quelle doit être notre reconnaissance ? Le même saint Bernard nous déclare qu'elle doit consister non point en de vaines formules mais en des œuvres vertueuses ; car le Seigneur réclame non pas simplement des paroles mais des actions de grâces. Témoignons donc à Dieu, dit saint Chrysostôme (Hom. II in Epist. ad Rom.), notre gratitude perpétuelle non-seulement de bouche mais encore et surtout par notre conduite ; remercions-le pour les biens qu'il nous prodigue et aussi pour ceux qu'il distribue aux autres hommes, de cette manière nous bannirons toute jalousie de notre cœur, et nous y entretiendrons la charité fraternelle ; car comment pourrions-nous porter envie à nos frères pour des faveurs que nous remercions le Seigneur de leur avoir accordées ? Demande-t-il donc trop de nous Celui qui, pour tous les dons de sa libérale munificence, exige simplement que nous lui soyons reconnaissants ? L'ingratitude, ordinairement fille de l'arrogance, provient souvent de ce qu'on s'estime digne de bienfaits. L'homme vraiment humble, au contraire, loue et glorifie Dieu non-seulement pour les secours qu'il en reçoit, mais même pour les châtiments qui lui sont infligés ; car quelques souffrances qu'il endure, il croit toujours qu'il en mérite de plus grandes. Ainsi parle saint Chrysostôme. Saint Jérôme ajoute : Voulez-vous savoir pourquoi vous n'aimez pas Dieu ? C'est que vous n'appréciez pas ses bienfaits ; plus vous vous appliquerez à reconnaître son immense honte, plus vous sentirez votre cœur embrasé d'amour pour lui.
Prière
Seigneur Jésus, plein de confiance eu votre infinie bonté, je m'adresse à vous, charitable Médecin, comme un lépreux défiguré par diverses sortes de péchés, j'ai recours à vous. Source de miséricorde, comme un homme souillé par les taches nombreuses des vices ; je vous en supplie humblement, daignez me guérir de mon infirmité, me délivrer de la corruption et me conduire vers le port du salut éternel. Faites que je n'oublie jamais vos bienfaits et que je vous en rende toujours grâces ; mais parce qu'un simple mortel, cendre et poussière comme je suis, est incapable par lui-même de vous témoigner sa juste reconnaissance, même pour un seul bienfait sur mille, que la bienheureuse Vierge Marie, que tous les citoyens célestes, et que toutes les créatures, me servent de supplément, vous remercient et vous bénissent éternellement pour moi. Ainsi soit il.