Jésus guérit un lépreux avant d'entrer à Jéricho
Luc. XVIII, 35-43.
Le Seigneur Jésus approchait de Jéricho, ville située à deux lieues du Jourdain, entre la Galilée d'où il était parti et Jérusalem, où il se rendait, à sept lieues de là vers l'Orient. Jéricho, cité autrefois florissante, est maintenant détruite ; dans le voisinage est une fontaine dont les eaux, jadis amères et stériles, devinrent douces et fécondantes à la prière du prophète Elisée ; elles prennent leur source au pied de la montagne dite de la Quarantaine, et après avoir parcouru un espace de deux milles, elles viennent arroser Jéricho. C'est donc vers cet endroit que le Sauveur dirigeait ses pas, afin d'y guérir plusieurs infirmes, comme le fait remarquer saint Jérôme. Alors un aveugle était assis près du chemin où il mendiait. Entendant passer la foule du peuple, il demanda ce que cela signifiait, et on lui dit que Jésus de Nazareth arrivait. Aussitôt il se mit à crier plus de cœur que de bouche : Jésus fils de David, ayez pitié de moi (Luc. XVIII, 35-38). Par ce cri suppliant il confessait les deux natures réunies en la personne du Christ : d'abord la nature humaine, en disant : Jésus, fils de David, car c'est de ce saint roi que le Christ descendait selon la chair ; puis la nature divine, en a joutant : Ayez pitié de moi, car c'est le propre de Dieu de compatir aux misères de la créature que lui-même a façonnée de ses mains : Ses miséricordes s'étendent sur toutes ses œuvres (Psal. CXLIV, 9). Suivant saint Cyrille, cet aveugle élevé dans le judaïsme n'ignorait pas que le Messie devait naître temporellement de la famille de David ; voilà pourquoi il l'invoque comme Dieu et homme tout ensemble.
La foule avide d'entendre les instructions du Seigneur s'efforçait de faire taire le pauvre aveugle ; mais il criait encore plus fort de crainte que sa voix ne fut étouffée par le bruit (Luc. XVIII, 39). Touché de compassion pour cet infortuné qui ne pouvait le suivre, Jésus s'arrêta ; et de peur que le peuple ne l'empêchât d'approcher, il ordonna de le lui amener, afin d'avoir l'occasion de le guérir. Ainsi la voix de la prière, dit saint Cyrille, a la vertu d'arrêter le Christ, car il regarde avec bonté ceux qui l'implorent avec confiance ; aussi il fait venir en sa présence l'infirme dont il veut récompenser la foi. Voilà le bel exemple que devraient imiter tous les grands et les puissants de ce monde ; ils devraient de la sorte attirer et accueillir les indigents et les malheureux, écouter leurs plaintes et exaucer leurs justes réclamations. — Lorsque l'aveugle fut à sa proximité, Jésus lui demanda ce qu'il désirait (Luc. XVIII, 40). Il ne l'ignorait point sans doute ; mais, selon saint Cyrille, il avait dessein de faire connaître à tous les assistants que ce mendiant espérait obtenir de lui non point un secours d'argent mais un effet merveilleux de la puissance divine. De plus, suivant saint Ambroise (in cap. XVIII Luc), le Sauveur, par cette question, voulait approuver publiquement la confession de foi que cet homme venait de faire, afin de nous apprendre que nul ne peut être sauvé sans professer une pareille croyance. Il voulait encore exciter l'aveugle à solliciter plus instamment la guérison que lui-même était disposé à lui accorder par son infinie miséricorde, moyennant une prière persévérante ; car Dieu n'opère point ordinairement de guérison miraculeuse pour ceux qui n'en ont point un désir ardent. De même, s'il veut bien sauver tous les hommes, c'est à condition qu'ils reviendront à lui, comme le fait remarquer saint Ambroise ; et s'il ne les sauve pas tous, c'est que tous n'y consentent pas car le salut ne serait point un bienfait pour celui qui n'en voudrait point. Aussi, d'après la célèbre maxime de saint Augustin (Serm. XV de Verbis Apost.), Dieu, qui vous a créé sans vous, ne vous justifiera point sans vous, sans votre coopération.
Admirez ici la clémence du Seigneur qui ne dédaigne pas de suspendre sa marche en faveur d'un pauvre aveugle, de l'appeler auprès de lui pour lui demander avec douceur ce qu'il désire. Seigneur, que je voie, répondit celui-ci, avouant ainsi sa misère dont il sollicitait la délivrance (Luc. XVIII, 41). Le céleste Médecin connaissait d'avance son intention, il attendait néanmoins cette déclaration, afin de montrer que, si nous voulons être guéris de nos infirmités spirituelles, nous devons les découvrir avec sincérité. Alors, avec cette parole souveraine qui tira l'univers du néant, Jésus lui dit : Vois. Parole courte mais efficace, car le Seigneur opère suivant la foi de ceux qui l'invoquent ; voilà pourquoi il ajoute aussitôt : Ta foi t'a sauvé (Ibid. 42). Cette vertu peut en effet procurer le salut ou la santé non-seulement du corps mais aussi de l'âme, soit pour le temps, soit pour l'éternité ; c'est ce que prouva l'événement suivant. Car au même instant que Jésus l'ordonna, l'aveugle vit et il le suivait en publiant les grandeurs de Dieu (Ibid. 43). Non content de pouvoir contempler Celui qui est la lumière du monde, il s'empressait de marcher sur ses traces afin de ne point s'égarer dans les ténèbres ; c'était un signe non équivoque de l'illumination parfaite, produite dans son âme et dans son corps. D'où il suit, selon saint Cyrille, que cet aveugle fut affranchi d'une double cécité extérieure et intérieure ; car s'il n'avait pas été vraiment éclairé sous ces deux rapports, il n'aurait pas glorifié Dieu comme son suprême libérateur. D'après saint Théophile, cet homme, pour témoigner sa reconnaissance à Jésus auquel il devait sa guérison, ne manqua pas de l'accompagner, au lieu de le quitter. Il ne fut pas seul éclairé ; car à son occasion les spectateurs le furent surnaturellement, de manière à reconnaître une vertu divine dans le Christ. C'est pourquoi l'Évangéliste ajoute : Et tout le peuple, témoin du prodige, en loua Dieu le remerciant du bienfait qu'il venait d'accorder au prochain. Dans toutes ses œuvres, en effet, Dieu se réserve la gloire, comme il l'a déclaré en disant : Je ne céderais pas ma gloire à un autre (Is. XLVIII, 11) ; mais il laisse à ses créatures tous les avantages qui en résultent. Dans le cas présent quatre motifs devaient porter la foule à louer le Seigneur, comme la Glose le remarque ; l'aveugle avait miraculeusement recouvré l'usage de la vue, et en lui ouvrant les yeux le Sauveur avait manifesté la puissance de sa bonté ; de cette manière la prière du pauvre avait été exaucée, et le mérite de sa foi avait été récompensé. D'après saint Grégoire (Hom. 2 in Evang.), Jésus-Christ opéra ce miracle pour ranimer la foi de ses disciples qui, encore tout charnels, ne comprenaient pas les choses spirituelles. Selon saint Théophile, c'était aussi afin d'utiliser son voyage à travers la Judée ; car il voulait par là nous apprendre que dans toutes nos démarches nous devons nous proposer un but utile et ne rien entreprendre d'inutile.
Suivant saint Grégoire (loc. cit.), cet aveugle que le Sauveur guérit sur la route de Jéricho est l'image du genre humain qui, par le péché d'Adam, était tombé dans les ténèbres de la damnation, en perdant la vue des choses célestes. Or, Jéricho, dont le nom signifie lune, désigne notre mortalité qui,comme l'astre de la nuit, tend toujours au décroissement en passant par diverses phases. De même que l'aveugle ouvrit les yeux à la lumière du jour, lorsque Jésus approcha de Jéricho, ainsi quand Dieu s'est revêtu de notre mortalité, le genre humain ouvrit les yeux à la lumière de l'éternité qu'il avait perdue. Celui qui est privé de cette clarté surnaturelle est spirituellement aveugle ; mais quand il commence par croire au Rédempteur qui a dit : Je suis la voie (Joan. XIV, 6), alors il est assis près du chemin de la vérité ; et s'il réclame avec foi le secours de la grâce, il ressemble à ce mendiant qui attendait sur la route l'arrivée du Sauveur. Quiconque reconnaît son aveuglement spirituel doit également redire de cœur et de bouche : Jésus, fils de David, prenez pitié de moi. Comme la foule de ceux qui précédaient Jésus s'efforçait d'imposer silence à cet affligé, ainsi la tourbe des désirs charnels et des passions tumultueuses cherche à traverser nos bonnes résolutions et à troubler nos oraisons, de peur que Jésus, entendant notre voix, ne vienne illuminer notre cœur. Mais plus nous rencontrons d'obstacles, plus aussi nous devons redoubler d'instances et persévérer dans la prière, à l'exemple de l'aveugle. Les nombreux passants qui le gourmandent pour le faire taire, d'après saint-Jérôme (in cap. X Marc), figurent les péchés qui, de concert avec les démons, nous tourmentent, pour nous empocher de confesser notre misère et d'implorer notre délivrance ; plus la guerre devient acharnée, plus aussi nous devons élever nos mains et nos voix suppliantes vers le divin Maître, afin d'obtenir une prompte assistance. Ce fut en vain, dit saint Cyrille, que la multitude essaya de fermer la bouche à cet infortuné ; l'opposition qu'on lui faisait, loin de le rebuter, ne servait qu'à augmenter son courage. Ainsi la foi, quand elle est vive, résiste à toutes sortes de personnes et triomphe de toutes espèces de difficultés. Il n'y a point de crainte ni de Honte qu'on ne doive fouler aux pieds pour ne point manquer de fidélité à Dieu. Et si pour amasser de l'argent beaucoup ne savent pas rougir, pourquoi ne pas braver tout respect humain quand il s'agit de sauver son âme ?
Lorsque Jésus entendit l'aveugle crier une première fois, il passa outre ; mais lorsqu'il l'entendit crier de nouveau et plus fort, il s'arrêta ; de même, quand nous commençons à prier au milieu des distractions, nous sentons en quelque sorte Jésus passer outre ; mais si, surmontant toutes les vaines pensées, nous continuons à l'invoquer avec plus d'ardeur, nous remarquons avec joie qu'il vient en notre âme pour lui rendre la lumière. Afin d'exciter l'aveugle à prier davantage, il l'interrogea donc en ces termes : Que désires-tu que je te fasse ? Ainsi, quoique Dieu sache infiniment mieux que nous ce qui nous est utile ou nécessaire, néanmoins il ne nous l'accorde pas ordinairement sans que nous l'ayons désiré et sollicité, souvent même avec des instances réitérées ; car il ne veut pas nous faire du bien contre notre gré ni sans notre consentement ou notre concours ; mais il veut que les dons octroyés par sa miséricorde soient de quelque façon mérités par nos prières ou nos œuvres- Voilà pourquoi il nous invite, nous exhorte, nous oblige même de réclamer son secours en tous nos besoins : Demandes, dit-il, et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et on vous ouvrira (Matth. VII, 7). Par la demande de cet aveugle nous apprenons quel doit être l'objet principal de toutes nos prières à Dieu : nous ne devons désirer et solliciter ni les richesses matérielles, ni les honneurs fugitifs, ni de longs jours, encore moins la vengeance à l'égard de nos ennemis, en un mot aucune espèce d'avantages temporels, mais uniquement la claire vue de cette ineffable lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde (Joan. I, 9). C'est là ce que nous recommande le divin Maître par ces paroles : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, tout le reste ensuite vous sera donné comme par surcroît (Matth. VI, 33). Le chemin assuré qui conduit à la contemplation de cette divine lumière, c'est la foi ; car cette vertu sauva l'aveugle qui une fois guéri suivit son Bienfaiteur. C'est ce que fait également quiconque, après avoir connu Jésus-Christ, s'efforce de l'imiter ; à son exemple plus il est surnaturellement éclairé, plus il doit progresser dans la pratique assidue des bonnes œuvres, en portant les autres à bénir le Seigneur. Ainsi, après avoir recouvré miraculeusement la vue, notre aveugle, loin de revenir en arrière ou de rester dans l'oisiveté, s'empressa de marcher sur les traces de son céleste Médecin, et communiqua même aux témoins de sa guérison le zèle dont il brûlait pour louer Dieu.
Saint Grégoire conclut en disant (Hom. II in Evang.) : « Si donc, mes très chers frères, nous gémissons de notre aveuglement spirituel pendant notre pèlerinage terrestre, et si nous croyons au mystère consolant d'un Dieu incarné, nous sommes assis sur la voie du salut. De plus si nous supplions chaque jour le divin Rédempteur de nous communiquer sa lumière céleste, il ne manquera pas d'éclairer notre faible intelligence ; nous pourrons alors contempler sa vie dans ce monde et il ne nous restera plus qu'à la reproduire dans notre conduite. À cet effet considérons attentivement toutes ses démarches et suivons constamment ses vestiges sacrés. Quoique maître des cieux et créateur des Anges, il n'a pas craint de se cacher dans le sein d'une Vierge pour se revêtir de notre nature avec ses nombreuses misères. Il aurait pu naître dans une famille opulente, tandis qu'il a voulu recevoir le jour de parents pauvres ; renonçant à tous les avantages mondains, il a embrassé les opprobres et les ignominies ; il a été conspué, souffleté, déchiré par les fouets, couronné d'épines et cloué sur une croix. Ainsi il nous a montré que nous devons passer par les amertumes de la pénitence, si nous désirons parvenir aux jouissances du paradis dont nous nous sommes éloignés par un attachement désordonné aux choses périssables. Puisqu'un Dieu a tant souffert pour ses indignes créatures, que ne doivent pas endurer les hommes pour eux-mêmes ? Ceux qui veulent jouir des plaisirs et des douceurs ici-bas suivent donc un itinéraire entièrement opposé à celui qu'a parcouru leur divin Chef et leur Modèle. Par conséquent, si nous désirons goûter dans la céleste patrie le bonheur de la récompense, n'abandonnons point ici-bas le sentier de la pénitence ; avançons dans la vertu, de telle sorte que non-seulement nous glorifions Dieu par nos œuvres, mais encore que nous le fassions glorifier par les autres ». Ainsi parle saint Grégoire.
Dans l'aveugle de Jéricho on trouve encore une image de chaque pécheur. En effet, celui qui se rend coupable de quelque faute mortelle est frappé d'aveuglement spirituel. Si, désireux de rentrer dans la voie de la vérité, il commence par penser à la vie éternelle, et revient en gémissant implorer la miséricorde divine, il est alors assis le long du chemin où il demande l'aumône. Les passants qui s'efforcent de lui imposer silence, ce sont les esprits immondes et les habitudes vicieuses qui se liguent ensemble pour l'empêcher de faire pénitence et d'obtenir son pardon. Mais plus il se sent combattu vivement par les démons et les passions, plus il doit redoubler d'ardeur en ses prières et crier vers Dieu par ses désirs ; les désirs, en effet, sont les cris de l'âme ; mais comme Dieu est très éloigné des pécheurs, il faut que leurs désirs soient très forts pour être entendus ; voilà pourquoi le salut est loin des pécheurs (Ps. CXVIII, 155). Toutefois, ajoute Hugues de Saint Victor, si Dieu n'exauce pas nos premières prières, ne nous rebutons pas ; les grands dons ne s'obtiennent que par des instances réitérées. La bonté divine ne refuse jamais sa grâce à ceux qui la réclament avec persévérance. Que nul cependant ne présume de ses propres mérites ; mais qu'il se confie en la miséricorde infinie de Celui dont le Prophète royal a dit : Avec l'aide de Dieu nous accomplirons des actes de vertu, et lui-même anéantira nos adversaires (Ps. LIX, 14). L'expérience prouve quel amour de compassion Dieu témoigne aux coupables repentants, et quelle abondance de secours il leur accorde pour les délivrer du péché. Il semble d'abord passer outre, à cause des tentations dont nous sommes assaillis dans la prière ; mais si nous continuons à l'invoquer, il semble s'arrêter pour nous faire approcher de lui ; car il rétablit le calme dans notre âme en lui faisant goûter les douceurs de sa contemplation. Comme dans toutes les demandes que nous adressons au Seigneur nous devons principalement nous proposer la gloire céleste, l'aveugle de notre Évangile sollicite justement le bienfait de la lumière. Pour montrer que le vrai pénitent ne doit jamais désespérer de son pardon, le Sauveur dit à l'infirme qu'il guérit : ta foi t'a sauvé. Aussi par la bouche d'Ézéchiel (XVIII), le Seigneur assure que le pécheur obtiendra son salut à quelque heure qu'il se repente et qu'il se convertisse.
Prière
Très-doux Jésus, vous ne faites aucune acception de personnes ; mais comme Créateur vous supportez patiemment tous les hommes ; en qualité de Rédempteur et de Sauveur vous avez pitié des uns et des autres, et vous leur pardonnez généreusement. Quel pécheur donc, s'il n'est pas indifférent à son salut éternel, tardera de se convertir à vous qui l'attendez avec clémence, et qui frappez à sa porte, désirant entrer par votre grâce ? Comme je suis un pauvre et misérable aveugle, faites qu'entendant votre voix je m'empresse d'ouvrir mon cœur pour vous y recevoir vous-même ; qu'éclairé intérieurement de votre divine lumière, je vous suive et je vous imite sur la terre en remplissant mes jours d'œuvres vertueuses, et qu'ainsi je mérite après cette vie de jouir de votre vue dans les cieux. Ainsi soit-il.
Zacharie reçoit le sauveur dans sa maison et à sa table
Luc. XIX, 1-10
Le même jour où le Sauveur guérit l'aveugle de Jéricho, il entra dans cette ville qu'il parcourut, accompagné d'une foule nombreuse (Luc. XIX, 1). Jéricho est la figure du monde, où le Fils de Dieu est entré par son incarnation, où il a voyagé pendant sa vie, et d'où il est sorti par sa mort, après avoir apporté le salut dans la maison de l'Église. Nous aussi, nous devons traverser le monde, comme en courant, sans y fixer nos affections parce qu'il est bien difficile de s'occuper des affaires séculières sans y contracter quelques souillures. À Jéricho se trouvait alors Zachée, prince des publicains ou chef de ceux qui étaient chargés de percevoir les impôts et les revenu du trésor public ; dans cet emploi périlleux il avait acquis des biens considérables auxquels il était très attaché ; aussi pour mieux faire ressortir la miséricorde divine dans la vocation de cet homme à la foi, l'Évangile remarque qu'il était fort riche (Ibid. 2). Néanmoins par une pieuse curiosité il cherchait à voir Jésus pour le connaître, car bienheureux les yeux qui le contemplent ; mais à cause de la multitude il ne le pouvait, parce qu'il était fort petit de corps par sa taille, comme aussi dans son âme par l'humilité (Ibid. 3). D'après ce concours, on peut juger avec quel empressement le peuple suivait Jésus-Christ. Zachée, courant alors devant, monta sur un sycomore afin de l'apercevoir au moment où il passerait (Ibid. 4). Le Vénérable Bède dit à ce sujet (in cap. XIX Luc.) : « Ce qui est impossible aux hommes est toujours possible à Dieu, selon la parole du Seigneur (Luc. XVIII, 27) ; car nous voyons ici le chameau déposant sa charge passer à travers le trou d'une aiguille, c'est-à-dire un riche publicain qui abandonne le fardeau des biens terrestres et rejette le profit des exactions fiscales, pour entrer par la porte étroite et monter par la route escarpée qui conduit à la vie. Ainsi par l'admirable ardeur de sa foi, Zachée, en montant sur un arbre, supplée à ce que la nature lui avait refusé pour la stature, et il mérite justement de recevoir du Sauveur la bénédiction désirée qu'il n'osait pas lui demander. »
Le sycomore ici mentionné est un arbre qui ressemble au mûrier par son feuillage et au figuier par son bois, mais il les surpasse l'un et l'autre en grosseur et en élévation ; de là vient que les Latins l'ont nommé le grand arbre. Les anciens l'ont aussi appelé figuier fou, parce qu'il a beaucoup d'affinité avec le figuier, sans toutefois en produire le fruit. D'après l'historien Josèphe, il serait plus justement nommé sicomorus, parce qu'il participe sous divers rapports à la nature du figuier et à celle du mûrier. Le fruit de ce dernier arbre contient un suc qui a la couleur du sang ; aussi, d'après une ancienne tradition, on le mettait sous les yeux des éléphants pour les animer au combat. À cause de cette particularité, le mûrier représente la croix dont le Christ, rougi de son sang, est comme le fruit divin ; et le seul souvenir de ce sang précieux doit exciter notre courage contre les ennemis de notre salut. En outre, comme la figue nourrit ceux qui en mangent, ainsi la croix du Sauveur fortifie les vrais croyants ; elle est pour eux la vertu même de Dieu, tandis qu'elle est un scandale pour les Juifs et une folie pour les Gentils (I Cor. I, 23). C'est sur cet arbre que de nombreux Chrétiens, nouveaux Zachées, sont montés en esprit ; et bien qu'ils fussent de courte taille, c'est-à-dire petits en science et peu avancés en perfection, ils ont néanmoins mérité par leur zèle et leur empressement de voir et de connaître Jésus, objet de leurs désirs. Les fruits sanguinolents de cet arbre mystérieux sont les Martyrs, qui s'attachèrent avec tant de force à la croix du Sauveur, qu'ils préférèrent subir une mort cruelle et verser leur propre sang que de s'en séparer par l'apostasie et le péché. À notre tour nous devons nous élever par la foi et la méditation sur ce même arbre de salut et de vie, sans quoi nous ne pourrions considérer Jésus, parce que, comme Zachée, nous sommes de basse stature ; car nos mérites sont insuffisants, si nous ne les unissons à ceux que le Christ a acquis par sa Passion sur la croix. Quiconque donc veut s'appuyer sur ce bois sacré pour être exalté, qu'il reconnaisse sa petitesse et sa faiblesse, qu'il renonce aux affections terrestres et aux actions coupables, qu'il aspire aux actes surnaturels et aux biens célestes, qu'il mette en Dieu seul toute son espérance, et qu'à l'exemple de saint Paul il dise du fond du cœur : Loin de moi de me glorifier en autre chose que dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Galat. VI, 14) ; transporté de cette louable folie, il parviendra à contempler le Sauveur. La croix, voilà le vrai sycomore au bois duquel a été suspendu votre Rédempteur ; pour le voir de plus près, attachez-vous avec lui à cet arbre salutaire. « A l'imitation de Zachée qui, pour connaître Jésus, ne craignit pas de grimper sur un sycomore, si nous sommes humbles, dit saint Augustin (Serm. VIII de Verbis Apost.), ne rougissons point d'embrasser la croix, imprimons en le signe sur notre front afin de montrer que nous n'en n'avons pas honte ; car c'est par elle que nous pourrons atteindre jusqu'au Christ. » Il est vrai que quiconque s'humilie pour Jésus est regardé comme fou par les mondains, mais pourtant il est seul sage aux yeux du Seigneur, puisqu'il arrivera sûrement à la vision béatifique, sa fin dernière.
« Si nous voulons être vraiment sages, dit saint Grégoire (Moral, lib. XXVII), regardons-nous simplement comme insensés ; et pour mériter de contempler la Sagesse suprême par essence, renonçons à la funeste prudence du monde, et appliquons-nous à la sainte folie du Christianisme. N'est-ce pas là ce que l'Évangile veut nous apprendre par l'exemple de Zachée ? La foule également empêche notre petitesse de voir Dieu, car le tumulte des affaires temporelles dérobe à la faiblesse de l'âme humaine la lumière de la pure vérité. Mais de même que cet homme eut le bonheur d'apercevoir le Seigneur, quand il eut le courage de monter sur l'arbre appelé figuier fou, nous aussi pour jouir d'un bonheur semblable, foulons aux pieds le respect humain en nous attachant à cette sublime doctrine qui est une folie apparente. Le monde, en effet, ne regarde-t-il pas comme déraisonnable de ne point chercher à recouvrer ce qu'on a perdu, de se laisser dépouiller de ce qu'on possède, de ne point se venger des injures qu'on reçoit et même d'y répondre par des bienfaits ? Cependant tel est l'enseignement donné par Jésus-Christ lui-même ; c'est en le suivant qu'on pourra découvrir la Sagesse divine, d'une manière non point permanente ici-bas, mais transitoire ; car c'est ainsi que Zachée monté sur le sycomore vit simplement passer le Seigneur. Mais ceux qui restent embarrassés dans la foule tumultueuse de leurs pensées superbes n'ont pas encore trouvé le sycomore ou pris le moyen nécessaire afin de pouvoir considérer Dieu. » Cette explication de saint Grégoire est conforme à celle de saint Théophile, qui a dit : « De ce passage évangélique il est facile de retirer une instruction morale. En effet, celui qui est supérieur aux autres en malice leur est spirituellement inférieur ; il est si petit qu'il ne peut voir Jésus à cause de la foule, car l'homme, assiégé par les passions et les occupations mondaines, n'aperçoit point Dieu marcher ou agir en nous, parce qu'il ne connaît point les œuvres surnaturelles de la grâce. Mais s'il monte sur le sycomore, c'est-à-dire s'il foule aux pieds les fausses douceurs de la volupté, représentée par cette sorte de figuier, alors s'élevant au-dessus du monde, il pourra considérer le Sauveur et s'en faire remarquer. »
Le sycomore, que les Latins appellent le grand arbre, peut encore représenter l'état religieux. En effet, comme le sycomore est plus haut que les mûriers ordinaires et qu'il porte des fruits aigres-doux qui ne parviennent jamais à une complète maturité ; ainsi l'état religieux est supérieur aux autres conditions présentes, parce qu'il favorise davantage la vie contemplative, et que ses exercices sont tout à la fois âpres et agréables ; car il oblige à des mortifications, comme les abstinences, les jeûnes, les veilles, qui sont pénibles en elles-mêmes, mais qui deviennent consolantes à ceux qui les supportent pour l'amour de Dieu et par le désir du ciel ; ces exercices cependant ne produisent point sur la terre la félicité parfaite que l'on goûte seulement au ciel. — De plus, le sycomore est appelé figuier fou, et celui qui ombrasse l'état religieux passe pour un insensé aux yeux du monde, en sorte qu'il pourrait dire comme le prophète Amos (VII, 14) : Je suis un pâtre grossier qui se nourrit des fruits du sycomore. Zachée, parce qu'il est petit, monte sur cet arbre pour voir Jésus, et l'homme vraiment humble entre en religion pour obtenir la vie éternelle qui consiste dans la vision béatifique de Dieu même. Mais celui qui est court de taille ne peut monter bien haut sans se servir d'échelle ou s'élever par degrés ; or, en religion on trouve comme un escalier à trois marches par où l'on arrive à la gloire céleste : la première est l'abnégation de sa propre volonté, par le vœu d'obéissance ; la seconde, le dépouillement de toute propriété extérieure, par le vœu de pauvreté ; la troisième, le renoncement à toute volupté charnelle, par le vœu de chasteté. Ces trois degrés correspondent à trois grandes dispositions qui doivent être dans le cœur du religieux, savoir : le mépris des biens terrestres, l'oubli de la famille et la haine du monde. Ces trois dispositions parfaites furent autrefois exigées d'Abraham, quand le Seigneur lui dit (Gen. XII, 1) : Sors de ton pays, quitte tes parents et ta maison paternelle, et viens dans la terre que je te montrerai. Ce sont encore là les trois degrés qui peuvent nous conduire au trône du vrai Salomon ; ce trône, c'est la religion où le vrai Salomon réside comme sur son siège spécial. Aussi saint Pierre Damien regarde l'état religieux comme la propre maison de Dieu et comme un véritable paradis sur cette terre : « A mon avis, dit-il, et suivant ce que j'éprouve dans mon cœur, s'il y a un paradis ici-bas, il se trouve dans le cloître ou dans l'école ; hors de là tout est plein d'anxiété, d'inquiétude, d'amertume, d'appréhension, de soucis et de douleurs. »
Lorsque Jésus fut arrivé près du sycomore, Il leva les yeux et vit Zachée avec un regard d'amour et de bonté, en approuvant ses bons désirs et ses pieux sentiments (Luc. XIX, 5). Zachée fut heureux de voir le Christ ; mais plus heureux encore d'avoir attiré sur lui-même l'attention du Sauveur. « En effet, dit le vénérable Bède (in cap. XIX Luc), Jésus regarda celui qui le regardait, parce qu'il discerna et aima celui qui le discernait et l'aimait. Ainsi, s'appuyer sur la foi à l'incarnation du Verbe, comme sur un sycomore, pour considérer la face de Jésus et pour acquérir la connaissance de sa divinité, tel est l'ordre du progrès que l'Apôtre des Gentils a suivi, comme lui-même le déclare en disant aux Corinthiens : Je n'ai point estimé savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ crucifié (I Cor. II, 2). »
Se prêtant donc aux souhaits du publicain, le Sauveur l'appela par son nom : Zachée, hâte-toi de descendre, parce que aujourd'hui même je veux loger chez toi ; car il faut que je demeure en ta maison pour y prendre ma réfection avec mes disciples, et pour témoigner ma charité miséricordieuse envers un pécheur converti ; mais il faut surtout que j'entre en ton cœur pour le purifier par l'infusion de ma grâce. Jésus adresse ces mêmes paroles à chacun de nous ; car il désire fixer son habitation dans nos âmes, où nous devons par conséquent lui préparer une réception convenable. Voilà pourquoi le Prophète royal disait : La sainteté doit être l'ornement de votre maison, Seigneur (Ps. XCII, 5), et saint Paul ajoutait : Notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience (II Cor. I, 12). Nettoyons donc et décorons soigneusement notre demeure spirituelle, afin d'y accueillir dignement le Roi des rois que le ciel et la terre ne sauraient contenir, et afin qu'un hôte si auguste vienne établir en nous son domicile permanent. D'après le Vénérable Bède (in cap. XIX Luc), en ordonnant à Zachée de descendre du sycomore pour lui préparer un logement en sa maison, Jésus-Christ veut nous apprendre qu'après l'avoir considéré comme homme nous devons l'honorer comme Dieu ; car s'il est mort par l'infirmité de sa nature humaine, il est ensuite ressuscité par la vertu de sa puissance divine ; de là vient que le grand Apôtre disait: Si nous avons autrefois connu le Christ selon la chair, aujourd'hui nous ne le connaissons plus de la sorte, mais selon l'esprit (II Cor. V, 16).
Les paroles du Sauveur au publicain peuvent s'appliquer généralement à toute âme fidèle qui est justement appelée la maison de Dieu ; car Jésus daigne y habiter aujourd'hui, c'est-à-dire pendant la vie présente, par l'infusion de sa grâce, et encore aujourd'hui, c'est-à-dire pendant la vie éternelle, par la communication de sa gloire. Mais ces paroles doivent s'appliquer spécialement aux âmes supérieures, qui, pour s'unir plus étroitement à Dieu, ont monté les trois degrés susdits, en renonçant à toute ambition terrestre, à toute volupté charnelle et même à leur propre volonté. En effet par ce triple renoncement on éloigne de soi les trois obstacles au salut que l'on rencontre partout ; car, comme le déclare saint Jean (I Epist. II, 16), tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence des yeux, ou concupiscence de la chair, ou orgueil de la vie. Voilà pourquoi le divin Maître a dit (Luc. IX, 23) : Quiconque veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive. N'est-ce pas aussi ce que nous remarquons dans la conduite de Zachée ? C'est en pratiquant les trois sortes d'abnégation évangélique, qu'il a mérité d'entendre ces consolantes paroles du Sauveur : il faut que je demeure aujourd'hui dans votre maison. En effet il a prouvé son esprit de désintéressement, lorsqu'il a dit (Luc. XIX, 8) : Je donne la moitié de mes biens aux indigents. Il a montré son amour de la continence, lorsqu'en montant sur le sycomore il a foulé aux pieds toute fausse délectation représentée par cet arbre appelé figuier fou. Enfin il a donné l'exemple de l'obéissance, quand sur l'ordre du Seigneur il s'est empressé de descendre pour le recevoir en sa maison. Ces trois sortes de vertus qu'a exercées le publicain converti se complètent mutuellement, de telle sorte que chacune d'elles ne peut être parfaite sans la réunion des deux autres ; car il ne servirait de rien à quelqu'un d'être détaché de tout intérêt matériel, si d'ailleurs il restait esclave de la concupiscence charnelle, on en doit dire autant des autres dispositions nécessaires.
Zachée descendit aussitôt et reçut Jésus avec allégresse, s'estimant très-honoré de la visite d'un hôte si noble (Luc. XIX, 6) ; car le Seigneur voulait être logé dans la maison de celui qui l'avait accueilli déjà dans son cœur. Il montrait ainsi qu'il agrée les pieux sentiments et qu'il accomplit les vœux ardents des petits et des humbles. Admirez ici la bénignité du Sauveur ; il donne au publicain beaucoup plus que celui-ci ne désirait, puisqu'il se donne lui-même : et c'est ce que l'autre n'aurait pas osé demander, se jugeant même indigne de lui parler et se contentant de le voir. Concevez d'après cela l'efficacité de la prière : quand elle est accompagnée de fervents désirs, sa voix puissante pénètre jusque dans les cieux ; car, comme l'assure le Prophète royal, le Seigneur a entendu le désir des pauvres (Ps. X, 17). En effet, Dieu disait à Moïse (Exod. XIV, 15) : Pourquoi cries-tu vers moi ? Moïse cependant ne lui demandait rien de bouche, mais de cœur. Aussi d'après saint Augustin (Tract. IV in Epist. Joan.), nous devons nous exercer continuellement au désir du ciel en renonçant à toute affection de la terre, car toute la vie du bon chrétien n'est qu'un saint désir ; vous n'en voyez pas encore l'accomplissement, mais par votre souhait vous vous rendez digne d'en obtenir la réalisation quand le temps sera venu.
Cependant tous les envieux qui étaient présents murmuraient contre Jésus, en le blâmant de ce qu'il recevait hospitalité de la part d'un pêcheur (Luc. XIX, 7). Mais ces téméraires censeurs se trompaient doublement : d'abord à l'égard de Zachée, qu'ils regardaient encore comme un pécheur tandis qu'il était alors converti ; et ensuite à l'égard du Sauveur, car il n'est pas raisonnable de trouver mauvais que le médecin visite le malade. D'ailleurs on ne devait pas s'étonner de voir le Christ entrer dans la maison de celui qu'il avait justifié ; car le cœur du pénitent est la demeure où il se plaît à célébrer la Pâque. Aussi, bien différent de ces nombreux Chrétiens qui, entendant la moindre parole de critique, abandonnent les bonnes œuvres commencées, Zachée ne se laissa point ébranler par toutes les détractions de ses compatriotes jaloux mais se tenant debout, tout prêt à obéir, il dit au Seigneur : Maître, voilà que je donne aux pauvres la moitié de ce qui m'appartient, et si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui en restitue quatre fois autant, de l'autre moitié qui me reste (Ibid. 8). Nous devons conclure de la que tous ses biens n'étaient pas mal acquis, car on ne peut faire l'aumône avec le bien qu'il faut rendre à autrui. À l'imitation de ce publicain sincèrement converti, ceux qui sont obligés à l'aumône ou à la restitution devraient dire : Je donne ou je rends actuellement, et non pas simplement ; Je donnerai ou je rendrai, ou je disposerai par testament. « C'est bien ici, dit le Vénérable Bède (in cap. XIX Luc), cette sainte folie que Zachée avait cueillie, comme un fruit de vie, sur le sycomore où il était monté ; cette sage folie qui consiste à restituer le bien dérobé et à se dessaisir du sien propre, à mépriser les choses visibles pour acquérir les richesses invisibles, à se renoncer soi-même pour suivre Jésus-Christ et même à désirer la mort pour lui témoigner plus d'amour. »
Arrêtons-nous un instant à contempler notre divin Sauveur avec ses disciples, assis au milieu des pécheurs, mangeant et conversant avec eux familièrement et amicalement, afin de les porter au bien et les retirer du péché. Les Pharisiens murmurent, il est vrai, et en cela ils nous représentent ces médisants et ces calomniateurs impudents qui critiquent les bons, s'efforçant de noircir toutes leurs actions ; mais on ne doit tenir aucun compte de leurs vains discours, ne pas cesser pour cela de faire le bien et s'y appliquer même avec plus d'ardeur. Aussi, pour confondre tous les détracteurs, Jésus rendit publiquement témoignage à Zachée, en disant (Luc. XIX, 9) : Aujourd'hui même le salut est venu en cette maison, qui a été délivrée de tout mal, de tout vice contagieux et complètement sanctifiée pour l'intérieur comme pour l'extérieur ; car en recevant la visite du Rédempteur et du Médecin suprême, son chef a été guéri de ses infirmités et de ses faiblesses spirituelles ; de pécheur et d'avare qu'il était, il est devenu fidèle et juste, parce qu'il est lui aussi enfant d'Abraham, non pas simplement selon la chair ou par la naissance, mais selon l'esprit, par la foi et les œuvres. Les vrais enfants d'Abraham sont en effet ceux qui imitent les vertus de ce Père des croyants. Comme lui Zachée fit des progrès dans la foi ; et si le premier donna l'hospitalité à des Anges, le second logea dans sa maison le Seigneur même des Anges. « Zachée est appelé fils d'Abraham, dit le Vénérable Bède (loc. cit.), non pas parce qu'il était issu de sa race, mais parce qu'il fut héritier de sa foi. De même que ce patriarche, pour obéir à Dieu dans la ferme espérance de l'héritage futur, quitta son pays, sa famille, et sa maison paternelle ; de même aussi ce publicain, pour acquérir un trésor dans les cieux, abandonna sa fortune, qu'il distribua aux pauvres. Nous voyons, par cet exemple, que les enfants de la promesse, ce ne sont pas seulement les justes qui ont conservé leur innocence, mais aussi les pécheurs qui ont mérité leur pardon. »
Notre-Seigneur daigna indiquer ensuite la cause qui le déterminait à venir chez le publicain : c'était afin que, comme Médecin, il guérit un malade ; que comme Dieu, il justifiât un pécheur ; qu'en sa qualité de Pasteur, il ramenât une brebis errante ; et qu'à titre de Sauveur, il délivrât un coupable condamné. En effet, ajouta-t-il (Luc. XIX, 10), le Fils de Dieu devenu le Fils de l'homme ou de la Vierge Marie, en s'unissant à la nature humaine, est venu du ciel sur la terre chercher, au moyen de la prédication, et sauver, avec le secours de la grâce, ce qui avait péri par suite du péché, c'est-à-dire la centième brebis, la dixième drachme et le plus jeune enfant. Car l'homme par sa faute avait perdu l'innocence de sa première origine, l'ornement de la grâce sanctifiante et l'adoption pour la gloire éternelle ; à cause de la première perte, il est comparé à une brebis égarée ; pour la seconde, à une drachme qui a disparu ; et pour la troisième, à un enfant prodigue. Or, c'est ce triple malheur que Jésus est venu réparer, comme il l'a déclaré ailleurs en ces termes (Luc. V, 52) : Je suis venu pour appeler à la pénitence, non pas les justes, mais les pécheurs. D'après saint Chrysostôme (in cap. IX Matth.), le Seigneur semble dire : Pourquoi me blâmez-vous si je travaille à convertir les pécheurs ? Je puis d'autant moins les haïr et les délaisser que je suis descendu principalement pour eux sur la terre, non point comme leur juge, mais comme leur médecin ; si je fréquente leur société et si je partage leur table, c'est pour avoir occasion d'appliquer des remèdes salutaires à leurs plaies corrompues et à leurs maladies invétérées. Assurément, dit le Vénérable Bède (in cap. XIX Luc), il est doux et ton le divin Maître, qui ne dédaigne point d'exposer les motifs de sa conduite à la foule des murmurateurs, en leur apprenant à ne point mépriser la pénitence des pécheurs ; car c'est surtout pour procurer cet heureux résultat que lui-même, vrai Fils de Dieu, a paru dans le monde ; et s'il se nomme souvent lui-même Fils de l'homme, c'est afin de nous inculquer davantage le souvenir de son Incarnation, en nous rappelant qu'il a daigné prendre notre nature pour opérer votre salut.
Selon le Vénérable Bède, Zachée, dont le nom signifie justifié, représente le peuple fidèle des Gentils que le Seigneur a également sanctifié : ce peuple autrefois absorbé par les préoccupations temporelles était fort abaissé et très-petit ; mais après l'avènement du Sauveur dans le monde, il chercha à le découvrir par la foi, en sorte qu'il mérita de participer au bienfait de la Rédemption. — Ce riche publicain qui désirait voir le Sauveur, mais qui ne pouvait y parvenir à cause de la petitesse de sa taille et de la foule des passants, peut encore figurer tout homme riche qui voudrait travailler à son salut, mais qui en est empêché par le tourbillon des affaires et la faiblesse de ses dispositions. C'est pourquoi, à l'exemple de Zachée, il doit monter sur un arbre, c'est-à-dire s'élever jusqu'au Christ par l'oraison ou la prière qui est une ascension de l'âme vers Dieu, selon saint Jean Damascène (de Fide, lib. III, cap. XXIV) ; ainsi il méritera de voir Jésus ; de plus, pour le recevoir dignement qu'il fasse aux pauvres d'abondantes aumônes, et s'il a commis quelque injustice, qu'il la répare soigneusement.
Comme le Sauveur se trouvait près de Jérusalem, capitale du royaume, plusieurs des Pharisiens et même de ses disciples s'imaginaient qu'aussitôt après avoir fait son entrée dans cette ville, il y manifesterait son autorité ; car beaucoup croyaient que son règne allait être publiquement proclamé par sa nation, suivant ce que les Mages avaient autrefois annoncé, en disant de lui (Matth. II, 2) : Où est né le Roi des Juifs ? Aussi les Apôtres eux-mêmes lui demandèrent après sa résurrection (Act. I, 6) : Seigneur, est-ce en ce temps que vous rétablirez le royaume d'Israël ? Mais pour détruire l'erreur des uns et des autres à ce sujet, Jésus leur proposa la parabole d'un grand seigneur qui, avant de partir pour un voyage lointain, réunit dix serviteurs et leur confia dix marcs à faire valoir. Comme cette parabole a la même signification que celle des dix talents, elle sera expliquée avec cette dernière dans un des chapitres suivants.
Prière
Seigneur Jésus, qui avez regardé miséricordieusement le publicain Zachée monté sur le sycomore et qui, l'appelant près de votre personne et logeant en sa maison, l'avez guéri de tout vice ; prenez également pitié de ma petitesse et de ma misère, donnez-moi le désir et la force de m'élever sur l'arbre salutaire de la pénitence ; daignez alors fixer sur moi des yeux compatissants et m'attirer à vous par des grâces efficaces. Après m'avoir ainsi disposé, accordez-moi de vous préparer en mon âme une demeure convenable, afin que je vous y reçoive dignement et que vous me guérissiez parfaitement tout entier tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Ô vous qui êtes descendu du ciel pour chercher et sauver ce qui avait péri sur la terre, ne m'abandonnez pas, moi qui me suis perdu par ma faute ; mais cherchez-moi, bon Pasteur, et délivrez-moi, Sauveur tout-puissant. Ainsi soit-il.