Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

CHAPITRE XXVIII
Jésus pleure sur Jérusalem à son entrée dans cette ville
Luc. XIX, 41-44
Au milieu de l'allégresse publique Notre-Seigneur fut touché d'une vive compassion, et tandis que le peuple chantait des hymnes, il poussa des gémissements sur la ruine prochaine de la capitale où il allait entrer. Étant venu pour procurer le salut de tous les hommes, il déplorait la perte des Juifs incrédules ; et pour faire comprendre sa profonde douleur, il en donna des marques sensibles par les pleurs qu'il versa ; car les larmes sont parmi les hommes les signes ordinaires de la tristesse. L'Église fait lire ce passage de l'Évangile vers le mois d'août, parce que ce mois était celui-là même où Jérusalem avait été premièrement détruite par Nabuchodonosor et où elle fut définitivement ruinée par les Romains. Jésus, mêlant ainsi ses larmes au triomphe qu'on lui décernait, voulait montrer que dans cette vie la joie se change vite en affliction et que les chagrins et les regrets accompagnent toujours les plaisirs et les honneurs. Au ciel seulement tout est pur, parfait et immuable ; mais sur la terre tout est mélangé, incomplet et inconstant ; dans l'enfer tout est lugubre, lamentable et impur, c'est-à-dire fangeux, sordide et infect. En pleurant de la sorte, le divin Pasteur voulait aussi enseigner aux supérieurs à ne pas s'enorgueillir des dignités auxquelles ils sont élevés, mais plutôt à s'affliger de leurs propres imperfections ou défauts, ainsi que des besoins et des misères des âmes confiées à leurs soins. Enfin, il voulait nous apprendre à tempérer par une tristesse prudente la joie de ce monde ; car elle enivre promptement comme le vin pur, si elle n'est modérée par la méditation de la mort ou par une crainte salutaire de l'adversité future. De là cette maxime : Dans les jours heureux souvenez-vous des jours malheureux (Eccl. XI, 27).
Jésus, attiré par une affectueuse commisération, s'approcha donc de Jérusalem, qui avait été si longtemps le siège principal du culte divin (Luc. XIX, 41). Apercevant cette ville, c'est-à-dire remarquant des yeux corporels la beauté de ses constructions, et considérant avec des regards divins l'impiété de ses habitants, qui conspiraient à le faire mourir, il prévit qu'elle serait bientôt prise d'assaut et renversée de fond en comble. Il se mit alors à pleurer, non sur lui-même à cause du supplice qu'on lui préparait, mais sur elle-même à cause des crimes nombreux qui s'y commettaient et des châtiments terribles qui l'attendaient. Ah ! disait-il, si tu connaissais comme moi les maux qui sont prêts à fondre sur toi, tu pleurerais avec moi ta ruine imminente (Ibid. 42). Ainsi, Jésus, source de miséricorde, ne pouvait retenir ses larmes et il les répandait avec abondance, non sur la destruction des murailles et des édifices, mais plutôt sur la perte des citoyens et la damnation des âmes que renfermait Jérusalem. — Pourquoi donc, ville infortunée, te livres-tu maintenant à une joie insensée ? Ah ! reprend Jésus, en ce jour qui te reste, en ce temps court et prospère durant lequel tu montres ta gloire et tu satisfais ta volonté, tu possèdes encore les choses propres à te procurer la paix, non point spirituelle ou éternelle, mais simplement temporelle et transitoire ; voilà pourquoi tu te réjouis à présent et tu ne songes point à l'avenir. Il est, en effet, une paix mondaine que les impies recherchent, pour commettre le péché sans crainte et suivre leurs passions sans frein ; ceux qui la trouvent contractent des habitudes vicieuses, de même que le fer en repos contracte la rouille de plus en plus. Remarquons aussi que le Seigneur parlant de la postérité en désigne seulement un jour, au lieu que, plus loin, parlant de l'adversité il en indique plusieurs ; c'est que pour Jérusalem le premier état fut éphémère tandis que le second dure encore. — Mais comment la prospérité présente pouvait-elle procurer quelque paix à cette cité coupable ?C'est ce que Jésus-Christ déclare en ajoutant : Maintenant, durant ces quelques moments où tu jouis des biens extérieurs, tu ne penses point aux malheurs futurs, parce qu'ils sont cachés à tes yeux tant du corps que de l'esprit, car la prospérité présente empêche de prévoir et de prévenir l'adversité prochaine ; mais tes yeux s'ouvriront bientôt et soudain, parce que la joie des pécheurs passe comme l'éclair.
Si nous voulons savoir quelles calamités extrêmes menaçaient l'ingrate Jérusalem, écoutons les effrayantes prédictions que Jésus lui adressa (Luc. XIX, 43, 44) : II viendra des jours désastreux pour toi, où tes ennemis, les Romains, t'environneront de retranchements ; tu seras ainsi punie d'avoir ceint ma tête d'une couronne d'épines. Ils t'entoureront de leurs armées, et tu seras châtiée de m'avoir assailli avec des épées et des bâtons au Jardin des oliviers. Ils te presseront de toutes parts, te bloquant étroitement sans te laisser aucune entrée ou sortie, de sorte que personne ne pourra leur échapper ; ta détresse sera si grande que tes citoyens seront réduits à manger la chair même de leurs propres enfants, terrible vengeance de la barbarie avec laquelle tu m'offriras du vinaigre mêlé de fiel pour étancher ma soif sur la croix. Ils t'égaleront au sol, abattant tes tours et tes remparts, ruinant tes édifices et même ton temple ; ce sera la punition de la nécessité à laquelle tu réduiras mon corps contraint de subir la sépulture après ma mort. Ils détruiront aussi tes fils qui sont en ton sein, c'est-à-dire les habitants nés dans tes murs seront tués par le glaive ou traînés en captivité ; ce sera le châtiment des persécutions que tu exerceras contre les Apôtres, mes fils spirituels. Enfin ils ne te laisseront pas pierre sur pierre, car ils te renverseront de fond en comble. Après avoir éprouvé ces catastrophes épouvantables qui leur avaient été annoncées, les Juifs sont dispersés pour toujours parmi toutes les nations, parce qu'ils n'ont pas voulu se rassembler sous les ailes du Christ en se réunissant à la foi de l'Église. — Jésus signala ensuite l'endurcissement de Jérusalem comme la cause de cette réprobation à laquelle elle fut condamnée. Ces jours de tribulation fondront sur toi, lui dit-il, parce que tu n'as pas compris le temps où tu as été visitée. En d'autres termes : À cause de ta malice envieuse, tu es tombée dans un tel aveuglement spirituel que tu n'as pas voulu reconnaître le temps où je suis venu dans la chair pour te sauver ; mais si tu avais voulu le reconnaître tu n'aurais rien à craindre des Romains, et tu échapperais à tous les dangers qui te menacent. Tous ceux en effet qui, parmi les Juifs, accueillirent Jésus-Christ comme le Sauveur promis, évitèrent les affreux désastres qui affligèrent leurs compatriotes opiniâtres. Dans le sens allégorique, Jérusalem nous représente l'Église militante qui, durant le règne de l'Antéchrist, sera tellement opprimée et humiliée que peu de fidèles oseront s'avouer chrétiens. Jésus-Christ visite son Église quand il excite au bien ceux qui la composent, mais la plupart restent sourds à ses inspirations. La persécution de l'Antéchrist viendra donc éprouver et purifier les élus, tandis qu'elle achèvera de perdre et de damner les méchants. — Dans le sens moral, Jérusalem figure l'âme pécheresse sur laquelle le divin Sauveur verse des larmes de compassion. Si cette pauvre âme considérait les fautes qu'elle a commises sur cette terre et les peines qui lui seront infligées dans l'éternité, elle gémirait sur elle-même avec Jésus-Christ son bon Maître ; mais le plaisir qu'elle goûte dans le péché lui ôte l'appréhension des périls imminents du trépas, la crainte des jugements rigoureux du Seigneur et la frayeur des peines éternelles de l'enfer. À la mort tout changera de face ; elle sera environnée de terreurs, pressée par les démons qui ne lui laisseront pas la moindre issue pour se soustraire à leurs poursuites. Les illusions qui jusqu'alors l'avaient bercée de l'espoir d'une longue vie, des biens, des honneurs et des richesses, s'évanouiront ; il ne restera plus en elle pierre sur pierre, parce que tout cet édifice de vains projets sera démoli ; et elle sera livrée à toutes les angoisses pour n'avoir pas connu le temps auquel Dieu l'a visitée en la sollicitant d'amender sa vie.
« Ainsi, d'après saint Grégoire (Hom. XXXIX in Evang.), ce que Notre-Seigneur a fait une fois durant sa vie mortelle, il le renouvelle tous les jours dans son Église par l'intermédiaire des bons qui gémissent sur l'aveuglement des méchants. Ceux-ci, ne comprenant pas pourquoi ils sont à plaindre, se réjouissent et se glorifient dans leurs péchés. S'ils prévoyaient que leur damnation est imminente, ils uniraient leurs larmes à celles des justes pour pleurer sur eux-mêmes. Mais au milieu de leurs dérèglements, ils passent leur vie en paix, parce qu'ils jouissent des biens présents et qu'ils ne redoutent aucunement les maux futurs. Ces supplices qui les attendent sont maintenant cachés à leurs yeux, parce qu'ils évitent de prévoir tout ce qui pourrait troubler leurs plaisirs du moment. Qu'il n'en soit pas ainsi de nous ; si quelque joie temporelle s'offre à nous, en la goûtant ne perdons point la pensée amère du jugement rigoureux que nous subirons prochainement. Les jours viendront, où seront précipités dans les flammes vengeresses ceux qui n'auront pas voulu reconnaître le temps où Dieu les a visités. En effet, le Seigneur visite l'âme pécheresse chaque jour par des avertissements, quelquefois par des afflictions, d'autres fois même par des miracles, afin que la lumière de la vérité dissipe son ignorance, que le sentiment de la douleur excite sa componction et que la reconnaissance pour les bienfaits surmonte sa résistance en lui inspirant de la honte pour les crimes qu'elle a commis. L'âme qui méprise orgueilleusement ces invitations salutaires de la miséricorde divine, sera livrée, au moment de là mort, entre les mains impitoyables de ses plus cruels ennemis pour être tourmentée éternellement. Quant à nous, pensons souvent combien sera terrible l'heure de notre dissolution. De quel effroi nous serons saisis en comparaissant au tribunal du souverain Juge ? Le souvenir de nos joies s'évanouira pour ne laisser place qu'à la mémoire de nos péchés. Mais afin qu'en ce moment suprême nous n'ayons rien à appréhender pour l'avenir ni à regretter pour le passé, ne cherchons point pendant cette vie fugitive à nous satisfaire et à nous reposer dans le présent ; car tous les biens actuels ne font que passer comme des ombres rapides, tandis que les maux futurs ne pourront cesser ; et les objets de nos affections disparaîtront entièrement comme une fumée légère, tandis que les sujets de nos douleurs commenceront pour ne jamais finir.
Outre l'explication précédente de saint Grégoire, on peut donner d'autres sens moraux à six traits distincts de cette même prophétie évangélique. Ainsi, quand le pécheur commet une faute, 1° il est circonvenu par les suggestions extérieures de l'ennemi, 2° investi par les sollicitations intérieures de la chair, 3° pressé par les ardeurs de la délectation, 4° renversé par le consentement interne de la volonté, 5° ses fils, c'est-à-dire les fruits de ses vertus périssent, parce qu'il perd le mérite de ses œuvres précédentes, et 6° il est entièrement ruiné par la consommation externe du péché. — Quant à la peine de son crime, 1° le pécheur est assiégé de tribulations extérieures, 2° enveloppé d'infirmités corporelles, 3° tourmenté par les angoisses de son esprit et les remords de sa conscience, 4° terrassé par le désespoir de son salut, 5° privé de ses proches par la douleur et la désolation qu'il leur cause, 6° enfin la mort met le comble à sa perdition. — Au moment formidable où il sort de cette vie, il est environné et obsédé par les esprits infernaux ; il est accablé par le souvenir de ses crimes, car les démons ne cessent de lui rappeler non-seulement toutes ses actions mauvaises, mais encore toutes ses paroles et ses pensées coupables, afin de le pousser au désespoir. Alors aussi il est renversé dans la poussière, parce que son corps est réduit en cendres, tandis que son âme est précipitée dans les enfers. Ses enfants, c'est-à-dire ses imitateurs, y sont précipités avec lui, pour partager ses supplices comme ils partagèrent ses égarements. De tout ce qu'il avait entrepris ou exécuté il ne reste pas pierre sur pierre ; car toutes les vaines pensées qu'il avait entassées l'une sur l'autre retomberont sur lui pour l'écraser. C'est ainsi que, selon saint Grégoire (Hom. 39 in Evang.), l'âme perverse verra crouler tout le superbe échafaudage de ses trompeuses espérances ; alors sera vérifiée la sentence du Psalmiste : Toutes les pensées des impies périront, parce que tous leurs artifices viendront échouer contre le tombeau (Ps. CXLV, 4).
Jésus, notre doux Sauveur, a donc versé des larmes en ce jour ; pour manifester la tendresse de son cœur à notre égard, il a pleuré non pas seulement cette fois mais en plusieurs autres circonstances de sa vie mortelle ; et de ses yeux compatissants ont coulé en abondance des ruisseaux de larmes pour laver les hommes de tous leurs crimes. Jésus pleura d'abord au moment de sa naissance, parce qu'il céda à une nécessité enfantine. Il commença dès lors à payer le tribut accoutumé à la nature souffrante, selon ce qui est écrit dans le livre de la Sagesse : Je me suis fait entendre d'abord en pleurant comme tous les autres enfants (Sap. VII, 3). Aussi l'Église chante : l'Enfant vagit couché dans une crèche étroite : Vagit infans inter arcta positu praesepia. La seconde fois, Notre-Seigneur pleura par l'effet d'un amour immense, à la mort de Lazare ; la troisième fois, par le sentiment d'une profonde compassion, lors de sa dernière entrée à Jérusalem ; la quatrième fois, sous l'impression d'une douleur suprême, lorsqu'au moment de sa Passion il offrit au Père éternel ses prières accompagnées de larmes. Les larmes que Jésus répandit en ces quatre circonstances principales forment comme les quatre fleuves sortant du paradis afin de purifier, rafraîchir, désaltérer et féconder le monde entier. Elles ont aussi rapport aux quatre espèces de larmes qui, semblables à ces mêmes fleuves du paradis terrestre, arrosent et fertilisent l'âme qui les répand. Nous pouvons pleurer en effet pour quatre motifs différents : 1° par affliction, à cause de nos misères présentes ; 2° par componction, à cause de nos fautes passées ; 3° par compassion pour les maux de notre prochain ; 4° par désir des biens de notre céleste patrie. Au premier motif se rapportent les larmes du Sauveur dans son berceau. « Dès qu'il vient au monde, l'enfant commence par pleurer, dit saint Augustin (Serm. 26 de Verbis Apost.) ses larmes sont le pronostic des peines qui l'attendent ; et bien qu'il ne parle point encore, il prophétise déjà. » Au second motif se rapportent les larmes que Jésus versa sur la croix pour effacer nos péchés ; il nous apprend par là que, pour obtenir notre pardon, nous devons gémir amèrement sur nos fautes. « Il montre une coupable insensibilité, dit saint Augustin (Serm XXVI de Verbis Apost.), celui qui pleure sur la mort d'un ami ou la perte de quelques avantages temporels, et qui refuse de pleurer sur ses propres iniquités. » Troisièmement, les larmes que Notre-Seigneur répandit sur les malheurs et les infidélités de Jérusalem nous enseignent que nous devons en verser de pareilles sur les infortunes des malheureux et les désordres des pécheurs, sur la ruine et la perte des âmes. C'est ce que faisait le saint homme Job comme lui-même l'assure en disant (XXX, 25) : Je pleurais sur celui qui était affligé, et je compatissais à celui qui était indigent. Enfin les larmes que Jésus versa sur Lazare, dont il allait différer le salut en le rappelant à la vie, nous font voir que nous devons soupirer après la gloire éternelle en répétant avec le Roi-Prophète: Hélas! Pourquoi donc mon exil est-il si longtemps prolongé (Psal CXIX, 5) ? Si Notre-Seigneur a tant pleuré, quoiqu'il fût innocent et impeccable, combien plus doivent pleurer ceux qui sont pécheurs et coupables ? « Quand notre divin Maître se lamente amèrement à cause de nous, dit Cassiodore, pouvons-nous refuser d'unir nos larmes et nos gémissements à ses gémissements et à ses larmes? »
Le pécheur est menacé continuellement de sept grands maux qui seraient bien capables de lui arracher des larmes, s'il voulait y réfléchir. 1° Il sera dépouillé de tout à la mort et n'emportera rien avec lui au delà du tombeau ; 2° ses ennemis, les démons accourent à sa rencontre pour se saisir de lui au milieu de ses angoisses ; 3° il ne sera plus en état de faire pénitence et d'obtenir miséricorde ; 4° il sera couvert de confusion, soit parce que toutes ses actions et que ses pensées les plus secrètes seront alors dévoilées publiquement, soit parce que Jésus-Christ lui reprochera d'avoir abusé de tous les bienfaits dont il l'aura comblé ; 5° il sera séparé des élus et réuni avec les damnés ; 6° il sera exclu de la grâce éternelle ; 7° enfin il sera précipité pour toujours dans les supplices affreux de l'enfer. Il faut donc pleurer beaucoup sur les péchés à cause des maux immenses qu'ils attirent aux pécheurs. Par le péché, en effet, l'homme offense la majesté infinie de Dieu, perd tous ses droits à la société bienheureuse des Anges et des Saints, se prive des suffrages de l'Église, donne la mort à son âme, se livre entre les mains du démon, son plus cruel adversaire, et se jette lui-même clans le gouffre de l'enfer.
Contemplons le Seigneur Jésus pleurant et gémissant ; tâchons de pleurer et de gémir avec lui. Il verse de chaudes et abondantes larmes, parce qu'il ressent pour Jérusalem une sincère et véritable compassion. Dans l'amertume de son cœur, il déplorait la ruine temporelle et le sort éternel de ses habitants, parce qu'ils n'avaient pas connu le temps de sa visite, alors que, par le mystère de l'incarnation, il était descendu parmi eux des hauteurs célestes ; mais au lieu de reconnaître sa mission et de recevoir sa prédication, ils n'avaient cessé de le persécuter jusqu'à la mort. Ô cœur endurci, impie et insensé, privé de la vie véritable et spirituelle, que tu es à plaindre ! Dans l'abîme de misères où tu vas tomber, où tu es déjà plongé, pourquoi t'abandonner comme un frénétique à la joie et au rire, tandis que la Sagesse du Père pleure sur toi. Considère ton Médecin tout en larmes et pousse de profonds gémissements comme une mère sur son fils unique. Que tes larmes coulent par torrents le jour et la nuit ; ne te donne point de relâche et que la prunelle de tes yeux ne prenne point de repos (Thess. II, 18). Vois comme ses disciples s'empressent autour de lui et se tiennent à ses côtés avec une crainte respectueuse ; ils sont tout à la fois ses barons, ses soldats, ses comtes, ses valets et ses écuyers ; et ne crois pas qu'en le voyant pleurer, ceux qui l'accompagnaient aient pu retenir leurs larmes. Oh ! Chrétiens, c'est pour nous, c'est afin de nous servir de modèle, que le Seigneur verse des larmes ; apprenons d'un si excellent Maître ce que nous devons faire en présence de la ruine et de la mort de nos ennemis. Aussi lui-même nous a dit : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient (Matth. V, 44). Jésus ne pleurait pas simplement sur la destruction des murailles de la ville, mais spécialement sur la perte des âmes, et il nous enseignait ainsi la conduite à tenir en pareille circonstance. Lorsque nous voyons un pécheur courir à sa damnation éternelle, à l'imitation du Sauveur, nous devons pleurer sur ce coupable obstiné et d'autant plus amèrement qu'il est lui-même insensible à son malheureux état ; car s'il sentait ses plaies, et s'il connaissait les châtiments qui l'attendent, il pleurerait sans doute sur lui-même plus abondamment que personne. Ces larmes touchantes de Notre-Seigneur, compatissant aux désastres affreux qui menaçaient Jérusalem, avaient été figurées dans les lamentations de Jérémie qui déplorait le renversement définitif de cette ville déicide par les Romains. Ainsi devons-nous pleurer de compassion sur les malheurs de nos proches et même de nos ennemis, à l'exemple de notre divin Sauveur. Mieux vaut compatir aux affligés que faire l'aumône aux indigents ; et celai qui sait ainsi souffrir avec ceux qui souffrent et pleurer leurs péchés ne manquera pas d'obtenir pour lui-même grâce et miséricorde.
Cependant au milieu du triomphe que la foule lui décernait spontanément, Jésus fit son entrée solennelle à Jérusalem par la porte dorée, située aux pieds du temple, du côté de la vallée de Josaphat Selon saint Chrysostôme, il agissait ainsi, non par amour du faste, mais pour accomplir les prophéties, consoler ses disciples attristés de sa mort prochaine, et montrer à tous qu'il allait souffrir volontairement. Cette entrée à Jérusalem eut lieu cinq jours avant la Pâque. « A ce sujet, dit Raban Maur, remarquons l'accord de l'Ancien Testament avec le Nouveau, non-seulement pour les choses elles-mêmes, mais encore pour le temps où elles s'accomplissent. Ainsi, au dixième jour du premier mois, les Juifs devaient introduire dans leurs maisons l'agneau qu'ils avaient choisi pour célébrer la Pâque, parce que, en ce même jour, c'est-à-dire cinq jours avant cette fête, Jésus devait entrer à Jérusalem pour y être immolé. »
Et lorsqu'il fut entré à Jérusalem pour lui procurer le salut, la ville entière fut en émoi et chacun disait : Qui est celui-ci (Matth. XXI,10) ? Suivant Origène (Tract. XV in Matth.), c'était là une image de ce qui devait arriver bientôt à l'entrée de Jésus-Christ dans la Jérusalem véritable, quand les Esprits angéliques frappés d'admiration se demandèrent : Qui est ce Roi de gloire (Ps. XXIII, 10) ? Les Juifs disaient donc aussi : Qui est cet homme ? ou en d'autres termes : Est-il si grand qu'on doive lui rendre de tels honneurs ? Ne sachant quel était vraiment ce personnage, ils s'étonnaient de voir qu'une multitude aussi nombreuse était allée à sa rencontre en chantant ses louanges. « C'est avec raison, dit saint Chrysostôme (Hom. XXXVIII Oper imp.), qu'ils étaient surpris en présence d'une chose aussi extraordinaire. Un homme était glorifié comme Dieu même, mais Dieu était glorifié en cet homme. Ceux-là mêmes qui chantaient ses louanges ne connaissaient pas bien sans doute Celui qu'ils exaltaient ainsi ; mais l'Esprit-Saint, qui s'était emparé d'eux à leur insu, faisait retentir par leur bouche les paroles de vérité. » — À la vue des honneurs rendus à Jésus-Christ, les princes des prêtres et les docteurs de la Loi furent saisis d'indignation ; et pour ce motif l'Évangéliste dit que toute la ville fut troublée, car on attribue communément à tout une cité ou communauté le fait même des chefs et des supérieurs. Le peuple cependant ou le simple vulgaire, comme pour rendre raison de sa conduite, répondait (Matth. XXI, 11) : C'est Jésus, le Prophète qui est de Nazareth en Galilée ; ou plutôt c'est le Seigneur des Prophètes qui mérite bien tous ces hommages. Ainsi les pauvres sont les premiers à confesser Dieu, et les grands ne se joindront à eux que plus tard. « Tandis que les autres doutent et interrogent, dit saint Jérôme (in cap. XXI Matth.), l'humble foule confesse hautement que Celui-ci est Jésus le Prophète venu de Nazareth en Galilée. Ils commencent par une moindre louange, pour s'élever ensuite à une plus sublime : C'est le Prophète, disent-ils, Celui que Moïse nous a promis comme devant être semblable à lui ; et il nous vient de Nazareth en Galilée, car c'était là que Jésus avait été élevé, afin que la Fleur des champs, célébrée dans le Cantique des cantiques, grandît parmi les fleurs des vertus, indiquées par le nom de cette même ville. » Ainsi parle saint Jérôme. Pour compléter notre récit, ajoutons que quand le Sauveur fut entré à Jérusalem, il renvoya les deux animaux à l'endroit où on les avait pris.
En ce jour que nous appelons le dimanche des Rameaux, l'Église célèbre la mémoire de l'entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem. Dans ce but, les fidèles sortent du temple en portant des rameaux et chantant des hymnes, comme s'ils allaient au-devant du Sauveur ; ils s'avancent jusqu'à une croix placée hors des murs, au pied de laquelle ils déposent les rameaux qu'ils tenaient dans leurs mains. Par cette action symbolique l'Église semble dire : Dieu me garde de me glorifier en autre chose qu'en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Galat. VI, 14). On les conduit aussi jusqu'à la croix pour leur montrer qu'ils ne doivent fonder aucune espérance sur la gloire du monde, si grande qu'elle puisse être, parce que le deuil succède promptement à la joie (Prov. XIV, 13). C'est pour rappeler cette même instruction, qu'après nous être réjouis dans la procession des rameaux, nous lisons à la messe de ce jour l'Évangile où est racontée la Passion du Seigneur. Peut-être aussi est-ce pour représenter qu'aux honneurs de son triomphe Jésus mêla les pleurs de la compassion, et que sa mort fût la cause de la ruine de Jérusalem sur laquelle il versa des larmes. Étant donc prêt a combattre et à vaincre ses ennemis, le Seigneur se rendit avec toute la pompe d'un triomphateur dans cette ville impie comme sur le théâtre de la guerre ; et, certain de vaincre avant même de combattre, contrairement à l'usage ordinaire, il obtint par avance les honneurs du triomphe. Ainsi les palmes que le peuple portait pour le recevoir avec gloire comme un conquérant présageaient la victoire qu'il allait remporter sur le prince du monde.
L'Église célèbre donc aujourd'hui deux marches publiques de notre divin Sauveur. La première eut lieu, lorsque les Juifs accompagnèrent le Christ depuis le mont des Oliviers jusqu'à la ville de Jérusalem, au milieu des chants d'allégresse, avec des rameaux d'olivier et des branches de palmier ; marche d'honneur et de vénération extraordinaire que l'Église représente dans la procession solennelle de ce jour et rappelle dans l'Évangile qui précède la bénédiction des rameaux. La seconde eut lieu, lorsque, peu de jours après, ces mêmes Juifs conduisirent le Christ de Jérusalem à la montagne du Calvaire, au milieu des opprobres et des dérisions les plus amères ; marche pleine de douleurs et d'ignominies extrêmes que l'Église nous retrace et nous remet sous les yeux dans la lecture de la Passion. Ces deux marches, si différentes entre elles quoique très rapprochées l'une de l'autre font ressortir dans les Juifs l'inconstance aveugle de leur volonté. Dans la première, en effet, ils placent Jésus sur l'ânesse avec respect et avec amour ; dans la seconde, ils l'attachent insolemment sur un gibet infâme. Dans la première, ils étendent leurs habits sur son passage ; dans la seconde, ils le dépouillent lui-même de ses propres habits. Dans la première, ils vont à sa rencontre avec des branches de palmier et des rameaux d'olivier ; dans la seconde, ils posent sur sa tête une couronne tressée d'épines aiguë. Dans la première, ils l'appellent Roi ; dans la seconde, ils le renient en criant : Nous n'avons d'autre roi que César (Joan. XIX, 15). Dans la première, ils le proclament leur Sauveur en chantant : Hosanna, sauvez-nous, nous vous en supplions ; dans la seconde, ils le renoncent pour tel en lui reprochant de ne pouvoir se sauver lui-même. Dans la première, ils le bénissent comme venant au nom du Seigneur, le Père éternel ; dans la seconde, ils le maudissent comme un malfaiteur digne par ses forfaits des plus grands supplices. Ô étrange mobilité du peuple juif ! Celui qu'il comble aujourd'hui d'honneurs, il l'accablera bientôt d'outrages, et la gloire dont il l'environne maintenant ne fera qu'augmenter la confusion dont il le couvrira.
Saint Bernard dit à ce sujet (Serm. II in Ramis palm.) : « Pourquoi notre divin Sauveur a-t-il voulu faire son entrée triomphale à Jérusalem, lorsqu'il prévoyait sa Passion prochaine ? C'était afin que les honneurs précédents lui rendissent plus amères les souffrances ultérieures. Nous représentons bien justement aujourd'hui la mémoire de ce triomphe, puisqu'il eut lieu en ce même jour ; mais pourquoi y ajoutons-nous le récit de la mort qui arriva le vendredi suivant ? Ce rapprochement étonnant n'est pas sans motif, déclare ailleurs le même saint Docteur (Serm. 1 in Ramis). Le triomphe fût accompagné d'applaudissements et la mort de gémissements. Ces deux événements si contraires, qui néanmoins se suivirent de si près, nous apprennent à ne mettre aucune confiance dans les joies de ce monde, sachant que le deuil succède immédiatement au plaisir (Prov. XIV, 13). C'est pourquoi dans les jours heureux pensons aux jours mauvais ; car pendant cette misérable vie les biens et les maux sont entremêlés, non-seulement pour les mondains, mais encore pour les hommes vertueux. Aussi le Seigneur qui commença par agir avant que d'enseigner (Act. I, 1) a voulu nous montrer, par ses exemples aussi bien que par ses paroles, que toute chair est comme l'herbe et toute sa gloire comme la fleur de la campagne (Is. XL, 6). C'est pour nous donner cette leçon salutaire qu'il a reçu les honneurs du triomphe, alors qu'il touchait aux ignominies de sa Passion douloureuse. De plus, pour appliquer ces différents mystères aux choses spirituelles, nous représentons dans la procession de ce jour la gloire de la patrie céleste, et nous en retraçons la voie dans le récit de la Passion. La procession, en effet, rappelle ce jour suprême où nous serons emportés sur les nues pour aller au devant de Jésus-Christ au milieu des airs (I Thes. IV, 17), lorsqu'il rentrera dans la sublime Jérusalem parmi les applaudissements et les acclamations des élus réunis des deux Testaments ; les bienheureux habitants du ciel chanteront alors avec allégresse, comme autrefois ceux qui précédaient et suivaient le Sauveur : Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur. La procession nous marque donc le but auquel nous devons tendre, et la Passion nous indique la route que nous devons suivre ; car c'est par le chemin des souffrances, des humiliations et même de la mort dans le temps, que nous parviendrons à la possession de la vie, de la gloire et du bonheur dans l'éternité. En attendant ce terme si désirable, la perspective du triomphe futur nous aidera puissamment à supporter les fatigues de la lutte présente ; car pour obtenir ce que l'on aime et que l'on souhaite ardemment, rien ne semble impossible ou difficile. » Ainsi parle saint Bernard.
Prière
Seigneur Jésus, qui par vos paroles et vos exemples nous avez enseigné à pleurer plutôt qu'à nous réjouir, je vous en conjure par vos bienheureuses larmes et vos miséricordes infinies, éclairez-moi afin que je connaisse mes péchés et que j'aperçoive les dangers qui me menacent. Faites que je ne sois point circonvenu par les suggestions des démons, ni gagné par les séductions des créatures, ni dégradé par les plaisirs de la chair ; que mes ennemis ne détruisent point mes fils, c'est-à-dire mes mérites ou les fruits que je produis ; qu'ils ne corrompent point mes sens, mes pensées, mes actions, et qu'ils ne renversent point l'édifice de mes vertus ; après avoir été préservé ou délivré de leurs embûches, je louerai et je confesserai votre saint nom, ô Dieu très-haut ! Ainsi soit-il

suivant