Jésus fait son entrée triomphale à Jérusalem
Math. XXI, 8-9 – Marc. XI, 8-10 – Luc. XIX, 36-40 – Joan. XII, 18-19.
Lorsque Jésus approchait de la descente du mont des Oliviers (Luc. XIX, 36, 37), les nombreux disciples qui raccompagnaient avec ceux qui le suivaient depuis Jéricho étendaient leurs vêtements sur le chemin ; d'autres coupaient des branches vertes d'arbres fruitiers dont est planté le mont des Oliviers, et ils en jonchaient la route, soit pour orner le lieu de son passage, soit pour faciliter la marche de sa monture (Matth. XXI, 8). Les enfants et les habitants de Jérusalem, comme aussi les Juifs réunis de toutes parts en cette ville pour y célébrer la fête de Pâques, ne tardèrent pas à connaître que Jésus arrivait. Ils prirent aussitôt en leurs mains des branches de palmier et des rameaux d'olivier, puis ils vinrent à sa rencontre respectueusement jusqu'au pied de la montagne (Joan. XII, 13). Là, ils le reçurent comme un Roi, avec allégresse et vénération, chantant des hymnes et des cantiques, couvrant la terre de leurs vêtements et de rameaux. Depuis l'endroit où ils le joignirent, ils le conduisirent en triomphe jusqu'à la capitale, et le long du chemin ils faisaient retentir les airs de joyeux accents comme ceux-ci que répète l'Église romaine : Gloire, honneur et louange à vous, Christ, notre Roi et Rédempteur. Gloria, laus et honor tibi sit, Rex Christe, Redemptor.
La divine Providence avait ménagé cette réception solennelle, pour célébrer par avance l'incomparable victoire que Notre-Seigneur allait bientôt remporter sur la mort et sur le démon, en expirant sur la croix. Cette marche glorieuse du Sauveur avait été figurée jadis par la cérémonie magnifique en laquelle David fit transporter l'arche d'alliance sur le mont Sion ; elle avait été préparée immédiatement par la bonne odeur de la renommée qu'avaient répandue dans tous les environs la résurrection de Lazare et l'effusion du parfum sur la tête de Jésus. C'est pourquoi, prévoyant que la foule viendrait à sa rencontre, le Sauveur monta sur une pauvre ânesse, afin de nous donner un exemple d'humilité extraordinaire parmi les applaudissements des peuples accourus pour le recevoir. Entre les miracles que le Seigneur avait opérés, la résurrection de Lazare était celui qui avait excité le plus vif enthousiasme pour sa personne sacrée, de manière à lui procurer un triomphe public Car, de tous les prodiges qu'il avait accomplis, c'était celui qu'on publiait plus généralement, d'après saint Augustin (Tract. L in Joan.). Il était, en effet, plus évident et plus admirable que tous les autres ; aussi, notre divin Sauveur l'avait réservé pour la fin de sa vie, afin qu'il restât plus profondément gravé dans le souvenir des Juifs. Les miracles attirèrent ainsi ceux que les exhortations ne touchaient pas. Cette foule qui loue Dieu, dit Origène (Tract. XIV in Matth.), accourt justement à la descente de la montagne pour accueillir Celui qui venait du ciel afin de racheter le monde. Quand le Seigneur descend, ajoute le Vénérable Bède (in cap. XIX Luc), la foule descend aussi ; car, lorsque l'Auteur de la miséricorde daigne s'humilier, ceux qui ont besoin de miséricorde doivent s'humilier également et suivre ses traces pour obtenir ses grâces.
Cependant ceux qui étaient venus de Jérusalem, étant arrivés près de Jésus, le saluèrent avec respect, et se mirent à marcher devant lui, tandis que les autres continuaient de marcher par derrière. Le Seigneur s'avançait ainsi au milieu d'eux. Alors tous ensemble, ceux qui le précédaient et ceux qui le suivaient, criaient : Hosanna, Fils de David (Matth. XXI, 9). Ce mot hosanna est un cri de joie, de louange ou de prière ; il indique un sentiment intérieur plutôt qu'une chose déterminée, comme raca est un terme d'indignation qui n'exprime rien de particulier. Aucun auteur grec ou latin n'a donc pu interpréter le mot hosanna en lui-même ; quant au sens, plusieurs croient qu'il signifie : Sauvez-nous, nous vous en conjurons. En effet, hosanna est la même chose que hosianna, mot hébreu composé de deux autres ; d'abord de hosi, c'est-à-diresauvez ; puis de anna, exclamation de désir et de souhait qui équivaut à cette expression française : Plaise à Dieu ! ou à l'interjection latine utinam! Par ce cri suppliant hosanna, les Juifs proclamaient l'avènement du Christ comme devant être le salut du monde ; car ils regardaient comme leur Sauveur Celui dont ils imploraient le secours en disant : Sauvez-nous, nous vous en conjurons, Fils de David !
Puis s'adressant la parole les uns aux autres, ils disaient : Qu'il soit béni, qu'il soit glorifié ; ou, selon le Vénérable Bède : Il est béni, il est seul pur de tout péché et il purifie seul tous les autres, Celui qui est venu dans le monde et qui s'est revêtu de notre humanité en s'incarnant, au nom du Seigneur, de Dieu le Père. Le Fils, en effet, n'est pas venu en son propre nom, mais il a été envoyé par son Père dont il devait accomplir la sainte volonté, et rechercher la gloire éternelle dans toutes ses œuvres ; c'est ce que Jésus-Christ atteste lui-même ailleurs, en disant : Je suis venu au nom du Père (Joan. V, 43). Par ces paroles de bénédiction, les Juifs reconnaissaient donc et louaient l'avènement du Sauveur ; car, lorsque nous bénissons Dieu, nous ne faisons que reconnaître et louer ses bienfaits, mais quand Dieu nous bénit, il agit de telle sorte qu'il nous accorde et nous prodigue ses bienfaits. Remarquez à ce sujet que bénir, bene-dicere, c'est dire du bien, bonum dicere, et que par conséquent Dieu ne nous bénit pas comme nous le bénissons. En nous bénissant, il nous fait toujours du bien et nous rend bons ; car pour lui dire c'est faire, suivant cette expression du Psalmiste : Il a parlé et tout a été créé (Ps. CXLVIII, 5). Nous, au contraire, en bénissant Dieu, nous ne le rendons pas bon, mais nous confessons simplement son infinie bonté ; car pour l'homme, dire n'est pas faire, mais seulement reconnaître.
C'est le Roi d'Israël, ajoutait la foule (Joan. XII, 13). Elle proclamait ainsi la puissance du Christ, quoique d'une manière très-imparfaite ; car les Juifs charnels croyaient que le Messie devait régner temporellement, pour délivrer leur propre nation de tout tribut à l'égard des peuples étrangers ; mais il venait régner spirituellement pour délivrer le genre humain tout entier de l'esclavage du démon ; sa mission était donc bien supérieure à leur attente. Prenant trop à la lettre certains passages des Prophètes, ils espéraient seulement que le Christ monterait sur le trône temporel de David, les affranchirait du joug des Romains, et rétablirait l'empire d'Israël ; mais Jésus chercha lui-même à les détromper lorsqu'il répondit publiquement devant Pilate (Joan. XVIII, 36) : Mon royaume n'est pas de ce monde, d'où il faut conclure qu'il est du ciel. — Néanmoins, les Juifs applaudissaient ici à Jésus comme à leur roi, et c'est pour cela qu'ils ajoutaient (Marc. XI, 10) : Et béni soit le règne de David notre père-qui va être rétabli par votre arrivée. Comme s'ils disaient : Voici Celui dont il est écrit : Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père (Luc I, 32). Mais ils l'appellent Roi en témoignage de leur propre condamnation, puisqu'il devient ainsi manifeste qu'ils ont mis à mort leur propre Seigneur. « Ô Juifs, s'écrie saint Augustin (Tract. 51 in Joan.), croyez-vous donc procurer beaucoup d'honneur à Jésus-Christ en le proclamant Roi d'Israël, lui qui est le Roi du monde, le Maître du ciel et de la terre ? Assurément, il n'est pas Roi d'Israël pour lever des impôts, armer des guerriers et combattre des ennemis visibles ; mais il est Roi d'Israël pour gouverner les âmes, les diriger dans le chemin de la vertu et les conduire au royaume des cieux. S'il veut bien être Roi d'Israël, c'est par un effet de sa condescendance et non point en conséquence d'une promotion, c'est pour exercer sa miséricorde et non point pour augmenter sa puissance ; car Celui qui a été appelé sur la terre Roi des Juifs n'est-il pas dans le ciel le Seigneur des Anges ? Cependant ne craignez point (Joan. XII, 15) mais reconnaissez les bontés de Celui dont vous avez célébré les grandeurs, et n'allez pas vous alarmer lorsque vous le verrez souffrir ; car il doit répandre son sang pour effacer vos crimes et endurer la mort pour racheter votre vie. »
S'adressant à Notre-Seigneur de nouveau, la foule répète : Hosanna c'est-à-dire : Sauvez-nous, nous vous en supplions. Cette acclamation réitérée indique que le Christ est Sauveur selon les deux natures qu'il réunit en sa personne ; car il nous a sauvés tout à la fois par la puissance de sa divinité et par le mérite de son humanité. Puis, pour mieux désigner de quel salut ils veulent parler, ils déterminent en quel lieu ils espèrent le trouver, à savoir là-haut, dans les demeures sublimes, in altissimis, et non point ici-bas, dans les lieux infimes. Comme s'ils disaient : Délivrez-nous dans les cieux, après nous avoir délivrés des enfers. Voilà le double salut que Jésus-Christ nous procure : il nous affranchit de la peine et nous investit de la gloire. Nous voyons clairement par là que l'avènement du Christ opère le salut non pas des hommes seuls, mais du monde entier, du ciel et de la terre dont il réunit les habitants, afin que, au nom de Jésus, tout genou fléchisse (Philipp. II, 10). Le Christ venait donc pour procurer tous le salut éternel dans les cieux ; et lorsqu'ils le conjuraient de leur obtenir le royaume éternel, après avoir établi son règne temporel, les Juifs, peut-être sans le savoir, le proclamaient prophétiquement Roi des cieux et des Anges. Car, par une disposition providentielle, ils annonçaient cette royauté céleste du Messie, quand ils lui disaient dans leurs chants de louange Hosanna in excelsis : Sauvez-nous dans les cieux (Marc. XI, 10). En effet, de ces paroles, dit saint Chrysostôme (Hom. LXV in Joan.), nous devons conclure que Jésus est Dieu ; car l'Écriture sainte n'attribue qu'à Dieu seul le salut éternel. Néanmoins, les Juifs qui adressaient au Christ cette supplication, n'en comprenaient pas toute la portée ; de même aussi Caïphe, leur grand prêtre, déclara, sans bien le comprendre, que Jésus devait mourir pour le salut du monde. — En outre, le premier Hosanna, qui fut prononcé sans les mots in excelsis, peut signifier que le Christ doit régner sur la terre entière, en soumettant les esprits et les cœurs par la foi et la grâce. Le second Hosanna avec les mots in excelsis peut signifier que le Christ doit de plus régner dans les célestes demeures ; puisque par sa propre médiation toutes choses ont été réparées au ciel et sur la terre.
Considérons maintenant diverses sortes de mérites parmi les différentes espèces de personnes qui accompagnent le Sauveur. Ceux qui placèrent leurs vêtements sur l'ânesse, afin que Jésus fût mieux assis, sont les Apôtres qui par leurs enseignements disposèrent les cœurs des hommes à devenir la demeure de Dieu. Ils représentent ceux qui par leurs exhortations instruisent les âmes, les retirent des vices, les ornent des vertus, afin que le Seigneur puisse s'y établir et s'y reposer. — Ceux qui étendirent leurs habits sur la terre, pour prémunir les pieds de l'ânesse contre les pierres du chemin, figurent les saints Martyrs qui, en livrant leurs corps aux supplices pour l'amour de Dieu, se dépouillèrent de leurs enveloppes extérieures, et par leurs traces sanglantes montrèrent aux plus simples mortels la voie véritable de la céleste Jérusalem. Ils étendent aussi leurs habits sur la route, ceux qui, à l'imitation des Martyrs, assujettissent leurs sens par les veilles, les jeûnes et les autres macérations, afin de préparer à Jésus-Christ l'entrée de leurs cœurs, ou pour laisser de bons exemples à leurs successeurs. Ainsi, la chair est pour l'âme un vêtement qu'elle met sous les pieds soit par le martyre soit par la continence, soit par les exercices de pénitence ou de charité. Les nuances des différentes vertus sont aussi pour l'âme comme des vêtements aux couleurs variées qu'elle étend sur la route quand elle contribue à l'édification du prochain. Heureux celui qui, par la pratique du bien réussit à frayer la voie du salut à ses frères égarés dans les sentiers du vice ! Enfin jeter ses habits sur le chemin pour l'arrivée du Sauveur, c'est déposer ses habitudes coupables afin de le recevoir convenablement. — Ceux qui coupaient les branches d'arbre dont ils jonchaient le soi, pour orner et aplanir le chemin du Seigneur, représentent les saints Confesseurs qui, recueillant de divers écrits les paroles, les sentences et les exemples des saints Pères, en forment par leurs humbles prédications comme une route agréable et facile pour introduire Dieu dans l'esprit de leurs auditeurs ; de cette manière ils détachent des arbres spirituels les rameaux verdoyants dont ils décorent la voie de la céleste patrie. — Ceux qui tenaient en leurs mains des branches d'olivier désignent les Chrétiens qui s'adonnent aux œuvres de bienfaisance, car l'olive est l'emblème de la miséricorde. Et ceux qui portaient des branches de palmier indiquent les Chrétiens qui s'appliquent à triompher des tentations, car la palme est le symbole de la victoire.
« Dans cette marche du Sauveur, dit saint Bernard (Serm. I in Ramis palmarum), trois sortes de services lui sont rendus : le premier, par l'ânesse sur laquelle il est monté ; le second, par ceux qui étendent leurs vêtements sur la route ; le troisième, par ceux qui coupent des branches d'arbre. Ces derniers sont les pasteurs ou prédicateurs qui rappellent aux peuples la foi et l'obéissance d'Abraham, la chasteté de Joseph, la douceur de Moïse et les vertus admirables des autres Saints. Les séculiers étendent leurs habits devant le Seigneur, lorsqu'ils consacrent au culte divin leurs biens extérieurs, ou qu'ils emploient leurs richesses temporelles à faire d'abondantes aumônes. Les religieux enfin sont comme la monture de Dieu qu'ils doivent glorifier et porter en leur propre corps, selon la recommandation de l'Apôtre (I Cor. VI, 20). Ils peuvent dire en vérité : Je suis devant vous, Seigneur, comme une bête de somme, et je me tiens toujours avec vous (Ps. LXXII, 23). Tous les autres ne donnent que de leur superflu ou de leur fortune, tandis que les religieux s'immolent, se sacrifient tout entiers au service de Dieu. Tous cependant, s'ils sont attentifs à remplir leur ministère respectif, marchent véritablement à la suite du Sauveur et entrent avec lui dans la sainte Cité. Le prophète Ézéchiel (XIV, 14) vit ces trois classes d'élus représentés par trois Justes célèbres de l'Ancien Testament, à savoir : Noé occupé à couper des arbres pour la construction de l'arche ; Job disposant avec sagesse des biens de ce monde ; Daniel s'assujettissant aux privations de l'abstinence et aux fatigues de la mortification comme s'il était une bête de somme. Or, dans ce cortège de Jésus quels sont les plus proches de sa personne sacrée ? De ces trois ordres de serviteurs quels sont les plus assurés de leur propre salut ? Chacun peut le deviner facilement. » Ainsi parle saint Bernard.
Dans cette procession solennelle les personnes qui précèdent et qui suivent le Sauveur représentent les fidèles de l'Ancien et du Nouveau Testament qui s'accordent à célébrer ses louanges. En avant marche le peuple juif, le peuple gentil vient ensuite ; et parmi l'un et l'autre tous ceux qui ont été ou qui sont fidèles à la grâce ont cru ou croient en Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, de sorte qu'ils s'unissent pour répéter cette supplication : Hosanna ! c'est-à-dire : Sauvez-nous ! nous vous en conjurons ! Selon le Vénérable Bède (in cap. XI Luc), « c'est de lui en effet que ceux qui vécurent antérieurement attendirent leur salut, comme l'attendent encore ceux qui vivent aujourd'hui ; et c'est lui que tous ensemble proclament comme le Messie, en redisant cette salutation : Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur ; car l'espérance et la foi sont les mêmes dans les anciens et les nouveaux peuples. Avant qu'il vint, les Juifs, nos prédécesseurs, l'ont désiré avec ardeur, et maintenant qu'il est venu, nous autres Gentils, leurs successeurs, nous l'acceptons avec amour, en soupirant après le bonheur de le contempler face à face. » — Saint Chrysostôme dit également (Hom. XXXVII Op. imper.): « Ceux qui marchaient devant figurent les anciens croyants, comme les Patriarches, les Prophètes et les autres saints personnages qui, avant l'arrivée du Christ, le connurent et l'annoncèrent. Ceux qui suivaient représentent les nouveaux croyants, savoir les Apôtres, les Martyrs et les autres saints docteurs qui, depuis l'Ascension du Christ, n'ont cessé de rappeler son incarnation et sa résurrection, ses enseignements et ses miracles. Les uns et les autres ont vécu dans des siècles différents, et tous néanmoins ont été animés d'un même esprit qui les a fait tressaillir à la pensée du Christ ; les premiers l'ont prophétisé, en criant: Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur ! les seconds l'ont accueilli, en chantant : Hosanna, Fils de David ! » — Les peuples qui précédaient et suivaient Jésus-Christ célébraient également ses louanges, parce que ses actions admirables tiennent pour ainsi dire le milieu entre les faits de l'Ancien et du Nouveau Testament ; car, après avoir été figurées d'abord par les Pères de l'ancienne Loi,elles doivent être imitées maintenant par les disciples de la nouvelle Loi. Saint Bernard dit encore (Serm. II in Ramis palmarum) : « Ceux qui allaient devant sont l'image des pasteurs qui préparent à Jésus le chemin des cœurs, et conduisent leurs sujets dans les sentiers de la paix. Ceux qui marchaient derrière sont l'image des personnes qui, convaincues de leur propre insuffisance, s'attachent à suivre toujours les traces de leurs modèles. Les disciples se tenaient assidûment auprès de leur divin Maître pour accomplir ses moindres volontés ; tels sont les religieux qui, retirés dans leurs cloîtres, vivent pour Dieu seul, ne le perdent jamais de vue et vaquent toujours à son service. » Enfin, ceux qui se plaisent à répéter ce chant de prière et de louange : Hosanna, Fils de David ! représentent les âmes contemplatives qui s'appliquent avec plus de ferveur à l'oraison et à la méditation des choses divines.
Par tout ce qui précède, apprenons à nous livrer avec zèle aux œuvres et aux emplois qui nous conviennent le mieux ; car nous ne sommes pas également propres à toutes choses. Ainsi, dans le cortège du Seigneur un seul homme ne remplit pas tous les offices ; mais les uns amènent l'âne et l'ânon, d'autres placent leurs habits dessus ; ceux-ci couvrent la terre de leurs vêtements et ceux-là coupent des branches d'arbre, tandis que d'autres font retentir les airs de leurs chants joyeux. De même chacun doit choisir l'état pour lequel il sent plus d'aptitude. À l'exemple des filles de Jérusalem, levez-vous donc, fille chérie du divin Sauveur ; âme dévote, accourez voir le nouveau Salomon, ce Roi vraiment pacifique, au milieu des honneurs que lui rend sa mère la Synagogue pour préluder aux hommages que lui rendra l'Église naissante ; ne cessez point d'accompagner le Maître du monde, en portant à la main des rameaux d'olivier et des branches de palmier, c'est-à-dire en pratiquant des œuvres de miséricorde et en accomplissant des actes de vertu. Saint Anselme vous y exhorte en ces termes : Suivez le Seigneur du ciel et de la terre qui s'avance modestement assis sur une ânesse : plein de reconnaissance pour ses bienfaits, joignez vos louanges à celles des enfants, chantez avec allégresse : Hosanna, Fils de David ! Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur ! — Cette réception triomphale du Christ avait été figurée dans celle de David, lorsque le peuple sortit au devant de lui pour célébrer sa victoire sur le géant Goliath ; car cet insolent provocateur était une image du démon, notre cruel ennemi, que Jésus-Christ a terrassé avec la fronde de la croix. La ville de Jérusalem vers laquelle s'avance le Sauveur signifie vision de la paix ; elle désigne l'âme fidèle vers laquelle Jésus est toujours prêt à venir. Allons donc à sa rencontre avec une vive contrition des fautes que nous avons eu le malheur de commettre ; publions ses louanges, en confessant nos péchés ; portons à la main des branches de palmier, en châtiant nos corps pour expier nos crimes. Nous étendrons nos vêtements sur sa route quand nous distribuerons nos biens aux pauvres ; nous jetterons des fleurs sur son passage, quand pour le recevoir nous ornerons nos cœurs de vertus en exerçant surtout les œuvres de miséricorde ; nous le bénirons comme venant au nom du Seigneur, quand nous le remercierons des bienfaits qu'il nous a prodigués ; enfin, nous l'honorerons comme notre Roi et notre Seigneur, si nous faisons toutes nos actions avec la crainte et le respect que doit nous inspirer sa divine présence.
Les Pharisiens, témoins de tout ce qui se passait, n'en devinrent que plus animés contre le Sauveur (Joan. XII, 19). Ils se dirent donc les uns aux autres : Nous avons beau faire et conspirer contre cet homme, vous voyez que nous n'avançons à rien ; voici que tout le monde court après lui. Sans doute, ces paroles étaient hyperboliques par rapport au présent et marquaient seulement qu'une multitude suivait Jésus, mais par rapport à l'avenir elles étaient vraiment prophétiques ; car, à l'insu même de ceux qui les proféraient, elles annonçaient la conversion prochaine du genre humain à la foi chrétienne. Selon saint Augustin (Tract. LI in Joan.), un tel langage était dicté aux Pharisiens par l'envie qu'ils portaient au Sauveur, car ils étaient furieux de le voir ainsi honoré. Les insensés ! ils n' auraient pu en être surpris, s'ils n'avaient été aveuglés par la jalousie. Est-il donc étonnant que le Créateur de l'univers attire après lui tout le monde ? Selon saint Chrysostôme au contraire (Hom. LXV in Joan.), les Pharisiens qui parlaient de la sorte croyaient en Jésus-Christ, mais la crainte des Juifs les empêchait de l'avouer ouvertement, et ils s'efforçaient de les détourner de leur mauvais dessein en leur disant : Pourquoi vous obstiner à le poursuivre ainsi ? plus vous le persécutez, plus il grandit et plus sa gloire augmente ; cessez donc de lui faire opposition et de tramer sa perte. Les paroles précédentes ainsi entendues ressemblent au conseil que Gamaliel donna plus tard aux princes des prêtres pour délivrer les Apôtres, comme il est rapporté au livre des Actes (V).
Alors quelques-uns des Pharisiens qui étaient parmi le peuple ne purent supporter les honneurs qu'on rendait et les louanges qu'on décernait à Jésus (Luc. XIX, 39). Maître, lui dirent-ils, réprimandez vos disciples, empêchez-les de vous ménager publiquement un pareil triomphe. Ils lui attribuent le titre de Maître et néanmoins ils prétendent lui donner une leçon. Ils semblent lui dire d'un ton mêlé de hauteur et de dépit : Si vous étiez juste et saint, vous ne permettriez pas de tels applaudissements. Votre louange perd toute valeur dans la bouche de vos sectateurs. Ô triste et déplorable aveuglement des Juifs ! s'écrie le Vénérable Bède (in cap. XIX Luc), ils ne craignent pas de l'appeler Maître, parce qu'ils savent bien qu'il n'enseigne que la vérité ; et toutefois, se croyant mieux instruits, ils osent blâmer ses disciples et ils l'engagent à corriger ceux qu'il a daigné former, tandis qu'ils voient éclater la puissance divine dans ses œuvres merveilleuses ! » Ils s'affligeaient et s'indignaient de ce que la foule exaltait le Christ ; car elle déclarait béni Celui qu'ils regardaient comme un pécheur, elle proclamait Roi Celui qu'ils méprisaient comme un homme vulgaire, elle accueillait comme Envoyé de Dieu Celui qu'ils rejetaient comme un suppôt de Satan.
Jésus-Christ justifia la foule enthousiaste en s'excusant lui-même par une prophétie de l'avenir (Luc. XIX, 40) : Je vous assure, répondit-il, que si ceux-ci viennent à se taire, les pierres même ne manqueront pas de crier à leur place. C'est ce qui ne tarda pas à arriver. Bientôt, quand les hommes effrayés ou infidèles cessèrent de le confesser, les éléments insensibles commencèrent à le manifester hautement. En effet, après le crucifiement du Sauveur, ses disciples et ses amis furent saisis de frayeur et réduits au silence ; mais alors la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent, comme pour rendre témoignage à la puissance et à la sainteté du Christ souffrant et expirant sur la croix, poux montrer et protester qu'il était vraiment Dieu et Seigneur de tout l'univers. Cet ébranlement des créatures inanimées qui reconnaissent leur souverain Créateur, au milieu de ses douleurs et de ses humiliations, fait ressortir la dureté des Juifs et de tous les hommes qui le méconnaissent sans pitié. — On peut donner à ce même passage l'interprétation mystique suivante : Si ceux-ci, savoir les Juifs, se taisent, les pierres, c'est-à-dire les Gentils, crieront et proclameront la gloire du Christ. Ce qui fut également accompli à sa mort. Quand les Juifs refusèrent de lui rendre hommage, les Gentils, jusqu'alors endurcis et insensibles comme la pierre et le bois qu'ils adoraient, se convertirent à Jésus-Christ dont ils célébrèrent les grandeurs ; ainsi le centurion et ceux qui étaient avec lui au pied de la croix, étonnés des prodiges nombreux qu'ils voyaient, furent les premiers à confesser la sainteté et la divinité du Sauveur en disant : Cet homme était vraiment juste (Luc. XXIII,47) ; c'était véritablement le Fils de Dieu (Matth. XVII, 54). Les Gentils depuis lors ne cessent de publier la gloire du Christ, tandis que la plupart des Juifs, continuant de fermer les yeux à la vérité, s'obstinent à lui refuser le tribut de leurs louanges. — Dans le sens moral, ceux qui chantent Hosanna représentent les clercs ; s'ils se taisent, les pierres, c'est-à-dire les laïques crieront en glorifiant Dieu par leurs bonnes œuvres ; et c'est aussi ce que nous voyons se vérifier tous les jours dans un grand nombre de personnes.
Mais, hélas ! la faveur des masses dure peu ; le peuple est un être mobile comme les flots, inconstant comme les vents ; celui qu'il vénère et exalte aujourd'hui, demain il l'insulte et le rejette ignominieusement. Ainsi, comme le fait remarquer saint Bernard (Serm. II in Ramis palm.), notre divin Sauveur, reçu d'abord en triomphe, fut ensuite attaché à une croix par le même peuple, et cela dans le même lieu, presque dans le même temps, après quelques jours d'intervalle. Quel terrible renversement ! quel changement épouvantable ! La foule chantait naguère avec enthousiasme : Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur, hosanna dans les cieux ! elle criera bientôt avec fureur : Otez-le, ôtez-le, crucifiez-le (Joan. XIX, 15). Elle disait : Voici le Roi d'Israël ; elle dira : Nous n'avons pas d'autre roi que César (Joan. XIX, 15). Elle portait des palmes en l'honneur du Christ, elle lui imposera la croix : elle semait des fleurs sur son passage, elle le couronnera d'épines ; elle étendait ses habits sur son chemin, elle lui arrachera ses propres vêtements qui seront tirés au sort. Maudits péchés que nous commettons si souvent, hélas ! vous êtes donc des désordres bien horribles aux yeux du Seigneur, puisque, pour réparer vos suites funestes, notre divin Sauveur a dû subir d'aussi affreuses vicissitudes ! »
Plusieurs fois, pendant sa vie, Jésus vint à Jérusalem ; mais jamais il ne voulut y faire une entrée solennelle, sinon la dernière fois qu'il s'y rendit pour consommer son douloureux sacrifice. Il a voulu par là nous apprendre que la mort des Saints, loin de nous affliger, doit au contraire nous réjouir et que sa Passion fut pour lui un sujet d'allégresse et une source de gloire. Nous aussi désirons ardemment souffrir persécution à cause de lui, et fuyons les honneurs du monde comme il nous en a donné l'exemple. Mais pourquoi Jésus-Christ, qui avait toujours décliné les honneurs de la royauté, consent-il enfin à les accepter, au moment même où il marche vers le lieu qui doit être le théâtre de son supplice ? C'était pour montrer qu'il allait mourir innocent, puis pour avertir ceux qui sont parvenus au faîte des dignités ou au comble des richesses, de ne point perdre le souvenir de la mort dont ils sont continuellement menacés ; car ils marchent vers la tombe où ils n'emporteront avec eux qu'un linceul. Ceux qui traitent leur chair avec luxe et délicatesse doivent penser également qu'ils approchent du sépulcre où leur corps sera consumé par les vers et réduit en pourriture. Le Vénérable Bède signale un autre motif de la conduite que tint le Sauveur en la circonstance présente. « D'après l'Évangile selon saint Jean, dit-il (in cap. XI Marc.) la foule nourrie miraculeusement avec cinq pains et deux poissons voulut enlever Jésus afin de l'établir roi ; mais pour empêcher l'exécution de ce dessein il s'enfuit sur la montagne. En ce jour au contraire où il vient à Jérusalem pour y subir la mort, il n'éloigne pas ceux qui, proclamant sa royauté, le conduisent à la capitale au milieu d'hymnes convenables pour le Roi des rois, il n'impose point silence à ceux qui célèbrent en sa personne la restauration du royaume de David et l'accomplissement de la bénédiction promise à leurs pères. Pourquoi donc admet-il aujourd'hui volontiers ce qu'il évita précédemment par la fuite ? Pourquoi, prêt à sortir de ce monde par la mort de la croix, veut-il bien recevoir le titre de roi qu'il refusa lorsqu'il devait encore rester quelque temps en ce monde ? N'est-ce pas afin de nous enseigner que son royaume n'est pas de ce monde, qu'il ne doit pas l'établir temporellement sur la terre, mais éternellement au ciel, et qu'il doit en acquérir la possession par le sacrifice de sa vie, la gloire de sa résurrection et le triomphe de son ascension ? C'est ce que lui-même a déclaré lorsque, sur le point de remonter vers son Père, il dit dans une apparition à ses Apôtres réunis (Matth. XXVIII, 18) : Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre, » Telles sont les paroles du Vénérable Bède.
Prière
Seigneur Jésus, vous nous avez donné un signe éclatant de votre gloire, lorsque, six jours avant la dernière Pâque, en vous rendant à Jérusalem, vous avez révélé la grandeur de votre clémence et la splendeur de votre visage auguste. La foule alors s'empressa d'aller à votre rencontre avec des fleurs et des palmes, elle se plut à contempler en votre personne la majesté qu'elle louait par ce chant d'allégresse : Hosanna, Fils de David ! Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur ! Je vous en supplie, Seigneur, et je vous en conjure par vos œuvres pleines de mystères, ne me rejetez pas du nombre de vos serviteurs ; mais faites briller mes yeux la lumière de votre gloire, afin que ma bouche remplie de vos louanges ne cesse de célébrer vos grandeurs infinies. — Ainsi soit-il.