Jésus, assis sur l'ânesse et l'ânon, marche vers Jérusalem
Matth. XXI, 1-7. — Marc. XI, 1-7. — Luc. XIX, 29-35. — Joan. XII, 12, 14, 15
Notre-Seigneur multiplie les actions mystérieuses et réalise les anciennes prophéties, à mesure qu'il approche du jour où il doit racheter le monde par l'effusion de son propre sang, le lendemain du repas qu'il avait pris à Béthanie, dès le grand matin de notre dimanche, il se disposa à effectuer le voyage de Jérusalem d'une manière nouvelle et extraordinaire, mais conforme à ce qui avait été prédit (Joan. XII, 12). « Selon le précepte de la Loi, dit le Vénérable Bède, dès le dixième jour du premier mois on enfermait dans la maison l'agneau ou le chevreau qu'on devait immoler au soir du quatorzième jour ; de même aussi, pour que la vérité fût en rapport avec la ligure, Jésus-Christ, l'Agneau sans tache, choisi dans tout le troupeau, vint à Jérusalem cinq jours avant la Pâque où il devait être sacrifié. » Il montrait par cette démarche volontaire qu'il était tout prêt à se soumettre et à s'humilier jusqu'à la mort la plus ignominieuse et la plus cruelle pour notre sanctification. Effrayée du danger qu'il allait courir, sa sainte Mère essayait de le retenir ; et ses disciples, qui connaissaient la conspiration tramée contre lui, mettaient tout en œuvre pour le détourner de son dessein, tant ils l'aimaient et tant ils redoutaient tout ce qui pouvait lui arriver de fâcheux. Mais Jésus, pressé par la soif de notre salut, en avait autrement décidé ; il se mit en route, suivi de la petite troupe de ses fidèles disciples qui l'accompagnaient.
Bientôt il arriva à Bethphagé, village situé sur le penchant de la montagne des Oliviers, à moitié route de Béthanie à Jérusalem dont il est éloigné d'un mille (Matth. XXI, 1). Cet endroit, qui appartenait aux prêtres, est justement nommé Bethphagé, c'est-à-dire maison de la bouche ou des mâchoires ; car, dans les sacrifices de la Loi, les mâchoires des victimes étaient la part réservée aux prêtres, dont l'office était d'annoncer et d'expliquer la parole de Dieu. Après avoir servi dans le temple durant la semaine qui leur était assignée, les prêtres se retiraient en ce village où ils nourrissaient des troupeaux ; car quoiqu'ils n'eussent pas d'héritages à cultiver comme les autres Israélites, ils possédaient néanmoins des maisons où ils élevaient des bestiaux et habitaient eux-mêmes, lorsqu'ils n'étaient pas occupés au culte divin dans Jérusalem. En venant ainsi au mont des Oliviers, Jésus-Christ nous fait voir qu'il se rendait au lieu de sa Passion par amour et non point par nécessité. Selon saint Jérôme, celte montagne dite de l'olive, de l'huile et de la lumière marque par cette triple dénomination les trois grands effets de la Passion du Sauveur : l'olive indique le pardon des péchés, l'huile signifie l'onction de la grâce, et la lumière figure la splendeur de la gloire céleste.
Notre-Seigneur, s'arrêtant à Bethphagé, envoya devant lui deux de ses disciples : Allez, leur dit-il, à ce château que vous apercevez devant vous ; en y entrant, vous trouverez une ânesse attachée et avec elle son ânon ; détachez-les et me les amenez (Matth. XXI, 1 et 2). D'après saint Chrysostôme (Hom. XXXVII Oper. imp.), ces deux disciples étaient saint Pierre et saint Philippe ; celui-ci devait amener à la foi Samarie représentée par l'ânesse, et celui-là Cornélius figuré par l'ânon. Par la signification de leurs noms, ces Apôtres indiquent que le prédicateur de l'Évangile doit allier ensemble la connaissance de la vérité ou la science pour comprendre et la pureté de la vie ou la grâce pour enseigner ; car Pierre signifie celui qui connaît et Philippe bec de lampe. Notre-Seigneur députa préférablement à d'autres, quelques-uns de ses disciples, comme plus propres à édifier par leurs exemples ; et il en choisît deux comme nécessaires pour convaincre par leurs témoignages ; car, d'après la Loi mosaïque, toute parole n'était point recevable, si elle n'était garantie par deux ou trois personnes (II Cor. XIII, 1). Les anciens interprètes de l'Evangile signalent différentes causes pour lesquelles Notre-Seigneur envoya deux disciples. D'après saint Jérôme et le Vénérable Bède (in cap. XI Marc), ce fut à cause des avantages que procure la société d'un compagnon : ou bien pour représenter soit la double humilité de cœur et de corps, soit la double charité envers Dieu et envers le prochain ; comme aussi pour figurer la théorie et la pratique, la science de la vérité et la pureté de la vie. D'après saint Chrysostôme (Hom. XXXVII Oper. imp.), Jésus-Christ députa deux Apôtres afin de signifier par ce nombre les deux commandements généraux dont l'observation éloigne de nous tout péché et établit en nous toute justice. Quels sont ces deux préceptes ? Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, etc. et votre prochain comme vous-même (Matth. XXII, 37). Ou bien ces deux autres : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît (Tob. IV, 16) et faites pour les autres ce que vous désireriez qu'on fît pour vous (Matth. VII, 12). Rémi d'Auxerre ajoute encore : Les deux disciples marquent les deux ordres de prédicateurs qui furent adressés aux Juifs et aux Gentils, ou bien les deux grands préceptes de la charité, ou les deux Testaments, ou enfin le double sens, littéral et spirituel, qu'il faut distinguer dans les saintes Écritures.
Et il leur dit : Allez à ce château, c'est-à-dire à Jérusalem, qui est contre vous ou devant vous, au pied du mont Sion. Pour indiquer la situation de Jérusalem relativement à ses Apôtres, le Seigneur se sert de cette expression (contra vos est) en prévision des contradictions qu'ils devaient plus tard subir en ce même lieu. Il l'appelle (castellum) château parce que dans la sainte Écriture on emploie indifféremment ce terme et celui de ville. Ou bien, il la nomme ainsi à cause de sa position et de ses fortifications ; car elle était environnée d'une triple enceinte de tours et de remparts, à l'instar d'une citadelle. On peut encore voir dans cette dénomination de château une sorte de mépris ; car elle avait déjà perdu le titre de cité avec l'état d'indépendance, parce que temporellement elle était soumise à la domination des Gentils depuis la conquête des Romains, et que spirituellement elle était livrée à l'esclavage des péchés ; d'ailleurs on n'y voyait plus un grand concours de peuples, mais un petit nombre d'habitants, parmi lesquels régnait la discorde, comme s'ils n'étaient plus les citoyens réunis d'une même ville. En outre, comme cette cité déchue préparait des armes pour repousser Jésus-Christ, elle ressemblait plutôt à un château fort qu'à une ville. Et aussitôt, c'est-à-dire à la porte d'entrée, dit le Sauveur, vous trouverez une ânesse et son ânon que personne n'a encore monté, tous deux attachés dans un carrefour, sur la voie publique, afin que les pauvres puissent les employer (Marc. XI, 24). Selon la coutume de ces contrées, en effet, chaque localité entretenait quelque bête de somme pour l'usage des pauvres qui n'en avaient pas, afin qu'elle pût servir durant un jour à celui qui en avait besoin pour quelque travail ou voyage. Ces bêtes étaient entretenues aux frais communs des habitants ; mais ceux qui s'en servaient devaient les nourrir pendant ce temps, et les ramener ensuite au lieu où elles étaient gardées. Cette coutume était donc alors observée à Jérusalem, où l'on entretenait dans ce but une ânesse avec son ânon. — Détachez-les et me les amenez, ajouta le Seigneur (Math. XXI, 2-3). Et si l'on vous dit quelque chose, répondez que le Maître en a besoin et aussitôt on vous les laissera sans difficulté. « Sans doute, comme le remarque saint Chrysostôme (Hom. XXXVII Oper. imp.), la toute-puissance de Jésus disposa le cœur du gardien pour que, sur cette simple réponse, il confiât à des hommes inconnus des animaux dont il était responsable. Voilà donc quels animaux vils et méprisables le Roi des rois choisit pour monture afin de faire son entrée à Jérusalem en présence de tout le peuple ! »
Selon le sens mystique, ce château c'est le monde ; ces disciples ce sont les prédicateurs ; le monde leur est opposé, parce qu'il aime les richesses, les honneurs et les délices, tandis qu'eux recommandent la pauvreté, l'abjection et la pénitence. L'ânesse représente les Juifs durs et insensibles, l'ânon figure les Gentils licencieux et dissolus. Jésus dit donc à ses disciples : Allez annoncer l'Évangile et administrer les sacrements dans ce château, le monde,qui ne cesse de combattre contre Dieu par les erreurs des incrédules, les mensonges des hypocrites, les débauches des voluptueux, les insolences des orgueilleux, les convoitises des avares et des ambitieux. De là vient que le monde, livré tout entier au mal, comme le dit saint Jean (1 Ep. V, 19), est contre vous par le dérèglement de sa vie, l'obstination de son esprit et l'obscénité de son langage. — Et vous trouverez aussitôt, sans que vous vous fatiguiez beaucoup à chercher, une ânesse attachée avec son ânon, c'est-à-dire, comme l'explique la Glose : la nation juive avec le peuple gentil dont elle est spirituellement la mère parce que la parole du Seigneur est sortie de Jérusalem (Mich. IV, 2). Ainsi, le Seigneur semble nous dire par ces paroles : Allez vers les pécheurs, devenus pareils à des bêtes de somme et retenus par les liens du vice ; vous les trouverez aisément, car partout, hélas ! on les rencontre, parce que le nombre des insensés est comme infini (Eccl. I, 15).
Selon saint Chrysostôme (Hom. XXXVII Oper. imp.) les hommes qui ne connaissent point le vrai Dieu ni son Fils unique sont comparés à ces vils animaux sous différents rapports. Avant l'arrivée du Sauveur, en effet, les hommes étaient descendus au niveau de ces bêtes immondes, grossières, stupides et faibles. De plus, ils étaient enchaînés par de coupables habitudes, liens plus forts que tous les autres ; car tandis que ceux du corps s'usent à la longue et se rompent enfin, ceux de l'âme s'affermissent toujours davantage. Comme des animaux indomptés que personne ne peut monter, les méchants ne veulent écouter personne. — Déliez-les cependant, en les délivrant du péché, ou en les retirant de l'erreur par vos avis et vos exhortations-, puis amenez-les moi, en les instruisant de la vérité et les formant à la vertu, afin qu'affranchis désormais de toute entrave, ils puissent suivre mes leçons et imiter mes exemples. Comme l'oiseau en cage ne peut fondre sur sa proie, et comme le chien en laisse ne peut courir après le gibier ; de même le pécheur, enlacé dans les filets de ses crimes, ne peut marcher sur les traces du Sauveur. — Et si quelqu'un vous dit quelque chose, afin d'arrêter vos tentatives, dites que le Maître de l'univers, auquel toute créature doit obéissance, en a besoin et qu'il réclame leur service, non pour sa nécessité personnelle, mais pour leur propre avantage ; car Dieu ne désire notre conversion qu'en vue de notre salut. Et aussitôt, sans contradiction, quand on connaîtra l'ordre du supérieur, on vous les laissera emmener. Ne vous rebutez pas, ne perdez pas courage, vos efforts seront couronnés de succès.
Dans le sens moral, ce château opposé à Dieu et à ses envoyés, c'est le cœur du pécheur qui, pour résister aux bonnes inspirations et à toutes les exhortations charitables, se retranche derrière de vaines raisons et de frivoles excuses comme derrière des remparts et des fortifications, l'orgueil lui sert comme de tour, l'endurcissement de mur et l'obstination de serrure pour empêcher la grâce de pénétrer jusqu'à son âme. L'ânesse attachée figure l'âme embarrassée dans les liens du péché, et l'ânon frétillant et folâtre représente le penchant au plaisir et au mal ; les deux disciples qui détachent les animaux et les couvrent de leurs vêtements pour y faire asseoir le Seigneur marquent la crainte et l'affection bien réglées qui concourent à délivrer l'âme de ses péchés et de ses vices, puis à l'orner de vertus et de dons spirituels. « L'ânesse était liée, c'est-à-dire, comme l'explique saint Chrysostôme (loc. cit.), l'âme était retenue par le démon dans les pièges du péché, en sorte qu'elle ne pouvait plus aller librement où elle voulait. Tous, avant de pécher, nous jouissons du franc arbitre, de telle manière que nous pouvons, selon notre gré, résister ou obéir à la volonté du démon. Mais si, en nous abandonnant au mal, nous nous rendons son esclave, nous ne pouvons plus par nos propres forces échapper à sa funeste domination. Semblables alors à un navire qui, ayant perdu son gouvernail, flotte à la merci de la tempête, après avoir perdu la grâce de Dieu, nous n'agissons plus que suivant l'impulsion du démon ; et si le Seigneur, par un effet de sa grande miséricorde, ne venait à notre aide, nous resterions jusqu'à la mort dans cette honteuse servitude du péché ; car le choix que nous avons fait d'abord devient pour nous, par suite de l'habitude que nous avons prise, une sorte de nécessité. N'est-ce pas là ce que nous voyons tous les jours ? Lorsque nous exhortons les mondains et les pécheurs à secouer le joug qui les accable pour embrasser la pratique de la vertu : nous voudrions bien, répondent-ils, être justes et saints ; car quel homme n'éprouve pas un pareil désir ? mais nous ne le pouvons plus. Ils disent vrai, et pourtant ils sont inexcusables ; car dès le principe ils pouvaient, s'ils l'avaient voulu, ne pas se rendre captifs du démon, leur mortel ennemi ; mais après qu'ils ont laissé établir son trône dans leur propre cœur, il n'y a que Dieu qui puisse le renverser. » Saint Bernard dit également (Serm. de Triplici misericordia) : « Secouer de nos têtes le joug du pêché auquel nous nous sommes une fois assujettis, c'est une œuvre extrêmement difficile que la toute-puissance divine peut seule exécuter ; car celui qui commet le péché en devient l'esclave, de façon qu'il ne peut en être affranchi que par une force supérieure à lui-même (Joan. VIII, 31) cette force nécessaire surtout aux grands coupables, c'est la clémence infinie de Celui que David implorait par ces cris de la pénitence : Ayez pitié de moi, Seigneur, selon la grandeur de voire miséricorde et effacez mon iniquité, scion la multitude de vos bontés (Ps. L, 1,2). »
En tout cela Jésus voulait nous donner un exemple d'humilité, et de plus nous montrer l'accomplissement de tout ce qu'avait annoncé de lui le prophète Zacharie, en ces termes (IX, 9) : Dites à la fille de Sion, à la ville de Jérusalem, aux habitants qui composent cette cité : Ne craignez point, mais plutôt rassurez-vous, par conséquent abandonnez-vous à la confiance et à la joie : Voici votre Roi, le Christ qui vient à vous plein de douceur, assis sur l'ânesse puis sur le poulain de celle qui a porté le joug. Il monta donc sur les deux, non pas conjointement sans doute, mais successivement. L'ânon est justement appelé le petit de celle qui a été domptée par l'habitude de porter les fardeaux ; car, comme nous l'avons remarqué déjà, il représente les Gentils amenés à la foi par l'exemple des Juifs, ou initiés à l'Evangile par la prédication de ceux qui étaient accoutumés aux observances légales. Cette arrivée modeste et pacifique manifeste la clémence du Roi qui est si agréable aux sujets. Le Prophète, en la décrivant, semblait dire : Il ne viendra pas avec tout le faste d'une majesté qui pourrait le rendre odieux, mais il viendra avec tout l'appareil d'une mansuétude qui doit le rendre plus aimable. N'appréhendez donc point que ce Souverain vous opprime, mais réjouissez-vous plutôt de voir qu'il désire gouverner spécialement les âmes pour les conduire au royaume des deux. « D'ordinaire, dit saint Chrysostôme (Hom. LXVII in Matth.), les peuples redoutent la venue d'un roi nouveau, parce que souvent elle occasionne des guerres ou des discordes civiles, produit des exactions et entraîne des impôts plus considérables. Mais sois sans inquiétude, ô Jérusalem ! Tel n'est pas le Roi qui vient vers toi ; simple et débonnaire, il s'avance, non point entouré d'une nombreuse cavalerie, escorté d'une puissante armée, mais il se présente sur une pauvre monture, au milieu d'une foule paisible. Toute la nation juive savait depuis longtemps déjà, par la prédiction de Zacharie, comment le Messie devait entrer à Jérusalem pour racheter son peuple. Les docteurs de la Loi qui virent de leurs propres yeux cette même prophétie accomplie en Jésus-Christ firent preuve d'un mépris injurieux envers sa majesté suprême, lorsqu'au lieu de le recevoir comme leur maître, ils préférèrent le persécuter comme un imposteur. Tous les faits se passèrent ainsi, non point parce qu'ils avaient été prédits, mais plutôt ils avaient été prédits parce qu'ils devaient s'accomplir de la sorte, les expressions évangéliques ut adimpleretur indiquent donc que l'action suivit la prophétie, mais non pas que la prophétie produisit l'action.
Jérusalem est appelée fille de Sion, parce que le mont Sion forme la partie culminante de la ville, vers le midi, en tournant un peu vers l'occident. Cette montagne est dominée par une roche escarpée, appelée Mello, sur la pointe de laquelle s'élevait la tour de David, où mille boucliers étaient suspendus avec toutes sortes d'armures pour les plus vaillants guerriers (Cant, IV, 4). On l'appelait la cité ou citadelle de David, parce que ce monarque y avait établi sa demeure. La ville de Jérusalem est donc appelée fille de Sion, parce que sur cette montagne était située la forteresse puissante qui semblait défendre et garantir la ville comme une mère protège son enfant. De là vient qu'Isaïe disait (XXVI, 1) : Dans la terre de Juda on chantera avec allégresse : Sion est notre ville forte.
Ainsi donc pour ôter aux Juifs toute excuse d'ignorance, Zacharie, prophétisant l'arrivée du Seigneur, décrit en même temps l'appareil de son entrée triomphante. Il semble leur dire : Ô Juifs, puisque le Seigneur doit un jour se manifester revêtu de notre chair, reconnaissez votre Roi à ces signes : II viendra doux et humble, non point superbe et terrible par l'éclat de ses armes, pour relever et non point pour détruire notre nation, ainsi que l'ont fait autrefois Nabuchodonosor et Antiochus : il viendra non pour vous enlever un royaume temporel et terrestre, mais pour vous procurer un royaume éternel et céleste, si toutefois vous croyez en lui ; non pour vous emmener captifs sur une terre étrangère, mais pour vous rendre la liberté dans votre patrie elle-même. Voici votre Roi ; c'est bien le vôtre, non un étranger venu d'un pays lointain ; c'est celui-là même qui vous a été promis depuis longtemps, qui est né de votre race, et qui a été nourri parmi vous. Il vient pour vous, pour votre salut et votre bonheur, non point pour lui, comme font ces supérieurs et pasteurs cupides, qui visitent leurs sujets pour s'enrichir et s'engraisser eux-mêmes, plutôt que pour les assister dans leurs besoins et les corriger de leurs défauts. Il vient plein de mansuétude, ainsi que le prouvent la suavité de son langage et la simplicité de sa monture.
Écoutons saint Chrysostôme à ce sujet (Hom. XXXVII Oper. imp.) : « Connaissant par avance les contradictions que les Juifs perfides devaient opposer à Jésus-Christ lors de son entrée dans le temple, le Prophète leur dépeint exactement les marques auxquelles ils devront distinguer leur Roi : Voici, dit-il, votre Roi, qui vient à vous avec bonté, assis sur son ânesse et sur son ânon. Ne le repoussez pas avec insolence, en disant : Nous n'avons d'autre roi que César (Joan. XIX, 15) ; si vous l'accueillez avec soumission, il vous sauvera et vous assujettira les nations ; mais si vous le repoussez follement, il vous perdra, vous chassera de son saint temple et introduira dans sa chambre nuptiale une nouvelle épouse plus fidèle, choisie parmi les Gentils. Voulez-vous connaître la bénignité de Celui qui vient à vous ? Considérez l'appareil de son entrée. Il n'est pas vêtu d'une pourpre précieuse, assis sur un char doré ou monté sur un coursier fougueux, avide de guerres et de combats, qui redresse fièrement la tête et tressaille au son de la trompette ; il est assis sur une ânesse, amie du calme et de la tranquillité. Vous ne voyez pas autour de lui étinceler les épées, et briller les armures imposantes ; qu'apercevez-vous ? des rameaux verdoyants, des branches d'olivier, symboles de la paix et de l'union. Il vient à vous, non dans l'éclat de sa puissance pour se faire craindre, mais dans la simplicité de sa douceur pour se faire aimer. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Tel est maintenant le sens mystique qu'on peut donner aux paroles prophétiques de Zacharie : Ô prédicateurs, dites à la fille de Sion ou à l'Église militante ; car de même que Jérusalem est appelée fille de Sion, parce que cette montagne semble la protéger comme une mère ; ainsi l'Église militante peut être qualifiée fille de l'Église triomphante qui ne cesse de l'assister comme son enfant. Dites-lui : Voici votre Roi qui vient à vous, pour votre utilité non pour la sienne ; il est assis sur l'ânesse et sur l'ânon, c'est-à-dire dans les cœurs des deux peuples, l'un juif et l'autre gentil. En d'autres termes : Annoncez au monde l'arrivée du Verbe fait chair, afin que les différents peuples le reconnaissent avec foi et le reçoivent avec honneur Les deux disciples, en hommes parfaitement dociles, ne récusèrent point cette mission comme abjecte ; mais ils partirent et firent comme Jésus leur avait commandé (Matth. XXI, 6). Ils amenèrent l'ânesse et l'ânon, sur lesquels ils mirent leurs propres vêtements, et firent asseoir le Seigneur (Ibid. 7). À leur imitation, dit saint Basile, nous devons exécuter avec soin et avec ardeur les fonctions les plus viles en apparence ; car il n'y a rien de petit dans toutes les actions accomplies pour Dieu, puisque le royaume céleste en est la récompense. En étendant leurs habits sur ces animaux afin de préparer un siège convenable à leur divin Maître, les Apôtres nous montrent que, par leurs enseignements, leurs institutions et leurs exemples, ils devaient de même disposer les cœurs des Juifs et des Gentils à recevoir Jésus-Christ ; car il ne consent à établir sa demeure dans les âmes qu'autant qu'elles sont éclairées par la foi et ornées de vertus. « Les Apôtres, dit saint Bernard (Serm. XXVII in Cant.), placèrent leurs vêtements sur l'âne, quand le Seigneur voulut s'y asseoir, pour signifier que le Sauveur n'habitera point dans une âme dépouillée et dépourvue d'instructions apostoliques et de bonnes œuvres. »
Jésus-Christ s'assit donc sur l'ânesse et l'ânon, comme la prophétie l'avait expressément annoncé. Et d'abord il monta sur l'ânesse, puis, après que la foule fut venue de Jérusalem à sa rencontre, il monta sur l'ânon ; mais cet animal indompté et pétulant se montra peut-être récalcitrant, de façon que le Christ, Roi débonnaire, descendit pour remonter encore sur l'ânesse habituée au joug. Ces différentes actions sont toutes figuratives. L'ânesse représentait le peuple juif qui avait travaillé sous la Loi, avait traîné péniblement son joug et avait été lié par de nombreuses iniquités. L'ânon figurait le peuple gentil qui n'avait point été soumis à la Loi, ni assujetti au Seigneur,mais qui s'était abandonné à toutes sortes d'opinions et d'erreurs, Or le Christ venait justement pour subjuguer les deux peuples au moyen de la foi catholique. Lors donc qu'il s'assit d'abord sur l'ânesse, puis sur l'ânon et que de celui-ci il retourna à la première, il signifiait que des Juifs il passerait aux Gentils, mais qu'à la fin du monde il reviendrait vers les Juifs, pour que Israël fût sauvé tout entier après la réunion complète des diverses nations dans l'Église. Ce mystère est aussi représenté à la messe lorsqu'on transporte le missel d'un côté à l'autre de l'autel. — Suivant la Glose, il ne faut pas entendre à la lettre que Notre-Seigneur monta sur les deux animaux successivement dans un si court espace de chemin ; mais il faut comprendre ces paroles spirituellement, en ce sens qu'il s'établit dans les cœurs des deux peuples. Selon saint Chrysostôme (Hom. XXXVII Oper. imper.), il est dit que Jésus s'assit sur l'ânesse et sur l'ânon, pour marquer qu'il dominerait sur les Juifs et sur les Gentils. Lui-même les invite à le recevoir, lorsqu'il leur dit : Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (Matth. XI, 29). — Saint Matthieu seul mentionne à la fois l'ânesse et l'ânon, tandis que les trois autres Évangélistes parlent uniquement de ce dernier (Marc. XI, Luc XIX, Joan. XII). Il n'y a point en cela contradiction ; car il arrive souvent qu'un Évangéliste omet ce qu'un autre a relaté avant lui. Ainsi saint Matthieu qui a écrit le premier, s'adressant aux Hébreux dans leur propre langue, voulait leur apprendre que la connaissance de Jésus-Christ devait s'étendre également aux Juifs et aux Gentils. Les autres Évangélistes qui écrivaient postérieurement en grec pour les Gentils n'avaient pas besoin de s'occuper de ce qui concernait particulièrement les Juifs.
Dans le sens moral, l'ânesse peut représenter notre chair paresseuse, stupide, lascive, faible de devant, c'est-à-dire pour les choses spirituelles, et forte de derrière, c'est-à-dire pour les choses temporelles ; et l'ânon, notre sens charnel ou notre vain désir. Tous deux sont liés ou captivés par l'attrait de la volupté ; mais nous devons les délier et les dompter, afin de les soumettre à Dieu. Disons-lui humblement : Seigneur, je suis devant vous comme une bête de somme, imposez-moi le fardeau que je dois porter (Ps. LXXII, 23). Alors il nous répondra : Vous avez été rachetés à grand prix, glorifiez donc et portez Dieu dans votre corps (I Cor. VI, 20). Les disciples qui conduisirent à Jésus-Christ l'ânesse et l'ânon figurent les pécheurs pénitents qui immolent au Seigneur leur chair par la mortification et leur âme par la contrition ; car si l'ânesse désigne le corps, l'ânon peut bien aussi marquer l'esprit.
Notre-Seigneur ne s'est donc point servi d'un animal ardent et fier ; mais afin de manifester sa douceur et son humilité, il s'est assis sur un animal doux et humble ; et parce qu'il trouve son repos et son plaisir non point dans les cœurs durs et superbes, mais dans les cœurs simples et pacifiques, il n'a point usé de chars et de chevaux, il ne s'est point entouré de soldats en armes ou de serviteurs en livrée. Désirez-vous suivre votre divin Modèle, évitez le faste et le luxe dans toutes les choses extérieures, dans vos équipages, vos habits, votre table, votre habitation et votre ameublement. Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. LXVII in Matth.), notre bon Maître, sachant que des personnes faibles ont besoin d'être aidées dans leur marche, nous a tracé ici la mesure de la sagesse et nous a montré par sa propre conduite comment il faut se contenter du nécessaire et ne point rechercher le superflu. Demandez aux Juifs quel roi a fait son entrée à Jérusalem, monté sur un âne. Ils ne pourront pas assurément en nommer d'autre que le Christ. Nous ne lisons nulle part qu'il ait fait usage d'un mulet ou d'un cheval ; nous savons seulement qu'en ce jour de triomphe il se servit d'une ânesse et d'un ânon ; mais nous lisons que, dans cette même semaine, il fut condamné à la mort la plus ignominieuse. « Homme insensé, s'écrie saint Chrysostôme, vous croyez-vous donc plus élevé, parce que vous êtes monté sur un char magnifique ou porté sur un coursier superbe ? Mais de semblables animaux ne traînent-ils pas aussi le bois, la pierre et le fumier ? Êtes-vous plus grand parce que vous êtes revêtu d'habits précieux, de pourpre, d'or ou de soie ? Hélas ! vous ressemblez à l'herbe des champs qui se dresse toute brillante le matin et qui le soir déjà retombe toute fanée. Regardez ce pauvre couvert de bure et de haillons, mais enrichi de vertus et de mérites ; il ressemble à ces arbres féconds qui produisent des fruits excellents et réjouissent la vue de ceux qui les admirent. »
Contemplons ici notre divin Sauveur et suivons un instant sa marche. N'est-il pas le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, le Maître souverain du ciel et de la terre ? n'est-ce pas à lui seul que sont dus tous les honneurs et toute la gloire ? et pourtant il s'avance en toute modestie et simplicité, assis sur une ânesse pauvrement caparaçonnée. Il voulait par là nous enseigner l'humilité ; mais hélas ! combien peu s'appliquent à imiter son exemple ! L'histoire rapporte qu'Héraclius, empereur très chrétien, après avoir remporté une victoire éclatante sur Chosroës, roi de Perse, voulut entrer dans la ville de Jérusalem,avec toutes les pompes du triomphe, par la même porte qui avait autrefois donné entrée à Jésus-Christ. Revêtu du manteau impérial et monté sur un cheval magnifique, il s'avance ; mais, ô prodige ! tout-à-coup les pierres qui forment le cintre de la porte s'abaissent et se rejoignent de manière à former un mur qui ferme le passage. Au même instant, tous les yeux étonnés aperçoivent sur le sommet un Ange du Seigneur qui tenait en sa main le signe sacré de notre rédemption en s'écriant : Lorsque le Christ, Roi des cieux, passa par cette porte en allant accomplir le mystère douloureux de sa Passion, il n'était pas richement vêtu de la pourpre, mais humblement monté sur une ânesse, afin de laisser à tous les Chrétiens un exemple d'humilité. En achevant ces mots l'Ange disparut, Héraclius aussitôt fondant en larmes quitte sa chaussure et rejette son manteau ; il charge sur ses épaules la croix du Sauveur et s'avance modestement jusqu'à la porte. Les pierres alors retournent à leur première place, et ouvrent à tout le monde un libre passage.
Dans le sens mystique, selon Remi d'Auxerre, notre divin Sauveur se dirige chaque jour vers Jérusalem, assis sur une ânesse, lorsque, prenant la conduite de l'Église universelle ou spécialement d'une âme fidèle, il la gouverne en ce monde comme une monture, et l'introduit après cette vie dans la vision béatifique de la paix éternelle.
Prière
Seigneur Jésus, qui êtes allé spontanément par amour vers le théâtre de votre mort prochaine, venez aussi par votre grâce dans le cœur d'un misérable pécheur comme moi. Vous qui m'avez réhabilité jadis par votre sainte croix, relevez-moi de mes chutes nouvelles par votre salutaire Passion. Accordez-moi, Seigneur, de garder en tout la douceur et l'humilité, et de vous soumettre entièrement mon esprit et ma chair. Je m'abandonne à vous comme une bête de somme, afin que, me dominant à votre gré, vous me conduisiez comme une monture docile vers la Jérusalem spirituelle et céleste. Dès ici-bas, par ce moyen, faites-moi goûter la paix intérieure et désirer la paix céleste, enfin, dans la patrie, donnez-moi de voir et de posséder cette bienheureuse paix que l'on trouve dans la contemplation et la jouissance de vous-même, ô Bien suprême. Ainsi soit-il.