Figuier Stérile – Grain de Froment – Prince du Monde
Matth. XXI, 18-20. — Joan. XII, 20, sq
Le lendemain qui était le lundi, Jésus, comme un ouvrier vigilant, sortit encore de Béthanie le matin, dès le point du jour, pour aller à la conquête des âmes qu'il désirait ardemment gagner à son Père céleste par des prédications réitérées (Matth. XXI, 18). Retournant à la ville de Jérusalem, il eut faim, selon que le supposèrent ses disciples, en le voyant s'approcher d'un arbre fruitier. Cette faim qu'il parut éprouver n'était pas naturelle, car il avait mangé le soir précédent, et l'heure habituelle du repas ordinaire n'était pas encore venue. S'il eut faim, ce ne fut pas de prendre la nourriture corporelle, comme un homme dans le besoin ; mais ce fut de sauver le genre humain, comme étant le Dieu des miséricordes.
Entre Bethphagé et la montagne des Oliviers, Jésus aperçut près du chemin un figuier dont il s'approcha ; mais comme il n'y trouva que des feuilles, il le maudit en ces termes : Désormais tu ne porteras jamais aucun fruit ; et aussitôt le figuier se dessécha (Ibid. 19). Le Seigneur ne s'approcha point de cet arbre pour y chercher des figues qui tempérassent sa faim, car il savait bien que le mois de mars n'était pas le temps de leur maturité ; mais il s'approcha pour opérer un prodige qui confirmât la foi de ses Apôtres. D'après saint Jérôme en effet (in cap. XXI Matth.), comme le Sauveur devait porter le scandale de la croix et endurer le supplice de la mort aux yeux de tout le peuple, il voulut affermir préalablement le courage de ses disciples par le spectacle de ses miracles. Pour rendre celui-ci plus manifeste, il l'accomplit, non point sur une plante quelconque, mais sur un arbre dont la sève est très-abondante et dont le feuillage était alors tout vert. Selon saint Chrysostôme (Hom. LXVIII in Matth.), Jésus-Christ frappa le figuier de stérilité, non point parce qu'il n'y trouva pas de fruits, puisque ce n'était pas la saison des figues, mais pour l'instruction de ses disciples, afin d'exciter leur confiance, et prouver qu'il pouvait détruire avec la même facilité, ou exterminer en un moment les Juifs ses persécuteurs.
Ce figuier était l'image de la Synagogue ; de même que la figue contient un grand nombre de grains cachés sous la même enveloppe, ainsi la Synagogue renfermait un peuple nombreux d'hommes vivant sous la même Loi. Comme ce figuier, la Synagogue était près de la voie, parce qu'elle avait la Loi ; mais elle n'était pas dans la voie, parce qu'elle ne croyait pas en Jésus-Christ qui est la véritable voie. Le Sauveur cependant vint la visiter par son incarnation et sa prédication ; mais quoiqu'il eût essayé de lui faire porter les fruits de la justice par ses leçons et ses exemples, par ses prodiges et ses miracles, il n'y trouva rien que des feuilles, c'est-à-direles préceptes de la Loi avec les traditions des Pharisiens ; c'est pourquoi il la maudit en la frappant de stérilité. Les Saints au contraire, que le Seigneur bénit à cause de leur fécondité, produisent non-seulement les feuilles des bonnes paroles, mais encore les fleurs des bonnes mœurs et les fruits des bonnes œuvres. - Cet arbre, chargé de feuilles et dépourvu de fruits, est encore l'emblème de ces hypocrites qui étalent tous les dehors de la sainteté, mais qui ne portent aucun fruit de vertu, parce qu'ils sont placés hors des sentiers de la justice. Aussi Dieu les maudit, en les laissant toujours arides et desséchés, sans aucune sève de dévotion.
Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. XXXIX Oper. imperf.) « Les feuilles verdoyantes représentent dans l'homme les pieuses apparences ou bien les paroles édifiantes qui ne sont pas accompagnées des œuvres. Tout religieux qui, faisant profession d'appartenir à Dieu, n'agit pas selon la justice est comme un arbre qui produit des feuilles sans fruits. Il est près du chemin, c'est-à-dire près du monde, car le monde est le chemin public par où passent tous ceux qui naissent. Mais tout arbre raisonnable, tout Chrétien qui vit en contact avec le monde ne saurait conserver longtemps en lui-même les fruits de justice ; car les démons ou leurs suppôts qui passent et repassent sans cesse par le chemin, c'est-à-dire qui courent sans cesse par le monde, les secouent pour les faire tomber. Comme un arbre planté le long d'une route très-fréquentée conserve difficilement ses fruits jusqu'à leur maturité, de même un religieux qui vit en rapport avec le monde gardera difficilement jusqu'à la fin sur ses branches, c'est-à-dire dans ses œuvres, une justice sans tache. Si donc vous désirez retenir jusqu'à la fin les fruits de votre justice, éloignez-vous du grand chemin, et transportez-vous dans un lieu secret où le monde n'ait plus rien de commun avec vous, ni vous avec le monde. »
Lors donc que le divin Maître semblait chercher des figues pour apaiser sa faim, il nous indiquait qu'il avait quelque autre chose en vue ; car il désirait trouver de la foi plutôt que des figues, les fruits de la justice plutôt que les fruits d'un arbre. D'après cela, selon le Vénérable Bède (in cap. XI Marc.), nous voyons clairement que Notre-Seigneur ne se contenta pas de proposer des paraboles, mais qu'il fit encore beaucoup d'actions symboliques. Ainsi, pourquoi cherchait-il des figues sur un arbre, dans un temps où tout le monde sait bien qu'il n'y en a pas ? et pourquoi le frappait-il néanmoins par sa malédiction d'une stérilité éternelle ? Il voulait effrayer par un prodige le peuple qu'il instruisait par sa prédication, afin que ses auditeurs ne méritassent point d'être retranchés de la terre et jetés au feu comme des arbres stériles et inutiles, s'ils se bornaient à produire les feuilles des bonnes paroles sans les fruits des bonnes œuvres. En effet, comme on reconnaît la bonté d'un arbre par ses fruits et non point seulement par ses feuilles ou par ses fleurs, de même on doit apprécier le mérite d'un homme, non point précisément d'après la grandeur de sa réputation ou la pompe de son langage, mais plutôt d'après la valeur de ses actions. Combien hélas ! n'avons-nous pas à craindre le sort fatal de ce figuier maudit, nous qui, contents de proférer de belles promesses, ne nous efforçons point d'accomplir des actes vertueux ! Aussi déjà la cognée est à la racine de l'arbre (Matth. III, 10).
Arrivé dans la ville, Jésus se rendît au temple, suivant sa coutume de visiter toujours la maison de Dieu, pour rendre à son Père l'hommage qui lui est dû.
Or parmi les étrangers qui étaient venus à Jérusalem pour adorer le Seigneur au jour de la fête, se trouvaient plusieurs Gentils (Joan. XII, 20), car le temple, pour sa sainteté, était vénéré par les nations qui entouraient la Judée ; et sa renommée, répandue partout, attirait de tous côtés non-seulement les Juifs et les Latins, mais encore des étrangers très éloignés, comme ou le voit dans l'eunuque de Candace, reine d'Ethiopie. Ceux qui étaient alors présents pour la fête, ayant appris les nombreux miracles qu'opérait le Christ, désirèrent voir sa personne sacrée et entendre sa sainte doctrine. Mais, comme ils se jugeaient indignes de se présenter d'eux-mêmes à Jésus,
ils s'approchèrent de Philippe, dont ils avaient remarqué la douceur et la bonté (Ibid. 21).
Ils lui firent cette prière : Seigneur, nous voudrions bien voir Jésus, le Sauveur du monde. C'est bien justement qu'ils s'adressent à cet Apôtre d'abord, puisqu'il devait être le premier à prêcher l'Évangile aux Gentils, savoir aux Samaritains. Eux-mêmes en ce moment représentaient d'avance toutes les nations qui devaient bientôt se convertir à la voix des Apôtres, et soupirer après la contemplation bienheureuse de Jésus glorifié dans la céleste patrie. —
Philippe alla le dire à André, nous donnant ainsi l'exemple de ne rien faire d'important avant d'avoir consulté nos aînés ou nos supérieurs ; car en cette circonstance Philippe ne voulut pas agir sans l'avis et le secours de l'Apôtre auquel il devait sa conversion ; d'ailleurs André, qui était le plus ancien disciple du Sauveur, était aussi plus familier avec lui que Philippe.
Tous deux ensemble allèrent avertir Jésus comme leur Maître (Ibid. 22). Dans le sens mystique, Philippe, qui signifie
bec de lampe, désigne la vérité ; et André, qui signifie
viril, indique la force ; ce sont effectivement la force et la vérité qui, dans la conversion des âmes, amènent et soumettent à Jésus-Christ l'intelligence et la volonté.
Jésus, connaissant le désir empressé de ces Gentils qui étaient déjà disposés à croire en lui, vit en leur personne les prémices des nations qui allaient incessamment venir à lui par la foi ; c'est pourquoi il prédit comme prochain le temps de sa Passion que la conversion des peuples devait suivre immédiatement. Voici, dit-il, l'heure où le Fils de l'homme doit être glorifié (Ibid. 23). Comme s'il disait : Les Juifs que j'ai voulu sauver d'abord ne veulent pas croire en moi, mais les Gentils qui commencent à croire ne tarderont pas à me connaître tous en masse ; alors le Fils de l'homme sera glorifié. Bientôt, en effet, il fut glorifié dans sa Passion par les prodiges qui éclatèrent à sa mort ; il fut aussi glorifié dans sa résurrection et dans son ascension ; il fut enfin glorifié par la conversion des païens qui, devenus chrétiens, confessent dans l'univers entier la gloire de son nom.
Cependant, pour montrer par une image frappante que sa propre mort devait précéder la conversion générale des nations infidèles, le Sauveur ajouta (Ibid. 24, 25) : En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de froment ne meurt après qu'on l'a jeté en terre, il reste seul, sans rien produire ; mais s'il meurt, il rapporte beaucoup. Comme s'il disait : Je suis le grain de froment descendu du ciel sur la terre ; si je ne meurs en mon humanité, le monde ne croira point en ma divinité ; mais si je meurs dans l'humiliation, le monde se lèvera pour ma glorification. Il faisait entendre par là que, si plusieurs des Gentils désiraient le voir actuellement des yeux du corps, beaucoup d'autres devaient le voir spirituellement des yeux de la foi après sa mort. La multiplication de la foi a suivi effectivement la Passion du Sauveur qui, après avoir été jeté dans le sein de la terre, est devenu le germe d'une abondante moisson. Les fruits considérables que cette Passion a produits sont, avec la conversion des Gentils, la rémission des péchés et l'entrée des cieux. Et parce que Jésus-Christ s'est comparé lui-même au grain de froment, l'Église n'emploie jamais que du pain de froment pour consacrer le corps adorable du Sauveur. — Cette même comparaison nous fournit aussi une instruction salutaire. Pour que le grain puisse fructifier, il ne suffit pas qu'il soit jeté en terre, il faut de plus qu'il soit recouvert et enfoui ; de même, pour que l'humilité puisse profiter, il ne suffit pas de la pratiquer en s'abaissant soi-même jusqu'à terre, mais il faut encore s'appliquer à la tenir secrète et cachée aux yeux des hommes ; car elle devient inutile, si l'on cherche à la rendre manifeste.
Ainsi Notre-Seigneur prédit sa Passion avec les fruits qui doivent en résulter, afin que ses disciples ne fussent point découragés par sa mort ou effrayés par son supplice, mais plutôt qu'ils fussent excités à mourir et à souffrir comme lui ; car il est bien juste d'imiter le divin Maître qui nous a laissé l'exemple de la patience, afin que nous le suivions. C'est pour cela qu'il exhorte tous ses disciples présents et futurs à marcher sur ses traces dans la voie du renoncement, en leur disant : Celui qui aime son âme, c'est-à-diresa vie en ce monde, afin de rechercher et d'acquérir les richesses temporelles et les plaisirs sensuels, ou celui qui veut conserver sa vie pour le monde et refuse de la sacrifier pour Dieu quand il est nécessaire, celui-là la perdra pour l'éternité, en sorte qu'il ne pourra jamais posséder les biens célestes. Au contraire, celui qui hait son âme, c'est-à-dire sa vie en ce monde, lorsqu'il méprise les avantages terrestres et supporte les maux présents, ou celui qui sacrifie sa vie pour Dieu, celui-là la sauve pour l'éternité, pendant laquelle il ne cessera de régner dans la gloire. Saint Augustin dit à ce sujet (Tract. LI in Joan.) : S'aimer soi-même mal à propos, c'est se haïr ; mais se haïr à propos, c'est s'aimer véritablement. Heureux donc ceux qui se haïssent pour se sauver, de peur de se perdre en s'aimant trop !
Jésus montre ensuite par la raison que nous devons l'imiter jusque dans ses souffrances, et il se donne lui-même en exemple, afin que, s'il en est besoin, nous fassions à notre tour ce qu'il a fait. Si quelqu'un me sert, ou veut être mon serviteur de fait comme de nom, qu'il me suive ou qu'il soit mon imitateur ; car suivre n'est autre chose moralement qu'imiter. Par ces paroles, le Sauveur semble dire : Le simple bon sens exige que le serviteur suive son maître ; si donc quelqu'un ne me suit pas, il n'est point mon serviteur. Chrétiens, disciples du Christ, voulez-vous le servir en vérité, vous devez l'imiter en sa conduite et le suivre jusque dans sa mort s'il est nécessaire. Ainsi ceux-là servent réellement le Seigneur qui cherchent ses propres intérêts et non point leurs avantages particuliers, et qui rapportent à sa gloire tous les biens dans l'ordre temporel et spirituel. Les Évêques et les clercs sont par excellence les serviteurs de Jésus-Christ, parce qu'ils sont chargés de conférer les sacrements, comme saint Paul le déclare en disant (I Cor. IV, 1) : Que les hommes nous regardent comme les ministres du Christ et les dispensateurs des mystères du Dieu vivant. Néanmoins tous les fidèles sont de quelque manière les serviteurs de Jésus-Christ, s'ils observent ses commandements, selon que l'Apôtre le recommande en disant (II Cor. VI, 4) : Montrons-nous en toutes choses les dignes ministres de Dieu ; chacun en effet sert le Seigneur dans ses membres, lorsqu'il avertit ou reprend le prochain, lorsqu'il se montre bienveillant envers les malheureux et libéral envers les pauvres, ou lorsqu'il exerce les autres œuvres de miséricorde.
Jésus, montrant le prix réservé à ses fidèles imitateurs, dit ensuite: Où je serai, mon serviteur y sera aussi. Être avec Jésus-Christ, quelle récompense plus excellente car sans lui on ne peut être bien nulle part, et nulle part avec lui on ne peut être mal. Puis, pour manifester plus clairement sa pensée, il ajouta : Celui qui, docile à mes commandements, s'attachera à mon service et marchera à ma suite, sera honoré de mon Père céleste qui le placera près de son Fils unique, non point comme son égal en divinité, mais comme participant de son éternité. Quel honneur pour l'homme d'être élevé d'un état si misérable à la suprême béatitude et d'être établi l'héritier de Dieu, le cohéritier de Jésus-Christ, lui qui avait été chassé ignominieusement du paradis terrestre et banni tristement de la céleste patrie ! Heureux celui que le Seigneur exaltera de la sorte ! il jouira de ces biens ineffables dont il est écrit (I Cor. II, 9) : l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le cœur de l'homme n'a jamais compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment. Sur la terre, l'homme est honoré de ses semblables, en témoignage de ses qualités personnelles ; mais au ciel il est honoré de Dieu lui-même, en récompense de ses bonnes œuvres. Ô Seigneur miséricordieux, auteur et distributeur de toutes les vertus, faites-nous la grâce de les pratiquer maintenant sans relâche, afin que nous méritions d'en obtenir un jour la récompense éternelle !
Après avoir exhorté ses disciples à supporter même la mort en leur proposant son exemple, Notre-Seigneur s'appliqua à fortifier leur courage, de peur que la faiblesse naturelle ne les fît retourner en arrière. Quoique troublée dans sa partie sensitive, l'âme dirigée par la droite raison peut demeurer ferme, prête à souffrir la mort avec toutes sortes d'adversités pour l'amour de Dieu et pour la beauté de la vertu. C'est ce qui eut lieu dans la personne de Jésus-Christ, quand il dit (Joan. XII, 27) : Maintenant, mon âme est troublée, c'est-à-dire affectée dans sa partie sensitive par les passions de tristesse, de crainte et d'horreur. Il prend ici l'âme, non pour la raison, mais pour la sensibilité, pour cette partie sensitive qui est le siège des passions. Comme s'il disait : Que le trouble de la partie sensible ne vous effraie point et ne vous détourne point d'accomplir votre devoir avec exactitude ; car mon âme est elle-même troublée à l'approche de ma Passion, et pourtant j'accepte volontiers la mort pour obéir à mon Père dans l'intérêt de votre salut. Ainsi ceux qu'il exhortait à le suivre dans la voie des souffrances n'auraient pu lui répondre : Vous pouvez subir la mort avec assurance, vous à qui elle ne cause point de douleur ; ce trouble intérieur prouvait au contraire qu'il n'était pas insensible, et que par conséquent la frayeur naturelle n'est pas un motif suffisant pour nous dispenser de l'imiter. S'il n'eût éprouvé en lui-même aucune émotion, il n'aurait pu servir de modèle aux hommes pour endurer la mort avec courage. — Remarquons toutefois que ces passions de l'âme n'étaient pas en Jésus-Christ comme elles sont en nous-mêmes. Nous les ressentons par une sorte de nécessité, suivant les impressions que produisent en nous les objets extérieurs ; mais Notre-Seigneur, exempt de toute nécessité, ne les subit que d'après le commandement de sa raison, soit pour montrer la réalité de sa nature humaine, soit pour nous donner l'exemple de ne point refuser de mourir, soit pour mériter notre rédemption. Il ne ressentit donc en lui-même aucune passion qu'il ne l'excitât par sa propre volonté ; car la partie inférieure était en lui tellement assujettie à la partie supérieure qu'elle ne pouvait rien faire ni souffrir sans le consentement de la raison, qui permettait aux diverses puissances de remplir leurs fonctions propres. Ainsi le trouble de l'âme en Jésus-Christ ne fut ni supérieur ni contraire à la raison, mais conforme à la règle ou à l'ordre qu'elle avait établi.
Voulant témoigner qu'il n'était pas venu pour suivre la volonté faible de la chair, mais pour accomplir la volonté souveraine de son Père, Jésus ajouta, non point : Que ferai-je ? car il savait bien ce qu'il devait faire, mais : Que dirais-je dans cette heure de trouble et d'angoisse ? car il voulait nous apprendre ce que nous devons dire et demander, de qui nous devons implorer le secours et en qui nous devons mettre notre confiance au milieu des peines et des tribulations, enfin que le Père seul peut nous procurer le salut. Par les simples mots : Que dirai-je ? il donnait à comprendre ceci : Je n'ai rien à dire pour demander à être préservé de la Passion, mais puisque je dois y être assujetti, je sais ce que je ferai. Je n'abandonnerai point par crainte des périls l'œuvre que j'ai commencée ; mais dominant les appréhensions de la sensibilité par les conseils de la raison, je soumettrai ma propre volonté à la volonté divine. Voilà l'exemple que Jésus Christ présente à notre imitation. Entendons-le s'écrier ensuite : Ô Père, sauvez-moi, délivrez-moi de cette heure de ma Passion, non point en me préservant, mais en me dédommageant de la mort ; car c'est pour cette même heure que je suis venu volontairement au monde, afin de prouver mon obéissance au Père céleste et de mériter la rédemption du genre humain par les souffrances. Ainsi je cherche à sauver le monde mais je ne refuse pas d'endurer la Passion. Et vous, ô Père, glorifiez votre nom dans ma Passion, en me ressuscitant du tombeau pour manifester votre suprême puissance (Joan. XII, 28). Par ces paroles, dit saint Augustin (Tract. LII in Joan.), le divin Maître nous fait connaître Celui à la bonté duquel nous devons recourir et à la volonté duquel nous devons déférer. Lui-même consent à éprouver nos faiblesses, pour nous apprendre à dire dans nos afflictions : Seigneur, que votre volonté s'accomplisse et non pas la mienne (Matth XXVI, 39). — Nous trouvons trois grands avantages à supporter pour Dieu les troubles intérieurs que nous ressentons. Premièrement, cette soumission allège notre peine ; car si nous sommes soulagés par la compassion d'un ami auquel nous nous plaignons, combien plus le serons-nous par la compassion du Seigneur pour lequel nous souffrons ? Secondement, cette résignation rendra notre épreuve méritoire ; car si nous devons être récompensés de Dieu pour le sacrifice que nous lui faisons de nos biens extérieurs, à plus forte raison pour l'offrande que nous lui ferons de nos tourments intérieurs. Troisièmement, la patience nous procurera d'abondantes consolations, comme le prouve l'exemple de nombreux personnages qui ont été délivrés de leurs tribulations, et comme d'ailleurs nous pouvons le remarquer en la circonstance présente.
En effet, quand Jésus-Christ eut cessé de parler, une voix céleste se fit entendre, celle de Dieu le Père qui disait : J'ai déjà glorifié et je glorifierai encore mon nom ; c'est-à-dire : Je l'ai glorifié par votre génération éternelle comme Dieu, et je le glorifierai par votre vie temporelle en tant qu'homme. Ou bien : Je l'ai glorifié en illustrant votre humanité dès votre naissance, lorsque les Anges ont chanté : Gloria in excelsis Deo ! et que les Mages vous ont adoré, puis dans votre baptême, dans votre transfiguration, et dans les miracles que je vous ai donné le pouvoir d'opérer sur la terre ; et de nouveau je le glorifierai en manifestant votre divinité par votre Passion, où vous triompherez du démon, par votre résurrection, par votre ascension, par la conversion du monde entier et surtout par le jugement universel que vous exercerez à la fin des siècles. — Quelques hommes grossiers de la foule qui avaient entendu le son de la voix sans percevoir les paroles, disaient que c'était un coup de tonnerre, ou comme un bruit confus qu'ils rapportaient néanmoins à la personne du Sauveur. D'autres plus intelligents, qui avaient distingué l'articulation d'une voix, disaient : C'est un Ange qui lui a parlé (Joan. XII, 29). Ne regardant le Sauveur que comme un homme, ils pensaient que Dieu lui parlait par le ministère des esprits célestes comme il l'avait fait autrefois à l'égard des Prophètes et de plusieurs grands personnages de l'Ancien Testament. Mais cette voix était bien celle du Père ; la Trinité tout entière, dont les opérations sont indivisibles, l'avait formée pour représenter la personne du Père. — Afin d'éclairer les assistants à ce sujet, Jésus leur répondit (Ibid. 30) : Ce n'est pas pour moi mais pour vous que cette voix s'est fait entendre, car je n'ai besoin de recevoir ni témoignage, ni consolation, ni gloire de la part d'un autre que moi-même ; mais vous avez besoin d'être renseignés par quelque attestation pour croire que je suis vraiment de Dieu. Par ces paroles il nous indique que cette voix ne lui a rien appris qu'il ne sût déjà, qu'elle a retenti seulement pour instruire le peuple qui l'entourait, et pour apprendre avec certitude à ceux qui ne le connaissaient pas que lui Jésus était le Christ promis à qui le ciel rendait témoignage. De même donc que son âme fut troublée volontairement non à cause de lui, mais à cause des autres, ainsi cette voix céleste éclata par une disposition providentielle, non pour lui, mais pour ses auditeurs.
Comme cette voix divine avait annoncé sa gloire future, Jésus-Christ signale la manière dont elle allait paraître (Joan. XII, 31) : Maintenant, dit-il, en ce temps de ma Passion, voici le jugement non de condamnation, mais de discernement pour le monde, en faveur du monde contre le démon ; car le genre humain converti va être soustrait à la puissance des ténèbres et arraché à la tyrannie de Satan. Tel est le jugement de discernement qui, depuis la mort du Sauveur, affranchit de nombreux mortels de la servitude de leur infernal ennemi et qui sépare les croyants fidèles des incrédules obstinés. Mais à la fin des temps aura lieu le jugement de réprobation pour les méchants et de récompense pour les bons. — Quel effet produira le premier jugement ? Jésus-Christ l'expose en disant : Maintenant le prince de ce monde va être chassé dehors. Le prince de ce monde, c'est le démon qui, depuis Adam jusqu'à ce jour, a dominé et domine encore sur les hommes pervers, amateurs passionnés du monde présent dont ils forment la majeure partie. Le démon est appelé prince de ce monde, parce qu'il est le maître, non pas des substances qui composent l'univers, mais des méchants qui commettent le péché, d'après ses suggestions coupables, en s'abandonnant au monde. Il va être chassé, rejeté loin des hommes affranchis de son esclavage et délivrés de son oppression. Le pouvoir qu'il possédait de les entraîner après lui dans les abîmes de l'enfer va lui être enlevé dans ce jugement, par la vertu du Christ dont la mort doit leur ouvrir les portes du ciel ; et désormais les Saints pourront parvenir à la gloire éternelle, sans qu'ils en soient empêchés comme auparavant. La Passion du Sauveur nous a procuré aussi une plus grande force pour résister à notre mortel ennemi, qui ne peut plus nous séduire aussi facilement que par le passé, Dieu ne lui permettant pas d'agir contre nous autant qu'il le pourrait et qu'il le voudrait. Ce prince de la mort, en faisant tomber l'homme dans le péché, l'avait assujetti à son empire pour le livrer à la mort ; mais, après avoir fait injustement condamner Jésus-Christ à la mort, il mérita justement de perdre son autorité, en sorte qu'il ne peut dorénavant l'exercer sur les justes rachetés par le sang de Jésus-Christ. Il lui est pourtant permis encore de tenter les hommes afin qu'ils soient éprouvés, que leurs vertus soient exercées et leurs mérites augmentés.
Comment le prince du monde sera-t-il expulsé et détrôné ? c'est par la mort et la résurrection du Sauveur, ainsi que Celui-ci le déclare d'avance en ces termes (Joan. XII, 32) : Pour moi, si je suis élevé de terre, j'attirerai tout à moi. Ces mots si je suis élevé n'expriment pas un doute ; car Notre-Seigneur ne doutait pas de l'accomplissement de ce qu'il était venu faire sur la terre. Le sens est donc : Lorsque j'aurai été suspendu à l'arbre de la croix, j'attirerai tout, c'est-à-dire tous les êtres élus et prédestinés au salut dont Satan sera exclu ; je les attirerai à moi afin que je devienne leur chef et qu'ils deviennent mes membres, et je dépouillerai ainsi celui qui me les avait injustement ravis par sa fourberie. Ou bien encore le mot tout désigne ici les hommes de toutes sortes ; car Jésus-Christ en a attirés de toutes langues et de toutes mœurs, de tous les âges et de toutes les conditions ; de cette manière il a attiré toutes choses (omnia), parce que l'homme représente la création entière dont il est comme l'abrégé. Par l'amour immense qu'il manifesta en mourant sur la croix pour le genre humain, le divin Rédempteur exerce effectivement sur les cœurs, pour se les attacher, une action semblable à celle de l'aimant sur les corps tels que le fer. Son crucifiement est appelé une exaltation ou élévation pour deux raisons : son corps en effet fut élevé sur la croix comme un étendard dans les airs afin de combattre et terrasser les puissances de l'air ; puis parce que lui-même s'est humilié jusqu'à la mort de la croix, Dieu son Père l'a exalté jusqu'au plus haut des cieux, où lui à son tour a fait monter les siens. C'est donc par sa Passion que notre Sauveur a remporté la victoire sur le démon ; et c'est en attirant ainsi tout à lui qu'il a chassé le prince de ce monde, car il n'y a pas de société possible entre le Christ et Bélial, ni d'accord entre la Lumière et les ténèbres (II Cor. VI, 15).
Remarquons ici que Jésus-Christ voulut mourir, non dans une maison ou sous un toit, mais lorsqu'il fut élevé dans l'air, et cela pour trois raisons : 1° pour montrer que sa Passion est commune à tous, ainsi que l'air. Chacun peut avoir en propre sa terre, son eau, son feu, mais nul ne peut avoir son air à soi. De même, les souffrances des Saints leur furent propres, parce qu'ils les endurèrent pour leur avantage particulier ; mais la Passion du Sauveur est commune à tous, parce qu'elle profite, soit aux Anges dont elle répare l'armée glorieuse, soit aux hommes dont elle procure le salut éternel. — 2° C'était pour montrer que, comme l'air tient le milieu entre le ciel et la terre, Jésus-Christ de même est le médiateur entre Dieu et l'homme, parce qu'il est uni à l'un et à l'autre par sa double nature, divine et humaine. Aussi, pour renverser le mur de division qui séparait Dieu offensé et l'homme coupable, il est venu du ciel sur la terre les réconcilier par sa mort. — 3° C'était pour purifier l'air, comme les autres éléments. En effet, il avait sanctifié la terre, en la foulant de ses pieds sacrés pendant plus de trente ans ; il avait sanctifié l'eau en y plongeant ses chastes membres, lorsqu'il avait été baptisé dans le Jourdain ; il devait sanctifier le feu, en envoyant le Saint-Esprit sous forme de flammes ; restait à sanctifier le quatrième élément, et c'est ce qu'il fit en mourant, non point dans un lieu renfermé, mais au milieu même de l'air.
Notre divin Rédempteur choisit encore de mourir sur une croix pour d'autres raisons, savoir à cause de l'infamie et de la nature de ce supplice. C'était d'abord afin que l'appréhension de la mort la plus ignominieuse n'empêchât pas l'homme de suivre la voie de la justice parfaite. C'était aussi parce que ce genre de mort par manière d'exaltation convenait mieux avec le fruit, les causes et l'emblème de la Passion. Le fruit de la Passion devait être la glorification du Fils que le Père éternel allait élever au-dessus de toute créature. Les causes de la Passion, c'étaient d'un côté les hommes qu'il fallait relever, et de l'autre côté les démons qu'il fallait renverser : les hommes, en effet, s'étaient perdus en se jetant sur les biens de la terre, et le Sauveur voulait les attirer vers les choses du ciel ; les démons exerçaient leur pouvoir dans l'air, et Jésus voulait sur ce même théâtre triompher de leur malice superbe. Enfin, l'emblème de la Passion, signalé précédemment à Nicodème (Joan. III, 14, 15), c'était le serpent d'airain que Dieu avait ordonné à Moïse de dresser dans le désert ; et comme ce symbole de salut fut attaché à un poteau, le Rédempteur du monde fut pareillement suspendu à une croix (Num. XXI, 9).
Après avoir opéré sous leurs yeux tant de prodiges, après leur avoir prouvé sa divinité, soit par l'éclat de ses merveilles et par la sublimité de ses enseignements, soit en pénétrant les pensées les plus secrètes et en prédisant les choses futures, les Juifs néanmoins pour la plupart ne croyaient point en lui (Joan. XII, 37). Ainsi se trouvaient accomplis les oracles des Prophètes qui avaient annoncé leur aveuglement et leur obstination, comme l'Évangile le fait remarquer (Ibid. 38-41). Ces mêmes Juifs avaient dit au Seigneur : Quel signe nous donnez-vous afin que nous croyions en vous ? mais quoiqu'il les multipliât, ils ne crurent point. Plusieurs cependant, même parmi les chefs de la nation, c'est-à-dire des docteurs et des prêtres, furent frappés des miracles dont il était l'auteur et des prophéties dont il était l'objet évident ; comme Nicodème, Gamaliel et Joseph d'Arimathie entre autres, ils crurent en lui. Mais à cause des Pharisiens, ils ne le reconnaissaient point publiquement, parce qu'ils craignaient d'être rejetés hors de la synagogue (Ibid. 42) ; car les Pharisiens ses ennemis avaient résolu conjointement de chasser de la société des Juifs tous ceux qui le confesseraient pour le Christ. Cette expulsion de la synagogue était chez les Juifs une flétrissure déshonorante, comme l'est parmi nous l'excommunication qui sépare quelqu'un de l'Église. La cause de leur lâche dissimulation et de leur silence criminel était l'orgueil et l'ambition ; car ils préférèrent la gloire qui vient des hommes à celle qui vient de Dieu (Ibid. 43). En se déclarant disciples de Jésus, ils auraient effectivement perdu la considération humaine, mais ils auraient obtenu l'approbation divine ; néanmoins ils aimèrent mieux être privés de celle-ci que de celle-là, parce qu'ils désiraient les louanges et les dignités temporelles. Les insensés ! qu'ils étaient éloignés des sentiments de l'Apôtre quand il disait : Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ (Galat. I, 10). Hélas ! combien de faibles Chrétiens suivent aujourd'hui le funeste exemple de ces Juifs timides ! Ils ne craignent pas d'exposer leurs biens et leur vie même pour acquérir la gloire du monde ; mais quand il s'agit de la gloire du Seigneur, ils reculent devant le plus léger sacrifice. Leur foi était donc insuffisante : car, d'après saint Paul (Rom. X, 10), il faut croire de cœur pour être justifié, et confesser de bouche pour être sauvé. Dans ce but, il faut savoir mépriser tous les honneurs mondains, et supporter avec patience tous les maux présents qui nous mériteront ainsi des biens éternels ; il faut enfin pouvoir dire avec l'illustre Docteur des Gentils : Que Dieu me garde de me glorifier en autre chose qu'en la croix de Notre-Seigneur, par qui le monde est crucifié pour moi, comme je suis crucifié pour le monde (Galat. VI, 14). Aussi, comme le dit saint Augustin (Serm. XVIII de Verbis Dom.), Jésus-Christ a voulu que nous imprimions le signe de la croix sur notre front qui est le siège ordinaire de la pudeur, pour nous apprendre à ne point rougir de son nom et à préférer l'estime de Dieu à celle des hommes. De là est venue dans l'Eglise la coutume que celui qui lit l'Évangile et ceux qui l'écoutent se marquent eux-mêmes du signe sacré de la croix.
Enfin, après ces discours, le Seigneur Jésus qui pénétrait les secrets des cœurs, connaissant la fureur et la malice de ses ennemis qui avaient conjuré sa perte, prévint leurs funestes desseins avant qu'ils les missent à exécution (Joan. XII, 36). Il se retira et s'éloigna de ses persécuteurs, parce qu'ils s'obstinaient à ne pas recevoir sa doctrine ; et il se cacha d'eux, pour adoucir par sa retraite leur jalousie et leur rage, parce que l'heure de sa Passion n'était pas encore venue. Il nous apprenait par cette conduite que nous devons quelquefois fuir nos persécuteurs, quand leurs mauvaises dispositions nous sont bien connues, avant même qu'ils aient commencé leurs criminelles tentatives. Il se déroba donc à leurs yeux, en leur ôtant la connaissance de ses traits ; nouveau signe de leur aveuglement opiniâtre, à cause duquel les lumières de la foi allaient passer des Juifs aux Gentils, le soir étant venu, il sortit de la ville avec ses douze Apôtres et revint à Béthanie (Marc. XI, 19). Là il parlait du royaume des cieux avec les hommes doux eu humbles, après avoir consacré la journée entière à instruire les méchants auxquels il reprochait sévèrement leurs vices ; et c'est ainsi qu'il nous servait encore de modèle à imiter.
Prière
Seigneur Jésus, faites que je ne porte pas seulement des feuilles, mais encore des fruits de justice ; c'est-à-dire que je ne me borne pas à proférer de bonnes paroles ou à présenter de belles apparences, mais que je m'applique à produire des actes vertueux, à exercer des œuvres parfaites, de peur d'encourir quelque jour votre malédiction. Accordez-moi de vous suivre comme votre véritable serviteur, selon la mesure de mes forces, afin que je mérite d'être où vous êtes. Attirez-moi après vous, ô bon Jésus ! que je ne coure point après les douceurs trompeuses du siècle, mais que je soupire après les suavités ineffables de votre amour. Que mon intention s'élève toujours vers vous jusqu'au ciel, et que votre protection m'accompagne partout sur la terre. Donnez-moi de vous être uni inséparablement, de vous servir avec persévérance, de vous chercher avec fidélité, de vous trouver heureusement et de vous posséder éternellement, ô mon Roi et mon Dieu ! Ainsi soit-il.