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CHAPITRE XXXII
Parabole des deux fils que leur père envoya travailler à sa vigne
Matth. XXI, 23-32 — Marc. XI, 27-33 — Luc. XX, 1-8
Le jour suivant qui était le mardi, Jésus reprit de nouveau dès le matin le chemin de Jérusalem, suivi de ses disciples. Comme ils passaient près de l'endroit où était le figuier maudit, ils remarquèrent qu'il était desséché, plus que la veille, jusque dans ses racines, et ils s'étonnaient de voir un arbre frappé si subitement de sécheresse totale (Marc. XI). Dans ce fait il n'y avait pourtant rien de très-surprenant, car la malédiction du Seigneur, comme un feu dévorant, l'avait brûlé jusque dans ses plus profondes racines, en signe de la punition terrible qui menaçait les prêtres et les scribes.
Arrivé à la ville, Jésus se rendit au temple, dans le parvis où la foule se réunissait d'ordinaire pour prier Dieu et entendre sa sainte parole ; lui-même y vint pour prier avec les autres et les instruire par ses leçons et par ses exemples (Matth. XXI, 23). Alors les princes des prêtres et les anciens du peuple se rapprochèrent de lui, non pour profiter de ses enseignements, mais pour le surprendre dans ses prédications qu'ils auraient voulu empêcher. Selon saint Chrysostôme (Hom. XXXIX Oper. imp.), ils se disaient en eux-mêmes : Nous sommes les colonnes du temple, les soutiens de la synagogue ; et voilà que toute l'Église ou l'assemblée des croyants s'appuie sur cet hypocrite comme sur un fondement : nous sommes les interprètes officiels des Écritures muettes ; et voici que la voix de cet étranger retentit au milieu du temple, tandis qu'on nous rejette avec mépris comme des instruments vieillis ; nous avons élevé de nombreux enfants, et maintenant depuis qu'il devient père nous demeurons stériles. En un mot, nous sommes avilis et abandonnés. — Poussés donc par la jalousie et l'envie, ils s'approchèrent de Jésus qu'ils interrogèrent de la sorte : Puisque c'est notre devoir de le demander et de le savoir, dites-nous par quelle autorité vous faites ces choses ? la prenez-vous de vous-même, ou la tenez-vous de quelque autre ? Qui vous a permis d'agir ainsi ? En d'autres termes : Pourquoi chassez-vous du temple qui vous voulez, et pourquoi enseignez-vous dans le temple sans nous avoir consultés. Ils posent de semblables questions, parce que les portiers avaient seuls le droit d'expulser quelqu'un de la maison du Seigneur, comme aussi les prêtres et les docteurs avaient seuls le droit d'y enseigner. Jésus leur paraissait usurper ce double pouvoir qu'il ne devait pas avoir reçu, et ils supposaient qu'en cela il agissait par une puissance diabolique, comme ils l'avaient accusé déjà de chasser les démons au nom de Béelzébub. D'après saint Chrysostôme (loc. cit.), ils semblaient vouloir lui dire : Vous n'êtes pas de la race sacerdotale ; ni le sénat ni l'empereur romain ne vous ont investi d'une pareille puissance ; qui donc vous l'a communiquée ? n'est-ce point Béelzébub lui-même, prince des démons ?
Sans répondre directement à leur demande, Jésus leur rendit objection pour objection, comme pour chasser, dit-on, un clou par un clou. Il pouvait réfuter clairement la calomnie de ceux qui le tentaient, mais il préféra les interroger prudemment pour les confondre par leur silence ou les convaincre par leur décision même ; car les calomniateurs sont amenés à des contradictions, bien mieux par des questions que par des répliques ou des preuves directes. De cette manière notre divin Maître nous apprend aussi qu'on ne doit point révéler les secrets de Dieu aux personnes mal intentionnées, mais éluder habilement leurs malicieuses instances. Il les interrogea donc à son tour de la sorte : D'où venait le baptême de Jean ? du ciel ou des hommes ? Était-il d'institution divine, ou n'était-ce qu'une invention humaine ? Répondez-moi, et je vous répondrai ensuite (Marc. XI, 30). Les princes des prêtres, stupéfaits d'une telle question, examinaient en eux-mêmes ce qu'ils pourraient répliquer, mais ils ne savaient que dire, voyant bien que de toutes manières leur réponse tournerait à leur confusion. En effet, s'ils avouaient que le baptême de Jean venait du ciel comme étant approuvé de Dieu même, ils se déclaraient évidemment coupables, puisqu'ils n'ajoutaient pas foi au témoignage du Précurseur relativement à la venue du Messie ; car on ne pouvait croire à Jean, sans croire aussi en Jésus-Christ qu'il avait annoncé comme le Fils de Dieu, descendu du ciel pour le salut du monde. C'était donc comme si Notre-Seigneur leur eût dit : Celui que vous confessez comme envoyé d'en-haut a rendu témoignage de moi-même, en vous indiquant par quelle autorité je fais ces choses. S'ils répondaient au contraire que le baptême de Jean était de la terre et d'institution purement humaine, ils s'exposaient' à être lapidés comme blasphémateurs par le peuple dont la majeure partie avait reçu ce même baptême ; car, d'après l'austérité de sa vie et la pureté de sa doctrine, ainsi que d'après la déclaration de Jésus-Christ, ils regardaient Jean-Baptiste comme un saint prophète dont la mission était vraiment céleste, et ils jugeaient par conséquent que ses actes comme ses paroles venaient de Dieu.
Ainsi, conclut le Vénérable Bède (in cap. XI Marc), les princes des prêtres remarquèrent qu'ils ne pouvaient répondre d'aucune façon sans tomber dans le piège qui leur était tendu ; ils craignaient d'une part l'indignation du peuple, mais d'autre part ils redoutaient plus encore la confession de la vérité. Ils dirent donc faussement qu'ils ignoraient d'où était ce baptême. Et moi non plus, repartit Jésus-Christ, je ne vous dirai point par quelle autorité j'agis (Matth. XXI, 27). Je ne vous dis pas ce que je sais bien, parce que vous ne voulez pas avouer ce que vous savez aussi. Puisque eux-mêmes refusèrent de répondre sur une chose qu'ils n'ignoraient pas, Jésus ne voulut pas à son tour leur manifester la vérité sur le sujet de leur demande. Ils furent très-justement confondus ; car le silence qu'ils s'obstinèrent à garder les obligea d'abandonner la question qu'ils avaient posée. Ainsi, les menteurs se trompent eux-mêmes, quand ils ne parviennent point à tromper les autres, comme le fait observer saint Chrysostôme (Hom. XXXIX Oper. imp.). Selon le Vénérable Bède (loc. cit.), on peut justement cacher la vérité pour deux raisons : premièrement, lorsque les auditeurs sont incapables de la saisir, comme étaient les Apôtres quand Notre-Seigneur leur dit : J'ai encore beaucoup d'autres choses à vous dire, mais présentement vous n'êtes pas en état de les porter (Joan. XVI, 12) ; secondement, lorsque les auditeurs se rendent indignes d'entendre la vérité, à cause du mépris et de la haine qu'ils témoignent ; de là cette maxime du Sauveur : Gardez-vous de livrer les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux (Matth. VII, 6). Ces deux raisons se rencontraient dans la circonstance présente ; nous pouvons ajouter une troisième cause qui est d'éviter la répétition trop fréquente d'une doctrine, pour ne pas en rendre l'exposé fastidieux. Jésus-Christ voulait donc ici nous apprendre, par sa conduite et son exemple, qu'il est permis d'user d'adresses pour déjouer les ruses des méchants qui dressent des embûches aux gens de bien. Il faut, dit saint Chrysostôme (Hom. XXXIX Oper. imp.), instruire ceux qui nous interrogent sincèrement et confondre ceux qui nous tentent perfidement.
Jésus voulut cependant signifier aux Juifs comment et pourquoi la vérité de sa prédiction et de son autorité devait être manifestée aux autres et non pas à eux. Dans ce but, il leur proposa la parabole de deux fils (Matth. XXI, 28-30). Le père dit à l'aîné: Mon fils, va-t'en travailler aujourd'hui dans ma vigne. Je n'irai pas, répondit celui-ci ; mais ensuite, touché de repentir, il y alla. Le père, s'adressant à l'autre, lui commanda la même chose. J'y vais, Seigneur, repartit ce dernier, mais il n'y alla point. Cet homme qui eut deux fils représente Dieu le Père. Il est assimilé à l'homme, parce qu'il a manifesté sa bonté envers les hommes en les créant tous avec un amour paternel ; et quoiqu'il soit par nature le souverain Maître de toute chose, il préfère être aimé comme Père qu'être craint comme Seigneur. Le premier de ses fils, selon le temps et l'origine, non pas selon l'ordre de dignité ou d'instruction, c'est le peuple Gentil, et le second est le peuple Juif. Les Gentils, en effet, commencèrent dès le temps de Noé, et les Juifs ne datent que du temps d'Abraham. Cultiver la vigne du Seigneur, c'est pratiquer la justice dont Dieu a implanté les principes généraux dans le cœur de tous les hommes et dont il a développé les conséquences spéciales dans le livre de la loi mosaïque. Les divers ceps de cette vigne mystique sont les différentes espèces de vertus. Dieu dit d'abord au premier de ses fils, en lui imprimant la connaissance de la loi naturelle : Va travailler, c'est-à-dire, pendant ton pèlerinage sur la terre, agis suivant la justice qui te prescrit de faire aux autres ce que tu voudrais qu'on te fît, et de ne pas leur faire ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même. Travaille dans ma vigne, c'est-à-dire dans mon Église, hors de laquelle il n'y a point d'œuvres méritoires. Dieu lui parla ainsi, non point extérieurement sous une forme sensible, mais intérieurement d'une façon spirituelle ; car il n'a jamais cessé d'exciter les hommes au bien par des inspirations secrètes. En effet, d'après saint Chrysostôme (Hom. XIII ad pop. Antio.), le Seigneur a mis dans l'esprit de chaque homme le discernement du bien et du mal, afin que, quand nous péchons, la conscience nous reproche silencieusement notre faute, en disant d'une manière tacite : Ceci est mal et cela est bien. Mais ce fils aîné répondit dans son cœur avec orgueil ; Je ne veux pas ; car il fut ouvertement rebelle, lorsque, résistant à la loi naturelle et abusant de son libre arbitre, il abandonna le bien et choisit le mal. Selon saint Chrysostôme (Hom. XL Op. imp.), « celui qui, ayant la science du bien et du mal, se détourne du bien et se livre au mal dans ses pensées, celui-là semble répondre à Dieu : Je ne veux pas, puisqu'il agit contrairement à l'intelligence que le Créateur lui a donnée. » Mais plus tard, après l'avènement du Sauveur, ce rebelle crut à la prédication du Christ et des Apôtres. Touché de repentir, il alla travailler dans la vigne de Dieu, et répara sa désobéissance passée par ses œuvres vertueuses ; car il se soumit au joug du Très-Haut auquel il est maintenant agréable par la ferveur de sa foi. — Dieu dit ensuite au plus jeune fils par la promulgation de la loi mosaïque : Va travailler à ma vigne, en accomplissant les œuvres de justice. Ce dernier répondit aussitôt : J'y vais Seigneur ; car il promit d'abord de servir Dieu et s'y engagea par la réception de la Loi, lorsqu'il dit à Moïse : Nous accomplirons tout ce que le Seigneur a commandé (Exod. XXIV, 7). Mais il n'en fit rien ; infidèle à ses promesses, il abandonna le Seigneur, transgressa ses commandements, se livra à l'idolâtrie et à toutes sortes de crimes, et aujourd'hui encore, il refuse de reconnaître et d'adorer Jésus-Christ.
S'adressant alors aux princes des prêtres, Jésus leur demanda (Matth. XXI, 31) Lequel des deux a fait la volonté de son père ? C'est le premier, répondirent-ils, ne comprenant pas qu'ils étaient représentés en cette parabole, et, sans le savoir, ils prononcèrent de leur bouche leur propre condamnation. Mais Jésus les confondit par cette réponse même, lorsqu'il confirma leur sentence par l'application qu'il en fit à leurs personnes. Je vous le dis en vérité, reprit-il, les publicains et les courtisanes, après avoir abandonné leurs voies d'iniquité, vous précéderont dans le royaume de Dieu, c'est-à-dire dans l'Église militante par la docilité de leur foi et la sincérité de leur pénitence, puis dans l'Église triomphante par la récompense et la gloire qu'ils auront méritées, tandis que vous serez exclus de ce même royaume par votre endurcissement et votre infidélité. De ces deux fils, le premier est digne de miséricorde, parce qu'il a fait la volonté de son père ; mais le second, pour l'avoir méprisée, n'est digne que de réprobation et de châtiment. Comme s'il leur disait : D'après votre propre décision, non seulement les Gentils sont meilleurs que vous autres Juifs ; mais encore les plus mauvais d'entre les païens, comme sont les publicains et les courtisanes dont la vie est notoirement criminelle et infâme, auront plus de mérite que vous devant Dieu ; car il vaut mieux accomplir la justice sans en avoir fait la promesse que d'en faire la promesse sans l'observer ensuite. L'équité feinte et simulée, dit saint Augustin (in Ps. LXIII), est une double iniquité ; or c'est ce vice odieux d'hypocrisie qui régnait surtout alors parmi les prêtres et les lévites. Suivant Origène (Tract. 28 in Matth.), cette parabole peut servir à une double fin ; elle doit encourager ceux qui, n'ayant rien promis à Dieu ou seulement peu de chose, témoignent cependant de leur bonne volonté parles œuvres ; mais elle doit confondre ceux qui, après avoir promis beaucoup au Seigneur, ne tiennent nullement ou presque point compte de leurs engagements sacrés. De nos jours, hélas ! combien de Chrétiens, même parmi les personnes religieuses, violent non-seulement les préceptes de la loi positive, mais encore ceux de la loi naturelle ; et ainsi loin d'obtenir miséricorde comme l'aîné des deux fils, ils encourent les châtiments réservés au plus jeune.
« A mon avis, dit saint Chrysostôme (Hom. XL Oper. imp.), les publicains représentent ici tous les hommes pécheurs et les courtisanes toutes les femmes pécheresses ; car, bien que les hommes et les femmes soient sujets à plusieurs autres vices, cependant l'avarice est plus commune chez les hommes et l'impureté chez les femmes. Comme celles-ci restent sédentaires et renfermées dans leurs maisons, elles s'abandonnent aisément à la luxure qui naît surtout du repos et de l'oisiveté. Celui dont l'esprit est embarrassé de soins divers ne se livre pas si facilement à la fornication, l'amour sensuel étant la passion de l'âme inoccupée. Ainsi l'homme appliqué constamment à différentes affaires tombe dans l'avarice plutôt que dans l'incontinence, à moins qu'il ne soit très enclin au plaisir. Les sollicitudes que lui causent ses travaux écartent ordinairement les suggestions de la volupté qui trouvent au contraire un libre accès dans les jeunes gens désœuvrés. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Jésus-Christ déclare ensuite aux Juifs que la cause de leur réprobation, c'est qu'ils ont négligé et refusé obstinément de croire et de se convertir, quoiqu'ils y fussent engagés par la sainteté de Jean-Baptiste et par l'exemple des plus grands pécheurs (Matth. XXI, 32). Les publicains et les courtisanes mêmes ont prêté foi et fait pénitence à la prédication du saint Précurseur ; mais les docteurs de la Loi et les princes des prêtres n'ont voulu ni recevoir ses enseignements ni imiter ses œuvres, bien qu'il vînt vers eux dans les sentiers de la justice, menant une vie parfaite et annonçant le Christ comme le Juste par excellence. Bien plus, après avoir vu que les publicains et les courtisanes croyaient et se convertissaient, ils n'ont été touchés ni de confusion ni de repentir pour marcher sur les traces de ceux auxquels ils auraient dû donner l'exemple ; ainsi ce qui les rend beaucoup plus coupables, c'est qu'ils n'ont voulu ni précéder, ni suivre leurs inférieurs et leurs sujets dans les voies de la foi et de la pénitence.
Ecoutons maintenant la nouvelle application que saint Chrysostôme fait de la présente parabole (loc. cit.) « Les deux fils, dit-il, nous représentent les laïcs et les prêtres. Or, quel est l'aîné ? C'est le peuple, puisqu'il a été créé d'abord et que le sacerdoce a été ensuite institué pour le diriger ; car le peuple n'a pas été établi pour le sacerdoce, mais plutôt le sacerdoce l'a été pour le peuple. D'ailleurs, le peuple de Dieu a commencé au temps d'Abraham, tandis que le sacerdoce a été constitué au temps d'Aaron. Les laïcs, parce qu'ils sont adonnés aux choses du siècle, semblent refuser de travailler à la vigne du Seigneur ; les prêtres, au contraire, semblent le promettre, par cela même qu'ils sont voués spécialement au service de Dieu. En effet, celui qui est chargé d'instruire les fidèles est assurément tenu de faire tout ce qui convient pour remplir cette fonction. Par conséquent, tout clerc, dès lors qu'il est chargé d'enseigner la loi divine, contracte d'une manière tacite l'obligation de l'observer en tout, bien qu'il n'exprime pas cet engagement d'une manière formelle. Néanmoins, un laïc qui paraît vivre d'une manière séculière, mais qui s'applique véritablement à vivre d'une façon spirituelle, vaut mieux qu'un prêtre qui professe extérieurement la vie spirituelle, mais qui mène en réalité une vie charnelle ; et Dieu préfère le simple fidèle qui fait pénitence au prélat le plus éminent qui persévère dans le péché. C'est pourquoi au jour du jugement le mauvais prêtre, dépouillé de la dignité sacerdotale qu'il a déshonorée, sera précipité avec les infidèles et les hypocrites dans les ténèbres extérieures, tandis que le pieux laïc sera revêtu de cette robe sacerdotale dont il a reçu le gage ; car dans le baptême, tout Chrétien est oint du saint chrême comme le prêtre dans l'ordination. Ici-bas, l'homme du monde revient facilement à Dieu, après avoir péché : embarrassé dans les affaires séculières, il est peu versé dans les Saintes-Écritures, de sorte que leurs maximes lui semblent toujours nouvelles ; aussi qu'il vienne à entendre parler des récompenses destinées aux Saints ou des châtiments réservés aux pécheurs, il en est tout ému, comme s'il eût ignoré ces choses ; alors le désir des biens célestes ou la crainte des tourments éternels faisant naître le repentir dans son cœur, il s'empresse de recourir à la pénitence. Mais qu'il est difficile de corriger celui qui, connaissant tout ce qu'il doit savoir, rejette cependant le bien pour choisir le mal ! Tous les enseignements que contiennent les divines Écritures lui paraissent surannés et vulgaires, parce qu'il les a fréquemment étudiés ou médités ; car on s'habitue à considérer sans en être touché les choses mêmes les plus terribles. Le clerc qui inédite ou étudie journellement les livres saints deviendra parfait, s'il en accomplit toutes les prescriptions ; mais s'il commence à les mépriser, il n'y trouvera bientôt plus rien qui puisse réveiller en lui une crainte salutaire. Vit-on jamais un clerc coupable embrasser la pénitence avec ardeur ? S'il s'humilie, quand on vient à découvrir son péché, il n'est pas contrit d'avoir offensé Dieu, mais plutôt confus d'avoir perdu sa réputation. Pensez-vous que le Seigneur, comme un maître cruel, ait voulu refuser aux clercs le pouvoir de faire pénitence, quand il a dit : Si le sel devient insipide, qui lui rendra sa force (Matth. V, 13) ? Non sans doute ; mais il parle d'après la nature des choses, car où trouvera-t-on quelqu'un pour ramener de ses égarements celui qui doit corriger les autres de leurs vices ? C'est pour cela que non-seulement les séculiers ordinaires qui règlent leur vie suivant le simple bon sens, mais les publicains et les courtisanes, qui se sont faits les esclaves des biens de la terre ou des plaisirs de la chair, vous précéderont dans le royaume de Dieu ; car une fois convertis, ils cessent d'être pécheurs ; et vous, au contraire, vous démentez par vos œuvres ce que vous professez -en paroles, arbres inutiles qui portez des feuilles sans produire de fruits, et qui trompez votre Maître au lieu de le nourrir. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Le fils aîné qui repoussa d'abord et qui accomplit ensuite le commandement de son père, est encore l'image des pécheurs convertis qui, après avoir offensé Dieu par leur vie criminelle, le servent enfin par une courageuse pénitence. L'autre fils qui promet et puis qui néglige d'exécuter la volonté de son père, est la figure de ces Chrétiens infidèles qui ne remplissent point leurs engagements à l'égard du Seigneur ; tels sont aussi ces religieux prévaricateurs gui, s'étant obligés à garder les conseils évangéliques, n'observent pas même les préceptes généraux ; c'est pourquoi les séculiers et même les grands coupables qui sont repentants leur seront préférés au jugement de Dieu, d'après cette sentence du Sauveur : les publicains et les courtisanes vous précéderont dans le royaume de Dieu. Que les pécheurs quels qu'ils soient, ne s'abandonnent donc pas au désespoir, ni les justes à la présomption, puisque les premiers peuvent l'emporter sur les seconds en mérite et en gloire.
Prière
Seigneur Jésus, charitable docteur, faites que je croie de cœur, que je confesse de bouche et que je mette en pratique vos enseignements infaillibles. Apprenez-moi à déjouer avec sagesse les embûches et les artifices des hommes pervers et des esprits malins. Donnez-moi d'observer la justice de la loi naturelle gravée dans nos cœurs ainsi que celle de la loi écrite tracée dans les livres saints, et accordez-moi d'accomplir en tout votre adorable volonté. Par ce moyen j'éviterai le châtiment préparé pour le second fils et j'obtiendrai comme le premier miséricorde auprès de vous ; alors uni aux vrais pénitents, je recouvrerai, par votre salutaire assistance, la grâce dans l'Église militante et la gloire dans l'Eglise triomphante. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XXXIII
Parabole de la vigne louée et des vignerons homicides
Matth. XXI, 33-46 – Marc. XII, 1-12 – Luc. XX, 9-19
Pour montrer plus clairement aux Juifs la cause de leur réprobation, Jésus leur proposa une autre parabole ainsi conçue (Matth. XXI, 33) : Un père de famille, ayant plante une vigne, l'entoura d'une haie, y construisit un pressoir et y bâtit une tour ; puis, après lavoir louée à des vignerons, il entreprit un lointain voyage. Lorsqu'il envoya ses serviteurs pour recueillir les fruits de sa vigne, les vignerons les accablèrent d'injures et de coups, maltraitèrent les uns et tuèrent les autres. Enfin il leur envoya son propre fils ; mais ces homicides, voyant en lui l'héritier dont ils voulaient usurper l'héritage, se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le mirent aussi à mort. Que fera le maître de la vigne à ces vignerons ? demanda Notre Seigneur aux Juifs (Ibid. 40). Ils lui répondirent: Il fera périr misérablement ces méchants, et il louera sa vigne à d'autres vignerons qui lui en rendront les fruits en leur saison (Ibid. 41). Alors Jésus ajouta: Je vous déclare en conséquence que le royaume de Dieu vous sera ôté, et qu'il sera donné à un peuple qui en retirera des fruits (Ibid. 43).
Dans cette parabole, Notre-Seigneur décrit sous différent traits la malice et l'ingratitude des Juifs, comblés de bienfaits par Dieu qui s'était toujours montré pour eux un père plein d'une tendre sollicitude. La Synagogue ou maison d'Israël était cette vigne privilégiée ; les Patriarches et les Prophètes en étaient les ceps choisis que le Seigneur transplanta de l'Égypte en la Terre-promise. La haie dont il entoura sa vigne, c'était la triple garde dont il environna la Synagogue, savoir ; les esprits célestes qu'il lui donna pour la protéger, puis les guerriers fameux qu'il suscita pour la défendre, et enfin les villes fortifiées dont il la pourvut. Le pressoir qu'il construisit, c'était la loi de justice qu'il établit par des prodiges, des menaces et des promesses pour comprimer les désordres et châtier les méchants. La tour qu'il éleva, c'était le temple de Jérusalem, sanctuaire spécial du culte divin, refuge assuré pour tous les Juifs et monument célèbre parmi les autres nations. Cette vigne d'Israël, le Seigneur la loua à des vignerons et à des ouvriers ; il la confia aux prêtres et aux princes qui devaient en arracher les épines des vices et y cultiver les plants des vertus, en veillant au maintien de la religion et de la justice parmi les hommes. Le souverain Maître alors s'en alla pour longtemps, non qu'il changeât lui-même de lieu, mais parce qu'il laissa les vignerons à leur libre arbitre, ou parce qu'il montra sa longanimité à attendre leur conversion, ou bien parce qu'il parut les abandonner à cause de leur négligence ; car, comme dit saint Àmbroise (in cap. XX, Luc), Dieu, qui est présent partout, semble néanmoins plus proche de ceux qui l'aiment, et plus éloigné de ceux qui l'offensent. Lorsque le temps de la vendange approcha, c'est-à-dire lorsque les Juifs ayant reçu la Loi devaient en accomplir les prescriptions, le Seigneur envoya ses serviteurs aux vignerons pour faire la récolte, c'est-à-dire il adressa les premiers Prophètes aux prêtres et aux rois principalement et par suite à leurs sujets, pour les déterminer à produire des fruits abondants de bonnes œuvres. Mais les vignerons ce saisirent des serviteurs qu'ils tuèrent ou maltraitèrent indignement ; ce fut ainsi que les rois et les prêtres en agirent à l'égard des Prophètes chargés par Dieu de les exhorter à la pénitence. Il envoya successivement d'autres serviteurs plus nombreux que les premiers, en multipliant ainsi les Prophètes pour convertir son peuple ; mais les Juifs ingrats les persécutèrent comme les précédents. Enfin, il envoya son Fils qui s'incarna pour nous ; mais à la vue de l'héritier universel, ils le jetèrent hors de la vigne et le chassèrent de la Synagogue, en niant son autorité suprême ; puis ils le firent mourir sur une croix élevée hors des murs de Jérusalem, pour s'emparer des biens temporels qui forment une partie de son héritage. Car ils raisonnaient en eux-mêmes de cette sorte : Si le peuple le reconnaît pour son Seigneur, on abandonnera l'usage d'offrir des sacrifices, et nous perdrons de grands avantages ; mais si nous le tuons, on continuera d'immoler des victimes, et de cette manière nous garderons l'héritage et nous en conserverons la possession. Pour venger une pareille injure et punir un si grand crime, Dieu fit marcher les armées romaines contre les Juifs qu'il fit périr misérablement ; car leurs ennemis renversèrent Jérusalem, brûlèrent le temple, massacrèrent presque tous les habitants et emmenèrent le reste en captivité.
L'héritage de Jésus-Christ est aussi l'Église que les Juifs s'efforcèrent de lui ravir, quand, après avoir repoussé de leurs cœurs la foi chrétienne, ils tâchèrent de persuader aux Gentils la nécessité de la justice légale. Cette conduite remplie d'ingratitude leur attira une si terrible condamnation que le royaume de Dieu leur fut enlevé ; ils perdirent la grâce du Rédempteur, l'intelligence de l'Écriture, le don de la foi, la communion de l'Église et le droit à la vie éternelle. Cette réprobation des Juifs fut immédiatement suivie de la conversion des Gentils, parce que la vigne fut aussitôt louée à d'autres vignerons ; car Jésus-Christ confia le gouvernement de son Eglise, non point aux prêtres ou docteurs de l'ancienne loi, mais à ses Apôtres et à ses disciples afin qu'ils lui rapportent des fruits en leurs temps. En effet, à la voix de ces prédicateurs nouveaux la multitude des nations païennes embrassa la doctrine de Jésus-Christ ; et ainsi le royaume de Dieu fut donné à d'autres, c'est-à-dire aux Gentils venus de tous côtés, de l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi. Ces peuples convertis produisent des fruits abondants pour le Sauveur qu'ils croient de cœur, qu'ils confessent de bouche, qu'ils servent par leurs œuvres, et pour lequel ils sacrifient leur corps ; aussi ils prendront place dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob, tandis que les Juifs qui se prétendaient les héritiers ou les enfants de ce royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures de l'enfer (Matth. VIII, 11 et 12).
Dans le sens mystique, cette parabole peut s'appliquer tout entière à l'Eglise de la manière suivante. Cet homme qui a planté une vigne, c'est le Christ qui a établi son Eglise, sortie de son côté entr'ouvert et fécondée de son sang précieux. Cette vigne mystique comprend autant de ceps différents qu'il y a de différentes espèces d'hommes, La haie qui l'environne de toutes parts nous représente la doctrine évangélique ou la protection des Anges gardiens. Le pressoir qu'elle renferme en son sein, c'est la croix de Jésus-Christ ou la patience des Martyrs. La tour bâtie au milieu, c'est la dignité suréminente de la Vierge-Mère, ou bien la contemplation sublime des vertus admirables de Jésus-Christ, des saints Confesseurs et des illustres Docteurs, ou bien encore la foi qui sert à l'Église de forteresse contre ses ennemis. Les vignerons auxquels le Seigneur la confie sont les prélats et les ministres qui la cultivent et qui la dirigent par leurs diverses fonctions. Les serviteurs qu'il envoie sont les bons qu'il porte à reprendre les méchants ; mais de ces messagers charitables combien sont cruellement frappés et immolés ! Enfin le Père céleste envoie d'une manière invisible son Fils, la Sagesse même, lorsqu'il excite quelque âme à faire le bien ; mais hélas ! que d'hommes non-seulement repoussent ses inspirations, mais encore multiplient leurs fautes ; et de cette manière ils détruisent, autant qu'il est en eux, le Verbe divin, ou bien comme le dit l'Apôtre : Ils crucifient de nouveau le Fils de Dieu (Hebr. VI, 6). Ils sont alors réprouvés par un juste châtiment, et la vigne mystique est confiée à des ouvriers plus fidèles qui leur sont substitués.
Cette vigne peut aussi figurer l'âme raisonnable que Dieu a louée à l'homme, en l'unissant à un corps, afin que par son intermédiaire elle portât des fruits abondants et qu'elle acquît de nombreux mérites. Les divers ceps de cette vigne sont les actes vertueux que l'homme produit par pensées, par paroles, ou par œuvres extérieures. De chaque acte surnaturel naissent comme cinq grappes ; les quatre premières profitables à l'homme lui-même sont : la rémission des péchés, la joie du cœur, la délivrance de la mort éternelle et le droit à la céleste béatitude ; la cinquième grappe appartenant au Seigneur est la gloire que nous devons réserver à lui seul et ne point nous attribuer à nous-mêmes. — Cette vigne est encore l'emblème de l'état religieux : les trois vœux essentiels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance forment cette plantation chérie du divin Agriculteur ; les règles et les constitutions lui servent de haie ; la méditation et l'étude des Saintes-Écritures en sont le pressoir d'où découlent la science et la piété avec toutes les vertus ; la prédication est la tour qui la protège contre les attaques du dehors ; les vignerons à qui elle est confiée sont les prélats. Heureux les supérieurs qui, loin de négliger, de diminuer ou de ruiner cette vigne privilégiée, s'appliquent à la cultiver, à la conserver, à l'augmenter ! — Enfin, chacun de nous en particulier est une vigne dont il est en même temps le vigneron ; car chaque homme doit veiller à sa propre culture. Une vigne nous a été louée, dit saint Jérôme (in cap. XXI Matth.), elle nous a été remise à condition que nous en rendrons les fruits au Seigneur en leurs saisons ; apprenons par conséquent à ne parler, à ne nous taire et à n'agir que comme il convient en chaque circonstance.
Après avoir entendu ces paraboles, les princes des prêtres, les Scribes et les Pharisiens comprirent que Jésus leur en faisait l'application (Matth. XXI, 45). Ils auraient voulu l'arrêter comme un calomniateur ; mais, comme ils craignaient plus les hommes que Dieu lui-même, ils ne mirent pas leur projet à exécution, parce qu'ils appréhendaient le peuple qui le regardait comme un prophète (Ibid. 46). Néanmoins, ce même peuple qui l'honore et le vénère aujourd'hui comme un envoyé céleste ne tardera pas à proférer contre lui ces affreuses vociférations : Otez-le, ôtez-le ! crucifiez-le, crucifiez-le ! tant la foule est mobile et inconstante dans ses sentiments ! Selon saint Chrysostôme (Hom. XL Oper. imp.), tout homme pervers qui ne craint pas de provoquer la colère de Dieu, et qui ose violer ses adorables commandements, mépriser ou blasphémer son saint nom, et murmurer contre sa volonté suprême en élevant contre le ciel des regards irrités ou des mains sacrilèges, est disposé, comme ces Juifs audacieux, à se saisir de son Créateur, s'il le pouvait, et même à le mettre à mort, afin de se livrer au mal avec plus de liberté et d'impunité. — Remarquons ici combien les Pontifes et les Scribes étaient obstinés dans le mal ; les charitables instructions du Sauveur qu'ils entendaient, loin d'exciter leur repentir, ne faisaient qu'accroître leur indignation contre lui, et ils s'affermissaient de plus en plus dans l'horrible dessein de le tuer. Aujourd'hui encore, que de Chrétiens leur ressemblent ! quand on les réprimande ou qu'on les avertit, ils s'exaspèrent et s'irritent ; car il y a peu d'hommes qui soient disposés à recevoir les corrections, même les mieux méritées ; bien plus, ils persécutent ceux qui les reprennent dans l'intérêt de leur salut. — Remarquons aussi comment les chefs de la nation sont arrêtés dans la voie du mal par la masse du peuple, quand le contraire devrait avoir lieu. Ce peuple remplissait alors l'office de l'ânesse de Balaam qui contraignit son maître à rentrer dans le devoir. Des faits analogues arrivent chaque jour dans l'Eglise, car souvent ceux qui sont tentés de rompre les liens communs de la discipline ou de la foi sont néanmoins forcés de les garder extérieurement, pour ne pas choquer et révolter la multitude des fidèles Chrétiens. Ainsi dominés par le respect humain, tandis qu'ils restaient insensibles à l'amour divin, les principaux d'entre les Juifs différèrent leur attentat déicide jusqu'à ce que le moment favorable fût arrivé. La cupidité leur faisant mépriser les prédications de Jésus-Christ, ils continuèrent de conjurer sa mort dans l'appréhension de perdre la ville et le temple, où sous prétexte de religion ils dévoraient l'argent du peuple. Ce fût en effet pour conserver en paix cet héritage qu'ils firent mourir le Fils de Dieu ; car ils appréhendaient qu'à son occasion les Romains ne vinssent ruiner leur pays et détruire leur nation (Joan. XI, 48) ; mais contrairement à leurs pensées, ce fut justement en punition de la mort du Christ que les Romains dévastèrent leur pays et dispersèrent leur nation.
Saint Chrysostôme dit en cet endroit (Hom. LXIX in Matth.): « Jésus, entouré d'ennemis, tantôt passe au milieu d'eux on se dérobant à leurs regards, et tantôt sans se cacher il les empêche de le saisir en leur faisant craindre le peuple. Néanmoins, ils demeuraient incorrigibles, tant l'amour de la primauté et la passion de la vaine gloire les poussaient aveuglément à rechercher les avantages temporels. Rien ne nous excite tant contre le prochain et ne nous porte à tant d'excès, comme aussi rien ne nous fait perdre plus certainement les biens éternels que de nous attacher aux biens présents ; et rien au contraire ne nous fait jouir plus utilement des biens présents que de leur préférer les biens éternels. Le Seigneur a dit lui-même : Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice, tout le reste ensuite vous sera donné comme par surcroît (Matth. VI, 33). Ne vous inquiétez donc point à l'égard des biens temporels, mais confiez-vous sur ce sujet à la divine providence ; car le Seigneur très-puissant et très-bon veillera à vous les procurer et conserver beaucoup mieux que vous-même ne pourriez le faire ; mais il s'en occupera peu, si vous vous en occupez trop vous même, de manière à négliger les choses spirituelles. Voulez-vous en conséquence que tout soit convenablement disposé pour votre plus grand avantage, sans que vous vous abandonniez à aucune sollicitude, attachez-vous aux richesses spirituelles et renoncez aux richesses matérielles ; vous obtiendrez ainsi le ciel et la terre, puis vous jouirez enfin d'une éternelle félicité par la grâce et la miséricorde de Jésus-Christ Notre-Seigneur. »
Ces paroles de saint Chrysostôme regardent surtout les moines, dont il décrit la vie en cet endroit. Il la compare à celle des séculiers, en disant : « Cette vie des moines et de tous ceux qui crucifient leur chair parait bien rude et bien difficile ; mais en réalité elle est plus douce et plus agréable que celle des mondains, si commode et si facile en apparence. Entre ces deux sortes d'existences il y a la même différence qu'entre l'état des voyageurs arrivés au port et celui des navigateurs ballottés sur l'Océan. Jugez d'abord de leur félicité par la considération des lieux qu'ils habitent : ils fuient les marchés et les villes, s'éloignent du tumulte qu'on y rencontre, pour mener sur les montagnes solitaires une vie qui n'a rien de commun avec la vie présente. Là, dans une paisible retraite, ils s'appliquent constamment à considérer et à mériter le royaume des cieux, ils s'attachent principalement à servir et aimer Dieu pour lui être unis dès ici-bas. Leur travail est pareil à celui qui occupait le premier homme innocent, alors que revêtu de gloire il conversait familièrement avec le Seigneur dans le paradis terrestre. En quoi leur vie serait-elle inférieure à la sienne, puisque même avant sa désobéissance Adam fut placé dans un jardin délicieux pour le cultiver ? Comme lui, les moines n'ont aucun souci du temporel ; comme lui également, ils parlent à leur Créateur avec une conscience pure, et même avec une confiance plus grande, parce qu'ils jouissent de la grâce plus abondante de L'Esprit Saint. Ces flambeaux du monde se lèvent de leur modeste couche sereins et joyeux ; leurs âmes bien réglées sont en parfait accord, tous ensemble forment un chœur harmonieux et, comme une seule voix, ils chantent des hymnes au Maître de l'univers, célèbrent ses louanges et lui rendent grâces pour tous les bienfaits qu'il répand sur eux et sur le monde. Maintenant je ne parle plus d'Adam, mais je vous demande en quoi ce chœur diffère de celui des Anges qui chantent sur la terre : Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (Luc. II, 24). Après avoir fait retentir ces cantiques, ils tombent à genoux pour implorer les miséricordes de Celui dont ils viennent de proclamer les grandeurs. Ils ne sollicitent aucun bien passager, parce qu'ils n'en font aucun cas ; mais ce qu'ils demandent avec instances, c'est de paraître avec assurance devant le tribunal du souverain Juge, c'est de ne point entendre de sa bouche divine cette terrible sentence : Je ne vous connais point (Matth. XXV, 12), c'est enfin de parcourir cette carrière laborieuse sans tomber ni s'égarer, et de traverser cette mer orageuse sans péril ni naufrage. Ils se relèvent ensuite du sol où ils étaient prosternés, et, achevant leurs saintes prières, au lever du soleil ils se rendent à leur travail dont le prix est destiné à soulager les pauvres. Le plus estimé parmi eux est celui qui embrasse les plus vils ouvrages. »
A ce tableau de la vie monastique le même saint Docteur ajoute ailleurs quelques traits, en disant (Adversus oppugnat. vitae monast. lib. III) : « Il n'y a point là de mien et de tien ; ces mots, causes de tant de guerres, sont bannis de leur société. Puis il ajoute (Hom. LXX in Matth.) : Leurs tentes ne le cèdent en rien aux tabernacles éternels, car les Anges et le Seigneur même des Anges y descendent pour les visiter. Leur table, exempte de tout luxe, est pleine de philosophie. Il n'y a dans les apprêts de leur nourriture ni sang répandu, ni viandes dépecées, ni assaisonnements recherchés, ni exhalaisons inconvenantes de chairs rôties, ni fumée suffoquante. Les soins de leurs repas n'occasionnent ni courses, ni tumulte, ni troubles, ni clameurs ; car ils se contentent de pain gagné par un juste travail et d'eau puisée à une fontaine limpide ; ils y ajoutent quelques fruits, s'ils veulent faire un plus somptueux régal ; dans ces simples aliments ils trouvent plus de plaisir que les rois dans leurs festins splendides. C'est vraiment la table des Anges à l'abri de tout désordre. Ils n'ont pour siège que l'herbe de la montagne, comme le Christ quand il prit son repas dans le désert. Beaucoup ne se construisent pas même de demeure ; le firmament est leur toit, la lune est leur lampe, ils n'ont besoin ni d'huile ni de serviteur, c'est assurément pour eux seuls que l'astre des nuits projette dignement sa douce lumière. Cette vie frugale remplit d'allégresse les purs esprits qui la contemplent de leurs palais sublimes. En considérant ces heureux solitaires, renonçons à toutes vaines richesses d'ici-bas, et efforçons-nous en toutes manières de ravir le royaume céleste pour y jouir des biens éternels. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Prière
Seigneur Dieu, Père tout-puissant de la grande famille humaine, vous avez confié la vigne de votre sainte Église aux soins de ministres chargés d'en arracher les épines des vices et d'y cultiver les plants des vertus, pour lui faire produire les fruits des bonnes œuvres en eux-mêmes et dans leurs sujets. Daignez accorder à tous, aux supérieurs comme aux inférieurs, de vous rapporter les fruits abondants de leurs pensées, de leurs paroles et de leurs actions ; que cette fécondité les rende agréables à votre majesté ; enfin, après les travaux de celte vie, que votre miséricorde leur permette de se reposer dans votre royaume, avec vos élus qui tous furent des ouvriers laborieux et fidèles. Ainsi soit-il.

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