Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

CHAPITRE XXXIV
Parabole des noces et de la robe nuptiale
Matth. XXII, 1-14.
Les princes des Juifs, comprenant bien que les paraboles proposées par Jésus étaient dirigées contre eux-mêmes, cherchaient à s'emparer de lui pour le mettre à mort. Notre-Seigneur n'ignorait pas leurs mauvais desseins ; mais inaccessible à la crainte, il n'en continuait pas moins à protester contre leur violence et à censurer leurs vices. Apprenons par là que, si nous ne voyons pas nos discours produire toujours les effets désirés, nous ne devons pas pour cela cesser d'exhorter et d'avertir, surtout si nous espérons convertir enfin quelques pécheurs et les ramener dans la bonne voie. Après avoir annoncé que le royaume de Dieu serait enlevé aux Juifs pour être donné aux Gentils qui en tireraient un meilleur profit, le divin Maître confirma cette déclaration par la parabole plus explicite de ceux qu'un roi avait invités aux noces de son fils ; les uns se mirent peu en peine d'y aller, les autres maltraitèrent ou tuèrent les serviteurs qui leur avaient été envoyés ; enfin les derniers qui furent conviés, bons et mauvais, entrèrent tous dans la salle du festin. Cette parabole montre clairement la longanimité, la patience infinie de Dieu à l'égard des Juifs qu'il a honorés par-dessus tous les peuples. En effet, il les appela les premiers aux noces de son Fils, quand il l'unit à notre nature en lui donnant l'Église pour épouse ; mais parce qu'ils refusèrent d'embrasser la foi chrétienne, il les rejeta justement du banquet nuptial. Les Gentils introduits à leur place remplirent la salle du festin, lorsque la foi catholique se répandit dans l'univers entier.
Le royaume des cieux est semblable à un homme-roi qui célébra les noces de son fils ; c'est-à-dire la conduite de Dieu relativement à la formation de l'Église militante est semblable à ce que fit un grand monarque pour célébrer les noces de son fils (Matth. XXII, 2). Cet homme-roi est Dieu le Père ; il est appelé roi, parce qu'il règne dans le ciel par sa gloire, sur la terre par sa grâce, et dans les enfers par sa justice ; il est aussi appelé homme, à cause de la conformité qui existe entre lui et nous. Il prépara à son Fils des noces de trois sortes : les premières furent accomplies en la bienheureuse Marie, dont le sein virginal servit de lit nuptial, comme le dit saint Grégoire (Hom. XXXVIII in Evang.), quand la nature divine s'unit hypostatiquement à la nature humaine. Les secondes noces furent célébrées dans le monde, lorsque Jésus-Christ s'unit spirituellement à l'Église, comme l'indique l'Apôtre par ces paroles : Ce sacrement est grand en Jésus-Christ et en l'Église (Ephes. V, 32). Les troisièmes noces sont célébrées en chaque fidèle, quand le Sauveur s'unit moralement à l'âme par la grâce, selon cette promesse exprimée par la bouche du prophète Osée (II, 20) : Je vous rendrai mon épouse dans la foi. Enfin, il y aura d'autres noces dans la patrie céleste ; les bienheureux convives savoureront éternellement un grand nombre de mets délicieux, comme le dit saint Augustin, parce qu'il jouiront abondamment de la vie, de la gloire, de l'honneur, de la paix, eu un mot de tous les biens sans exception.
Et il envoya ses serviteurs, les anciens Prophètes,vers ceux qui étaient invités aux noces de l'Incarnation, vers les Juifs, pour les appeler, les disposer à recevoir avec foi, amour et docilité le Christ promis aux premiers Patriarches, figuré dans les livres saints et prédit plus clairement par les hommes inspirés. Mais ils refusèrent de venir, c'est-à-dire, les Juifs ne voulurent ni croire aux avertissements des Écritures, ni obéir aux exhortations des Prophètes, ni participer aux joies des noces royales, en reconnaissant Jésus-Christ comme le Messie annoncé (Matth. XXII, 3). Dieu ne se rebuta point de ce refus ; il députa de nouveaux serviteurs, tels que Jean-Baptiste et les Apôtres, avec ordre de dire aux invités, aux Juifs appelés depuis Abraham : Voilà que j'ai préparé mon festin, c'est-à-dire : J'ai réalisé le mystère de l'incarnation, j'ai institué les sacrements de l'Église, j'ai publié les enseignements de l'Évangile pour nourrir, fortifier et réjouir les âmes. Mes taureaux et les animaux que j'avais fait engraisser sont tués, c'est-à-dire comme saint Grégoire l'explique : Les justes de l'Ancien Testament qui travaillaient péniblement sous le joug de la Loi, et les Saints du Nouveau Testament que la plénitude de la charité a comblés de grâces excellentes sont morts et immolés pour servir de protecteurs et de modèles au peuple chrétien. Tout est prêt ; car tout ce qui était prédit touchant la Rédemption est accompli, tout ce qui était nécessaire pour le salut est établi, et l'entrée du royaume céleste qui était fermé jusqu'à présent est maintenant ouverte par la croyance à l'Incarnation. Venez aux noces par la foi, l'amour et les œuvres (Matth. XXII, 4).
Mais ils se mirent peu en peine d'y aller ; les Juifs pour la plupart, en effet, méprisèrent les prédications du Christ et de ses Apôtres. Cette négligence vint de ce qu'ils ne craignaient point le Seigneur, car celui qui craint Dieu ne néglige rien (Eccl. VII, 19). Et ils s'en allèrent, les uns à leur campagne afin de contenter leur ambition en agrandissant leur domaine, les autres à leur trafic pour assouvir leur cupidité en augmentant leurs richesses (Matth. XXII, 5). Ô monde misérable ! s'écrie saint Chrysostôme (Hom. XLI Oper. Imp.) misérables aussi ceux qui le suivent ! car les soins du siècle sont les funestes obstacles qui empêchent les hommes de parvenir à la vie éternelle. Ce qui est encore plus grave, c'est que plusieurs qui sont appelés à Dieu non-seulement repoussent mais même combattent la grâce, en se faisant les persécuteurs de la vérité. Ainsi parmi les Juifs infidèles à la vocation du Seigneur, d'autres plus méchants que les précédents arrêtèrent ses serviteurs et, après les avoir accablés d'outrages, les mirent à mort (Matth. XXII, 6), Ce sont eux en effet qui firent périr saint Jean-Baptiste, saint Etienne, saint Jacques et plusieurs autres disciples du Sauveur, comme ils avaient tué déjà plusieurs Prophètes de l'Ancien Testament, Le Roi, informé de cette indigne conduite, en fut irrité, il châtia les coupables comme ils le méritaient ; car il envoya ses armées contre eux, lorsqu'il déchaîna contre les Juifs les Romains commandée par Vespasien et Titus, quarante ans après la Passion de Notre-Seigneur ; il extermina ces meurtriers, en les faisant tous massacrer ou emmener captifs pour venger le sang de Jésus-Christ et de ses disciples qu'ils avaient répandu ; enfin il incendia leur capitale en faisant brûler la ville et le temple de Jérusalem (ibid. 7).
Il dit alors à ses serviteurs, aux Apôtres et aux disciples qu'il instruisit de sa volonté par révélation : Les noces sont toutes préparées, puisque les mystères du Christ sont consommés avec les œuvres de l'Incarnation et de la Rédemption ; mais ceux qui avaient été invités par la Loi, par les Prophètes et par vous-même, savoir les Juifs, s'en sont rendus indignes à cause de leur opiniâtre incrédulité (Ibid. 8). Allez donc dans les carrefours, parmi les différentes nations étrangères qui errent hors de la voie véritable ; et tous ceux que vous trouverez, chez les Gentils, sans distinction de sexe ou d'âge, d'état ou de dignité, de profession ou de condition, et sans acception de personnes, appelez-les aux noces, invitez-les à la foi en l'Incarnation ; car nul de ceux qui consentent à croire en Jésus-Christ ne doit être repoussé (Ibid. 9). Ses serviteurs sortant aussitôt par les rues rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, bons et mauvais, car ici-bas dans l'Église militante les justes sont mêlés aux pécheurs ; et la salle du festin se trouva pleine de convives, puisqu'en effet le monde entier fut rempli de fidèles Chrétiens (Ibid. 10).
Cependant le roi entra dans la salle ; ainsi Dieu se présentera pour le jugement que la Trinité tout entière exercera en rendant à chacun selon ses œuvres. Le Roi entra pour voir ceux qui étaient assis à table (Matth. XXII, 11) ; Dieu viendra aussi pour examiner les hommes qui sont morts dans la foi, et il considérera attentivement tous leurs actes afin de discerner leurs mérites ou démérites ; mais il ne jugera de la sorte que les fidèles ou croyants, car celui qui ne croit pas est déjà jugé ou condamné, suivant le témoignage de la Vérité même (Joan. III, 18). Cette visite suprême ou cet examen définitif s'accomplit de deux manières, par le jugement particulier qui a lieu pour chaque homme à sa dernière heure, et par le jugement général qui aura lieu pour tous les hommes réunis au dernier jour du monde. Remarquons ici que, être assis au festin des noces, c'est croire en Jésus-Christ, c'est participer aux sacrements de l'Église catholique, c'est jouir des bienfaits de la religion chrétienne. — Or là, parmi ces fortunés convives, le Roi aperçut un homme qui n'était pas revêtu de la robe nuptiale. Cet homme représente toute la société des mauvais Chrétiens que leur malice unit ensemble ; eux aussi, ils sont assis au festin des noces parce qu'ils ont la foi véritable, mais comme lui, ils sont dépourvus de la robe nuptiale, parce qu'ils ne font pas les œuvres propres au vrai disciple de Jésus-Christ. Car, d'après saint Jérôme (in cap. XXII Matth.), l'observation exacte des commandements divins forme la robe nuptiale, et l'accomplissement effectif des préceptes imposés par la Loi et par l'Evangile constitue le vêtement spirituel de l'homme nouveau. Ce convive qui n'est pas revêtu de la robe nuptiale est aussi la figure de tout fidèle qui n'a pas la charité. La charité est vraiment la robe nuptiale, parce qu'elle couvre la turpitude des péchés, nous protège contre le froid des tentations, nous pare de précieuses vertus et de dons célestes, en sorte que, comme dit saint Augustin (Tract. 5 in Epist. Joan.), elle est la marque distinctive entre les enfants du royaume et les fils de perdition.
Saint Grégoire dit à ce sujet (Hom. XXXIII in Evang.) : « La charité est justement appelée robe nuptiale, parce que notre Créateur en était orné quand il vint célébrer dans la chair les noces de son alliance avec l'Eglise ; et puisqu'il en était revêtu pour s'unir à nous, il faut aussi que nous en soyons revêtus afin de nous unir à lui. De même que la robe s'ourdit et se tisse sur deux pièces de bois, l'une supérieure et l'autre inférieure, de même aussi la charité se forme de deux préceptes, l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Quiconque désire porter aux noces la robe nuptiale doit observer soigneusement ces deux préceptes de la charité, de telle sorte néanmoins que l'assistance du prochain ne lui fasse pas abandonner entièrement la contemplation de Dieu, ni que les actes de la religion ne lui fassent pas négliger les devoirs de miséricorde envers les autres. Remarquons aussi que ce précepte de la charité à l'égard de nos semblables est compris en deux grandes maximes : la première est celle que le sage Tobie recommandait à son fils en disant (IV, 16) : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même ; la seconde est celle que notre divin Maître a proclamée en ces termes (Matth. VII, 12) : Faites aux autres tout ce que vous désirez qu'on fasse pour vous. La vraie charité consiste à aimer ses amis en Dieu, et ses ennemis pour Dieu. Ce sont là de grands et sublimes préceptes que beaucoup trouvent difficiles à mettre en pratique ; et cependant ils forment la robe nuptiale. Quiconque assiste au festin des noces sans en être revêtu doit trembler et craindre qu'à l'entrée du Roi il ne soit rejeté honteusement dehors. » Ainsi parle saint Grégoire.
Le Roi, s'adressant à cet homme, lui dit : Mon ami, comment êtes-vous entré ici sans avoir la robe nuptiale ? C'est ainsi que le Juge suprême, après la mort du pécheur, l'interroge sur la manière dont il a vécu dans le Christianisme. Dans cette parabole, il le traite d'ami, parce que, malgré son indignité, le pécheur peut être appelé de ce nom pour plusieurs motifs : à cause de la nature, de la foi et de la vocation qu'il a reçues spécialement de Dieu ; car Dieu l'a créé d'abord à son image, l'a favorisé de sa connaissance, et l'a invité à sa table comme les justes, ses élus privilégiés. Mon ami, lui dit-il donc, comment êtes-vous entré ici, dans la communion des fidèles, en recevant les sacrements et confessant la foi de l'Église, sans avoir la robe nuptiale, c'est-à-dire sans pratiquer les œuvres qui doivent rendre la foi vive, ou bien sans posséder la charité qui doit revêtir tous les fidèles Chrétiens ; car il convient que tous les convives du céleste Époux soient parés comme lui-même de la charité, afin de lui ressembler et de lui plaire ? Or la charité est appelée robe, et parce qu'elle couvre nos fautes, et parce qu'elle réchauffe nos désirs, et parce que sans elle nos actions ne sauraient être méritoires ni agréables à Dieu. De plus, elle est appelée robe nuptiale, parce que les mariages se font pour renouer, raffermir ou accroître l'amitié ; et ainsi dans l'union intime que le Fils de Dieu contracta avec la nature humaine, l'amitié entre lui et nous a été renouvelée, confirmée pour toujours et même augmentée. — Mais remarquons ici que, parmi les conviés qui prennent part aux noces du Christ, beaucoup de Chrétiens ne sont point ornés de la robe nuptiale. Les uns sont revêtus du sac de l'avarice, les autres de la pourpre de l'orgueil ou de l'or de la vaine gloire. Ceux-ci se présentent sous la peau de brebis d'une justice hypocrite ; ceux-là, avec les armes de la colère et de la vengeance ou avec les haillons de la paresse et de la négligence. Il en est d'autres qui portent des vêtements déchirés par les dépits de l'envie, ou souillés par les taches de la luxure, ou recherchés par une molle complaisance, ou démesurément élargis par une insatiable gourmandise. C'est d'eux tous que le Seigneur a dit par la bouche du prophète Sophonie (I, 8) : Je visiterai dans mon indignation tous ceux qui se couvrent d'habits étrangers, et je les châtierai.
Et l'homme qui n'avait point la robe nuptiale resta muet à la question du roi. Saisi de crainte à cause du reproche qui lui était adressé, et couvert de confusion à la vue de l'iniquité qu'il avait commise, ce malheureux ne savait comment se disculper et n'osait rien répliquer ; ainsi tout homme que Dieu réprimande ne saurait lui répondre, car alors accusé par sa propre conscience, il ne peut que se taire et s'avouer coupable. Le silence de ce coupable nous montre qu'au jour du jugement nous ne pourrons alléguer aucune espèce d'excuse. — Le roi dit alors à ses ministres : Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres extérieures (Matth. XXII, 13). Les ministres dont il est ici parlé, ce sont les bons anges exécuteurs de la justice divine, ou les démons, bourreaux du pécheur condamné ; car, selon la remarque d'Origène (Tract. XX in Matth.), il est juste que ceux qui ont été les instigateurs du crime soient les instruments du supplice. Dieu leur dira donc : Liez-lui les pieds et les mains, ou en d'autres termes : Otez-lui la puissance de vouloir et de faire aucun bien pour recouvrer la grâce ou pour mériter le salut. Les damnés sont effectivement privés de ce double pouvoir, et de la liberté de choisir figurée par les pieds, et de la faculté d'agir figurée par les mains. Après l'avoir enchaîné de la sorte, jetez-le dans les ténèbres extérieures, soit spirituelles, loin de la lumière et de la vue de Dieu, hors des atteintes et des influences de sa miséricorde, soit corporelles, dans un lieu obscur qui lui servira de prison perpétuelle. Ces ténèbres extérieures du corps seront la juste punition de ce que, sur la terre, il s'était complu dans les ténèbres intérieures de l'âme ; car les ténèbres de l'ignorance conduisent aux ténèbres du péché et celles-ci aux ténèbres de l'enfer. Suivant saint Grégoire (Hom. XXXVIII In Evang.), les ténèbres intérieures sont l'aveuglement de l'esprit et les ténèbres extérieures sont la nuit obscure de l'éternelle damnation. Ainsi donc, ceux qui se sont volontairement engagés dans les vices seront forcément enchaînés dans les supplices, et les tourments éternels tiendront captifs ceux que des liens coupables avaient empoché de produire de bonnes œuvres.
Dans ces ténèbres de l'enfer quelles peines auront à souffrir ceux qui auront négligé de bien vivre en ce monde ? Notre-Seigneur l'indique aussitôt par ces terribles paroles : C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. Des pleurs, pour punir les yeux des regards lascifs ou criminels qui excitent la concupiscence ou la cupidité ; des grincements de dents, pour punir la bouche de tous les plaisirs illicites et grossiers que la gourmandise ou la sensualité recherche dans le boire et le manger. Ainsi chaque membre subira un châtiment directement opposé au vice dont il aura été l'esclave. Ces pleurs et ces grincements peuvent signifier aussi les maux de toutes sortes, tant de l'âme que du corps, auxquels sont assujettis les damnés : ainsi les pleurs sont arrachés par les nombreux sujets de tristesse, et les grincements de dents sont produits par différentes causes de douleur, soit par l'ardeur du feu, soit par la rigueur du froid ; car dans l'enfer on passe d'un extrême à l'autre, d'un froid glacial à une chaleur excessive, comme le dit Job (XXIV, 19). Ces pleurs et ces grincements nous marquent encore la grandeur des tourments et l'immensité des afflictions qui accablent les réprouvés. Ce grincement de dents est surtout l'expression manifeste de l'indignation violente dont ils sont transportés contre eux-mêmes, à cause de leurs regrets et de leurs gémissements inutiles ; car ils s'irritent avec un horrible désespoir de ce qu'ils reconnaissent trop tard leur funeste obstination dans le mal.
Après avoir montré l'expulsion de cet indigne convive qui représente toute la société des mauvais Chrétiens, notre divin Maître conclut la parabole par cette sentence générale (Matth. XXII, 14) : Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ; c'est-à-dire dans le sens le plus étendu, tous les hommes sont appelés à la foi, mais peu d'entre eux sont élus, parce que le nombre des infidèles surpasse de beaucoup celui des Chrétiens. On peut dire aussi dans un sens plus restreint : Beaucoup sont appelés à la foi, mais comparativement à ceux-ci peu sont élus pour la gloire ; car parmi la grande multitude des Chrétiens qui ont la foi catholique, un petit nombre d'eux ont la foi parfaite nécessaire pour former les élus. C'est pourquoi, comme l'explique saint Augustin (Lib. contra Donatistas, c. 20), dans ce convive expulsé du festin nuptial il ne faut pas voir un seul homme, mais toute la nombreuse assemblée des méchants et des pécheurs qui croient les vérités de la religion sans exercer les œuvres de la charité. Notre-Seigneur avait exprimé déjà la même pensée en disant (Matth. VII, 14) : Large est la voie qui conduit à la perdition, et il y en a beaucoup qui y passent ; mais étroit est le chemin qui mène à la vie, et il y en a peu qui le trouvent. Que cette déclaration est terrible, s'écrie saint Grégoire, et qu'elle est bien propre à nous inspirer la crainte et l'humilité. Car nous ne savons point en ce monde si nous devons être comptés au nombre des élus. N'oublions jamais et répétons souvent cet oracle de Jésus-Christ : Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.
Remarquons que ces paroles effrayantes : Là il y aura des pleurs et des grincements de dents se rencontrent sept fois dans le saint Évangile, pour flétrir, par la menace du châtiment éternel, sept vices qui se trouvent surtout dans les supérieurs ou les prélats indignes. La première cause de leur réprobation, c'est leur entrée illégitime dans les charges ou dignités qu'ils ont recherchées par cupidité et non par charité, qu'ils ont obtenues par argent et non par vocation divine. Il leur sera dit à chacun comme au convive de cette parabole : Mon ami, comment êtes-vous entré ici sans avoir la robe nuptiale ? Et ils seront jetés dans les ténèbres extérieures : c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. La seconde cause de leur réprobation est leur mauvaise vie, parce qu'ils se conduisent en voleurs et non en pasteurs, en Épicuriens et non en Chrétiens. Les Anges les sépareront des bons, comme les mauvais poissons qui sont tirés du filet, et ils les jetteront dehors dans la fournaise ardente : C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents (Matth. XIII, 50). La troisième cause de leur damnation, ce sont les scandales dont ils se rendent coupables ; car ils sont comme des pierres qui heurtent tout à coup le pied du voyageur, le font trébucher et même tomber. Aussi, ils seront écartés par les Anges que le Fils de l'homme enverra pour faire disparaître tous les scandales de son royaume, et ils seront jetés avec tous les ouvriers d'iniquité dans la fournaise embrasée : C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents (Matth. XIII, 42). La quatrième cause est leur négligence ou leur incapacité par rapport à l'instruction ou à la direction de leur peuple. Ils entendront prononcer contre eux-mêmes cette redoutable sentence : Jetez le serviteur inutile dans les ténèbres extérieures : C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents (Matth. XXV, 30). La cinquième cause est l'oppression qu'ils font subir à leurs sujets par l'arrogance de leurs paroles et l'avarice de leurs procédés. Ils seront traités comme le mauvais serviteur qui disait en lui-même : Mon maître n'est pas prêt de venir etc. Le Maître viendra au jour où ils ne l'attendront pas, et il leur donnera pour partage d'être avec les hypocrites : C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents (Matth. XXIV, 51). La sixième cause est leur excessive présomption ; car ils se croient capables de grandes choses et ils se vantent de plus grandes encore. Lorsque le Père de famille sera entré et qu'il aura fermé la porte, ils frapperont dehors en disant : Seigneur, ouvrez-nous ; n'avons-nous pas bu et mangé avec vous ?. Et il leur répondra : Je ne sais qui vous êtes, ni d'où vous venez ; retirez-vous de moi, vous tous artisans d'iniquité. Alors il y aura des pleurs et des grincements de dents (Luc. XIII, 28). La septième cause de leur malheur éternel, c'est leur impénitence ; car celui qui prétend s'élever par l'orgueil ne peut s'abaisser par la pénitence. Aussi, comme le Sauveur l'a déclaré à l'humble centurion de l'Évangile, beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et prendront place dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob ; mais eux, les enfants du royaume, seront précipités dans les ténèbres extérieures : là il y aura des pleurs et des grincements de dents (Matth. VIII, 12).
Attachons-nous donc de tout notre cœur à ces noces glorieuses de Jésus-Christ avec son Église, unissons-nous aux joies célestes qu'elles font naître par une ardeur infatigable à faire le bien. Nous sommes entrés dans la salle du festin par notre vocation à la foi ; préparons-nous à y assister avec le vêtement sans tache d'un amour pur ; examinons avec le plus grand soin nos pensées et nos actions afin de les purger de toute souillure avant le jour redoutable du dernier examen, de peur que le Roi, à son arrivée, nous voyant dépourvus de la robe nuptiale de la charité, ne nous chasse du festin, et ne nous jette, pieds et mains liés, privés de tout pouvoir de faire le bien, dans les ténèbres extérieures. Car celui qui porte le titre de Chrétien sans en remplir les obligations sera sévèrement traité au jugement suprême, et il entendra le Roi lui adresser ce reproche foudroyant ; Mon ami comment êtes-vous entré ici sans être revêtu de la robe nuptiale ? En d'autres termes : À quoi vous a servi d'être Chrétien, puisque vos œuvres ne sont point en rapport avec ce nom respectable ? Que personne donc ne se repose avec confiance sur sa vocation, avant qu'il ne soit arrivé sûrement au terme. Dieu sans doute appelle tous les hommes par cette volonté antécédente, suivant laquelle il veut que tous soient sauves (I Tim. II, 4) ; néanmoins peu sont élus, parce que, relativement au nombre de ceux qui sont condamnés, peu parviennent à l'éternelle béatitude. Beaucoup de ceux qui sont appelés n'entrent pas même dans les voies de la vertu ; d'autres commencent bien, mais ils ne persévèrent pas longtemps ; et parmi ceux qui embrassent la foi, le nombre de ceux qui conservent la grâce jusqu'à la fin est bien petit en comparaison de ceux qui la perdent. Nul ne peut se glorifier d'être Chrétien s'il n'observe pas les enseignements et n'imite pas les exemples de Jésus-Christ ; car se dire Chrétien et vivre comme un païen, c'est insulter Jésus-Christ, son divin chef.
« Personne, dit saint Augustin (Lib. de vita christiana, I), ne reçoit sans cause une dénomination quelconque. Ainsi on appelle cordonnier celui qui confectionne des chaussures, menuisier celui qui travaille le bois ; il en est de même des autres métiers qui donnent leurs noms à ceux qui les exercent. Ces exemples vulgaires nous montrent que tout nom suppose des actes en rapport avec ce qu'il exprime. Il ne mérite donc pas le titre de Chrétien celui qui ne pratique pas les œuvres de Jésus-Christ. Que vous sert d'être appelé ce que vous n'êtes pas et d'usurper un nom étranger ? Si vous vous estimez heureux d'être Chrétien, agissez en Chrétien et vous pourrez justement vous attribuer ce titre. Mais comment vous appellerait-on Chrétien, vous qui n'accomplissez pas les obligations que cette qualification vous impose ? Qui dit Chrétien, en effet, dit un homme juste, bon, intègre, patient, chaste, honnête, pieux, humble et innocent. Comment oserez-vous revendiquer et vous arroger ce nom, vous qui possédez à peine quelqu'une de ces vertus ? Celui-là est vraiment Chrétien qui ne se contente pas d'en porter le nom, mais qui en fait les œuvres et qui suit Jésus-Christ comme son modèle en toutes choses, d'après cette parole de saint Jean : Celui qui affirme qu'il demeure en Jésus-Christ doit se conduire lui-même comme Jésus-Christ s'est conduit (I Joan. II, 6). Le vrai Chrétien s'applique nuit et jour à servir Dieu dont il ne cesse de méditer les commandements, il se rend pauvre aux yeux du monde pour devenir riche aux yeux du Seigneur, il aime à n'être point honoré parmi les hommes afin d'être glorifié devant le Très-Haut et les saints Anges ; son cœur ne connaît ni dissimulation ni hypocrisie ; son âme est simple et droite, sa conscience pure et fidèle ; toutes ses pensées sont pour Dieu, et ses espérances en Jésus-Christ ; il ne désire point les biens terrestres, mais exclusivement les biens célestes ; et il dédaigne les faveurs humaines pour obtenir les grâces divines. Ainsi parle saint Augustin.
Le pape saint Léon dit également (Serm. de humilitate) : « Nous sommes vainement appelés Chrétiens, si nous ne sommes pas imitateurs du Christ ; car lui-même s'est appelé la voie, parce que la conduite du Maître doit servir de règle aux disciples, et que le serviteur doit embrasser l'humilité en marchant sur les traces du Seigneur. » Selon saint Cyprien (ad Jubaianum), personne ne mérite le nom de Chrétien, s'il ne reproduit en ses mœurs la ressemblance du Christ. D'après saint Anselme, ceux qui n'accomplissent pas ce qu'ils ont promis doivent être regardés comme des infidèles, et quiconque ne suit pas le Christ ne devrait plus être nommé Chrétien mais plutôt Antéchrist. Saint Augustin dit encore : « Celui qui nie le Christ par ses œuvres est un Antéchrist ; celui qui confesse le Christ de sa bouche et le renonce par ses actes est plus menteur que l'Antechrist. C'est un menteur, parce qu'il dit une chose et qu'il en fait une autre toute contraire. Quel est celui qui ne croit pas que Jésus soit le Christ ? C'est celui qui ne vit pas conformément à ce que le Christ a enseigné. Beaucoup disent Je crois ; mais ne savent-ils pas que la foi sans les œuvres ne suffit point pour le salut ? » Le même Père ajoute ailleurs : « Tous ceux qui blessent la charité de Jésus nient l'Incarnation du Christ ; car sans la charité l'Incarnation n'aurait pas eu lieu, puisque c'est son extrême amour qui a déterminé le Fils de Dieu à prendre notre nature afin de sacrifier sa vie pour nous. Quiconque, par conséquent, détruit la charité est un Antéchrist partout et toujours. »
Ecoutons à ce sujet les paroles remarquables de saint Chrysostôme (Hom. X in I Tim.) : « Ce qui scandalise surtout les infidèles et les incrédules, c'est de remarquer que la charité ne règne point parmi nous ; car lorsque l'iniquité surabonde, la charité se refroidit ; mais lorsque la charité éclate et brille, la vie s'embellit et se ranime. » Le même saint Docteur dit ailleurs (Hom. LXXI in Joan.) : « Rien n'attire les infidèles et les incrédules comme la vertu ; rien ne les éloigne comme l'improbité, et ce n'est pas sans raison. Car s'ils voient un avare et un ravisseur prêcher le désintéressement et l'équité, s'ils voient celui qui recommande d'aimer ses ennemis traiter néanmoins ses frères avec la plus grande rigueur, ne regarderont-ils pas les préceptes contraires comme de pures plaisanteries ? S'ils voient un Chrétien trembler en face de la mort, comment croiront-ils à l'immortalité de l'âme ? S'ils nous voient agités par l'ambition et par les autres passions qui sont les maladies de l'esprit et du cœur, ils n'auront point de nous la haute estime que nous devrions leur inspirer par notre bonne conduite, et ils ne changeront point de sentiments. Nous sommes donc certainement la cause qu'ils persistent dans leurs erreurs ; car pleins d'admiration pour notre doctrine, ils auraient abandonné celle qu'ils suivaient, si notre vie n'était un obstacle à leur conversion. Il est facile de discourir avec sagesse, comme l'ont fait plusieurs philosophes parmi eux ; mais il est difficile de se maintenir dans la vertu, comme ils l'attendent de nous. Qu'ils considèrent les Chrétiens qui nous ont précédés, dira quelqu'un. Mais ils ne s'en rapportent point aux absents, ils en jugent d'après nous qui sommes présents sous leurs yeux. Prouvez-nous, disent-ils, votre foi par vos œuvres et nous croirons en vous. Malheureusement ces œuvres ne se montrent point ; aussi quand ils nous voient déchirer nos semblables avec plus de fureur que des bêtes féroces, ils nous appellent la peste du monde. Voilà ce qui empêche les infidèles de passer dans nos rangs. En conséquence, nous serons châtiés non-seulement à cause des péchés que nous commettons, mais encore parce que nos mauvais exemples font blasphémer le saint nom de Dieu. Jusques à quand serons-nous esclaves des plaisirs, des richesses, des honneurs et de tous les vices qu'ils engendrent ? Appliquons-nous enfin à dompter nos passions et à pratiquer toutes les vertus, afin d'obtenir les biens éternels, » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme.
Prière
Seigneur Jésus-Christ, Roi glorieux du ciel, nous vous remercions de ce que, par un bienfait gratuit de votre volonté miséricordieuse, vous nous avez appelés à vos noces, en nous envoyant les Saintes-Écritures, les diverses maladies, les dangers de la vie et les vicissitudes de la fortune. Revêtez-nous de la robe nuptiale de la charité, afin que nous ne cessions jamais de parler pour confesser nos iniquités et célébrer vos louanges, comme aussi afin que nous ne soyons pas privés des joies ineffables de la résurrection spirituelle qui sont la paix et la confiance. Donnez-nous encore le vêtement de la piété et des bonnes œuvres, de peur que nous ne soyons jetés pieds et mains liés dans les ténèbres extérieures. Ainsi soit-il.

suivant