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CHAPITRE XLIII
Avènement de Jésus-Christ comme souverain juge
Matth. XXIV, 30-31 – Marc. XIII, 26-27 – Luc. XXI, 27
Et alors, dit Jésus-Christ, après que tous les signes indiqués auront été accomplis, à l'heure où on y pensera le moins, le signe du Fils de l'homme, l'étendard de la croix apparaîtra dans le ciel, c'est-à-dire dans l'air que l'Ecriture désigne souvent par le nom de ciel (Matth. XXIV, 30). Ainsi, Celui qui, dans son humilité prodigieuse, a bien voulu subir les douleurs et les ignominies de la croix, montrera, en venant avec une majesté souveraine, les fruits de salut et de gloire qu'a produits cet instrument de son supplice devenu l'arbre de vie. Lui-même ne s'appelle pas ici Fils de Dieu, mais Fils de l'homme, parce que c'est spécialement en cette dernière qualité et sous cette figure sensible qu'il jugera le monde. Selon saint Chrysostôme (Hom. LXXVII in Matth.), la croix apparaîtra plus resplendissante que le soleil ; les méchants seront tellement convaincus et confondus par cette seule vue, que toute autre accusation serait inutile pour rendre leur culpabilité manifeste et leur condamnation certaine. D'après le même saint Docteur, cette croix ne sera pas le bois sur lequel notre divin Rédempteur a rendu le dernier soupir, mais ce sera une grande lumière en forme de croix, plus brillante que l'astre du jour. Nous pouvons penser aussi qu'avec la croix du Sauveur apparaîtront les autres instruments de sa Passion et de sa mort, les clous et les fouets, la lance et la couronne d'épines, comme trophées illustres de la victoire remportée sur l'ennemi du genre humain. Quand un roi veut faire dans une ville son entrée solennelle, dit encore saint Chrysostôme, il envoie devant lui ses armées qui annoncent son arrivée prochaine, en portant les drapeaux et les insignes du monarque, de même, quand le Seigneur descendra du ciel, il se fera précéder par les légions des Anges et des Archanges qui porteront la croix comme l'étendard de son triomphe, pour annoncer à la terre effrayée la venue immédiate du Tout-Puissant. — Par le signe du Fils de l'homme, quelques interprètes entendent les stigmates ou cicatrices des plaies que Jésus Christ a conservées dans sa chair en témoignage de ses souffrances ; et ainsi serait réalisée cette parole du prophète Zacharie (XII, 10) : Ils me verront, moi qu'ils ont percé L'Église, par l'organe de la Liturgie romaine, détermine clairement quel est le signe du Fils de l'homme, lorsqu'Elle dit dans l'office de la Sainte-Croix : Hoc signum crucis erit in coelo, cum Dominus ad judicandum venerit..
Et aussitôt, ajoute le Seigneur (Matth. XXIV, 30), en apercevant le signe éclatant du Fils de l'homme, toutes les tribus de la terre se lamenteront, c'est-à-dire les impies et les pécheurs de toutes les tribus ou nations pleureront sur eux-mêmes d'une manière inconsolable, parce qu'ils entendront trop tard les reproches de leur conscience. Ou bien encore, tous les hommes injustes et charnels, qui ont préféré les biens du monde au service de Dieu, en persévérant jusqu'à la dernière heure dans cette affection terrestre, ne pourront reconnaître sans douleur et sans effroi l'avènement du Juge qu'ils ont méprisé et offensé. Ils sont appelés avec raison tribus de la terre ; car, selon la remarque de saint Jérôme (in cap. XXIV Matth.), ceux là pleureront qui se seront inscrits pour demeurer habitants de la terre sans se mettre en peine de devenir citoyens du ciel. — « Ils seront dans les larmes, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), ces Juifs, ces Gentils et ces Chrétiens indignes qui auront aimé le monde plus que Jésus-Christ. Mais il n'en sera pas ainsi des tribus du Seigneur : Elles monteront avec joie vers la montagne sainte pour louer le nom du Seigneur (Ps. CXXI, 4). Les méchants, au contraire, gémiront sur eux-mêmes en pleurant les péchés qu'ils ont commis, les désordres qu'ils n'ont point réparés, la gloire éternelle qu'ils ont perdue et la damnation inévitable qu'ils ont encourue. Ces amateurs du monde qui composent toutes les tribus de la terre se lamenteront en entendant les reproches poignants que le souverain Juge leur adressera : Pour vous je me suis fait homme ; pour vous j'ai été garrotté, chargé d'opprobres, battu de verges, attaché à la croix ; où est maintenant la compensation, le dédommagement de mes ignominies et de mes souffrances ? Voici le sang que j'ai répandu pour la rédemption de vos âmes ; où sont les services que vous deviez me rendre pour payer ce sang précieux ? Je vous ai aimés plus que ma propre gloire, en cachant les perfections de ma divinité sous les faiblesses de l'humanité ; et vous m'avez ravalé au-dessous des moindres biens terrestres que vous avez préférés à l'observation de mes préceptes et à la foi de mes enseignements. En voyant leur Sauveur devenu leur Juge, alors toutes les tribus de la terre seront désolées, parce qu'il n'y aura aucune force capable de résister à sa puissance, aucun moyen de fuir sa présence, aucun espoir d'échapper à sa sentence, car le temps de la pénitence sera passé ; dans cette privation absolue de toute ressource, il ne leur restera pour partage que le remords, la confusion et le désespoir. Tous les hommes terrestres gémiront sur eux-mêmes à bon droit ; car les riches ne pourront plus employer leur argent à faire l'aumône, les parents vertueux ne pourront plus intercéder pour leurs enfants coupables, les Anges ne plaideront plus en faveur des hommes, comme ils aimaient précédemment à le faire. La justice inexorable, qui régnera seule en souveraine absolue, ne voudra plus admettre la miséricorde, tandis qu'auparavant la miséricorde, toujours prête à pardonner, semblait oublier la justice ; c'est par rapport à ces deux temps si différents que le Prophète disait (Ps. C, 1) : Seigneur, je célébrerai votre miséricorde et votre justice, c'est-à-dire la miséricorde que vous manifesterez en votre premier avènement, et la justice que vous exercerez en votre second. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.
Ô mes frères, s'écrie saint Ephrem, si nous comprenions bien les dangers qui nous environnent et les maux qui nous menacent, nous ne cesserions d'implorer en gémissant la miséricorde de Dieu ! Si, en effet, toutes les créatures seront consternées, si les phalanges célestes seront elles-mêmes ébranlées à l'avènement du souverain Juge, qu'aurons-nous à répondre si, durant le peu de temps qui nous est accordé sur la terre, nous nous abandonnons à la négligence et à la paresse ? Jésus-Christ, au dernier jour, nous demandera compte de cette indifférence et de cet oubli. Pour vous, nous dira-t-il, je me suis revêtu d'une chair mortelle et j'ai vécu dans ce bas monde, pour vous j'ai été cruellement flagellé, honteusement souffleté, couvert de crachats, cloué sur la croix, abreuvé de fiel et de vinaigre ; je vous ai ouvert les portes du paradis, je vous ai offert le royaume des cieux, je vous ai envoyé le Saint-Esprit pour vous consoler, vous éclairer et vous conduire ; qu'ai-je pu faire enfin pour vous que je n'ai pas fait ? Pour tant de bien faits, je ne vous ai demandé qu'une volonté humble et soumise, je n'ai pas voulu vous contraindre et vous forcer, de peur de blesser votre liberté en procurant votre salut. Eh bien ! pécheurs, mortels et passibles par votre nature, dites, qu'avez-vous fait et enduré pour moi votre Seigneur et votre Dieu, pour moi qui, quoique impassible et immortel par ma nature, ai daigné souffrir et mourir pour vous. » Ainsi parle saint Ephrem.
En même temps, continue le Sauveur (Matth. XXIV, 30), tous, tant les bons que les méchants, verront le Fils de l'homme, Jésus-Christ, sous cette même forme humaine en laquelle il jugera le monde. « Ainsi, dit saint Augustin (de Trinit. 1. I, c. 13), Jésus-Christ se montrera comme Fils de l'homme aux méchants eux-mêmes, mais il ne se manifestera comme Fils de Dieu qu'aux bons seuls, selon qu'il le leur a promis par cette parole : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (Matth. V, 8). Jésus-Christ ne peut donc être vu des pécheurs comme Fils de Dieu en cette nature divine qui le rend égal à son Père ; néanmoins, comme Juge des vivants et des morts, il devait être vu de tous ceux qui devaient comparaître à son tribunal suprême ; aussi, c'est pour cette raison qu'il a été investi de l'autorité judiciaire en qualité de Fils de l'homme, afin d'être vu des pécheurs et des justes également en sa nature humaine. » « Jésus-Christ, ajoute le Vénérable Bède (in cap. XXI Luc), apparaîtra aux élus tel qu'il se manifesta sur le Thabor, et aux réprouvés tel qu'il était sur le Calvaire où il fut crucifié. » — Tous alors verront le Fils de l'homme venant pour juger le monde sur les nuées du ciel, comme il monta sur ces nuées au jour de son ascension, et il descendra dans les airs sur le lieu même d'où il s'éleva de la terre. Nous lisons, en effet, dans les Actes des Apôtres (I, 9 et 11), comme saint Chrysostôme le fait observer, qu'un nuage l'enveloppa et le déroba aux yeux de ses disciples ; que les Anges leur dirent alors : II viendra du ciel de la même manière que vous l'y avez vu monter. Nous sommes donc fondés à croire qu'il reviendra non-seulement revêtu du même corps, mais porté pareillement sur les nuages. » Les nuages qui lui servirent de char de triomphe pour monter au ciel, dit Origène (Tract. XXX in Matth.), lui serviront également de trône quand il descendra pour juger la terre.
Il viendra donc, comme lui-même l'a prédit (Luc. XXI, 27), avec une grande puissance et une grande majesté, c'est-à-dire avec une force invincible pour confondre et châtier ses ennemis, mais aussi avec une gloire éclatante pour récompenser et couronner ses élus, de sorte que réuni à ses membres mystiques, il apparaîtra tout environné de lumière comme d'un vêtement. Ainsi, comme le fait remarquer saint Cyrille, Jésus-Christ, qui dans un premier avènement s'est caché comme un humble serviteur sous les livrées de notre faiblesse et de notre misère, se manifestera dans un second avènement comme le souverain Seigneur, avec tous les insignes de son autorité et de sa royauté suprêmes. « Alors, ajoute saint Grégoire (Hom. I in Evang.), ceux qui ont refusé de l'écouter au milieu de ses abaissements et de ses infirmités le verront dans tout l'éclat de sa dignité et dans toute la grandeur de son pouvoir, afin de ressentir d'autant plus la rigueur de sa justice qu'ils ont méconnu davantage la patience de sa bonté. » Écoutons, à ce sujet, saint Chrysostôme (Hom. XL Op. imp.) : « Quand un prince de la terre commande à son peuple une marche ou une expédition, toutes les autorités sont en mouvement, les armées sont sur pied, la ville entière est dans l'agitation ; à combien plus forte raison quand le Roi du ciel se préparera à sortir de sa Cour, pour citer à son tribunal les vivants et les morts, les Vertus angéliques s'ébranleront et comme des phalanges terribles précéderont leur Seigneur plus terrible encore. Devant lui brilleront les éclairs en place de flambeaux, et d'horribles tonnerres retentiront au lieu de trompettes. Ne faut-il pas que la grandeur de l'appareil soit en rapport avec la grandeur du monarque ? »
Jésus-Christ viendra donc exercer son pouvoir judiciaire en sa propre humanité : ne convient-il pas en effet qu'après avoir été victime de l'injustice comme homme, il devienne en cette même qualité réparateur de la justice pour le genre humain tout entier ? Et tous verront dans sa chair les cicatrices de ses blessures, afin que les réprouvés reconnaissent Celui qu'ils ont percé de leurs traits. « Jésus-Christ, dit encore saint Chrysostôme, a conservé dans son corps les traces de ses plaies, afin qu'au jour du jugement elles rendent témoignage à la vérité de sa Passion contre les Juifs et contre tous ceux qui, à leur exemple, s'obstinent à nier que le Fils de Dieu ait jamais pu mourir pour le salut du monde. — Selon saint Augustin (de Civit. Dei, I. 20, c. 21), en ce dernier moment tous ceux qui vivront encore mourront et ressusciteront immédiatement ; car nul n'échappera à la mort à laquelle tous sont condamnés, comme l'Apôtre l'enseigne (Heb. IX, 27) ; de plus, comme il assure ailleurs (I Cor. XV, 51), que nous ressusciterons tous, il s'ensuit que nous mourrons tous auparavant. Mais pour tous les hommes qui seront morts depuis le commencement jusqu'à ce temps, il n'y aura qu'une seule résurrection générale ; elle s'opérera au même instant, de telle sorte que celle des justes ne précédera point celle des pécheurs.
Avant cette résurrection commune, le Fils de l'homme, ainsi que Jésus-Christ nous l'apprend (Matth. XXIV, 31), enverra ses Anges avec la trompette et avec une voix éclatante, si perçante et si forte qu'elle sera entendue des morts répandus par toute la terre. Remi d'Auxerre dit à ce propos : « Cette trompette n'est pas un instrument matériel, mais bien la voix des Esprits célestes dont l'appel fera sortir tous les cadavres de la poussière ; ou bien cette trompette c'est la puissance de ressusciter les morts, et la voix est celle du Christ qui convoquera les morts au jugement, en les ressuscitant par sa vertu pour que tous comparaissent à son tribunal. » — « Elle est vraiment terrible, s'écrie saint Chrysostôme (Hom. XLIX Oper. imp.), cette grande voix de la trompette, à laquelle tous les éléments obéissent : elle fend les pierres, ouvre les tombeaux, pénètre les plus obscures retraites, renverse les plus insurmontables barrières, brise les portes d'airain, rompt les chaînes de la mort, et retire des plus profonds abimes les âmes qu'elle rejoint à leurs corps. Tout cela elle l'opère avec plus de rapidité que la flèche légère ne traverse les airs, et comme dit l'Apôtre (I Cor. XV, 52), en un moment, en un clin d'œil, au son de la dernière trompette ; car la trompette sonnera et les morts ressusciteront en un état incorruptible. A cette voix, la poussière dispersée de tous les cadavres se réunit pour former de nouveaux membres ; à cette voix, la mer est agitée tout entière et, comme une esclave obéissante, elle rend sans résistance les ossements humains qu'elle tenait cachés dans son vaste sein. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Alors les saints Anges rempliront leur ministère spécialement à l'égard de ceux qui doivent partager éternellement leur bonheur ; car, ainsi que Notre-Seigneur le déclare (Matth. XXIV, 31), ils rassembleront les élus des quatre coins du monde, c'est-à-dire de tous les pays et de tous les lieux où leurs corps ont été réduits en poudre, et ils recueilleront avec un soin particulier ces précieuses semences d'immortalité, afin de les présenter au jugement comme un froment purifié dans l'aire de tout l'univers. Mais tandis qu'ils rassembleront pour la gloire les élus avec leurs corps agiles, ils rassembleront pour la damnation les damnés avec leurs corps pesants qu'ils transporteront comme fut autrefois transporté le prophète Habacuc (Dan. XIV). Les justes accourront avec joie et en triomphe au-devant de leur Juge ; les pécheurs, au contraire, dans la douleur et la confusion, se tendront à une grande distance, comme le fait remarquer Remi d'Auxerre. C'est dans la vallée de Josaphat que le jugement général aura lieu, au milieu même des airs, selon ces paroles de l'Apôtre (I Thess. IV, 17) : En même temps nous serons emportés dans les nues pour aller à la rencontre de Jésus-Christ dans les airs. — « Hélas ! s'écrie saint Chrysostôme (Hom. LXXVII in Matth.), quand nous entendons parler de ce jour terrible, nous devrions être remplis d'allégresse, et nous sommes accablés de tristesse. De quels yeux pourrons-nous considérer Jésus-Christ ? Si un enfant qui a offensé son père n'ose plus paraître devant lui, comment, au souvenir de nos iniquités passées, pourrons-nous soutenir la présence du Père infiniment miséricordieux qui, malgré nos infidélités, nous a comblés de tant de bienfaits ? Car tous nous serons présentés au tribunal du Christ pour y rendre un compte exact de toute notre vie. »
Oh ! combien il est utile de nous rappeler et de rappeler aux autres dans toutes les tentations le grand jour du jugement et de la résurrection ; c'est un remède souverain pour la guérison de nos âmes. À ce propos, voici encore les paroles de saint Chrysostôme (Hom. II in II Thess.) : « Si nous sommes tentés de nous livrer à l'avarice, à la fraude ou à la volupté, pensons aussitôt au dernier jour et ce souvenir, comme un frein puissant, réprimera les passions soulevées en notre cœur. Disons-nous à nous-mêmes : Je ressusciterai un jour et un jugement terrible m'est alors réservé. Quand nous voyons quelqu'un enflé d'orgueil ou enflammé d'ambition, présentons lui la même pensée, en montrant que tous les biens de la terre ne nous suivent pas dans le tombeau. Quand nous remarquons quelqu'autre dans le deuil et le chagrin, suggérons-lui de pareils sentiments, en lui faisant observer que toutes les misères de cette vie ont une fin. Si nous trouvons quelque personne négligente et apathique, répétons-lui encore les mêmes choses, en ajoutant que la paresse ne manquera pas d'avoir son châtiment. Ces simples réflexions sont un remède plus efficace pour la guérison de nos âmes que l'application du fer pour celle de nos corps. Oui, le temps de la résurrection approche, il est à notre porte déjà ; encore quelques instants très-courts, et Celui qui doit venir viendra, ne tardera pas (Hab. II, 3). Bientôt il nous faudra tous paraître devant le tribunal du Christ, bons et méchants (II Cor. V, 10) ; les pécheurs pour être couverts de honte et de confusion, les justes pour être couronnés de gloire et de splendeur aux yeux de l'univers entier. Si ces considérations étaient toujours présentes à notre esprit, elles nous détacheraient à jamais des biens visibles qui passent comme l'ombre, et nous feraient aspirer sans cesse vers les biens invisibles qui seuls sont éternels. Redisons donc continuellement aux autres, et redisons-nous à nous-mêmes : Il y a une résurrection, un jugement et des peines pour les coupables. Ne provoquons pas la colère de Dieu, mais écoutons cet avertissement du Sauveur (Matth. X, 28) : Craignez Celui qui peut perdre le corps et l'âme dans les feux de l'enfer. Cette crainte, en nous rendant plus doux et plus dociles, nous arrachera aux tourments de la damnation et nous disposera aux jouissances de la céleste patrie. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.
Prière
Seigneur Jésus, lorsque vous viendrez juger le monde avec une grande puissance et une grande majesté, les Anges bienheureux porteront devant vous, comme étendard de triomphe, le signe glorieux de la croix ; dès maintenant, je vous en supplie, marquez mon âme de son empreinte sacrée, purifiez mon cœur par sa vertu salutaire, et pour prix de sa victoire revendiquez-moi tout entier comme votre conquête, de telle façon que mes ennemis ne puissent rien réclamer en moi comme leur possession. Faites, ô divin Sauveur, que je reste marqué de ce signe vénérable jusqu'à votre dernier avènement, et qu'après avoir participé sur la terre aux douleurs de votre Passion, en vous imitant, je mérite de participer dans le ciel aux joies de votre résurrection. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XLIV
Consolation des justes à l'approche du jugement – comparaison du figuier
Matth. XXIV, 33-36 – Marc. XIII, 28-33 – Luc. XXI, 28-36
Notre divin Sauveur, après avoir cherché à effrayer les méchants, veut rassurer les justes, parce que, si le jour du jugement est terrible pour les réprouvés, il est tout au contraire consolant pour les élus ; car ils entreront alors dans la gloire qu'ils ont tant désirée. Jésus-Christ ranime donc le courage de ses disciples par ces paroles (Luc. XXI, 28) : Quand les signes que je viens de vous prédire commenceront à paraître, tandis que les pécheurs sécheront d'effroi et tomberont dans le désespoir, vous qui êtes mes serviteurs ouvrez les yeux et levez la tête, c'est-à-direraffermissez votre foi et votre espérance, soyez vigilants et attentifs pour ne pas vous abandonner à la défiance et à irréductibilité, détachez de la terre vos pensées et vos affections pour les porter vers le ciel, enfin livrez-vous à la joie, vous qui gémissiez dans la tristesse, parce que votre rédemption approche. Car, après ces jours de tribulations et d'angoisses pour les pécheurs viendra le moment définitif de leur perte totale et de votre salut complet, et avec la fin du monde que vous n'aimez point viendra l'heure de la délivrance que vous attendez. Cette rédemption en effet sera pour les élus l'entière délivrance de tous les maux ; car lorsqu'ils seront établis dans la liberté glorieuse des enfants de Dieu (Rom. VIII, 21), ils seront affranchis de toutes les servitudes, à savoir des chaînes du péché, des ravages de la concupiscence, des séductions des sens, des attaques des passions, des tentations du démon, des persécutions des impies, des sollicitudes de la vie présente et de toutes les autres misères semblables. Cette rédemption ne sera donc rien moins qu'une parfaite liberté de l'âme et du corps, en sorte que les justes pourront adresser à Jésus-Christ ces paroles de l'Apocalypse (V, 9 et 10) : Vous avez été mis à mort et au prix de votre sang vous nous avez rachetés pour Dieu, et vous avez fait de nous son royaume.
Ce sera une grande consolation pour les élus de voir apparaître le Sauveur, lorsqu'il viendra les mettre en possession des récompenses qu'il leur a promises. Mais, malheur à vous ! hommes ambitieux qui aimez et désirez les premières places, qui cherchez à posséder ou à conserver les dignités, parce que vous n'aurez aucune part à la rédemption et à la consolation des élus. Car comment verriez-vous de bon cœur descendre le Maître de tous, vous qui prétendez être maîtres des autres ? La vue du souverain Juge, dit saint Grégoire (in Moral.), ne pourra plaire alors à celui qui se plaît maintenant à être juge. Le saint Docteur ne dit pas à celui qui est juge, parce qu'il blâme et condamne non pas la dignité mais l'attachement de celui qui l'occupe, non pas la charge mais la volonté de celui qui la convoite. Oh ! qui pourrait exprimer et comprendre la joie immense des bons et la tristesse profonde des méchants à cette heure suprême ! « En pensant à la fin du monde, ajoute saint Grégoire (in II Ps. poenitentiae), les vrais disciples de Jésus-Christ doivent tressaillir d'allégresse, parce qu'ils vont se réunir à Celui qu'ils aiment en même temps qu'ils voient passer celui qu'ils n'ont point aimé. Si vous soupirez sincèrement après la possession de Dieu, n'allez pas vous affliger des bouleversements qui annoncent la ruine du monde ; car, selon saint Jacques (IV, 4), quiconque veut être l'ami du siècle présent se constitue l'ennemi de Dieu. Celui donc qui, quand il voit approcher la fin du monde, ne s'en réjouit pas, montre qu'il aime le siècle et par conséquent qu'il n'aime pas Dieu ; car ceux-là pleurent la destruction du monde, qui ont mis en lui toutes leurs affections sans concevoir aucun désir de la vie éternelle. » Ainsi s'exprime saint Grégoire. Le Sauveur adressait de pareils avertissements à ses Apôtres présents, non qu'ils dussent eux-mêmes rester sur la terre jusqu'à la consommation des temps, mais comme faisant un seul corps avec nous et avec ceux qui croiront en lui pendant toute la suite des âges.
Quoique personne ne puisse connaître le jour précis du jugement, néanmoins quand les hommes verront s'accomplir tous ces signes extraordinaires, ils devront croire qu'il n'est pas éloigné. Pour faire comprendre à ses disciples l'usage qu'ils devront faire des signes indiqués, il leur proposa la parabole ou comparaison tirée du figuier et des autres arbres (Luc. XXI, 29-31). De même que par la pousse des feuilles et des fleurs on reconnaît que l'été est proche, de même aussi par la ruine du monde qui est comme la maturité de son fruit et par les autres signes prédits, on pourra prévoir l'avènement prochain du souverain Juge et du royaume de Dieu. Pour les justes ce sera l'été après les rigueurs de l'hiver, mais pour les pécheurs, ce sera l'hiver après les agréments de l'été. Selon saint Chrysostôme (Hom. LXXVIII in Matth.), Notre-Seigneur tire du figuier plutôt que des autres arbres la comparaison qu'il emploie, soit parce que le figuier reverdissant presque le dernier de tous annonce d'une manière plus immédiate l'arrivée de l'été, soit parce que le figuier est absolument très-bon ou très-mauvais, comme le jugement sera souverainement mauvais pour les pécheurs et souverainement bon pour les justes, soit enfin parce que la douceur des figues nous représente la douceur des joies du paradis. Par cette comparaison, dit saint Grégoire (Hom. I in Evang.), le Sauveur nous apprend combien le monde doit être méprisable à nos yeux, puisqu'il aura pour fruit sa ruine même ; car il ne croît que pour tomber, et tout ce qu'il produit doit être consumé par les derniers fléaux. — Dans un sens moral, l'homme peut être assimilé aux arbres sous certains rapports. Ainsi, les arbres produisent après l'hiver des fruits que l'on recueille en été ; de même après les tribulations de cette vie qu'il aura supportées patiemment, l'homme recueillera les fruits abondants de ses bonnes œuvres quand viendra pour lui l'été des splendeurs éternelles. C'est avec beaucoup de raison que le royaume de Dieu est comparé à la belle saison de l'été : en été le soleil brille dans tout son éclat, et au ciel Dieu se manifeste dans toute sa gloire ; en été on récolte ce qu'on avait cultivé précédemment, au ciel les Saints reçoivent les récompenses des vertus qu'ils ont exercées sur la terre ; l'été est le temps des joies et des plaisirs, le ciel est le séjour de l'allégresse et du bonheur ; durant l'été l'air est calme et serein, dans le ciel jamais les nuages des tribulations ne viennent troubler les délices des consolations que l'on ne cesse de goûter sans crainte de les perdre jamais.
Pour donner plus de poids à son langage, Notre-Seigneur ajoute avec serment (Luc. XXI, 32) : En vérité je vous le dis, cette génération ne passera point que mes paroles ne soient accomplies. Dans le sens le plus large, cette génération c'est le genre humain tout entier, composé de tous les bons et méchants qui forment le sixième âge du monde. Dans un sens restreint, celte génération c'est la race des Juifs qui, bien qu'opprimés et dispersés, ne seront point entièrement détruits et exterminés, parce qu'ils doivent rester comme témoins perpétuels de la mort du Sauveur ; ou bien encore cette génération c'est la multitude des Chrétiens, l'Eglise qui ne périra point comme Jésus-Christ le déclare, afin de consoler ses disciples en les assurant que la foi ne s'éteindra point dans les derniers temps. Or cette génération entendue selon ces divers sens ne finira point, jusqu'à ce que soient consommées toutes les prédictions relatives à l'avènement du Christ, ou bien, suivant saint Chrysostôme (Hom. LXXVIII in Matth.), jusqu'à ce que le mystère de la vocation des Saints soit pleinement réalisé par le nombre complet des élus ; car, malgré les horribles persécutions que suscitera l'Antéchrist, il y aura des fidèles qui demeureront fermes dans la foi jusqu'à la fin du monde. — De toutes ces prédictions saint Grégoire tire comme conséquence pratique cet utile avertissement (Hom. I in Evang.) : « Mes très-chers frères, ne perdez jamais le souvenir du jugement dernier, et toutes les afflictions présentes qui vous paraissent insupportables vous sembleront légères en comparaison de celles qui doivent précéder et suivre ce jour terrible pour les pécheurs impénitents ; pénétrés de cette salutaire pensée, réformez votre conduite, corrigez vos habitudes vicieuses, surmontez courageusement toutes les tentations, pleurez amèrement vos fautes passées, un jour vous verrez l'avènement du Juge éternel avec d'autant plus d'assurance que vous aurez prévenu son examen sévère avec plus d'appréhension. »
Pour confirmer de plus en plus ce qu'il vient de dire, Notre-Seigneur ajoute cette nouvelle protestation (Luc. XXI, 33) : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. Il s'agit ici non pas du ciel éthéré, du firmament où sont suspendus les astres et les étoiles, mais du ciel aérien, de l'atmosphère que traversent les oiseaux et les nuages, et où se forment les vents et les brouillards. Or pris dans ce sens le ciel et la terre passeront, c'est-à-dire seront changés quant aux propriétés et aux formes qu'ils ont maintenant ; ils acquerront des propriétés meilleures et recevront des formes différentes, en sorte qu'ils deviendront un ciel nouveau et une terre nouvelle, comme il est écrit dans l'Apocalypse (XXI), car la figure du monde passe (I Cor. VII, 31) ; toutefois ils ne seront point détruits quant à leur essence et à leur substance qui resteront toujours immuables. Mais mes paroles, qui sont fondées sur la vérité éternelle, ne passeront pas sans recevoir leur parfait accomplissement, et les événements qu'elles annoncent ne manqueront pas d'être réalisés à la lettre, tels que je vous les ai prédits. Comme s'il disait : Voyez quelle est la ferme assurance de mes paroles ; les choses qui paraissent les plus solides et les plus durables seront néanmoins changées et détruites extérieurement, tandis que mes paroles qui semblent évanouies avec le son ne seront point cependant privées de leur effet ; et la nature entière sera plutôt bouleversée qu'aucune prédiction sortie de ma bouche ne restera vaine ; car il répugne davantage à la véracité divine de laisser tomber sans résultat la moindre déclaration que de laisser rentrer dans le néant toute la création.
Nous trouvons ici plusieurs instructions morales. D'abord, puisque le monde passe avec sa concupiscence, comme dit saint Jean (I Ep. II, 17), il s'ensuit que quiconque s'attache à ses vanités passe avec lui dans trois états de plus en plus misérables : car il tombe de fautes en fautes, ces fautes l'entraînent dans des châtiments, et aux châtiments temporels succèdent les châtiments éternels. Les bons au contraire, qui fuient le monde avec tous ses charmes trompeurs, passent dans trois états de plus en plus désirables : ainsi leurs fautes sont suivies de la pénitence, la pénitence les conduit à la sagesse, et la sagesse les introduit dans la vie éternelle. Celui qui accomplit ce triple passage est un vrai Israélite ; il célèbre la véritable Pâque, c'est-à-direle passage du Seigneur, selon l'étymologie même du mot hébreu Phase. — En second lieu, de même que le passage ou changement du ciel et de la terre matériels est un signe de l'avènement de Jésus-Christ pour le jugement, de même le passage ou changement du ciel et de la terre spirituels est un indice de l'avènement du Verbe éternel en nous. Or par ce ciel et cette terre spirituels il faut entendre l'esprit et la chair qui sont les deux parties différentes de l'homme, comme le ciel et la terre matériels sont les deux parties distinctes de l'univers. Ainsi donc, à l'entrée du Verbe éternel en l'âme le ciel et la terre passeront à un état supérieur, c'est-à-dire l'esprit et la chair seront transformés et élevés au-dessus de l'état commun des hommes. En effet, lorsque Dieu vient en nous, il nous renouvelle et quant à l'âme et quant au corps, afin que dépouillant le vieil homme avec ses actes, nous revêtions l'homme nouveau créé selon Dieu dans la justice et la vérité (Eph. IV, 24). — L'homme est renouvelé dans son âme par le rétablissement de la ressemblance divine qu'avaient effacée en lui ses anciennes iniquités. Et l'âme parvient à la réformation de cette image primitive par un triple passage ou changement : d'abord elle passe de l'oubli au souvenir de la présence divine par un continuel exercice de la mémoire ; puis de l'obscurcissement intellectuel elle s'élève à la contemplation de la sagesse éternelle par une application éclairée de l'intelligence ; enfin sortant d'une lâche apathie, elle savoure l'abondance des consolations célestes en s'attachant au Seigneur avec un ardent amour. — L'homme est aussi renouvelé dans son corps par un triple passage ou changement : d'abord le corps cesse de goûter les plaisirs charnels et commence à réprimer les mouvements sensuels, de telle sorte que son appétit animal est soumis à l'empire de la raison ; ensuite il cesse de convoiter les objets sensibles, de manière qu'il n'est plus ému par la représentation imaginaire des choses extérieures ; enfin il cesse d'être tourmenté par les vices et les passions, de manière à supporter sans résistance les peines et les afflictions. — Lors donc qu'en nous le ciel et la terre ont effectué ces divers passages, c'est une preuve manifeste que le Verbe divin n'a point passé outre, mais qu'il s'est arrêté en nous afin d'y reposer amoureusement ; car tout homme chez lequel l'âme et le corps ont été renouvelés par la grâce ne verra point le Verbe éternel s'éloigner de lui, bien plus il ne manquera pas de s'approcher lui-même de Dieu en l'attirant dans son esprit et son cœur.
Mais comme il faut être convenablement disposé afin d'échapper à tous les maux précédemment indiqués, le Sauveur adresse à ses disciples cet avertissement général (Luc. XXI, 34 ; : Veillez sur vous-mêmes, pour ne pas laisser vos cœurs s'appesantir par la gourmandise, l'ivrognerie et les soins de cette vie, c'est-à-dire par les excès de nourriture ou de boisson et par les embarras du siècle qui eu vous attachant à la terre vous empêcheraient de penser au ciel ; car la bonne chère corrompt et enchaîne l'esprit comme aussi une sollicitude inquiète des biens temporels le distrait et l'étouffé. Prenez bien garde à vous, de peur que vous ne soyez surpris tout-à-coup par le dernier jour et enlevés par une mort imprévue ; évitez donc et fuyez ces vices et ces préoccupations funestes. Car comme un filet qui tombe à l'improviste sans laisser d'issue et qui retient pour toujours ce qu'il a pris une fois, ce jour du jugement enveloppera tous ceux qui se reposent sur la face de la terre, c'est-à-dire tous ceux qui mettent leur plaisir et leur amour dans les choses de la terre. Les Saints ne font que passer sur cette terre comme des étrangers et des voyageurs, les impies au contraire veulent s'y fixer comme dans leur patrie et leur demeure ; mais après avoir été pris dans les filets du péché, ils tomberont dans les filets du châtiment. « Ce jour, dit saint Théophile, surprendra tous ceux qui s'arrêtent sur la face de la terre, comme des gens oisifs et imprévoyants. Quant à ceux qui, plus actifs et plus empressés pour le bien, ne s'attachent point inutilement aux choses du monde, mais s'en affranchissent avec sagesse, en se disant à eux-mêmes : Levons-nous et marchons, ce n'est point ici le lieu permanent de notre repos, ce jour ne sera point pour eux un piège et un malheur, mais plutôt une fête et une consolation. »
« Ô folle présomption du cœur humain ! s'écrie le Vénérable Bède (in cap. XXI Luc) ; malgré les avertissements du Juge suprême, il refuse de voir la fin déplorable où le conduisent la cupidité, l'intempérance et la volupté ; comme un méchant serviteur, il méprise les ordres bien connus du souverain Monarque. Assurément, si un médecin habile et expérimenté nous disait : Prenez bien garde de ne pas sucer avidement le jus de cette plante qui vous donnerait infailliblement la mort, chacun observerait avec une scrupuleuse attention cette ordonnance dans la crainte de mourir en goûtant du fruit défendu. Néanmoins, quand le Maître et le Sauveur des âmes et des corps recommande d'éviter les excès de table et les sollicitudes de ce monde comme des poisons mortels, combien de personnes ne craignent pas de s'y livrer à leur détriment temporel et spirituel jusqu'à y perdre leur santé et leur salut éternel ? D'où peut venir une telle conduite, sinon de ce qu'ils refusent aux paroles de Dieu même une foi qu'ils accordent aux paroles des hommes? Car s'ils croyaient aux menaces de Dieu ils ne pourraient s'empêcher de les craindre et cette crainte les précautionnerait contre les dangers qui les menacent. » — Saint Chrysostôme dit également (Serm. de Jejunio) : « Quand un médecin vous défend une nourriture qui peut vous être nuisible, malgré tout le désir que vous pouvez en éprouver, vous consentez cependant à vous en priver, afin de conserver ou de recouvrer la santé du corps ; et moi, quand je vous dis de jeûner, de mortifier vos sens pour assurer le salut de votre âme, vous ne tenez aucun compte de mes avis et de mes conseils ; d'où vient cette différence ! sinon de ce que vous ne croyez pas au bonheur éternel qui doit en être la récompense ? Quelle folie de tout sacrifier pour la santé du corps et de ne rien faire pour le salut de l'âme qui est mille fois plus précieuse et dont la perte est irréparable. »
Notre-Seigneur adresse ensuite à tous cette exhortation (Luc. XXI, 36) : Veillez donc en tout temps, non quant au corps, ce qui est impossible à l'homme, mais quant à l'esprit, comme faisait l'Épouse des Cantiques, quand elle disait : Je dors et mon cœur veille (V, 2). Priez aussi en tout temps ; ce n'est pas que votre prière doive être toujours actuelle, puisqu'elle est nécessairement interrompue par le temps employé au sommeil et aux besoins corporels ; mais aucun péché mortel ne doit venir empêcher l'effet continuel de vos oraisons ferventes et l'exercice habituel de vos bonnes œuvres. C'est ainsi que, comme l'ajoute Jésus-Christ, vous serez disposés à fuir et à éviter heureusement tous les maux qui doivent arriver infailliblement, et que vous serez prêts à comparaître avec confiance devant le Fils de l'homme assis dans son tribunal, c'est-à-dire devant Jésus-Christ exerçant sous sa forme humaine l'autorité judiciaire. Ceux-là seuls, en effet, seront alors sauvés qui seront trouvés exempts de péché mortel. Selon la Glose, c'est le comble du bonheur de pouvoir se tenir avec assurance en face du souverain Juge ; les méchants, au contraire, tomberont confondus en sa sainte présence de manière à ne plus jamais se relever, aussi préféreraient-ils subir les plus affreux châtiments que d'avoir à supporter son regard terrible.
D'après saint Augustin (de Consensu Evang. c. 77), cette fuite des maux, de laquelle Jésus-Christ parle ici, est celle dont il a dit qu'elle ne doit s'effectuer ni pendant l'hiver ni durant le sabbat (Matth. XXIV, 20). Par l'hiver, il représente les sollicitudes de cette vie qui engendrent la tristesse comme cette froide saison ; et par le sabbat que les Juifs charnels et grossiers passaient dans la bonne chère ou la débauche, il désigne les excès de table et les plaisirs de la volupté qui appesantissent le cœur et obscurcissent l'intelligence. « C'est pourquoi tant que nous vivons dans notre corps, dit saint Jérôme (in cap. XXI Luc), nous devons tenir notre esprit dans une vigilance continuelle, afin de pouvoir nous présenter sans crainte au tribunal du souverain Juge ; ce qui est pour nous la suprême béatitude. » « Si vous voulez paraître en toute sécurité devant le Fils de l'homme, dit pareillement le Vénérable Bède (in cap. XXI Luc), si vous désirez le servir nuit et jour dans son saint temple comme il est écrit dans l'Apocalypse (VII, 15), n'être point rejeté loin de sa face adorable et précipité dans la fournaise éternelle parmi ceux qu'il maudit, vous devez non-seulement renoncer aux jouissances mondaines et sensuelles, mais encore veiller avec soin et prier avec assiduité, non pas pendant quelques jours, mais durant toute votre vie. Imitez le Prophète royal qui disait : Je bénirai le Seigneur en tout temps et ma bouche ne cessera pas de publier ses louanges (Ps. XXXIII, 2) ; c'est par ce même moyen que vous mériterez d'habiter dans la maison du Seigneur pour y chanter éternellement ses infinies miséricordes. »
Après nous avoir engagés a veiller et à prier en tout temps, Jésus-Christ nous en donne aussitôt la raison, lorsqu'il ajoute : Car vous ne savez quand arrivera le temps soit de votre propre mort, soit du jugement dernier (Marc. XIII, 33). Comme il avait annoncé rapproche de son avènement et de son royaume, il ne voulut pas laisser croire à ses disciples qu'ils pourraient en déterminer le moment d'après les signes précédemment indiqués. Quant à ce jour ou à cette heure où je viendrai juger le monde, nul n'en a connaissance, ni les hommes dans le monde, ni les Anges dans le ciel, parce que cette connaissance n'est pas nécessaire à la béatitude, ni même le Fils, mais le Père seul (Marc. XIII, 32). Plusieurs docteurs expliquent ces paroles en ce sens que les hommes et les Anges ne connaissent le jour du jugement ni pour eux ni pour les autres ; mais le Fils qui vit dans le Père connaît ce jour pour lui-même, quoiqu'il ne le connaisse pas pour les autres, c'est-à-dire pour le leur révéler. Si donc on peut dire que le Père seul le connaît, c'est que seul il le révèle au Fils. Nous retrouvons cette même façon de parler en plusieurs autres passages de l'Écriture ; ainsi nous lisons dans le Deutéronome (XIII, 3): Dieu vous éprouve, afin de savoir si vous l'aimez, c'est-à-dire afin de vous faire savoir ; et dans la Genèse (XXII, 12) : Maintenant je connais que vous craignez Dieu, c'est-à-dire je vous le fais connaître. Employant une formule analogue, ne disons-nous pas que le jour est triste ou joyeux, parce qu'il nous rend tels ? De même aussi, comme le Fils est envoyé exprès pour nous, on peut bien dire qu'il sait pour nous ce qu'il nous fait connaître et qu'il ne sait pas pour nous ce qu'il nous laisse ignorer ; par conséquent il sait en lui-même et pour lui-même bien des choses qu'il ne sait pas pour nous. Donc, en disant que le jour du jugement n'est connu de personne sinon du Père, source de toute science, Jésus-Christ n'exclut pas absolument le Fils et le Saint-Esprit qui demeurent en cette source ; mais il suppose plutôt que les trois personnes divines ayant une même nature ont aussi une même science. Et comme le commencement du monde fut connu d'avance de Dieu seul qui l'a créé immédiatement, de même aussi la fin du monde est connue de Dieu seul qui l'a révélée à l'humanité du Christ, en lui remettant le pouvoir de juger tous les hommes. Mais Dieu ne veut pas que cette connaissance nous soit communiquée, parce qu'elle ne nous est point utile, comme aussi elle ne l'était pas aux Apôtres. Selon la remarque de saint Jérôme (Hom. LXXII in Matth.), il nous serait même plus nuisible qu'avantageux de savoir le jour ou l'heure du jugement, parce que cette connaissance pouvait nous prêter occasion de vivre dans la paresse et la négligence ; mais, au contraire, l'incertitude où nous sommes de ce moment décisif nous force de vivre dans une crainte et une vigilance continuelles, en nous tenant toujours préparés.
Quoique nous ne puissions découvrir le temps précis où Jésus-Christ viendra, nous pouvons cependant discerner quand ce temps sera proche, d'après les signes que le Seigneur lui-même nous a prédits. Comme nous distinguons facilement les signes de la vieillesse dans un homme sans pouvoir le jour même de son trépas, de même, dit saint Chrysostôme (Hom. L Op. imp.), nous connaissons bien les signes de la fin du monde sans prévoir le jour du jugement. Quand, en effet, nous voyons un homme décrépit, nous disons qu'il ne vivra pas longtemps, mais nous ignorons le temps où il mourra ; ainsi, quand nous verrons le monde bouleversé, nous comprendrons que sa ruine n'est pas éloignée, mais l'heure nous en restera cachée. Saint Augustin dit à ce sujet : « Le sixième âge du monde, qui durera depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu'à la consommation des siècles, doit assurément être le dernier ; mais la vieillesse peut, embrasser un espace de temps aussi long que tous les autres âges ensemble. En effet, la vieillesse de l'homme commence, dit-on, à la soixantième année, et comme sa vie peut atteindre jusqu'à cent vingt ans, il s'ensuit que la vieillesse seule peut être aussi longue que tous les âges précédents réunis. C'est donc en vain que nous voudrions déterminer le nombre des années qui restent encore à ce monde ; car il déconcerte tous les calculs, et il réprouve comme vaines les plus habiles conjectures ou supputations, Celui qui a dit (Act. I, 7) : Ce n'est pas à vous de connaître les temps et les moments dont le Père s'est réservé la disposition. Ainsi parle saint Augustin.
Ce n'est donc pas à nous de chercher à savoir les temps que Dieu n'a pas voulu nous révéler par les Saintes-Écritures, ce serait une présomption coupable ; mais c'est une étude louable de s'appliquer à connaître ce que les mêmes Ecritures nous apprennent à cet égard. Lors même que quelqu'un saurait par révélation le temps de la venue de l'Antéchrist, on ne pourrait en conclure qu'il sait par là même le jour du jugement ; car nul ne connaît quel espace de temps doit s'écouler entre la mort de l'Antéchrist et le jugement. Nous lisons, il est vrai, qu'après la mort de l'Antéchrist Dieu accordera quarante jours pour faire pénitence ; mais nous ignorons si le jugement aura lieu immédiatement après ce sursis. On croit cependant que la résurrection générale s'accomplira dans la même nuit que s'accomplit la résurrection du Seigneur, c'est-à-dire dans la nuit de Pâques ; c'est pour cette raison, d'après saint Isidore, que les fidèles de la primitive Église passaient cette nuit de Pâques dans les veilles et les prières, comme pour attendre l'arrivée du souverain Juge. Quand cette opinion serait certaine, nous n'en ignorons pas moins en quelle année arrivera ce dernier jour. Ce que nous venons d'exposer, selon la lettre, touchant le jour du jugement général doit aussi, dans la réalité, s'appliquer au jour du jugement particulier qui est pour chaque homme le jour même de sa mort. Personne ne peut en avoir connaissance sans une révélation divine nous devons par conséquent veiller et prier, afin que ce jour ne nous surprenne point, parce que tels nous serons trouvés à notre dernier moment, tels aussi nous paraîtrons au dernier jugement.
Prière
Seigneur Jésus, en attendant que vous veniez pour juger le monde, daignez venir à moi dans les nuées de la pénitence, en faisant jaillir de mon cœur une pluie de larmes ; par votre puissance chassez les démons des vices et régnez en moi par votre majesté. Faites qu'attachant sur vous mes regards, et levant vers vous ma tête, je vous considère avec foi et vous invoque avec confiance comme l'Auteur de ma rédemption prochaine. Accordez-moi de voir reverdir le figuier de votre grâce, c'est-à-dire de ressentir la douceur de votre amour, afin que les arbres de toutes les vertus produisent en moi les fruits des bonnes œuvres, et que le royaume des cieux soit bientôt pour moi comme la belle saison d'été. Divin Sauveur, donnez-moi d'éviter tous les vices et les péchés, de persévérer toujours dans la vigilance et la prière, afin que je mérite d'échapper aux maux à venir et de paraître avec assurance devant votre tribunal suprême. Ainsi soit-il.

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