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CHAPITRE XLV
Temps du jugement compare avec les temps de Noë et de Lot
Incertitude par rapport au jour de ce dernier jugement et au salut de chaque homme
Matth. XXIV, 37-42 – Luc. XVII, 27-35
De peur que le jour du Seigneur ne nous prenne au dépourvu, Jésus-Christ nous exhorte à nous y préparer par les bonnes œuvres ; et afin de nous exciter à la vigilance, il déclare que ce qui arriva au temps de Noé arrivera à l'avènement du Fils de l'homme (Matth. XXIV, 37). Cette comparaison nous met devant les yeux deux jugements généraux ; le premier a eu lieu déjà quand la terre fut ensevelie sous les eaux, le second aura lieu quand l'univers sera consumé par les flammes. Notre-Seigneur établit un parallèle entre les deux, soit par rapport à l'incertitude du jour fixé, soit par rapport à l'incrédulité des hommes charnels (Ibid. 38 et 39). Au temps de Noé, tandis qu'il construisait l'arche et annonçait le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants, c'est-à-dire ils se livraient à l'intempérance, à la débauche, à la joie et au plaisir sans inquiétude ; tout entiers aux vanités de la terre, ils restaient insensibles aux avertissements du saint patriarche, parce qu'ils se croyaient en sûreté, lorsque tout-à-coup les cataractes du ciel et les sources de l'abîme s'ouvrirent, et tous les habitants de la terre furent engloutis dans les eaux, excepté Noé avec ceux qui étaient enfermés dans l'arche. Il en sera de même à la fin du monde ; les hommes s'adonneront encore aux vices et aux voluptés sans appréhension et avec sécurité, quand soudain le Fils de l'homme apparaîtra pour les juger ; il perdra et condamnera tous ceux qui seront trouvés hors de l'arche, c'est-à-dire hors de L'Église ; mais tous ceux qui s'y seront réfugiés par la foi et les œuvres, il les délivrera et sauvera pour toujours.
« Par les paroles précédentes, dit le Vénérable Bède (in cap. XVII Luc), Jésus-Christ ne condamne pas le mariage ou les aliments, mais il blâme l'usage immodéré de ces choses licites en elles-mêmes ; car les hommes périrent dans le déluge, non pas parce qu'ils usaient de ces biens temporels, mais parce qu'ils s'y abandonnaient tout entiers jusqu'à mépriser les jugements divins. Leur destruction fut subite, non qu'ils ne l'eussent point entendu annoncer, mais parce qu'ils n'avaient pas voulu y croire. Saint Maxime, en parlant de Noé, dit à ce sujet : Si sa bouche se taisait, son travail parlait assez ; si sa langue restait muette, la construction de l'arche criait bien haut ; car dès lorsqu'il exécutait un ouvrage nouveau et inconnu jusque-là, il avertissait clairement les autres hommes qu'il préparait un nouvel abri contre un nouveau danger ; sa conduite extraordinaire était une leçon manifeste, de sorte qu'il pouvait dire comme Jésus-Christ le dit plus tard : Si vous refusez de croire à mes paroles, croyez du moins à mes œuvres (Joan. X, 38). » Mais les hommes les plus pervertis, quoiqu'ils vissent construire cette arche durant tant d'années, continuèrent de jouir du présent sans souci de l'avenir ; et comme ils ne redoutaient point les châtiments dont il étaient menacés, bien loin de se réveiller par une pénitence salutaire, ils s'endormirent tranquillement dans une malice de plus en plus profonde, jusqu'au moment terrible où le déluge vint fondre sur eux en les faisant tous périr misérablement.
De même aujourd'hui, tandis que Jésus-Christ construit l'arche sainte de l'Église, hors de laquelle il n'y a point de salut, il fait prêcher que le Seigneur viendra pour le jugement quand on y pensera le moins. En attendant ce jour, les justes, par leurs actions édifiantes plus que par leurs bons discours, ne cessent d'engager les pécheurs à renoncer au mal et à revenir au Seigneur ; mais les réprouvés se rient de leurs sages conseils et se moquent de leurs vertueux exemples. Aussi le Seigneur viendra perdre ces coupables endurcis au jour qu'ils ne prévoient pas ; car tandis que, comme s'ils n'avaient rien à craindre et à redouter, ils se plairont à répéter qu'ils sont en paix et en sûreté, ils se trouveront enveloppés dans une soudaine catastrophe qui les précipitera dans des tribulations inévitables. Le Vénérable Bède (loc. cit.) dit à ce sujet : « Dans un sens mystique, Noé construisant l'arche est la figure du Seigneur qui, lui aussi, construit son Église, en réunissant ses disciples fidèles et les joignant ensemble comme des bois polis. Quand cet édifice sera terminé, il y entrera au jour du jugement pour l'illuminer de sa glorieuse présence. Or pendant que Noé travaillait à l'arche, les méchants s'abandonnaient à la licence ; mais aussitôt que le saint patriarche fut abrité, tousses contempteurs furent submergés ; ainsi, après avoir insulté en ce monde les élus qui combattent pour la justice, les réprouvés seront frappés d'une éternelle damnation, tandis que les justes seront récompensés d'une couronne immortelle. » — Maintenant, hélas ! combien d'hommes ne pensent point à la mort, malgré la certitude où ils sont qu'il leur faudra la subir un jour ; et souvent elle les atteint au moment où ils ne soupçonnaient aucun danger, car le Fils de l'homme vient à l'improviste pour le jugement particulier comme il viendra pour le jugement général. « Mais quoi d'étonnant, s'écrie saint Chrysostôme (Hom. L Oper. imp.), si, quand nous parlons de la fin du monde, les hommes ne nous croient pas ? Chaque jour ceux qu'ils voient mourir leur disent qu'eux-mêmes ne tarderont pas à mourir à leur tour, et cependant ils ne le croient pas ; car s'ils le croyaient véritablement, les verrions-nous commettre des péchés qui les rendent dignes de la mort et de la mort éternelle ? Si donc ils ne croient pas qu'il leur arrivera ce qu'ils voient journellement arriver aux autres, comment pourraient-ils croire à la réalisation future de ce qui ne s'est encore jamais vu ? »
Notre-Seigneur confirme la vérité des paroles précédentes par un second exemple. Au temps de Loth, dit-il (Luc. XVIII, 28), les hommes mangeaient et buvaient pour satisfaire leur sensualité ; ils achetaient et vendaient afin d'assouvir leur cupidité ; ils bâtissaient et plantaient comme s'ils eussent été immortels sur cette terre où ils se reposaient dans une complète sécurité. Mais aussitôt que Loth fut sorti de Sodome, il tomba du ciel une pluie de feu et de soufre, en punition des vices dont les habitants étaient dévorés et infectés ; aussi tous furent consumés en même temps que les villes voisines furent réduites en cendres (Ibid. 29). D'après le Vénérable Bède (in cap. XVII Luc), si Notre-Seigneur ne rappelle point ici les crimes les plus infâmes et les plus monstrueux dont Sodome était coupable, s'il mentionne seulement les fautes plus communes et plus habituelles que l'on regarde souvent comme des peccadilles et des bagatelles, c'est pour faire comprendre quels châtiments terribles sont réservés à la perpétration des choses mauvaises ou défendues, puisque le simple abus des choses permises et même nécessaires à la vie présente est puni avec tant de rigueur. D'après le même saint Père, Loth, dont le nom signifie qui s'écarte, figure le peuple des élus qui vit comme étranger au milieu des Sodomites, c'est-à-dire des pécheurs, en s'écartant de leurs voies criminelles. Dès que Loth fut sorti de Sodome, cette ville fut aussitôt détruite ; ainsi, dit saint Chrysostôme, c'est la présence des justes qui empêche la ruine du monde, et dès qu'ils viendront à disparaître, il ne tardera pas à crouler, de même que les Egyptiens furent perdus lorsque les Israélites les eurent abandonnés.
Notre-Seigneur termine ces comparaisons en disant (Ibid. 30) : Il en sera de même quand paraîtra le Fils de l'homme à son dernier avènement. Par toutes ces explications, comme le remarque saint Chrysostôme (Hom. LXXVIII in Matth.), Jésus-Christ nous fait entendre qu'il viendra subitement citer le monde devant son tribunal, au moment où beaucoup, uniquement occupés de leurs plaisirs, ne songeront point au péril suspendu sur leurs têtes. Suivant la réflexion du Vénérable Bède (in cap. XVII Luc), Notre-Seigneur dit fort à propos quand le Fils de l'homme se révélera. En effet lui-même qui voit maintenant toutes choses, pendant qu'il se tient caché, les jugera un jour quand il se montrera à découvert ; or il apparaîtra pour juger tous les hommes, lorsqu'il les verra plus que jamais oublier ses commandements divins et s'attacher aux vanités terrestres ; car dans ces derniers temps, lorsque la charité d'un grand nombre se refroidira, la dépravation du genre humain s'augmentera de telle sorte qu'il méritera d'être détruit avec cet univers qu'il habite. Dès aujourd'hui ne voyons-nous pas beaucoup d'hommes tellement livrés à l'intempérance et à la volupté, à l'injustice et à l'avarice que, par leurs vices extrêmes et leurs mœurs dissolues, ils semblent provoquer la colère du souverain Juge ? Et pourtant, ce que tout sage Chrétien ne peut prévoir sans être accablé de tristesse, c'est que le déportement sera plus grand encore à la lin des siècles ; car si le monde n'est pas anéanti dès à présent, c'est qu'il n'a pas encore mis le comble à la mesure de ses iniquités, comme Dieu le disait à Abraham au sujet des Amorrhéens qui devaient être exterminés par ses descendants (Gen. XV, 16). — Pour nous, saisis d'une crainte salutaire, fuyons l'oisiveté et la licence, faisons pénitence de nos fautes passées et tenons nous toujours prêts pour le grand jour du jugement.
Après avoir démontré l'incertitude du temps où s'effectuera le jugement, Notre-Seigneur veut nous prouver l'incertitude du salut pour ceux qui subiront ce jugement, afin que nul ne se livre à la présomption ou ne se prévale de son état ; car dans tous les états il y aura des élus et des réprouvés. C'est pourquoi il ajoute (Matth. XXIV, 40) ; De deux hommes qui seront dans un champ, l'un sera choisi et l'autre rejeté. C'est-à-dire parmi les ouvriers évangéliques chargés de cultiver le champ du Père de famille, qui est l'Église de Dieu, les bons appliqués à leur ministère seront appelés à la gloire, et les mauvais dépourvus de zèle seront réservés à la damnation. — Pareillement (Ibid. 41), de deux femmes qui broieront le blé dans un moulin, l'une sera prise et l'autre laissée c'est-à-dire parmi les personnes occupées à la vie active où elles sont dans une agitation continuelle comme la roue d'un moulin, les unes seront récompensées pour leur justice, et les autres seront châtiées pour leurs iniquités. Ici les deux femmes représentent les simples fidèles qui à cause de leur faiblesse sont dirigés par des supérieurs. — De même encore (Luc. XVII, 34), pendant cette nuit, de deux hommes qui reposeront dans un même lit, l'un sera pris et l'autre laissé ; c'est-à-dire durant ce temps de ténèbres et de tribulations que causera l'Antéchrist, parmi les âmes vouées à la vie contemplative qui auront renoncé aux charges ecclésiastiques comme aux affaires séculières, pour vaquer uniquement à la prière et à l'oraison dans la retraite et le silence, les unes seront sauvées et les autres damnées.
Nous voyons par ces divers exemples que dans chaque état il y a des élus et des réprouvés, car dans chacun il y a des bons et des méchants ; aussi, selon la remarque de saint Augustin, le meilleur et le pire se rencontrent mêlés ensemble dans toute condition et en tout rang. Mais alors les justes seront réunis pour jouir du bonheur éternel là où le Christ se trouve ; car où est le corps les aigles se rassembleront (Matth. XXIV, 28), c'est-à-dire où sera le Seigneur en son humanité qui est la proie, la nourriture des âmes saintes, là se rassembleront comme des aigles spirituelles ces mêmes âmes jointes à leurs corps ; et après s'être rassasiées sur la terre de la chair sacrée de l'Homme-Dieu en participant à ses souffrances et à ses humiliations, elles verront leur jeunesse renouvelée comme celle de l'aigle par la résurrection (Ps. CII, 5). Les pécheurs au contraire seront abandonnés aux démons pour subir avec eux un châtiment éternel. À cette terrible division des hommes se rapportent ces paroles du prophète Osée (XIII, 14) : Dans ma douleur je ne vois rien qui me console, parce que les frères seront séparés les uns d'avec les autres. — Ainsi donc en disant que, de deux personnes qui seront ensemble, soit dans un champ, soit dans un moulin, soit dans un lit, l'une sera prise et l'autre laissée, Notre-Seigneur a voulu montrer que, dans chacune des trois classes qui composent l'Église présente, toutes les personnes n'auront pas la même éternelle destinée ; car, comme le remarque saint Chrysostôme (Hom. L Oper. imp.), de ces deux personnes l'une représente tous les élus et l'autre tous les réprouvés. Que chacun examine au nombre desquels il mériterait d'être placé si le jugement arrivait pour lui, et qu'il se rende digne d'être associé aux bienheureux habitants de la céleste patrie ; car les bons seuls y seront admis, tandis que les méchants seront relégués à jamais dans le cachot infernal.
Or les élus, qui doivent être pris dans les trois classes indiquées ici, ont été figurés par trois saints personnages, dont le Seigneur a dit par son Prophète que leurs fidèles imitateurs seront seuls sauvés (Ezech. XIV). Le premier des trois, Noé, qui conduisit l'arche parmi les eaux du déluge, est le type des prélats ou des pasteurs chargés de diriger l'Église parmi les dangers de ce monde. Job, cet homme puissamment riche qui sut administrer sagement sa nombreuse famille, est le modèle des Chrétiens qui, parmi les occupations de la vie présente, s'exercent à la pratique des bonnes œuvres. Daniel, homme de désirs, qui dédaigna le mariage et lui préféra la continence, et qui pratiqua la mortification et l'abstinence jusque dans la cour des rois, est l'image des contemplatifs qui ont renoncé à toutes les jouissances mondaines pour se donner à Dieu seul. Quant aux clercs qui se mêlent d'affaires séculières et de causes civiles, on ne sait trop dans quelle classe ou peut et on doit les ranger.
A quelque classe qu'il appartienne ici-bas, nul ne peut être assuré de son propre salut, parce qu'il ne peut être certain de la disposition particulière où il se trouvera au dernier jour ; aussi Jésus-Christ conclut en disant (Matth. XXV, 13) : Veillez donc eu vous tenant toujours sur vos gardes, parce que vous ne savez pas à quelle heure votre Seigneur viendra, soit pour le jugement particulier qui a lieu après la mort de chacun, soit pour le jugement général qui aura lieu après la résurrection de tous. Vous ignorez, en effet, si ce sera le matin dans votre enfance, ou à la troisième heure dans votre jeunesse, ou à la sixième dans votre âge mûr, ou bien vers le soir dans votre vieillesse ; soyez donc continuellement appliqués aux bonnes œuvres, de peur que, quand il arrivera tout-à-coup et à l'improviste, il ne vous trouve endormis dans le péché sans que vous soyez prêts à le recevoir. Voilà pourquoi le Sage a dit : L'homme ne connaît pas quelle sera sa fin ; mais comme le poisson est pris à l'hameçon et l'oiseau dans le filet, ainsi l'homme sera surpris en ce jour mauvais, au moment où il y pensera le moins (Eccl. IX, 12). Rien n'est plus certain que la mort, dit saint Bernard (ad milites Templi),et rien n'est plus incertain que son heure ; car nous ne savons ni où, ni quand, ni comment nous mourrons, parce qu'en tout temps comme en tout lieu la mort est suspendue sur nos têtes. Aussi devons-nous être toujours prêts, afin que, quand notre corps retournera dans la terre d'où il a été tiré, notre âme s'envole dans le sein de Dieu qui nous l'a donnée (Eccl. XII, 7). « Pendant que nous voyageons en cette vie, dit également saint Grégoire, ne nous abandonnons point à la paresse, de peur que nous ne perdions notre place dans la patrie ; et puisqu'aujourd'hui nous avons encore le loisir de faire le bien, ayons soin d'en profiter, demain peut-être il ne serait plus temps. » « Pourquoi, se demande saint Chrysostôme (Hom. LI Oper. imp.), Dieu a-t-il voulu que chacun de nous ignorât le jour de sa propre mort ? C'est, répond-il, afin que, craignant chaque jour son arrivée, nous ne cessions jamais de faire le bien, et c'est pour la même raison qu'il cache à tous les hommes le jour du jugement général, car il veut que l'appréhension perpétuelle de ce redoutable événement force toutes les générations à travailler à leur salut commun. »
Cette incertitude où nous sommes, soit pour le temps du jugement, soit pour l'heure de la mort, doit nous maintenir dans une attente et une vigilance continuelles, afin d'être toujours préparés pour ce moment inconnu qui décidera de notre sort éternel. Aussi saint Bernard interpelle en ces termes l'homme qui néglige l'importante affaire de son salut (Serm. 25 in Cant.) : « Malheureux que vous êtes ! pourquoi ne pas vous tenir prêt à toute heure pour ce suprême passage ? Sachant que votre mort est inévitable, considérez-la comme déjà présente, et figurez-vous ce moment affreux de l'agonie où vos yeux deviendront hagards, où vos veines seront brisées et votre cœur déchiré par la violence de la douleur. » N'oublions donc jamais combien le monde est trompeur, la vie courte, sa fin incertaine et ses Fuites horribles ; pensons à la rigueur du Juge et à la durée du châtiment, cette pensée nous inspirera une frayeur incessante qui nous portera infailliblement à fuir le mal et à faire le bien. « Ne perdez point de vue votre dernière heure, dit saint Basile (Orat. III de Peccato) le matin quand vous vous levez, ne comptez pas arriver jusqu'à la nuit, et le soir quand vous vous disposez à prendre votre repos, ne présumez pas voir le lendemain ; par ce moyen vous pourrez facilement réprimer en vous tous les vices. Et pour vous animer à la pratique de toutes les vertus, rappelez-vous sans cesse la promesse des récompenses célestes. Soyez dès maintenant dans toutes vos démarches tel que vous voudriez être trouvé pins tard. »
Dans l'appréhension continuelle de ce jour suprême faisons une justice rigoureuse de nous-mêmes, en produisant de dignes fruits de pénitence ; prévenons ainsi l'avènement du Seigneur par nos prières ferventes et par nos bonnes œuvres afin de nous le rendre favorable et propice ; car si nous nous jugeons nous-mêmes, selon le grand Apôtre (I Cor. XI, 31), nous ne serons pas jugés. Qu'il est bon, s'écrie saint Bernard (Serm. LV in Cant.), qu'il est salutaire ce jugement qui me soustrait au sévère jugement du Seigneur ! Je tremble de tomber entre les mains redoutables du Dieu vivant ; aussi pour ne pas être jugé à son terrible tribunal, je veux être jugé d'avance. Je jugerai donc moi-même tous mes actes, non-seulement les mauvais, mais encore les bons. Quant aux mauvais, je m'efforcerai de les corriger par de meilleurs, de les effacer par mes larmes, de les expier par mes jeûnes et autres peines satisfactoires. Quant aux bons, je m'exciterai à une profonde humilité en me regardant, d'après le précepte du Sauveur, comme un serviteur inutile qui n'a fait que ce qu'il devait faire ; j'examinerai et je redresserai mes voies et mes tendances, afin que Celui qui doit visiter Jérusalem avec des flambeaux ne trouve rien en moi qui n'ait été déjà scruté et réparé. Le Seigneur ne jugera pas assurément deux fois la même chose. » — Après avoir entendu saint Bernard, écoutons enfin saint Chrysostôme (loc. cit.) : « Dans les fautes que nous commettons, nous devons redouter non pas les hommes principalement, mais Dieu qui voit maintenant toutes nos œuvres et qui punira un jour tous ceux qui n'auront pas fait pénitence en ce monde. Celui qui, n'étant retenu que par la crainte des hommes, ne craint pas de faire le mal en présence de Dieu seul, s'il ne se repent point et ne s'amende pas ensuite, sera confondu en face de l'univers. Car au jour du jugement, toutes nos iniquités seront exposées à tous les regards comme dans un tableau, de sorte que chacun sera condamné par la manifestation publique de ses propres œuvres. Voulons-nous par conséquent que nos fautes ne soient pas dévoilées devant le monde entier, hâtons-nous de guérir nos blessures pendant qu'il en est temps encore ; car bientôt nous ne pourrons plus expier nos péchés, parce que le châtiment approche. Ne tardons pas à faire pénitence ici-bas, afin qu'au dernier jour nous trouvions Dieu propice, et que nous ressentions sa miséricorde infinie. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Prière
Seigneur Jésus, faites que je me prémunisse contre l'incertitude du jour de votre avènement par la vigilance sur tous mes actes et par la pratique des bonnes œuvres, de peur que, m'abandonnant aux plaisirs et aux vanités du monde, je ne sois pris tout-à-coup au dépourvu en ce jour suprême. Accordez-moi de mériter alors, avec le secours de votre grâce, d'être compté au nombre de vos bienheureux élus et d'être admis à la participation de leurs joies célestes. Qu'ainsi miséricordieusement associé à vos Saints, dont la jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle par la résurrection, je sois réuni à vous dans le lieu même où réside votre corps glorifié, afin que je puisse me rassasier pleinement de votre vue béatifique et que je ne cesse de vous louer avec allégresse pendant toute l'éternité. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XLVI
Vigilance du père de famille différence entre le bon et le mauvais serviteur
Matth. XXIV, 42-51 – Luc. XII, 39-45
Notre-Seigneur prouve ensuite par une comparaison la nécessité de la vigilance (Matth. XXIV, 42-44). Nous devons en effet apporter plus de soin pour conserver les biens éternels que les biens temporels ; or, afin de sauvegarder ses biens temporels, un père de famille ne manquerait pas de veiller à l'heure où il soupçonnerait que le voleur doit venir ; donc afin de nous assurer les biens éternels nous devons veiller à toute heure, parce que toute heure est dangereuse, et nous devons être toujours sur nos gardes afin d'être trouvés prêts au moment de la mort. Si un père de famille montre tant de sollicitude pour la défense de sa maison, à combien plus forte raison nous devons être remplis de zèle pour le salut de notre âme, afin de ne pas perdre la vie éternelle, comme il nous arriverait si nous étions trouvés dépourvus de la grâce sanctifiante. Selon saint Chrysostôme (Hom. LXXVIII in Matth.), Notre-Seigneur confond par cet exemple les Chrétiens négligents qui sont moins empressés, moins ardents par rapport à leurs intérêts spirituels que les mondains à l'égard de leurs richesses matérielles ; car ceux-ci mettent tout en œuvre afin de repousser le voleur, tandis que ceux-là ne font rien pour se disposer à paraître devant leur Juge.
Le même saint Docteur expose cette parabole de deux manières. D'après un premier sens, le voleur c'est le démon, et la maison c'est l'âme. Si par la négligence de la raison qui doit garder l'entrée, le démon parvient à pénétrer dans une âme, il en aura bientôt fait disparaître les vêtements de la justice, l'or de la sagesse et l'argent de l'innocence. Celui qui cède aux tentations diaboliques laisse ainsi percer sa maison par l'ennemi infernal qui le dépouille de ses vertus et le blesse dans ses facultés. Or pour que le père de famille puisse se garantir du voleur, trois conditions sont nécessaires : il faut qu'il connaisse le moment où il doit être attaqué, qu'il veille avec soin et qu'il résiste avec courage. De même, le Chrétien doit chercher prudemment à connaître les embûches du tentateur, pour ne pas être trompé tout d'abord par des suggestions mensongères ; puis il doit veiller attentivement, pour ne pas être séduit par des délectations perfides ; enfin il doit résister de toutes ses forces, pour refuser un consentement coupable qui le perdrait entièrement. Le démon, en effet, fiche de s'insinuer dans une âme par trois moyens progressifs qui, quand ils réussissent, lui assurent une victoire complète : d'abord il frappe l'esprit par la suggestion, puis il ébranle la sensibilité par la délectation, enfin il enchaîne la volonté par le consentement qu'il lui arrache.
D'après une seconde explication, le voleur c'est la mort qui se présente à l'improviste et qui s'introduit en secret afin de nous ravir tout ce que nous possédons ; la maison c'est le corps ; la bouche et les oreilles en sont la porte, et les yeux en sont les fenêtres. Donc si le père de famille savait à quelle heure doit venir le voleur, il ne manquerait pas de veiller et ne laisserait pas forcer sa maison ; c'est-à-dire si le Chrétien connaissait le moment où la mort doit arriver, il se tiendrait sur ses gardes pour ne pas être surpris en état de péché, car la mort des pécheurs est très-funeste (Ps. XXXII, 22) ; et il ne souffrirait pas que son âme fût arrachée violemment de son corps, mais il la remettrait librement entre les mains de Dieu. « Les âmes pécheresses, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), se complaisent à demeurer dans leur corps comme dans leur propre habitation ; aussi lorsque l'Ange de la mort vient exécuter la sentence du Seigneur, il doit transpercer le corps pour en retirer l'âme par force. Les âmes justes au contraire regardent leur corps comme leur prison ; aussi quand la sentence est portée, elles le quittent sans contrainte et répondent avec empressement à l'appel de Dieu. » — Saint Grégoire dit à ce sujet (Hom. XI in Evang.) : « Le voleur pénètre dans la maison à l'insu du père de famille, lorsque, durant le sommeil de l'esprit, la mort fond sur la demeure de chair où elle n'est pas attendue ; frappant alors le maître qu'elle trouve endormi, sans lui laisser le temps de la réflexion, elle précipite dans l'abîme de l'enfer l'esprit qui vivait sans prévoir l'imminence du danger. S'il veillait au contraire, il résisterait au voleur ; car pour se précautionner contre l'arrivée du Juge qui traduit inopinément les âmes à son tribunal, il irait à sa rencontre avec repentir, afin de n'être point condamné comme impénitent. » Le même saint Docteur dit encore : « Si Dieu ne veut pas que nous connaissions notre dernière heure, c'est afin que nous en concevions une crainte continuelle, et qu'ainsi ne pouvant la prévoir nous ne cessions de nous y préparer. »
Comme conclusion pratique de tout ce qui précède, Notre-Seigneur ajoute (Matth. XXIV, 44) : En conséquence tenez-vous prêts, conservant irréprochables vos pensées, vos paroles et vos actions, parce que vous ne savez pas l'heure où le Fils de l'homme viendra vous citer, soit au jugement particulier après la mort de chacun, soit au jugement général à la fin du monde. Puisque nous ignorons le jour et l'heure où le souverain Juge nous appellera subitement à son tribunal, veillons non pas seulement une heure ou un jour, mais tous les jours et à toute heure, comme s'il devait survenir à chaque instant, de crainte qu'il ne nous surprenne en mauvais état. Heureux mille fois celui qui, prévoyant sa fin dernière, s'abstient du péché, travaille à son salut et se dispose continuellement à la mort ; aussi quand elle se présentera, il la recevra joyeusement, semblable au captif qui, après une longue attente, voit arriver enfin son libérateur ; car il se plaît à répéter avec le grand Apôtre (Philip. I, 22) : Je désire d'être dégagé de mon corps et réuni au Christ.
Notre divin Maître ajoute ensuite d'une manière générale (Marc. XIII, 37) : Ce que je vous dis, je le dis à tous, qui que vous soyez, grands ou petits, brebis ou pasteurs, présents ou futurs : Veillez, soyez pleins de cette sollicitude prudente que chacun doit exercer à l'égard de soi-même avant tout. Il parle ainsi, afin que les Chrétiens des derniers siècles apprennent par ceux des premiers un précepte qui leur est commun à tous ; et il nous montre qu'il ne s'adresse pas seulement à ses Apôtres, mais aussi à ses disciples de tous les temps. Sans doute, le jugement général ne surprendra pas tous les hommes en cette vie ; néanmoins il les regarde tous, parce que pour tous il sera semblable au jugement particulier ; car au moment de la résurrection chacun apparaîtra au nombre des élus ou des réprouvés, selon qu'à l'instant de sa mort il aura été trouvé digne de récompense ou de châtiment. Ainsi le dernier jour du inonde nous retrouvera dans le même état de grâce ou de péché où nous aura saisis le dernier jour de notre vie, et nous resterons pendant l'éternité ce que nous étions en quittant cette terre. « Que personne, dit saint Augustin (Epist. LXXX), ne cherche à connaître le dernier jour ; mais plutôt appliquons-nous à veiller sur nous-mêmes en réglant nos mœurs, afin que nous ne soyons point pris au dépourvu quand sonnera l'heure de notre trépas, car le Seigneur à la fin des siècles nous jugera tels qu'il nous aura jugés à la fin de notre pèlerinage, et au lieu même où la mort nous aura frappés. »
C'est pourquoi chacun connaîtra à sa mort le sort qui lui est réservé pour l'éternité ; car tout Chrétien alors verra son Juge suprême qui lui déclarera s'il est lui-même du nombre des élus ou des damnés. À ce sujet, dans un livre intitulé : Des misères de la condition humaine, Lothaire qui devint Pape sous le nom d'Innocent III s'exprime de la sorte. « Tout homme, bon ou mauvais, à l'heure de son trépas verra des yeux de l'âme Jésus crucifié. Les pécheurs le verront pour leur honte et leur confusion, en rougissant et gémissant de ce que, par leur propre faute, ils ont rendu inutile pour leur salut le sang précieux de ce divin Rédempteur. C'est des méchants qu'il est écrit (Zach. XII, 10) : Ils jetteront leurs regards sur moi qu'ils ont transpercé, paroles prophétiques qui se rapportent à l'avènement de Jésus-Christ, soit pour le jugement particulier, soit pour le jugement général. Les bons verront aussi Jésus crucifié, mais avec joie et avec bonheur. C'est ainsi que Notre-Seigneur a dit lui-même de saint Jean l'Évangéliste (Joan XXI, 22) : Je veux qu'il reste de même jusqu'à ce que je vienne le visiter au jour de sa mort. Nous comptons par conséquent quatre sortes d'avènements de Jésus-Christ, deux visibles et deux invisibles pour les yeux du corps. Les deux avènements visibles sont : le premier, quand il vint dans la faiblesse de la nature humaine prendre noire chair ; le second, quand il viendra dans l'éclat de la majesté divine juger le monde. Les deux avènements invisibles sont : le premier, lorsqu'il se communique à l'âme du juste par la grâce ; le second, lorsqu'il se montre à la mort de chaque fidèle pour le jugement particulier, et c'est pourquoi la mort est appelée obit du mot latin obitus qui signifie rencontre. L'Eglise nous représente et nous rappelle ces quatre avènements du Seigneur dans les quatre dimanches de l'Avent, non-seulement par le nombre des semaines, mais encore par le texte même des divins offices. » Ces utiles explications d'Innocent III nous font sentir le besoin de répéter avec plus de ferveur cette touchante prière de la sainte Liturgie : Vous donc qui êtes notre avocate, daignez tourner vers nous vos yeux compatissants ; et à la fin de notre exil montrez nous Jésus le fruit béni de vos chastes entrailles, rendez-nous-le propice ô douce Marie, mère pleine de clémence et de tendresse !
Après avoir recommandé à tous les Chrétiens généralement une vigilance infatigable, Notre-Seigneur recommanda spécialement aux pasteurs et aux princes une sollicitude parfaite dans l'attente de son avènement. C'est pourquoi il proposa l'exemple d'un serviteur zélé pour gouverner la maison qui lui a été confiée, non-seulement en la présence mais aussi pendant l'absence de son maître ; car lorsque celui-ci reviendra, il le récompensera dignement, au lieu qu'il Je punirait sévèrement s'il le trouvait négligent ou injuste. A votre avis, dit le Sauveur (Matth. XXIV, 45), quel est le serviteur fidèle et prudent que son Maître a établi sur sa famille pour distribuer à chacun dans le temps opportun la nourriture convenable ? En qualité de serviteur, il doit avoir des sentiments humbles, ne cherchant point sa propre gloire, mais celle de son Maître ; puisqu'il est fidèle, il doit être animé d'intentions droites, servir le Seigneur pour le Seigneur lui-même, et paître les brebis du Christ non par intérêt mais pour l'amour du Christ ; et puisqu'il est prudent, pour bien remplir ses fonctions il doit examiner les dispositions, les besoins et les mœurs de ceux dont il est chargé. Le Seigneur l'a établi sur sa famille, en l'appelant et le choisissant afin de gouverner et entretenir ses enfants et ses domestiques, ses disciples et ses sujets. Selon les ordres qu'il a reçus, ce serviteur doit donner à chacun en sou temps la nourriture ; il doit la donner, et conséquemment ne point la refuser par négligence, par paresse ou par tout autre motif blâmable, ni non plus la vendre par simonie afin d'obtenir en retour des biens terrestres ou des louanges humaines ; mais il doit la fournir en son temps, c'est-à-dire avec discrétion et à propos, selon qu'il est utile ou nécessaire d'après les diverses circonstances ; et la nourriture qu'il doit ainsi distribuer est celle tant de l'âme que du corps, à savoir la parole divine, le bon exemple et en général les secours temporels et spirituels adaptés aux besoins et aux dispositions des différentes personnes.
En demandant : Quel est, croyez-vous, ce serviteur fidèle et prudent. ? Notre-Seigneur ne veut pas marquer qu'il n'en connaît point, ou bien qu'il n'en existe point d'aussi vertueux, d'aussi parfait ; il veut montrer seulement combien il est rare et difficile de trouver ces qualités réunies en un seul. « Dans la gestion des richesses temporelles, dit saint Théophile, les biens du maître sont dissipés par un serviteur imprudent quoique fidèle comme par un serviteur prudent mais infidèle ; il en est de même dans la dispensation des choses divines, la prudence et la fidélité y sont également nécessaires. » Aussi, d'après saint Chrysostôme (Hom. LXXVIII in Matth.), Jésus-Christ exige dans ce serviteur deux qualités principales : la fidélité, afin qu'il ne dépense rien inutilement et ne s'approprie rien furtivement de ce qui appartient à son maître ; ensuite la prudence, afin qu'il dispose de tout comme il est plus avantageux et plus expédient. Le ministre dévoué doit penser moins à lui-même qu'à la famille de son maître, pour procurer à tous ceux qui la composent les différentes sortes de nourritures dans le temps et selon la mesure convenables. Ainsi la prédication ne doit pas être trop fréquente, afin de ne pas la rendre vile et méprisable ; ni trop rare, de peur que les sujets ne deviennent ignorants et endurcis. De même aussi, le pauvre affamé désire ardemment le morceau de pain que dédaigne l'homme rassasié. Les pasteurs ou supérieurs sont donc obligés de veiller non-seulement sur eux-mêmes, mais encore sur leurs troupeaux en général et même sur chaque fidèle en particulier, autant du moins qu'ils le peuvent. »
Heureux, déclare Jésus-Christ (Matth. XXIV, 46), ce serviteur que le Seigneur à son avènement, quand il viendra au moment de la mort lui demander compte de son administration, trouvera ainsi tout occupé à dispenser avec prudence et fidélité les biens spirituels et corporels ; car en veillant sur lui-même et sur ses inférieurs pour exercer la charité, il se rend digne du bonheur éternel. Aussi le Seigneur l'établira sur tous ses biens c'est-à-dire il le fera participer à toutes les joies du royaume céleste, et à la gloire de Dieu même au-dessus de laquelle on ne peut rien imaginer de plus excellent ; car dans l'éternelle béatitude il sera mis en possession du bien infini qui renferme tous les biens, et ainsi cette béatitude est un état parfait par la réunion de tous les biens. Il sera établi sur tous les biens, non pas en ce sens qu'il possédera seul les récompenses éternelles, mais parce qu'il en jouira plus abondamment que les autres à double titre, soit pour la pureté de sa vie, soit pour la garde de son troupeau. En effet, d'après saint Chrysostôme, il recevra la couronne pour prix des mérites qu'il a lui-même acquis par sa bonne conduite, et l'auréole pour récompense des soins qu'il a donnés à ses frères afin de leur enseigner la bonne voie. Voilà pourquoi saint Paul écrivait à son disciple (I Tim. V, 17) : Ceux qui administrent bien méritent d'être doublement honorés, surtout ceux qui travaillent à la prédication et à l'enseignement. Aussi, selon saint Augustin (Epist. LXVI), rien de plus agréable à Dieu que le ministère des évêques, des prêtres et des diacres, s'il est rempli avec tout le soin que réclame notre souverain Roi.
Le serviteur, dont Jésus-Christ parle ici, peut représenter tout Chrétien auquel Dieu, comme Père de famille, a confié l'administration de quelque bien. Or selon la nature de ces biens, on distingue trois sortes d'administrations : une première qui appartient exclusivement aux prélats et aux pasteurs de l'Église, c'est la dispensation des choses spirituelles ; une seconde qui appartient spécialement aux princes séculiers et aux magistrats, c'est le gouvernement des affaires temporelles ; une troisième qui est commune à tous les fidèles, c'est le bon usage des grâces surnaturelles à l'aide desquelles on mène une vie vertueuse, en soumettant ses sens à la raison et la raison à la foi. Ainsi donc, quand Notre-Seigneur demande : Quel est, à votre avis, ce serviteur fidèle et prudent ? on peut répondre : C'est le bon prélat, le pasteur dévoué, le prince sage, le magistrat équitable, et même le fidèle charitable ; car il est écrit (Eccl. XVII, 12) : Dieu a commandé à chacun d'avoir soin de son prochain ; et tous sans distinction doivent remplir ce devoir, en fournissant à leurs semblables la nourriture, c'est-à-dire le secours dont ils peuvent avoir besoin au temps de la nécessité. Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. LXXVIII in Matth) « L'administration que loue Notre-Seigneur n'est pas seulement celle de l'argent, mais aussi celle de la parole et de l'exemple, des richesses ainsi que de tous les dons confiés à chacun. Et quoique cette parabole convienne très-bien aux princes, elle s'applique pareillement à tous les hommes ; car chacun doit employer tout ce qu'il a reçu, sagesse, puissance, richesses ou talents quelconques, pour l'utilité commune ; et on ne doit pas en abuser pour nuire à ses semblables ou se perdre soi-même. »
D'après le même saint Docteur (loc. cit.), le divin Maître veut instruire ses disciples non-seulement par la promesse des honneurs dont il récompensera les bons, mais encore par la menace des châtiments qu'il infligera aux méchants. Il ajoute donc (Matth. XXIV, 48) : Si le serviteur est mauvais, il ne se préoccupe nullement de la visite prochaine du souverain Juge ; mais comptant toujours sur une longue vie, il dit en son cœur avec une aveugle présomption : Mon Maître n'est pas près de venir, et moi-même je ne suis pas près de mourir. (N'est-ce pas en effet le langage de ceux qui ne veulent point penser à leur dernière heure et au jugement futur ?) Il se met alors à maltraiter les autres serviteurs ; ceux qu'il devrait protéger et défendre, il les opprime et les outrage, bien plus il les séduit par ses discours corrompus et les scandalise par ses pernicieux exemples ; tandis qu'il viole ainsi la justice et la charité, il mange et boit avec les libertins s'abandonnant aux voluptés et aux plaisirs de ce monde (Ibid. 49). L'insensé ! pendant qu'il sera plongé dans le désordre et endormi dans la négligence, son Maître viendra le retirer de cette vie et le traduira devant son tribunal, au jour qu'il ne l'attend pas et à l'heure qu'il ne sait pas (Ibid. 50) ; car personne ne connaît ni le jour ni l'heure (Ibid. 36). Jésus-Christ signale ici les six défauts les plus ordinaires dans les indignes pasteurs, savoir : une présomptueuse confiance, une tyrannique domination, la gourmandise, la luxure, le mépris des jugements divins et l'oubli des devoirs essentiels.
Cependant lorsque le Seigneur surprendra le mauvais serviteur, il le divisera, en séparant son âme de son corps par la mort ; puis au jugement le séparant des élus afin de le réunir aux damnés, il lui donnera pour partage d'être avec les hypocrites c'est-à-dire non-seulement avec les infidèles qui n'eurent pas la foi, mais aussi avec les faux Chrétiens que Jésus-Christ nous a fait voir abandonnés dans le champ, au moulin ou dans le lit (Ibid. 51). Ce mauvais serviteur sera confondu avec les hypocrites, afin qu'il soit puni avec ceux auxquels il a ressemblé : car comme les hypocrites cherchent à paraître tout autres qu'ils ne sont réellement, de même les pasteurs indignes s'efforcent de passer pour bons, mais au jugement on découvrira ce qu'ils sont véritablement ; ainsi ceux qui étaient ensemble dans le champ, au moulin et dans le lit, ne semblaient pas différents les uns des autres, jusqu'au moment où l'on voit les uns choisis et les autres réprouvés de Dieu. — « Le souverain Juge, dit saint Chrysostôme (Hom. LI Op. imp.), séparera le mauvais serviteur des autres Chrétiens, afin qu'il ne soit point récompensé avec tous les Saints ni puni avec les pécheurs ordinaires : il l'associera aux hypocrites infidèles, afin qu'il partage les tourments de ceux dont il a imité les mœurs. Comme en effet le prêtre zélé sera plus glorifié dans le ciel que les simples fidèles, parce que non-seulement il a été juste lui-même mais encore qu'il a rendu les autres justes aussi, le prêtre prévaricateur au contraire sera châtié dans l'enfer plus que tous les damnés, parce qu'il n'a pas péché seul et qu'il a fait pécher les autres. »
Le Seigneur, parlant de l'abîme éternel où sera précipité le mauvais serviteur, ajoute (Ibid. 51) : C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. Ces pleurs seront arrachés par la violence du feu, et ces grincements de dents seront causés par la rigueur d'un froid excessif ; car les réprouvés passeront alternativement de l'un à l'autre, comme Job l'affirme (XXIV, 18 et 19), et c'est ce qui rendra leur châtiment plus terrible. Nous avons traité plus longuement de ces divers supplices dans un des chapitres précédents, à l'occasion de l'homme qui était entré au festin des noces sans être revêtu de la robe nuptiale. Pasteurs des âmes, méditez ces enseignements salutaires du divin Maître ; et si vous avez quelques reproches à vous faire, hâtez-vous de réformer votre conduite défectueuse ; c'est ici-bas le lieu du travail et de la pénitence, plus tard viendra le jour du salaire et de la récompense ou de la vengeance et du châtiment.
Prière
Seigneur Jésus, accordez-moi de ne perdre jamais le souvenir de mes fins dernières et de votre avènement suprême, de conserver toujours la pensée de la mort et du jugement, afin que, m'abstenant de tout péché et m'exerçant aux bonnes œuvres, je veille avec soin pour m'assurer les biens spirituels et célestes ; et qu'au lieu de m'abandonner à la négligence, je ne cesse de m'appliquer au salut de mon âme. Ô divin Maître, faites que, par des efforts constants, je travaille et je parvienne à me corriger et à me perfectionner, de telle sorte qu'après vous avoir servi fidèlement toute ma vie, je mérite d'être heureusement récompensé durant toute l'éternité ; et qu'ainsi préparé à la mort et au jugement, je reçoive votre visite avec joie et je partage votre béatitude sans fin. Ainsi soit il.

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