Parabole des talents
Matth. XXV, 14-30 – Marc XIII, 34 – Luc. XIX, 15-26
La seconde parabole que Jésus-Christ proposa à ses disciples est celle des talents qui convient à tous les hommes, mais spécialement aux pasteurs ecclésiastiques. En effet ceux-ci plus encore que les autres ont reçu de Dieu des grâces et des dons qu'ils doivent employer avec zèle à procurer sa gloire, à avancer leur perfection et à édifier le prochain ; en produisant ainsi d'excellents fruits ils mériteront d'être traités comme les bons serviteurs que leur maître à son retour récompensa d'avoir fait valoir les talents confiés à leurs soins. Mais s'ils faisaient servir les faveurs et les biens qu'ils ont reçus de Dieu à acquérir la gloire mondaine, à acheter des avantages temporels, ou à obtenir des jouissances charnelles, ils seraient condamnés comme le serviteur négligent et paresseux qui avait caché dans la terre ou enveloppé dans un linge les trésors remis à sa garde ; et après avoir été bannis de la société bienheureuse des Saints, ils seraient précipités dans les ténèbres extérieures de l'enfer. Notre-Seigneur montre donc, relativement aux pasteurs en particulier et en général à tous les hommes, d'abord le mérite et le démérite de leurs actions propres, puis l'examen et le discernement qu'il fera des personnes ; et pour relier cette parabole à la précédente, il semble dire : Veillez en faisant le bien et persévérez dans la justice, parce que vous ne connaissez point le jour où doit arriver l'Époux céleste qui est aussi le Juge suprême, car vous êtes semblables aux serviteurs qui ignorent l'heure où doit revenir leur maître parti pour un lointain voyage.
L'Epoux précédemment désigné est parti comme pour un long voyage (Matth. XXV, 14) car Jésus-Christ en tant qu'homme, au moment de son ascension glorieuse, a quitté la terre où il a cessé d'être visible et il est monté au ciel où il a transporté notre nature glorifiée. En attendant, il a livré ses biens à ses serviteurs afin qu'ils les fissent valoir. Il a donné cinq talents à l'un, deux à un autre, et un seul à un troisième, à chacun selon sa capacité particulière, de façon que personne ne fût ni oublié, ni surchargé ; car Dieu ne commande rien d'impossible (Ibid. 15). Puis il s'est éloigné, laissant à tous la liberté d'agir à leur gré. — Or celui qui avait reçu cinq talents se mit à l'œuvre et par ses soins en gagna cinq autres (Ibid. 16). Ainsi, à l'aide des cinq sens qu'il a reçus de Dieu, le Chrétien multiplie ses mérites par l'exercice des œuvres extérieures, lorsqu'il s'élève de la considération des créatures à la connaissance du Créateur, des choses corporelles aux spirituelles, des biens du temps à ceux de l'éternité, de manière à contribuer aussi à l'édification du prochain. Pareillement celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres par son commerce (Ibid. 17). De même le pasteur qui possède l'intelligence des Saintes-Écritures et des bonnes œuvres multiplie ses mérites, en faisant participer le prochain aux trésors de sa sagesse par de salutaires instructions et aux fruits de sa charité par de vertueux exemples. Mais celui au contraire qui avait reçu un seul talent alla creuser la terre où il cacha l'argent de son maitre (Ibid. 18). Ainsi fait le docteur qui, doué de la science des Écritures, la rend inutile pour les autres comme pour lui-même, en s'abaissant à des affections terrestres et à des actions charnelles. « Enfouir notre talent, dit saint Grégoire (Hom. IX in Evang.), c'est appliquer à des occupations terrestres, sans en retirer aucun profit spirituel, les qualités dont Dieu nous a favorisés. » — Les trois serviteurs signalés en cette parabole figurent tous les hommes qui se livrent aux différentes opérations de la vie active, savoir les imparfaits, les parfaits et les méchants. Les imparfaits qui ont besoin de grâces plus nombreuses sont représentés par celui qui reçut cinq talents ; les parfaits, par celui qui en reçut deux ; les méchants, par celui qui n'en reçut qu'un seul. Ceux-là doublent leurs talents, qui les emploient à faire de bonnes œuvres ; mais ils les enfouissent, ceux qui s'en servent pour acquérir des avantages temporels ou qui les consument dans l'oisiveté.
Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint leur demander compte des talents qu'il avait confiés à chacun (Matth. XXV, 19). Ainsi Jésus Christ à la fin des siècles reviendra demander compte à tous les hommes des biens qui leur auront été concédés pendant cette vie. Que chacun par conséquent considère les dons qu'il a reçus, et qu'il examine les fruits qu'il en a recueillis. Si par un semblable retour sur nous-mêmes nous nous préparons à paraître devant le souverain Juge, nous pourrons en approcher avec confiance, comme les deux bons serviteurs qui vinrent rapporter à leur maître les talents multipliés par leurs soins. Seigneur, dit le premier (Ibid. 20), vous m'avez donné cinq talents, en voici cinq autres que j'ai gagnes. En d'autres termes : Seigneur, j'ai reçu de votre pure bonté tous les biens que je possède ; je vous offre tous les mérites que j'en ai retirés par votre grâce miséricordieuse en usant de mon libre arbitre. Le second serviteur tint le même langage que le premier relativement aux deux talents qu'il avait aussi doublés. Alors le maître, content de leur conduite, dit à chacun d'eux (Ibid. 21 et 23) : Courage ! serviteur bon et fidèle, parce que tu as été fidèle en de petites choses, je t'établirai sur de beaucoup plus grandes ; entre dans ta joie de ton Seigneur. Paroles consolantes qui méritent d'être méditées attentivement. »
Euge, courage ! c'est-à-dire d'après saint Chrysostôme (Hom. LXXIX in Matth.), sois heureux, toi qui as rempli les devoirs de l'homme envers lui-même, envers Dieu et envers le prochain ; car tu t'es montré vraiment serviteur par ton humiliation volontaire, bon par ta ressemblance divine, et fidèle par ton utile administration, surtout en recherchant dans les actions la gloire de ton Seigneur et non la tienne propre. Aussi, parce que tu as été fidèle dans les petites choses, comme sont les biens de la vie présente, je t'établirai sur de beaucoup plus grandes, à savoir sur les biens de la vie éternelle dont le Psalmiste a dit avec admiration : Combien grande, Seigneur, est l'abondance des douceurs que vous réservez pour ceux qui vous craignent ! (Ps. XXX, 20.) En effet, d'après saint Chrysostôme (Hom. LIII Op. imp,), les biens qui nous sont accordés en ce monde sont restreints, ceux au contraire qui nous sont destinés en l'autre sont immenses. Et selon saint Jérôme (in cap. XXV Matth.), tous les biens que nous possédons sur la terre, quelque nombreux et considérables qu'ils paraissent aux yeux des hommes, sont peu de chose en comparaison de ceux qui nous attendent au ciel. — C'est ce qu'expriment les paroles suivantes du divin Maître à son dévoué serviteur : Entre dans la joie de ton Seigneur, pour y goûter un bonheur que l'œil de l'homme n'a jamais vu, que son oreille n'a point entendu décrire, et que son cœur n'a pu concevoir (I Cor. II, 9). Car la félicité des élus sera tellement pleine et parfaite qu'ils y seront comme plongés dans un océan sans bornes et qu'ils en seront comme inondés de toutes parts ; elle leur viendra d'en haut par la vision béatifique de Dieu dont ils jouiront éternellement, et d'en bas par la considération des peines infernales auxquelles ils auront échappé ; du dedans par le glorieux témoignage d'une conscience pure, et du dehors par le magnifique spectacle de toute la création renouvelée. Après avoir terminé glorieusement sa carrière laborieuse, il entrera donc ainsi dans la joie de son Maître, le zélé prédicateur qui a porté la parole évangélique à des milliers d'auditeurs, n'eût-il gagné qu'une seule âme à Dieu ; et lors même qu'il n'en eût gagné aucune, il ne sera pas moins généreusement récompensé, s'il a fait tout ce qu'il devait pour procurer leur salut. Un guerrier qui a combattu vaillamment mérite d'être loué pour sa bravoure, quoiqu'il n'ait pas obtenu la victoire à son roi ; ainsi l'Apôtre des nations se félicitait de ce que la couronne de justice lui était assurée pour ses travaux, sans se préoccuper de savoir si tous les Gentils convertis par ses prédications persévéreraient dans la vraie foi et communion de leur sainte mère l'Église (II Tim, IV).
Le serviteur qui n'avait reçu qu'un talent, s'approchant à son tour, dit : Seigneur, je sais que vous êtes un homme rigide, qui punissez sévèrement les moindres fautes, que vous moissonnez où vous n'avez point semé et que vous récoltez où vous n'avez rien répandu (Matth. XXV, 24). Ainsi Dieu sème les connaissances par la prédication de la vérité, il répand les vertus par les exemples de justice ; il veut cependant moissonner où il n'a pas jeté la semence de la Loi et de l'Évangile, et récolter où il n'a pas répandu les bons exemples des saints Pères de l'Ancien et du Nouveau Testament. De plus, il exige que les pasteurs des âmes lui rendent l'usure de ses dons, non-seulement en leurs propres personnes, mais aussi en celles de leurs sujets, parce qu'il est de leur devoir de porter au bien les autres Chrétiens et surtout ceux qui leur sont confiés. C'est pourquoi craignant d'embrasser un état plus élevé, de peur de compromettre mon propre salut en travaillant à celui des autres, j'ai enfoui le talent que vous m'aviez remis, car je ne me suis servi de l'intelligence que vous m'aviez donnée que pour acquérir des avantages terrestres en négligeant les biens célestes. Je vous rends à présent ce qui vous appartient ; en d'autres termes, il m'a suffi de conserver ce que j'avais reçu sans le communiquer aux autres (Ibid. 25). Cette crainte du serviteur indolent n'est qu'une coupable pusillanimité pour le bien. Et d'après saint Chrysostôme (Hom. LIII Oper. imp.), quoiqu'il n'ait pas dissipé le talent qui lui avait été livré, il a néanmoins porté préjudice à son maître, de même qu'un laboureur ayant reçu du grain pour ensemencer, s'il ne le sème pas au temps opportun, quoiqu'il ne le perde point, cause à son maître d'autant plus de dommage qu'il aurait pu lui acquérir de profit, s'il avait semé au moment voulu.
Mais le Seigneur lui répondit (Matth. XXV, 26) : Serviteur méchant, qui ne crains pas de lancer des calomnies contre ton Maître, et paresseux qui n'as point fait fructifier mes dons dans ton prochain, tu savais que je moissonne où je n'ai point semé et à plus forte raison ou j'ai semé, que je récolte où je n'ai point répandu et à plus forte raison où j'ai répandu. Comme s'il disait : Pour leur ignorance de la vérité et pour leur manque de vertus, je jugerai ceux que je n'ai pas rendu témoins de mes enseignements salutaires ou de bons exemples ; à plus forte raison je te jugerai, toi à qui j'ai confié le talent de ma connaissance pour le faire valoir ; ainsi je trouve dans ton excuse le sujet même de ton accusation. — Il te fallait donc placer mon argent entre les mains des banquiers, et à mon retour j'eusse retiré avec les intérêts ce qui est à moi (Ibid. 27). En d'autres termes, afin d'acquérir des mérites pour toi-même et procurer des avantages à tes frères, tu aurais dû communiquer ma loi à des auditeurs qui l'auraient mise en pratique, ou plutôt tu aurais dû enseigner ma doctrine à des disciples qui l'auraient transmise à d'autres ; et quand je viendrai pour examiner et peser les mérites, j'eusse recueilli avec toi-même tous ceux que tu m'aurais eu gagnés. Le gain des âmes est en effet une sorte d'usure spirituelle ou de commerce très-agréable à Dieu.
Le Seigneur ajouta (Ibid. 28) Qu'on lui ôte le talent qu'il a reçu, c'est-à-dire qu'il perde le don de l'intelligence. C'est ce qui arrive ordinairement par un simple effet de la permission divine, quand les vices et les démons obscurcissent ou aveuglent l'esprit de l'homme assez insensé pour préférer le mal ou abuser de la science. Le pécheur ingrat ne reçoit alors que des châtiments au lieu des récompenses qu'il pouvait mériter ; car les dons de Dieu ne tournent pas à la gloire, mais plutôt à la confusion de ceux qui n'en ont pas usé ou qui les ont mal employés. — Et qu'on donne ce talent à celui qui en a dix ajouta le Seigneur ; ainsi la condamnation des réprouvés contribuera à la gloire même des élus, suivant cette parole du Psalmiste : Le juste se réjouira en voyant la vengeance que Dieu tirera de ses ennemis (Ps. LVII, 11). D'après cette sentence, nous devons conclure que Dieu ne permet le mal qu'autant qu'il doit en résulter quelque bien ; s'il ordonne de donner ce talent à celui qui en avait dix plutôt qu'à celui qui en avait quatre, c'est que le premier avait en réalité moins que le second. En effet les cinq talents du premier marquent la connaissance des choses extérieures que l'on acquiert par le moyen des cinq sens, et les deux talents du second indiquent l'intelligence et la pratique des choses spirituelles ; à celui qui avait seulement l'expérience des choses extérieures, il fallait donc donner en outre la science des choses intérieures que figure l'unique talent du troisième serviteur.
En effet, dit Jésus-Christ (Matth. XXV 29), celui qui a déjà, s'il use bien de ce qu'il possède, recevra davantage encore, de façon qu'il sera dans l'abondance. Ainsi celui qui a du zèle pour annoncer la parole de Dieu recevra la grâce propre à rendre sa prédication féconde en fruits de salut ; celui qui a la charité recevra la ferveur capable de le conduire jusqu'à une perfection sublime, celai qui a des mérites recevra une récompense supérieure même à ce qui lui est dû. Par conséquent quiconque fait fructifier la grâce en obtiendra une augmentation proportionnée à ses travaux, et s'il la conserve jusqu'à la fin, il acquerra une gloire qui le remplira d'un souverain bonheur. — Mais au contraire celui qui n'a rien gagné, qui n'a ni zèle, ni charité, ni mérite, sera dépouillé non-seulement des biens qu'il a reçus sans en profiter, mais encore de ce qu'il semblait avoir acquis par ses talents naturels ou par ses études littéraires. Ainsi celui qui n'a point la foi, parce qu'il refuse de croire en Dieu, perdra la science de la morale qu'il semblait avoir ; et celui qui, à l'heure de la mort, ne sera point trouvé en état de grâce, verra contribuer a son châtiment tous les dons qu'il paraissait posséder. — Or, d'après saint Augustin (de Doctrina christiana, 1. I, c. i), on n'use pas convenablement d'une chose que l'on possède si on n'a pas soin de la communiquer au prochain, quand on peut le faire sans la consommer entièrement. Le même saint Docteur remarque qu'en donnant au serviteur qui avait déjà, le Seigneur montra sa miséricorde, et qu'en dépouillant le serviteur qui n'avait rien, il exerça sa justice. Ainsi Dieu favorise de grâces nouvelles plus abondantes l'homme prudent et fidèle qui tâche de bien user des précédentes, et il retire au contraire les grâces qu'il avait accordées à l'homme négligent et paresseux qui ne s'efforce pas d'en profiter. Saint Grégoire dit à ce sujet (Hom. 9 in Evang.) : Quiconque a la charité reçoit avec elle tous les autres biens, mais celui qui n'a point la charité perd en même temps tous les biens qu'il semblait avoir reçus.
Après avoir privé de son talent le serviteur inutile, le Seigneur ordonna de le jeter dans les ténèbres extérieures (Matth. XXV, 30). Suivant l'explication de saint Jérôme (in cap. XXV Matth.), Jésus-Christ est la vraie lumière, de telle sorte qu'être séparé de lui, c'est être plongé dans l'obscurité ; et les ténèbres sont extérieures ou intérieures, selon qu'elles affectent le corps ou l'âme. Selon saint Grégoire (Moral, 1. IX, c. 46), et les ténèbres intérieures sont l'aveuglement de l'esprit, et les ténèbres extérieures sont la nuit profonde de la damnation éternelle ; celui donc qui tombe volontairement ici-bas dans l'aveuglement de l'esprit sera précipité ensuite dans la nuit de la damnation. N'est-il pas juste en effet, ajoute Raban Maur, que ceux qui se sont assujettis aux ténèbres du péché sur la terre soient condamnés aux ténèbres de la vengeance dans l'enfer ? — C'est là, dit Jésus-Christ, qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents ; des pleurs arrachées par une fumée brûlante et des grincements de dents causés par un froid excessif. Ces pleurs et ces grincements de dents peuvent indiquer aussi les souffrances de l'âme et du corps qui comprennent tous les tourments de l'enfer. Remarquons ici que ces châtiments terribles ne sont pas infligés seulement à celui qui fait le mal, mais à celui-là même qui ne fait pas le bien.
Les cinq talents qui viennent d'être mentionnés peuvent encore désigner les divers dons de la nature, de la grâce, de la science, de la puissance et de la fortune ; ces biens sont appelés des talents, parce que, s'il en fait un bon usage, l'homme peut acquérir des récompenses célestes. Les uns ont reçu de Dieu tous ces talents, d'autres en possèdent plusieurs, beaucoup n'ont été gratifiés que d'un seul. Ceux-ci les font fructifier et les doublent en les utilisant pour leur propre perfection et pour l'édification du prochain ; ceux-là tout au contraire les enfouissent et les cachent en terre, parce qu'ils ne les emploient qu'à se procurer une gloire mondaine ou des avantages temporels.
Saint Luc rapporte sur le même sujet une parabole fort ressemblante à celle que nous venons d'expliquer. Le noble personnage dont il parle, c'est Jésus-Christ, illustre tout à la fois par sa naissance éternelle comme Fils de Dieu le Père et par son origine temporelle comme fils du roi David. Il est allé dans un pays très éloigné en montant au plus haut des cieux, afin d'y prendre possession d'un trône élevé au-dessus de tous les chœurs angéliques, d'où il doit revenir pour le jugement particulier à la mort de chaque homme (Luc. XIX, 12). Mais avant de partir, il appela dix de ses serviteurs, auxquels il donna dix marcs en leur disant ; Faites-les valoir jusqu'à ce que je revienne (Ibid. 13). Ces serviteurs, dont il attendait une entière obéissance, il les appela en les choisissant par une grâce spéciale, au nombre de dix pour représenter l'universalité des Chrétiens et des fidèles, désignés ici par le nombre dix qui est censé parfait, comme renfermant toutes les unités. Puis il leur donna, ou remit gratuitement dix marcs, soit dix talents ou livres d'argent qui figurent l'intelligence approfondie des dix préceptes, en recommandant de les faire fructifier jusqu'à son retour, c'est-à-dire jusqu'au jour du jugement, où il viendra chercher les profits spirituels qu'on aura retirés du Décalogue. — Suivant le Vénérable Bède (in cap. XIX Luc), le marc valait dix drachmes, de sorte que dix marcs valaient cent drachmes ou cent livres ; ils représentent ainsi le nombre des parfaits comme aussi la parole des Saintes Écritures qui, en nous enseignant la perfection d'une vie toute céleste, brillent comme d'un éclat dix fois multiplié. Ces dix marcs peuvent encore désigner l'universalité des dons divins.
Dieu nous a donc prêté quelques biens pour que nous les fassions profiter en les multipliant par les fruits abondants des bonnes œuvres. Or nous pouvons ainsi acquérir des mérites nombreux jusqu'à ce qu'au jour du jugement nous en rendions compte pour en recevoir de magnifiques récompenses. « Nous exerçons, effectivement, ce négoce spirituel, dit saint Grégoire (Epist. XXXIX, lib. 2), si par nos exemples et nos exhortations nous gagnons des âmes, si nous ranimons le courage des faibles en leur rappelant les joies éternelles du royaume céleste, si nous brisons l'orgueil des superbes en leur montrant les supplices épouvantables des enfers, si pour défendre la vérité nous n'épargnons personne, si enfin pour obtenir l'amitié du Seigneur nous n'appréhendons pas de nous attirer les inimitiés des hommes » — Dieu exige que nous négocions avec lui de ces différentes manières, mais non pas sans usure. En effet, l'usure est ce que l'on reçoit d'un prêt en sus du capital. Or en nous prêtant les trésors de sa grâce et de sa doctrine, Dieu en réclame l'accroissement et le bénéfice. Ainsi, lorsqu'il nous donne la doctrine de la foi, il ne veut pas seulement que nous la croyions de cœur, mais il demande, en outre, premièrement que nous la confessions de bouche, secondement que nous la professions par notre conduite, troisièmement que nous l'approfondissions par la méditation, la prière, la lecture et l'étude, quatrièmement que nous nous efforcions d'enseigner et de persuader aux autres les vérités que nous sommes parvenus à connaître et à pratiquer ; c'est en remplissant ces conditions, que nous pourrons obtenir le denier de la vie éternelle. « Tâchez donc d'attirer les autres à la perfection que vous voulez atteindre, dit saint Grégoire (in libro I Regum) désirez avoir des compagnons dans les voies de la vertu, et si vous allez à Dieu ayez soin de ne pas vous présenter seuls à lui ; car il est écrit dans l'Apocalypse (XXII, 17) : Que celui qui entend, dise : Venez. Par conséquent, celui qui a l'avantage de sentir au fond de son cœur la voix du divin Époux doit redire ses touchantes invitations à ceux qui l'entourent. »
Après avoir pris possession de son royaume, le maître étant de retour fit appeler ses serviteurs pour savoir combien chacun avait gagné (Luc. XXX, 15). Le premier qui vint lui offrit son marc avec dix autres, et le second avec cinq autres. Le maître, les félicitant tous deux, dit au premier : Tu auras intendance sur dix villes (Ibid. 17), et au second : Tu auras le gouvernement de cinq villes (Ibid. 19). Comme s'il disait en d'autres termes à l'un et à l'autre : Vous jouirez du bonheur de tous ceux que vous avez ramenés au bien par vos exemples et vos instructions salutaires. Le serviteur paresseux vint ensuite rapporter, sans aucun profit, le marc qu'il avait tenu enveloppé dans un suaire. Au lieu de faire fructifier pour lui-même et pour les autres la doctrine ou la grâce qu'il avait reçue à cette fin, il s'était plongé dans la mollesse et endormi dans l'oisiveté, de sorte qu'il avait rendu inutile le don de Dieu. Comme le suaire est un linge dont on enveloppe les cadavres, le marc déposé dans ce linge figure le don de Dieu qu'on laisse comme mort et enseveli, sans l'employer à de bonnes œuvres. Le serviteur indolent qui avait ainsi caché son marc fut réprouvé et condamné par le même Seigneur qui avait loué et récompensé ses laborieux serviteurs. Toutefois les uns et les autres furent traités de différentes façons, suivant la grandeur de leur mérite ou de leur culpabilité ; car il y a divers degrés dans les joies du ciel, comme dans 1es tourments de l'enfer.
De même, dans l'Évangile selon saint Marc (XIII, 34), l'homme qui entreprit un long voyage, c'est Jésus-Christ montant vers son Père céleste ; il quitta sa maison, l'Église militante à laquelle il retira sa présence visible, sans jamais cesser de la protéger par sa puissance divine ; puis il laissa ses serviteurs maîtres de toutes leurs actions, car en livrant à tous les Chrétiens huit talents d'après saint Matthieu (XXV) et dix marcs d'après saint Luc (XIX), il leur fournit les moyens nécessaires pour s'appliquer aux bonnes œuvres, en même temps qu'il leur laissait le libre-arbitre pour agir selon leur propre volonté ; ensuite il enjoignit au portier de veiller. Ce portier qui conduit à la maison du ciel, c'est le prédicateur ou le prélat auquel Dieu dit par son Prophète : Si vous ne l'avertissez pas, si vous ne reprochez pas à l'impie son iniquité, je vous redemanderai son sang (Ezech. III, 18). « Jésus-Christ, dit le Vénérable Bède (in cap. XXIX Luc.), a spécialement chargé l'ordre des pasteurs, comme portiers de sa maison, de veiller aux intérêts de l'Église qu'il leur a confiée ; tous, néanmoins, nous devons veiller aussi, pour garder les portes de nos cœurs, de peur que l'ennemi infernal n'y pénètre avec ses suggestions mauvaises, ou que le Maître ne nous trouve endormis à son arrivée. » Ce gardien en chacun de nous, c'est la raison qui doit être toujours vigilante pour fermer l'entrée de notre volonté aux funestes insinuations du démon et pour l'ouvrir aux bonnes inspirations du divin Sauveur.
Faisons donc valoir fidèlement les biens de la nature, de la grâce et de la fortune qui nous ont été confiés, parce qu'il n'en est aucun dont nous ne devions répondre. Fuyons la paresse, car elle est Le chemin qui mène à la perdition ; et l'homme indolent est comme un coussin sur lequel le démon aime à se reposer. Appliquons nous donc par tous les moyens possibles, soit en corrigeant nos défauts, soit en aidant nos frères, à exploiter ou à multiplier le talent du Seigneur, puisqu'on nous en demandera un compte sévère au jugement, et personne alors ne pourra s'excuser de ne présenter aucun gain, parce qu'il n'est personne qui n'ait reçu quelque talent. « Sachez, dit saint Grégoire (Hom. IX in Evang.), qu'aucun paresseux ne peut se soustraire à l'obligation de faire valoir son talent, car nul ne peut dire avec vérité : Dieu ne peut réclamer de moi aucun bénéfice, puisqu'il ne m'a donné aucun talent. La moindre chose, en effet, qu'un pauvre même aura reçue, sera considérée comme un talent. Ainsi possédez-vous les dons de l'intelligence, usez-en pour instruire les autres ; possédez-vous les richesses de la terre, distribuez-les pour soulager les pauvres ; connaissez-vous quelque art, exercez-le pour en partager le profit avec le prochain ; jouissez-vous de quelque crédit, employez-le en faveur des malheureux qui ont besoin de protecteurs. Plus Dieu nous a donné, plus aussi il exigera de nous. » — Considérons attentivement ce que nous avons reçu, et veillons à le faire fructifier sans qu'aucun motif terrestre nous détourne de ce trafic spirituel ; car si nous enfouissons notre talent, nous irriterons le Maître qui nous l'a confié. « Que chacun, dit saint Augustin (Serm. XXII de verbis Domini), communique au prochain ce qu'il possède, et qu'il fasse part de ce qu'il a reçu à ceux qui en ont besoin. Celui qui est favorisé de la fortune doit nourrir et vêtir les indigents, construire ou réparer les églises, et consacrer ses trésors à toutes sortes de bonnes œuvres. Celui qui est doué de la prudence doit diriger les autres, les éclairer de ses conseils et dissiper leurs doutes. Celui qui est versé dans les sciences divines doit, autant qu'il le peut, instruire les uns, affermir les autres, retirer ceux-ci de l'erreur et ceux-là du péché. Les plus pauvres eux-mêmes ne sont pas dépourvus de tous moyens pour se prêter un mutuel secours ; n'ont-ils pas des pieds pour soutenir les boiteux, des yeux pour conduire les aveugles, une langue pour consoler les affligés, des mains pour soigner les malades et ensevelir les morts ? Ne sont-ce pas là des choses que tout le monde peut faire ? Ainsi on trouverait difficilement un homme incapable de rendre quelque service à autrui ; mais tous peuvent et doivent observer ce grand précepte de l'Apôtre : Portez les fardeaux les uns des autres et par ce moyen vous accomplirez la loi du Christ (Galat. VI, 2). »
Saint Chrysostôme dit également (Hom. LXXIX in Matth.) : « Rapportons tout à l'utilité du prochain ; car les talents que le Maître donne à ses serviteurs ne sont autres que le bien que chacun peut produire soit par sa supériorité, soit par ses richesses, soit par sa science, soit de toute autre façon. Que personne ne dise pour s'excuser : Je ne puis rien produire avec le faible talent que j'ai reçu. Ce seul talent, quelque petit qu'il soit, si vous eu faites un bon usage, suffit pour vous mériter d'être récompensé comme un serviteur fidèle. Vous n'êtes pas plus pauvre que la veuve de l'Évangile, elle fut louée néanmoins plus que tous les riches pour avoir donné les deux deniers qui composaient toute sa fortune. Vous n'êtes pas plus ignorant que saint Pierre et saint Jean, pêcheurs simples et illettrés, et cependant par le zèle qu'ils déployèrent pour convertir le genre humain ils conquirent le royaume céleste ; car Dieu n'a pas de plus grand ami que l'homme dévoué tout entier au bien commun. S'il nous a donné des pieds et des mains, la force du corps et l'usage de la parole, l'intelligence et la sensibilité, c'est afin que nous fassions servir toutes ces facultés et tous ces membres pour le salut de notre âme et pour l'avantage de notre prochain. Mais pourquoi recourir a de longs discours et raisonnements afin de prouver cette importante vérité ? Rappelons-nous l'exemple et l'enseignement de saint Paul, lorsqu'il écrivait aux Philippiens (I, 23, 24) : Être dégagé du corps et uni au Christ, c'est ce qui est le meilleur pour moi ; mais il est utile pour vous que je reste encore en cette vie. Ainsi il préfère l'édification de ses frères à la société même de son divin Maître. Mais ajoutons que faire la volonté du Christ, c'est lui être intimement uni, car rien n'est plus conforme à sa volonté que ce qui est utile au prochain. En effet, si dans l'ordre temporel nul ne vit uniquement pour lui-même, si l'artisan, le soldat, le laboureur, le commerçant travaillent les uns pour les autres et s'emploient tous pour l'utilité générale, à plus forte raison faut-il qu'il en soit de même dans l'ordre spirituel, car c'est en agissant ainsi que nous vivons plus parfaitement. Celui, tout au contraire, qui vit pour lui seul, sans se soucier des autres, est un être inutile qui ne mérite pas le nom d'homme. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
D'après tout ce que nous venons de dire, il semblerait qu'un chrétien solidement établi dans la charité qui, sans préjudice pour lui-même, est ou pourrait être utile au salut éternel du prochain, pèche mortellement s'il se retire dans un désert ou dans un monastère ; car, ne pouvant plus alors par ses discours et ses travaux instruire et aider les autres, il paraît imiter la conduite blâmable du serviteur paresseux qui enfouit le talent donné par son maître. Nous ne parlons pas ici des Chrétiens faibles que le scandale séduit facilement ; car pour eux il est évidemment plus sûr de fuir la compagnie des méchants et les pièges du démon. Pour les Chrétiens plus forts, il est également certain, malgré les apparences contraires, que la profession religieuse et monastique est permise et même louable, parce que la vie contemplative l'emporte sur la vie active, comme Jésus-Christ lui-même nous le déclare en disant à Marthe : Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera point enlevée (Luc. X, 42). Aussi dans plusieurs de ses lettres (ad Paulinum, ad Rusticum, ad Nepotianum), saint Jérôme accorde une telle préférence à la vie contemplative sur la vie active, qu'il appelle dans la solitude des hommes pieux et utiles dans le monde, comme s'ils n'y faisaient rien de bon en comparaison de ce que faisaient les moines et les anachorètes. — Toutefois avant de prendre une détermination en cette matière, chacun doit mesurer ses propres forces, afin d'examiner pour quel état il se sent plus d'aptitude. S'il se croit plus propre à la vie contemplative et s'il éprouve un plus vif attrait pour la prière, qu'il passe au désert et qu'il entre dans le cloître ; il sera plus utile aux autres par ses oraisons dans la retraite qu'il ne le serait dans le monde par ses prédications. De la sorte il ne cache pas l'argent de son Maître dans la terre mais dans le Seigneur, quoiqu'il n'annonce pas la parole de Dieu ; car il fait profiter davantage pour tous les hommes les talents de la prière et de la dévotion qui servent à le rendre plus vertueux et meilleur lui-même. On ne peut assurément traiter de paresseux celui qui s'adonne entièrement aux saints exercices de piété et de pénitence, à la prière et à la componction, aux veilles et aux jeûnes. Non, quoi qu'on en dise, ce n'est certes pas là une vie oiseuse et inutile. — Cependant si un pasteur voyait le troupeau qui lui a été confié exposé à un péril imminent, sans trouver personne capable de lui succéder en sa charge, il serait dangereux pour lui-même d'abandonner ses ouailles afin de se retirer dans le cloître, bien qu'il se sentît plus d'aptitude pour la vie contemplative, à moins toutefois qu'il ne craignît pour son propre salut. Car le pasteur qui se rend utile à lui-même et aux autres par d'excellentes prédications et par des instructions fructueuses manquerait à la charité fraternelle, s'il délaissait le peuple commis à ses soins pour se transporter dans la solitude, lorsqu'il fait plus de bien dans le champ du ministère évangélique qu'il n'en pourrait faire dans le désert. Comme en pareilles circonstances il est difficile de connaître ce qui est le plus avantageux à faire, chacun doit alors consulter Dieu par de ferventes prières, et le Saint-Esprit lui enseignera dans le fond du cœur la conduite à tenir.
Prière
Seigneur Jésus, qui nous avez confié miséricordieusement vos dons, en nous recommandant de les faire profiter avec soin par notre vigilance et notre activité, accordez à votre indigne serviteur la grâce de faire valoir avec prudence les dons qu'il a reçus de votre libéralité, en les multipliant par les fruits précieux des bonnes œuvres. Faites que je les emploie à procurer votre plus grande gloire, l'édification du prochain et ma propre perfection, avec tant de zèle que je mérite d'être récompensé avec vos dévoués serviteurs. Bon Maître, rendez-moi digne d'entrer ainsi dans la joie de votre éternelle félicité, pour jouir des biens ineffables que vous avez préparés à vos fidèles amis. Ainsi soit-il.