Séparation des brebis et des boucs au jugement dernier
Matth. XXV, 31-46
La troisième parabole que Notre-Seigneur proposa est celle où il décrit la séparation des brebis et des boucs qui aura lieu au grand jour du jugement dernier. Cette parabole s'applique spécialement aux Chrétiens qui, ayant embrassé la vie active, doivent s'adonner aux œuvres de miséricorde ; ceux qui les auront exercées avec zèle et persévérance seront dignement récompensés, mais ceux qui les auront négligées ou abandonnées seront punis sévèrement. Si quelqu'un, dit saint Augustin, ne connaissait que ce seul passage des Saintes-Écritures, il en saurait assez néanmoins pour opérer son salut éternel, parce qu'on y voit signalés les mérites elles démérites, les récompenses des bons et les supplices des méchants. Jésus-Christ nous montre ici combien les circonstances principales de son second avènement seront opposées à celles de son premier : ainsi la première fois, il parut avec l'humilité, revêtu de nos misères et de nos faiblesses, dans la compagnie des pauvres et des pécheurs ; mais la seconde fois, il apparaîtra avec gloire dans la société des saints Anges, et environné de la puissance, de la dignité qui conviennent au souverain Juge.
En effet, comme lui-même l'a déclaré (Matth. XXV, 31), le Fils de l'homme, c'est-à-direde la Vierge, lequel est venu d'abord sous une forme passible et mortelle pour être jugé comme un vil esclave, viendra pour juger le monde entier dans l'appareil de sa majesté, dans l'éclat de sa gloire. C'est pourquoi, selon la remarque de Rémi d'Auxerre, Jésus-Christ, sur le point de subir le supplice de la croix, annonça la magnificence de son triomphe, afin de contrebalancer par cette promesse les scandales que devaient occasionner ses humiliations, et pour que ses disciples soutenus par cette attente pussent supporter avec plus de courage toutes les adversités. Saint Chrysostôme dit aussi (Hom. LIV Op. Imp.) : « Dieu viendra manifestement selon la parole du Prophète (Ps. XLIX, 3). Au moment de sa naissance, quand il était caché sous le voile de notre humanité souffrante, à peine si les bons eux-mêmes pouvaient le reconnaître ; mais lorsque, au grand jour du jugement dernier, il se montrera dans toute la splendeur de son humanité triomphante, les méchants eux-mêmes ne pourront le désavouer, ceux qui ont méprisé ses abaissements seront forcés de reconnaître ses grandeurs, et ceux qui n'ont pas voulu expérimenter la douceur de sa miséricorde seront contraints de porter le poids de sa colère. » Jésus-Christ viendra donc sous la forme humaine, afin d'être vu de tous ; car s'il venait sous la forme divine, il ne pourrait être vu des réprouvés, indignes de jouir même un seul instant du bonheur ineffable que cause nécessairement la contemplation de la divinité ; voilà pourquoi Notre-Seigneur dit : Le Fils de l'homme viendra. — Tous les Anges descendront avec lui pour former son cortège et sa cour ; ils l'entoureront comme témoins de nos actions humaines et comme exécuteurs de ses sentences suprêmes. Tous les esprits célestes, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXX in Matth.), seront présents autour de lui, pour rendre témoignage des bons offices qu'ils nous ont rendus comme ministres de ses volontés relativement au salut des hommes. Alors il s'assiéra sur le trône de sa gloire, c'est-à-dire il exercera sur le genre humain rassemblé l'autorité judiciaire qu'il a reçue en sa qualité d'Homme-Dieu.
En effet, tous les peuples, en y comprenant tous les hommes, quel que soit leur siècle, leur condition et leur âge, seront réunis devant lui comme devant leur souverain Juge ; nul à celte heure ne pourra rester caché ou se soustraire à son appel (Matth. XXV, 32). Puisque, selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. XXXIV Op. imp.), la lumière de l'Évangile aura pénétré par la prédication chez toutes les nations de la terre, toutes seront justement citées au tribunal redoutable de Jésus-Christ, sans qu'elles puissent alléguer l'ignorance pour excuse. — Et il séparera les uns des autres, les bons d'avec les méchants, comme un berger sépare tes brebis d'avec les boucs. Durant le jour les brebis et les boucs demeurent ensemble dans des pâturages communs, mais au soir le berger les conduit dans des étables différentes : de même pendant la vie présente, les bons et les méchants sont mêlés ensemble dans l'Église militante, mais à la mort et surtout à la fin du monde il les placera en des lieux différents selon leurs mérites particuliers qu'il aura soin de discerner. — Aussi pour les désigner par des noms divers qui indiquent leur état, il appelle les uns des brebis et les autres des boucs. En effet, comme l'explique saint Chrysostôme (Hom. LXXX in Matth.), les brebis représentent les justes par leur simplicité, leur douceur et leur fécondité ; mais les boucs figurent les pécheurs par leur puanteur, leur fougue et leur stérilité. Tandis que les boucs ne produisent rien, les brebis rapportent beaucoup ; car non-seulement elles nourrissent des agneaux, mais encore elles fournissent du lait et de la laine. Les brebis en outre sont tellement inoffensives et patientes qu'elles ne blessent personne et supportent toutes les injures qui leur sont faites. Les boucs au contraire sont naturellement sujets à plusieurs vices qui se trouvent également dans les pécheurs : ils sont plus lascifs que les autres animaux, superbes, querelleurs, pétulants, envieux, gloutons et criards.
Le Pasteur suprême, comme lui-même l'annonce (Matth. XXV, 33), fera passer à sa droite les brebis ou les bons et à sa gauche les boucs ou les méchants, de sorte que par sa position même chacun pourra connaître s'il doit attendre une sentence de miséricorde ou de condamnation. Le Seigneur, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), placera les justes à sa droite et les pécheurs à sa gauche, afin que chacun juge de sa conduite passée d'après le lieu même qui lui sera assigné. C'est avec raison, ajoute Raban Maur (in cap. XXV Matth.), que les justes seront mis à droite et les pécheurs à gauche ; car les premiers n'ont point voulu suivre le chemin oblique du vice, tandis que les seconds ont refusé de prendre le droit sentier de la vertu. Aussi nous lisons au livre des Proverbes (IV, 27) : Le Seigneur aime les voies qui vont à droite et il déteste comme perverses celles qui vont à gauche. Or ils marchent à gauche, ceux qui recherchent les biens temporels ; et ils s'avancent à droite, ceux qui recherchent les biens éternels. En conséquence, comme le fait observer Remi d'Auxerre, ceux-ci demeureront pour toujours à droite dans l'éternelle béatitude, et ceux-là resteront à gauche dans l'éternelle affliction. Quoiqu'ils viennent de Dieu, les biens terrestres sont censés à gauche comme moins dignes, tandis que les biens éternels sont à droite comme les plus nobles ; de là cette maxime de l'Ecclésiaste (X, 2) : Le sage porte son cœur à droite et l'insensé à gauche.
Alors le Roi s'adressera à ceux qui sont à sa droite (Matth. XXV, 34). Notre-Seigneur ne se désigne pas ici sous le nom de Fils de l'homme, comme plus haut ; mais il se donne le titre de Roi, pour montrer qu'en ce grand jour il fera principalement éclater son autorité souveraine ; car au monarque appartient le droit de gouverner ses sujets, de leur imposer des lois, de récompenser ceux qui les observent et de punir ceux qui les transgressent. Alors Pilate ne lui demandera plus : Vous êtes donc roi (Joan. XVII, 37) ? Et les Juifs ne crieront plus : Nous n'avons pas d'autre roi que César (Ibid. XIX, 15). — Le Roi dira donc aux bons : Venez, les bénis de mon Père, vous qui avez reçu les bénédictions divines en votre vie. Il n'y a en effet que les hommes bénis d'abord par la grâce et le mérite qui soient appelés à la béatitude et à la récompense éternelles ; car Dieu n'accorde la paix du ciel qu'à ceux qui possèdent déjà la paix du cœur. Ou bien, selon Raban Maur, ils sont appelés bénis, parce que pour leurs bonnes œuvres ils sont dignes d'une éternelle bénédiction. — Possédez et conservez éternellement le royaume des cieux, séjour des Saints bienheureux, qui vous a été préparé dès le commencement du monde. Comme s'il disait d'après saint Chrysostôme (Hom. LXXX in Matth.) : Je vous ai réservé ce royaume, avant même que vous fussiez nés, parce que je prévoyais que vous seriez saints « Le Roi des rois, dit Remi d'Auxerre, prononcera la sentence de son jugement sans éclat de paroles, se contentant de manifester aux yeux de tous la conscience et le mérite de chacun ; il dira par l'introduction des élus dans la gloire : Venez vous que la bienveillance de mon Père élève à la possession du royaume éternel. » Il leur a été préparé avant même la création du monde, parleur prédestination ; depuis le commencement du monde, par la création ; et depuis l'ascension du divin Sauveur, par l'apparition du souverain Juge. Considérons maintenant toute la douceur que renferme cet aimable appel du Seigneur : Venez, les bénis de mon Père. Heureux mille fois ceux qui s'entendront adresser cette délicieuse invitation, quand Jésus-Christ les admettra à la participation de son royaume ! En attendant ce bonheur ineffable, aimons à répéter avec dévotion ces paroles de l'invitatoire que l'Église met chaque jour sur nos lèvres : Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur (Ps. XCIV, 1). Lui-même à son tour daignera nous convier à régner éternellement avec lui dans la société des élus.
Le Seigneur ensuite rappellera les six œuvres de miséricorde que les justes auront exercées envers lui, et à cause de lui, envers les membres dont il est le chef (Matth. XXV, 35 et 36). Ces œuvres consistent à nourrir ceux qui ont faim, désaltérer ceux qui ont soif, loger ceux qui sont voyageurs, vêtir ceux qui sont nus, visiter les malades, consoler les prisonniers ; et pour comploter ces diverses œuvres, il faut y ajouter la septième que nous trouvons indiquée dans Tobie (II), à savoir, ensevelir les morts ; elles se trouvent toutes comprises en ce vers : Visita, peto, cibo, redimo, tego, colligo, condo.
Suivant quelques interprètes, afin de rappeler toutes ces œuvres le Seigneur se contentera de dérouvrir à tous les mérites ou les démérites qui seront la cause de leur salut ou de leur damnation. « Grande sera la joie des Saints, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXX in Matth.), lorsque, en présence de tous les Anges, Jésus Christ reconnaîtra comme fait à lui-même ce qu'ils ont fait à leurs semblables ; car leurs œuvres seront estimées non pas en elles-mêmes, mais plutôt relativement à Celui qui en aura été l'objet. » Mais comme pour éluder ces louanges, les justes demanderont au Seigneur quand et comment ils ont pu lui rendre de pareils services (Matth. XXV, 37). Selon Remi d'Auxerre, ils répondront ainsi dans leurs consciences, non qu'ils conçoivent quelque doute ou défiance à l'égard de la parole divine, mais parce qu'ils considéreront avec un profond étonnement l'infinie majesté du Roi des rois, et la grandeur des récompenses accordées à leur peu de mérites ; car au témoignage de l'Apôtre (Rom. VIII, 18) : Les souffrances temporelles n'ont point de proportion avec la gloire éternelle qui sera révélée en nous. Admirable humilité qui persévère même après la mort, comme le dit saint Chrysostôme (Hom. LIV op, imp.). Les méchants recherchent les honneurs qu'ils ne méritent pas, les justes au contraire repoussent les éloges qui leur sont dus légitimement.
Aux respectueuses questions des Saints, le Roi répondra avec bonté : Je vous le dis en vérité, autant de fois que vous avez fait ainsi du bien à l'un de vies plus petits frères ici présents, c'est à moi-même que vous l'avez fait (Matth. XXV, 40). Les frères de Jésus-Christ sont ceux qui ont accompli la volonté de son Père céleste ; ils paraissent d'autant plus petits, qu'ils ont été plus humbles et plus méprisés. « Ô bonté du Sauveur ! s'écrie saint Chrysostôme (loc. cit.). Qu'il ait bien voulu appeler les hommes ses frères, pendant qu'il était revêtu d'un corps mortel en ce monde, nous n'en sommes pas surpris à cause de la ressemblance extérieure qui existait entre eux et lui ; mais quelle ne doit pas être notre admiration, quand nous l'entendons, au milieu même de tout l'éclat de sa majesté suprême, daigner encore appeler ses frères ceux qui se trouveraient déjà trop honorés d'être nommés ses bons serviteurs. Et pourquoi les nomme-t-il ses frères ? parce qu'ils furent humbles et pauvres, vils et abjects ; ce sont ceux-là surtout qu'il admet à sa fraternité. » — « Les plus petits frères de Jésus-Christ, dit saint Augustin (Serm. XXXV de Verbis Domini), sont les Chrétiens qui ont tout quitté pour le suivie, qui ont distribué tous leurs biens aux indigents afin de servir Dieu sans obstacle, et qui se sont débarrassés de toutes les sollicitudes mondaines pour s'élever plus librement vers les cieux. Ce sont là véritablement les plus petits, et pourquoi ? parce qu'ils ne sont point enflés d'orgueil, ni bouffis de vanité ; et cependant si vous les pesez, vous trouverez qu'ils sont chargés de mérites.
Ne l'oublions jamais, c'est Jésus-Christ lui-même qui endure la faim et la soif dans les pauvres affamés et altérés ; c'est lui qui souffre toutes les infirmités et les douleurs dans les malades et les divers affligés. Accueillons avec déférence, et secourons avec empressement les malheureux et les indigents, puisqu'en eux nous recevons et nous honorons Jésus-Christ lui-même. Pourquoi donc tardez-vous tant à donner, dit saint Grégoire (Hom. XXIX) ? Ne savez vous pas qu'assister l'infortuné qui languit sur la terre, c'est servir le Seigneur qui règne dans les cieux ? — À ces œuvres de miséricorde qui concernent le corps, ajoutons celles qui regardent l'âme ; sustentons avec le pain de la parole divine et rafraîchissons avec le breuvage de la sagesse ceux qui ont faim et soif de la justice ; ramenons à la maison de la sainte Église notre mère ceux qui s'égarent dans les sentiers de l'erreur et du vice ; mettons les innocents à l'abri des méchants ; ornons de vertus ceux qui sont dépourvus de bonnes œuvres ; fortifions les faibles dans la foi ; soulageons ceux qui sont accablés par la tribulation et comme enchaînés par la tristesse, en leur témoignant de la compassion et leur procurant des consolations. Quiconque s'adonne à ces œuvres de miséricorde spirituelle observe le précepte de la charité d'une manière plus excellente que celui qui se livre aux œuvres de miséricorde corporelle ; car comme le remarque saint Grégoire, nourrir de l'aliment de la vérité une intelligence qui doit subsister éternellement, est plus méritoire que de rassasier d'un pain matériel une chair qui doit bientôt périr. Autant l'âme l'emporte sur le corps, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXX in Matth.), autant ce que nous faisons pour le salut éternel de nos frères l'emporte sur ce que nous pouvons faire pour leur avantage temporel.
S'adressant ensuite à ceux qui seront à sa gauche, aux réprouvés qui n'ont eu d'affection que pour les biens terrestres, le Roi leur dira : Retirez-vous de moi, maudits, allez an feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges (Matth. XXV, 41). Ô sentence terrible ! ô cruelle séparation ! ô destinée misérable ! Être à jamais éloigné de Celui qui est la source de la vie immortelle, la lumière de la gloire béatifique, l'océan des joies infinies et la plénitude des biens les plus enivrants ; voilà le sort des réprouvés. Ils se sont assujettis à la malédiction du crime, et ils seront condamnés à la malédiction du châtiment ; car ils seront précipités dans des flammes qui ne s'éteindront point, pour y brûler toujours avec les dénions. N'est-il pas juste en effet qu'ils soient réunis dans les supplices à ceux auxquels ils se sont attachés par leurs péchés ? Ô affreuse société ! Si la seule pensée de cette épouvantable compagnie nous fait frémir, combien plus horrible en sera la vue et surtout la participation ! C'est ainsi que les méchants souffriront la double peine que l'on appelle du dam et du sens ; ils n'entreront point dans le royaume du ciel, parce qu'ils n'ont pas porté la clef de la croix, et ils n'arriveront point au port du salut, parce qu'ils ne sont pas montés sur la barque de la croix. Tant qu'ils sont mêlés avec les bons en ce monde, ils semblent être avec Dieu ; mais ils seront enfin repoussés loin de lui pour être jetés dans les abîmes de l'enfer, car l'impie ne verra jamais la gloire de Dieu. — « Le Seigneur qui se plaît dans la compagnie des justes, dit saint Chrysostôme (Hom. LIV Op. imp.), ne pourra supporter la vue des pécheurs au jour du jugement, et il les chassera avec indignation, en disant : Retirez-vous de moi ; je ne saurais soutenir plus longtemps votre présence à mon tribunal, parce que vous n'êtes qu'immondices et pourriture. Allez donc, maudits, non par mon Père, puisqu'il ne maudit personne, mais par vos propres œuvres, allez au feu éternel, qui a été préparé, non pour vous, mais pour le démon et ses anges. Si vous êtes précipités dans ces mêmes flammes, ne vous en prenez donc qu'à vous-mêmes. Préservez-nous à jamais de cette effroyable malédiction, ô Jésus, fils unique du Très-Haut ! Ne détournez pas de nous votre regard si calme et votre visage si bienveillant ; ne permettez pas que nous méritions d'être bannis de votre glorieux royaume et d'être plongés dans la fournaise ardente. Comprenons, ajoute saint Chrysostôme, combien c'est un grand malheur de perdre la gloire du ciel ; il me paraît plus grand que de subir le tourment de l'enfer ; car lors même que tous les autres supplices n'existeraient pas, le plus cruel ne serait-ce pas d'être pour toujours éloigné de Jésus-Christ et privée des biens éternels. »
Le souverain Juge énumérera les œuvres de miséricorde que les réprouvés n'auront pas voulu exercer à son égard ; alors ceux-ci, comme pour s'excuser, lui demanderont quand et comment ils ne l'ont pas secouru (Matth. XXV, 42). Mais c'est en vain qu'ils cherchent à se disculper, dit Raban Maur (in cap. XXV Matth.), ils ne sauraient tromper Dieu qui leur répond : toutes les fois que vous avez refusé de soulager un de ces plus petits, c'est moi-même que vous avez manqué de soulager (Ibid 45). Saint Augustin explique ainsi ces paroles : « Jésus-Christ est le chef ou la tête de l'Église qui est son corps mystique. Dans notre propre corps les pieds touchent la terre, tandis que la tête en est éloignée ; néanmoins, si au milieu d'une foule compacte quelqu'un vous marche sur le pied, votre tête par l'organe de la langue ne dit-elle pas aussitôt : Vous me faites mal ? De même donc que la tête, sans avoir été touchée de personne, se plaint cependant avec raison ; de même aussi Jésus-Christ notre chef, quoiqu'il ne puisse être atteint de personne, se plaindra justement des réprouvés qui ne l'ont point assisté dans les hommes ses membres mystiques. J'ai eu faim, dira-t-il, et vous ne m'avez --- donné à manger, etc. » — Saint Chrysostôme dit à son tour (Hom. LX in Matth.): Considérons combien sont faciles les préceptes du Seigneur ; il ne dit point : J'étais prisonnier et vous ne m'avez pas délivré, j'étais malade et vous ne m'avez point guéri ; il dit simplement : Vous ne ni avez point visité. De même pour apaiser sa faim, il ne demande pas des mets recherchés, mais la nourriture strictement nécessaire. Aussi, les cœurs durs et insensibles seront inexcusables et condamnés pour divers motifs. En effet, remarquons la facilité d'accorder la chose demandée, ce n'était qu'un peu de pain ; la misère du suppliant, il était pauvre ; la ressemblance de nature, il était homme ; l'excellence de la récompense qui était promise, c'était le royaume des cieux ; la dignité de Celui qui devait recevoir le secours, c'était Dieu même dans la personne de l'indigent ; l'honneur insigne qu'il faisait à l'homme en daignant accepter quelque aumône de sa main ; enfin la justice de la donation, puisque donner à Dieu, c'est lui rendre ce qui vient de sa bonté ; mais l'avarice qui aveugle les hommes leur fait oublier toutes ces considérations. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
C'est effectivement l'avarice qui empêche les hommes d'exercer les œuvres de miséricorde en rendant leurs cœurs durs et insensibles. La charité porte le Chrétien à soulager tous les maux dont il est témoin ; l'avarice au contraire l'en détourne sous le faux prétexte qu'il nuit à ses propres intérêts. Arrêtez-vous ici, misérables avares qui ne vous mettez point en peine de secourir vos frères nécessiteux, vous principalement supérieurs cruels qui négligez de pourvoir aux divers besoins de vos sujets infirmes ; considérez avec attention que vous êtes particulièrement menacés de ce jugement terrible où seront examinées surtout les œuvres de miséricorde ; car le souverain Juge condamnera et punira principalement ceux qui n'auront pas été compatissants ; vous qui maintenant ne craignez pas de repousser les avis les plus modérés, vous entendrez alors les plus sévères reproches que vous ne pourrez récuser. Ce sera l'heure où, à votre tour, vous serez réduits à la plus extrême misère ; car vous serez précipités avec les autres pécheurs maudits dans les flammes éternelles où les démons vous attendent. Alors Dieu se montrera sans pitié pour vous qui vous montriez ici-bas sans entrailles pour vos semblables ; rien de ce que vous avez soustrait cruellement à leurs besoins et réservé contrairement à la charité ne pourra vous retirer de la misère ; mais la cruauté avec laquelle vous avez traité le prochain sera l'impitoyable bourreau qui vous tourmentera durant l'éternité. À quoi vous servira cette avarice sans compassion, si ce n'est à vous attirer un supplice sans fin ? Alors, mais trop tard, le châtiment vous dessillera les yeux, ces yeux que la cupidité tient maintenant fermés par rapport aux œuvres de miséricorde ; alors la souffrance vous donnera l'intelligence, à vous qui êtes insensibles aujourd'hui pour les membres affligés de Jésus-Christ. Mais puisque vous pouvez encore réparer le temps perdu, hâtez-vous de corriger cette dureté égoïste, et par la pratique de la charité efforcez-vous, avec le secours de Dieu, d'échapper aux peines éternelles dont vous êtes menacés. Que le Seigneur vous en fasse la grâce.
Exposons comment les sept œuvres de miséricorde, dont nous avons parlé, suffisent au bien-être du prochain. L'homme en cette vie a besoin pour son corps, premièrement, des aliments sans lesquels il ne peut vivre, à savoir de nourriture et de breuvage ; ce qui donne lieu à deux œuvres de miséricorde : nourrir ceux qui ont faim et désaltérer ceux qui ont soif. Secondement, il a besoin d'être couvert et abrité pour vivre commodément, il lui faut ainsi un vêtement et une habitation ; ce qui donne encore lieu à deux œuvres de miséricorde : vêtir ceux qui sont nus et loger ceux qui sont voyageurs. Troisièmement, après la mort il a besoin de sépulture, et tel est l'objet d'une cinquième œuvre de miséricorde, ensevelir les morts. Ces différents actes de charité peuvent être exercés envers tous. Quant aux deux autres, ils ne peuvent avoir lieu que dans deux circonstances particulières, si quelqu'un tombe malade ou devient captif ; ces accidents donnent occasion à deux dernières œuvres de miséricorde : visiter les infirmes et racheter les prisonniers, sous ce nom de rachat il faut comprendre tous les services qui sont rendus aux prisonniers. Jésus-Christ considère donc comme fait à lui-même tout ce que nous faisons à ses disciples, à cause de lui, en accomplissant ces sept œuvres de miséricorde, et il considère comme refusé à lui-même tout ce que nous leur refusons. Ses disciples sont ses membres mystiques ; voilà pourquoi il accorde la vie éternelle à ceux qui les secourent, et inflige une peine éternelle à ceux qui les abandonnent dans leurs diverses nécessités.
Remarquons que ces différentes questions des justes et des réprouvés (Matth. XXV, 37 et 44) Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soif. ? ne proviennent pas de l'ignorance ; car les uns et les autres savent bien que Jésus-Christ regarde comme fait ou refusé à lui-même tout ce que l'on fait ou que l'on refuse à ses membres mystiques, et par conséquent qu'ils sont sauvés ou damnés eux-mêmes pour avoir exercé ou pour avoir négligé les œuvres de miséricorde ; ces questions sont donc plutôt comme des exclamations inspirées par l'étonnement à la vue des immenses récompenses décernées aux élus et des châtiments terribles infligés aux pécheurs. Ainsi donc celui qui n'a point fait miséricorde sera jugé sans miséricorde, comme le déclare saint Jacques (II, 13). Mais si ceux qui ne donnent pas leur superflu aux pauvres subiront des peines éternelles, quels supplices ne mériteront point ceux qui ravissent le bien d'autrui ? et si les Chrétiens durs et insensibles sont ainsi punis, que ne doivent pas craindre les Chrétiens cruels et barbares envers leurs frères ?— « Nous apprenons par là, dit saint Chrysostôme (Hom. LIV Op. imp.), que les hommes seront condamnés, non-seulement parce qu'ils auront le fait mal, mais encore parce qu'ils n'auront pas fait le bien. Et ce sera justice ; car celui qui ne fait pas le bien ne remplit pas la fin pour laquelle il est dans le monde. Dieu a créé l'homme pour qu'il s'adonne au bien en travaillant à la gloire de son Créateur, et non pas simplement pour qu'il s'abstienne du mal ; il est certain en effet que si l'homme n'existait pas, le péché n'existerait pas non plus sur la terre. Voulons-nous donc comprendre le mystère de l'économie divine dans la création du genre humain, reconnaissons que quiconque ne pratique pas la vertu mérite d'être condamné comme s'il commettait le péché. »
Saint Chrysostôme dit encore : « Si on se rend coupable on n'assistant pas dans leurs besoins des corps qui, malgré tous les efforts possible, doivent bientôt périr, combien n'est-on pas plus criminel si on refuse de secourir dans leurs périls des âmes qui, avec des soins charitables, auraient pu vivre éternellement ? Autant l'âme l'emporte sur le corps, autant c'est un péché plus grave de priver les âmes de l'aumône spirituelle que les corps de l'aumône matérielle. Hélas ! combien d'âmes qui sont affamées, altérées et dépouillées, parce qu'elles n'ont point la parole de vérité pour nourriture, la connaissance de Dieu pour breuvage et la justice de Jésus-Christ pour vêtement ! Combien d'âmes qui sont égarées en ce monde, faibles dans la vertu, aveugles pour leur conduite, sourdes à l'obéissance et tourmentées par diverses passions comme par autant de maladies dangereuses ; à force de rejeter tout aliment et remède spirituels, elles sont arrivées jusqu'aux portes de la mort ! Ces hommes intérieurement très-pauvres et très-malheureux se rencontrent surtout parmi ceux qui paraissent extérieurement les plus riches et les plus fortunés ; car le plus souvent les biens spirituels manquent à ceux qui regorgent de biens temporels. Si donc vous n'avez pas de quoi subvenir aux nécessités corporelles de vos frères, tâchez de les soulager dans leurs infirmités morales ; faites l'aumône à leurs âmes avec le don de la parole que vous avez reçu de Dieu, et Jésus-Christ vous en tiendra compte selon vos mérites, puisqu'il regarde comme fait à lui-même tout ce que nous faisons aux hommes, soit pour l'âme soit pour le corps. Ô vous qui êtes chargés d'instruire les autres, considérez la récompense immense qui vous est réservée, si vous remplissez avec zèle le ministère salutaire de l'enseignement ou de la prédication ; mais aussi redoutez les châtiments terribles qui vous attendent, si vous montrez de la négligence ! » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.
Aussitôt que le souverain Juge aura prononcé la sentence irrévocable, elle sera immédiatement exécutée. Alors ceux-ci, les réprouvés, s'en iront au supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle (Matth. XXV, 46). « Les méchants seront punis avec justice, et toutefois les bons ne seront récompensés que par grâce, lors même qu'ils auraient accompli une multitude innombrable de bonnes œuvres, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXX in Matth.) ; n'est-ce pas par un effet de la munificence divine que pour des œuvres si minimes et si obscures les élus recevront un ciel si magnifique et un royaume si glorieux ? » Les récompenses des justes et les châtiments des réprouvés seront donc également éternels, parce que, comme les péchés actuels passent quant à l'acte et demeurent quant à la coulpe, de même les bonnes œuvres, quoiqu'elles cessent relativement à l'acte, persévèrent toujours relativement au mérite. Lecteur prudent, ajoute saint Jérôme (in cap. XXV Matth.), remarquez bien que si le supplice des uns est sans fin, le bonheur des autres est sans borne, de sorte qu'ils n'auront point à craindre les ravages du temps.
Par rapport à l'objet du jugement, diverses observations se présentent ici. D'abord, pourquoi Jésus-Christ mentionne-t-il les œuvres de miséricorde plutôt que les œuvres de justice, bien que celles-ci soient plus obligatoires ? C'est que les œuvres de miséricorde sont plus faciles, parce que nous y sommes portés naturellement ; voilà pourquoi ceux qui les omettent sont plus répréhensibles et ceux qui les exercent moins méritants ; si donc elles sont largement récompensées, les œuvres de justice doivent l'être à plus forte raison. — Pourquoi ensuite le Seigneur reproche-t-il aux damnés leurs péchés d'omission plutôt que leurs péchés d'action, quoique ceux-ci soient beaucoup plus graves et conséquemment plus blâmables ? En punissant ainsi des fautes moindres, il donne assez à comprendre combien il châtiera sévèrement les autres fautes plus considérables ; car s'il condamne ceux qui n'ont pas fait le bien, à plus forte raison ceux qui ont fait le mal. — Pour un semblable motif il rappelle les péchés commis envers le prochain plutôt qu'envers Dieu même ; car si les premiers sont une cause de damnation, les seconds le sont encore davantage, comme le blasphème et l'idolâtrie. — En outre, lorsqu'il énumère les œuvres de miséricorde, s'il passe sous silence l'ensevelissement des morts qui a rendu Tobie recommandable, c'est par ce que cette septième œuvre est la moins nécessaire de toutes. — Enfin, s'il accuse les méchants d'avoir négligé les œuvres corporelles de miséricorde plutôt que les œuvres spirituelles, c'est parce que les premières sont plus apparentes, et que par leur signification elles supposent les secondes qui sont plus excellentes.
Quant à la forme du jugement, ici vient cette question : Le souverain Juge examinera-t-il les consciences et portera-t-il les sentences d'une manière vocale ou bien simplement mentale ? Il semble que ce jugement se fera en paroles, parce que, selon saint Augustin (de Civit. Dei, L. 20, c. 1), nous ne savons combien de jours il durera ; mais s'il ne se faisait qu'en esprit, il serait terminé en un instant. D'autres prétendent au contraire que ce jugement ne sera que mental, parce que, s'il était vocal, il se prolongerait pendant un temps très-considérable ; c'est pourquoi le livre de la Sagesse dit de Dieu à ce sujet (IV. 19) : Il brisera l'orgueil des superbes sans voix (Disrumpet illos inflatos sine voce). D'autres enfin pensent que ce jugement sera tout à la fois mental pour l'intérieur et vocal pour l'extérieur. Jésus-Christ en effet jugera les nations, non pas seulement comme Dieu, mais aussi comme homme, et par conséquent son jugement devra prendre une double forme en rapport avec ses deux natures ; de la sorte les élus éprouveront une joie sensible plus vive et les pécheurs une douleur sensible plus profonde ; cette manifestation des consciences au dehors ne sera donc pas inutile, pas plus que la comparution des hommes avec leurs corps. En se rangeant à cette opinion la plus vraisemblable, on répond que le texte précédent de la Sagesse signifie que les pécheurs seront confondus et anéantis, sans pouvoir trouver d'excuse valable ou en appeler à un autre tribunal, mais non pas sans être jugés et condamnés verbalement.
Parlant des motifs sur lesquels le souverain Juge appuiera sa sentence, saint Augustin s'exprime ainsi (de Rectitudine catholicae conversationis) : « Recherchons les causes d'une si grande récompense ou d'un si terrible châtiment. Pourquoi les justes posséderont-ils le royaume céleste ? Ecoutons Jésus-Christ leur dire : J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, etc. Pourquoi les méchants iront-ils dans le feu éternel ? Écoutons encore Jésus-Christ leur dire : J'ai eu faim et vous ne m'avez point donné à manger, etc. D'après cette déclaration solennelle, je vois que les élus vont recevoir un royaume pour avoir donné l'aumône ; car ils se sont montrés généreux comme de fidèles Chrétiens qui accomplissent les recommandations du Seigneur avec une pleine confiance en ses divines promesses ; sans cela leur vie, quoique pure et innocente, serait demeurée inutile et stérile. Ainsi, lors même qu'ils eussent été chastes, justes, tempérants, éloignés des œuvres mauvaises, s'ils n'avaient pas en outre pratiqué des œuvres bonnes, ils n'auraient produit aucun fruit ; ils auraient observé seulement une partie du précepte : Évitez le mal, mais non pas l'autre : et faites te bien (Ps. XXVI, 27). Aussi l'on peut prouver l'utilité et la nécessité des bonnes œuvres par de nombreux témoignages tirés des Saintes-Écritures. Dans le livre de l'Ecclésiastique on lit par exemple : Comme l'eau éteint te feu, de même l'aumône efface le péché (III, 33), et ailleurs : Cachez votre aumône dans le sein du pauvre, elle priera pour vous afin de vous délivrer de tout mal (XXIX, 15). C'est pourquoi Jésus-Christ reprochera spécialement à ceux qu'il condamnera d'avoir omis l'aumône ; mais il la fera valoir par dessus tout en faveur de ceux qu'il couronnera, en disant : Si je m'appliquais à vous examiner et à scruter minutieusement tous vos actes, il serait difficile que je ne trouvasse point de quoi vous condamner ; mais, allez, prenez possession du royaume ; car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, etc. Vous entrerez donc dans ce royaume, non point parce que vous avez été exempts de péchés, mais parce que vous les avez expiés par l'aumône. Ensuite, lorsque Jésus-Christ dira aux méchants : Allez au feu éternel, ils reconnaîtront assurément qu'ils sont justement condamnés pour leurs crimes ; néanmoins il ajoutera : La cause de votre damnation n'est pas précisément celle que vous pensez, la voici : J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger, etc. En effet, si, renonçant à toute action mauvaise pour revenir vers moi, vous eussiez racheté toutes vos iniquités par l'aumône, elle vous délivrerait maintenant et vous assurerait le pardon de tant de crimes ; car il est écrit : Bienheureux ceux qui exercent la miséricorde envers les autres, parce qu'ils l'obtiendront pour eux-mêmes (Matth. V, 7) ; et au contraire : Celui qui n'aura point fait miséricorde sera jugé sans miséricorde (Jac. II, 13).
Ainsi, d'après la sentence de Jésus-Christ, les bons, pour lesquels un royaume a été préparé dès la création du monde, étaient prédestinés à la vie éternelle, avant même qu'ils existassent ; mais les méchants, qui doivent être précipités dans le feu éternel préparé à Satan dès le commencement du monde, ont été simplement connus, avant même qu'ils naquissent, comme devant être condamnés à la mort éternelle, sans toutefois qu'ils y fussent prédestinés. Il existe, en effet, une différence entre la prédestination et la prescience : la prédestination est l'acte par lequel Dieu connaît d'avance les bons, en posant lui-même la cause de leur bonté ; et la prescience est l'acte par lequel Dieu connaît d'avance les méchants, sans poser la cause de leur malice, produite uniquement par le mauvais usage de leur libre arbitre. La prédestination de la part de Dieu est toujours conditionnelle ; ainsi le monde a été prédestiné au salut, moyennant que Jésus-Christ subirait la mort et que chaque homme recevrait le baptême ; tous les bons sont prédestinés à la gloire, mais en supposant qu'ils garderont la foi et la charité, qu'ils seront humbles, patients, miséricordieux et ornés de toutes les vertus. Dieu, en effet, a prévu la sainteté de tous ceux qu'il a prédestinés à la vie éternelle, et en les prédestinant c'est comme s'il leur disait : Je vous prédestine à la vie éternelle, si toutefois vous gardez mes commandements et si vous persévérez jusqu'à la mort dans la justice. Celui donc qui ne veut pas remplir ces conditions ne peut parvenir au terme de la prédestination. — Ne vous préoccupez donc point de la prédestination divine que vous ne pouvez connaître ; mais attachez-vous plutôt à la parole divine que vous pouvez facilement entendre, car Dieu n'est pas moins infaillible ni moins immuable dans sa parole que dans sa prédestination. Écoutons ce qu'il nous dit par ses Prophètes : A quelque heure que le pécheur se convertisse et se repente de ses fautes, il vivra et ne mourra point (Ezech. XVIII, 21, juxta version. antiquam). Si vous voulez m'écouter, vous serez comblés de biens ; mais si vous ne le voulez pas, vous serez exterminés (Is. I, 19 et 20). Dans l'Évangile, Jésus-Christ lui-même nous dit : Celui qui croira et qui aura été baptisé sera sauvé (Marc. XVI, 16). Si vous remettez aux autres les offenses qu'ils ont commises contre vous, votre Père céleste vous remettra également les péchés dont vous vous êtes rendus coupables envers lui (Matth. VI, 14). Ne cherchons pas d'autre prédestination. La prédestination à la vie comme la prescience de la mort sont renfermées dans ces simples paroles ; si vous les mettez en pratique, soyez en sécurité et croyez sincèrement que Dieu vous prédestine à la vie éternelle ; mais si vous les rejetez avec obstination et si vous persistez dans votre malice, sachez que Dieu prévoit certainement votre mort éternelle ; car bien qu'il ne prédestine personne au péché, il connaît néanmoins d'avance tous ceux qui doivent être récompensés ou châtiés.
Que nul ne dise qu'il est inutile de vaquer à la prière et aux autres bonnes œuvres en admettant une prédestination divine. La prédestination n'est autre chose que la préparation éternelle à la grâce en ce monde et à la gloire dans l'autre. Or, cette préparation consiste en ce que de toute éternité, Dieu, ayant marqué tel homme pour la béatitude céleste, a marqué en même temps les moyens propres à l'y conduire, à savoir la prière et les autres bonnes œuvres. Par conséquent il n'est point inutile de vaquer à la prière et aux autres bonnes œuvres ; car c'est employer les moyens établis par Dieu pour que les hommes obtiennent la grâce et la gloire, de manière à assurer l'effet de leur prédestination. C'est pourquoi en prévoyant que quelqu'un sera sauvé, Dieu prévoit aussi de quelle manière il le sera. Insensé donc celui qui ose dire : Je veux faire ce qui me plaît et vivre comme bon me semble, parce que si je dois être sauvé je le serai, et si je dois être damné je le serai également, quoique je fasse. Cet homme n'est pas moins insensé qu'un malade qui raisonnerait de cette sorte : Je veux manger et boire selon ma fantaisie, parce que si je dois guérir je guérirai quand même, et si je dois mourir je n'en mourrai pas moins. Mais à quoi serviraient alors les médecins et les remèdes ? — Notre libre arbitre peut sans doute nous porter vers le mal comme vers le bien ; mais si Dieu nous laisse faire le mal, il ne nuit point à sa justice par cette tolérance, et s'il nous détermine à faire le bien, il ne fait injure à personne par cette grâce qu'il accorde. Selon saint Augustin (lib. I de Libero arbitrio), le libre arbitre n'est autre chose que la faculté de choisir entre le bien et le mal. Dans le paradis terrestre l'homme avait cette puissance complète, mais aujourd'hui elle est tellement restreinte qu'il ne peut ni vouloir ni pratiquer tout bien même naturel sans être prévenu et aidé par un secours divin. Lors donc que Dieu condamne et réprouve les méchants, il agit selon sa justice ; mais lorsqu'il prédestine et sauve les bons, il agit selon sa miséricorde sans exclure ou blesser sa justice.
Dieu, par sa providence ou prescience éternelle n'impose aucune nécessité aux événements futurs qu'il prévoit ; cette prescience est néanmoins tellement infaillible qu'elle ne peut être trompée d'aucune façon, car elle procède d'une sagesse infinie qui connaît toutes choses d'avance. C'est pourquoi toutes les choses à venir que Dieu prévoit arrivent avec certitude, mais non pas toutefois par nécessité ; car si elles doivent arriver ce n'est pas parce qu'il les a prévues, mais plutôt il les a prévues parce qu'elles doivent arriver. Boèce dit à ce sujet (Lib. V de Consolatione philosophie) : « Nous devons distinguer deux sortes de nécessités : l'une simple et absolue, comme celle où sont tous les hommes de mourir ; l'autre relative et conditionnelle qui ne provient point de la propre nature des choses mais de quelque circonstance accidentelle. Si, par exemple, vous voyez quelqu'un marcher, il est nécessaire qu'il marche ou impossible qu'il ne marche pas dans le cas supposé ; il ne le fait point cependant par force ou contrainte, mais volontairement et librement. On en doit dire autant des choses présentes que Dieu voit ; dans cette hypothèse qu'il les voit, il est nécessaire qu'elles existent et impossible qu'elles n'existent point, bien qu'elles ne soient nullement nécessaires par leur nature. Or, comme la connaissance que Dieu a des choses présentes n'enlève rien à la liberté de ceux qui les font, de même aussi la prescience qu'il a des choses futures ne porte aucune atteinte à la liberté de ceux qui les empêchent. » Boèce explique cette vérité par la comparaison suivante. Lorsqu'un homme en voit quelqu'autre fabriquer une roue, il est nécessaire que celui-ci la fabrique pour que celui-ci la voie ; et cependant la vue de cette roue par le premier n'est pas la cause de la fabrication par le second. Ainsi, quand Dieu prévoit la mauvaise conduite d'un homme, il n'est pas cause de cette mauvaise conduite, et néanmoins cet homme se conduira mal comme Dieu l'a prévu.
Si quelquefois les choses que Dieu prédit ne se réalisent pas ensuite, il ne faut pas conclure qu'il y ait en lui quelques changements ; les changements ne sont que dans les créatures. Ainsi quand il fit prédire la destruction de Ninive et la mort d'Ézéchias,qui n'arrivèrent ni l'une ni l'autre, il ne changea point au sujet de ces deux événements les desseins éternels qu'il avait conçus, mais seulement les sentences conditionnelles qu'il avait prononcées. Ninive devait être détruite en punition de ses crimes ; Ézéchias devait mourir suivant le cours naturel des choses ou même en punition de ses fautes ; mais la puissance divine ne fut point enchaînée par ces causes inférieures qu'elle sut modifier ; aussi, comme il l'avait résolu de toute éternité, le Seigneur agréa la pénitence de Ninive et exauça l'humble prière d'Ezéchias mourant. Ainsi, d'après ce qui précède, la prédestination, quoique certaine, ne contrarie aucunement la liberté de l'homme, parce que le salut des bons n'est point nécessaire absolument, comme nous l'avons expliqué. Telle est la vérité fondamentale que nous devons admettre, si nous voulons éviter les maux qu'ont engendrés de funestes erreurs sur la prédestination ; car combien d'hommes aveuglés par cette folle pensée que tout ici-bas arrivait suivant une fatale nécessité, se sont précipités dans les abîmes du crime ! Que nous reste-t-il donc à faire ? C'est de courir avec ardeur dans la voie des commandements de Dieu, afin de plaire à Celui qui a daigné nous appeler à son admirable lumière. Dieu, dit saint Augustin, a coordonné de telle sorte la prédestination que nous devons parvenir à la gloire par la persévérance dans les bonnes œuvres. Et saint Bernard ajoute (Serm. XXIX in Cant.) : La prédestination divine a été disposée de telle façon que les élus ne peuvent acquérir le royaume céleste que par de constants efforts, et qu'ils doivent obtenir par leurs ferventes prières ce que le Seigneur tout-puissant a résolu depuis longtemps de leur donner.
Par rapport au sujet que nous venons de traiter, voici un exemple qui peut n'être pas sans utilité. Dans un certain monastère vivait un fervent religieux que Dieu favorisait de fréquentes révélations ; un de ses confrères l'ayant su, vint le solliciter d'obtenir pour lui du Seigneur la grâce de connaître s'il devait être rangé parmi les élus. Le bon religieux, vaincu par des instances réitérées, consulta Dieu dans l'oraison sur la question qui lui avait été adressée, et apprit avec douleur que son frère devait être au nombre des damnés. Craignant de jeter cet infortuné dans le désespoir, il lui cacha durant quelques jours la réponse du ciel ; mais enfin, pressé par de nouvelles demandes, il lui découvrit bien à contre cœur toute la vérité. Alors ce pauvre religieux, qui avait heureusement bien compris les Saintes Écritures, s'écria : Que Dieu soit béni ! et pourtant je ne me laisserai point aller au désespoir ; mais la pénitence que j'ai embrassée par mon entrée en religion, je la doublerai, je la triplerai même, s'il le faut, jusqu'à ce que j'obtienne grâce et miséricorde du Dieu très-haut dont la bonté est infinie. Longtemps après, le Seigneur de nouveau révéla à l'autre saint religieux que désormais son frère devait être au nombre des élus. Celui-ci, bientôt informé de cette nouvelle, en fut comblé de joie ; redoublant d'ardeur pour le bien, il continua de marcher chaque jour de vertus en vertus jusqu'à ce qu'il eût achevé sa carrière mortelle. Plaise au ciel que cet exemple anime tous ceux qui le liront à entreprendre de grandes choses pour le service de leur bon Maître, à ne point retourner en arrière et à ne jamais désespérer de leur salut ! S'ils persévèrent avec courage dans l'accomplissement de leurs devoirs,le Seigneur ne manquera pas de leur être propice.
Prière
Seigneur Jésus, juge des vivants et des morts, daignez me placer à votre droite au dernier jugement, afin que j'entende ces paroles si douces que vous avez promis d'adresser à vos élus : Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume. Faites ainsi que je n'aie pas à craindre celte terrible sentence dont vous avez menacé les réprouvés : Allez, maudits, au feu éternel. Ô Fils unique de Dieu, ayez pitié de nous, ne permettez pas que nous éprouvions un jour le malheur irréparable d'être privés des joies du ciel et précipités dans les flammes de l'enfer, je vous en supplie, ô Dieu plein de miséricorde ! Ainsi soit-il.
TOME 6 : Vie Publique (suite)