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CHAPITRE LI
De la Pâque et des diverses significations de ce nom
Matt. XXVI
« Voici, dit saint Jérôme, le temps de tremper notre plume dans le sang, d'en arroser les pages de notre livre, et, à l'exemple des Israélites, d'en marquer les portes de notre demeure ; maintenant, comme Rahab, attachons à nos fenêtres le cordon d'écarlate, et, comme Zara, tenons en nos mains le ruban de couleur rouge, afin que nous puissions raconter convenablement le sacrifice sanglant de la victime sans tache immolée hors du camp. » Nous arrivons enfin à la Passion du Sauveur que nous devons considérer avec amour et imiter avec courage, suivant cette recommandation de Dieu même : Regardez et faites selon le modèle qui vous a été montré sur la montagne (Exod. XXV, 40). Jésus-Christ, en effet, est comme un livre modèle, d'après lequel nous devons régler et corriger toute notre vie. Dans la sainte Écriture il est souvent désigné sous la figure d'une montagne, à raison de sa grandeur divine et de sa sublime perfection ; mais c'est surtout lorsqu'il nous apparaît élevé sur la croix qu'il mérite ce nom de montagne, à cause des mérites excellents de sa très-sainte Passion. En lui donc, comme sur le sommet éminent de toutes les vertus, nous est proposé le type que nous devons non-seulement examiner, mais reproduire avec soin. Car il ne suffit pas au Chrétien de contempler Jésus accablé de douleurs et d'ignominies, comme le virent ses bourreaux ; mais il faut en outre qu'il s'efforce de lui ressembler en ses sentiments et en ses actes. C'est ce que signifient les paroles précédentes appliquées à chaque fidèle : Regarde et fais ! comme si le Seigneur lui disait : Considère la Passion du Sauveur, afin de la graver profondément en ton cœur par une vive compassion ; puis essaie de la retracer exactement en ta conduite par une continuelle imitation. Tel est le double devoir que saint Pierre nous rappelle en ces termes : Le Christ a souffert pour nous vous laissant un exemple afin que vous marchiez sur ses traces (I Ep. II, 21).
Relativement au premier devoir, si nous entreprenions de raconter en détail tout ce que Jésus-Christ a souffert en ce monde, nous ne pourrions y suffire, puisque toute sa vie mortelle fut une Passion continuelle. Si, comme le dit saint Augustin (Serm. II, de Verbis Dom.), la vie entière du Chrétien, quand elle est conforme à toutes les prescriptions de l'Évangile, est une croix permanente et un martyre prolongé, à plus forte raison en fut-il ainsi de la vie du Sauveur qui institua et accomplit parfaitement cet Évangile. Remontant jusqu'à sa naissance, remarquez l'extrême indigence à laquelle il est réduit : il n'a ni demeure ni vêtement ; il est né en une étable, il est couché dans une crèche sur un peu de foin, et au milieu de grossiers animaux ; il est emmailloté de viles langes. Au huitième jour, en la circoncision, il commence à répandre son sang précieux pour notre salut ; bientôt après, pour échapper à la persécution d'Hérode, il est transporté en Égypte ; puis au retour de son exil, il passe toute son enfance et son adolescence dans une complète soumission et sans doute aussi dans une grande pauvreté. Plus tard, quand vint le temps où il devait se manifester au monde, il alla par la plus froide saison se plonger dans le Jourdain pour y recevoir le baptême ; il jeûna ensuite sans prendre aucune nourriture pendant quarante jours et quarante nuits. Quelles tentations il soutint contre Satan dans le désert ! que d'injures et d'affronts il subit de la part des Juifs qui le traitèrent de samaritain, de démoniaque, d'homme livré à la bonne chère, de blasphémateur et de séducteur du peuple ! Non contents de vomir contre lui toutes sortes d'outrages, ses compatriotes attentèrent plusieurs fois à sa liberté et à sa vie, ils voulurent souvent l'arrêter, tantôt le lapider et tantôt le précipiter d'un rocher. Observez à combien de pénibles labeurs il s'est condamné pendant tout le cours de sa carrière publique : chaque jour il prêche dans le temple ou dans les synagogues, et il va de ville en ville, de contrée en contrée ; il passe des nuits entières en oraison, guérit d'innombrables infirmes, délivre les possédés, ressuscite les morts, nourrit miraculeusement des multitudes affamées ; au milieu de toutes ces fatigues, lui-même n'en est pas moins assujetti à tous les besoins de notre nature, à la faim, à la soif et à toutes les autres faiblesses humaines, excepté toutefois le péché. Voilà comment toute la vie de notre divin Sauveur fut remplie de travaux et de souffrances jusqu'aux derniers jours de sa Passion qui doit seule nous occuper maintenant ; arrêtons-nous donc à considérer toutes les principales circonstances dans lesquelles il a daigné endurer alors pour nous les plus horribles tourments.
Selon la remarque de saint Augustin (Serm. de Vigilia Pentec.) nous devons trouver une règle de conduite non-seulement en tout ce que Jésus-Christ a fait de bien, mais aussi en tout ce qu'il a supporté de mal. Ainsi sa douloureuse Passion renferme en elle seule toutes les vertus que l'homme peut pratiquer ici-bas ; car le Sauveur accomplit alors de la manière la plus excellente tout ce qu'il enseigne dans son Évangile, relativement à la perfection. Sa croix est la fin de la Loi et de l'Écriture, sa Passion est l'abrégé de toutes ses vertus, sa mort la consommation de tous ses enseignements. Voilà pourquoi saint Paul disait aux Corinthiens (I Ep. II, 2) : Je n'ai point estimé savoir autre chose parmi vous que Jésus et Jésus crucifié, parce qu'en lui est renfermé tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour arriver au salut. — S'agit-il de la pauvreté volontaire ? fut-il jamais un homme plus dépouillé que Jésus-Christ, suspendu tout nu sur l'arbre de la croix où il ne pouvait pas même reposer sa tête endolorie ? Voulez-vous parler de l'obéissance et de l'humilité ? Quelqu'un s'est-il abaissé et anéanti comme le Fils de Dieu qui, prenant la forme d'esclave, s'est soumis à la mort de la croix et s'est exposé à toutes sortes d'opprobres ? Si vous faites mention de la chasteté virginale, qui peut-on comparer à Celui dont la mère est toujours restée vierge et dont le père est la pureté même? S'il est question de la charité, personne a-t-il jamais surpassé ou même égalé le Rédempteur, qui a donné sa vie non-seulement pour ses amis mais aussi pour ses ennemis, en souffrant les plus cruels supplices lorsqu'il pouvait s'en délivrer par un seul acte de sa volonté suprême ? Ainsi dans la Passion du Seigneur, nous voyons briller le modèle parfait de toutes les vertus, comme nous l'avons déjà dit ; de plus, nous y rencontrons un remède efficace contre toutes nos maladies spirituelles. — En effet la mort ignominieuse qu'il consent à subir n'est-elle pas un puissant correctif pour notre orgueil ? En se laissant condamner avec les scélérats, ne doit-il pas nous guérir de l'envie ? Son silence en face de ceux qui l'accablent d'insultes n'est-il pas bien propre à réprimer en nous la colère ? En le voyant s'étendre sur la croix où il se laisse clouer, ne devons-nous pas secouer la paresse qui nous empêche d'embrasser la pénitence ? Par sa nudité et sa pauvreté, ne nous détourne-t-il pas de l'avarice et de la cupidité ? Si nous le considérons abreuvé de fiel et de vinaigre, pourrons-nous nous abandonner à la gourmandise et à l'intempérance ? Enfin, ne combat-il pas en nous la luxure par toutes ses plaies et ses douleurs ? Ainsi dans sa Passion Jésus-Christ a rompu les sept sceaux qui nous fermaient le livre de vie, et par ce moyen il nous a ouvert l'entrée du ciel.
Si maintenant nous venons à l'examen de la patience, toute la Passion du divin Sauveur en est la plus admirable démonstration. Si nous recherchons quelque part le mépris du monde et le renoncement à tous ses biens, où les trouverons-nous dans un degré aussi éminent que dans Jésus-Christ élevé sur la croix au-dessus de la terre et séparé de toutes les choses inférieures ? S'agit-il d'abstinence, de jeune ou d'autres semblables privations ? Jésus sur le Calvaire n'eut que du fiel, du vinaigre, ou du vin mêlé de myrrhe pour étancher sa soif. Est-il question des macérations de la chair ? Quel corps fut traité aussi cruellement que celui du Sauveur sur la croix ? Désirez-vous voir une prière efficace ? En est-il une pareille à celle de Jésus qui, dans la ferveur de son oraison répandit une sueur de sang ? Voulez-vous parler de l'aumône et des autres œuvres de miséricorde ? Qui jamais les pratiqua plus libéralement que Notre Seigneur ? Pour assister jusqu'à la fin des siècles les mortels indigents, il leur a donné son corps comme nourriture et son sang comme breuvage ; il a fortifié les cœurs abattus de ses faibles disciples, il a guéri beaucoup de malades, il a délivré les Justes captifs dans les limbes, et ressuscité plusieurs morts des tombeaux. S'agit-il de l'amour des ennemis ? Entendez-le sur la croix prier pour ses propres bourreaux en conjurant son Père céleste de leur faire miséricorde. S'agit-il du pardon des injures ? Quel homme se montra aussi généreux que Jésus-Christ à remettre leurs dettes à ses débiteurs ? Non-seulement il rendit sa grâce au larron pénitent, mais encore il lui promit son paradis. Si nous parcourrions également toutes les œuvres de surérogation, nous les trouverions toutes surabondamment accomplies dans la Passion de Jésus-Christ. Si donc nous voulons être ses parfaits imitateurs, nous devons à notre tour les accomplir ou en réalité ou par le désir. Suivant la remarque de saint Jérôme (in Matth.), quoique les Juifs et les autres qui ont pris part à la Passion du Sauveur aient agi avec des intentions bien différentes, tout ce qu'ils ont fait n'en est pas moins rempli d'instructions mystérieuses. Ainsi Caïphe ne savait ce qu'il disait quand il prononça ces paroles (Joan. XI, 50) : Il faut qu'un seul homme meure pour tout le peuple, et cependant il prophétisait. De même en est-il de toutes les circonstances de cette Passion que nous devons méditer attentivement, afin d'y conformer notre conduite.
Après avoir achevé tous ces discours relatifs à son second avènement, comme nous les avons rapportés, (Matth. XXVI, 1), après avoir prédit qu'il devait un jour paraître avec majesté pour juger le genre humain, Jésus annonce qu'il doit auparavant souffrir beaucoup pour le racheter. Il veut montrer par ce rapprochement que le mystère de la croix est intimement lié à la gloire de l'éternité, en sorte que quiconque consent à partager sa Passion, ne craindra point de subir son jugement, car le mérite de la souffrance et la récompense du ciel ont ensemble les mêmes rapports que la cause et l'effet. Ayant donc décrit les pompes de son futur triomphe, le Sauveur exposa les ignominies de son prochain trépas qui devaient en être la cause, selon cette déclaration de l'Apôtre (Philip, II, 8 et 9) : Il s'est abaissé lui-même en se faisant obéissant jusqu'à la mort de la croix ; voilà pourquoi Dieu l'a exalté, en lui donnant un nom supérieur à tout autre nom. Jésus commença donc le récit de sa Passion, en laquelle lui-même devait être sacrifié comme notre véritable Pâque. Ainsi en ce jour qui était le mardi soir, au lieu même où sa prédiction devait s'accomplir, sur le Mont des Oliviers, il dit à ses disciples : Vous savez que dans deux jours, c'est-à dire le jeudi soir, se fera la Pâques où l'agneau pascal doit être immolé. Mais voici ce que vous ignorez : C'est que, durant cette même solennité, le Fils de l'homme, ou autrement de la Vierge, sera livré pour être crucifié et il fera la Pâque en passant du monde à son Père (Matth. XXVI, 2). Ces paroles prouvent clairement que le Sauveur ne fut point livré par surprise et contre son gré, mais qu'il avait prévu et accepté d'avance sa Passion. Il s'appelle justement alors Fils de l'homme, puisqu'il fut saisi et crucifié comme homme et non comme Dieu, car en cette dernière qualité il est immortel. Il dit aussi avec raison, sans déterminer aucune personne, qu'il sera livré (tradetur) exprimant par ce seul mot des volontés très-diverses. En effet, Dieu le Père a livré son Fils par un motif de charité, pour le salut du monde ; Judas au contraire a livré son Maître aux Juifs par un sentiment d'avarice et pour l'amour du gain. Le Saint-Esprit le livra par un effet de sa bonté, mais les Juifs le mirent aux mains de Pilate par malice et par jalousie. Jésus-Christ s'est livré lui-même pour accomplir la volonté de son Père céleste, et Pilate le fit mourir sur la croix pour satisfaire la haine des Juifs déicides. Enfin le démon le livra dans la crainte de perdre la domination qu'il exerçait depuis si longtemps sur le genre humain ; mais il ne prévoyait pas que son propre empire serait détruit par la Passion et la mort, bien plus encore que par les miracles et les enseignements du Christ. Ainsi toutes ces personnes différentes concouraient à produire le même œuvre, mais avec des vues tout opposées. C'est pourquoi nous devons aimer et glorifier à jamais le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui ont agi pour des fins excellentes ; tandis que nous devons détester et abhorrer Judas, les Juifs, Pilate et le démon, qui ont agi d'après les desseins les plus pervers. Jésus prédit donc aux Apôtres qu'il serait prochainement arrêté et crucifié, afin qu'ils fussent moins surpris et moins troublés quand l'heure serait venue.
Comme le nom de Pâque se rencontre en divers endroits de la Sainte-Écriture avec des significations différentes, pour éviter les équivoques il ne sera pas inutile d'exposer ici les acceptions variées dans lesquelles cette expression doit être prise. Ainsi, afin de résoudre bien des difficultés, il faut savoir que, sous le nom de Pâque on désignait premièrement les sept jours des azymes, c'est-à-dire toute la semaine durant laquelle les Juifs n'usaient point de pain fermenté, mais seulement de pain azyme ou sans levain ; et c'est en ce sens que cette expression est employée aux Actes des Apôtres (XII, 4). Volens post Pascha producere eum populo. Le premier et le dernier jour de cette même semaine étaient néanmoins plus solennels que les antres. — Secondement, ce mot de Pâque signifiait l'heure du soir à laquelle l'agneau pascal devait être immolé, et alors seulement commençait le premier jour des azymes qui était le plus solennel ; c'est en ce sens que le Seigneur disait à ses disciples (Matth. XXVI) : Scitis quia post biduum Pascha fiet. Aussi l'Église chante dans la lecture du Martyrologe : Quartadecima die ad vesperam, Pascha Domini est. Mais le jour qui précédait cette heure de l'immolation ne faisait point partie de la fête et n'était point appelé Pâque. — Troisièmement, le nom de Pâque indiquait le premier jour des azymes, le plus célèbre de tous ; car en ce jour qui était le quinzième du premier mois lunaire les Israélites étaient sortis de l'Egypte. C'est en ce sens qu'il est pris par saint Luc (XXII, I). Appropinquabat dies festus azymorum, qui dicitur Pascha, et par saint Jean (XIII, 1) Ante diem festum Paschae. — Quatrièmement, on donnait aussi ce nom au festin solennel que l'on faisait en ce jour, comme nous le voyons dans le second livre des Paralipomènes (XXXV, 18). Non fuit Phase simile huic in Israël. — Cinquièmement, on appelait Pâque l'agneau lui-même que l'on mangeait en cette fête, d'après les prescriptions légales ; nous en trouvons des exemples en saint Matthieu (XXVI, 17) : Ubi vis paremus tibi comedere Pascha ? et en saint Luc (XXII, 7) : Venit dies azymorum in qua necesse erat occidi Pascha. — Sixièmement, ce nom désignait encore les pains azymes et les autres mets que l'on devait manger durant toute l'octave de la fête, en évitant les souillures défendues par la Loi ; c'est ce que nous voyons en saint Jean (XVIII, 28) : Non introierunt proetorium, ut non contaminarentur, sed manducarent Pascha. — Septièmement enfin, Jésus-Christ lui-même, figuré par l'agneau pascal, est appelé la Pâque, suivant ces paroles de saint Paul (I Cor, V, 7) : Pascha nostrum immolatus est Christus. Toutes ces différentes significations du mot Pâque sont exprimées dans les vers suivants : Hebdomax, hora, dies, epulce, agnus, azyma. Chrîstus Pascha solent dici : velut exemplis patefeci.
Cependant le nom de Pâque désignait plus ordinairement le jour où l'on immolait l'agneau propre à la solennité ; et ce mot ne vient point de Passion, mais bien de passage, car il est tiré originairement du mot hébreu Phase qui signifie passage. Or la Pâque des Juifs s'appelait passage pour deux raisons : 1° parce que dans la nuit mémorable où ils immolèrent l'agneau, l'Ange exterminateur, voyant les portes marquées du sang de cette victime, passa outre sans faire aucun mal aux Israélites ; 2° parce que les Hébreux, échappés en cette même nuit à la servitude des Egyptiens, passèrent bientôt la Mer Rouge pour conquérir la terre qui leur avait été promise comme un héritage de paix. La fête instituée en mémoire de ce double passage est donc nommée avec raison la Pâque ; de plus, elle figurait d'avance pour le Christ son passage de la mort à la vie, et pour nous notre passage du vice à la vertu et de la terre au ciel. Aussi, selon le sens mystique, la Pâque des Chrétiens est pareillement la célébration d'un double passage ; car en ces mêmes jours le Christ, par sa mort et sa résurrection passa de ce monde à son Père ; et à son exemple, tons les fidèles qui veulent suivre leur divin Chef, doivent par la vertu de son sang précieux passer de ce lieu d'exil à la possession de l'éternelle patrie, soit en embrassant la pénitence et le martyre, selon cette parole du Psalmiste : Nous avons passé par l'eau et le feu (Ps. LXV, 12), soit on soupirant après les biens célestes, suivant cette invitation de la Sagesse : Passez jusqu'à moi, vous tous qui me désirez avec ardeur (Eccl. XXIV, 26). Dans ce but, de même que les Israélites teignirent avec le sang de l'agneau les deux poteaux de leurs portes, ainsi les Chrétiens doivent imprimer le sang du Christ sur leur intelligence par un pieux souvenir de sa Passion, et sur leur cœur par la pratique fervente de la mortification dont il nous a donné l'exemple. Le signe de la croix, dit saint Augustin (Tract. L in Joan.) éloigne de nous l'exterminateur qui est le démon, si toutefois le Christ habite en nous ; car en traçant ce signe sacré sur nos fronts, nous appliquons à nos âmes son sang préservateur, en sorte que, affranchis de la captivité du monde corrompu, nous passons heureusement de l'esclavage de Satan sous l'empire de Jésus, et de ce siècle inconstant dans le royaume éternel. Chez les Juifs, dit le Vénérable Bède (in cap. XXII Luc), la fête de Pâque se célébrait en mangeant des pains azymes pendant sept jours consécutifs à partir du soir où l'on immolait l'agneau ; de même, après avoir été une fois immolé pour notre salut, Jésus passant de ce monde à son Père, nous a commandé de vivre avec les azymes de la sincérité et de la vérité, pendant tonte la durée du temps que compose la répétition successive des sept jours de la semaine ; il nous a prescrit ainsi de célébrer comme une Pâque continuelle, en nous éloignant toujours davantage de ce monde dépravé, de fuir avec grand soin les désirs de la terre qui nous rappellent les faux biens de l'Egypte. »
Après tout ce que nous venons de rapporter, Notre-Seigneur revint à Béthanie avec ses douze Apôtres. Retiré dans la maison de Lazare, de Marthe et de Marie, il continua d'y instruire et d'y encourager ses disciples, selon sa coutume ; mais il ne reparut plus à Jérusalem, comme d'habitude, jusqu'au moment de la Cène ; c'est ainsi qu'il laissa aux Juifs tout le temps et toute la liberté nécessaires pour tramer sa mort.
Prière
Seigneur Jésus, qui, trois jours avant votre Passion et votre mort, avez prédit à vos disciples votre Pâque et votre passage de ce monde, faites que, durant tout le cours de ma vie, je nourrisse mon âme avec les azymes de la sincérité et de la vérité. Ne me laissez pas sortir de ce monde avant d'avoir effacé tous mes péchés par les trois actes de la pénitence, qui sont comme les trois jours de préparation au dernier passage ; savoir par la contrition intérieure, la confession orale et la satisfaction extérieure. Donnez-moi de participer à la communion de votre corps et de votre sang adorables, de recevoir l'onction de l'huile sainte et d'arriver au terme de la perfection par l'accomplissement de votre volonté souveraine. Faites enfin que comblé de mérites je parvienne heureusement à la possession de votre royaume, ô mon très-doux Seigneur béni par-dessus toutes choses ! Ainsi soit-il.


CHAPITRE LII
Quand et pourquoi Judas vendit-il le Seigneur Jésus
Matth. XXVI — Luc. XXI
Le mercredi suivant, les princes des prêtres qui avaient entendu dire à Jésus : Vous ne me verrez plus désormais (Matth. XIII, 39), ne le voyant plus paraître, pensèrent qu'il s'était enfui pour se dérober à leurs poursuites, ils se réunirent donc dans la salle du grand prêtre nommé Caïphe avec les anciens du peuple. Là, ils tinrent conseil ensemble pour inventer quelque prétexte de le saisir et de le mettre à mort (Matth. XXVI, 3, 4) ; ils étaient ainsi forcés de recourir à la ruse, parce qu'ils ne découvraient en lui aucune raison plausible de le condamner. Précédemment, ils avaient délibéré et résolu de le faire périr ; maintenant ils cherchaient le moyen secret d'exécuter leur infâme dessein, de manière à ne point exciter de sédition parmi le peuple. Les insensés ! au lieu de se purifier suivant les prescriptions légales pour se rendre dignes de manger l'agneau pascal, ils s'arment avec fureur contre le véritable Agneau sans tache, et de peur que la multitude ne l'arrache de leurs mains, ils songent à l'arrêter par surprise. Mais que ce ne soit point durant la fête, disent-ils. S'ils parlaient ainsi, ce n'était point assurément pour observer avec plus de respect la grande solennité, mais pour ne point occasionner de tumulte public (Ibid. 5) ; car la foule était très-partagée au sujet du Sauveur ; les uns l'aimaient, et les autres le haïssaient. Parmi les nombreux Juifs assemblés pour célébrer la Pâque prochaine, plusieurs regardaient Jésus comme le Messie, en sorte que s'ils l'avaient vu maltraité, ils auraient pu se lever pour le défendre, et l'innocent pouvait échapper ainsi à la violence de ses ennemis. Ils craignaient donc le peuple (Luc. XXII, 2), parce qu'ils redoutaient non point de le scandaliser, mais de le révolter ; encore appréhendaient-ils moins de provoquer une émeute générale que de voir leur victime délivrée ; c'est pourquoi ils voulaient attendre que la fête fût passée. Ils changèrent ensuite d'avis, lorsqu'ils eurent rencontré l'occasion favorable de s'emparer secrètement de Jésus par la trahison d'un de ses disciples. Ainsi ce sont les chefs des Juifs qui conspirèrent la perte du Sauveur ; déjà Daniel avait dit (XIII, 5) : L'iniquité est sortie de Babylone par les anciens et les juges qui semblaient conduire le peuple aujourd'hui encore ce sont les grands qui s'élèvent principalement contre le Christ et qui donnent les plus grands scandales. Ô bon Jésus ! s'écrie saint Bernard (in ea verba : Qui vult venire post me), le monde entier parait être conjuré contre vous, et ceux qui devraient diriger les nations sont les premiers à vous persécuter.
Cependant le démon entra dans Judas, surnommé Iscacarioth, à cause du lieu de sa naissance (Luc. XXII, 3). Pour pénétrer dans l'âme de cet homme, Satan n'avait pas en besoin d'employer la violence ; car il avait trouvé la porte ouverte par l'avarice à laquelle s'abandonnait le malheureux disciple, oubliant toutes les œuvres merveilleuses dont il avait été témoin. Le démon était entré en lui, non point en vertu de son essence ; car Dieu seul, dit saint Augustin (de Dogmat. eccles. LXXXIII), peut s'introduire ainsi dans l'âme dont il est le créateur ; mais il était entré d'abord par l'effet de la suggestion, lorsqu'il lui avait inspiré la funeste pensée de trahir et de vendre le divin Maître. Il entra ensuite par l'effet d'une possession complète, quand après la dernière Cène, il s'empara absolument de ce criminel devenu son esclave. Ainsi par tout péché mortel le démon pénètre dans l'homme dont il se rend maître d'une manière nouvelle ou plus spéciale. Judas, ayant donc appris que les princes des prêtres étaient assemblés pour tramer la mort du Sauveur, fit en lui-même ce raisonnement : Puisque cet homme doit être crucifié durant la prochaine Pâque, comme lui même l'a prédit, si je le livrais je pourrais retirer un grand bénéfice. Conduit par cette pensée il s'en alla quittant non-seulement de corps mais plus encore de cœur la compagnie du Christ. L'apostat vint alors trouver les anciens réunis chez Caïphe, et leur dit : Que voulez-vous me donner et je vous le livrerai sûrement et sans bruit ? (Matth. XXVI, 15, 16). À cette nouvelle ils furent remplis de joie, car cette manière de s'emparer du Christ avec l'aide d'un de ses disciples leur parut plus convenable et plus cachée ; c'est pourquoi ils renoncèrent à leur première résolution de différer sa mort jusqu'après la fête de Pâque. La divine Providence avait ainsi disposé tous les événements, comme le remarque saint Léon (Serm. VII de Passione). Ne fallait-il pas en effet que les diverses circonstances de la Passion fussent accomplies alors manifestement d'après les figures et les prophéties qui en avaient paru depuis longtemps ?
Judas convint avec les princes des prêtres de leur livrer Jésus Christ pour trente pièces d'argent ; c'était au même prix que Joseph, image du Messie futur, avait été vendu par ses frères. À l'exemple du traître qui se rendit dans une assemblée où il vendit son Maître, hélas ! combien de Chrétiens se rendent dans des réunions mondaines où ils vendent leur Sauveur pour une légère satisfaction, pour un plaisir momentané ! Ainsi que le dit encore Saint Léon (serm. IX de Passione), l'âme avide de gain ne craint pas de se perdre pour la moindre chose et il ne reste aucune trace de justice dans un cœur dominé par la cupidité. Ô trafic insensé de Judas, qui échangea un si grand bien pour un si petit, qui céda Dieu pour un peu d'argent, qui sacrifia la vérité pour la vanité, l'éternité pour le temps ! Comme il portait la bourse où l'on mettait l'argent dont il volait une partie, il voulait recouvrer la somme qu'il croyait avoir perdue, quand Marie-Madeleine avait embaumé les pieds et la tête du Seigneur ; car il prétendait qu'au lieu de répandre le parfum on aurait dû le vendre trois cents deniers, pour lui en remettre le prix destiné aux pauvres (Joan. XII, 5, 6). Afin de compenser le dommage qu'il pensait avoir éprouvé, il résolut donc de vendre son Maître trente pièces d'argent, qui équivalaient justement à trois cents deniers ordinaires. C'est peut-être la raison pour laquelle Saint Matthieu, avant de rapporter la trahison de Judas, rappelle l'action de Madeleine, afin de joindre ainsi l'effet à la cause ; car l'effusion du parfum servit précisément d'occasion à la vente du Seigneur. — Judas cependant était un des douze principaux disciples (Matth. XXVI, 14) ; mais il participait à leur société sans participer à leurs mérites, il portait le titre d'apôtre sans en remplir le devoir, il l'était de corps et non de cœur. Bien qu'il ne soit ni invité, ni forcé par les princes des prêtres, il va les trouver sans aucune nécessité ou contrainte, de son propre mouvement ; et sa malice seule lui fait concevoir un infâme projet. Pour prix de la personne de son Maître il ne réclame point une somme fixe, comme on a coutume de le faire pour un objet très estimable ; mais il laisse à la volonté des acheteurs de lui donner ce qu'ils voudront, comme s'il leur livrait une vile matière ou qu'il mît en vente un esclave. En effet, lorsqu'un marchand expose des choses peu recherchées, il a coutume de demander à l'acheteur : Combien en donnerez-vous ? et si au contraire ce sont des choses précieuses, il lui dit : Vous en donnerez tant.
Selon le sens mystique, Judas nous représente ici ces juges, ces prélats et ces prêtres cupides qui osent vendre la justice, les bénéfices et les sacrements ; ils disent souvent, sinon en paroles, du moins par leurs actes : Que voulez-vous me donner et je vous le livrerai ? « Hélas ! s'écrie saint Bernard, nous ne pouvons le dire sans d'amers gémissements, combien, parmi ceux qui sont chargés de conduire les âmes, combien qui préparent dans le creuset de l'avarice les opprobres, les verges, les clous, la lance et la croix pour faire souffrir et mourir le Sauveur ! Semblables à Judas dans le fond, ils n'en diffèrent que dans la forme. Celui-ci se contenta de quelque pièces d'argent pour prix de son infâme trahison ; mais eux pour satisfaire leur insatiable cupidité extorquent des sommes immenses, ne soupirent qu'après les richesses, ne craignent rien tant que de les perdre, et se reposent avec complaisance dans leur possession. Ils sont insensibles au salut comme à la perte des âmes ; une fois engraissés du patrimoine de Jésus-Christ, il ne compatissent pas plus aux maux de leurs frères que les enfants de Jacob ne compatirent à l'affliction de Joseph. » Ainsi s'exprime saint Bernard.
La conduite de Judas envers le Sauveur nous fournit trois grands enseignements, dont nous devons profiter. Le premier est de nous précautionner nous-mêmes pour éviter un pareil crime, dans lequel nous pouvons tomber de plusieurs manières. « Aujourd'hui, dit le Vénérable Bède (in cap. XIV Marc), beaucoup ont en horreur l'abominable trahison de Judas qui, pour un peu d'argent, vendit son Seigneur, son Maître et son Dieu ; mais dans la pratique ils ne craignent point de commettre une semblable félonie. En effet, lorsque corrompus par des présents, ils portent contre quelqu'un un faux témoignage, en niant ainsi la vérité pour de l'argent, ne vendent-ils pas Jésus Christ qui a dit de lui-même : Je suis la Vérité (Joan. XIV, 6) ? Lorsqu'ils sèment la discorde parmi leurs frères, ne trahissent-ils pas Dieu qui est la charité même (I Joan. IV, 8) ? Quoique personne alors ne leur donne d'argent, ils n'en vendent pas moins le Seigneur, perceque, rejetant l'image de Dieu à la ressemblance duquel ils ont été créés, ils préfèrent l'image du prince de ce siècle, en imitant les détestables exemples de cet antique ennemi. » Selon la remarque de saint Jérôme (in Marc), de même que saint Jean-Baptiste, quoiqu'il n'ait pas succombé directement pour la foi du Christ mais pour la défense de la justice, ne fut pas moins pour cela martyr du Christ, qui est la justice en personne ; de même, en sens contraire, celui qui foule aux pieds les droits de la charité et de la vérité, trahit par là même Jésus-Christ, qui est la vérité et la charité par essence. Bien plus, on peut dire généralement avec Origène (tract. XXXV in Matth.), que quiconque abandonne la justice pour des intérêts ou des avantages temporels vend Dieu, la justice souveraine. Ils vendent aussi Dieu tous ceux qui, au mépris de sa crainte et de son amour, livrent de préférence leurs affections et leurs soins aux biens terrestres et périssables, ou même aux choses criminelles. Ils vendent Dieu d'une manière plus particulière les simoniaques qui prétendent échanger, pour de l'argent, la grâce divine que renferme le sacrifice de la messe, les sacrements et les autres choses sacrées ou spirituelles. Et comme la tache de simonie souille celui qui donne et celui qui reçoit, les Juifs, en achetant le Christ, se rendirent non moins coupables que Judas, en le vendant. — Pareillement, il achète de moi le Christ, celui qui me l'enlève en me cédant quelque chose de temporel. Par exemple, si un flatteur me donne de fausses louanges qui enflent mon cœur de vanité, il me ravit le Christ que je lui vends en les recevant avec plaisir. Il me prive également du Christ, celui qui, pour m'entraîner au péché, m'offre de l'argent que j'accepte par mon consentement au mal, Néanmoins, en achetant ainsi le Christ, il ne le possédera pas, quoique je l'ai perdu moi même en le lui vendant ; mais il n'appartient ni à l'un ni à l'autre. C'est justement ce qui arriva à Judas et aux Juifs ; car aucun d'eux ne put garder le Christ, qui est devenu le partage des Chrétiens. Réjouissez-vous donc, Chrétiens, dit Raban Maur (in cap. XXVI Matth.) ; c'est vous qui avez recueilli tout le profit du commerce entrepris par vos ennemis ; c'est vous qui avez acquis Celui que Judas a vendu et que les Juifs ont acheté. Le Christ est à nous et non point aux Juifs qui payèrent pour s'emparer de lui.
Le second enseignement que nous trouvons ici, c'est que pour la gloire de Dieu nous devons supporter qu'on nous vilipende, qu'on nous vende en quelque sorte. Celui qui vend un objet, préfère le prix qu'il en relire à l'objet lui-même. Si donc quelqu'un montre par ses actes qu'il vous estime moins que vous ne le méritez peut-être, n'en soyez point troublé, surtout si c'est pour la cause de Dieu qu'on vous méprise. Notre divin Maître, le souverain bien et la bonté infinie, en qui sont renfermés tous les trésors de la science et de la sagesse, a voulu, pour notre salut, être injustement méprisé et indignement vendu ; pourquoi donc, nous qui sommes en réalité vils et méprisables, ne supporterions-nous pas d'être, pour Jésus-Christ, traités avec dédain et comptés pour rien ? Considérons sérieusement toutes les misères de notre faible nature, et nous accepterons volontiers toutes les humiliations en ce bas monde, à l'exemple du Roi-Prophète qui disait à Dieu : Pour vous j'ai enduré les opprobres (Ps. LXVIII, 8). — Un troisième enseignement, c'est que l'homme doit se vendre lui-même pour acheter le royaume éternel. Le ciel en effet, qui est mis à prix, l'emporte en valeur sur tout ce qu'il y a de plus estimable au monde. Or vous n'avez rien ici-bas de plus cher que vous-mêmes ; c'est donc vous-mêmes qu'il faut sacrifier pour l'acquérir, à l'imitation de Jésus-Christ qui, pour nous le mériter, consentit à être vendu.
D'après toutes ces considérations, ô hommes, reconnaissez votre bassesse et votre néant. Si vous étiez estimés chacun à votre juste valeur, que vaudriez-vous ? à peine une obole, et même rien, en comparaison du Roi des rois, du Seigneur des seigneurs, qui a été vendu à si vil prix. Descendez au fond de votre conscience, voyez si vous n'avez jamais vendu Jésus-Christ en abandonnant son service, en violant sa loi pour obtenir quelque avantage temporel et goûter une délectation passagère. Rappelez-vous qu'après avoir été vendu par l'infâme Judas, le Sauveur s'est livré gratuitement à vous par un pur effet de sa clémence. Et comme il est encore mis à l'encan, efforcez-vous de le racheter par vos aumônes ; si vous n'avez rien à céder en échange, donnez-lui votre cœur pour paiement ; car c'est là ce qu'il désire par dessus tout, comme lui-même le déclare en disant : Mon fils, donne-moi ton cœur (Prov. XXIII, 26). Mais en voyant un Apôtre du Christ trahir aussi criminellement son divin Maître, Créateur et Rédempteur du monde entier, apprenons que nul homme, quelque parfait qu'il puisse être, ne doit jamais présumer de lui-même.
Ce fut un mercredi que le Sauveur a été vendu, comme ce fut un vendredi qu'il a été crucifié ; en mémoire de ces deux grands événements, les Chrétiens ont consacré spécialement ces deux jours au jeûne et à la pénitence. Le mercredi également, beaucoup ont coutume de s'abstenir de viande, parce qu'alors la chair du Christ fut livrée entre les mains de ses ennemis pour être immolée. En souvenir de cette trahison détestable, l'Église, durant les trois jours qui suivent le mercredi saint, omet le commencement et la conclusion ordinaires des Heures canoniales, pour rappeler qu'en ce temps nous a été enlevé Jésus-Christ, l'alpha et l'oméga, le principe et la fin de toutes choses. Après avoir fait son pacte avec les princes des prêtres, le perfide Judas cherchait une occasion favorable, par rapport au lieu, à l'heure et à la compagnie, pour leur livrer Jésus sans émouvoir la foule (Luc. XXII, 6). Il attendit donc que la nuit fût venue ; et il le fit saisir au moment où, après la Cène, il se trouva avec les seuls disciples dans le jardin des Oliviers, comme nous le verrons bientôt.
Considérons maintenant comment le Seigneur Jésus n'a cessé jusqu'à ce jour de travailler, pendant toute sa vie pour les Juifs opiniâtres qui ne le paient que d'ingratitude. Pour les bienfaits dont il les a comblés, ils ne savent lui rendre que des maux ; après l'avoir persécuté de toutes manières, ils vont jusqu'à l'acheter pour le faire mourir parmi les plus cruels tourments. « Ô bon Sauveur ! s'écrie saint Anselme (in Médit.), vous avez daigné venir vers les brebis perdues de la maison d'Israël ; vous avez fait briller à leurs yeux le flambeau de la doctrine céleste qui doit éclairer toute la terre ; vous leur avez annoncé le royaume de Dieu qui doit être la récompense de la foi ; vous avez confirmé vos sublimes enseignements par de nombreux miracles qui ont fait éclater votre puissance divine en faveur de tous les infirmes ; et afin de les gagner tous, vous leur avez prodigué gratuitement les différents secours qui étaient nécessaires à leur salut. Mais leur cœur insensé resta comme aveuglé (Rom. I, 21). Ô Seigneur très-clément ! ils rejetèrent vos instructions et méprisèrent vos prodiges, excepté toutefois quelques généreux athlètes que vous avez choisis, parmi des hommes faibles et méprisables selon le monde, pour vaincre merveilleusement par leur moyen les forts et les superbes. Non contents de se montrer ingrats pour tant de faveurs que vous leur aviez octroyées, les Juifs vous ont accablé d'outrages, vous le Maître de l'univers, et ils vous ont traité suivant toute leur malice. Taudis que vous opériez en leur présence des œuvres inouïes jusqu'à cette époque, que disaient-ils de vous ? Cet homme ne vient point de Dieu. C'est par le prince des démons qu'il chasse les damons. — Il séduit le peuple. — C'est un homme de bonne chère, ami des publicains et des pécheurs. Ô Chrétiens ! pourquoi donc gémir et pleurer lorsque vous essuyez des affronts et des injures ? Ne voyez-vous pas de quels opprobres a été chargé pour vous le Seigneur votre Dieu ? S'ils ont donné le nom de Béelzebub au Père de famille, à quoi ne doivent pas s'attendre ses serviteurs ? (Matth. X, 25). Mais vous, ô bon Jésus, vous avez supporté avec la plus parfaite résignation ceux qui osaient vomir contre vous d'aussi horribles blasphèmes et qui essayèrent même plusieurs fois de vous lapider ; vous êtes resté devant eux comme un homme sans défense et sans voix, lorsque d'un mot vous eussiez pu les confondre et les anéantir (Ps. XXXVIII, 15). Enfin pour mettre le comble à votre patience, vous avez souffert d'être vendu trente pièces d'argent par votre infâme disciple, ce fils de perdition et d'être ainsi livré entre les mains de vos bourreaux afin de subir injustement le dernier supplice. »
Si nous méditons attentivement ces pieuses pensées de saint Anselme, nous comprendrons combien nous devrions être couverts de confusion en voyant notre impatience dans l'adversité. Jésus, quoique innocent, a enduré pour nous sans se plaindre toutes sortes d'insultes et de tourments, la Passion la plus cruelle, la mort même la plus horrible ; et nous coupables de tant de crimes, dignes de tout châtiment, nous ne pouvons supporter pour son amour les moindres contradictions et les plus légères incommodités, pas même une parole piquante ! Le Seigneur, dit saint Chrysostôme (de Perditione Judae), se soumet à tant de douleurs et d'ignominies, vous, au contraire, vous refusez d'être humilié quelquefois et vous prétendez être partout honoré. — Considérons encore ici combien il est dangereux de donner entrée au péché dans son âme et de ne pas résister au mal dès le principe. Souvent le démon commence par suggérer des fautes légères et finit par nous conduire aux plus graves désordres. Si Judas se fût mis en garde contre l'avarice et la cupidité, il n'eût jamais consenti à trahir son divin Maître ; si les Juifs ne se fussent point abandonnés à l'orgueil et à la jalousie, ils n'en fussent jamais venus jusqu'à faire crucifier le Messie, qui leur avait été promis ; mais parce qu'ils négligèrent d'étouffer leurs moindres passions, ils furent entraînés dans les crimes les plus affreux, selon cette sentence du Sage : Celui qui méprise les petites choses, tombera peu à peu (Eccl. XIX, 1).
Prière
Ô très-miséricordieux Jésus, qui avez supporté tant de travaux dans vos prédications, tant de fatigues dans vos marches, tant d'outrages et d'affronts, d'injures et d'angoisses pour notre salut ; vous qui, trahi par un de vos disciples et estimé trente pièces d'argent par les princes des Juifs, avez bien voulu être vendu à vil prix, accordez-moi d'imiter un si grand exemple de patience et d'humilité, que, par votre grâce et suivant votre précepte, j'endure avec courage toutes les insultes et les persécutions auxquelles je puis être en butte. Ne permettez pas que jamais j'aie l'audace d'échanger votre adorable personne pour aucune chose passagère ; mais faites que je souffre avec égalité d'âme les mépris et les afflictions pour la gloire de votre saint nom. Ainsi soit-il.

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