Discours et prières de Jésus Christ en la dernière Cène
Joan. XIV, XV, XVI, XVII
Nous arrivons à la cinquième circonstance qui, dans la Cène du Sauveur, mit le comble aux marques de sa tendresse. Après la sortie du traître Judas, il était resté seul avec les Apôtres qu'il avait lui-même purifiés en leur lavant les pieds. Lors donc qu'il leur eut laissé l'Eucharistie comme legs suprême, il leur adressa pour dernière consolation un discours admirable, dont toutes les expressions sont comme autant de charbons étincelants de lumière et brûlants de charité ; car elles sont remplies d'une céleste douceur et d'une clarté divine. C'est Jean, le disciple bien-aimé, qui nous a transmis dans son Évangile ce sermon pathétique, dont il avait ressenti plus que tout autre la sublime onction. Alors enfin, Seigneur, dit saint Anselme (in Médit.), la sainte compagnie de vos Apôtres se désaltéra pleinement à la source sacrée de l'amour, en recueillant avec une pieuse avidité les suaves paroles qui découlèrent abondamment de votre bouche divine, après qu'eut été rejeté dehors le vase immonde, indigne de recevoir une liqueur si pure.
Dans ce grand discours, dont la beauté le dispute à l'utilité, cinq points principaux doivent successivement fixer notre attention. Considérons en premier lieu comment Noire-Seigneur, annonçant à ses disciples attristés qu'il va bientôt les quitter, cherche à les fortifier contre cette terrible épreuve. Mes petits enfants, leur dit-il, je n'ai plus que peu de temps à demeurer avec vous (Joan. XIII, 33). Il veut dire jusqu'à son arrestation et sa mort, parce qu'alors il devait leur être enlevé, ou bien selon quelques interprètes jusqu'à son Ascension, puisque jusqu'à ce jour il leur apparut corporellement. En les appelant ainsi ses petits enfants (filioli), il manifeste la tendre et paternelle affection qu'il leur portait ; car, suivant Priscien, les diminutifs s'emploient d'ordinaire pour marquer l'attachement et la familiarité. À cette heure suprême, il se plaît donc à les nommer ses petits enfants ; car c'est surtout au moment de leur séparation que les amis ressentent et témoignent toute la force de leur dilection. Encore un peu de temps, répéta-t-il plus loin (Joan. XIV, 19), et le monde ne me verra plus, c'est-à-dire ses partisans ne jouiront plus de ma présence ; mais vous, ainsi que les autres justes, vous me verrez encore. Jésus-Christ en effet ne se montra qu'aux vrais fidèles après sa résurrection.
Que votre cœur ne se trouble point de ce que je vais vous quitter ; car si je meurs, c'est pour me préparer un triomphe complet et pour vous envoyer le Saint-Esprit (Ibid. I). Apprenons par là à ne point trop nous affliger touchant la perte de nos amis qui sortent de cette vie en de saintes dispositions ; car la mort ne fait que les conduire au bonheur éternel, sans nous priver de leur salutaire assistance ; et lorsqu'ils reposent dans le sein de Dieu, ils peuvent nous aider bien plus efficacement que s'ils restaient sur cette terre d'exil. — Donc que votre cœur ne se trouble point et ne s'épouvante point, ajouta le Sauveur (Ibid. 27) ; c'est-à-dire ne vous attristez point de ma Passion imminente, mais affermissez-vous dans l'espérance de ma résurrection prochaine ; ne vous effrayez point non plus des tribulations futures qui vous menacent, mais réjouissez-vous plutôt des récompenses éternelles qui vous attendent. — Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi qui suis son Fils, comme vous-mêmes l'avez hautement proclamé (Ibid. 1). C'était dire : Ayez-en moi la même foi et la même confiance que vous avez en Dieu ; car je suis véritablement Dieu et non simplement homme. Selon saint Augustin (Tract. LXVII in Joan.), de peur que les disciples n'appréhendassent la mort de Jésus-Christ comme celle d'une pure créature, lui-même les consola en les assurant de sa divinité qui pouvait ressusciter son humanité.
Ne craignez par conséquent ni pour moi, ni pour vous, semble-t-il conclure. Dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures ou divers degrés de béatitude, parce que les récompenses y sont proportionnées aux mérites (Ibid. 2). Comme s'il disait ; Vous ne doutez point de ma Passion prochaine, attendez cependant de moi la vie éternelle. Les Apôtres, ainsi que le remarque saint Augustin (loc. cit.), avaient été justement alarmés en entendant prédire au plus fervent d'entre eux qu'il renierait le Seigneur ; mais ils sont réconfortés en entendant parler des demeures célestes ; car cette perspective leur donne la certitude qu'après avoir été éprouvés en cette vie passagère, ils seront éternellement réunis à leur divin Maître. — En effet il leur dit aussitôt : Je vais, par ma mort, ma résurrection et mon ascension dans les deux, vous préparer la place dans ces demeures si belles et si désirables (Ibid. 2). Ensuite je reviendrai, avec éclat au jour du jugement, et je vous prendrai avec moi, en communiquant ma gloire à votre corps et à votre âme, afin que vous soyez là où je serai, dans la béatitude éternelle (Ibid. 3). Ces demeures leur étaient déjà préparées en vertu de la prédestination, mais elles devaient l'être encore du côté du Sauveur par l'œuvre de la rédemption, et du côté des Apôtres par l'accomplissement des actions méritoires. Ô Seigneur tout-puissant et miséricordieux, achevez de disposer ce que vous avez commencé de préparer : rendez-nous dignes de vous, et montrez-vous généreux envers nous, afin que les divers mérites soient récompensés par différentes demeures ; tous alors, les uns plus et les autres moins, nous aurons part à votre gloire.
Aussi, pour montrer qu'il était véritablement un père, Jésus-Christ ajouta : Je ne vous laisserai point orphelins ; je viendrai à vous en vous envoyant le Saint-Esprit, car il ne viendra pas sans moi (Ibid. 18). Mais en attendant, je vous laisse la paix du cœur, cette triple paix de l'homme avec lui-même, avec Dieu et avec le prochain ; en outre, je vous donne ma paix, qui est celle de l'éternité, si toutefois vous persévérez dans la première (Ibid. 27). Le Sauveur, dit saint Augustin (Tract. LXXVII in Joan.), nous laisse en ce monde la paix qui nous fait triompher des démons, en nous aimant les uns les autres ; dans le ciel il nous donnera sa paix, lorsque nous régnerons avec lui sans crainte de nos ennemis et sans discorde avec nos frères. Il dit justement : Je vous donne ma paix, pour distinguer celle des justes de celle des impies, qui n'est point véritable mais apparente et trompeuse. Voilà pourquoi il ajoute : Je ne vous la donne pas comme le monde la donne ; celle du monde est charnelle, passagère et extérieure ; la mienne, au contraire, est spirituelle, éternelle et intérieure. — Au lieu donc de vous affliger de mon départ, si vous m'aimiez raisonnablement, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père ; car mon Père est plus grand que moi comme homme, et il ne m'appelle à lui que pour m'associer à son trône (Ibid. 28). Félicitons notre humanité, dit encore saint Augustin (Tract. LXXVIII in Joan.) de ce que le Verbe, Fils unique de Dieu, a daigné s'en revêtir pour la placer immortelle dans les cieux, en sorte que la poussière tirée de la terre a été élevée à l'honneur sublime de siéger incorruptible à la droite du Père céleste. Celui dont la charité est vraiment éclairée, pourrait-il ne pas tressaillir d'une vive allégresse, en considérant la gloire dont sa nature a été déjà comblée en Jésus-Christ et à laquelle lui-même espère être un jour associé par le même Jésus-Christ ?
C'est pour cela que le Sauveur dit à ses Apôtres profondément attristés (Joan. XVI, 7) : Il est de votre intérêt que je m'en aille en remontant vers mon Père, afin que vous commenciez à me connaître spirituellement et que vous cessiez de m'aimer selon la chair, de peur que la jouissance de mon humanité ne soit pour vous comme du lait dont vous vous contentiez, sans aspirer à la contemplation de ma divinité comme à une nourriture plus excellente. Oui, mon départ vous est vraiment utile : car si je ne m'en vais point, le Paraclet ne viendra point en vous ; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai. Il faut qu'en vous sevrant pour un temps de ma présence visible, je vous guérisse de cette affection trop naturelle, qui empêche le divin Consolateur de venir en vous ; car tant que vous éprouverez des sentiments charnels à mon égard, vous ne serez pas dans les dispositions convenables pour recevoir parfaitement le Saint-Esprit. Sans quitter la terre, Jésus-Christ aurait pu le donner à ses Apôtres ; mais il ne voulut pas le leur communiquer alors, parce qu'ils n'étaient pas encore assez dignes de le recevoir. Cet Esprit infiniment pur ne se repose, en effet, avec complaisance, que dans les âmes entièrement spirituelles, détachées de toute consolation sensible. La consolation divine est si délicate, comme le fait observer saint Bernard, qu'elle ne se communique point à ceux qui en recherchent d'étrangères. Hugues de Saint-Victor dit aussi : « Le Seigneur Jésus se déroba corporellement à la vue de ses disciples, afin qu'ils apprissent à l'aimer spirituellement ; il monta dans les cieux pour attirer les cœurs après lui, afin que l'amour se portât où est le Bien-aimé. Jusqu'à ce jour encore, Jésus-Christ console ses amis par une sorte de présence corporelle dans les Saintes-Écritures, les Sacrements et les autres exercices extérieurs des vertus, mais quelquefois aussi il leur retire sagement ces diverses consolations sensibles, afin qu'ils goûtent d'une manière d'autant plus pure la douceur ineffable de l'amour spirituel, qu'ils ne trouvent rien au dehors, même dans la pratique de la vertu, où ils puissent reposer leurs cœurs. » Concluons de là que, si la présence corporelle du Fils de Dieu mettait obstacle à la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres, à plus forte raison l'affection charnelle des choses terrestres s'oppose à la réception de ses dons excellents. C'est par de semblables réflexions que le Sauveur cherchait à relever le courage de ses disciples ; car ils ne pouvaient songer à son absence prochaine sans une douleur amère.
Le second point de ce discours, sur lequel nous devons méditer, ce sont les exhortations pressantes que Notre-Seigneur adressa à plusieurs reprises à ses chers disciples sur la pratique de la charité. Je vous donne un commandement nouveau, qui vous disposera à marcher sur mes traces, leur dit-il ; c'est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés (Joan. XIII, 34). Telle est la voie par laquelle nous devons suivre notre divin Maître. Ce commandement n'est pas nouveau quant à sa substance, car il existait dans l'ancienne loi qui prescrivait d'aimer son prochain, non toutefois jusqu'à mourir pour lui ; mais il est nouveau quant au mode, car Jésus-Christ nous ordonne de nous aimer réciproquement comme lui-même nous a aimés, en daignant sacrifier sa vie même pour nous. Ainsi, quand un vin vieux a perdu sa couleur et son goût, on le renouvelle en y mêlant du vin nouveau très-fort qui lui rend bientôt sa teinte et sa saveur. De même aussi, le commandement de la charité avait tellement vieilli qu'il semblait tombé en désuétude ; mais la Passion du Sauveur, comme un ferment très-énergique de l'amour le plus généreux, est venue lui rendre toute sa vigueur. Il est également appelé nouveau à cause de ses effets, parce qu'il renouvelle l'âme en détruisant le vieil homme ; car une ardente charité consume les passions vicieuses qu'elle remplace par des affections plus pures.
Par là, c'est-à-dire par l'accomplissement de ce précepte, comme à un caractère qui m'est propre, ajouta le Sauveur (Ibid. 35), tous connaîtront clairement que vous êtes mes disciples, instruits par mes leçons et formés par mes exemples ; ils vous jugeront tels, non point en vous voyant chasser les démons ou opérer d'autres merveilles, mais si vous avez de l'amour les uns pour les autres, car c'est là ce que le Seigneur désire de vous principalement. Quiconque s'enrôle sous les drapeaux d'un roi n'en doit-il pas porter les insignes ? Or les insignes du Christ sont celles de la charité ; celui donc qui veut se ranger parmi les soldats du Christ, doit se revêtir des livrées de la charité. D'après saint Augustin (Tract. LXV in Joan.), c'est comme si le Sauveur eût dit : « Ceux-là mêmes qui ne sont pas mes disciples ont part avec vous à mes autres dons : comme vous, ils possèdent non-seulement la nature, la vie, la sensibilité, la raison et cette santé qui est commune aux hommes et aux bêtes, mais encore les sacrements, les Écritures, la science et la foi ; comme vous aussi ils peuvent distribuer leurs biens aux pauvres et livrer leurs corps aux bourreaux ; mais parce qu'ils n'ont pas la charité, ils ne sont que des cymbales retentissantes, ils ne sont rien et leurs œuvres sont perdues pour la vie éternelle. La charité est une fontaine à laquelle nul étranger ne saurait se désaltérer ; elle seule sert à distinguer les enfants de Dieu des enfants du démon. Si tous également se marquent du signe de la croix, répondent amen, chantent alléluia ; si tous reçoivent le baptême, entrent dans les églises, construisent des basiliques ; si les uns et les autres se ressemblent sous ces différents rapports, comment discerner les vrais enfants de Dieu ? Uniquement par la charité. Ayez toutes les autres vertus possibles, si vous n'avez pas la charité, elles vous seront inutiles ; quand vous seriez au contraire dépourvu de tout le reste, si vous possédez la charité, vous avez accompli la loi. » Telles sont les paroles de saint Augustin.
C'est là mon commandement, dit encore le Seigneur (Joan. XV, 12), que vous vous aimiez mutuellement, comme je vous ai aimés, c'est-à-dire en faisant aux autres ce que vous voudriez qu'on fît à votre égard, et ne leur faisant point ce que vous ne voudriez pas qu'on fît à vous-mêmes. — Or dans l'amour de Jésus-Christ envers nous il faut remarquer trois qualités que nous devons reproduire dans notre amour pour le prochain. 1° Il nous a aimés gratuitement, en nous prévenant de son affection ; car il a commencé à nous aimer avant que nous commencions à l'aimer. Nous devons pareillement aimer nos semblables, sans attendre qu'ils veuillent nous prévenir par des bienfaits ; et à combien plus forte raison nous devons rendre à Dieu amour pour amour. En effet, d'après saint Augustin (Tract. V in Epist. Joan.), il n'y a point d'invitation plus pressante pour s'attirer de l'affection que d'en témoigner soi-même le premier ; car il est bien dur le cœur qui, non content de ne pas offrir d'avance son amour à quelqu'un, refuse même de payer de retour celui d'autrui. La charité de Dieu pour nous est donc la cause de notre charité pour lui, mais non pas réciproquement ; car si Dieu nous aime, ce n'est point parce que nous l'aimons ; mais si nous l'aimons, c'est parce qu'il nous aime d'abord, et en l'aimant nous aimons aussi le prochain. Puisque Jésus-Christ est venu nous racheter par un effet de sa charité, appliquons-nous à la pratique de cette vertu, afin de monter vers lui, en suivant cette même voie de l'amour qui l'a fait descendre jusqu'à nous. 2° Le Sauveur nous a aimés effectivement, comme il l'a montré par ses œuvres, en se donnant lui-même et sacrifiant sa vie pour nous ; car les œuvres sont la meilleure preuve de l'amour. À son exemple, aimons-nous donc aussi les uns les autres d'une manière utile et profitable pour notre prochain, suivant cette recommandation de l'Apôtre saint Jean (I, Ep. III, 18) : N'aimons pas seulement de bouche et en paroles, mais aussi par actions et en vérité. Mais surtout aimons Dieu si efficacement que nous observions ses préceptes et ses conseils. 3° Jésus-Christ nous a aimés sagement afin de nous attirer à Dieu et de nous conduire à la béatitude, non pas comme ces hommes qui s'aiment d'une manière charnelle et en vue de quelque avantage temporel. Nous devons par conséquent aimer notre prochain, non pas précisément à cause du bien qu'il nous fait ou de l'affection qu'il nous témoigne, mais à cause de Dieu, afin que nous nous aidions mutuellement à le servir et à le posséder. Ainsi, parmi les trois sortes d'amitiés qui ont pour motif, soit la nature, soit la fortune, soit la grâce, cette dernière seule est approuvée de Dieu. Puisque nous devons aimer le prochain uniquement en vue de Dieu, l'amour du prochain renferme celui de Dieu qui en est le principe supérieur. Néanmoins le Sauveur recommande expressément ici l'amour du prochain plutôt que celui de Dieu, en répétant : Aimez-vous les uns les autres (invicem). Son intention en cela était d'engager ses Apôtres à procurer l'édification et la consolation des fidèles, comme aussi à supporter les tribulations de la part des persécuteurs ; ce qui est impossible sans la charité fraternelle.
Pour montrer jusqu'à quel degré de perfection doit aller cette charité fraternelle, le Seigneur ajouta (Joan. XV, 13) : Le plus grand amour que l'on puisse témoigner à ses amis, c'est de leur donner sa vie. Ce sacrifice suprême de soi-même est, en effet, le signe le plus éclatant d'un amour sincère. Or l'amour peut se manifester de quatre manières : premièrement par les paroles ; car il ne remplit point un cœur de ses sentiments sans remplir aussi la bouche de ses expressions, puisque, comme l'assure Jésus-Christ, la bouche parle de l'abondance du cœur (Matth. XII, 34) ; secondement par les bienfaits, et ce signe est supérieur au premier ; car tous ceux qui assisteraient le prochain par leurs paroles ne l'assisteraient pas volontiers de leurs biens. L'amour se prouve encore par les services personnels, et cette marque d'affection l'emporte sur les deux précédentes ; car plusieurs qui aideraient les autres de leurs biens ne voudraient point s'employer pour eux de leur personne. Il se prouve enfin par le dévouement dans l'adversité, lorsque, par exemple, on s'expose à la mort pour son ami ; cette dernière marque d'une vraie charité est bien plus excellente que toutes les autres ; car beaucoup qui consentiraient à servir de leur personne, ne consentiraient jamais à donner leur vie pour ceux qu'ils aiment. Jésus-Christ nous a donc montré une charité infinie en daignant souffrir et expirer pour nous sur la croix. Mais puisque le Seigneur était venu mourir pour ses ennemis eux-mêmes, pourquoi disait-il qu'il allait donner sa vie pour ses amis ? C'est, répond saint Grégoire (Hom. XXVII in Evang.), afin de nous montrer que les persécuteurs sont pour nous des amis, si nous savons tirer avantage de nos ennemis au moyen de la charité. Par conséquent, comme Jésus-Christ n'a pas craint de sacrifier sa vie pour nous racheter, nous devons également être prêts à sacrifier la nôtre pour sauver nos frères. En effet, parmi les quatre objets sur lesquels la charité doit s'exercer, nous devons garder l'ordre suivant : aimer Dieu d'abord, ensuite notre âme, puis notre prochain et enfin notre propre corps. Ainsi donc, pour Dieu qui mérite une affection souveraine il est juste que nous sacrifiions tout le reste, comme on sacrifie une chose moindre pour une plus grande. Nous devons ensuite préférer le salut de notre âme aux intérêts de notre prochain et au bien-être de notre corps ; enfin nous devons endurer la mort même de notre corps, si elle est nécessaire, pour procurer le salut du prochain.
Ce que je vous ordonne, répéta le Sauveur (Joan. XV, 17), c'est de vous aimer les uns les autres, afin de vous consoler réciproquement ; car sans cette charité mutuelle vous ne trouverez en ce monde aucun soulagement au milieu des peines nombreuses que vous essuierez. Ainsi Jésus-Christ s'efforçait d'inculquer le précepte de la charité, et il ne cessait de recommander cette vertu, comme si elle était nécessaire uniquement ; elle a son prix en effet indépendamment de plusieurs autres vertus, tandis que toutes les autres n'ont aucune valeur sans elle. Selon la remarque de saint Grégoire (Hom. XXVII in Evang.), Notre-Seigneur parle de la charité comme si elle était le seul commandement, parce que tous les autres se résument en celui-ci comme en leur principe et ne font qu'un avec lui. Tout ce qui est ordonné n'a de force que par la charité ; elle est la racine unique d'où naissent les diverses prescriptions. Le divin Maître ajouta beaucoup d'autres choses propres à exciter dans les cœurs l'amour du prochain, ainsi que saint Jean les rapporte dans ce long discours. Aucun Apôtre n'a insisté sur la charité fraternelle autant que ce disciple bien-aimé l'a fait, soit dans son Évangile, soit dans ses Épîtres. Aussi, dans son extrême vieillesse, quand ses disciples le portaient à l'Église pour instruire les fidèles, il ne se lassait point de leur répéter : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ; c'est en cela que consiste toute la perfection chrétienne. Ainsi saint Jean a mérité l'affection spéciale du Seigneur, non-seulement pour le privilège de sa virginité, mais encore pour la tendresse de sa charité.
En troisième lieu, méditons comment dans ce discours le Sauveur engage ses Apôtres à observer ses préceptes. Si vous m'aimez, leur dit-il (Joan. XIV, 15), gardez mes commandements en les accomplissant par vos œuvres. Comme s'il leur disait : L'amour que vous avez pour moi, ne le montrez pas seulement par vos larmes, mais plutôt par votre obéissance. Ainsi les puissants de ce monde reconnaissent leurs serviteurs fidèles au zèle que ceux-ci apportent pour exécuter leurs ordres ; car, selon saint Grégoire, les œuvres sont la preuve de l'amour. Donc, ajouta le Seigneur (Ibid. 21), celui qui reçoit et observe mes commandements, c'est celui-là qui m'aime véritablement et efficacement, non pas simplement de bouche et en paroles. Ou en d'autres termes, d'après saint Augustin (Tract. LXXV in Joan.), celui qui retient en sa mémoire et garde dans sa conduite mes commandements, celui qui les a sur les lèvres et les traduit dans ses mœurs, celui qui les écoute et les pratique constamment, c'est celui-là qui m'aime ; car l'amour, pour n'être pas un vain mot, doit se manifester par des actes. Celui qui se vante d'aimer Dieu et qui n'accomplit pas ses préceptes est un menteur, comme l'assure saint Jean (I, Ep. II, 4). En effet le Sauveur a dit (Joan. XIV, 23) : Si quelqu'un m'aime, s'il aspire à m'aimer, il gardera ma parole pour la mettre en pratique, parce que l'obéissance est le résultat de l'amour. Or garder la parole de Dieu, c'est faire ce qu'elle ordonne, et désirer ce qu'elle promet. Mais celui qui se contente de la conserver dans son souvenir, et qui ne s'applique point à y conformer sa vie, n'en retirera aucun profit spirituel et n'y trouvera que sa propre condamnation, « Nous aimons Dieu véritablement, dit saint Grégoire (Hom. XXXV in Evang.), si nous résistons à nos inclinations déréglées ; mais celui qui s'abandonne encore à des désirs illicites ne l'aime certainement point, puisqu'il lui refuse l'obéissance pour suivre sa passion. Ne nous laissons donc pas vaincre en acquiesçant à des délectations coupables ; car plus nos affections s'abaissent vers les choses terrestres, plus elles s'éloignent des choses célestes. »
Si vous observez mes préceptes, ajouta Jésus-Christ (Joan. XV, 10),
vous demeurerez dans mon amitié ou dans ma grâce ; c'est-à-dire vous saurez que vous ne cessez point de m'être agréables et chers. Cette observation des préceptes est tout à la fois l'effet et le signe de l'amour divin, non-seulement de cet amour que nous lui portons, mais encore de celui qu'il nous porte ; car c'est en vertu de cet amour qu'il nous détermine et nous aide à pratiquer ses commandements, que nous ne pourrions accomplir sans sa grâce. Par ces paroles, dit saint Augustin (Tract. LXXXII in Joan.), le Sauveur nous montre non pas quel est le principe, mais quelles sont les marques de l'amour, afin que nul ne puisse s'abuser en disant qu'il aime Dieu, tandis qu'il n'observe point ses préceptes. Selon qu'on l'aime plus ou moins, on les observe aussi plus ou moins, de telle sorte qu'on ne saurait les observer si on ne l'aimait et qu'on ne saurait l'aimer si on ne les observait. Toutefois notre fidélité à garder sa loi n'est point le motif qui porte le Seigneur à nous aimer, car nous ne pourrions la garder si lui-même ne commençait d'abord à nous aimer.
Jésus-Christ ajouta encore (Joan XV, 14) : Vous serez mes amis, si vous faites ce que je vous ordonne, c'est-à-dire si vous prouvez par votre obéissance l'affection que vous avez pour moi. L'obéissance est en effet le signe de notre affection, de même que le commandement est le signe de la volonté divine. Si donc nous n'exécutions pas ce que Dieu commande, notre volonté ne serait pas d'accord avec la sienne, et par conséquent nous ne serions point ses amis. Selon saint Grégoire (Hom. XXVII in Evang.), puisque le nom d'ami (amicus) signifie d'après son étymologie gardien de la volonté (animi custos), celui qui garde la volonté de Dieu, en accomplissant ses préceptes, mérite justement d'être appelé son ami. Cette amitié qui nous élève à une dignité sublime, nous la devons à la grande miséricorde du Rédempteur, qui nous en a rendus capables. Vous comprenez quel degré de gloire il nous promet en disant : Vous serez mes amis ; mais comprenez aussi quelle condition de travail il nous impose en ajoutant : Si vous faites ce que je vous ordonne. « Ainsi, selon la remarque de saint Augustin (Tract. LXXXV in Joan.), comme nul ne peut être bon serviteur à moins d'accomplir les ordres de son maître, Notre-Seigneur a voulu que les hommes pussent devenir ses véritables amis en agissant comme de bons serviteurs. Ô bénignité ineffable de notre Dieu ! Par la condition de notre nature, nous lui devons toutes les marques possibles de la plus profonde soumission, comme des esclaves à leur Seigneur, des créatures à leur Dieu, des sujets à leur Roi, des affranchis à leur Libérateur ; eh bien ! afin de nous forcer à lui rendre l'obéissance que nous lui devons déjà à tant de titres, il daigne encore nous promettre son amitié avec toutes les récompenses qui en sont la suite ; c'est ainsi qu'il s'efforce de gagner par de magnifiques promesses ceux qui refuseraient de le servir de plein gré. »
Saint Grégoire dit à cette occasion (Hom. XXX in Evang.) ; Lorsqu'on demande à quelqu'un s'il aime Dieu, il s'empresse de répondre sans hésiter : Oui, je l'aime ; mais c'est par le témoignage des œuvres qu'il faut prouver la sincérité de l'affection. Voulez-vous donc savoir si vous aimez Dieu véritablement, examinez vos pensées, vos paroles et vos actions. D'abord interrogez votre cœur, car il est occupé sans cesse de ce qu'il affectionne particulièrement ; ainsi le voluptueux pense continuellement à ses plaisirs, l'avare à ses trésors, l'ambitieux aux honneurs et l'homme spirituel aux choses divines. Si donc votre cœur est plus souvent occupé du monde que de Dieu, il est évident que vous aimez plus le monde que Dieu lui-même. Scrutez ensuite votre langage, car la bouche parle de l'abondance du cœur (Luc. VI, 45). La langue se plaît à exprimer au dehors les sentiments que l'âme commence par concevoir en elle-même, et l'objet ordinaire des pensées devient celui des paroles. Si donc vous parlez plus volontiers du monde que de Dieu, vous montrez ainsi que vous aimez plus le monde que Dieu. Sondez enfin votre conduite. Comme le feu ne peut exister quelque part sans y brûler, de même l'amour divin ne peut se trouver dans un homme sans se manifester par des actions vertueuses. La charité n'est jamais oisive ; l'homme qui la possède ne se lasse point d'opérer le bien, et s'il cesse d'agir, c'est un signe qu'il ne la possède plus. Que personne ne s'imagine donc qu'il aime Dieu véritablement, s'il n'en garde le souvenir habituel dans son cœur, s'il n'en a souvent les louanges sur ses lèvres et s'il n'en observe fidèlement la loi dans sa conduite.
Les paroles de Jésus-Christ que nous venons de méditer, vous serez mes amis, peuvent s'entendre en deux sens ; car on est ami de deux manières, ou parce qu'on aime, ou parce qu'on est aimé. Les paroles suivantes : Si vous faites ce que je vous commande, sont vraies également dans ces deux sens. En effet, ceux qui aiment Dieu gardent ses commandements, comme les gardent aussi ceux que Dieu aime ; car il les aide en leur accordant les grâces nécessaires pour observer ses préceptes. Cependant, comme nous l'avons dit, l'observation des préceptes n'est point la cause de l'amitié divine ; elle est seulement le signe que Dieu nous aime et que nous aimons Dieu. Jésus-Christ ajouta beaucoup d'autres choses sur ce même sujet.
En quatrième lieu, méditons comment Notre-Seigneur cherche à fortifier ses disciples contre les épreuves qu'il leur a prédites, en leur inspirant de la confiance, et comment il les exhorte à la patience, de peur qu'ils ne succombent dans les tribulations. Si le monde vous hait, leur dit-il (Joan. XV, 18), si les mondains avides de plaisirs, d'honneurs et de richesses vous détestent, n'en soyez pas surpris ; sachez pour votre consolation que j'en ai été haï avant vous, suivant ce que le Prophète a écrit de moi : Ils m'ont poursuivi injustement de leur haine (Ps. XXIV, 19). Selon saint Chrysostôme (Hom. LXXVI in Joan.), c'est comme si le Sauveur disait : Je sais bien qu'il est dur et difficile de supporter de pareilles persécutions ; mais ne vous attristez pas, réjouissez-vous au contraire en pensant que vous souffrez alors pour moi ; n'est-il pas consolant pour des disciples fidèles de partager les peines de leur Maître chéri ? Pourquoi, dit saint Augustin (Tract. LXXXVII in Joan.), les membres s'élèveraient-ils au-dessus de leur Chef ? Si vous ne vouliez pas supporter la haine du monde avec Jésus-Christ, vous refuseriez de faire partie de son corps mystique. — Jésus-Christ indique ensuite à ses disciples le motif de cette haine (Joan. XV, 19) ; c'est qu'ils ne sont point du monde ou de son parti ; ils n'ont plus rien de commun avec la terre eux qui sont devenus citoyens du ciel, et c'est encore une raison d'endurer cette haine avec patience. Si vous êtes odieux au monde, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXVI in Joan.), c'est pour vous une occasion de devenir meilleur ; il faudrait vous attrister si vous en étiez aimé, car ce serait une preuve que vous n'êtes pas bon. Saint Grégoire dit également (Hom. IX in Ezech.) : Le blâme des méchants fait l'éloge de notre vie ; et nous pouvons croire que nous ne manquons pas de vertu, si nous déplaisons à ceux qui ne plaisent point à Dieu. — Jésus-Christ montra ensuite à ses Apôtres pourquoi ils devaient supporter la haine des mondains principalement par la considération de son exemple (Joan. XV, 20). Souvenez-vous de ce que je vous ai dit : Le serviteur n'est pas plus grand que son maître ; s'ils m'ont persécuté, moi qui suis le Maître, ils vous persécuteront aussi, vous qui êtes les serviteurs ; et en vous persécutant ils me persécuteront encore, parce que je suis en vous. Ceux en effet qui détestent le maître ne peuvent aimer le serviteur. Comme s'il leur disait, d'après saint Chrysostome (Hom. LXXVII in Joan.) : Ne vous troublez point si vous participez à mes souffrances, car vous ne pouvez m'être préférés et être mieux traités que moi.
Le Sauveur dit encore (Joan. XVI, 20) :
En vérité, en vérité je vous le déclare : vous pleurerez et vous gémirez ;
tandis que le monde sera dans la joie, comme s'il avait triomphé de moi,
vous serez dans la tristesse ;
mais voire tristesse se changera en joie. En effet, à la mort du Christ, les Juifs mondains se félicitèrent d'avoir détruit en lui tous ses partisans, les Apôtres au contraire s'affligèrent d'avoir perdu en lui leur divin Maître ; mais ils furent bientôt consolés par sa résurrection victorieuse, par son admirable ascension et surtout par la descente merveilleuse du Saint-Esprit ; car c'est ainsi qu'aux chagrins et aux larmes Dieu fait succéder l'allégresse et le bonheur. Si un personnage digne de foi, assez puissant pour faire ce qu'il dit nous promettait de changer en or toutes les pierres que nous lui apporterions, avec quelle ardeur nous rassemblerions de tous côtés les plus grosses que nous trouverions et dans le plus grand nombre possible ! Eh bien ! le Seigneur tout-puissant, qui est la vérité infaillible, nous assure que les peines se changeront pour nous en consolations, si nous les supportons patiemment pour son amour ; nous devons donc souffrir très-volontiers toutes les tribulations et les épreuves, même les plus nombreuses et les plus considérables, afin d'augmenter nos mérites et nos récompenses. Aussi, pour montrer que la félicité sera proportionnée à l'affliction précédente, Jésus-Christ ne dit pas simplement : Après votre tristesse vous serez dans la joie ; mais il dit bien : Votre tristesse sera changée en joie.
Pour mieux faire comprendre à ses disciples la grandeur des peines et des consolations qui les attendaient, le Sauveur employa la comparaison suivante (Joan. XVI, 21) : Une femme, lorsqu'elle enfante, souffre, parce que son heure est venue ; mais à peine a-t-elle enfanté qu'elle oublie ses douleurs, à cause de la satisfaction quelle ressent d'avoir mis un homme au monde. Appliquant cette similitude aux Apôtres, le Seigneur ajouta (Ibid. 22) : De même, vous êtes maintenant dans la tristesse, comme si vous étiez dans le travail de l'enfantement, parce que c'est le temps de ma Passion ; mais ensuite je vous reverrai, et alors vous éprouverez une joie que personne ne vous ravira. En effet, lors-qu'après sa résurrection Jésus-Christ se montra doué d'une vie immortelle, ses disciples furent comblés d'une joie qui ne put leur être ravie. Ils eurent à subir ensuite, il est vrai, des persécutions et des tourments pour leur divin Maître ; mais soutenus par l'espérance de ressusciter comme lui et de le revoir dans le ciel, ils supportèrent volontiers toutes les adversités ; bien plus, ils regardèrent comme un bonheur d'endurer toutes sortes d'épreuves pour son amour.
Nous pouvons considérer comme adressées à toute l'Église dans la personne des Apôtres les paroles précédentes de Notre-Seigneur, ainsi que les suivantes : Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (Matth. XVIII, 20). Les amateurs du monde se réjouissent, parce qu'ils se complaisent dans les choses présentes, sans espérer aucune félicité pour la vie future. Les bons, au contraire, s'affligent parmi les nombreuses peines de cette vie ; ils pleurent sur leurs propres péchés et sur ceux d'autrui, sur leur exil en ce monde et sur le retardement de leur entrée dans la patrie ; ils s'efforcent ainsi de mériter les récompenses éternelles au moyen des souffrances temporelles, car c'est par la voie des tribulations que nous devons entrer dans le royaume de Dieu (Act. XIV, 21). En disant donc : Je vous verrai de nouveau, Jésus-Christ nous promet son second avènement, qui procurera à l'Eglise entière la rémunération parfaite de tous les justes. Comme s'il nous disait : Je vous apparaîtrai de nouveau afin que vous me contempliez par la vision béatifique ; en vous associant alors à ma gloire, je vous délivrerai de vos ennemis, et en vous couronnant après vos triomphes, je vous prouverai que j'assistais comme témoin à tous vos combats. Suivant Alcuin, cette femme, dont le Sauveur vient de parler, figure la sainte Église, qui est féconde en bonnes œuvres et qui engendre à Dieu des enfants spirituels. Tandis qu'elle enfante, c'est-à-dire tandis qu'elle s'applique à augmenter les fruits de ses vertus au milieu des tentations et des épreuves, elle ressent de la tristesse, parce que son heure de souffrir est venue, car personne ne hait sa propre chair (Ephes. V, 29). Mais lorsqu'elle a engendré, c'est-à-direlorsque, après avoir remporté la victoire, elle reçoit la couronne, elle ne se souvient plus de ses maux passés, parce qu'elle se réjouit des biens célestes qui procurent l'immortalité. Car de même qu'une femme s'applaudit d'avoir mis un homme au monde, ainsi l'Église se félicite d'avoir assuré la vie éternelle à ses fidèles enfants. Or, selon la remarque du Vénérable Bède (Hom. Dominica Jubilate), comme on dit communément qu'un homme est né lorsque, quittant le sein de sa mère, il paraît au jour, ne peut-on pas dire également qu'il est né celui qui, rompant les liens de sa chair, parvient à la lumière de l'éternité ? Voilà pourquoi les solennités des Saints sont appelées fêtes, non pas de leur mort, mais de leur naissance.
Comme conclusion principale des exhortations qu'il adressait à ses disciples pour les fortifier contre les persécutions futures, le Sauveur ajouta (Joan. XVI, 33) : Je vous ai dit toutes ces choses afin que vous ayez en moi la paix au milieu des tribulations ; car comme un corps pesant ne peut rester en équilibre que sur son centre de gravité, ainsi le cœur humain ne peut trouver de repos qu'en Dieu seul. De là vient que les mondains éloignés de Dieu sont privés de consolation dans l'adversité, tandis que les justes unis à Dieu sont comblés de joie parmi les contradictions. Ainsi, Notre-Seigneur, comme un tendre père, termina son discours par ce qu'il avait de plus utile pour ses chers enfants, en leur promettant la paix qu'il offre instamment à tous les hommes. En effet, d'après la Glose, tout ce qu'il a dit non seulement en cette circonstance, mais encore depuis le commencement de sa prédication et surtout durant cette Cène, tendaient à cette fin unique, qui était de procurer aux hommes la paix véritable en lui-même, celle du cœur en cette vie et celle de l'éternité dans l'autre. C'est pour la mériter et l'obtenir que nous sommes devenus chrétiens, que les sacrements nous sont donnés, que nous sommes éprouvés par les châtiments et instruits de différentes manières, que nous avons reçu le Saint-Esprit et que nous nous exerçons aux sentiments de foi, d'espérance et de charité. Cette paix divine est notre consolation dans les diverses angoisses qu'elle nous fait surmonter courageusement, pour que nous puissions régner heureusement avec Jésus-Christ. Le Sauveur conclut donc par là son discours, parce qu'il est lui-même le terme de ce pèlerinage et le bonheur de la patrie. Cette paix qu'il donne n'aura jamais de fin, dit saint Augustin (Tract. CIV in Joan.) ; elle est elle-même la fin de toutes nos pieuses intentions et de nos bonnes actions.
Dans le monde, dit encore Jésus-Christ (Joan. XVI, 33), vous souffrirez beaucoup de la part des hommes qui vous persécuteront, mais vous aurez la paix en moi. Comme s'il disait, selon saint Grégoire (Moral, lib. XVI, 12) : Vous recevrez intérieurement de moi les consolations propres à vous soutenir dans les maux que vous subirez extérieurement de la part du monde. Les justes, en effet, n'éprouvent point de tribulations sans quelque adoucissement, parce que Dieu leur ménage des consolations ; les mondains au contraire qui ne ressentent point ces consolations endurent les tribulations dans toute leur amertume. — Rassurez-vous, confiez-vous en moi, ajouta le Sauveur ; car j'ai vaincu le monde pour vous, en sorte qu'il ne prévaudra point contre vous. Comme s'il disait : Au milieu de vos peines ayez recours à moi et vous aurez la paix en moi. Jésus-Christ a vaincu le monde, en le dépouillant et en lui arrachant les armes dont il se sert pour combattre contre nous ; et ces armes sont tout ce qui, en lui, excite notre concupiscence. En effet, comme l'enseigne l'apôtre saint Jean (I Ep. II, 16), tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Or Jésus-Christ a réprimé la première de ces trois funestes passions par ses travaux et ses souffrances, il a dompté la seconde par sa pauvreté et il a terrassé la troisième par son humiliation. Cette victoire du Sauveur doit stimuler le courage des justes : qu'ils considèrent leur divin Modèle ; animés par son exemple et aidés par sa grâce, ils surmonteront comme lui et avec lui toutes les tentations de ce monde pervers. Puisque Jésus-Christ a souffert en son corps, dit saint Pierre (I Ep. IV, 1), armez-vous de cette pensée pour résister au mal. Celui qui, en marchant sur ses traces, foule aux pieds les objets de la concupiscence, celui-là triomphe du monde. Ce triomphe, d'après saint Jean (I Ep, V, 4), c'est notre foi qui nous le fait remporter ; car la foi, étant le fondement des choses que nous devons espérer, des biens spirituels et éternels, nous fait par conséquent mépriser les biens corporels et passagers.
Le cinquième point que nous devons encore méditer, c'est la touchante prière qui suivit immédiatement le discours adressé aux Apôtres, Selon le Vénérable Bède, Jésus-Christ leur parla assis durant la Cène jusqu'à ces mots :
Levez-vous, partons d'ici (Joan. XIV, 31) ; puis il continua debout jusqu'à la fin de l'hymne qui commence à l'endroit où nous sommes arrivés. Alors
levant les yeux au ciel, il tourna toutes ses pensées vers le Père éternel, auquel il adressa d'instantes supplications (Joan. XVII, 1). S'il pria, ce ne fut pas seulement pour obtenir quelque faveur, mais surtout afin de nous donner l'exemple ; c'est pourquoi nous allons considérer les circonstances remarquables qui ont précédé, accompagné et suivi sa prière. — 1° C'est après avoir instruit ses disciples dans un long discours que Jésus-Christ se met en prière. Il nous montre par là que nous devons demander à Dieu le parfait accomplissement de toutes nos bonnes œuvres, et aussi qu'il ne suffit pas d'enseigner le prochain par nos leçons, mais qu'il faut encore l'assister de nos prières ; car, pour porter des fruits abondants dans les cœurs des auditeurs, la parole divine doit être fécondée par la grâce céleste qu'attire l'oraison fervente ; il importe donc de terminer nos pieuses exhortations par quelque prière — 2° Notre-Seigneur en priant leva les yeux vers le ciel pour indiquer qu'en priant nous devons élever nos pensées vers Dieu ; car, suivant saint Jean Damascène (de Fide, I. III, c 24), l'oraison est une élévation de notre cœur vers Dieu. Les sentiments intérieurs de l'âme se réfléchissent dans les yeux plus que dans les autres parties de notre corps ; et là où est l'objet de notre amour, là sont aussi fixés nos regards. Si donc Jésus-Christ leva les yeux au ciel, selon saint Chrysostôme (Hom. LXXIX in Joan.), c'est afin qu'en nous tenant debout nous dirigions en haut les yeux non seulement du corps mais surtout de l'esprit. Ainsi les justes prient quelquefois debout, les regards attachés au ciel non point avec orgueil mais avec humilité, pour marquer que leurs demandes s'adressent au Très-Haut et que leurs désirs se portent vers les biens supérieurs. C'est pourquoi le Psalmiste disait :
j'ai élevé mes yeux vers vous. Seigneur, qui habitez dans les cieux (Ps. CXXII, 1). Nous devons diriger vers le Seigneur non seulement nos regards mais encore nos actions en les rapportant à sa gloire, selon cette recommandation du prophète Jérémie :
Élevons nos cœurs et nos mains, c'est-à-dire nos affections et nos œuvres,
vers le Dieu du ciel (Thren. III, 41). — 3° Aux approches de sa Passion, après avoir prédit aux Apôtres les persécutions qui les attendent, Notre-Seigneur invoqua son Père. Il voulait nous apprendre par là qu'au milieu des épreuves et des tribulations nous devons recourir à Dieu par la prière, comme le firent Moïse, Susanne et beaucoup d'autres saints personnages ; dans leurs angoisses ils crièrent vers le Seigneur qui les délivra de leurs maux.
Jésus-Christ prie d'abord pour lui-même et ensuite pour ses membres. Il prie pour lui-même selon la nature humaine et selon la nature divine (Joan. XVII, 1, 5). Quant à la nature humaine, il demande qu'elle soit glorifiée dans sa Passion, sa résurrection et son ascension, comme aussi dans le jugement général qu'il exercera à la fin du monde sous la forme de cette humanité. Quant à la nature divine, il demande la manifestation ou glorification extérieure du Père et du Fils et par là même du Saint-Esprit, puisqu'il est le lien et l'amour qui les unit ; car ces trois personnes ont la même nature, la même essence, la même splendeur, comme elles sont égales en puissance, en science et en bonté. Il demande donc que la gloire éternelle qu'il a reçue de Dieu son Père avant la création de l'univers soit reconnue des hommes ; car si ses disciples le considéraient comme un simple mortel, ils ne pourraient que rougir de l'ignominie de sa Passion, désespérer de la victoire de sa résurrection, et perdre ainsi toute foi en leur Maître. — Jésus-Christ prie ensuite pour ses membres mystiques qu'il distingue en deux classes : premièrement pour ceux qui lui sont unis déjà, secondement pour ceux qui lui seront unis plus tard comme à leur Chef par la foi (Ibid. 6-25).
Jésus-Christ prie donc en premier lieu pour ses disciples actuels qu'il recommande à son Père en disant (Ibid. 11) : Père saint, en votre nom, conservez ceux que vous m'avez dormes ; c'est-à-dire par votre puissance et pour votre gloire, préservez du mal et maintenez dans le bien ceux que vous m'avez unis par une amitié toute spirituelle pour devenir les premiers fondements de ma nouvelle Église. Qu'ils soient un par l'union de la charité, comme nous sommes un par l'unité de nature. De même que vous êtes mon Père et que je suis votre Fils par essence, qu'ils soient aussi vos enfants et mes frères par adoption. La comparaison indiquée ici par le mot latin (sicut) ne marque pas l'identité ou l'égalité parfaite, mais une certaine similitude et une imitation éloignée ; car la perfection de la créature consiste dans sa ressemblance avec le Créateur, de sorte que plus nous ressemblons à Dieu, plus nous participons à sa bonté. Selon saint Augustin (Tract. CVIII in Joan.), comme le Père et le Fils ne sont qu'un, non seulement par la divinité mais encore par la volonté, Jésus-Christ demande que ses disciples soient un non seulement par l'humanité, mais encore par l'amour. — C'est pour eux que je prie d'une manière efficace, dit le Sauveur (Joan XVII, 9), parce qu'ils sont à vous, ô mon Père, par votre prédestination éternelle ; mais je ne prie point ainsi pour le monde, pour ceux qui lui sont attachés et qui sont réprouvés suivant votre prescience infaillible. En elle-même, la prière du Sauveur est efficace pour tous ; si cependant les méchants n'y ont aucune part, c'est qu'ils y mettent obstacle par leur malice. Quoique ses disciples ne fussent déjà plus du monde par l'esprit, il fallait néanmoins qu'ils y demeurassent encore ; c'est pourquoi il ajoute (Ibid. 15) : Je ne vous prie point de les retirer du monde ; car il est nécessaire qu'ils y restent quelque temps, soit pour le salut des autres hommes, soit pour l'augmentation de leurs propres mérites. Comme s'il disait, selon le Vénérable Bède (in cap. XVII Joan) : Je vais être enlevé du monde prochainement, mais ceux-ci ne doivent pas en être ôtés maintenant, afin qu'ils puissent annoncer votre nom et le mien. Apprenons de là que les justes ne doivent pas demander à sortir de cette vie, si leur mort n'est pas encore opportune, comme ne l'eût pas été alors celle des Apôtres. — Mais, continua Jésus-Christ, je vous prie de les garder du mal, de les délivrer des tentations et des périls, en leur donnant la persévérance dans la foi et la constance dans les épreuves. Sanctifiez-les dans la vérité, c'est-à-dire affermissez-les dans la croyance qu'ils ont à votre parole ; car votre parole est la vérité même (Ibid. XVII). Donnez-leur donc la grâce de la pratiquer avec fidélité, et inspirez-leur le courage de la prêcher avec force, comme ils y sont obligés. Les Apôtres furent ainsi confirmés par Dieu le Père, lorsqu'au jour de la Pentecôte il leur envoya le Saint-Esprit.
En second lieu le Sauveur prie pour l'Église catholique de tous les siècles en disant (Ibid. 20) : Je ne prie pas seulement pour ceux qui croient déjà, mais encore pour tous ceux qui croiront en moi sur leur parole. Cette parole est celle de la foi et de l'Évangile que les Apôtres ont reçue de leur divin Maître et qu'ils ont communiquée à tous les Chrétiens. Elle est appelée parole des Apôtres, non pas qu'eux seuls l'aient annoncée dans l'univers entier, puisqu'elle l'a été par beaucoup d'autres prédicateurs, mais parce qu'ils en ont été les premiers et principaux ministres. Notre-Seigneur, dit saint Augustin (Tract. CIX in Joan.), a voulu comprendre ici tous les fidèles présents et futurs ; car tous ceux qui ont cru en lui depuis lors, comme toux ceux qui doivent croire en lui jusqu'au dernier jour, ont été ou seront amenés successivement à la foi par la parole des Apôtres. —Je vous demande donc, ô mon Père, ajouta Jésus-Christ, que tous ensemble ne soient qu'un par l'union de la foi et de la charité, que, comme vous êtes en moi et moi en vous par l'unité de nature et de substance, ils ne soient aussi qu'un en nous d'esprit et de cœur (Ibid. 21). D'après saint Augustin (loc. cit.), Notre-Seigneur a voulu dire : De même que vous êtes en moi, ô Père, et que je suis en vous par l'amour, faites qu'ils soient pareillement un en nous par l'amour. Ou, en d'autres termes : De même que le Père aime le Fils, et que, réciproquement, le Fils aime le Père, qu'ainsi mes disciples aiment l'un et l'autre. Le fruit salutaire de celte union intime, c'est afin que le monde entier, converti parleurs prédications, croie et reconnaisse que vous m'avez envoyé et que je leur ai annoncé votre doctrine. Rien, en effet, ne manifeste mieux la vérité divine de l'Évangile que la charité mutuelle des fidèles. Si rien n'est plus scandaleux pour tous, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXII in Joan.), que de voir les Chrétiens divisés entre eux, rien aussi n'est plus édifiant que de lès voir unis comme des frères par les liens étroits d'un affection cordiale.
Et, dit encore Jésus-Christ, pour qu'ils soient un comme nous sommes un, pour qu'ils restent inséparablement unis dans la véritable Église, je leur ai communiqué la gloire que vous m'avez donnée, en leur conférant cette puissance merveilleuse qui fait éclater aux yeux des hommes ma filiation divine (Joan. XVII, 22). D'après saint Chrysostôme (loc. cit.), le Seigneur appelle ici clarté (claritas), la gloire que produisent pour lui comme pour ses disciples l'opération des miracles, l'enseignement des dogmes et surtout l'accord des sentiments et des volontés ; car la gloire qui résulte de cette parfaite unanimité est supérieure à celle même qui pourrait venir des œuvres prodigieuses. Aussi Jésus-Christ ajouta (Joan. XVII, 23) : Je suis en eux par la grâce et l'esprit d'amour, et vous êtes en moi par l'unité d'essence et de substance ; vous êtes donc aussi en eux par le même esprit d'amour. Ou bien, comme l'explique saint Hilaire (de Trinit. I. 8), je suis en eux au moyen de l'Incarnation qui me fait participer à leur humanité, et au moyen de l'Eucharistie en leur donnant mon corps pour nourriture ; vous êtes également en moi à raison de la consubstantialité qui me fait participer votre divinité ; qu'ainsi ils soient consommés dans l'unité. Jésus-Christ, en effet, a réuni toutes les créatures à leur Créateur, en réunissant dans sa personne la nature humaine à la nature divine. Il demande donc à son Père que ses disciples soient consommés dans l'unité, c'est-à-dire, qu'ils soient parfaitement unis sur la terre par les liens de la grâce et de la charité fraternelle que produit la foi catholique, et au ciel par la possession de la gloire et de la félicité divine que procure la vision intuitive. Tel est le but auquel tend toute sa prière, comme il nous le fait sentir en répétant plusieurs fois cette même demande ut sint unum. À son exemple, nous devons tous prier pour obtenir que cette union parfaite commence en ce pèlerinage et se complète éternellement dans la patrie. Aussi la perfection de la religion chrétienne consiste en cette union d'amour surnaturel qui relie les membres de l'Église, non seulement entre eux, mais encore avec Jésus-Christ leur chef comme homme, et enfin par lui avec Dieu même, car celui qui demeure attaché au Seigneur est un même esprit avec lui (I Cor. VI, 17). De cette manière, Dieu, premier principe de toutes choses, se trouve joint intimement à l'homme, abrégé de toute la création. La fin de cette union intime, c'est que le monde converti, devenant ami d'ennemi qu'il était, reconnaisse dès ici-bas par la foi que vous m'avez envoyé et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé moi-même (Joan. XVII, 23). Ainsi, dit saint Augustin (Tract. CX in Joan.), le Père nous aime dans son Fils, parce qu'il nous a élus en lui ; et comme il ne hait aucune de ses créatures (Sap. XI, 25), qui pourrait dire combien il aime les membres de son propre Fils, et combien plus encore il chérit ce Fils unique lui-même ?
Notre-Seigneur demande ensuite l'union de tous ses membres à leur Chef, quand il dit (Joan. XVII, 24) : Mon Père, ceux que vous m'avez donnés par votre prédestination en les appelant à la foi, je veux, ou plutôt je désire qu'ils soient avec moi dans la béatitude où je suis déjà quant à l'âme. Je le souhaite, afin qu'ils contemplent ma gloire que j'ai reçue de vous, celle de ma divinité et de mon humanité ; car vous m'avez donné cette double gloire, parce que vous m'avez aimé d'un amour de prédilection, avant même la création du monde. Ainsi, de toute éternité, le Père a aimé Jésus-Christ, non seulement comme Dieu, mais encore comme homme en le prédestinant à une gloire souveraine ; de toute éternité aussi il nous a aimés en nous prédestinant comme membres futurs de son Fils unique. Nous sommes donc aimés en Jésus-Christ, parce que lui-même est aimé tout entier dans son corps mystique ; car nous lui sommes unis comme à notre Chef, et il habite en nous comme dans son temple. Saint Augustin dit à ce sujet (Tract. CXI in Joan.) : « Notre-Seigneur s'efforce d'inspirer à ses chers disciples la plus sublime espérance ; écoutez donc avec joie, afin que vous puissiez supporter les tribulations avec patience ; entendez ces paroles consolantes de votre divin Maître : Mon Père, je veux que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi. Mais quels sont ceux que le Père céleste a donnés à son divin Fils, sinon ceux dont il dit ailleurs : Nul ne peut venir à moi, si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire lui-même (Joan. VI, 44) ? Or, cette récompense glorieuse que Jésus-Christ réclame pour tous ses membres leur sera sûrement accordée ; car le Père tout puissant ne peut refuser à son Fils aussi tout puissant la faveur que celui-ci déclare vouloir expressément. »
« Dans cette prière sacrée, dit saint Anselme, Jésus prend congé de ses disciples bien-aimés en disant : Mon Père, conservez-les en votre nom. Maintenant inclinez la tête pour recevoir la bénédiction qu'il leur donne en ajoutant : Je veux que là où je suis ils y soient avec moi. Il fait bon pour vous être ici en cette sainte compagnie, mais voici l'heure de se retirer avec elle. » Ô quelle admirable onction dans toute cette prière touchante ! Nous y trouvons un préservatif contre le péché et un remède efficace à tous nos maux ; depuis le commencement jusqu'à la fin, elle respire la paix et l'amour que Notre-Seigneur se proposait surtout d'y recommander. Il ajouta beaucoup d'autres exhortations qui pénétraient les cœurs dévoués de ses Apôtres profondément émus. Si vous examinez attentivement et si vous repassez doucement toutes les paroles de ce sublime discours, vous sentirez votre cœur s'embraser en voyant tant de bénignité, de condescendance, d'affabilité, d'affection de la part de Dieu, comme aussi en considérant les actions mystérieuses qu'il accomplit en cette soirée à jamais mémorable. Vous pourrez ainsi vous composer un bouquet de pensées salutaires, qui vous serviront d'antidote contre toutes les tentations et de consolation dans les diverses épreuves de cette vie misérable.
Entre tous les souvenirs que Jésus-Christ nous a laissés, le plus digne d'une éternelle mémoire est le banquet sacré de cette dernière Cène, où l'Agneau divin, immolé pour effacer les péchés du monde, est devenu l'aliment des âmes sous les apparences du pain et du vin. Dans ce merveilleux festin, Notre-Seigneur fit éclater toute sa bonté, en daignant s'asseoir à la même table et manger au même plat que ses pauvres disciples et que le perfide Judas. C'est là que le Roi de gloire fit paraître son humilité prodigieuse, en s'abaissant jusqu'à laver les pieds de vils pêcheurs et même d'un malheureux traître. C'est là qu'il manifesta sa libéralité infinie, en donnant aux premiers prêtres du Nouveau-Testament et par suite à l'Église universelle de tous les siècles son corps adorable pour nourriture et son sang précieux pour breuvage. C'est alors qu'il montra l'excès de son amour pour ses disciples qu'il aima jusqu'à la fin, en cherchant à les consoler par ses tendres exhortations, spécialement pour saint Pierre auquel il obtint de ne pas défaillir dans la foi, en lui recommandant d'affermir ses frères, et aussi pour saint Jean auquel il permit de se reposer doucement sur sa poitrine sacrée. Ô quelle ineffable suavité renferment tous ces souvenirs, mais seulement pour le Chrétien fidèle qui, invité à ce festin délicieux, s'empresse d'accourir, de sorte qu'il peut s'écrier avec le Prophète royal : Comme le cerf altère soupire après les sources d'eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu (Ps. XLI, 2) ! Contemplez donc le divin Maître tandis qu'il prononce son discours pathétique ; voyez comme sa parole persuasive s'insinue doucement dans les esprits pour y graver de salutaires enseignements ; ne vous lassez point de le regarder et de l'écouter avec une pieuse avidité. Considérez aussi les disciples affligés qui versent des larmes et poussent des soupirs ; car ils sont profondément désolés, comme le témoigne le Sauveur lui-même en leur disant : Parce que je vous ai parlé ainsi de mon départ prochain, la tristesse remplit vos cœurs, et vous gémissez de ce que bientôt vous ne jouirez plus de ma présence corporelle (Joan. XVI, 6). Entre autres, remarquez Jean, son intime confident ; comme il tient les yeux attentivement fixés sur son bon Maître, comme il recueille avec une tendre émotion toutes ses paroles affectueuses que lui seul nous a soigneusement conservées et rapportées dans ses écrits ! Ô bienheureux disciple qui, penché sur le cœur de Jésus, avez puisé à cette source féconde tous les secrets de l'amour divin dont vous avez été le fidèle dépositaire ! Aucun Apôtre ne fut attaché aussi constamment et aussi familièrement que lui au Seigneur. Quoique le plus jeune de tous, il était assis à côté de lui pendant la Cène ; il le suivit jusque dans la cour du grand-prètre et l'accompagna jusqu'au sommet du Calvaire ; il assista à son crucifiement, à sa mort, et ne le quitta qu'après avoir aidé à le mettre dans le tombeau.
Cependant les disciples étaient saisis de terreur et d'effroi, d'abord à cause du temps, parce qu'il était nuit, et ensuite à cause du lieu de leur réunion, parce qu'ils se trouvaient dans la ville de Jérusalem au su de tout le monde. Souvent leurs regards se tournaient vers la porte du cénacle, comme s'ils eussent craint de se voir entourés et pris par des ennemis. Jésus, voyant leur préoccupation et leur anxiété, avait interrompu son discours pour leur dire : Levez-vous, sortons d'ici (Joan. XIV, 31). Comme s'il voulait dire : Allons en un endroit plus sûr et plus secret, où croyant être à l'abri du danger, vous puissiez prêter une attention plus grande à toutes mes paroles ; rendons-nous au lieu où je dois être livré aux Juifs et séparés de vous corporellement. Quiconque veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive (Luc. IX, 23). Âme fidèle, conjurez avec larmes votre Sauveur de ne pas souffrir que vous soyez séparée de lui ; demandez-lui la grâce de le suivre à la vie, à la mort. Oh ! dans quelle consternation furent alors plongés les Apôtres, qui, ne sachant où ils devaient aller, craignaient à chaque instant de perdre leur bon Maître !
Mais il était bien juste de remercier Dieu après un festin si solennel. C'est pourquoi, avant de sortir de la salle, Notre-Seigneur récita l'hymne ou cantique par lequel il rendit grâces à son Père, comme il avait fait avant la Cène ; et par là il nous enseigna que nous devons aussi bénir et louer Dieu, soit avant soit après nos repas. « Qu'ils s'instruisent à cet exemple, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXIII in Matth.), les hommes qui, semblables à des animaux immondes, quittent la table où ils viennent de se rassasier, quelquefois même outre mesure, sans songer à témoigner à Dieu leur gratitude. Qu'ils profitent de cette leçon, les Chrétiens qui sortent de l'église avant d'avoir entendu les dernières oraisons de la sainte messe, destinées à rappeler le cantique du Sauveur. Il rendit donc grâces avant de distribuer l'Eucharistie à ses Apôtres, et après qu'il les y eut fait participer, il prononça une hymne, pour nous montrer que nous devons faire pareillement. » Selon le Vénérable Bède (in cap. XIV Marc), en bénissant son Père au moment où il allait être abandonné entre les mains de ses ennemis, Jésus-Christ prouve qu'il s'exposait volontairement à la mort pour notre rédemption ; il nous enseigne aussi à ne point nous laisser abattre par les difficultés que nous pouvons trouver en travaillant au salut du prochain, mais plutôt à louer Dieu qui, par le moyen de nos tribulations, veut procurer l'avantage de plusieurs.
Après avoir achevé l'hymne de reconnaissance pour l'institution de l'auguste Sacrement et pour l'établissement de la loi nouvelle (Matth. XXVI, 30), le Sauveur sortit du cénacle et de la ville, à l'heure même des complies, avec ses disciples. Pour faire voir encore une fois qu'il sacrifiait spontanément sa vie et combien il désirait ardemment notre rédemption, il se dirigea vers l'endroit où il savait que le traître devait venir afin de le livrer. Ce lieu, étant situé hors de Jérusalem, était par là même très-favorable au dessein criminel de ses ennemis, qui cherchaient à l'arrêter secrètement sans exciter d'émeute populaire. Âme chrétienne, ne laissez pas de suivre votre divin Sauveur ; il s'avance le premier, accompagné de ses disciples qui se pressent en foule autour de lui comme des poussins autour de leur mère. Désireux de l'approcher davantage et de le mieux entendre, ils le touchent, ils le heurtent successivement dans leur marche ; Jésus supporte leur importunité avec patience et bonté, et chemin faisant, il continue de les instruire jusqu'à ce qu'il soit arrivé dans le jardin des Oliviers. Le Seigneur avec ses disciples, étant sorti vers l'orient de la ville, passa le torrent de Cédron, ainsi appelé à cause des cèdres nombreux qui ombrageaient ses rives (Joan. XVII, 1). Ce torrent coule dans la vallée de Josaphat, qui s'étend du nord au midi, entre la cité de Jérusalem et le mont des Oliviers. Cette vallée tire son nom du roi Josaphat, dont le sépulcre s'élevait en forme de tour ; près de là un monument creusé dans le roc renfermait les deux tombeaux du saint vieillard Siméon et de saint Joseph, époux de la Bienheureuse Vierge Marie. Jésus, traversant cette vallée couverte d'arbres et pleine d'agréments, vint avec ses disciples vers une maison de campagne appelée Gethsémani, située au pied de la montagne des Oliviers (Matth. XXVI, 36). On y construisit plus tard une église adossée à la roche sous laquelle les disciples s'endormirent pendant cette nuit terrible ; cette église était occupée par des chanoines réguliers qui servaient Dieu sous la conduite d'un abbé dans l'ordre de saint Augustin.
Le Sauveur entra donc avec ses disciples dans le jardin attenant à cette maison de campagne, pour y attendre le traître qui allait venir avec des gens armés s'emparer de lui ; car Jésus savait bien tout ce qui devait lui arriver, suivant les dispositions secrètes de la divine Providence (Joan. XVIII, 4). Lui à qui son Père a donné toute puissance, même sur ses propres persécuteurs (Joan. XIII, 3), il va néanmoins se laisser prendre de plein gré, sans aucune résistance. Le perfide Judas connaissait aussi ce lieu ; car Jésus y venait souvent avec ses disciples, soit afin d'y vaquer plus secrètement à la prière, soit afin d'y donner plus tranquillement des instructions familières (Joan. XVIII, 2). En effet, d'après saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Matth.), au lieu de s'étendre doucement sur le lit pour y goûter le sommeil, le Seigneur sortait fréquemment à l'écart pour y passer la nuit dans l'oraison ; et aux jours de solennité surtout après le souper, il avait coutume de conduire ses Apôtres dans un endroit retiré, où, loin de tout bruit, ils pouvaient écouter avec une attention plus grande les sublimes enseignements sur chaque fête, qui n'étaient pas destinés à tout le monde. — C'était, avons-nous dit, l'heure des compiles ; car en ce moment le jour avait accompli son cours ; et le Seigneur aussi avait accompli son cours de prédication, lorsqu'après avoir institué l'adorable Eucharistie dans la dernière Cène, il vint au mont des Oliviers où ses ennemis devaient l'arrêter. C'est là qu'allaient s'accomplir les paroles du Prophète : Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées (Zach. XIII, 7). Âme fidèle, suivez partout votre divin Maître, ne l'abandonnez jamais de peur que lui-même ne vous abandonne également.
Selon le sens mystique, Jésus sortant de la ville nous apprend ainsi à quitter les sociétés et les occupations séculières, quand nous voulons offrir à Dieu plus convenablement nos prières et nos sacrifices ; il nous apprend aussi à fuir le tumulte du monde, quand nous voulons traiter des choses spirituelles avec nos amis. Etant sorti, il passa le torrent de Cédron qui signifie tristesse profonde ; c'était une image de la voie douloureuse que le Sauveur voulait bien parcourir. De même, en effet, qu'un torrent exposé aux ardeurs du soleil roule avec impétuosité les eaux de la montagne, ainsi Jésus, rempli des flammes de la charité et des lumières de la vérité, s'abandonna avec empressement aux flots des tribulations et des souffrances. En allant de lui-même traverser ce torrent, à l'heure où devait commencer sa Passion, il montrait que le Chrétien pour se disposer prochainement au martyre doit y songer d'avance et s'armer de patience ; car, d'après saint Grégoire (Hom. XXXV in Evang.), les coups que l'on prévoit blessent moins cruellement, et les maux auxquels on s'attend sont plus faciles à endurer. — Il vint donc en un lieu appelé Gethsémani, c'est-à-dire vallée fertile, pour marquer par la signification de ce nom, combien sa prière fut humble et fervente ; car l'humilité est désignée par la vallée et sa fertilité indique la ferveur ou la dévotion. À l'approche de sa Passion, dit Rémi d'Auxerre (in cap. XXVI Matth.), Notre-Seigneur pria dans une vallée fertile pour nous faire comprendre la profondeur de son humilité et l'abondance de sa charité ; car il s'est humilié jusqu'à souffrir la mort et il nous a aimés jusqu'à donner sa vie. — Il voulut être saisi par ses ennemis dans un jardin, pour signifier qu'il était venu réparer le péché commis par nos premiers parents dans un jardin de délices ou paradis terrestre ; ou bien encore pour faire entendre que par sa Passion il devait nous ouvrir les portes du paradis céleste.
Aussitôt après la Cène, le Sauveur avec ses disciples se dirigea vers le mont des Oliviers pour y faire sa prière ; c'est ce que représentent les religieux, lorsqu'après leur repas ils se rendent processionnellement à l'Église pour y offrir à Dieu leurs actions de grâce. Ce n'est pas sans mystère, dit Origène (Tract. XXXV in Matth.), qu'après l'hymne de reconnaissance ils sortirent de la ville pour aller sur la montagne des Oliviers ; car le Chrétien qui a reçu le sacrement de l'Eucharistie ne doit plus rester occupé des choses terrestres dans la vallée de ce monde ; mais, selon la remarque de saint Jérôme, il doit tendre vers le sommet des vertus ; c'est là qu'il trouvera la récompense de ses travaux, la consolation de ses peines et les lumières de la vérité. — Si donc Jésus-Christ prie sur le mont des Oliviers et aussi dans le jardin de Gethsémani, il nous fournit, dans ces circonstances particulières, des instructions très-utiles. Quand il prie sur la montagne, il nous enseigne que dans l'oraison nous devons détacher nos cœurs de la terre pour les porter vers le ciel ; et quand il prie dans le jardin ou la vallée fertile, il nous apprend que nos prières doivent être accompagnées d'une humilité profonde, et que nos âmes ne doivent point être dépourvues d'une charité efficace. À l'approche de sa Passion, le Seigneur alla justement sur cette même montagne d'où il devait bientôt s'élever à la droite de son Père ; il voulait nous montrer par là que la patience dans les tribulations temporelles doit nous conduire à la béatitude des demeures éternelles. C'est sur le mont des Oliviers, dit saint Jérôme (in cap. XIV Marc), que Jésus veille et prie, qu'il est saisi et garrotté ; c'est aussi de là qu'il monte ensuite au plus haut des cieux pour indiquer que nous le suivrons dans le séjour de la gloire, si nous sommes ici-bas appliqués aux veilles et aux prières, résignés aux souffrances et aux humiliations. Cette montagne des Oliviers est bien digne de toute vénération, puisque le Seigneur aimait à venir et à prier en ce lieu privilégié, et qu'il daigna même y opérer de nombreuses merveilles. Aussi, plus tard, on y construisit une église célèbre qui fut occupée par des moines bénédictins, sous la conduite d'un abbé.
Comme conclusion pratique de cet important chapitre, rappelons-nous les cinq grandes vertus dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple dans cette soirée mémorable. Il nous a recommandé 1° l'humilité, quand il lava les pieds de ses Apôtres ; 2° la charité, quand il institua le Sacrement auguste de son corps et de son sang, et qu'il prononça ce touchant discours d'adieu suprême ; 3° la prière, lorsque dans le jardin des Oliviers il se prosterna trois fois pour supplier son Père ; 4° la patience, en supportant la trahison de son perfide disciple et les mauvais traitements de ses cruels ennemis, qui l'emmenèrent lié comme un criminel ; 5° l'obéissance, en se soumettant à la volonté de son Père, jusqu'à se livrer lui-même à la mort la plus douloureuse et la plus honteuse. Efforçons-nous de marcher sur les traces de notre divin Modèle, dans le sentier des vertus excellentes qu'il a pratiquées de la manière la plus parfaite.
Prière
O très-doux Jésus, qui, à l'approche de votre Passion, avez supplié instamment votre Père pour tous ceux qui croyaient alors ou qui devaient croire plus tard en vous, j'implore, Seigneur, votre clémence et votre miséricorde pour tous ces Chrétiens et pour moi-même, comme aussi pour tous ceux qui sont chers à mon cœur ou qui me sont unis de quelque manière, pour mes parents et mes proches, mes supérieurs et bienfaiteurs, amis et ennemis, pour les personnes spécialement recommandées à mes prières, et généralement pour tous les fidèles vivants ou morts. À nous qui vivons encore, accordez la grâce en ce monde et la gloire en l'autre ; aux défunts qui souffrent dans le purgatoire, donnez le repos éternel. Vous qui êtes le Rédempteur de tous, montrez que vous êtes vraiment aussi le Sauveur de ces âmes. Ainsi soit-il.