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CHAPITRE LVI
Institution de l'Eucharistie
Matth. XXII. — Marc. XIV. — Luc. XXII
Maintenant que nous allons méditer sur la quatrième circonstance de cette Cène mystérieuse, admirons la condescendance inouïe et l'ineffable charité qui porta notre divin Sauveur à se donner lui-même à nous, en nous laissant son Corps sacré pour nourriture et son Sang adorable pour breuvage. Ce qu'il devait bientôt offrir à Dieu comme sacrifice d'agréable odeur et rançon d'un prix inestimable, il commença par en faire notre viatique et notre soutien pendant le triste pèlerinage de cette vie mortelle. Ce divin Sacrement, en effet, qui est appelé par excellence Eucharistie, c'est-à-dire bonne grâce, ne cesse pendant la suite des siècles de fortifier et de restaurer les cœurs pieux et fervents. Voulant donc mettre fin aux victimes grossières de l'Ancien Testament pour en fonder un Nouveau beaucoup plus parfait, Jésus-Christ se constitua lui-même notre unique victime ; et après avoir achevé la Cène légale des Juifs, il institua immédiatement la Cène spirituelle des Chrétiens ; c'est alors qu'il nous fit passer d'un testament provisoire à un autre éternel, de la Loi à l'Évangile, des figures aux réalités, des idées de la chair à celles de l'esprit. Le Vénérable Bède dit à cette occasion (in cap. XXII Luc) : « Notre-Seigneur accomplit d'abord les cérémonies de la première Pâque, qui était solennisée dans la Synagogue pour rappeler aux Israélites leur délivrance de l'Egypte ; il établit ensuite les rites de la seconde Pâque, qui devait être célébrée dans l'Église pour rappeler aux hommes leur affranchissement de l'enfer. Dans ce but, étant consacré prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech (Ps. CIX, 4), Il substitua à la chair et au sang de l'agneau symbolique, le Sacrement de sa chair et de son sang sous les apparences du pain et du vin.
Pendant que les Apôtres soupaient, c'est-à-dire lorsqu'ils achevaient leur repas, ou du moins tandis qu'ils étaient encore à table après avoir mangé l'agneau, avant qu'ils se fussent levés, Jésus prit du pain azyme ou sans levain (Matth. XXVI, 26) ; puis levant les yeux vers son Père céleste, il lui rendit grâces de ce que la loi ancienne allait finir et la nouvelle commencer (Luc. XXII, 19). Ensuite il bénit ce pain en prononçant les paroles sacramentelles : Ceci est mon corps ; après l'avoir ainsi consacré, il le rompit et le donna à ses disciples, en disant : Prenez et mangez : Ceci est mon corps (Matth. ibid.). Saint Luc ajoute : Mon corps qui est donné pour vous, et saint Paul : Mon corps qui sera livré pour vous (I Cor. XI, 24). Dans la formule de la consécration que le prêtre doit prononcer, l'Église a inséré le mot enim, qui pour cette raison ne peut jamais être omis à la messe. Prenant de même le calice, non plus celui de l'ancienne Pâque dont nous avons parlé précédemment, mais celui de la nouvelle, il rendit grâces encore et, après l'avoir béni, il le leur donna en disant : Prenez et buvez-en tous : car ceci est mon sang, qui sera répandu pour un grand nombre (Matth. XXVI, 27, 28). C'est ainsi que Notre-Seigneur institua le sacrement de l'Eucharistie, en abolissant d'une manière tacite tous les rites antérieurs. Au moment où il dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, il changea le pain et le vin en son corps et en son sang ; alors aussi il communiqua à ces paroles mémorables la même efficacité pour l'avenir, en sorte qu'elles produisent toujours ce qu'elles signifient. Quand donc le prêtre les prononce dans le canon de la messe, à l'instant même, par leur vertu, s'opère le miracle de la transsubstantiation. Si la parole de Dieu fut assez puissante pour tirer du néant toutes les créatures, quoi de surprenant qu'elle puisse changer une créature en une autre ? Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Serm. de proditione Judae) : « De même que, après avoir été proférées une fois, les paroles de la création : Croissez, multipliez-vous et remplissez la terre (Gen I, 28), produisent leur effet naturel dans tous les temps par la génération successive des êtres corporels ; de même aussi, après avoir été proférées une fois, les paroles de la consécration perpétuent le divin sacrifice sur tous les autels de l'Église jusqu'au dernier avènement de Jésus-Christ. »
Un autel a été dressé dans le lieu même où Notre-Seigneur institua le sacrement de l'Eucharistie. En mémoire de cette institution importante, le Jeudi-Saint qui en est le jour anniversaire, on chante la messe avec solennité, quoiqu'on célèbre dans le deuil les autres parties du service divin. En ce même jour, où les Juifs marquaient leurs portes du sang de l'agneau pascal, l'évêque consacre le saint-chrême, dont il doit oindre le front des Chrétiens en leur administrant la confirmation.
Considérons avec quelle gravité, quelle attention et quelle affection le Sauveur accomplit la principale fonction de cette dernière soirée, comment il communia lui-même de ses propres mains sa famille bien-aimée. Il ne faut pas croire, en effet, que les Apôtres s'administrèrent eux-mêmes le corps du Seigneur, mais bien plutôt qu'il leur fut administré par Celui-là même qui l'avait consacré. Pour représenter cette grande action, tous les religieux devraient, au Jeudi-Saint, recevoir la sainte communion des mains de leur supérieur. Jésus-Christ prit aussi lui-même le Sacrement de son corps et de son sang, non pas qu'il en eût besoin ou qu'il pût en retirer quelque profit, mais uniquement pour nous donner l'exemple. En participant ainsi peu de temps avant sa mort non-seulement au festin de l'agneau pascal, mais encore au Sacrement de son propre corps avec ses Apôtres, il vous apprend que tout Chrétien exposé à un danger prochain de mort doit, s'il le peut, communier sacramentellement, et s'il ne le peut, communier du moins spirituellement en s'unissant à Jésus-Christ par la foi ; car, comme le dit saint Augustin (Tract. XXV in Joan.), si tu crois, tu l'as reçu.
Pour mieux apprécier la dignité de ce Sacrement considérons le respect et l'ordre que Notre-Seigneur apporte dans son institution. D'abord il rendit grâces à son Père, pour un si grand mystère dans lequel la puissance divine agit d'une manière plus spéciale, et pour le grand bienfait par lequel il se donne lui-même tout entier. II nous montre ainsi qu'avant de recevoir et en recevant cet auguste Sacrement nous devons prier avec ferveur et élever notre cœur vers Dieu ; il nous apprend aussi par là que nous ne devons entreprendre ou exécuter aucun bien sans rendre gloire au Très-Haut. Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. XXII Luc), nous voyons Jésus-Christ remercier son Père des anciennes institutions qu'il allait abroger, comme aussi des nouvelles qu'il allait établir ; et il nous donne ainsi l'exemple de glorifier notre Père céleste, soit au commencement soit à la fin de toutes les bonnes œuvres que nous entreprenons. — Ensuite il bénit le pain en disant : Ceci est mon corps. (Hoc) Ceci, c'est-à-dire ce que vous voyez ici sous les apparences du pain, ce que je vous donne et ce que vous prenez actuellement, est mon corps qui, pour vous, pour votre rédemption, sera livré afin d'être flagellé et crucifié. D'où il résulte que le mot ceci (hoc) ne désigne pas simplement l'espèce du pain, ni simplement le corps de Jésus-Christ, mais l'un et l'autre conjointement. Il en résulte aussi que la bénédiction donnée par Jésus-Christ n'est autre que la prononciation des paroles sacramentelles. La transsubstantiation ne s'opère qu'au moment où elles sont entièrement proférés. Par conséquent le premier mot (hoc) ceci démontre le corps de Jésus-Christ, non pas à l'instant où il est proféré, mais au moment où la phrase est terminée, comme lorsqu'on dit : Ceci est une bonne maxime, Craignez Dieu. — Puis il rompit ce pain, pour indiquer, suivant le Vénérable Bède (loc. cit.), que le brisement de son Corps ou sa Passion n'aurait pas lieu sans son consentement et sa coopération. Nous rompons aussi la sainte hostie, en souvenir de ce que fit le Sauveur, mais cependant son corps sacré reste tout entier sous chaque partie ; car il n'y a de rompu que les accidents ou les apparences sous lesquelles il demeure caché. Cette division de l'Eucharistie se fait en trois parties, pour rappeler les trois manières différentes dont le Christ a été déchiré avant, pendant et après son crucifiement, par des fouets, par des clous et par une lance. Ce fractionnement de l'hostie se fait encore pour représenter les trois parties de l'Église qui composent le corps de Jésus-Christ : la première fraction de l'hostie désigne les Saints qui règnent dans le ciel ; la seconde indique les prédestinés qui souffrent dans le purgatoire ; et la troisième, trempée dans le précieux Sang, figure les vivants qui combattent encore sur cette terre. — Après avoir rompu le pain, il le donna à ses disciples pour leur usage, afin que, s'assimilant les espèces sacramentelles, ils fussent eux-mêmes transformés en Jésus-Christ ; car, selon la remarque de saint Augustin (Confes. lib. VII, 10), le Seigneur a dit : Vous ne me changerez pas en vous, comme vous faites de la nourriture que vous donnez à votre corps ; mais c'est vous qui serez changés en moi. — Prenez et mangez, dit-il, indiquant ainsi à ses disciples qu'ils devaient recevoir le pain eucharistique de deux manières, sacramentellement et spirituellement. Il le leur donnait à prendre par l'esprit et par le corps, à manger par la foi et par la bouche, afin que, remplis de dévotion, ils goûtassent et vissent combien doux est le Seigneur (Ps. XXXIII, 9), lui qui est une manne renfermant en elle toutes les délices et les saveurs les plus excellentes (Sap. XVI, 20). Il voulait enfin qu'ils se l'incorporassent par un souvenir constant, de manière à conserver toujours dans leur cœur le pain de leur rédemption. Pour bien entendre ce passage, il ne faut pas croire que le Seigneur rompit et donna le pain avant de prononcer les paroles de la consécration ; il commença tout au contraire par les prononcer, car le pain était déjà consacré quand il fut distribué.
Jésus prit aussi le calice, image de sa Passion, dans lequel était du vin mêlé avec de l'eau. Alors il rendit grâces à Dieu son Père pour la rédemption que cette même Passion allait opérer ; il le remercia ainsi au milieu de ses angoisses et même pour ses souffrances qu'il allait endurer en notre considération ; il nous apprenait par cette conduite à louer le Seigneur dans nos peines et à le glorifier dans toutes les tribulations, figurées ici par le calice. En rendant grâces, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXI in Matth.), le Sauveur nous enseigne comment nous devons célébrer ce mystère et supporter l'adversité. Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. XXII. Luc), si Celui qui n'avait commis aucune faute et qui n'avait mérité aucune punition, accepte avec tant de gratitude et d'humilité les maux qui lui sont infligés pour nos crimes, avec quelle résignation et quelle reconnaissance ne devons-nous pas souffrir les châtiments que nous avons encourus par nos péchés ? et si le Fils de Dieu, égal à son Père, lui rend grâces des épreuves qu'il en reçoit, avec quelle profonde soumission l'inférieur ne doit-il pas subir les corrections de la part de son supérieur ? — Puis il bénit le calice, en disant : Ceci, ou ce que vous voyez sous l'espèce du vin, est mon sang, celui de la nouvelle alliance. L'Ancien-Testament avait été scellé par le sang des animaux immolés, le Nouveau a été confirmé par le sang de Jésus-Christ lui-même ; ce qui nous montre combien ce dernier est plus excellent que le premier. Notre-Seigneur ajoute : mon sang qui sera répandu pour vous et pour plusieurs ; qu'il rachètera de la damnation éternelle et introduira dans le céleste héritage, en procurant la rémission des péchés. Le sang du Sauveur a été répandu pour plusieurs d'une manière efficace et il l'a été d'une manière suffisante pour tous, car il est plus que suffisant pour racheter le monde entier ; si néanmoins il ne sauve pas tous les hommes, c'est qu'il ne les purifie pas tous ; mais il aurait assez de vertu pour les purifier tous, s'ils voulaient s'en appliquer les mérites par la foi, la charité et la réception des sacrements. — Ensuite il donna le calice à ses Apôtres en disant : Buvez-en tous, afin que vous reproduisiez en vous ma Passion, en devenant mes imitateurs ; car si vous ne souffrez pas avec moi, vous ne régnerez pas non plus avec moi (II Tim. II, 12). Notre-Seigneur but lui-même le premier pour leur donner l'exemple. Dans l'Écriture, comme nous l'avons dit, le calice est le symbole des persécutions ; lors donc que nous les supportons patiemment, nous prenons ce calice salutaire, et nous le donnons aux autres en les exhortant à faire de même. Dans la primitive Église ainsi que dans le cénacle, tous ceux qui assistaient au saint sacrifice recevaient la sainte Eucharistie, comme gage d'union entre tous. Mais dans la suite, comme tous les Chrétiens n'étaient pas dignes de s'approcher de la sainte Table, ils se donnèrent mutuellement un autre signe d'union ; c'est le baiser de paix que le prêtre donnait le premier en disant : Recevez le lien de la paix, comme s'il disait : Prenez le tous (Sumite ex hoc omnes), ou bien : Recevez-le et communiquez-le entre vous (Accipite et dividite inter vos).
Remarquons que ce Sacrement a été institué sous les deux espèces du pain et du vin, parce qu'il est destiné à opérer le salut de l'âme et du corps, comme aussi pour montrer qu'il est la nourriture parfaite de l'âme, de même que le pain et le vin servent à la réfection complète du corps. Néanmoins, la consécration du pain et du vin se fait séparément sur l'autel, pour rappeler que dans la Passion du Sauveur son sang fut séparé de son corps adorable ; et comme ce Sacrement a été institué afin d'être un mémorial perpétuel de cette divine Passion, c'est pour cela que le corps et le sang y sont consacrés sous deux espèces distinctes. Cependant, sous chaque espèce, Jésus-Christ demeure tout entier d'une manière indivisible, avec son corps, son sang, son âme et sa divinité, en sorte que des deux côtés, il n'y a qu'un très-simple et unique sacrement, quoique de deux manières différentes. En effet, sous l'espèce du pain, le corps seul de Jésus-Christ y est produit en vertu de la consécration, mais les autres parties de lui-même s'y trouvent par l'effet d'une concomitance réelle, naturelle et inséparable ; le sang par suite de sa connexion avec le corps, l'âme à cause de sa liaison intime avec les membres vivants, et la divinité en conséquence de l'union hypostatique ; car ces quatre choses ne peuvent plus être divisées ou séparées les unes des autres. De même, sous l'espèce du vin, le sang seul de Jésus-Christ y est produit en vertu de la consécration, mais les autres parties s'y trouvent également par l'effet de leur concomitence. Dans la primitive Église, les fidèles communiaient sous les deux espèces ; mais dans la suite, on a sagement réglé qu'ils ne communieraient plus sous l'espèce du vin, à cause du danger de répandre le précieux sang, et parce qu'ils reçoivent aussi le sang de Jésus-Christ sous l'espèce du pain qui le contient véritablement. Ainsi dans l'Eucharistie il n'y a substantiellement au fond qu'un seul sacrement, bien que extérieurement quant aux signes il y en ait deux ; voilà pourquoi elle est désignée quelquefois par le pluriel, comme dans cette post-communion : Nous vous en prions, Seigneur, que les Sacrements que nous avons pris nous purifient ; et d'autrefois par le singulier, comme dans la suite de cette même oraison, où l'on dit : Faites aussi que le Sacrement de votre corps ne soit pas pour nous un sujet de condamnation mais de pardon, etc. Le pain est en effet le sacrement du corps de Jésus-Christ, comme le vin est le sacrement de son sang. L'eau, qui est ajoutée au vin dans le calice, nous représente l'eau qui, après la mort du Sauveur, coula de son côté ouvert par la lance ; ou bien encore la foi de l'Église, tellement unie à la chair et à l'âme du Christ qu'elle ne doit pas être sans lui ni lui sans elle. Le prêtre offre donc à l'autel le vin mêlé d'eau, pour montrer que le Christ et l'Église sont réunis comme la tête et les membres pour former un seul corps mystique.
Trois choses surtout doivent être considérées dans l'Eucharistie : d'abord ce qui est purement sacramentel ou signe sensible, savoir les espèces ou apparences du pain et du vin ; ensuite ce qui est tout à la fois sacrement et réalité, savoir le corps naturel et le propre sang de Jésus-Christ ; enfin ce qui est réalité mais non pas sacrement, telle est la chair mystique du Sauveur ou l'unité de son Église. La chose signifiée et contenue dans l'Eucharistie est donc le corps véritable de Jésus-Christ, qui a été formé dans le sein de la Vierge ; la chose seulement signifiée mais non contenue dans l'Eucharistie est le corps mystique de Jésus-Christ, qui est uni à son Chef par la charité. Nous avons parlé de ce corps mystique ou de l'unité de l'Église, en expliquant les paroles du Seigneur qui éloignèrent de lui plusieurs disciples. – En outre, le corps véritable du Seigneur est le signe sensible de la divinité incarnée. Ce corps visible et palpable, dit saint Augustin (in Epist. XXIII), est le sacrement de la substance invisible, de ce pain céleste qui nourrit les Anges ; car puisque l'âme du Christ ne fait rien en son corps sans être inspirée du Verbe auquel elle est hypostatiquement unie, ne doit-on pas regarder ce même corps comme le sacrement de la Divinité demeurant en lui ? Ainsi la substance sensible du Christ, bien que maintenant invisible pour nous, est l'objet même signifié par le sacrement visible de l'autel ; tandis que la substance invisible du pain céleste, nourriture des Anges, est l'objet signifié par la substance sensible du Christ. Le Christ est donc tout à la fois, mais sous différents rapports, le sacrement ou signe d'un objet spirituel et l'objet d'un sacrement. »
L'Eucharistie renferme plusieurs merveilles, bien dignes d'exciter notre admiration : 1° Elle contient le corps du Christ avec toutes ses parties, tel qu'il était attaché sur la croix et tel qu'il est glorifié dans le ciel ; et cependant il n'excède pas les dimensions et l'étendue d'une petite hostie ; or, n'est-il pas bien surprenant qu'un homme tout entier soit compris en un si étroit espace ? — 2° Dans ce Sacrement, les accidents subsistent sans sujet, parce qu'il ne peut y avoir d'accidents en Dieu ; c'est pourquoi les accidents, qui avant la consécration se trouvaient dans le pain, existent sans sujet après la consécration. — 3° Le pain et le vin sont changés au corps et au sang de Jésus-Christ, de façon toutefois que ce pain et ce vin ne deviennent pourtant point la matière du corps et du sang de Jésus-Christ. — 4° Ce Corps adorable n'est point augmenté par la consécration de nombreuses hosties, pas plus qu'il n'est diminué par leur consommation dans la communion. — 5° C'est le même corps qui se trouve en même temps en plusieurs lieux, dans toutes les hosties consacrées. Il est propre exclusivement à Dieu d'être présent partout en même temps, tandis que la créature ne peut être naturellement présente qu'en un seul endroit : mais le corps du Christ tient le milieu entre les deux ; étant une créature, il ne peut être tellement semblable au Créateur qu'il existe comme lui partout à la fois ; mais parce qu'il est uni à la Divinité, il doit l'emporter sur les autres corps, de sorte qu'il puisse être en plusieurs lieux à la fois, et c'est ce qui se produit sous les voiles du Sacrement. — 6° Quand l'hostie est rompue, le corps du Christ n'est cependant point divisé, mais demeure tout entier en chaque partie ; car la fraction se fait seulement dans les apparences du pain et non dans le corps du Christ que l'on reçoit intégralement en chacune des parcelles. Ainsi un miroir intact réfléchit une seule fois l'image de l'objet que vous lui présentez ; si vous brisez le miroir, chacun de ses fragments réfléchira encore l'image de ce même objet tout entier. —7° Quand on touche de ses mains ou que l'on voit de ses yeux la sainte hostie, les sens n'atteignent que les apparences du pain et non point le corps du Christ, comme il arrive dans la fraction de l'Eucharistie. — 8° Quoiqu'il n'y ait plus dans le Sacrement ni pain ni vin, leurs accidents néanmoins conservent les qualités qu'ils avaient auparavant et produisent les mêmes effets naturels, qui sont de rassasier ou de désaltérer, etc. — 9° Lorsque les espèces cessent d'être, le corps et le sang de Jésus-Christ disparaissent également. Tant que nos sens peuvent percevoir les apparences, dit Hugues de Saint-Victor, nous possédons la présence corporelle du Sauveur ; mais lorsqu'ensuite il passe de notre bouche dans notre cœur, nous ne jouissons plus que de sa présence spirituelle et des effets salutaires du Sacrement. Toutefois, celui qui vient de communier doit bien se garder de cracher peu de temps après avoir reçu la sainte hostie, afin d'éviter le péril de profanation et par respect pour un si auguste Sacrement.
Enfin pour perpétuer le souvenir de son amour, le Seigneur ajouta (Luc. XXII, 19) : Faites ceci en mémoire de moi, c'est-à-dire consacrez et célébrez, recevez et distribuez ce Sacrement en mémoire de ce que j'ai souffert pour vous. Le sacrifice de l'Eucharistie est en effet un mémorial de la Passion du Sauveur, comme le déclare l'Apôtre en ces termes (I Cor. XI, 26) : Toutes les fois que vous mangerez ce pain et que vous boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne au grand jour du jugement dernier. La Pâque légale des Juifs était la figure de la Pâque future des Chrétiens ; la Pâque évangélique au contraire est la commémoration d'un événement passé, à savoir la Passion du Christ. C'est donc afin de nous rappeler le bienfait inestimable de notre rédemption que le Seigneur a institué le Sacrement de l'autel. Par ces paroles : Faites ceci en mémoire de moi, il conféra le sacerdoce à ses Apôtres, en leur donnant le pouvoir de reproduire le Sacrement de son Corps et de son Sang. Aussi dans la célébration de ce mystère l'Église honore et retrace la Passion du Sauveur ; par exemple, l'élévation de la sainte hostie à la messe représente l'élévation de Jésus-Christ sur la croix. Sur l'autel en effet c'est le même Corps que lui-même a consacré, qui a souffert et qui est mort pour nous. Ce souvenir ineffable doit enflammer d'amour, enivrer de dévotion et transformer tout en Jésus-Christ l'âme reconnaissante qui le reçoit par la sainte communion ou qui l'attire par une fervente méditation. Pouvait-il nous laisser rien déplus grand, de plus précieux, de plus doux et de plus utile que lui-même ? Celui que nous recevons dans le Sacrement de l'autel, c'est Celui-là même qui a daigné se revêtir de notre faible nature dans le sein de Marie et se nourrir de son lait virginal ; qui a bien voulu sacrifier sa vie pour notre rédemption, et qui, après avoir été crucifié et enseveli, est ressuscité et monté glorieux dans le ciel où il est assis à la droite de son Père ; c'est lui qui par sa toute-puissance a créé de rien le monde entier, qui maintient et régit l'univers par sa providence souveraine ; c'est lui dont notre salut éternel dépend et qui seul peut nous accorder la gloire du paradis ; ce Seigneur Jésus qui s'offre et se montre à nous sous l'humble apparence d'une petite hostie, c'est le Fils du Dieu vivant (Matth. XVI, 16). C'est donc à juste titre que ce sacrement est appelé Eucharistie, c'est-à-dire bonne grâce, puisque nous y trouvons non-seulement une augmentation de grâces excellentes, mais que nous y recevons tout entier l'auteur même et la source de toute grâce.
« Lorsqu'un homme se dispose à partir pour un lointain voyage, dit saint Jérôme, il laisse à ses amis quelque gage signalé de sa tendresse, afin qu'ils n'oublient pas les témoignages précédents de son affection ; et si ses amis lui sont étroitement attachés, ils ne pourront regarder ce précieux souvenir sans verser des larmes, ou sans désirer le retour de celui dont ils regrettent l'absence. Ainsi notre divin Sauveur, avant de quitter la terre, nous a laissé le sacrement de l'Eucharistie, afin de nous rappeler continuellement qu'il a souffert la mort pour nous. Aussi, quand nous recevons ce legs divin, le prêtre nous avertit que c'est le corps et le sang de Jésus-Christ, afin d'exciter notre vive reconnaissance pour un si grand bienfait. » Le sacrement de l'Eucharistie a donc été institué ; 1° En mémoire de la Passion par laquelle Jésus-Christ nous a délivrés de l'enfer ; 2° comme signe de l'amour qu'il a voulu nous témoigner et que nous devons lui rendre ; 3° pour nous prémunir contre les chutes fréquentes auxquelles nous expose la faiblesse humaine ; 4° pour conserver en nous la vie spirituelle en purifiant notre cœur ; 5° pour nous servir de viatique pendant le pèlerinage de ce monde ; 6° comme un gage assuré de l'héritage éternel qui nous est réservé ; 7° comme un remède efficace pour la satisfaction de nos péchés. De même que les Hébreux échappèrent aux ravages de l'Ange exterminateur, en marquant les poteaux de leurs maisons avec le sang de l'agneau pascal ; de même aussi nous éviterons les poursuites de notre ennemi infernal, en lavant notre corps et notre âme dans le sang de Jésus-Christ, le véritable Agneau sans tache.
En celui qui s'approche du Sacrement de l'autel deux dispositions sont requises : un désir ardent de s'unir à Jésus-Christ, et un profond respect pour cet auguste Sacrement. Le désir, excité par l'amour, nous porte à la communion quotidienne ; mais le respect, causé par la crainte, nous détourne de cette fréquente réception. Si quelqu'un reconnaît par sa propre expérience que la communion quotidienne augmente l'ardeur de son amour, sans diminuer en rien son respect pour le Sacrement, il doit s'approcher tous les jours de la sainte Table ; mais celui qui sent qu'une réception si fréquente diminue sa vénération, sans accroître notablement sa ferveur, doit s'éloigner de temps en temps du banquet eucharistique, afin d'y retourner ensuite avec plus de révérence et de dévotion. Chacun doit en cela se guider d'après ce qu'il éprouve lui-même.
Il y a trois manières différentes de recevoir Jésus-Christ : la communion sacramentelle par laquelle on le reçoit uniquement de bouche ; la communion spirituelle qui consiste à s'unir à lui seulement de cœur ; enfin la communion complète, par laquelle on le reçoit de cœur et de bouche en même temps. La communion simplement sacramentelle est celle des mauvais Chrétiens qui, sous les espèces visibles du Sacrement, reçoivent le corps de Jésus-Christ sans se nourrir du pain céleste, parce qu'ils manquent d'une foi vive ou d'une véritable charité. La communion purement spirituelle est le partage des bons qui, lors même qu'ils ne reçoivent pas le corps du Christ sous les espèces visibles du Sacrement, se nourrissent néanmoins du pain céleste en s'unissant à lui par la foi et la charité. Pour manger cette divine viande, dit saint Augustin (Tract. XXV, in Joan.), il n'est pas besoin d'avaler et de digérer, il suffît de croire et d'aimer. La communion est en même temps spirituelle et sacramentelle, quand, sous les apparences des éléments, nous recevons le corps du Sauveur avec les dispositions nécessaires pour participer au pain de vie ; car alors, par la vertu de sa chair et de son sang, Jésus-Christ demeure en nous et nous demeurons en lui, comme il l'a promis (Joan. VI, 57). Ainsi donc, les uns reçoivent ce Sacrement pour leur propre condamnation, parce qu'ils ne profitent pas de la nourriture divine ; les autres le reçoivent pour leur salut, parce qu'ils s'unissent au Verbe éternel.
Saint Chrysostôme dit à ce sujet (Hom. de proditione Judae) : « L'Eucharistie est véritablement la Cène à laquelle Jésus-Christ présida ; entre l'une et l'autre il n'y a nulle différence ; c'est le même Homme-Dieu qui agit également dans les deux. Lors donc que vous voyez un prêtre vous donner la sainte hostie, croyez que Jésus-Christ vient vous la présenter. De même que, dans le baptême, ce n'est pas le ministre mais le Seigneur lui-même qui vous purifie de vos péchés. Qu'il n'y ait donc ici aucun Judas ; que nul n'ose approcher s'il est avare et inhumain, impitoyable et cruel, ou souillé de tout autre vice ; si quelqu'un n'est pas vraiment disciple du Sauveur, qu'il s'éloigne. Ceux qui sont fidèles sont seuls admis à cette table sacrée, et le Sauveur lui-même a dit : Je fais ma Pâque avec mes disciples (Matth. XXVI, 18). C'est ici la même table qui ne le cède en rien à celle des Apôtres ; c'est ici le même cénacle où ils étaient réunis et d'où ils sortirent pour se rendre à la montagne des Oliviers. À leur exemple, sortons nous aussi du festin eucharistique pour aller vers la multitude des pauvres, qui est pour nous comme la montagne des Oliviers. Les pauvres sont en effet des oliviers plantés dans la maison de Seigneur ; si nous en prenons soin, ils distillent l'huile salutaire dont nous avons un si pressant besoin ; car l'aumône que nous leur faisons, nous rend Dieu propice, en nous méritant de magnifiques récompenses. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.
Peut-être vous demanderez : Pourquoi devons-nous être à jeun pour recevoir le corps et le sang du Sauveur, tandis que lui-même les présenta à ses Apôtres après avoir mangé avec eux ? Écoutez la réponse du Vénérable Bède (in cap. XXII Luc). Il fallait alors que Jésus-Christ commençât par accomplir la Pâque figurative pour passer ainsi à la Pâque véritable, et qu'il observât les cérémonies anciennes avant de leur substituer des sacrements nouveaux. Maintenant, au contraire, par respect et par honneur pour la divine Eucharistie, l'Église nous a imposé l'obligation de la recevoir à jeun. Ne convient-il pas, d'ailleurs, que nous cherchions la nourriture spirituelle de notre âme, en participant au sacrement de la Passion, avant de donner à notre corps la nourriture grossière ?
En outre, pour la réception de l'Eucharistie, distinguons trois sortes de sacrifices : le premier est celui du corps de Jésus-Christ ; le second, la contrition du cœur ; le troisième, la mortification de la chair. Or, nous devons offrir d'abord à Dieu un cœur humilié et une chair pénitente, afin de recevoir et de consacrer avec dévotion le corps de Notre-Seigneur. Approchez maintenant, âme pieuse, présentez-vous comme mendiante à cette Cène divine, afin d'obtenir quelque aumône. C'est saint Anselme qui vous y exhorte en ces termes (de Passione Domini) : « Montez avec Jésus à ce cénacle orné et spacieux, allez avec joie prendre part aux délices de ce festin salutaire. Que l'amour en vous triomphe de la honte, que le désir bannisse la crainte. Sollicitez au moins quelques-unes des miettes qui tombent de cette table sacrée. Ou bien, tenez-vous à quelque distance, et comme un pauvre, fixant les yeux sur le Maître libéral qui préside à ce banquet magnifique, étendez vers lui vos mains suppliantes ; que vos larmes décèlent la faim qui vous presse, et ce Maître compatissant ne vous renverra pas sans vous avoir rassasié généreusement. »
La Cène du Seigneur fut autrefois figurée par la manne que Dieu fournit dans le désert aux enfants d'Israël. En cette nourriture matérielle et temporelle, il donna aux Juifs un symbole du pain surnaturel et éternel qu'il destinait aux Chrétiens. La manne tombait du ciel aérien où elle était formée, mais Jésus-Christ est descendu du ciel empyrée pour être notre véritable aliment. — La Cène du Seigneur fut également figurée par l'agneau pascal. Dieu ordonna pour la première fois aux Israélites de manger cet agneau, lorsqu'il eut résolu de les délivrer de la captivité d'Égypte ; et Jésus-Christ institua le sacrement de l'Eucharistie, lorsqu'il voulut nous arracher à la tyrannie du démon. Quand les Juifs mangeaient l'agneau pascal, ils se tenaient debout, les reins ceints, un bâton à la main ; de même les Chrétiens qui s'approchent de la sainte Table doivent être ceints de la chasteté corporelle et spirituelle, prendre la foi pour règle de conduite, et persévérer constamment dans la vie pure qu'ils ont embrassée, sans retomber dans la fange des vices d'où ils se sont relevés. L'agneau pascal se mangeait avec des laitues sauvages qui sont amères, nous devons aussi recevoir la sainte communion avec un repentir sincère de nos fautes passées. Les Juifs, pour manger l'agneau, devaient avoir les pieds chaussés ; ainsi les Chrétiens, pour participer au banquet eucharistique, doivent préserver de toutes souillures leurs affections et leurs désirs. L'agneau pascal n'était pas cuit dans l'eau mais rôti au feu, comme pour signifier que le corps du Sauveur ne doit servir de nourriture qu'aux hommes embrasés de l'amour divin. — Melchisédech, roi et pontife du Très-Haut, par l'oblation du pain et du vin, avait aussi figuré le Sacrement que Notre-Seigneur a institué sous les espèces du pain et du vin ; voilà pourquoi Jésus-Christ a été justement annoncé dans l'Écriture comme prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech (Ps. CIX, 4).
Cependant il s'éleva une contestation ou discussion parmi les disciples pour savoir lequel d'entre eux devait passer pour le plus grand (Luc. XXII, 24). Comme ils avaient entendu Jésus-Christ prédire qu'il allait être livré à la mort, ils commençaient à se demander mutuellement qui d'eux était le plus grand, c'est-à-dire qui était le plus capable et le plus digne de le remplacer et de leur servir de maître. Le Sauveur profita de cette occasion pour leur enseigner que le plus apte à leur commander, c'était celui qui était véritablement le plus humble. Afin donc de réprimer ces désirs orgueilleux de domination et de primauté, il leur recommanda de ne point ressembler aux princes superbes de la terre et de la gentilité. Les rois des nations, dit-il, les traitent avec hauteur, et ceux qui exercent la puissance sur elles, sont appelés bienfaisants par leurs sujets qui cher-cherchent à les flatter (Ibid, 25). Quant à vous, n'agissez point ainsi ; que celui au contraire qui est le plus grand parmi vous par l'excellence de ses vertus, devienne comme le plus petit par l'humilité de ses sentiments ; et que celui qui est supérieur aux autres par sa dignité ou même par sa sainteté, devienne comme serviteur de tous, en concevant de lui-même une basse opinion et en remplissant les dernières fonctions suivant les diverses circonstances (Ibid. 26). Mais aujourd'hui, hélas ! combien portent le nom de Chrétiens et imitent la conduite des Païens ; comme ceux-ci ils briguent les premières places, recherchent de vaines louanges, se plaisent à être nommés maîtres et seigneurs. Ne voyons-nous pas en effet dans le monde, dans l'Église et même dans la religion de fréquentes contestations pour obtenir des préséances, des prérogatives ou des prélatures. Ne pourrait-on pas comparer tous ces concurrents ambitieux a des chiens affamés qui se disputent un os garni de chair et de moelle ; plus misérables encore que ces vils animaux, ils se combattent avec acharnement pour acquérir des dignités et des charges qui ne leur procureront souvent que sollicitudes et chagrins.
Non content d'avoir détourné ses disciples de l'orgueil propre aux gens du siècle, Jésus-Christ les exhorta à pratiquer l'humilité en leur proposant son exemple. De celui qui est à table ou de celui qui sert, leur dit-il, quel est le plus grand, non point au jugement de Dieu mais aux yeux des hommes ? N'est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien ! moi, dont les maximes et les actions sont opposées à celles du monde, quoique je sois réellement le plus grand, je suis au milieu de voies comme celui qui sert (Ibid. 27). C'est en effet ce qu'il venait de montrer en s'abaissant jusqu'à leur laver les pieds. Or de la manière dont le Seigneur en avait usé à leur égard, les Apôtres devaient conclure que le plus fidèle à le suivre dans la voie de l'humilité était aussi le plus apte à lui succéder dans le gouvernement de son Église ; car ils ne pouvaient prendre de meilleur modèle que leur divin maître. Ainsi donc, afin de guérir notre orgueil par son humiliation, Dieu lui-même a daigné descendre vers nous jusqu'au plus profond degré d'abaissement ; et il a voulu prouver par sa conduite sur la terre que, pour lui ressembler ici-bas, nous devions nécessairement nous humilier. « Ô homme ! s'écrie saint Augustin, comment oserais-tu t'enorgueillir, en voyant un Dieu s'anéantir pour toi ? Peut-être rougirais-tu d'imiter un homme humble, mais tu ne dois pas rougir d'imiter un Dieu humilié. » Humilions-nous donc en servant notre prochain ; et quand l'occasion s'en présente, embrassons avec joie les offices les plus abjects que les autres dédaignent de remplir.
Prophétisant ensuite ce qui allait arriver, Jésus dit à ses disciples : Cette nuit même, je serai pour tous une occasion de scandale ; car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées (Matth. XXVI, 31). Il annonce ainsi leur chute prochaine, afin que, sans désespérer de leur propre salut, ils pussent se relever par une prompte pénitence. Les Apôtres tombèrent en effet dans le doute, lorsqu'ils virent les soldats se saisir de leur Maître, le garrotter et l'amener comme un homme impuissant et faible. Le Seigneur dit justement que ce scandale devait avoir lieu pendant la nuit ; car ceux qui se scandalisent sont dans les ténèbres, comme les Apôtres qui abandonnèrent le Seigneur au milieu de l'adversité. Cependant Pierre, plus ardent que les autres, osa nier dans son amour ce que Jésus venait de prédire en sa prescience, et il répondit : Quand bien même vous seriez pour tous les autres un sujet de chute, vous ne le serez jamais pour moi (Ibid. XXXIII). L'imprudent ! il vante sa volonté dont il ne connaît pas la faiblesse. Selon la Glose, Pierre qui sentait la grandeur de son affection, sans prévoir le malheur de sa défection, ne croyait pas qu'il pût abandonner son bon Maître. Comptant sur l'amour qu'il éprouvait pour lui, il ne considérait point la foi qu'il devait ajouter à la parole infaillible de l'Homme-Dieu, ni la défiance qu'il devait concevoir relativement à la fragilité naturelle de sa propre chair. Pourtant il ne proférait point un mensonge en parlant de la sorte, parce qu'il croyait sincèrement qu'il tiendrait sa promesse ; mais il commet un mensonge celui qui, ayant la volonté et l'intention de tromper, assure comme vrai ce qu'il sait être faux. Pierre néanmoins disait une chose fausse, puisqu'il arriva tout le contraire de ce qu'il avait protesté ; ainsi arrive-il souvent que ceux-là font de plus lourdes chutes qui s'estiment plus vertueux que les autres.
Jésus lui repartit : Je te dis en vérité, que toi-même dès aujourd'hui et en cette nuit, avant que le coq ait chanté deux fois, tu me renonceras trois fois (Marc. XIV, 30). Selon la remarque de saint Jérôme (in cap. XXVI Matth.), Pierre promettait ce qu'il espérait fermement pouvoir exécuter, mais le Sauveur prédisait ce qu'il savait certainement devoir s'accomplir. Que personne donc ne se confie en soi-même et ne s'appuie sur ses propres forces, parce que toute constance, toute vertu et toute persévérance dans le bien viennent de Dieu et non pas de l'homme. Aussi, d'après le Vénérable Bède (in cap. XXII Luc), pour nous apprendre à ne point présumer imprudemment de notre fidélité et à ne point nous décourager plus imprudemment encore après nos chutes, Jésus-Christ, qui seul connaît le cœur humain, a déclaré comme Dieu à Pierre quand et comment et combien de fois il devait le renier. Suivant Remi d'Auxerre (in cap. XXVI Matth.), retirons de là cette instruction morale : plus la vivacité de notre foi nous inspire de confiance, plus aussi l'infirmité de notre nature doit nous pénétrer de crainte. — Pierre néanmoins, toujours présomptueux, répondit : Lors même qu'il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renoncerai point (Matth. XXVI, 35). Il avait compris que son Maître prédisait ce triple renoncement comme devant être causé par la frayeur de la mort ; c'est pourquoi il affirmait qu'au péril même de la vie il ne voudrait en aucune manière lui manquer de fidélité. Tous les autres disciples, enflammés d'un pareil amour, firent la même protestation et montrèrent un courage intrépide ; car la ferveur de la charité leur faisait mépriser le danger de la mort. Mais ils ne persévérèrent pas longtemps, et ils éprouvèrent bientôt que la présomption humaine est trompeuse quand elle n'est pas fondée sur la protection divine. Nous devons recueillir ici une grande leçon, dit saint Chrysostôme (Hom. XLII in Matth.) : c'est que le désir de l'homme est impuissant, si la grâce de Dieu ne vient à son secours.
Remarquons que Dieu a permis la chute de saint Pierre pour plusieurs raisons : 1° pour nous apprendre que personne ne doit se confier en soi-même ; 2° que chacun de nous doit s'en rapporter à Jésus-Christ plutôt qu'à ses propres sentiments ; 3° pour réprimer la témérité de cet Apôtre ; 4° pour instruire les autres par son exemple en leur rappelant la faiblesse de l'homme et la véracité de Dieu ; 5° pour montrer à Pierre et à tous les autres supérieurs qu'ils doivent compatir aux misères de leurs sujets ; 6° enfin pour confondre l'erreur de ces hérétiques qui prétendent que la charité une fois acquise ne peut plus être perdue, et qu'une fois perdue elle ne peut être recouvrée : nous voyons en la personne de saint Pierre une preuve évidente du contraire.
Prière
Ô bon Jésus, avant de passer de ce monde à votre Père, après avoir mangé la Cène légale, vous avez laissé comme souvenir et donné comme nourriture à vos disciples bien-aimés votre Corps et votre Sang précieux ; vous avez même voulu que, restaurés par votre Corps et abreuvés par votre Sang, nous fussions l'os de vos os et la chair de votre chair. Je vous en supplie donc, Seigneur, et je vous en conjure par la vertu de cet ineffable Sacrement, rendez-moi digne de votre grâce, afin que je ne sois point frustré de la rédemption que vous nous avez méritée. Par votre infinie miséricorde, rendez-moi participant de ce grand mystère, et que, par cette salutaire participation, j'obtienne le pardon tant désiré de mes nombreux péchés. Accordez-moi la grâce de croître ainsi dans la foi, l'espérance et la charité, jusqu'à ce que vous m'associiez enfin à la possession éternelle les joies célestes. Ainsi soit-il.

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