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CHAPITRE LV
Reproche charitable adressé au traitre Judas à son départ
Matth. XXVI. — Marc. XIV. — Luc. XXIV. — Joan. XIII
Considérons maintenant dans le récit de la Cène une troisième circonstance, qui est bien propre à exciter nos gémissements et nos larmes. Après avoir cessé de parler à ses disciples, Jésus se troubla, c'est-à-dire il s'affligea vivement non point selon la chair, mais selon l'esprit, par un effet de sa réflexion (Joan. XIII, 21) ; car lui-même excita volontairement dans la partie sensitive de son âme cette émotion qui n'était point contraire mais plutôt conforme à la raison. N'est-ce pas en effet le propre de l'homme vertueux de se sentir troublé à la vue des vices et des crimes ? Ce trouble spirituel porte à la miséricorde et à la pitié, tandis que le trouble charnel pousse à la fureur ou à la colère. Le Sauveur fut donc ému spirituellement de compassion pour le malheureux disciple qui allait se perdre en le trahissant. Il voulait par là nous apprendre ce que nous devons ressentir et faire quand nous voyons notre prochain se précipiter en de graves désordres ; il voulait surtout enseigner aux prélats ou supérieurs ecclésiastiques qu'ils ne doivent point, sans éprouver une profonde douleur, retrancher les plus grands pécheurs de la communion de notre mère la sainte Église. Ainsi, les justes sont émus de charité lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de séparer l'ivraie du froment avant le temps de la moisson. Saint Augustin dit à ce sujet (Tract. LX in Joan.) : « Que le Chrétien soit troublé non par la misère mais par la miséricorde ; il doit appréhender que les hommes ne périssent et désirer que tous se sauvent ; il doit aussi s'affliger quand les uns se perdent, et se réjouir quand les autres se convertissent. Mais en même temps qu'il craigne d'être condamné éternellement à l'enfer, qu'il gémisse d'être exilé si longtemps sur la terre, qu'il soupire sans cesse après le royaume céleste et que cette espérance seule fasse ici-bas toute sa consolation. »
Saisi donc de tristesse, pendant que les disciples étaient à table, Jésus leur dit (Matth. XXVI, 21) : En vérité, je vous déclare qu'un de vous, mes douze compagnons les plus habituels et les plus intimes à qui j'ai lavé les pieds et promis des récompenses magnifiques, un de vous me trahira, moi qui suis son Seigneur, son Maître et son Sauveur ; il est un de vous, quant au nombre mais non quant au mérite, de corps et non d'esprit, en apparence et non en réalité par les vertus. Ô monstrueuse ingratitude de Judas qui osa livrer à la mort son Pasteur, son commensal, son nourricier ! Aussi Jésus-Christ dit d'après saint Luc (XXII, 21) : Voici que la main de celui qui doit me trahir est avec moi à cette table. Cette même plainte, hélas ! ne pourrait-il pas l'exhaler encore aujourd'hui à l'égard de tant de ministres perfides, qui ne craignent pas d'approcher indignement du saint autel et de livrer autant qu'ils le peuvent par leurs péchés, le Fils de Dieu pour être crucifié ? N'est-ce pas en effet un crime bien plus énorme de trahir le Christ maintenant qu'il régne dans les cieux, que de l'avoir trahi pendant qu'il vivait sur la terre ? « Malheur dès cette vie et durant l'éternité ! » s'écrie le Vénérable Bède (in cap. XXII, Luc) ; malheur à l'homme assez téméraire pour prendre place au banquet eucharistique et participer aux divins mystères avec un cœur rempli de sentiments hypocrites ou avec une conscience souillée de quelque péché mortel ! à l'exemple de l'infâme Judas, il livre le Fils de Dieu, non plus il est vrai à des Juifs pécheurs, mais néanmoins à des membres coupables, à ses propres membres qui, par leur contact impur, profanent le Corps immaculé du Sauveur. Malheur, dis-je, à cet homme dont Jésus est forcé de se plaindre aux Anges qui l'assistent et le servent dans l'oblation du sacrifice où lui-même consacre le pain et le vin ! Voilà, leur dit il, que la main d'un traître est avec moi à cette table. Suivant Origène (Tract. XXXV in Matth.), ils encourent une semblable malédiction tous ceux qui, dans l'Église, tâchent de nuire à leurs frères, en la société desquels ils participent à la communion du Corps adorable de Jésus-Christ.
Notre-Seigneur annonça d'avance la trahison d'un de ses disciples qu'il signala de quelque manière pour trois raisons : premièrement, afin de prouver que lui-même était Dieu, puisqu'il révélait les choses futures dépendantes d'une volonté libre ; secondement, pour montrer qu'il allait souffrir spontanément, puisqu'il aurait bien pu se préserver d'une mort qu'il avait su prévoir ; troisièmement, pour que le traître abandonnât son infâme dessein en le voyant découvert. Saint Jérôme dit à ce sujet (in cap. XXVI, Matth.) : « Le Sauveur prédit qu'il serait livré par un traître, afin de le porter au repentir en lui faisant comprendre que ses sinistres projets étaient déjà connus ; pourtant il ne le désigna point nommément, de peur que ce reproche manifeste ne le rendit plus audacieux ; mais il dénonça le crime d'une manière générale, afin que le coupable, se reconnaissant lui-même, revînt secrètement à résipiscence. » — Remarquons ici qu'il y a quatre moyens de détourner un pécheur du mal, et que, dans son extrême miséricorde, le divin Maître n'en omit aucune à l'égard de son disciple perfide. Le premier procédé est d'inspirer de la confusion pour le crime ; aussi le Seigneur tâcha d'inspirer ce sentiment à Judas, lorsqu'il dit ; Un de vous me trahira. Voilà qu'il est à table avec moi. Le second procédé consiste à corriger par la crainte celui qu'on n'a pu vaincre par la honte ; ainsi Jésus menaça le traître de la damnation en disant : Malheur à l'homme par qui sera livré le Fils de l'homme (Matth. XXVI, 24). Le troisième est de prodiguer les bienfaits ; le Sauveur ne les épargna pas au coupable qu'il reçut à sa table et dont il lava les pieds. Le quatrième enfin consiste à témoigner de l'affection ; c'est ce que fit le Seigneur en disant avec douceur à l'apostat qui le livrait par un baiser : Mon ami, qu'es-tu venu faire ici ? (Matth. XXVI, 50.) À l'exemple de Jésus-Christ, le pasteur charitable ou supérieur ecclésiastique doit user de condescendance et de bonté envers ses sujets même rebelles, afin de les ramener de leurs égarements autant qu'il dépend de lui.
Judas néanmoins ne fut ébranlé par aucun moyen, et il persista dans l'horrible dessein de livrer cet homme incomparable qu'il savait être le Fils même de Dieu. Aussi, dès que nous voulons considérer pieusement la Passion du Sauveur, le premier trait qui fixe douloureusement notre attention, c'est la perfidie de Judas. Il fut rempli d'une fourberie si pernicieuse qu'il trahit son Seigneur et son Maître ; il fut dévoré d'une avarice si aveugle qu'il vendit son Dieu à prix d'argent et ne craignit point d'échanger le sang précieux du Rédempteur contre quelques viles pièces de monnaie ; il poussa l'ingratitude jusqu'à livrer à la mort Celui qui lui avait confié l'administration de tous ses biens et qui l'avait élevé aux suprêmes honneurs de l'apostolat ; son cœur endurci resta insensible à toutes les faveurs et prévenances du Sauveur qui l'admit à sa familiarité et à sa table, qui lui rendit les plus bas services, lui adressa les plus charitables reproches, lui donna même le doux nom et le tendre baiser d'ami. Ô bénignité admirable du Christ pour le plus inique des serviteurs ! Quelque inexplicable que soit la malice de ce traître, plus incompréhensible encore est à son égard la mansuétude du divin Agneau. Après un tel exemple donné au monde entier, quel mortel pourra se plaindre de l'infidélité d'un ami en disant (Ps. LIV, 13 sq.) : Si celui qui était mon ennemi m'avait chargé de malédiction, je l'aurais plutôt supporté. Mais voilà cet homme qui vivait dans l'intimité du Christ, qui paraissait un de ses principaux ministres et confidents, et qui dans cette Cène sacrée se nourrissait avec lui de mets délicieux, le voilà qui trame contre lui une insigne trahison. Le Christ cependant le souffre, afin que, comme lui-même le déclare, cette parole de l'Écriture fût accomplie : Celui qui mange du pain avec moi lèvera le pied contre moi en s'efforçant de me supplanter (Joan. XIII, 18).
Lorsque Jésus dit à ses Apôtres : Un de vous me trahira cette parole pénétra leur cœur comme un glaive acéré, et une affreuse tristesse s'empara de cette sainte assemblée. Frappés de stupeur, ils cessèrent de manger et ils se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui il voulait parler. Ce qui les affligeait profondément, ce n'était pas seulement la pensée que leur Maître allait bientôt mourir, mais c'était aussi la crainte qu'éprouvait chacun d'eux d'être celui qui devait le trahir. La terrible déclaration qu'ils venaient d'entendre les remplissait d'un extrême étonnement, parce que tous, excepté Judas, se sentaient bien fermement établis dans des dispositions toutes contraires, et chacun jugeait des autres comme de lui-même. Cependant parce que le Seigneur avait parlé d'une manière très-positive, ils s'en rapportaient plutôt à son témoignage qu'à leur propre conscience ; et certains que l'événement arriverait comme il était annoncé, ils étaient inquiets uniquement pour savoir lequel d'entre eux se rendrait coupable d'un forfait aussi horrible. Vivement contristés, ils commencèrent à demander tour à tour, chacun parlant pour lui-même : Serait-ce moi, Seigneur, qui vous trahirais ? (Matth. XXVI, 22). Assurément, onze des Apôtres savaient bien qu'ils n'avaient point conçu un si noir dessein, mais ils croyaient plus encore à leur Maître qu'à eux-mêmes ; et se défiant de leur fragilité, ils l'interrogeaient avec anxiété sur un crime dont ils n'avaient pas le sentiment. Le Prophète royal a dit en effet (Ps. XVIII, 13) : Qui est-ce qui connaît bien ses fautes ? et tout homme ici-bas, quelle que soit sa sainteté, doit toujours trembler pour l'avenir, à cause de sa faiblesse naturelle.
Jésus leur répondit (Matth. XXVI, 23) : Celui qui porte avec moi la main au plat est celui-là même qui me trahira. Admirons ici l'humilité et la charité du divin Maître qui admet le perfide disciple à partager son festin et même son plat. Voilà, selon saint Jérôme (in cap. XXVI Matth.), comment se révèle la patience du Sauveur ; il avait dit d'abord : Un de vous me trahira ; puis comme le coupable persistait néanmoins dans sa funeste résolution, il le reprend d'une manière plus manifeste, sans toutefois le désigner par son nom propre. D'après cette déclaration nouvelle les Apôtres ne pouvaient pas encore distinguer quel était précisément le traître ; car tous les douze mangeaient au même plat avec le Seigneur, tandis que les autres disciples inférieurs étaient assis à une table séparée. C'est donc comme s'il leur eût dit ; Un de vous douze me trahira ; et ces paroles prouvent qu'il y avait d'autres assistants à la dernière Cène. — En employant le mot paropsis saint Matthieu désigne la forme, et saint Marc par le mot catinus indique la matière du plat dans lequel Jésus-Christ mangeait : car on appelait paropsis un vase carré et catinus un vase d'argile, propre à recevoir du liquide ou autres choses semblables.
Considérez maintenant les Apôtres avec attention, et compatissez à la vive douleur dont ils sont accablés ainsi que leur bon Maître. Cependant l'infâme Judas, comme pour montrer que les dernières paroles ne le regardaient pas, continuait de manger. Tandis que les autres Apôtres, absorbés par la tristesse, laissaient tomber leurs mains et n'osaient plus prendre de nourriture, lui, avec cette effronterie et cette impudence qu'il devait apporter à la trahison de son Seigneur, mit la main au plat, pour faire croire par son audace que sa conscience ne lui reprochait rien. — Remarquons ici que la table était étendue par terre et que, selon l'usage antique, les convives, assis par terre dans la salle couverte de tapis, étaient couchés pour manger. Cette table, d'après la tradition, était carrée mais composée de plusieurs planches ; et suivant la relation d'une personne qui l'a mesurée dans l'Église de Latran à Rome, elle a deux brasses et trois doigts de large sur deux brasses et un palme de long. On croit que trois disciples étaient placés sur chaque côté, quoique bien à l'étroit, et que le Seigneur se tenait humblement à un angle, ayant à côté de lui saint Jean, de telle sorte que tous pouvaient manger au même plat. Contemplons ce repas de l'humilité et de la charité, où le Maître et Seigneur est assis à une table commune avec ses pauvres disciples et le perfide Judas ; tous mangent la même nourriture dans le même plat et boivent le même vin dans la même coupe.
Le Sauveur ensuite révéla la grandeur de la peine réservée au traître, en disant (Matth. XXVI, 24) : Le Fils de l'homme s'en va de plein gré à sa Passion, selon ce qui a été écrit de lui ; car le prophète Isaïe a dit : Il a été immolé parce qu'il l'a bien voulu (LIII, 7). Mais malheur à cet homme par qui le Fils de l'homme sera trahi. Malheur à lui, parce qu'il périra éternellement ; car dans les Saintes-Écritures l'expression vae désigne spécialement la malédiction ou damnation éternelle. Judas, il est vrai, se repentit de son crime après l'avoir commis, mais ce fut inutilement parce qu'il se pendis de désespoir (Matth. XXVII, 5). Judas, dit saint Jérôme (in cap. XXVI, Matth.), avait résisté aux deux premiers avis de son divin Maître, en sorte que la patience exercée à son égard loin de vaincre son obstination avait servi à augmenter son audace. Aussi, afin de convertir par la crainte celui que la honte n'avait pu corriger, le Seigneur le menaça d'un châtiment terrible, et pour en montrer l'effroyable gravité il ajouta (Matth. XXVI, 24) : Il eût été avantageux à cet homme de n'être pas né, c'est-à-dire de n'avoir pas été conçu. En effet, d'après saint Jérôme (loc. cit.), il eût mieux valu pour lui ne point exister que d'exister pour subir des supplices sans fin. Ainsi l'anéantissement est bien préférable à la réprobation, et c'est un moindre mal de n'être aucunement que d'être éternellement damné.
Comme les autres Apôtres consternés avaient tous interrogé le Seigneur pour se rassurer eux-mêmes, Judas, qui se sentait bien coupable, l'interrogea cependant aussi, de peur que, en se taisant, il ne parût avouer son crime ; car s'il eût gardé le silence, alors que ses collègues témoignaient leur inquiétude, il se fût rendu suspect à leurs yeux. Il dit donc à son tour (Matth. XXVI, 25) : Est ce moi, Maître. Il ne l'appelle pas Seigneur, ainsi que les autres Apôtres avaient fait, car il avait déjà secoué le joug que ceux-ci continuaient à porter ; mais, suivant ce que remarque saint Jérôme (loc. cit.), il l'appelle simplement Maître, comme s'il cherchait une excuse à la grandeur de son crime, puisque, le reniant pour son Seigneur, il ne trahissait en lui que son Maître. Tu l'as dit, lui repartit Jésus. En d'autres termes, d'après Raban Maur, tu t'es déclaré toi-même, ce n'est pas moi qui t'ai dénoncé. Ainsi le perfide disciple était confondu par ses propres paroles, comme le fut ensuite le juge inique Pilate. Le Sauveur s'abstient encore de prononcer le nom et de dévoiler la culpabilité de Judas devant ceux qui étaient présents ; car ses paroles purent être entendues de Judas sans l'être des assistants. Elles peuvent signifier : Ce n'est pas moi, mais c'est toi qui le dis ; ou bien : Tu m'interroges de bouche, comme si tu ne savais rien de ce que tu demandes ; mais tu réponds en ton cœur, et tu confirmes la résolution que tu as prise de me trahir. Misérable Judas ! ne vois-tu pas que le Seigneur connaît tout et qu'il pénètre les secrets replis de ta conscience bourrelée de remords ! Cesse donc de feindre et confesse ton crime pour en recevoir le pardon. — Apprenons ici que nous devons d'abord reprendre le pécheur avec mansuétude ; puis, s'il persiste dans son péché, le lui reprocher avec plus de force ; et enfin user de rigueur s'il s'obstine dans le mal. C'est ce que Jésus-Christ a voulu nous enseigner par sa conduite envers Judas. Il se contente de dire premièrement : Un de vous me trahira ; ensuite il ajoute : Celui-là me trahira qui met la main au plat avec moi ; en dernier lieu il répond au traître lui-même : Tu l'as dit.
Or un des disciples, Jean, que Jésus aimait, pouvant à peine se soutenir tant il était effrayé de tous ces discours, était penché sur le sein de Jésus, et ainsi incliné il appuya sa tête sur la poitrine du Seigneur, comme pour se reposer sur son bien-aimé (Joan. XIII, 23). Dans cette position, proche de la bouche de Jésus, il lui était facile de l'interroger de manière à recevoir sa réponse sans que d'autres pussent l'entendre. Pierre lui fit alors signe de s'enquérir de qui leur Maître voulait parler (Ibid. 24). Remarquons ici l'humilité de Pierre ; bien qu'il soit le premier et le chef des Apôtres, il n'ose interroger le Seigneur par lui-même, mais il le fait interroger par un disciple inférieur à lui : Celui-ci s'approchant donc plus près de la poitrine de Jésus, lui dit à voix basse : Seigneur, qui est ce (Ibid. 25). Jésus lui répondit à voix basse également pour n'être pas entendu des autres : C'est celui auquel je vais présenter un morceau de pain trempé (Ibid. 26). Ainsi le Sauveur révéla familièrement à Jean comme à son intime confident celui qui devait le trahir ; mais il le lui indiqua secrètement par un signe manifeste, sans toutefois le désigner par son nom et le découvrir aux autres. Selon saint Chrysostôme (Hom. XL in Joan.), Jésus-Christ n'a pas voulu divulguer la trahison de Judas, afin de nous apprendre par là que nous ne devons pas publier les fautes cachées du prochain ; car on se rend grièvement coupable non-seulement en attribuant un crime à celui qui ne l'a point commis, mais aussi en rendant notoire un crime qui était ignoré.
Jésus ayant trempé du pain le donna à Judas (Joan XIII, 26). Ce morceau n'avait point été consacré pour être changé au corps adorable du Sauveur ; car le traître infâme qui s'apprêtait perfidement à livrer le Pain vivant descendu du ciel ne pouvait être convenablement signalé au moyen du pain eucharistique. Pour ce motif, comme aussi pour combattre l'hérésie d'après laquelle Jésus-Christ ne serait point contenu tout entier sous chaque espèce consacrée mais seulement sons les deux réunies, l'Église a cessé d'administrer aux fidèles la sainte Hostie trempée dans le précieux Sang. En trempant le pain commun qu'il offrit à Judas, le Sauveur voulait peut-être signifier la dissimulation de ce traître. En effet, de même que le pain trempé dans un liquide prend extérieurement une couleur et un goût qu'il n'a pas à l'intérieur, ainsi Judas paraissait disciple du Christ, tandis qu'il en était l'ennemi ; il semblait aimer son Maître, lorsqu'il se disposait à le livrer. Jean alors terrifié avait l'âme percée d'un glaive de douleur ; et comme pour se rassurer, il se rapprochait davantage du Seigneur sur la poitrine duquel il était couché. Mais ni l'un ni l'autre ne découvrirent le secret à Pierre, malgré le vif désir qu'il éprouvait de le connaître. Dans l'excès de son zèle, cet Apôtre pleinement dévoué à son Maître se serait aussitôt élevé contre le traître et l'aurait mis à mort ; ce que Jésus voulait éviter pour ne pas entraver l'accomplissement des desseins de son Père.
Dans la commission que saint Pierre donna à saint Jean d'interroger le Seigneur, nous trouvons encore une raison mystique. De ces deux disciples, en effet, le premier désigne la vie active et le second la vie contemplative ; or saint Pierre sollicite les instructions de Jésus-Christ par l'entremise de saint Jean, parce que la vie active apprend les choses divines par le moyen de la vie contemplative. D'après l'exemple que nous montre ici en sa propre personne le disciple bien-aimé, nous voyons que le contemplatif ne se mêle point des affaires extérieures et ne demande pas même vengeance des offenses commises contre Dieu ; mais il en gémit intérieurement, se tourne vers le Seigneur par la prière, s'approche de lui par la contemplation, et se tenant fortement uni à lui, il s'en remet pour tout à sa volonté souveraine. Ainsi se comporte le contemplatif dans le temps du repos, lorsqu'il peut jouir en paix de l'Époux céleste ; parfois cependant il se montre agissant au dehors, soit pour procurer la gloire de Dieu ou le salut des âmes, soit pour remplir les devoirs de sa charge. Il arrive aussi que l'Époux, voulant être recherché avec plus d'ardeur et retenu avec plus de soin, se retire pour un temps ; le contemplatif, n'éprouvant plus alors les consolations accoutumées, doit se livrer aux exercices extérieurs de la vie active, afin de travailler du moins pour l'Époux dont il ne ressent plus la présence, car il ne convient pas qu'il demeure oisif. En outre, du silence que garda saint Jean à l'égard de saint Pierre, nous pouvons déduire que le contemplatif ne doit pas révéler le secret du Seigneur, à moins d'y être engagé pour l'utilité spirituelle du prochain ou déterminé par un ordre exprès du ciel.
Considérons maintenant avec quelle bonté Notre-Seigneur laisse reposer près de son cœur le disciple bien-aimé ; admirons la grande humilité dont il donne la preuve en cette circonstance. Ô qu'ils s'aimaient tendrement tous les deux ! En ce cœur, sanctuaire le plus auguste de la Sagesse éternelle, l'Apôtre privilégié puisait les secrets de la Divinité qu'il nous a largement communiqués dans le livre de son Évangile ; et il fut alors rempli d'une sainte ivresse : « Quel est donc, s'écrie saint Anselme (de Passione Dom.), celui qui appuie sa tête sur la poitrine de Jésus ? Fortuné mortel, quel qu'il soit ! Mais je le reconnais ; c'est le disciple bien-aimé, c'est Jean lui-même. Ô bienheureux Apôtre ! quelle abondance de douceur, de grâce et de suavité, de lumière et d'amour vous puisiez à cette source divine. En Elle sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu ; c'est la fontaine de la miséricorde, le siège de la bonté. Glorieux Jean ! d'où vous vient donc une si honorable privauté ? Etes-vous plus élevé que Pierre, plus vertueux qu'André, plus considéré que tous les Apôtres ? Ce privilège spécial vous le devez à votre virginité ; c'est à cause de cette qualité particulière que le Seigneur vous a choisi et vous chérit entre tous les autres. Réjouissez-vous maintenant, ô vierges du Seigneur, approchez-vous davantage, allez avec saint Jean partager les douceurs ineffables qu'il goûta en reposant sur le cœur sacré de Jésus. » Après avoir entendu parler ainsi saint Anselme, considérons aussi les autres Apôtres. Consternés de la triste déclaration que le divin Maître leur a faite, ils ont cessé de manger et, se regardant les uns les autres, ils ne savent quel parti prendre.
Dès que Judas eut pris le morceau trempé, Satan qui le vit ainsi désigné entra dans lui ; il avait déjà pénétré dans son cœur, comme dans un fonds étranger pour le tenter et le gagner, puisqu'il l'avait poussé et même déterminé à vendre le Seigneur ; mais il y vint alors comme dans son propre domaine, pour posséder et assujettir plus complètement celui qui s'était constitué tout entier son esclave, afin de l'entraîner à exécuter tout le mal qu'il lui avait persuadé de faire précédemment. Par son ingratitude pour les bienfaits du Sauveur, Judas mérita de tomber plus profondément sous l'empire du démon, de même qu'en sens opposé les Apôtres, après avoir reçu d'abord le Saint-Esprit par le souffle du Seigneur ressuscité, méritèrent par leur fidélité de le recevoir plus pleinement au jour de la Pentecôte. — Remarquons à ce sujet qu'il y a diverses manières d'entrer dans l'homme. Ainsi le démon peut entrer par son essence dans le corps humain, comme nous le voyons dans les démoniaques ; mais Dieu seul peut entrer par son essence dans l'âme humaine, parce que lui seul peut occuper et remplir une nature ou substance spirituelle créée par sa puissance. En effet, l'âme humaine n'ayant point les dimensions de l'étendue, une autre chose ne peut être en elle comme renfermée en sa capacité ; rien ne peut être en elle sinon Dieu qui, lui ayant donné l'existence, s'y trouve par sa puissance ou vertu et conséquemment par son essence, car la puissance et l'essence ne sont en Dieu qu'une même chose. Si cependant on dit que le démon s'insinue dans l'âme humaine, c'est seulement parce qu'il la porte à des affections ou à des actions coupables ; il habite ainsi par sa malice et sa fourberie dans l'homme qu'il séduit et qu'il trompe. C'est de cette manière qu'il entra dans Judas pour exercer sur lui une pleine domination, en l'amenant à consommer le crime auquel il l'avait fait artificieusement consentir, après lui en avoir suggéré le projet. Nous pouvons expliquer cette tactique infernale par un exemple sensible. Lorsqu'une porte est tellement solide que le voleur ne peut entrer ni de force ni en cachette, il fait glisser adroitement par une fenêtre quelque complice qui vient ensuite lui ouvrir la porte, et il entre ainsi dans la maison où il exerce le pillage. Ce voleur, c'est le démon, qui a pour complice toute pensée ou délectation mauvaise ; lorsqu'il l'a l'ait pénétrer par la fenêtre des sens, elle ne tarde pas à lui ouvrir la porte du consentement ; et une fois introduit dans la demeure de l'âme, il la dépouille de ses biens les plus précieux. Veillons donc attentivement, dit Origène (in Joan.), de peur que le diable n'enfonce dans notre cœur quelqu'un de ses traits enflammés ; car s'il y réussit, il ne cesse d'assiéger la place, jusqu'à ce qu'il parvienne à s'en emparer entièrement.
Le Seigneur ensuite donna au traître la permission d'agir ; car sans cette permission il n'eût rien pu faire contre lui. Il lui dit donc (Joan. XIII, 27) : Ce que tu fais, fais le bientôt, ou en d'autres termes : Ce que tu veux exécuter, tu ne tarderas point à l'accomplir. Il dit justement : Ce que tu fais ; car un crime qui est résolu est censé déjà fait. Ce que Judas allait faire devait assurément tourner à sa perte, mais en même temps à l'avantage commun de tous les fidèles. Ainsi par leurs actions, beaucoup d'hommes procurent aux autres d'heureux résultats sans en retirer pour eux-mêmes aucun profit, parce qu'ils agissent avec des intentions mauvaises, en obéissant à leurs passions criminelles. Par les paroles qu'il vient d'adresser au disciple perfide, le Seigneur ne l'engage pas sans doute à consommer son attentat, mais il témoigne combien il désire vivement assurer notre salut qui devait en être la suite. Il ne commande pas et ne conseille pas la trahison, car Dieu ne peut ni commander ni conseiller le mal ; mais il prédit et permet l'événement, en donnant au traître le pouvoir d'agir contre lui ; car il voyait que l'esprit de cet homme ne pouvait trouver de repos, tant il était tourmenté par l'impatience de réaliser l'infâme entreprise qu'il ne pouvait néanmoins effectuer sans une permission divine. Ces dernières paroles du divin Maître expriment tout à la fois un reproche et un souhait ; elles attestent l'ingratitude du coupable qui, au moment même où il recevait tant de bienfaits, tramait la mort de son Bienfaiteur ; elles montrent aussi l'ardeur et la soif que le Seigneur éprouvait pour l'œuvre de notre rédemption, car il brûlait non pas de se venger par le châtiment du traître mais de se sacrifier pour le bonheur du inonde.
Ayant donc mangé le morceau de pain que Jésus lui avait présenté, Judas sortit aussitôt pour aller chercher la cohorte qui devait arrêter le Seigneur (Joan. XIII, 30). De même le prêtre aveugle qui ose recevoir indignement le corps du Sauveur s'éloigne de plus en plus de Dieu, parce qu'il fait un mauvais usage d'un bien excellent ; cette témérité le rend coupable d'un grand crime, eu sorte qu'au lieu de se montrer reconnaissant des bienfaits, il finit par se séparer ouvertement de son Bienfaiteur. — Or il était nuit, ajoute l'Évangéliste, comme pour indiquer que le moment était favorable à l'affreux accomplissement du plus noir projet, et qu'une obscurité profonde avait enveloppé l'âme sombre du disciple perfide. La circonstance était donc en rapport avec l'événement dont elle empêchait la manifestation ; car celui qui sortait clandestinement de la Cène était un fils de la nuit qui allait exécuter des œuvres ténébreuses et se précipiter dans des abîmes éternels. — Ainsi, au lieu de devenir meilleur dans la plus sainte compagnie Judas y était devenu pire, de sorte qu'il encourut pour cette raison la plus rigoureuse damnation. En effet, selon la remarque de saint Chrysostôme (Serm. de virtutibus et vitiis), comme les justes méritent une double récompense, parce qu'ils sont devenus bons et qu'ils ne se sont point laissé corrompre par la contagion des méchants ; de même en sens opposé, les méchants méritent une double punition, parce qu'ils sont devenus mauvais et qu'ils n'ont pas voulu profiler de leurs relations avec les bons.
Quand Judas fut sorti pour livrer son Maître à la mort, Jésus dit à ses autres Apôtres (Joan. XIII, 31) : Maintenant le Fils de l'homme est glorifié. Comme s'il disait : Le disciple impur en se retirant me laisse avec ceux-là seuls que j'ai purifiés ; à présent donc que les ténèbres et les ombres ont fui loin de leur société, je suis glorifié en eux, car il ne reste plus parmi eux que lumière et vérité. « Seigneur Jésus ! s'écrie saint Anselme (de Passione Domini), quel ne fut pas l'excès de votre mansuétude à l'égard du traître ! Vous n'avez pas voulu le désigner et le confondre en présence des autres Apôtres, mais vous vous êtes contenté de l'avertir avec modération, en lui disant d'exécuter promptement ce qu'il avait résolu ; néanmoins tous vos ménagements ne purent calmer la fureur dont il était animé contre vous, et sorti du cénacle, il s'empressa d'accomplir ses criminels desseins. C'est alors, ô Jésus ! que vous fûtes glorifié dans votre famille devenue pure comme une société angélique. » — On peut entendre les paroles du Sauveur en cet autre sens : Maintenant le Fils de l'homme est glorifié en lui-même, non pas encore quant à l'effet, mais du moins quant à la cause ; car dès cette heure commence le drame de sa Passion qui doit lui mériter la gloire de sa résurrection et de son ascension ; et Dieu est glorifié en lui parce qu'il n'a cherché en tout que la gloire de son Père. De plus, maintenant le Fils de l'homme est glorifié non seulement en sa propre personne, mais aussi en son corps mystique ; car ce départ de Judas quittant la compagnie du Seigneur et des Apôtres figure la réprobation des méchants, qui à la fin des siècles seront rejetés de la société du Sauveur et des élus. Alors Jésus-Christ apparaîtra dans tout l'éclat de sa gloire, et tous les bons seront réunis à lui comme les membres à leur divin Chef, tandis que tous les damnés seront précipités comme la paille dans les flammes éternelles. Selon saint Augustin (Tract. LXIII in Joan.), Jésus-Christ prévoyait ce grand jour du jugement général, quand, à la sortie du traître qui se séparait de lui comme l'ivraie, il dit à ses saints Apôtres qui restaient près de lui comme le pur froment ; Maintenant le Fils de l'homme est glorifié ; il semblait ainsi dire : Voilà l'image de ce qui arrivera au moment suprême de mon glorieux triomphe ; nul pécheur n'y participera et aucun juste ne périra éternellement.
Prière
Seigneur Jésus, bon Pasteur qui avez employé tous les moyens pour rappeler à une pénitence salutaire votre disciple égaré, retirez-moi de mes erreurs et de mes désordres. Donnez-moi, doux Sauveur, la vertu et la force de vaincre le démon qui veille et combat sans cesse contre moi ; qu'il ne m'entraîne pas par ses funestes artifices dans les ténèbres de l'enfer, mais que, soutenu par votre grâce miséricordieuse, je parvienne aux splendeurs de la gloire ; faites enfin que je sois admis dans la céleste patrie, où, semblables aux Anges, les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père (Matth. XIII, 43.). Ainsi soit-il.

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