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CHAPITRE LIX
Premières complies de la Passion
Agonie du Seigneur et trahison de Judas dans le jardin
Matth. XXVI. — Marc. XIV. — Luc. XXII. — Joan. XVIII
Âme chrétienne, revenez sur la Passion du Sauveur, et méditez-en successivement toutes les circonstances depuis le commencement jusqu'à la fin, considérant chaque chose comme si vous en étiez témoin. Regardez avec attention le Seigneur qui sort du cénacle à l'heure des complies et qui marche avec ses disciples vers le jardin des Olives. Vous joignant à eux pour ce dernier voyage, écoutez les paroles affectueuses, amicales et familières que leur adresse le divin Maître afin de les exhorter à la prière. Lorsqu'il fut entré dans le jardin, il dit à ses Apôtres (Matth. XXVI, 36) : Restez ici, pendant que j'irai là pour prier, ou en d'autres termes, attendez sans changer ni de sentiment, ni de place ; priez vous-mêmes à mon exemple, afin que vous ne succombiez pas à la tentation. Ainsi, selon la remarque de saint Jérôme (in cap. XIV Marc), Jésus n'adjoignit pas à son oraison ceux qu'il n'adjoignait pas encore à sa Passion. Il avait coutume de prier séparément de ses disciples, comme le dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Matth.), afin de nous apprendre à rechercher la solitude et à nous établir dans le recueillement pour vaquer à l'oraison. Il prie à l'écart, dit également saint Cyrille,afin de nous enseigner que nous devons avoir l'esprit attentif et le cœur tranquille pour converser avec la Majesté divine. Toutefois l'ordre de s'arrêter que reçurent les Apôtres ne s'adressait qu'à huit ; car Judas était alors absent, et Jésus prit aussitôt avec lui les trois autres, Pierre, Jacques et Jean, pour marquer les trois qualités qui doivent accompagner une prière convenable. Pierre, en effet, dont le nom signifie qui connaît, représente la fermeté de la foi ; Jacques, dont le nom signifie qui supplante, figure la générosité du renoncement par lequel nous foulons aux pieds les biens temporels en les méprisant ; et Jean, dont le nom signifie qui possède la grâce, désigne l'état de ferveur. Jésus emmena Pierre et les deux fils de Zébèdée, comme ses plus intimes confidents et ses plus familiers amis (Matth. XXVI, 37) ; car il voulait rendre spectateurs de son agonie douloureuse ceux qui l'avaient été de sa transfiguration éclatante, afin qu'après avoir été admis à contempler sa gloire sublime, ils fussent admis à contempler de près son humiliation extrême.
Alors Celui duquel dépend l'univers entier et qui n'avait commis aucun péché, voyant approcher la mort, commença à être saisi de frayeur et accablé d'ennui (Marc. XIV, 33). Nous autres créatures coupables, que ferons-nous donc ? Saint Jérôme nous répond (in cap. XXVI Matth.) : Apprenons ici à craindre et à nous affliger avant le jugement que nous devons subir à la mort, nous qui ne pouvons pas dire par nous-mêmes comme lui : Le prince de ce monde vient, mais il n'y a rien en moi qui lui appartienne (Joan. XIV, 30). En ce moment la tristesse du Seigneur est excessive, comme il le déclara en disant à ses trois témoins : Mon âme est triste jusqu'à la mort (Marc. XIV, 34). C'était une manière de parler qui signifiait : Mon âme est oppressée d'une tristesse aussi intense que possible. Ou bien : Mon âme est triste jusqu'à craindre la mort et par appréhension de la mort ; car son âme tremblait naturellement d'être séparée de son corps. Ou encore : jusqu'à la mort, c'est-à-dire jusqu'à ce que par ma mort je sois délivré avec les miens ; car, en expirant, le Sauveur mit fin à ses douleurs et rendit l'espérance à ses disciples. Ou enfin : jusqu'à la mort, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'après ma mort je voie mes disciples confirmés dans ma foi. — Saint Anselme, s'adressant au Sauveur, lui dit (in Médit.) : « Après avoir donné le précepte salutaire de la patience et de la charité, après avoir préparé pour vos frères le royaume de votre Père, vous vous êtes rendu avec eux au lieu bien connu de votre perfide disciple, quoique vous fussiez certain de tout ce qui devait vous arriver. Là vous n'avez pas rougi d'avouer à vos frères la tristesse à laquelle vous assujettissiez spontanément votre âme aux approches de votre Passion. » Le même saint Docteur ajoute : « Jésus nous a précédés au mont des Oliviers, marchons à sa suite ; et bien qu'il se retire à l'écart avec Pierre et les deux fils de Zébédée, considérons de loin comment il s'est soumis à nos infirmités, voyons comment le Maître de l'univers s'abandonne aux angoisses de la mort. Mais pourquoi, mon Dieu, vous réduire à cet état pitoyable ? Par compassion pour notre misère, vous vous montrez tellement semblable à l'homme que vous semblez oublier que vous êtes Dieu. »
Jésus a voulu ressentir ainsi la tristesse et la frayeur pour plusieurs raisons.
En premier lieu, d'après saint Jérôme (in cap. XXVI Matth.), il voulait prouver par là qu'il s'était revêtu véritablement de notre humanité ; car il est naturel à l'homme de craindre la mort, comme d'éprouver la faim et la soif ou d'autres souffrances. Si des interprètes prétendent que le Christ fut exempt de crainte, ils veulent parler de celle qui renverse la raison, de manière à précipiter l'homme dans le péché, en lui faisant violer le précepte divin. Cette crainte vicieuse, qui poussa Pierre à renier le Sauveur, ne put jamais ébranler Celui-ci ; car il n'était venu en ce monde que pour s'offrir lui-même en sacrifice. Aussi avait-il blâmé vivement la témérité de Pierre qui avait voulu le détourner de sa Passion, en lui disant : A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne vous arrivera pas (Matth. XVI, 22). Le Sauveur néanmoins eut naturellement horreur de la mort et des tourments affreux qu'il prévoyait devoir subir bientôt. Mais de telles impressions, quoique non coupables, n'étaient point en lui de la même manière qu'elles sont en nous. Ces passions, qui chez nous préviennent souvent la raison et la volonté, les suivaient toujours au contraire eu Jésus-Christ. Ainsi, il éprouva la soif et la faim, comme aussi il ressentit la crainte et la tristesse, parce qu'il le jugea bon et le voulut bien ; car nous ne pouvons rien voir de forcé ou de désordonné en lui, mais nous devons croire que tout y était pleinement raisonnable et spontané. Pour montrer que les passions ne le dominaient pas, mais plutôt qu'il les dominait en les soumettant à l'ordre de Dieu, les Évangélistes ne disent point absolument de Jésus-Christ : Il fut attristé et effrayé, mais seulement : Il commença à être attristé et effrayé (coepit contristari et pavere) ; car autre chose d'éprouver les premières atteintes de la tristesse et de la crainte, autre chose d'en subir les influences progressives. En disant donc : Mon âme est triste jusqu'à la mort, le Seigneur voulait parler de la partie inférieure et non point de la partie supérieure de son âme, car la tristesse commença à émouvoir sa sensibilité sans atteindre sa raison ou son esprit, et c'est dans le même sens qu'il avait dit précédemment : Voilà que mon âme est troublée.
Remarquons ici que les passions peuvent troubler l'âme de trois manières : soit à l'insu de la raison, par des mouvements subits qui préviennent la réflexion ; soit malgré la raison, par des mouvements impérieux qui lui font perdre sa rectitude ou sa tranquillité ; soit d'après la raison, par des mouvements réglés qu'elle-même excite et dirige, comme sont les émotions causées par la compassion ou la contrition. Les premiers mouvements de trouble dont nous avons parlé se rencontrent dans tous les impies mortels et même dans les plus parfaits ; les seconds ne se trouvent que dans les hommes méchants ou imparfaits. Jésus-Christ n'a été sujet ni aux premiers ni aux seconds, mais seulement aux troisièmes mouvements que nous avons signalés ; car en lui la sensibilité était totalement soumise à la raison, la partie inférieure à la supérieure, et son âme entière à Dieu seul, en sorte toutefois qu'aucune de ses facultés on puissances ne gênait les autres dans leurs opérations naturelles. — Ce qui prouve, par exemple, que la crainte de la mort était volontaire en Jésus-Christ, c'est qu'en lui la mort même, objet de sa crainte, était aussi volontaire. En effet, de même qu'Adam avant sa chute pouvait ne point mourir, Jésus-Christ l'eût pu également s'il l'eût voulu, puisqu'il n'y avait en sa personne aucune dette de péché ni aucune trace de faute. Mais en prenant notre véritable nature humaine, le Sauveur l'a prise avec toutes ses infirmités présentes, hormis celles qui séparent de Dieu, comme sont l'ignorance, l'impuissance et la concupiscence.
Selon saint Jérôme, la tristesse de Jésus-Christ fut causée, non pas seulement par la crainte de la mort affreuse qu'il voyait naturellement avec horreur prête à séparer son âme de son corps, mais encore par le sentiment de pitié profonde avec lequel il considérait le malheur du traître Judas, le scandale de ses disciples infidèles, la dispersion des Juifs et la ruine de Jérusalem. À ces causes de chagrin qu'il éprouvait, nous pouvons ajouter la terrible prévision que beaucoup de pécheurs misérables et endurcis ne profiteraient point de sa douloureuse Passion et de sa mort ignominieuse.
En second lieu, Jésus-Christ s'est abandonné à la crainte et à la tristesse, à cause de nous qui sommes ses membres, pour triompher en lui-même de nos passions, comme il a détruit notre mort par la sienne ; c'est ainsi qu'il a éprouvé les tentations et les souffrances afin de nous en délivrer.
En troisième lieu, notre divin Maître a voulu ressentir la crainte et la tristesse, pour nous servir de modèle parfait en contribuant à notre instruction morale. Sa conduite présente nous offre, en effet, plusieurs enseignements très-utiles. 1° Apprenons de lui à réprimer par la raison les mouvements des diverses passions, afin qu'elles ne pénètrent pas jusqu'à la partie supérieure, mais qu'elles soient refoulées dans la partie inférieure de l'âme sous l'empire de la volonté, comme l'a fait Notre-Seigneur. 2° Apprenons encore à son exemple à ne point nous décourager, lorsque nous éprouvons des désolations et des dégoûts dans le service de Dieu ou la pratique de la vertu. Saint Augustin dit à ce sujet (Serm. de Passione) : Le Sauveur s'attriste en face de la mort, pour montrer à ses martyrs qu'ils ne doivent point se désespérer, si, à l'heure suprême de leur sacrifice, ils sont en proie à la tristesse, mais qu'ils doivent la surmonter avec générosité. 3° Sachons nous attrister pour notre prochain qui est dans le besoin, comme notre Rédempteur s'est attristé pour les autres plutôt que pour lui-même. 4° Quand nous sommes troublés par quelque passion empressons-nous de recourir à Dieu, pour imiter le Seigneur qui, après avoir dit : Mon âme est triste jusqu'à la mort, ne différa point de vaquer à l'oraison. 5° Voulons-nous prier avec plus de ferveur, retirons-nous loin des hommes dans un lieu secret, ainsi qu'à fait Jésus-Christ pour nous donner l'exemple. 6° Si nous demandons à être délivrés de nos tribulations, de nos peines et de nos infirmités, comme Jésus-Christ l'a fait aussi lui-même, nous devons toujours finir par nous abandonner à la volonté divine. Plaçons-les de la sorte dans le cœur de notre Sauveur, en le suppliant de les unir à sa Passion, afin qu'il les sanctifie et les perfectionne, et en le conjurant de les offrir à son Père pour qu'elles tournent à son honneur et à sa gloire. De cette manière, nos épreuves et nos souffrances acquerront une immense valeur. En effet, de même que la Passion du Sauveur produisit des fruits infinis au ciel et sur la terre, ainsi nos douleurs et nos angoisses, confiées au cœur de Jésus, deviendront telle ment salutaires et fécondes, en les associant aux siennes qu'elles procureront des joies nouvelles aux Anges, de nouveaux mérites aux justes, le pardon aux pécheurs et le soulagement aux âmes du purgatoire.
En méditant cette scène touchante du jardin des Olives, appliquons-nous à gémir et à nous affliger nous-mêmes, en compatissant à la tristesse que Jésus-Christ a bien voulu ressentir à cause de nous. Et si nous sommes en proie au trouble ou à l'adversité, joignons nos douleurs à celles de notre Rédempteur, afin que, par cette union, elles deviennent douces pour nous et agréables à Dieu, en nous conservant dans une patience inaltérable. Disons alors : Seigneur Jésus, qui avez bien voulu vous attrister pour moi misérable, faites que je ne manque jamais de vous offrir mes tristesses, et daignez les supporter avec moi en les unissant à celles de votre agonie.
Jésus, voulant ensuite se séparer même des trois Apôtres qu'il avait emmenés avec lui, leur dit (Matth. XXVI, 38) : Restez ici en m'attendant, et veillez, non point avec le monde ou le démon, mais avec moi, comme des amis spéciaux qui doivent assister leur ami affligé (sustinete hic et vigilate). Soutenez le poids de cette épreuve et gardez-vous du sommeil de l'infidélité ainsi que de la torpeur de l'esprit, afin que vous ne succombiez point sous les efforts de Satan. J'ai ordonné aux autres disciples plus faibles de s'arrêter là-bas, pour leur épargner les dangers de cette lutte. Quant à vous, vous estimant plus forts, je vous ai amenés jusqu'ici pour vous associer aux labeurs de mes veilles et de mes prières ; mais je ne veux pas que vous avanciez davantage, parce que vous n'êtes pas encore assez affermis. Arrêtez-vous donc ici, en continuant de veiller avec moi, de sorte que chacun se contente du degré de grâce où il est appelé ; car toute grâce, quelque grande qu'elle soit, en a encore au-dessus d'elle de plus excellentes.
Et s'en allant un peu plus loin, il s'éloigna d'eux à la distance d'un jet de pierre ; puis s'étant mis à genoux, il se prosterna la face contre terre, pour témoigner ainsi par la posture de son corps l'humilité de son esprit. Il priait alors de cœur et disait de bouche : Mon Père, s'il est possible, si le genre humain peut être sauvé convenablement sans que je subisse la mort temporelle, dêtournez de moi ce calice amer de ma Passion, ne m'obligez point à souffrir tant de maux (Matth. XXVI, 39 ; Marc. XIV, 33 et 36 ; Luc. XXII, 41 et 42). Ainsi, Jésus remettait déjà son esprit entre les mains de Dieu son Père. Cette prière qu'il lui adressait était vraiment parfaite de tous points : 1° elle était faite dans la solitude, parce que le cœur s'élève d'autant mieux vers Dieu qu'il se sépare davantage des créatures ; 2° elle était humble, puisqu'il avait alors la face contre terre ; 3° elle était pieuse, car il avait recours à son Père céleste ; 4° elle était résignée, parce qu'il soumettait sa volonté à celle de Dieu même ; 5° elle était accompagnée de la charité, puisqu'il revint en même temps visiter ses disciples avec tendresse.
En disant Abba, Pater, d'après saint Marc, Jésus nous donne à entendre que Dieu est le Père et le Sauveur des deux peuples, savoir des Juifs et des Gentils ; car Abba en hébreu a la même signification que Pater en grec et en latin. Jésus donc le premier invoque Dieu par ces deux mots synonymes, pour nous montrer que les deux peuples réunis dans une même foi devaient prier Dieu de concert dans leurs langues respectives ; car devant le Seigneur il n'y a plus maintenant de distinction entre le Juif et le Gentil. — Les paroles que Jésus ajoute : Si c'est possible, se rapportent également à la puissance et à la justice de Dieu ; car pour l'Être suprême qui possède ces deux attributs nécessairement, il n'y a de possible que ce qui est juste. Ainsi, Notre-Seigneur comme vraiment homme appréhendait la mort, de telle façon que, suivant le mouvement de la sensibilité, il aurait désiré l'éviter, s'il avait pu s'en dispenser sans blesser la justice. Mais la Passion du Rédempteur était réclamée par la justice de son Père qui, depuis le commencement du monde, avait souvent annoncé ce mystère de notre salut. La mort et la Passion, avec ce qu'elles ont d'humiliant et d'horrible, ne plaisaient donc point à Jésus-Christ par elles-mêmes et comme une fin que l'on recherche pour elle-même ; sous ce rapport, à proprement parler, il ne voulait point souffrir ; il y consentit néanmoins par obéissance et par charité, pour satisfaire son Père céleste et racheter le genre humain ; c'est ainsi qu'un malade prend volontiers une potion amère, non point pour elle-même, mais pour la santé qu'il en attend. Ce qui fait justement la gloire des Martyrs, c'est de surmonter généreusement la répugnance qu'ils éprouvent pour la mort. Comme la chair en effet souhaite ce qui est agréable, si la mort leur était agréable, elle ne leur serait pas très-méritoire ; mais parce qu'ils soumettent au Seigneur toute leur répugnance, et qu'ainsi ils embrassent courageusement pour son amour ce qu'ils repoussent naturellement, ils acquièrent par là beaucoup de mérites.
Aussi Jésus-Christ, pour servir de modèle aux Martyrs, ajouta (Matth. XXVI, 39) : Mon Père, qu'il en soit néanmoins, non comme je le veux, mais comme vous le voulez. Ainsi ce qu'il refusait conditionnellement par crainte, il l'acceptait résolument par obéissance ; comme s'il disait : Qu'il m'arrive, non point selon le sentiment que j'éprouve et que j'exprime en ma chair, mais selon la fin pour laquelle vous m'avez député et pour laquelle je suis venu sur la terre. N'a-t-il pas dit, en effet, ailleurs (Joan. VI, 38) : Je suis descendu des cieux pour faire, non point ma volonté, celle de la nature infirme que j'ai prise dans le sein de la Vierge, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé, celle qui m'est commune de toute éternité avec mon Père, et à laquelle mon âme est toujours parfaitement soumise en sa partie supérieure. Je ne suis donc point venu faire ma volonté propre, celle qui est particulière au Fils de l'homme, ou celle qui serait contraire à l'ordre de Dieu. Sans doute, la volonté de Jésus-Christ n'était point opposée à celle de son Père ; néanmoins, parce qu'il ne se serait point montré vraiment obéissant s'il avait fait purement la sienne, il déclare, pour nous donner l'exemple, qu'il est venu faire celle de son Père. À plus forte raison ne pourrons-nous être regardés comme obéissants, si nous ne faisons que notre volonté. De là cette remarque de saint Augustin (Tract. XXIII in Joan.) : « Le Fils unique du Très-Haut a dit : Je ne cherche point ma volonté (Joan. V, 30) ; les hommes cependant ne cherchent que la leur. Celui-ci qui s'humilie profondément est égal à son Père céleste, et ceux-là qui s'élèvent orgueilleusement sont des êtres tombés dans la fange, d'où ils ne peuvent sortir si Dieu ne leur tend la main. » Le même saint Docteur ajoute : « Par son exemple Jésus-Christ transforme ses disciples ; car en ne voulant que ce que veut son Père, il leur apprend à corriger leur volonté pour la conformer à celle de Dieu même. » Jusqu'à la fin, dit saint Jérôme (in cap. XIV Marc), Notre-Seigneur ne cesse de nous enseigner l'obéissance que nous devons à nos parents ou supérieurs ; il nous recommande de préférer leur volonté à la nôtre. D'après le Vénérable Bède (in cap. XIV Marc), « le Sauveur nous montre que, si nous sommes menacés de la mort ou de quelque autre fâcheux accident, nous pouvons en demander la délivrance, eu égard à notre infirmité ; toutefois nous devons conserver assez de courage pour être résignés à la volonté de notre Créateur, alors même qu'elle serait contraire à la nôtre. Car si nous ne devons pas être tellement confiants et présomptueux que nous paraissions compter sur nos propres forces, nous ne devons pas non plus être tellement défiants et pusillanimes que nous semblions douter de la puissance divine à notre égard. » Le même écrivain ajoute : « Beaucoup qui sont encore faibles s'affligent à la vue de la mort ; pourvu qu'ils aient une intention droite, qu'ils l'évitent autant qu'ils peuvent ; mais s'ils ne le peuvent, qu'ils disent avec le Seigneur : Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi. Ainsi parle la sensibilité naturelle, puis l'intention droite ajoute aussitôt : Cependant qu'il soit fait, non comme je le veux, mais comme vous le voulez. »
Revenant de l'endroit où il avait prié, Jésus rejoignit ses trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, qu'il trouva endormis (Marc. XIV, 37). À l'approche de la tentation leurs yeux commençaient à s'appesantir, en sorte que leur assoupissement était comme un présage de leur défection. Ce sommeil du corps, dit le Vénérable Bède (loc. cit.), présageait qu'ils seraient bientôt accablés par le sommeil de l'infidélité. Il dit alors à Pierre avec ironie : Simon, tu dors ! Comme s'il lui eût dit : Est-ce donc là ce que tu devais faire pour remplir ta promesse ? Tu avais juré de mourir pour moi, et tu n'as pu veiller seulement une heure avec moi ! Ta façon d'agir ne répond guère à ta manière de parler. Tu paraissais fervent et maintenant tu te montres faible. — En disant à Pierre : Tu n'as pu veiller une heure, Notre-Seigneur a voulu signifier combien courte est la peine de la tentation, si on la compare à l'éternité de la récompense. Bien que les trois disciples fussent endormis, il adresse cependant le reproche à Pierre de préférence, parce que celui-ci le méritait davantage pour s'être vanté plus que les autres. C'était aussi, parce qu'étant leur chef, le blâme qui lui était infligé retombait sur tous ; et encore, parce que le supérieur doit être réprimandé plus fortement que ses inférieurs, quand il commet la même faute qu'eux. Comme cet Apôtre perdait déjà sa fermeté, le Sauveur ne l'appelle plus Pierre ou Céphas, mais Simon comme autrefois.
Jésus dit ensuite à tous (Marc. XIV, 38) : Veillez attentivement des yeux de l'esprit et du corps, et priez dévotement de cœur et de bouche, afin que vous ne succombiez point à la tentation de me renoncer et de m'abandonner. Il ne dit pas : Priez afin que vous ne soyez point tentés, car il est impossible à l'homme de ne pas l'être ; mais il dit : Priez afin que vous ne tombiez point en la tentation ; ou en d'autres termes,de peur que vous ne subissiez son influence fatale, en lui donnant un coupable acquiescement ou en accomplissant l'acte mauvais. La tentation, en effet, suggère d'abord la pensée du mal, puis elle entraîne le consentement de la volonté, et enfin elle produit la consommation du péché. Or, pour échapper ou résister à la tentation, il faut recourir à la prière ; car la prière étant une élévation de l'âme vers Dieu, plus l'âme se porte vers Dieu, et plus elle se détourne facilement de la tentation. De même que le cri d'alarme met le voleur en fuite et attire les voisins au secours, de même le cri de la prière fait fuir le démon et fait accourir les Saints à notre défense. Aussi, d'après saint Isidore, voilà le remède dont doit user l'homme tourmenté par quelque vice ; chaque fois qu'il en éprouve l'atteinte, qu'il emploie l'oraison ; car l'habitude de ce saint exercice réprime les assauts des plus violentes passions. Comme le serviteur qui sait le voleur dans la maison, s'il ne donne pas l'éveil aussitôt, favorise le larron et trahit son maître ; de même celui qui se sent assailli par la tentation, se rend complice du démon et infidèle au Seigneur, s'il n'appelle Dieu promptement à son aide par la prière. Et puisque le démon ne cesse de nous tenter, nous devons toujours prier, sans nous lasser jamais. Nous devons demander, non pas de ne point ressentir la tentation, mais bien de n'y point succomber. Or, un moyen puissant de la repousser, c'est la pensée effrayante de la mort éternelle. La crainte de ce malheur, dit saint Augustin (in Ps. CXXVIII), frappe si fortement notre esprit qu'il cloue en quelque sorte tous les mouvements de notre orgueil sur l'arbre de la croix.
Jésus-Christ, parlant à ses disciples, ajouta (Ibid) : L'esprit de lui-même et par sa nature est prompt en vous, comme en moi, pour confesser la vérité ; mais la chair est faible en vous, et non pas en moi, pour supporter la tentation. Car la chair corrompue affaiblit et même domine quelquefois l'esprit, et c'est pour cela qu'il faut toujours prier. Ainsi, naguère vous prouviez la promptitude de votre esprit quand vous promettiez de souffrir pour moi la mort même, et maintenant qu'il faut endurer l'épreuve vous montrez la faiblesse de la chair ; car le sommeil qui captive votre corps est le signe précurseur de la défaillance où votre âme tombera bientôt, parce que vous n'êtes pas encore revêtus de la force d'en haut. D'après saint Jérôme (in cap. XXVI Matth.). Notre-Seigneur parle ici contre les hommes téméraires qui croient pouvoir accomplir tout ce qu'ils conçoivent. Mais autant l'ardeur de notre esprit nous donne de confiance, autant la fragilité de notre chair doit nous inspirer de crainte. Seigneur, qui nous avez recommandé de veiller et de prier, accordez-nous la grâce nécessaire pour mettre en pratique votre recommandation ; car bien que notre esprit soit très-prompt, notre chair est si faible qu'elle est plongée dans la paresse et la somnolence ; c'est à peine si elle peut soutenir une heure entière de veille parfaite avec vous, pour prier comme vous, afin de ne pas succomber à la tentation.
Jésus s'en alla prier une seconde fois en disant : Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite (Matth. XXVI, 42). Il nous montra par là, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Matth.), qu'il est parfaitement soumis à la volonté divine, et qu'à son exemple nous devons chercher à la connaître pour la suivre. Parce qu'il est homme, il désirerait voir passer ce calice ; mais parce qu'il est obéissant, il consent néanmoins à le boire. Cette parole de notre Chef suprême, ajoute saint Léon (Serm. VII de Passione), opère le salut de son corps entier ; elle instruit tous les fidèles, encourage tous les Confesseurs et couronne tous les Martyrs. Qui pourrait, en effet, affronter la haine du monde, surmonter les flots des tentations, braver les menaces des persécuteurs, si Jésus-Christ ne disait à son Père en nous et pour nous : Que votre volonté soit faite ? Que tous les enfants de l'Église apprennent donc à répéter cette parole, afin que, dans les épreuves même les plus rudes, ils sachent dominer la crainte en acceptant la peine avec courage.
Jésus revint de nouveau vers ses disciples qu'il trouva encore endormis, tant ils avaient les yeux appesantis (Matth. XXVI, 43). Leurs yeux extérieurs étaient fatigués par la longueur de la veille, et leurs yeux intérieurs étaient accablés davantage par le poids de la tristesse (Luc. XXII, 45) ; car leur chagrin était tellement profond qu'ils ne pouvaient rester plus longtemps éveillés, inquiets qu'ils étaient pour leur Chef et pour eux-mêmes. Ils dormaient donc d'esprit et de corps ; c'est ainsi que la torpeur de l'âme produit souvent le sommeil naturel. Et il leur dit : Pourquoi dormez-vous ? Maintenant que vous êtes exposés à de si grands périls, vous devriez au contraire veiller avec le plus grand soin. Levez-vous pour sortir de votre assoupissement, et priez pour ne point entrer en la tentation, de peur que vous ne tombiez dans le péché (Luc. XXII, 46).
Et les quittant de nouveau, il s'en alla prier pour la troisième fois, disant les mêmes paroles (Matth. XXVI, 44). Notre-Seigneur, conjurant son Père céleste jusqu'à trois fois dans les mêmes termes, nous donne un exemple remarquable de l'oraison fréquente et d'un confiance persévérante. Il réitère son humble demande, afin de nous montrer que nos supplications doivent être continuelles. Il visite également à plusieurs reprises ses chers disciples, parce que les œuvres de charité doivent accompagner les actes de religion ; il enseigne ainsi aux pasteurs ou supérieurs à veiller sur eux-mêmes et sur leurs troupeaux, à joindre ensemble les exercices de la vie contemplative et de la vie active. Cette conduite de Jésus-Christ n'est point contraire à la recommandation du Sage qui a dit dans le livre de l'Ecclésiastique (VII, 15) : Ne réitérez point les mots de votre prière. Cette sentence signifie en effet : Appliquez-vous à prononcer les paroles de votre prière si intégralement et si dévotement, que vous ne soyez point obligés de les répéter pour réparer quelque négligence ou quelque omission. Il est bon cependant de répéter les mêmes demandes au Seigneur, soit pour exciter notre ferveur, soit pour lui faire plus d'instance.
Tandis que le Seigneur Jésus priait en proie à de cruelles angoisses, un Ange, que l'on dit être le glorieux saint Michel, descendit du ciel ; il apparut corporellement sous une forme humaine pour le conforter, c'est-à-dire pour raffermir en lui cette partie sensitive de l'âme qui avait une horreur naturelle de la mort (Luc. XXII, 43) ; car sous ce rapport l'Homme-Dieu s'était rendu inférieur aux Anges (Ps. VIII, 6). Ainsi, lorsque le Christ se fut soumis à la volonté divine, un esprit céleste fut envoyé à son aide. Apprenons de là que, si nous n'obtenons pas toujours du ciel l'objet même de nos demandes, parce que sans doute il n'est pas expédient, nous retirons cependant toujours de nos prières quelque consolation intérieure. Pour montrer, dit saint Théophile, combien l'oraison est un remède efficace dans tous les maux, le Seigneur fut assisté d'en haut, pendant qu'il s'appliquait à ce saint exercice. Et dans son humilité, il accepta avec respect le secours de la part même d'une de ses créatures ; car il se considérait en cette vallée de larmes comme rabaissé un peu au-dessous des esprits célestes. D'après le Vénérable Bède (in cap. XXII Luc), quand nous lisons ailleurs que les Anges le servirent et ici qu'un Ange le fortifia, nous reconnaissons ses deux natures, dont l'une fut servie et l'autre fortifiée. Ne pensons pas néanmoins que cet Ange ou tout autre ait été établi pour être son gardien ; car cette tutelle n'était point nécessaire à son humanité et n'eût pas été digne de sa Majesté. Le Créateur, en effet, n'a pas besoin d'être soutenu par sa créature ; et le Seigneur s'était suffisamment réconforté lui-même en disant à son Père : Qu'il me soit, non comme je veux, mais comme vous voulez. Cependant, de même qu'il avait été contristé pour nous et à cause de nous comme homme, il a été également assisté comme tel à cause de nous et pour nous. L'assistance qu'il reçut alors, sans en avoir besoin lui-même, servait à consoler ses disciples qui étaient présents ; elle les confirmait dans la croyance qu'il était supérieur aux Anges, à raison de sa divinité ; elle prouvait que ces esprits célestes viennent en aide à ceux qui recourent à la prière ; elle montrait enfin que Dieu ne manque pas de consoler ceux qui consentent à souffrir patiemment. Le Prophète royal avait fait l'heureuse expérience de cette dernière vérité, lorsqu'il disait au Seigneur : Vos consolations ont rempli mon âme de joie, à proportion des grandes douleurs qui ont pénétré mon cœur (Ps. XCIII, 19).
D'après certains auteurs, saint Michel, s'étant approché de-Jésus-Christ pendant sa prière, lui dit qu'il en avait porté l'expression au Père éternel et que tous les Anges prosternés y avaient joint leurs supplications pour faire agréer sa demande. Le Père avait alors répondu : Mon Fils bien-aimé n'ignore pas que la rédemption du genre humain, objet de nos plus ardents désirs, ne peut s'accomplir d'une manière convenable que par l'effusion de son sang précieux. C'est pourquoi l'Archange confortait le Sauveur, soit par sa présence, en se tenant à ses côtés comme un serviteur fidèle et un ami dévoué, soit par sa parole, en lui adressant quelques mots propres à le consoler, tels que ceux-ci : Par votre Passion, Lucifer sera vaincu sur la terre comme il l'a été dans les cieux. . . Il est d'un grand cœur de supporter de grands travaux. .. Vos souffrances seront passagères, mais les fruits en seront éternels ; elles opéreront le salut des hommes et répareront la chute des Anges. — D'après plusieurs écrivains, tels que saint Théophile, les encouragements que l'Ange donnait au Christ étaient des louanges ; car il le glorifiait en disant : À vous, Seigneur, appartient la toute-puissance ; vous seul pouvez soustraire le monde entier à la mort et à l'enfer, etc.. Pour réprimer l'impatience que nous avons d'être promptement exaucés, remarquons que Notre-Seigneur pria plusieurs fois avant de recevoir une réponse de son Père avec l'assistance du ciel. Comme il avait été tenté trois fois en trois lieux différents, il pria trois fois aussi en trois divers endroits, distants les uns des autres d'un jet de pierre. On voit encore, dit-on, les traces de trois oratoires qui y furent construit. En nous y transportant par la pensée, disons : Ô Jésus, qui avez bien voulu être fortifié par un Ange pendant votre prière, faites qu'en vertu de celte prière salutaire je sois toujours soutenu dans mes oraisons par vos messagers célestes. NdSalettensis. Jube haec perferri per manus sancti Angeli tui in sublime altare tuum, in conspectu divinae majestatis tuae : ut quotquot ex hoc
Et étant tombé en agonie il redoublait ses prières (Luc. XXII, 43) ; il nous apprenait ainsi que, soit à la dernière extrémité, soit dans toute autre nécessité, nous devons recourir à l'oraison, et que nous devons y vaquer avec d'autant plus de ferveur et d'assiduité que les dangers sont plus grands et les besoins plus pressants. Mais que faut-il entendre par cette agonie du Sauveur ? C'était le combat entre la vie et la mort ; car les angoisses qu'il éprouvait et les douleurs qu'il pressentait avaient réduit Jésus-Christ à un état voisin du dernier trépas. C'était aussi le combat entre la sensibilité et la raison, qui se livraient dans son âme une lutte terrible : la sensibilité repoussait par un mouvement d'horreur les souffrances excessives de la Passion prochaine, tandis que la raison soumise à la volonté céleste les désirait pour le salut du monde ; car la puissance divine laissait chaque partie exercer les actes et ressentir les impressions qui lui étaient propres. Notre-Seigneur, néanmoins, résolu dès lors à sacrifier sa vie, triomphait déjà par l'esprit, de la mort dont il triompha bientôt par le fait même, quand il sortit glorieusement du tombeau. Mais, hélas ! qu'il en arrive différemment parmi les autres hommes ! L'opposition, la résistance de la chair à l'esprit en fait reculer ou dévier un grand nombre qu'elle précipite dans le péché mortel ; elle en arrête ou retarde beaucoup d'autres qu'elle entraîne à des fautes vénielles. Dans cette guerre à outrance, il faut prier sans relâche, pour que notre oraison ne s'attiédisse point et que notre courage ne s'affaiblisse pas, afin assujettir la sensibilité à la raison et la raison à Dieu même, de façon à lui dire toujours : Que votre volonté soit faite et non la mienne. D'après saint Grégoire (Moral, lib. 24), à l'approche de la mort, notre Sauveur voulut tomber en agonie pour soutenir lui-même le combat que la frayeur livre à l'âme, au moment où elle va quitter son corps, afin de paraître devant le souverain Juge. Certes, ce n'est pas sans raison que l'âme est alors glacée d'effroi, puisque bientôt son sort sera fixé pour l'éternité. Nous sommes justement réduits à la dernière extrémité, si nous considérons que nous ne pouvons parcourir la carrière de cette vie sans commettre quelque péché, et même que nos bonnes actions ne sont pas irréprochables.
altaris participatione...
Tandis que le Seigneur priait avec plus d'instance, une sueur, sortant de ses membres comme du sang par suite de ce combat ou de cette agonie, dégouttait avec abondance jusqu'à terre. La ferveur de sa longue oraison, l'appréhension du péril imminent, et l'anxiété violente à laquelle sa sensibilité était abandonnée, avaient enflammé de telle façon son cœur et son corps tout entier, que les pores entr'ouverts laissèrent échapper une sueur rouge, mêlée de sang. Ce sang était véritable quant à sa substance, puisqu'il provenait de la chair très-pure de Jésus-Christ ; mais il était miraculeux quant à la manière dont il en découlait, car, comme l'a dit le Vénérable Bède (in cap. XXII Luc), il n'est pas naturel de suer du sang. Il faut dire la même chose de l'eau et du sang qui, après la mort du Sauveur, jaillirent véritablement et miraculeusement de son côté transpercé sur la croix. Hâtez-vous, Chrétien, de vous appliquer le baume salutaire de cette sueur merveilleuse ; ne tardez point afin que vous méritiez d'être guéri de vos infirmités, a Qu'attendez-vous ? dit saint Anselme (in Speculo evangelici sermonis), empressez-vous de recueillir les gouttes de ce sang précieux et d'essuyer la poussière de ses pieds sacrés. Ne vous endormez pas comme Pierre, de peur que vous n'encouriez comme lui ce terrible reproche : Vous n'avez donc pu veiller une heure avec moi. »
Jésus tout trempé de sang se lève donc pour la troisième fois de la prière, pendant laquelle il était demeuré prosterné (Luc. XXII, 45). Voyez-le s'essuyant le visage, peut-être même se lavant dans le torrent ; son affliction est extrême. Considérez avec respect combien son âme fut alors accablée, comme l'attestent les gouttes de sang qui tombent jusqu'à terre ; compatissez vivement à sa douleur, car les plus cruelles souffrances furent seules capables de le réduire à cet état pitoyable. Il éprouva dans sa Passion une si grande amertume, que cette seule pensée bouleversa toute sa nature, au point de lui arracher une sueur sanguinolente. Cette lutte terrible, cette affreuse anxiété de Jésus-Christ, qui présageaient les combats et les tourments des Martyrs, sont bien propres à consoler et à fortifier les pusillanimes et les faibles, à exciter le feu de l'amour divin dans les cœurs tièdes et ingrats. « Ô Seigneur Jésus, souverain Maître du monde ! s'écrie saint Anselme (loco cit.), d'où vient à votre âme une si violente tristesse, une oppression si grande ? Pourquoi cette prière que vous répétez avec angoisse : Mon père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi ! N'est-ce pas de votre plein gré que vous avez offert votre sacrifice à Dieu le Père ? Sans doute, vous n'avez rien enduré que vous n'y ayez librement consenti. Mais nous pensons, Seigneur, que vous avez daigné subir cette agonie pour la consolation de vos membres infirmes, afin qu'ils ne se désespèrent pas, si leur chair repousse la souffrance que leur esprit embrasse avec ardeur. En outre, pour exciter davantage notre amour et notre reconnaissance à votre égard, vous avez voulu montrer en votre personne la faiblesse naturelle de la chair ; car les marques sensibles que vous en avez données nous ont prouvé que vous avez pris véritablement nos langueurs, et que ce n'est point sans ressentir les impressions déchirantes de la douleur que vous avez parcouru les sentiers épineux de la Passion. La supplication anxieuse que vous faisiez entendre alors venait de la chair et non de l'esprit, comme vous-même l'avez déclaré en disant : L'esprit est prompt à la vérité, mais la chair est faible. » Ainsi parle saint Anselme.
Plusieurs raisons ont déterminé Notre-Seigneur à répandre une sueur de sang. D'abord, suivant saint Augustin, il figurait ainsi que son corps mystique, c'est-à-dire l'Église, devait verser des flots de sang par le martyre des Saints. Secondement, d'après le Vénérable Bède (in cap. XXII Luc), en arrosant la terre de son propre sang, il montrait que les hommes formés de cette terre devaient être lavés par son sang très-pur. En troisième lieu, selon la Glose, il laissait découler de son corps jusqu'à terre une sueur sanguinolente, afin de rendre au monde la vie que le péché lui avait enlevée. — Comme le fait remarquer saint Bernard (Serm. de Passione), le Sauveur a pleuré non-seulement de ses yeux, mais pour ainsi dire de tous ses membres, afin de purifier par les larmes sorties de son corps entier toutes les parties de l'Église, son corps mystique. De plus, en laissant tomber sur la terre son sang réparateur, il montrait qu'il le versait pour elle, qu'il priait pour elle, c'est-à-dire pour l'Église militante, afin de la féconder par cette rosée salutaire. Reconnaissons dans la sueur de Jésus un signe de sa ferveur et voyons dans son sang notre rançon. L'effusion de ce sang précieux marque la surabondance de notre rançon ; il tombe goutte à goutte, car bien qu'il soit plus que suffisant pour racheter le monde entier, il ne sera cependant efficace que pour un certain nombre.
De cette sueur sanglante ressort un enseignement salutaire. En effet, à l'exemple du Sauveur agonisant, nous devons prier avec une application si forte qu'elle nous arrache comme une sueur de sang. C'est ce qui arrive, lorsque dans l'oraison on est embrasé d'une telle dévotion qu'on ne craindrait pas, s'il le fallait, de verser son sang pour l'amour de Dieu. L'esprit alors s'échauffe au point que tout le sang, comme pour rivaliser avec lui, bouillonne dans le corps, et s'échappe promptement par la transpiration. Mais, comme la chair, à cause de sa faiblesse naturelle, ne peut supporter une ferveur aussi intense, elle rend de la sueur au lieu du sang, ou du moins elle laisse couler de ses yeux des larmes brûlantes. Si cependant nous ne sommes pas capables de ces vives affections, joignons nos oraisons à celle de Jésus-Christ, afin que, comme médiateur suprême, il ne cesse d'intercéder pour nous auprès de son Père. La prière ainsi offerte en union avec celle du Rédempteur est très-efficace et très-agréable à la divine Majesté. Pour montrer combien sont puissantes les larmes répandues dans l'oraison, surtout au souvenir de la Passion du Sauveur, il suffit de rapporter la révélation faite à une pieuse personne. Elle vit en esprit le Seigneur qui lui dit : Si quelqu'un verse de pieuses larmes en se rappelant ce que j'ai souffert pour lui, je le regarderai avec autant de complaisance, que s'il avait lui-même souffert pour moi.
Voulons-nous par conséquent méditer sur l'agonie de Jésus-Christ, prosternons nous comme lui la face contre terre, en priant avec instance ; pensons qu'un Ange se tient à nos côtés pour nous prêter secours, et songeons qu'avant notre dernière heure nous devons soutenir un terrible combat. Faisons alors tout notre possible pour que la compassion et l'amour envers le Christ souffrant arrachent de nos yeux, ou du moins de notre cœur, des pleurs d'attendrissement et de componction. Et comme le Fils de Dieu, pressé par les angoisses de la mort aux approches de sa Passion, se soumettait néanmoins à la volonté de son Père pour accomplir l'objet de sa mission ; ainsi, malgré les répugnances de la nature, le Chrétien en proie à l'adversité ou éprouvé par la tribulation doit s'abandonner courageusement à la disposition de la Providence pour endurer toutes sortes de maux. Ô bon Jésus, qui tombé en agonie avez miraculeusement sué des gouttes de sang, faites donc qu'enflammé par le souvenir de votre Passion, je puisse du moins, au lieu de sang, verser avec amour des larmes en votre présence.
Considérez maintenant comment les disciples se livrent lâchement au sommeil, tandis que le Seigneur les excite à l'oraison de différentes manières. Si vous voulez prier à son exemple, comme vous le devez, prosternez-vous, abaissez-vous jusqu'à terre en reconnaissant votre indigence et votre infirmité ; car vous devez témoigner l'humilité de votre âme par la posture de votre corps. Tombez devant Dieu sur le visage et non point sur le dos à la renverse ; c'est-à-dire ayez présent sous les yeux et à l'esprit ce que vous lui demandez des lèvres, que votre cœur ne pense point à une chose pendant que votre bouche en dit une autre. Quoique vous désiriez, préférez toujours la volonté divine à la vôtre. Dirigé par ce sentiment de soumission, priez non point avec tiédeur mais avec une grande ferveur, comme l'a fait Jésus-Christ. Que vos prières ne soient point trop brèves ou trop rapides, mais distinctes et prolongées suffisamment, comme il convient ; n'imitez pas ceux qui, s'acquittant avec précipitation de l'office divin, semblent dire, sinon par leurs paroles, du moins par leurs actes : Débarrassons-nous de ces prières pour accomplir des œuvres plus nécessaires. Ils se hâtent donc comme s'ils devaient vaquer à des occupations plus utiles et plus importantes. Néanmoins, ce fut pour notre instruction qu'un Ange vint conforter le Sauveur pendant son oraison ; car dans ce saint exercice nous sommes également assistés et consolés par les esprits célestes qui présentent nos vœux au Seigneur et qui nous rapportent ses grâces.
Il faut prier souvent ; car, en réitérant son oraison dans le jardin des Olives, Jésus-Christ nous apprend à ne point cesser nos supplications avant d'avoir obtenu du ciel ce que nous lui demandons. Implorons ainsi fréquemment la miséricorde divine, soit pour les morts, soit pour les vivants, et tant pour les pécheurs que pour les justes. Ce n'est pas sans raisons mystérieuses que le Sauveur, comme étant notre modèle, a prié jusqu'à trois fois en cette circonstance mémorable. C'était afin que nous conjurions Dieu de nous remettre nos fautes passées, de nous corriger de nos défauts présents, et de nous préserver de nouveaux péchés ; c'était aussi afin que nous le suppliions de nous accorder le pardon, la grâce et la gloire ; c'était encore pour que nous réclamions assistance contre les trois tentations de la concupiscence ou cupidité ; c'était enfin pour que nous rendions hommage aux trois adorables personnes de la Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. De plus, par sa triple oraison, le divin Maître nous enseigne à prier d'une manière parfaite ; car la perfection de toute œuvre consiste en trois points qui sont le commencement, le milieu et la fin. En compatissant ici à votre Sauveur, admirez d'abord sa profonde humilité ; car bien que consubstantiel et coéternel à son Père, il se prosterne devant sa majesté suprême et s'abaisse au niveau de la plus faible créature. Il est vrai que comme homme il a pu le supplier, parce qu'en cette qualité il lui est inférieur ; mais en tant que Dieu lui-même il n'a pu l'invoquer, parce que sous ce rapport il lui est égal en tout. Considérez ensuite la très-parfaite obéissance de Jésus-Christ, qui, pour accomplir la volonté céleste, accepte la mort la plus cruelle avec une respectueuse soumission. Contemplez enfin l'ineffable charité que nous témoignent et le Père et le Fils ; car c'est pour notre salut et notre rédemption que le Père ordonne à son Fils de mourir et que le Fils consent généreusement à sacrifier sa propre vie.
Le Seigneur Jésus vint ensuite pour la dernière fois vers ses disciples, et il leur dit avec une miséricordieuse tendresse : Dormez maintenant et reposez-vous (Matth. XXVI, 45). Comme s'il leur disait ; Vous pouvez le faire un moment, et c'est ce qu'ils firent en effet. S'il leur recommande alors de dormir un peu, c'était afin de montrer la compassion qu'il leur portait, car ils étaient accablés d'assoupissement ; c'était en outre pour leur faire comprendre leur faiblesse, puisqu'ils n'avaient pas le courage de veiller avec lui ; c'était aussi afin que, après s'être délassés par le sommeil, ils fussent mieux en état d'échapper aux mains de ceux qui venaient le prendre ; c'était enfin pour figurer qu'ils allaient tomber bientôt dans le sommeil de l'infidélité. Considérez ici la douceur de Jésus ; plus approche l'heure de sa mort, et plus il révèle la mansuétude de son cœur. Ô sollicitude touchante ! Ce bon Pasteur veillait attentivement à la garde de son petit troupeau ; il aima vraiment les siens jusqu'à la fin, puisque, au milieu de si terribles angoisses, il profita des quelques instants qui lui restaient pour les faire reposer. Ils n'agissent point ainsi tous ces pasteurs qui s'endorment et se reposent mollement, tandis que leurs sujets veillent et travaillent en proie à la douleur. En voyant au contraire les disciples dormir et le Seigneur veiller près d'eux, à l'approche du péril, si vous avez un peu de dévotion, vous trouverez bien des choses à dire tant à votre charitable Maître qu'à ses Apôtres affligés. Il voyait venir de loin ses ennemis avec des torches et des armes ; il ne troubla point cependant le repos de ses disciples, jusqu'à ce que les sbires fussent arrivés près d'eux. Réveillant alors ceux-ci, il leur dit (Marc. XIV, 41) : C'est assez, ou en d'autres termes : Vous êtes à présent reposés et vous avez suffisamment dormi. Concluons de là qu'il ne faut pas prolonger le sommeil ; aussi pour l'abréger plus facilement, de saints personnages avaient coutume de le prendre debout ou assis et non point couchés. Trois fois les disciples s'endorment, et trois fois le Seigneur les réveille après sa triple prière ; ce qui rappelle les trois morts que Jésus avait ressuscites.
Ensuite il ajouta (Matth. XXVI, 45). Voici l'heure où le Fils de l'homme sera livré entre les mains des pécheurs. « Maintenant encore, dit Origène (Tract. XXXV in Matth.), Jésus est livré entre les mains des pécheurs, lorsque ceux qui paraissent croire en lui le tiennent entre leurs mains criminelles, c'est-à-dire sans s'être lavés de leurs fautes avant la communion. De plus, toutes les fois que l'homme juste possédant Jésus en son cœur tombe au pouvoir des méchants, on peut dire que Jésus est livré aux mains des pécheurs. » Le Seigneur finit par dire (Ibid. 46) : Levez-vous, allons au devant du traître et de ses complices ; car celui qui me livrera est proche, et je ne veux pas l'éviter, quoique je puisse le faire. Il semble dire à ses Apôtres : Qu'ils ne nous trouvent point cachés comme des hommes timides et fugitifs. Allons de nous-mêmes à leur rencontre et marchons à la mort, afin qu'ils voient l'assurance joyeuse de celui qui doit la subir et qu'ils sachent que la Passion est de sa part toute volontaire. Nous devons, à son exemple, nous offrir spontanément à la mort, lorsqu'il n'est pas expédient de la fuir. Le Sauveur montre bien ici le désir ardent qu'il avait de nous racheter, puisque non-seulement il daigne attendre le traître, mais qu'il va même se présenter à lui. Il nous apprend par là que, si nous sommes en butte à la tribulation, nous devons la supporter avec confiance et allégresse. Pour notre conduite, il nous avertit encore de trois choses : 1° de nous préparer aux tentations, lorsqu'il dit : Levez-vous ; 2° de progresser dans la pratique des bonnes œuvres, quand il ajoute : Allons ; 3° d'être à toute heure comme dans l'expectative d'une prochaine tentation, ainsi qu'il le fait entendre par ces dernières paroles : Voilà que le traître est tout près.
Comme il parlait encore à ses disciples, ils virent arriver Judas, cet abominable trafiquant, l'un des douze, lequel était compris dans leur nombre sans être participant de leurs mérites (Ibid. 47). L'Évangéliste signale cette dernière circonstance pour faire ressortir l'horrible culpabilité de ce disciple infâme, qui d'Apôtre était devenu un apostat, un traître. Il s'avançait avec une cohorte de soldats païens qu'il avait reçue du gouverneur romain, et avec une foule de serviteurs juifs que lui avaient donnés les pontifes et les sénateurs, comme pour saisir un insigne malfaiteur (Joan. XVIII, 3). Judas marchait donc à la tête de cette troupe impie et cruelle, comme le chef de ceux qui voulaient arrêter Jésus. Ils vinrent le chercher à Gethsémani, avec des flambeaux et des lanternes, afin de le trouver s'il voulait se cacher dans les ténèbres, et avec des armes et des bâtons, pour l'emmener de force s'ils rencontraient de l'opposition. Ainsi, dit saint Jérôme (in cap. XIV Marc), celui qui ne compte plus sur l'assistance divine recourt à la puissance séculière. Le perfide, feignant d'accomplir les ordres de l'autorité légitime, s'était fait appuyer par les deux pouvoirs, celui de l'empereur et celui des pontifes, et afin que personne n'osât ou ne pût empêcher l'arrestation de Jésus, il la faisait exécuter par la milice du gouverneur par les ministres des Pharisiens, qui passaient pour les docteurs de la loi et les principaux personnages de la nation. Ils se présentaient de nuit à l'improviste, pour éviter un soulèvement dans le peuple qui, durant le jour, accourait entendre Jésus. Mais avant d'arriver au jardin où se trouvait le Seigneur avec ses disciples, le traître avait dit à ses satellites (Marc. XIV, 44) : Celui que je baiserai, c'est lui-même le Christ, saisissez-vous-en et emmenez-le avec précaution ; c'est-à-dire prenez garde que la multitude très-attachée à sa personne ne l'arrache de vos mains. Judas leur avait donné ce signal, soit à cause des soldats romains qui ne connaissaient pas le prévenu, soit pour les autres, de peur qu'au lieu du Christ ils ne s'emparassent de Jacques le mineur, son cousin. Ce dernier lui ressemblait, en effet, beaucoup de figure, et ou l'appelait pour cette raison spécialement frère du Seigneur. Judas craignait aussi que son Maître ne changeât de visage, et n'échappât secrètement aux poursuites de ses ennemis, comme il était arrivé déjà plusieurs fois ; il voulait donc l'embrasser, afin de le retenir ainsi plus sûrement.
Et lorsqu'ils furent entrés dans le jardin, Jésus, sachant tout ce qui devait lui arriver, d'après les décrets divins, s'avança de lui-même à leur rencontre. Ses Apôtres le suivaient en tremblant, mais lui les encourageait à ne pas craindre. Cette démarche montre bien qu'il a été pris et qu'il a souffert de plein gré. Ô bon Jésus ! s'écrie saint An selme (in Speculo evang. Serm.), vous avez clairement manifesté combien votre esprit était empressé de subir la Passion, lorsque, pendant la nuit, vous êtes allé spontanément au-devant d'une horde sanguinaire conduite par votre perfide disciple. Jésus les ayant rejoints, leur dit en se présentant à eux : Qui cherchez-vous ? (Joan. XVIII, 4), Il les interrogeait, non point pour connaître le dessein qu'ils avaient formé de le perdre, mais pour se déclarer lui-même prêt à mourir. Ils lui répondirent ; Jésus de Nazareth (Ibid. 5). Auraient-ils dû rechercher avec des intentions aussi criminelles et meurtrières Celui qu'ils appelaient de cette sorte auteur du salut et fleur de gloire Jesum Nazarenum ? Jésus leur répartit sans hésiter : C'est moi. Comme s'il leur disait : Qu'avez-vous besoin d'attendre pour signal le baiser d'un traître ? Pourquoi me chercher avec des lanternes et des flambeaux comme si j'étais caché ? Me voici. Bien loin de s'enfuir ou de se dérober, lui-même s'offre et se découvre à ses persécuteurs acharnés. « Il en agit ainsi, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXII in Joan.), pour montrer que non-seulement ils n'auraient pu le saisir, mais qu'ils n'auraient pu même le voir, bien que présent au milieu d'eux, s'il ne l'avait permis. » Car, par un miracle évident, ceux qui venaient pour le prendre et son disciple lui-même qui venait pour le livrer, ne le reconnurent pas d'abord. Ce fait prodigieux démontre sa puissance divine et prouve en même temps qu'il se laissait arrêter très-librement,puisque n'étant point reconnu il aurait pu s'esquiver s'il l'avait voulu. Ce qui suit le prouve encore plus clairement.
La Parole souveraine qui est commune au Verbe ainsi qu'au Père et au Fils, produisit l'effet du tonnerre ; car dès que Jésus eut prononcé ces mots : Ego sum, tous tombèrent par terre à la renverse comme foudroyés par la vertu de la divinité ; tant cette voix était accablante pour Judas et ses satellites (Joan. XVIII, 6). Ils tombèrent à la renverse comme des impies, et non sur le visage comme les justes. Les impies tombent pour ainsi dire en arrière, parce qu'ils ne voient pas les suites funestes où aboutissent leurs chutes déplorables ; mais les justes tombent comme en avant, parce qu'ils remarquent combien leurs chutes sont dangereuses. Une crainte prudente produit en ceux-ci une salutaire componction, et ils consentent à être humiliés présentement en ce monde, afin d'être exaltés éternellement en l'autre. D'après l'exemple précédent, nous pouvons concevoir combien la voix du Seigneur irrité sera formidable aux méchants, puisqu'ils n'ont pu entendre sans consternation une parole proférée par sa bouche avec douceur. Si tous ses agresseurs insolents furent alors renversés, ce fut, d'après une disposition providentielle, afin de leur faire sentir sa suprême puissance. « Où est maintenant cette cohorte de soldats ? s'écrie saint Augustin (Tract. exil in Joan.). Où sont les serviteurs des princes et des Pharisiens ? Que sont devenues leurs armes si redoutables ? Le Christ a dit : C'est moi (Ego sum) et sans autre trait que cette simple parole il a frappé cette tourbe furieuse et menaçante, il l'a repoussée et terrassée par la vertu de la divinité que cachait l'enveloppe de la chair. Si, étant près de subir la condamnation et la mort, il exerce néanmoins une telle autorité et inspire une pareille épouvante, que sera-ce donc quand il viendra juger le monde entier et posséder le royaume éternel ? » Si Jésus-Christ avait voulu se défendre, il aurait pu exterminer ses persécuteurs, mais il ne voulut que les renverser pour un moment, afin de montrer qu'il consentait à souffrir la Passion de leur part. Cette victoire du Christ sur ses ennemis avait été figurée dans plusieurs anciens personnages remarquables par leur force. Samson avec une mâchoire d'âne tua mille Philistins (Jud. XV, 15) ; Samgar avec un soc de charrue en abattit six cents autres (Jud. III, 31), et Jesbaham en un seul combat coucha dans la poussière jusqu'à huit cents hommes (II Reg. XXIII, 8). Si ces vaillants personnages avec le secours de Dieu purent tailler en pièces tant d'ennemis, est-il étonnant que tous ceux du Christ soient tombés devant lui ?
Le Seigneur avait terrassé d'un seul mot tous ces agresseurs, afin de leur fournir par ce miracle occasion de rentrer en eux-mêmes, autant qu'il était en lui. Et lorsqu'ils se relevèrent tout tremblants, il leur demanda de nouveau, comme pour éprouver leur repentir : Qui cherchez-vous ? Mais eux, persévérant dans leur malice, lui répondirent : Jésus de Nazareth (Joan. XVIII, 7) ; car ils ne pouvaient ni le reconnaître, ni le prendre, avant qu'il le voulût lui-même. C'est pourquoi il ajouta : Je vous ai dit déjà que c'est moi, je m'abandonne librement à vous. Alors seulement ils purent le distinguer et le saisir, aussi il leur dit encore : Puis donc que vous me cherchez pour m'arrêter, accomplissez votre dessein si vous l'osez, mais laissez aller ceux-ci, car il n'est pas temps encore qu'ils soient enlevés de ce monde (Ibid. 8). Nouvelle preuve qu'il accorda à ses ennemis la faculté de s'emparer de sa propre personne ; car s'il put sauver ses disciples, à plus forte raison pouvait-il se sauver lui-même. C'est donc comme s'il disait ; Je vous permets de me saisir, mais de telle sorte que vous ne fassiez aucun mal à mes disciples. II fallait, en effet, que ses Apôtres lui survécussent pour répandre dans l'univers l'Évangile du salut. Ainsi, jusqu'à sa dernière heure, il témoigna le soin affectueux qu'il prenait de leur conservation. Il montrait par cet exemple que les supérieurs doivent être fidèles à secourir leurs sujets, et même qu'ils doivent pour leur défense s'exposer au danger de mort, comme saint Augustin le fait observer à ce propos. Les soldats firent ce que Jésus leur recommandait, et ils laissèrent aller ceux qu'il désirait sauver. Selon la remarque de l'Évangéliste (Joan. XVIII, 9), ainsi fut accomplie la parole qu'il avait dite peu auparavant à son Père : De ceux que vous m'avez donnés, je n'en ai perdu aucun.
Judas alors s'approchant de Jésus : Maître, dit-il, je vous salue ; et il le baisa (Matth. XXVI, 49). Il s'approche comme un serviteur, et il est un voleur ; il le salue comme un Apôtre, et il est un apostat ; il l'embrasse comme un ami, et il est son ennemi. C'était la coutume chez les Juifs de baiser ceux qu'on abordait pour leur témoigner de la bienveillance ; et le Sauveur accueillait ainsi les disciples qui revenaient auprès de lui, après avoir accompli quelque mission. Aussi, pour livrer Jésus à la troupe des gens qu'il conduisait à l'accomplissement du crime, Judas leur avait donné ce baiser comme signal. S'avançant devant eux, il alla donc se présenter hypocritement au Seigneur, comme pour lui dire : Je ne suis point avec ces hommes armés ; mais à mon retour je viens vous embrasser, selon notre usage, en vous disant : Salut, Maître. À ce traître infâme ressemblent les prélats ou pasteurs qui entraînent les autres par leurs exemples et leurs discours pernicieux ; ils les précèdent dans le mal, et ils les précéderont aussi dans les enfers. Judas, abusant des bienfaits de Jésus-Christ, rendait ainsi le mal pour le bien ; tous ceux qui ne rougissent pas de faire de même doivent lui être assimilés. Selon le Vénérable Bède (in cap. XIV Marc), le Seigneur reçut le baiser de Judas, non point sans doute pour nous apprendre la dissimulation, mais afin de ne pas fuir le traître et de le toucher davantage, en ne lui refusant pas cette marque d'amitié ; il accomplissait de la sorte cette parole du Psalmiste : Je gardais un esprit de paix avec ceux qui haïssaient la paix (Ps. CXIX, 7).
Après avoir embrassé Judas, Jésus lui dit ; Mon ami, que viens-tu faire ici? (Matth. XXVI, 50). Il l'appelle ami, afin de lui rappeler ce qu'il avait été précédemment ; car en le choisissant pour Apôtre, le Seigneur lui avait accordé la plus insigne faveur, de sorte qu'il semble lui dire alors : Dans quel crime tu es tombé, toi qui, après m'avoir suivi comme un disciple privilégié, me livres maintenant comme un persécuteur acharné ! Pense à ce que tu vas faire et songe à la fin malheureuse qui t'attend. Ou bien, le Seigneur a voulu dire : Tu es mon ami, parce que je te chéris ; mais aussi tu es mon ennemi, parce que tu me trahis. Ou bien encore, il lui donne ironiquement le nom d'ami pour lui reprocher son hypocrisie. Selon saint Augustin (Serm. de Passione), c'est comme si Jésus avait dit à Judas : Tu me donnes un baiser et tu me dresses un piège, car je n'ignore point tes intentions ; tu feins d'être un ami et tu n'es qu'un fourbe ; tu montres de l'affection et tu consommes une trahison. Aussi Notre-Seigneur lui dit ouvertement (Luc. XXII, 48) : Quoi ! Judas, par un baiser tu livres le Fils de l'homme ! En d'autres termes, d'un signe de paix et de charité tu fais un signal de guerre et de meurtre ! D'après saint Ambroise (in cap. XXII Luc.) cette parole était bien propre à confondre Judas en le convainquant d'ingratitude ; car elle lui reprochait de trahir Celui qui, étant fils de Dieu, avait daigné devenir également fils de l'homme pour nous. Ingrat, semblait-il dire, tu abandonnes hypocritement à la mort cette même nature que j'avais prise miséricordieusement pour ton salut ! C'est ainsi que le divin Maître adressait une affectueuse réprimande à son perfide disciple. Suivant la remarque de saint Chrysostôme, il ne dédaigna point d'appeler le coupable par son nom propre, pour lui témoigner de la compassion plutôt que de la colère, et pour lui faire sentir combien il désirait sa conversion.
Saint Anselme dit à ce sujet (in Speculo serm. evang.) : « Vous avez consenti, Seigneur, à vous faire reconnaître par le signe que le chef du complot avait donné aux Juifs ; car vous n'avez point repoussé cette bête cruelle qui s'approchait pour baiser votre face adorable, et vos lèvres qu'aucune parole trompeuse n'avait jamais souillées, vous les avez doucement appliquées sur cette bouche pleine de malice. Ô Agneau de Dieu, l'innocence même ! qu'y a-t-il donc de commun entre vous et ce loup féroce ? Quel rapport entre le Christ et Bêlial ? (II Cor. VI, 15). Mais, par un effet de votre clémence, vous vouliez ne rien omettre de ce qui pouvait attendrir un cœur endurci. Ainsi, vous lui avez représenté son ancienne amitié, en lui disant : Mon ami, pourquoi es-tu venu ici ? Puis, pour frapper son âme impie de l'horreur de son crime, vous avez ajouté : Quoi ! Judas,, tu livres par un baiser le Fils de l'homme. » Ainsi s'exprime saint Anselme.
A ceux qui reçoivent indignement le corps du Christ peuvent être adressées ces mêmes paroles : Quoi ! Judas, tu trahis par un baiser le Fils de l'homme ! De plus, suivant un sens moral, Judas, c'est le monde ; quand il nous prodigue des richesses, il nous sourit ; quand il nous procure des délassements et des délices, il nous baise ; quand il nous comble d'honneurs, il nous embrasse. Mais par toutes ces caresses il nous trompe et nous précipite dans la mort éternelle, comme l'atteste le saint homme Job, lorsqu'il dit des impies (XXI, 13) : Ils passent leurs jours dans les plaisirs et en un moment ils descendent dans les enfers. — Admirez ici la douceur ineffable de notre divin Sauveur : il donne un baiser à son perfide disciple, il lui parle dans les termes les plus tendres, il l'appelle même son ami. Oh ! combien d'hommes aujourd'hui qui paraissent être les amis du Seigneur sans l'être véritablement ! En effet, à ses vrais amis il apprend à mépriser le monde, à dompter la chair, à vaincre le démon avec ses tentations. Mais beaucoup retournent en arrière pour suivre leurs désirs déréglés et tombent dans les supplices avec le traître Judas, Combien d'hommes encore aujourd'hui qui paraissent amis entre eux et qui sont pires que des ennemis ! car un ennemi déclaré vaut mieux qu'un faux ami ; on évite facilement le premier dont on craint la malice, mais on est supplanté tout-à-coup par le second dont on ne connaît pas la fourberie.
Dans cette odieuse trahison, trois choses augmentaient singulièrement la douleur de Jésus et aggravaient beaucoup la culpabilité de Judas. 1° Selon la remarque de saint Armbroise (in cap. XXII Luc), le Seigneur était livré par son serviteur, le Maître par son disciple, par un des douze qu'il avait choisis entre tous les autres hommes pour la sublime dignité de l'apostolat. 2° Il fut livré avec astuce et fourberie, par le signe de la paix et de l'amitié. Misérable Judas ! s'écrie saint Ambroise, en offrant un gage d'amour tu infliges la plus cruelle blessure, en exerçant un devoir de charité tu répands le sang, et tu causes la mort en demandant la paix. 3° Pour comble d'horreur, le traître infâme dont Satan avait rempli l'âme d'immondices, osa coller sa bouche infecte et criminelle sur la bouche si suave et si affectueuse du Verbe éternel. Alors, dit, saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Matth.), l'Agneau plein de douceur reçut du loup un baiser plein de fiel.
Cette détestable trahison renferme pour nous trois enseignements salutaires. 1° Prenons garde que nous ne devenions aussi des traîtres envers Notre-Seigneur. Car, d'après Origène (Tract. XXV in Matth.), tous ceux qui abandonnent la vérité, en feignant de l'aimer, cachent dans leur âme la malice de Judas sous l'apparence d'un baiser. Ainsi, tous les hérétiques ressemblent à cet apostat ; ils disent au Seigneur : Maître, je vous salue, tandis qu'ils falsifient sa doctrine. Ils trahissent aussi Jésus-Christ en eux-mêmes comme par un baiser, ceux qui confessent de bouche ses enseignements et qui les renient par leur conduite, ou bien qui reçoivent son corps sacré avec un cœur souillé de quelque péché mortel ; ils trahissent encore Jésus-Christ dans leur prochain, ceux qui flattent les autres pour les tromper, ou qui leur font des promesses sans les accomplir, ou qui leur témoignent de l'affection pendant qu'ils trament contre eux quelque mal ; dans ces divers cas la perfidie s'attaque à Jésus-Christ qui a dit : Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait (Matth. XXV, 40). — 2° Apprenons à supporter patiemment les trahisons des méchants, comme le Sauveur a souffert celle d'un disciple prévaricateur. — 3° Apprenons enfin à ne point maudire nos calomniateurs, mais à les reprendre charitablement, à l'exemple du divin Maître.
En méditant sur ce baiser perfide de Judas, le Chrétien, animé d'un sentiment tout contraire, pourra baiser, avec une foi sincère et une ardente dévotion, les pieds du Crucifix, en se réputant indigne d'approcher de cette bouche divine que le traître ne craignit point de profaner par son contact impur. Si le pieux Chrétien n'a pas devant lui l'image du Crucifix, qu'il baise la terre dans la même intention ou qu'il produise toute autre action que Dieu lui inspirera, en disant par exemple : Seigneur Jésus, qui avez souffert que Judas vous trahît par un baiser, ne permettez pas que je vous trahisse jamais, ni dans mon prochain ni dans moi-même, et faites que je ne refuse point les bons offices de la charité fraternelle à mes persécuteurs ou calomniateurs.
La fourberie dont Jésus fut victime avait été figurée jadis dans la conduite de Joab à l'égard d'Amasa. Joab saluait Amasa qu'il appelait insidieusement son frère, et Judas salue le Christ qu'il nomme hypocritement son Maître ; Joab feignait de baiser Amaza qu'il frappait de son glaive, et Judas feint d'embrasser le Christ qu'il livre à ses ennemis. — Judas et les Juifs qui rendaient le mal pour le bien avaient été figurés aussi dans Saül qui ne fit pas autre chose à David son gendre. David, en effet, avait rendu de nombreux services à Saül, surtout lorsqu'il avait terrassé Goliath ; et Saul, en retour, lui dressa différents pièges, jusqu'à vouloir lui arracher la vie. De même, le Seigneur avait comblé des plus éclatantes faveurs les Juifs qu'il avait délivrés souvent de leurs ennemis et principalement de Pharaon ; les Juifs néanmoins cherchaient les moyens de mettre à mort le Seigneur lui-même. Ils étaient encore semblables à Caïn qui porta envie à son frère sans raison, et qui le tua, bien qu'il n'en eût reçu aucun mal. Caïn, par des paroles caressantes, avait attiré son frère qu'il fit cruellement périr ; et Judas, avec des paroles doucereuses, salua le Christ, notre frère et notre père, qu'il livra méchamment à ses ennemis mortels.
Cependant Malchus, serviteur du grand-prêtre, se signalait entre tous par l'audace avec laquelle il s'approchait du Sauveur pour s'emparer de lui (Joan. XVIII, 10). Pierre alors plus ardent que les autres disciples tira le glaive qu'il portait, et coupa l'oreille droite de l'insolent agresseur. Il voulait sans doute le blesser plus gravement ou même le tuer en lui fendant la tête, mais Dieu détourna le coup qu'il fit porter seulement sur l'oreille. Le Seigneur s'empressa de réprimer le zèle de Pierre en lui disant (Ibid. 11) : Remettez votre épée dans le fourreau, ou, selon que le rapporte un autre Évangéliste, dans son lieu (Matth. XXVI, 52). Comme s'il disait : Ce n'est pas le lieu ni le moment de frapper, mais de souffrir patiemment. Ne vous servez point pour ma défense d'un glaive matériel, car il ne convient pas à des hommes apostoliques d'employer des armes meurtrières. Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. LXXXV in Matth.), Jésus-Christ avait déjà dit précédemment à ses disciples : Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui la gauche ; mais le discours du Sauveur après la Cène avait embrasé Pierre d'un tel amour que, oubliant cette recommandation, il ne pensait plus qu'à défendre son Maître par la force. Jésus, empêchant de le défendre, nous montre combien il était disposé à souffrir ; il ordonne de rengainer le glaive, pour nous enseigner la patience et non la vengeance. Il fallait, dit Raban Maur (in cap. XXVI Matth.), que l'Auteur de la grâce, par son exemple, apprit la patience à ses fidèles disciples, afin qu'ils cherchassent moins à tirer vengeance qu'à supporter courageusement l'adversité. Et par cet ordre qu'il donne au premier de ses Apôtres, il interdit aux ecclésiastiques l'usage des armes. Aussi saint Ambroise dit à ce sujet (Serm. LXXXV) : Mes armes sont les larmes et les prières ; je ne puis ni ne dois résister autrement.
Le Seigneur ajouta (Matth. XXVI, 52) : Tous ceux qui useront de l'épée périront par l'épée ; ou eu d'autres termes : Tous ceux qui répandront le sang humain, de leur propre autorité, sans l'ordre ou la permission d'une puissance supérieure et légitime, ou bien d'une manière cruelle par un sentiment de vengeance et non par amour de la justice, tous ceux-là mériteront que leur sang soit aussi répandu. Quiconque s'efforce de nuire à quelqu'un se perce de son propre trait, et tombe dans la fosse qu'il a creusée pour autrui. — Le Seigneur dit encore à Pierre (Ibid. 53) : Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père, et qu'il ne m'enverrait pas aussitôt plus de douze légions d'Anges ? Il semble dire par là : Je pourrais, si je le voulais, échapper de leurs mains par une autre voie ; car ai-je besoin d'être secouru par mes douze Apôtres, moi qui pourrais l'être, si je le voulais, par plus de douze légions d'Anges ? Pouvant donc être délivré par toute la milice céleste, il ne le voulut pas cependant, afin d'accomplir par sa Passion les Ecritures, d'après lesquelles il devait souffrir ainsi pour notre rédemption (Ibid. 54). Il y avait sans doute d'autres moyens de nous sauver, mais aucun n'était aussi convenable que celui de la Passion ; il ne fallait donc plus résister avec violence, mais plutôt s'armer de patience. — Le Sauveur réprima l'ardeur de Pierre non-seulement par des menaces mais aussi par des exhortations ; car il ajouta (Joan. XVIII, 11) : Le calice que mon Père m'a donné, ne faut-il pas que je le boive ? Comme s'il lui disait ; Si vous êtes sage, vous devez conformer votre volonté à celle du Seigneur ; autrement, vous ressembleriez à Satan qui ne goûte point les choses de Dieu. Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. LXXXII in Joan.), en donnant le nom de calice à la mort qu'il va souffrir, le Rédempteur montre clairement qu'il consent volontiers à la subir pour le salut du monde.
Jésus alors guérit le serviteur du grand-prètre en lui touchant l'oreille, pour accomplir lui-même le précepte qu'il avait enseigné : Faites du bien à ceux qui vous haïssent (Matth. V, 44). Admirons ici la mansuétude charitable, la clémence miséricordieuse de notre divin Sauveur, qui guérit son agresseur au moment où celui-ci allait s'emparer de lui. Il engageait ainsi ses cruels persécuteurs à croire en lui en même temps qu'il confirmait dans la foi ses propres disciples, et il nous apprenait à faire du bien à nos ennemis ; il manifestait de nouveau sa puissance et sa vertu, et montrait qu'il se laissait prendre, non point malgré lui, mais volontairement. Le Vénérable Bède dit à ce sujet (in cap. XXII Luc.) : Jamais le Seigneur ne mit en oubli sa bonté, même envers les Juifs qui attentaient à sa vie ; car il guérit leurs blessures lorsqu'ils cherchaient à causer sa mort. Par le miracle opéré en faveur de Malchus, il leur marquait que, s'ils se convertissaient, il pouvait les délivrer des maux qu'ils s'attiraient en coopérant à son supplice.
Jésus alors, se tournant vers la foule, essaya de la rappeler à la raison avec calme et sans impatience ; d'une voix plaintive, comme pour provoquer ses auditeurs au repentir, il leur dit (Matth. XXVI, 55) : Vous êtes venus ici munis d'épées et de bâtons pour me prendre, comme si fêtais un voleur. Vous n'aviez aucune raison d'en agir ainsi, et voici pourquoi : Tous les jours fêtais assis parmi vous, enseignant dans le temple, où vous pouvez exercer votre puissance. Puisque j'étais sans défense, vous auriez pu me saisir alors sans recourir à la force armée, mais vous ne m'avez point arrêté, parce que je ne le voulais pas ; et maintenant encore vous ne me prendriez point, si je ne vous le permettais et si je ne me livrais spontanément entre vos mains. D'après Remi d'Auxerre (in Matth.), c'est comme s'il disait : Le métier d'un voleur est de nuire et de se cacher ; pour moi, je n'ai fait tort à personne, j'ai tout au contraire guéri beaucoup d'infirmes et j'ai toujours enseigné dans les synagogues. Suivant saint Chrysostôme (Hom. LXXXV in Matth.), les Juifs ne s'emparèrent point de Jésus dans les lieux publics où il se montrait fréquemment, parce qu'ils craignaient de soulever le peuple ; aussi, pour leur donner toute facilité d'accomplir leur dessein à son égard, le Seigneur se rendit hors de la ville, à l'heure qui leur était plus favorable. Remarquons, avec saint Anselme (in Médit.), la grande bonté du Sauveur qui parle avec tant de douceur à ses persécuteurs ; par les reproches si modérés qu'il leur adresse, il tâche de réprimer leur malice, et il nous porte à imiter sa mansuétude.
Le Seigneur finit par dire aux Juifs (Luc. XXII, 53) : Mais voici votre heure, celle qui vous est accordée pour m'enchainer ; et voici l'empire des ténèbres. En effet, le démon, prince des ténèbres, excitait à ce crime les Juifs, amis des ténèbres, qui avaient reçu le pouvoir de s'élever contre le Christ, à ce moment. Voilà pourquoi, selon le Vénérable Bède, ils s'assemblèrent contre lui dans l'obscurité, et exercèrent durant la nuit la puissance avec laquelle ils s'armaient contre la lumière. Suivant saint Théophile, après avoir essayé de retirer ses ennemis de leur aveuglement, Jésus, voyant qu'ils restaient sourds à ses réprimandes, se livra entre leurs mains pour être traité comme ils l'entendaient, — Alors donc la cohorte et le tribun qui la commandait, ainsi que les serviteurs des Juifs, se jetèrent tous ensemble avec fureur sur Jésus, comme des loups sur un agneau ; et portant leurs mains sacrilèges sur sa personne adorable, ils s'emparèrent de lui par sa permission (Joan. XVIII, 12). Plusieurs fois auparavant, dit Remi d'Auxerre, ils avaient tenté de l'arrêter sans pouvoir y réussir ; et ils n'y seraient point parvenus davantage cette fois, s'il n'y avait consenti ; car, comme il les avait renversés par terre d'une seule parole, il eût pu tout aussi facilement d'un seul mot les mettre en fuite ou les réduire au néant, s'il l'eût voulu. Ce qui fait ressortir toute leur obstination, c'est que, loin de renoncer à leur infâme projet à la vue de ses derniers prodiges, ils les attribuèrent à l'art magique. Assurément, il est dur à un homme de devenir prisonnier et captif ; car il perd ainsi la liberté, soit de sa condition, soit de sa conduite, en sorte qu'il n'est plus le maître de faire ce qu'il veut et qu'il est l'esclave de celui qui l'a pris. Combien donc dut-il être pénible pour le Seigneur de l'univers, pour Celui que le ciel et la terre ne peuvent contenir, de voir des hommes impies le saisir et le retenir avec violence, autant qu'il était en leur pouvoir ?
De cette arrestation et détention résultent pour nous deux enseignements pratiques. — Premièrement, de même que Jésus-Christ s'est livré volontairement aux Juifs pour notre amour, ainsi, pour son amour, nous devons assujettir à son service tout notre être et d'abord tous nos sens : nos yeux, en les détournant des objets dangereux, nos oreilles, en les fermant aux discours mauvais ; notre langue, en nous abstenant de toute parole oiseuse ou nuisible ; nos mains, en ne les appliquant point à des œuvres défendues ; nos pieds, en évitant les démarches et courses inutiles ou illicites. Car comme le Sauveur s'est rendu captif de telle sorte que naturellement il ne pouvait plus aller où il voulait, ainsi l'homme doit se captiver lui-même, afin de ne point suivre les désirs de la chair et les appétits de la sensualité qui le poussent au mal. Qu'il garde aussi son cœur des pensées coupables, son esprit des erreurs pernicieuses, sa volonté de tout ce qui est contraire à la volonté divine. De là vient que saint Paul disait (II Cor. X, 5) : Nous déduisons en servitude toute intelligence pour la soumettre à l'obéissance du Christ. Par cette expression, toute intelligence, on peut entendre tous les sens et toutes les facultés de l'âme qui concourent aux opérations de l'intellect.
Le second enseignement que nous trouvons ici, c'est que nous devons nous estimer heureux d'être assujettis au divin Sauveur pour échapper à la mort éternelle. Un soldat privé de tout secours dans un combat se rend volontiers prisonnier de quelque généreux personnage, pour ne pas être tué par des ennemis cruels : de même, nous qui sommes en ce monde comme dans une guerre, puisque la vie de l'homme sur la terre est une milice (Job VII, 1), abandonnons-nous au Christ pour être captifs de ce bon Maître, de peur que les démons ne nous précipitent dans la mort éternelle. Figurez-vous,en effet,que vous êtes exposés sur un champ de bataille, et, qu'assaillis de tous côtés par de féroces adversaires vous ne pouvez éviter leurs coups meurtriers, à moins de vous constituer esclaves du Seigneur des seigneurs qui est aussi le meilleur des maîtres. Témoignez alors par quelque signe extérieur que vous vous donnez tout entiers à cet aimable Rédempteur, en lui disant : Ô Jésus, qui vous êtes laissé volontairement prendre et tenir par les Juifs, accordez-nous de réduire fidèlement sous votre joug tous nos sens et toutes nos facultés, afin que, par votre bonté, nous méritions d'être préservés de la mort éternelle.
S'étant donc emparés de Jésus, les Juifs chargèrent de chaînes ses mains innocentes ; ils le lièrent ignominieusement comme un voleur ou un malfaiteur, tandis qu'ils auraient dû plutôt désirer être déliés par lui-même ; car il venait briser les chaînes de tous les péchés et de toutes les maladies, de la mort et de l'enfer. Peut-être même y en avait-il parmi eux qui plus tard, après avoir été délivrés par ses souffrances, lui dirent avec actions de grâces : Seigneur, vous avez rompu mes liens (Ps. CXV, 16). Maintenant, voilà le vrai Samson attaché par Dalila, c'est-à-dire par la Synagogue, voilà le vrai Joseph garrotté et vendu par ses frères. « Des Juifs impies tiennent leur Seigneur enchainé, dit saint Anselme, ils serrent violemment ses mains bienfaisantes. Qu'avait-il donc fait ? je vois que votre cœur s'attendrit et que votre zèle s'enflamme. Ah ! laissez souffrir Celui qui va souffrir pour vous. Pourquoi chercher une épée ? pourquoi vous irriter et vous indigner ? » — Les Juifs lièrent le Sauveur pour trois raisons : d'abord, de peur qu'il n'échappât de leurs mains, car Judas leur avait recommandé de le tenir et de l'emmener avec précaution ; en second lieu, pour montrer qu'il méritait le dernier supplice, car c'était leur coutume de livrer enchaîné au gouverneur romain ceux qu'ils jugeaient dignes de mort ; en troisième lieu, pour signifier un mystère qui leur était caché. Jésus-Christ, en effet, devait être lié à cause de nous, afin que par ses liens nous fussions affranchis de nos péchés et que les âmes détenues dans les limbes fussent délivrées de leurs chaînes.
Jésus-Christ s'est ainsi laissé prendre et garrotter comme un larron, parce que le premier homme avait commis un larcin insigne en dérobant le fruit défendu ; car le larcin est l'enlèvement furtif d'une chose contre la volonté du maître auquel elle appartient. En punition de cette faute originelle, Satan retenait le genre humain captif et enchaîné ; enfin, pour l'acquittement de cette ancienne dette, le Rédempteur du monde voulut être saisi, quoique nul ne pût le prendre sans sa permission, et même il voulut être lié, lui qui venait délivrer les captifs et briser leurs chaînes. Afin donc de payer ce que lui-même n'avait point ravi, le Christ Fils de Dieu fut arrêté comme un larron avec le larron Barabbas, crucifié entre deux larrons, mis à mort par des larrons et pour des larrons. — Remarquons avec le Vénérable Bède que notre Sauveur fut lié trois fois : d'abord aussitôt qu'il fut arrêté pour être emmené chez Anne, puis quand il fut conduit à Caïphe, et ensuite lorsqu'il fut traîné devant Pilate ; car il est probable qu'on le déliait pour un moment pendant qu'on l'interrogeait, et qu'on le liait de nouveau après l'interrogatoire. Quand il fut flagellé, il fut sans doute attaché à la colonne, quoique l'Évangile ne mentionne point cette circonstance. Enfin, il fut attaché sur la croix avec des clous, en sorte qu'il fut lié de quelque manière jusqu'à cinq fois. De cette considération nous pouvons retirer cinq enseignements salutaires.
1° Puisque Notre-Seigneur a bien voulu être attaché pour briser les chaînes de nos crimes, soyons reconnaissants de notre délivrance, et prenons garde de ne pas le lier de nouveau par nos iniquités ; car nous le lions chaque fois que nous commettons une faute mortelle. Ceux-là attachent aussi les mains du Christ avec les liens de leurs péchés, qui, ne se confiant point en Dieu, n'espèrent pas obtenir de lui les choses nécessaires. 2° Notre-Seigneur a voulu aussi être lié pour nous rattacher à lui par les nœuds de la charité : efforçons-nous donc de lui être si étroitement unis par l'amour que nous ne puissions aucunement en être séparés, car la charité est le lien qui attache l'âme à Dieu. 3° Sachons retenir par les chaînes des préceptes divins tous nos membres et notre langue elle-même, afin de ne rien dire ou rien faire qui puisse offenser le Seigneur ou le prochain. 4° Soyons attachés à nos semblables par les sentiments de la charité fraternelle, et appliquons-nous à les faire participer à toutes les grâces que nous recevons d'en haut, à l'exemple de l'Apôtre qui désirait communiquer à tous les fidèles ses biens spirituels. 5° Nous qui voulons suivre Jésus-Christ, nous devons nous lier par la profession de l'obéissance, pour l'amour de Celui qui a bien voulu être lié pour nous ; il faut qu'ainsi nous ne puissions plus agir suivant notre volonté, mais qu'attachés avec Isaac et placés sur l'autel où notre volonté doit être immolée, nous soyons offerts chaque jour au Seigneur en holocauste vivant. — Pour produire un acte de conformité à l'état du Sauveur enchaîné, le pieux Chrétien peut aussi s'enchaîner lui-même à Dieu par quelque bon propos ou même par quelque vœu. S'il est engagé déjà dans la vie religieuse ou dans quelque autre condition, qu'il demande au ciel les secours nécessaires afin d'accomplir ses obligations pour la plus grande gloire de Dieu, et qu'il dise : Ô Jésus, qui avez bien voulu être lié par les mains des impies, je vous en supplie, brisez les chaînes de mes péchés, resserrez-moi tellement, par le nœud de votre amour et par les liens de vos commandements, que jamais les membres de mon corps et les forces de mon âme ne puissent se porter à des choses contraires à votre divine volonté.
Voyant Jésus aux mains de ses ennemis, les disciples épouvantés laissèrent conduire leur Maître au supplice comme un criminel ; car tous l'abandonnèrent et s'enfuirent (Matth. XXVI, 56) ; c'est ce que lui-même avait annoncé, en s'appliquant la parole du Prophète (Zach. XIII, 7) ; Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées (Matth. XXVI, 31). Selon le Vénérable Bède (in cap. XIV Marc.) alors fut accompli ce que le Sauveur avait prédit, savoir que tous ses disciples seraient scandalisés à son sujet cette nuit-là même. D'après saint Jérôme, en cette même nuit fut réalisé cet oracle : Vous avez éloigna de moi mes amis et mes proches, et ceux qui me connaissaient m'ont quitté à cause de ma misère (Ps. LXXXVII, 19). Saint Théophile dit que Notre-Seigneur permit la défection de ses Apôtres pour leur ôter toute confiance en eux-mêmes. Remi d'Auxerre ajoute (in Matth.) : Cette fuite met à découvert la faiblesse des Apôtres, dans l'ardeur de leur foi ils avaient promis de mourir avec leur Maître, et ils fuient saisis de crainte sans se rappeler leur promesse. C'est ce que nous voyons se renouveler en ceux qui, après avoir promis de faire de grandes choses pour Dieu, ne les accomplissent point ensuite. Ils ne doivent pourtant pas se livrer au désespoir, mais se relever avec les Apôtres en se fortifiant par la pénitence. D'après l'explication mystique donnée par Raban Maur (in Matth.), comme Pierre, qui effaça la faute de son reniement par les larmes de son repentir, montre le chemin de la conversion à ceux qui en face du martyre abandonnent la voie de la justice ; ainsi les autres disciples, qui fuient avant qu'on les saisisse, enseignent à ceux qui ne se sentent point assez forts pour braver les supplices à s'en garantir par la fuite, puisqu'il est plus sûr pour eux de se cacher que de s'exposer aux dangers du combat.
Mais pourquoi les Juifs ne s'emparèrent-ils point des Apôtres et surtout de Pierre qui avait frappé de son épée l'un d'entre eux ? Ils n'en furent empêchés que par la puissance divine qui venait de les renverser à terre. Néanmoins, tous les disciples commirent alors une grande faute, car ils perdirent la foi durant les trois jours qui suivirent. Pendant ce temps la Bienheureuse Vierge seule conserva la foi inébranlable de la sainte Église. C'est pour figurer cette circonstance que, dans l'office des ténèbres de ces trois jours, on éteint successivement toutes les lumières, excepté une seule qui reste allumée jusqu'à la fin. Les autels sont alors dépouillés de leurs ornements pour représenter Jésus-Christ abandonné de ses disciples. En même temps, l'office de la nuit se chante à haute voix, pour rappeler que les Prophètes ont annoncé ouvertement la Passion du Sauveur ; les heures de l'office du jour au contraire se récitent à voix basse pour signifier le silence des Apôtres qui n'osaient parler de Jésus-Christ ; on cesse aussi de sonner les cloches, parce que la voix des prédicateurs resta muette. — Sur le penchant du mont Sion en descendant dans la vallée de Josaphat, on voit les cavernes où les Apôtres, après avoir abandonné leur divin Maître, demeurèrent cachés durant sa Passion.
Or un jeune homme couvert seulement d'un linceul, ou habit de toile, suivait Jésus (Marc. XIV, 51). On peut croire, dit le Vénérable Bède (in cap. XIV Marc), que c'était l'apôtre saint Jean, comme nous le donne à penser la longue vie qu'il mena encore sur la terre. Les soldats ayant voulu l'arrêter, il rejeta son linceul et, s'échappant de leurs mains, il s'enfuit tout nu. Ainsi, il s'éloigna des impies dont il détestait la compagnie et la conduite ; mais il ne s'éloigna point du Seigneur, dont il garda l'amour profondément imprimé dans son cœur, quoique séparé de lui corporellement. Il n'avait point sans doute cette parfaite charité qui bannit la crainte, et cependant il manifestait plus d'amour que les autres disciples ; car il suivait encore son Maître, tandis que tous l'abandonnaient. D'après le Vénérable Bède, en laissant son habit entre les mains des persécuteurs, il figure ceux qui, pour mieux se préserver des attaques de leurs ennemis, rejettent tout ce qu'ils possèdent en ce monde ; ils préfèrent servir Dieu dans le dénuement, plutôt que de rester attachés aux biens terrestres, afin de ne point donner occasion à leurs adversaires de les porter au mal et de les détourner de Dieu. Ils imitent en cela le patriarche Joseph qui sortit précipitamment de la maison, laissant son manteau entre les mains de l'adultère ; car il aimait mieux se dépouiller pour demeurer fidèle au Seigneur que de satisfaire une femme impudique pour conserver son propre vêtement. Ainsi, Paul, premier ermite, voyant des Chrétiens apostasier au milieu d'affreux tourments, s'enfuit et se retira dans la solitude. Renonçons également aux vanités du siècle pour voler sous l'étendard de la croix, ne nous laissons pas retenir par des richesses trompeuses qui nous empêcheraient d'imiter Jésus-Christ. Quiconque, dit saint Jérôme, veut échapper aux mains des méchants, doit abandonner de cœur toutes les choses du monde pour marcher sur les traces du Sauveur. Après avoir repris un autre vêtement, saint Jean revint bientôt à la suite de son Maître ; car, à la faveur des ténèbres, il put vraisemblablement se mêler à la troupe de ceux qui conduisaient Jésus, comme s'il en faisait partie, et il put pénétrer ainsi jusque dans le vestibule du grand-prêtre qui le connaissait.
Cette fuite des Apôtres renferme pour nous quatre enseignements. 1° Prenons garde qu'il ne nous arrive jamais de fuir loin de Jésus-Christ. Il fuit loin de Jésus-Christ celui qui, par la crainte des hommes, par la tentation des démons, ou par toute autre passion et affection mauvaises, abandonne la justice et la vérité ; car Jésus-Christ est justice et vérité. En général tout homme qui commet un péché mortel fuit loin de Dieu. 2° S'il nous arrive par suite de notre faiblesse, de nous séparer un moment de Jésus-Christ par le péché, gardons-nous bien de désespérer ; mais relevons-nous avec les Apôtres en revenant à lui par la pénitence. 3° Comme nous l'avons déjà fait observer, la fuite des Apôtres apprend à ceux qui se sentent trop faibles pour endurer les supplices et les tribulations, à s'y soustraire par la fuite ; de même que la conversion de Pierre nous montre comment doivent réparer leur faute ceux qui ont succombé en face du martyre. 4° Si nous voyons quelquefois ceux qui paraissaient nos amis et nos proches nous délaisser au temps de la nécessité et de l'adversité, supportons-le avec égalité d'âme, nous ressouvenant que dans une pareille occasion les Apôtres délaissèrent leur divin Maître. — Pour s'appliquer cette circonstance de la Passion, que le Chrétien pense combien il s'est éloigné de Dieu par le péché ; qu'il répète intérieurement ces paroles du Psalmiste : Ceux qui s'éloignent de vous, Seigneur, périront : vous avez résolu de perdre tous ceux qui vous abandonnent. Mais pour moi, il m'est bon de demeurer attaché à Dieu (Ps. LXXII, 27 et 28). Qu'il prie en disant : Ô Jésus qui avez souffert la désertion générale des disciples choisis par vous-même, recevez votre serviteur fugitif qui revient humblement à vous ; retenez-moi par la vertu de votre toute-puissance, et ne permettez pas que je me sépare encore de vous en suivant le caprice de ma propre volonté.
Considérez maintenant avec attention comment le Seigneur Jésus, abandonné de ses Apôtres, se laissa prendre, enchaîner et conduire à la mort, comme s'il était un vil malfaiteur, impuissant à se défendre. Avec quels cris féroces les soldats et les Juifs le saisissent ! avec quelle cruauté ils le garrottent ! comme ils lui serrent les mains avec violence ! comme ils le traînent avec ignominie ! Considérez aussi la vive compassion du Sauveur pour ses pauvres disciples errants et dispersés, et la consternation profonde de ces mêmes disciples chéris quand ils sont contraints de se séparer de leur bon Maître. Oh ! qu'il leur en coûte de s'éloigner ! qu'ils sont tristes et désolés ! comme ils pleurent et gémissent ! que de soupirs, que de sanglots s'échappent de leurs poitrines ! Ils sont comme des orphelins privés de ressources et transis de frayeur. Vous pouvez supposer qu'ils disaient en se retirant : ô tendre Père, ô doux Seigneur, qu'il nous est dur d'être séparés de vous ! Où vos serviteurs et vos enfants iront-ils sans vous ? Combien de fois ne regardèrent-ils pas en arrière pour voir comment leur divin Maître était honteusement traîné, chargé de liens ? Combien de fois ils se prosternèrent la face contre terre et exhalèrent leurs plaintes vers le ciel ? car leur affliction croissait toujours, en voyant leur bien-aimé Seigneur suivre sans résistance comme un paisible agneau les chiens dévorants qui le menaient au supplice. Quel glaive de douleur dut alors transpercer le cœur des Apôtres témoins de cette scène déchirante, puisque le perfide Judas en fut bientôt rempli d'une telle amertume que la mort lui sembla préférable à la vie ? Pensez à ce qu'eût éprouvé la Mère de Jésus si elle eût été présente. Ô ma Souveraine, que le jour qui va luire sera cruel pour vous, quand demain vous assisterez à l'horrible spectacle qui se prépare ! Ô Jésus, quel cœur ne se briserait de douleur à cette pensée effrayante !
Considérez donc commentées misérables sbires entraînent le Seigneur avec violence et précipitation, en remontant vers Jérusalem. Ses mains sont liées derrière le dos, et comme on le rapporte, une chaîne est suspendue à son cou ; il est dépouillé de son manteau, sa robe est retroussée et sa tête nue ; il marche tout courbé et haletant de fatigue, il s'avance comme un innocent agneau au milieu de loups affamés. Oh ! comme ils le poussaient rudement dans la vallée de Josaphat et sur le chemin de la montagne ! Que de mauvais traitements il subit lorsqu'il traversa le torrent de Cedron, comme pour accomplir cette parole du Prophète (Ps. CIX, 7) : Il boira sur sa route de l'eau du torrent, qui figurait l'amertume de sa Passion. Pour presser sa course, les soldats se jettent sur lui avec rage comme sur un brigand, le frappent à coups redoublés en le conduisant par la porte dorée, qui avait vu son triomphe quelques jours auparavant. Ils l'amènent garrotté comme un criminel digne de mort chez Anne (Joan. XVIII, 13). Ils avaient plusieurs raisons de le présenter premièrement à ce personnage. La maison d'Anne se trouvant la première sur le chemin, ils auraient paru ne point lui témoigner de respect et d'honneur, s'ils eussent passé devant sa demeure sans y entrer. Peut-être aussi s'y arrêtèrent-ils de peur que dans un plus long trajet le peuple ne formât des attroupements séditieux. Ou bien encore, les serviteurs de Caïphe agissaient ainsi d'après l'intention de leur maître qui voulait donner cette marque de déférence à Anne, son beau-père ; car Dieu permettait que ces hommes alliés par le sang fussent unis pour le crime. En outre, comme Anne était plus âgé que Caïphe, ce dernier lui fit présenter Jésus tout d'abord, afin d'être plus excusable de condamner ensuite celui que son collègue aurait préalablement condamné ; car pour faire paraître le jugement plus juste aux yeux des hommes, on commençait par le soumettre aux plus anciens.
Quoique tous deux grands-prêtres (Luc. III, 2), Anne et Caïphe n'avaient point l'autorité suffisante pour faire mourir Jésus ; car les Romains s'étaient réservés le droit de porter des sentences capitales, et ne leur avaient laissé que le droit d'examiner les causes religieuses ; de sorte que, après avoir instruit un procès, il fallait toujours eu référer au gouverneur établi par l'empereur. D'ailleurs, Anne et Caïphe n'étaient point des pontifes légitimes. En effet, d'après la Loi, le même grand-prêtre devait exercer seul le souverain sacerdoce pendant toute sa vie ; et quand il, était mort, il avait pour successeur son propre fils. Mais plus tard l'ambition et l'envie changèrent cet ordre régulier et traditionnel. Le suprême pontificat cessa d'être héréditaire et devint vénal ; le même homme ne pouvait l'exercer chaque année qu'en payant une certaine somme d'argent. Ainsi, Anne et Caïphe achetèrent des Romains cette charge, qu'ils gérèrent successivement ; Anne en remplissait les fonctions quand Jésus fut baptisé ; mais quand il fut crucifié, c'était le tour de Caïphe, son gendre. Faut-il donc s'étonner si ces pontifes intrus se sont montrés des juges iniques, et s'ils ont exercé criminellement une autorité qu'ils avaient acquise illicitement ? Souvent en effet celui qui s'introduit par avarice ou cupidité dans quelque dignité s'y maintient par des violences ou des injustices, de sorte que, après avoir mal commencé, il finit plus mal encore. Ainsi, ce fut par la simonie, l'ambition et le schisme que le sacerdoce se perdit dans la Synagogue ; puisse l'Église se garantir de pareils vices pour ne point s'exposer à des maux semblables !
Remarquons qu'aujourd'hui même, dans le cours de sa Passion, Jésus-Christ a été conduit neuf fois différentes : 1° aussitôt qu'il eut été pris et enchaîné, il fut mené chez Anne ; 2° d'Anne chez Caïphe ; 3° de Caïphe chez Pilate ; 4° de Pilate chez Hérode ; 5° d'Hérode il fut ramené chez Pilate ; 6° les soldats le firent entrer dans le vestibule du prétoire, où il leur servit de jouet ; 7° Pilate le fit sortir du prétoire pour le montrer à la foule, en disant : Voilà l'homme ; 8° ce même gouverneur le fit comparaître une seconde fois devant son tribunal ; 9° enfin Jésus fut conduit sur le Calvaire pour y être attaché à la croix. Dans chacune de ces circonstances il eut à souffrir des tourments et des opprobres particuliers, comme nous l'expliquerons en son lieu. Notre-Seigneur fut alors conduit d'une manière brutale par une troupe furieuse qui l'escortait à main armée, d'une manière-ignominieuse comme un malfaiteur enchaîné qui mérite la mort, et d'une manière douloureuse ; car bien qu'il suivit très-volontairement ses barbares conducteurs, ils ne laissaient pas de le pousser avec rage, de le traîner avec une corde en l'accablant de coups réitérés, de sorte qu'il pouvait bien dire comme David : Je suis pressé de toutes parts par des maux extrêmes (I Paral, XXI, 13). —Le Vendredi-Saint jusqu'à none, de pieux fidèles visitent neuf églises, en mémoire de ce que Notre-Seigneur fut conduit en neuf endroits différents, depuis le moment de son arrestation jusqu'après midi. En ce jour mémorable, ou la Passion du Sauveur mérita aux Saints la grâce de la rédemption éternelle et la possession du royaume céleste, c'est une dévotion bien entendue de visiter ainsi leurs églises, afin d'obtenir leurs faveurs signalées ; car les Saints doivent naturellement agir comme des princes qui font éclater leur joie et leur libéralité, spécialement à l'anniversaire du jour où ils ont été délivrés de la captivité et élevés à l'empire.
De la manière indigne dont Jésus-Christ fut conduit de différents côtés, nous pouvons tirer quatre conclusions pratiques. 1° Si nous le pouvons, au jour du Vendredi-Saint, visitons neuf églises, en méditant sur ce que le Sauveur a souffert dans les neuf endroits où il fut mené pendant sa Passion. 2° S'il nous arrivait d'être conduits au supplice pour la cause de Dieu, sachons le supporter avec patience, pour l'amour de Notre-Seigneur qui a bien voulu être conduit à la mort pour nous, comme un agneau à la boucherie. 3° Quoiqu'il puisse nous arriver d'être livrés à des tourments, à des maux corporels, ne nous laissons point entraîner à des fautes, à des-maux spirituels ; et lorsque nous sommes forcément exposés à la tentation ou à l'occasion de pécher, gardons-nous bien d'y succomber, en consentant au mal. 4° Laissons-nous au contraire diriger facilement dans les voies de la justice, à l'exemple de Jésus-Christ qui se laissait conduire très-volontiers à sa Passion, et qui, excité par un grand désir de la souffrir, y marchait sans résistance ni murmure, gardant le silence comme une brebis devant celui qui le tond. — Pour produire un acte de conformité avec son divin Sauveur, que le Chrétien dévoué fasse cette prière : Ô Jésus, qui avez consenti à être conduit ignominieusement d'un lieu à un autre par des misérables comme un malfaiteur, ne permettez pas que je sois jamais entraîné au péché mortel par l'esprit malin ou par un homme pervers, mais que votre Esprit-Saint me dirige toujours vers le parfait accomplissement de votre volonté sainte.
Or Simon Pierre suivait Jésus, ainsi qu'un autre disciple qui était Jean (Joan. XVIII, 15) ; mais ils le suivaient de loin avec frayeur (Matth. XXVI, 58). La crainte les avait d'abord chassés comme les autres Apôtres, mais l'affection les avait bientôt ramenés sur les pas du Sauveur ; car tous deux, étant plus zélés que leurs collègues, étaient aussi plus attachés à leur divin Maître et plus étroitement unis l'un à l'autre. Pierre et Jean, qui suivaient Je Seigneur allant à sa Passion, signifiaient que l'Église formée de Juifs et de Gentils devait suivre, c'est-à-dire imiter le Sauveur en sa Passion, mais seulement de loin et avec une différence notable. Jésus-Christ en effet a souffert pour l'Église, tandis que l'Église souffre pour elle-même, et les souffrances des Saints ne ressemblent qu'imparfaitement à celles du Christ, parce qu'il n'est point de douleur égale à la sienne. Selon le sens mystique, ces deux disciples qui suivent Jésus-Christ désignent les deux sortes de vie spirituelle ; Pierre, la vie active, et Jean, la vie contemplative : la première suit le divin Maître par l'obéissance, et la seconde par l'oraison.
Comme Jean était connu du Pontife, il entra dans la cour de son palais avec Jésus (Joan XVIII, 15). Cette connaissance lui pouvait venir de ce que, étant fils de pêcheur, son père l'avait envoyé plusieurs fois porter du poisson chez le grand-prêtre, ou bien de ce qu'il y avait quelqu'un de sa parenté parmi les serviteurs de cette maison. Ayant parlé à la portière, il fit entrer Pierre, qui se tenait extérieurement à la porte, peu rassuré, comme s'il eût pressenti son prochain reniement (Ibid. 16). Il accomplissait alors cette parole du Psalmiste : Ceux qui me voyaient dehors me fuyaient (Ps. XXX, 12). Selon le sens mystique, Jean entre avec Jésus, parce que le contemplatif pénètre dans les secrets divins ; mais Pierre reste dehors, parce que l'homme actif s'occupe davantage des œuvres extérieures. Jean qui introduit Pierre nous fait entendre que la vie contemplative ramène au Christ la vie active ; car celle-ci doit être dirigée par celle-là, comme la raison inférieure doit l'être par la raison supérieure. Suivez aussi vous-même Jésus jusque dans la cour du grand-prêtre, et tâchez d'y pénétrer, afin d'y considérer tout ce qui va s'y passer. L atrium était une cour découverte entre la première et la seconde porte de la maison, où les serviteurs étaient assis autour du feu ; et c'est là que Pierre prit place au milieu d'eux pour se chauffer (Joan. XVIII, 18— Matth. XXVI, 58). Dans l'intérieur du palais, les princes des prêtres, les scribes et les sénateurs étaient réunis en conseil ; et le Seigneur était devant eux comme un agneau parmi les loups. Tandis qu'il restera là exposé à une guerre acharnée et à une lutte terrible, vous vous arrêterez et vous dormirez un peu, si vous le pouvez, sans que votre cœur cesse de gémir et de souffrir avec lui.
Prière
Seigneur Jésus, qui, dans votre cruelle agonie, avez répandu une sueur de sang, faites que, parmi les labeurs de ce pèlerinage, j'unisse mes fatigues aux vôtres, afin de ne pas languir dans un lâche repos. Qu'à la sueur de mon front je mérite de me nourrir de vous, ô Pain vivant ! Que votre sueur sanglante, comme un baume salutaire, guérisse mes blessures et m'introduise purifié dans la cour céleste ! Vous qui vous êtes laissé livrer par le baiser de Judas entre les mains des impies, ne permettez pas que je sois abandonné au pouvoir des démons ; et puisque, pour m'affranchir de la mort éternelle, vous vous êtes laissé conduire garrotté chez Anne, votre ennemi principal, daignez briser les liens de ma conscience coupable ; je pourrai chanter alors en parfaite sécurité le cantique de la délivrance ; Vous avez rompu mes chaînes ; je vous offrirai un sacrifice de louanges (Ps. CXV, 17), Ainsi soit-il.

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