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CHAPITRE LXI
Prime de la Passion
Jésus devant le conseil des juifs, dans le prétoire de Pilate, et à la cour d'Hérode
Désespoir de Judas
Matth. XXVII. — Marc. XV. — Luc. XXII, XXIII. — Joan. XVIII, XIX
Méditez avec tristesse et douleur sur le conventicule d'iniquité que Caïphe, pontife de cette année, présida le vendredi matin ; car ce fut chez lui que se réunirent, dès la pointe du jour, les personnages les plus considérables par leur dignité comme les princes des prêtres, par leur ancienneté, tels que les sénateurs, et par leur science de la Loi, c'est-à-dire les Scribes ; tous ensemble tinrent conseil contre Jésus pour le faire mourir (Matth. XXVII, 1). Les geôliers ayant reçu l'ordre de l'amener, lui dirent avec une cruelle ironie : Eh bien ! Jésus, qu'allons-nous faire ? irons-nous là, ou resterons-nous ici ? Il faut bien se rendre, car nos chefs et nos prêtres vous mandent devant leur tribunal ; ils vous y attendent, afin de vous livrera Pilate qui vous condamnera à la peine capitale. — Quant à vous, Chrétien fidèle, qui êtes demeuré en esprit devant le Sauveur, vous lui direz avec une tendre compassion : Hélas ! mon doux Seigneur, voilà donc le moment où ils veulent consommer votre perte et trancher votre vie si précieuse ! Et moi malheureux, que puis-je faire pour vous secourir ? Quelles barbares, quelles effrayantes clameurs s'élèvent de toutes parts ! Ô mon bon Maître, quand ces bruits lugubres parviendront jusqu'à votre tendre Mère, quel spectacle lamentable se présentera devant elle ? Que ferai-je donc ? Resterai-je pour vous accompagner, ou bien courrai-je pour l'avertir afin qu'elle vienne vous trouver ? — Considérez ensuite votre Sauveur amené comme un agneau pacifique que l'on conduit à l'autel du sacrifice. Lorsqu'il arrive au milieu de l'assemblée, ayant les mains attachées derrière le dos et l'affliction peinte sur le visage, tous les regards sont fixés sur sa personne et les sarcasmes ne lui sont point épargnés. On lui disait, par exemple, avec une amère dérision : Te voilà donc ici, Jésus ! si tu étais prophète, comment n'as-tu pas prévu le piège, afin de l'éviter ?
Comme des tigres altérés, les ennemis de Jésus avaient une telle soif de son sang que, pour être plus assurés de le répandre, ils semblaient vouloir devancer le jour ; car ils ne pouvaient avoir aucun repos, qu'ils n'eussent obtenu la sentence désirée. Dans ce bat, ils avaient déjà tenu un premier conseil avant le chant du coq, et ils en tinrent un second au lever du soleil. N'ayant point trouvé dans les dépositions précédentes des charges capables de le faire condamner au supplice, ils continuaient à rechercher des accusations suffisantes pour le dénoncer à Pilate comme ayant mérité la mort. Ils lui dirent donc : Si tu es le Christ, c'est-à-dire roi et sacré, ne nous le cache point (Luc. XXII, 66). Leur intention, ainsi que le Vénérable Bède le fait remarquer (in cap. XXII Luc), n'était point de découvrir la vérité, maie d'ourdir une calomnie. À leur avis, en effet, le Christ qu'ils attendaient ne devait être qu'un pur homme héritier et successeur de David son père ; si donc Jésus se déclarait le Christ, ils prétendaient qu'il devait être châtié par l'autorité régnante pour s'être arrogé la puissance royale. Mais il leur répliqua : Si je vous le déclare, si je vous affirme que je suis le Messie promis, vous ne me croirez pas, de même que vous n'avez point voulu croire à mes paroles et à mes œuvres. Que si je vous interroge moi-même, vous ne me répondrez point, ainsi qu'il vous arriva le jour où je vous demandai comment le Christ pouvait être le Fils de David ; et vous ne me renverrez pas, bien que je sois innocent (Luc. XXII, 67, 68). Sachez pourtant, ajouta-t-il (Ibid. 69), que, dès à présent, à partir de ce temps de ma Passion, le Fils de l'homme prendra place à la droite de la majesté divine, comme associé dans son humanité même à la puissance souveraine de son Père céleste, auquel il est égal en sa divinité. Lui-même s'appelle justement ici Fils de l'homme, parce que, comme fils de Dieu, il avait toujours été assis à la droite de son Père, en sorte qu'il voulait dire : Dans cette même nature humaine, où vous me voyez comparaître avec faiblesse en votre présence, je ne cesserai, après ma résurrection, de régner avec une autorité suprême pendant toute l'éternité. D'après saint Théophile, il semblait dire par là : Désormais le temps de l'enseignement va finir pour vous, et l'heure du jugement va sonner, parce que vous me verrez assis comme Fils de l'homme à la droite de Dieu tout-puissant.
A peine eut-il prononcé ces paroles, que tous s'écrièrent à la fois : Vous êtes donc le Fils de Dieu (par nature, bien entendu) ? Jésus répondit : Vous dites vous-mêmes que je le suis (Ibid. 70). Comme s'il disait : Quant à moi, je ne l'affirme, et je ne le nie point ; mais vous le déclarez vous-mêmes, quoique vous ne le croyiez pas. Ils prononçaient par conséquent une sentence contre eux-mêmes. D'après le Vénérable Bède (in cap. XXII Luc), le Sauveur sut si bien tempérer sa réponse, que, sans déguiser la vérité, il évita pourtant de donner prise à la malignité ; de la sorte, il ne laissait à ses juges iniques aucune raison plausible de le condamner, puisqu'ils lui donnaient eux-mêmes le titre dont ils lui faisaient un crime. Quelque prudente que fût la réponse du Sauveur, elle n'en fut pas moins taxée de blasphème ; car à l'exemple de Caïphe, ils répliquèrent : Qu'avons-nous encore besoin de témoignage, pour prouver qu'il se dit le Christ et le Fils de Dieu ? Or, à leurs yeux, c'étaient là deux points d'une gravité capitale, parce qu'ils attentaient l'un aux attributs de la Divinité et l'autre aux droits de l'empire romain. Nous venons de l'entendre de sa propre bouche, ajoutent-ils (Ibid. 71). Insensés ! jusqu'à quel point votre méchanceté vous a rendus aveugles ! Toutes les paroles que vous avez entendues sortir de sa bouche auraient dû vous porter à l'honorer comme Dieu et non point à le faire crucifier comme un blasphémateur. Ainsi donc, conclut le Vénérable Bède (loc. cit.), ils se condamnent eux-mêmes par leur sentence, en livrant à la mort Celui qu'ils devaient reconnaître pour le Tout-Puissant d'après le témoignage réuni de ses paroles et de ses œuvres merveilleuses.
Il y a tout lieu de penser que ce jugement inique fut accompagné de scènes semblables à celles de la nuit précédente. Après avoir fait essuyer à leur innocente victime les plus brutales insultes, ils l'envoyèrent du palais de Caïphe au prétoire du gouverneur romain, auquel il appartenait exclusivement de décider les affaires entraînant la peine capitale. Ils croyaient ainsi se décharger eux-mêmes, en rejetant toute la responsabilité sur Pilate. Ils amenèrent donc Jésus lié, en le poursuivant de coups et d'outrages (Matth. XXVII, 2). Ses mains étaient attachées derrière son dos ; et, comme le rapporte la tradition, son cou était entouré d'une chaîne que l'on montra plus tard à Jérusalem avec une grande vénération ; car de nombreux pèlerins se la faisaient mettre au cou par dévotion. Représentez-vous avec quelle ignominie le Sauveur fut traîné dans les rues de cette grande ville, au milieu des invectives et des reproches de ses ennemis attroupés qui lui criaient : Venez, larron et séducteur du peuple ; suivez-nous, nous allons bientôt faire cesser vos maléfices et vos impostures. Horrible impiété des Juifs déicides qui ne se lassaient point d'insulter le doux Sauveur ! leur rage infernale ne pouvait être apaisée qu'ils n'eussent livré la vie du Juste en pâture à un juge sanguinaire, comme à une bête féroce.
Comme les Juifs avaient coutume d'envoyer au gouverneur romain celui qu'ils jugeaient digne de mort, Judas comprit que Jésus était condamné sans retour par l'assemblée des pontifes et des sénateurs qui le livraient à Pilate. Poussé par le repentir, mais en vain, puisqu'il n'était point soutenu par l'espérance du pardon, il reporta le prix de sa trahison aux princes des prêtres et aux anciens du peuple, comme s'il eût été en son pouvoir de changer la sentence des persécuteurs, ou de racheter son Maître avec la même somme pour laquelle il l'avait vendu. Mais que de fois on est parvenu facilement à persuader le mal ; puis, quand le repentir arrive, il n'y a plus moyen d'arrêter ce mal ou de le tourner en bien. Si néanmoins Judas lui-même a restitué l'argent illicitement acquis, comment un usurier, un simoniaque ou tout autre possesseur injuste s'excuseront-ils de retenir ce qui ne leur appartient pas ? Selon toute vraisemblance, lorsque la sentence contre Jésus eut été prononcée, ceux qui en avaient été les principaux instigateurs retournèrent au temple. Ce fut alors que Judas vint les trouver ; il y était attiré par les angoisses de sa conscience bourrelée de remords, et cependant remords infructueux, parce qu'ils ne provenaient point de l'amour d'un Dieu offensé, mais plutôt de l'énormité du crime commis. Ce fut inutilement aussi qu'il rendit les trente pièces d'argent, en disant : J'ai péché pour avoir livré le sang innocent ; par cette confession stérile il ne pouvait obtenir le pardon qu'il n'espérait point. « Voyez comme la vérité éclate de toutes parts, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXVI in Matth.) ; le traître porte témoignage contre lui-même et ferme la bouche à ceux qui ont condamné le juste. »
Mais ceux-ci, se moquant de Judas, lui répondirent : Que nous importe ton péché ? à toi de voir si tu es coupable ; quant à nous, nous ne sommes pas responsables de ce que tu as fait (Matth. XXVII, 3 et 4). Protestation aussi effrontée qu'aveugle. Quoi donc ! ils entendent déclarer qu'ils ont acheté le sang du Juste, et néanmoins ils se proclament innocents en faisant retomber tout le crime sur le vendeur ! Ce qui met le comble à la culpabilité des prêtres, dit encore saint Chrysostôme (loc. cit.), c'est qu'en face de leur complice repentant, ils restent eux-mêmes impénitents. Judas, se voyant ainsi raillé de ceux auxquels il avait livré son Maître, tomba dans le plus profond désespoir ; et après avoir jeté les pièces d'argent au milieu du temple, où il les avait reçues, il sortit et alla se pendre (Ibid. 5). Voilà ce que lui valut son infâme avarice : il avait préféré d'abord l'argent à son salut et maintenant il perd tout ; il abandonne l'argent au temple, son corps au lacet, son âme au démon. De ce tragique événement tirons une double conclusion : 1° L'avarice est un véritable lacet dont l'ennemi des âmes se sert pour faire périr les malheureuses victimes de la plus tenace des passions ; 2° la dureté avec laquelle certains prêtres accueillent les pauvres pécheurs plonge dans le désespoir ceux que le repentir portait à confesser leurs fautes, Judas se pendit entre le ciel et la terre, comme s'il eût senti que, par son odieuse trahison, il s'était rendu indigne de l'un et de l'autre. Indigne, en effet, de la société des hommes et moins digne encore de celle des Anges, sa place naturelle était la compagnie des démons, auxquels cette atmosphère inférieure a été assignée comme prison jusqu'au jour du jugement. — Ce genre de mort dont Judas périt lui convenait pour trois raisons. La première, c'est qu'étant élevé ainsi dans l'air, il prenait place visiblement parmi les habitants diaboliques de ces régions nébuleuses. La seconde, c'est que, d'après une loi divinement établie, on est puni par où on a péché (Sap. XI, 17) ; aussi le canal de la voix dont Judas avait abusé pour conclure son marché abominable devint l'instrument même de son supplice. La troisième raison, c'était afin de montrer qu'il était repoussé et abhorré du ciel et de la terre pour s'être donné la mort à lui-même, après avoir causé celle d'un Dieu. — Cette fin épouvantable du disciple apostat fait ressortir la dureté surprenante des Juifs déicides qui n'ont été touchés ni de son repentir, ni de son désespoir, ni de son suicide ; ce fut en vain qu'ils le virent confesser son crime, rapporter son salaire et se faire justice à lui-même en s'infligéant le plus honteux châtiment. Comme Judas finissent ceux qui ne veulent ni demander pardon, ni offrir satisfaction au Seigneur ; ils se détruisent de leurs propres mains.
Dieu voulut que la mort si infâme du traître fût suivie d'un accident qui la rendit encore plus ignominieuse ; car, comme le rapporte saint Pierre (Act. I, 18), le misérable s'étant suspendu creva par le milieu du ventre, et toutes ses entrailles se répandirent. Il était tombé apparemment, parce que le lacet s'était rompu. De cette manière, son âme impure prit la même voie que ses entrailles pour sortir de son corps maudit ; car elle n'était point digne de passer par sa bouche qu'avaient touchée les lèvres divines du Sauveur. Souvent le mode du châtiment dénote le caractère du crime ; il convenait donc que ce sein cruel qui avait conçu la plus noire trahison s'entr'ouvrit avec violence, et que cette gorge perfide qui l'avait stipulée fût à jamais fermée par la corde. Malheureux Judas, qui n'a pas su revenir à la source de la miséricorde par l'espérance du pardon, mais que la grandeur effrayante de son crime a précipité pour toujours dans l'affreux abîme du désespoir ! Aussi saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.) assure qu'on se tuant lui-même, il a offensé davantage le Seigneur qu'en livrant son divin Maître.
Les scélérats sont quelquefois scrupuleux sur les bienséances. Ainsi les princes des prêtres, ayant ramassé l'argent qu'ils avaient donné, dirent : Il ne nous est point-permis de le reverser dans le trésor, parce que c'est le prix du sang (Matth. XXVIII, 6). Les hypocrites ! ils craignent de souiller les dons offerts au temple par le contact de ces pièces qu'ils avaient destinées au crime. « Vraiment, dit saint. Jérôme (in cap. XXVII Matth.), ils ont peur d'avaler un moucheron, tandis qu'ils avalent un chameau, comme le Seigneur le leur avait fait observer (Matth. XXIII, 24). S'ils redoutent, en effet, de mêler aux sommes sacrées celle qu'ils avaient sacrifiée pour acheter le sang innocent, comment ne s'effraient-ils point davantage de répandre ce sang lui-même ? » Singulier scrupule ! ajoute saint Augustin ; ils n'osent mettre dans leur caisse le prix du sang, et ils n'ont point honte de mettre sur leur conscience la responsabilité de ce même sang ! Après avoir tenu conseil entre eux sur l'usage qu'ils devaient faire de cet argent. ils en achetèrent le champ d'un potier, pour servir de cimetière aux étrangers qui n'avaient point de sépulcre en propre ; et il fut appelé Haceldama, c'est-à-dire le champ du sang, pour rappeler la trahison de Judas et la Passion du Christ (Matth. XXVII, 7 et 8). En consacrant cet argent comme salaire de mort à la sépulture des étrangers, les Juifs agissaient non point par un sentiment de miséricorde, mais plutôt par un motif de haine à l'égard du Sauveur ; sous le masque de la charité, ils cachaient un dessein d'iniquité ; car par le nom même qu'ils imposaient à ce cimetière, ils prétendaient faire connaître de tous côtés et rappeler à chaque instant que Jésus avait été honteusement vendu par un de ses disciples. On bâtit plus tard un monastère avec une église dédiée à tous les Saints dans le champ du sang, qui se trouvait sur le penchant du mont Sion, en descendant vers la vallée de Josaphat et en longeant au sud la piscine de Siloë.
Au point de vue mystique, ce champ, acheté à un potier, avec l'argent du sang et pour la sépulture des étrangers, figurait que, par la vertu de son sang, Jésus-Christ nous a mérité, à nous étrangers, le repos éternel dans la joie du paradis ; car comme la Glose le remarque, la Providence cache de profonds mystères dans les actes accomplis par les méchants eux-mêmes. Ainsi le potier, c'est Dieu dont la main sait façonner avec la même argile différents vases d'honneur ou d'ignominie ; le champ, c'est le monde que le Sauveur a racheté tout entier par son propre sang, afin de procurer la paix du ciel à tous ceux qui, repoussés comme lui par les Juifs, meurent dans la foi de leur rédemption. Nous qui étions étrangers à la Loi et aux Prophètes, dit saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), nous recueillons pour notre salut le fruit des spéculations criminelles,des Juifs déicides, et dans la mort du Christ nous trouvons le gage de la vie bienheureuse. « Enfin, ajoute saint Augustin (Serm. CXXVIII de Tempore), le sang du Rédempteur a valu le repos du paradis aux étrangers qui erraient dans tout l'univers comme des exilés sans patrie et sans maison. Ces heureux pèlerins sont les pieux chrétiens qui, renonçant au siècle et ne possédant rien sur la terre, mettent toute leur confiance dans le sang précieux de Jésus-Christ. »
Cependant le bruit se répandait de tous côtés dans la ville de Jérusalem que Jésus venait d'être sais et allait être crucifié. Ces sinistres rumeurs ne tardèrent pas à confirmer les cruels pressentiments de sa Mère désolée. On croit qu'elle avait été intérieurement avertie de son arrestation ; mais aussitôt qu'elle fut extérieurement informée de sa condamnation, elle éclata en sanglots et en gémissements. Quoique mourante de douleur, elle se fit conduire par ses sœurs et ses amies fidèles sur le théâtre où se passaient les scènes lamentables. Tandis qu'elle parcourait ainsi les différentes rues, elle ne cessait d'exhaler des plaintes déchirantes comme celles-ci : Infortunée que je suis, où est maintenant mon Jésus ? Ô mon fils très cher où es tu ? Et où te trouverais-je ? Qui a osé t'enlever à mon amour ? Pourquoi n'ont ils pas voulu croire à ton innocence ? Hélas ! Elle dut ajouter beaucoup d'autres plaintes touchantes qu'aucune plume ne saurait retracer, et ces accents douloureux durent inspirer de la pitié aux cœurs des infidèles eux-même. Il semble qu'on les entendent se dire entre eux : Ah ! combien doit souffrir celle pauvre Mère ? Vit-on jamais pareille affliction ? Mais quand Elle et la troupe pieuse dont elle était accompagnée le rencontrèrent enfin, lorsqu'elles l'aperçurent ainsi chargé de liens, meurtri de coups, souillé de crachats, poursuivi d'insultes, abandonné de ses disciples, dénué de tout secours et de toute consolation, ne proférant aucune parole et n'alléguant aucune excuse, conduit ignominieusement comme un criminel dangereux au milieu d'une brutale soldatesque, et traîné de la sorte devant un juge inique pour être livré au dernier supplice ; en face de cet horrible spectacle, les saintes femmes furent remplies d'une amertume et frappées d'une consternation qu'on ne peut ni exprimer, ni comprendre. N'est-il pas à penser qu'elles tombèrent en sa présence comme anéanties ?
Notre-Seigneur, voyant sa tendre Mère et ses compagnes dévouées qui étaient profondément abattues, sentait redoubler ses propres douleurs ; car il était pénétré de la plus vive compassion pour ces personnes si chères qu'il voyait accablées d'une tristesse mortelle à cause de lui. Elles ne pouvaient le suivre que de loin, parce qu'on ne leur permettait pas d'approcher. Néanmoins, les yeux de Jésus et de Marie s'étaient rencontrés, et les sentiments de l'un et de l'autre s'étaient identifiés par la communication mutuelle de leurs souffrances. Leur affliction toujours croissante, par l'effet réciproque de leur parfaite sympathie, était devenue comme un immense océan, qui avait son flux et son reflux soit pour donner, soit pour recevoir les pénibles impressions. Âme chrétienne, si vous n'êtes pas insensible, arrêtez-vous quelques instants à considérer cet abîme de désolation où sont plongés le Fils et la Mère de Dieu même ; et puisque vous ne pouvez en sonder la profondeur, tâchez du moins d'en concevoir quelque idée.
Jésus garrotté est donc amené devant Pilate pour servir de proie à sa cruauté ; et il est introduit dans le prétoire, c'est-à-dire dans le tribunal où le gouverneur présidait pour rendre la justice (Joan. XVII, 28). Les Juifs livreront alors leur captif à l'autorité romaine, afin de paraître étrangers à sa mort qu'ils désiraient passionnément ; mais ils montraient par là leur folie, et non point leur innocence, comme ils se l'imaginaient. Et ceux qui conduisaient Jésus n'entrèrent pas dans le prétoire, de peur de contracter quelque souillure et de ne pouvoir manger la pâque, c'est-à-direles pains azymes ; car, pendant les huit jours que durait la fête déjà commencée, on devait user de cette nourriture légale en évitant tout contact profane. Or, dans la circonstance présente, les Pharisiens craignaient de devenir impurs en pénétrant dans la demeure d'un Gentil, et non point en coopérant à la mort du Christ ; mais c'était là une nouvelle preuve de leur vaine superstition. « Ô aveuglement impie ! s'écrie saint Augustin (Tract. CXIV in Joan.). Ils appréhendaient de se souiller en mettant le pied dans le palais d'un juge incirconcis, et non point en versant le sang de leur frère innocent, comme s'ils ne pouvaient trouver de tache dans leur propre crime, tandis qu'ils prétendaient en trouver dans une maison étrangère. » À ces Juifs hypocrites ne ressemblent pas mal tous ceux qui se font grand scrupule des plus petites choses et qui n'ont aucune frayeur d'en commettre de beaucoup plus graves.
Lorsque Jésus parut dans le prétoire, Pilate, pour s'accommoder aux observances de ces Juifs qui n'osaient entrer chez lui, sortit vers eux dehors. Se constituant comme intermédiaire, il voulut savoir quel grief ils déféraient à son tribunal contre Celui qu'ils jugeaient digne de mort car, on les voyant si nombreux lui livrer un prisonnier enchaîné, il comprit aussitôt qu'ils venaient lui demander une sentence définitive. Mais, comme il était envoyé des Romains, il tenait à suivre les formes ordinaires de leur procédure, qui consistait à ne condamner personne sans connaître sa cause et sans lui fournir préalablement le moyen de se défendre. Il vint donc dire aux Juifs : Quelle plainte apportez-vous contre cet homme ? Mais ils lui répondirent : S'il n'était pas un malfaiteur, que la loi divine nous ordonne d'exterminer comme indigne de vivre, nous ne vous l'aurions point présenté, nous dont la religion est si sainte et l'autorité si respectable (Joan. XVIII, 29 et 30). Ce qui revenait à dire : Ne devrions-nous pas être crus sur une simple parole, sans autre enquête, nous qui tenons tant à la justice et à la vérité ? Vous pouvez donc supposer que nous avons suffisamment instruit l'affaire et que nous avons condamné justement le coupable ; il ne vous reste par conséquent qu'à sanctionner notre jugement sans examen ultérieur, et à en assurer l'exécution par votre puissance suprême. C'est ainsi que les hommes pervers de tous les temps savent se justifier devant les tribunaux, afin de pouvoir plus sûrement perdre l'innocent. Ces misérables Juifs osent donc qualifier de malfaiteur Celui qui a passé en prodiguant les bienfaits, et en guérissant les malheureux opprimés des démons (Act. X, 38) ; ces persécuteurs ingrats réalisent ainsi ce que le Seigneur avait lui-même annoncé par la bouche de son Prophète, en disant : Ils me rendaient des maux pour des biens (Ps. XXXVII, 21).
Pilate, sachant bien qu'ils lui avaient livré Jésus par haine, fut indigné de leur réponse ; il leur dit donc : Prenez-le et jugez-le vous-mêmes selon votre Loi. C'était leur dire équivalemment : Si votre examen suffit, que votre sentence suffise également ; quant à moi, je n'entends point confirmer une semblable condamnation. Par cette réplique, il leur défendait en réalité de condamner Jésus à mort ; car les Romains n'avaient laissé aux Juifs que les causes moins importantes et s'étaient réservé les affaires majeures qui pouvaient entraîner la peine capitale. Voilà pourquoi les Juifs repartirent : Il ne nous est point permis de faire mourir quelqu'un, puisqu'on nous a enlevé ce droit pour le transporter à d'autres (Joan. XVIII, 31). Mais ils parlaient ainsi contre eux-mêmes, sans y penser ; n'est-ce pas faire mourir quelqu'un, que de le livrer injustement avec cette intention ? et n'est-ce pas verser le sang innocent que de le faire répandre par d'autres ? Ainsi, ceux qui, par leur approbation ou par leur influence, par leur silence ou leur dissimulation, contribuent à la perle du prochain, ressemblent aux Juifs perfides qui cherchaient à déguiser l'énormité de leur attentat sous un prétexte de justice. Ils imitent trop ces prêtres déicides, les ecclésiastiques scandaleux qui affectent de dire : Il ne nous est point permis de faire mourir quelqu'un ; ils prétendent ainsi montrer combien ils ont horreur de causer la mort corporelle à leur prochain ; mais ils ne font point de difficulté de commettre des meurtres beaucoup plus affreux, en causant la mort spirituelle des nombreux fidèles qu'ils portent au péché par leurs exemples.
Ou bien encore par la manière dont les Juifs répondirent à Pilate, ils voulaient peut-être dire : Il ne nous est point permis de faire mourir quelqu'un en ces jours, à cause de la solennité et de la sainteté des fêtes pascales. Car, afin de les célébrer suivant les prescriptions mosaïques, ils avaient déjà craint de contracter quelque souillure légale en passant le seuil du prétoire. Saint Augustin, prenant leur parole en ce sens, les interpelle de la sorte (Tract. CXIV in Joan.) : « Si c'est un malfaiteur, comme vous l'assurez, pourquoi n'est-il pas permis de le faire mourir ? Et si c'est à cause de la fête, que vous ne l'avez pu légitimement, pourquoi avez-vous crié en ce même jour : Crucifiez-le, crucifiez-le ? » — Un autre motif de la réponse que les Juifs adressèrent à Pilate, c'était peut-être qu'ils avaient l'intention de faire crucifier Jésus-Christ par les Romains pour rendre sa mémoire plus odieuse. La loi de Moïse leur défendait, en effet, d'infliger eux-mêmes ce genre de supplice, le plus douloureux et le plus infâme de tous. Ils pouvaient néanmoins faire mourir autrement les blasphémateurs tels que le Sauveur était à leurs yeux ; c'est ce qu'on vit plus tard quand ils lapidèrent saint Etienne. — Quels que fussent leurs motifs, tout ce que firent les Juifs arriva de manière à vérifier l'oracle de Jésus qui avait annoncé comment il devait mourir (Joan. XVIII, 32) ; car il avait prédit qu'il serait livré aux Gentils pour être raillé, flagellé et crucifié ; ce furent précisément les trois sortes d'outrages qu'il reçut des Gentils. Les Juifs, en effet, leur avaient livré le Seigneur, afin de paraître étrangers à sa mort, quoiqu'ils en fussent les principaux auteurs ; et ce fut ainsi qu'ils contribuèrent, sans le savoir, à l'accomplissement de sa prophétie.
Comme Pilate ne se hâtait point de condamner Jésus sur une simple demande, ses ennemis commencèrent à l'accuser de plusieurs crimes prétendus, dont trois sont indiqués par saint Luc (XXIII, 2). Cet homme, dirent-ils, nous l'avons trouvé qui bouleversait notre nation, qui défendait de payer le tribut à César, et qui se donnait pour le Christ Roi. Ainsi, ils lui reprochaient d'être un novateur qui semait une doctrine opposée à la loi mosaïque, un séditieux qui soufflait la révolte contre la puissance romaine, et un usurpateur qui s'arrogeait un titre souverain. Les Juifs appelaient, en effet, leurs rois christs, c'est-à-dire oints, parce qu'ils étaient sacrés avec l'huile ; mais les Gentils n'avaient point cet usage. Aussi, de peur que Pilate ne comprît pas suffisamment le dernier grief, les dénonciateurs l'expliquèrent en ajoutant au nom de Christ celui de Roi. Or, toutes ces accusations étaient de pures fictions, de sorte qu'ils auraient dû dire, non point : Nous avons trouvé, mais plutôt : Nous avons inventé ; car au lieu de trouver des réalités, ils n'avaient inventé que des mensonges. En effet, il ne détournait point leur nation de la Loi, Celui qui était venu non pour détruire mais pour accomplir cette Loi, de telle façon qu'au lieu de pervertir cette nation il la convertissait en la ramenant de ses égarements. Il ne défendait point non plus de payer le tribut à César, Celui qui avait recommandé de rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu, Celui qui de plus, afin de ne point scandaliser les faibles, avait acquitté le cens pour lui-même et pour Pierre, quoiqu'il n'y fût point obligé. Enfin, s'il a déclaré qu'il était le Christ Roi, il n'a dit que la vérité, mais il n'a point voulu posséder de royaume en ce monde ; aussi, quand eux-mêmes lui offrirent la royauté, ne s'enfuit-il pas afin de n'en point exercer l'autorité ? Ainsi donc, conclut le Vénérable Bède (in cap. XXIII Luc), les Juifs sont manifestement convaincus d'impiété ; car non-seulement ils osèrent accuser à faux le Sauveur, mais en outre ils ne purent rien trouver de vraisemblable contre lui.
Quant à la première accusation, Pilate la dédaigna comme une question sans importance et hors de sa compétence ; car lui, qui était païen, s'inquiétait peu de l'observation ou de la violation de la Loi mosaïque. Il méprisa davantage encore la seconde accusation qu'il regardait comme fausse et calomnieuse ; car il avait pu facilement apprendre par la renommée publique ou par le rapport de ses agents, que Jésus avait dit : Rendez à César ce qui est à César. Passant donc sur les deux incriminations précédentes, le gouverneur ne s'arrêta qu'à la troisième qui le touchait de plus près comme intéressant l'autorité suprême ; car en s'avouant Christ ou Roi, Jésus semblait attaquer indirectement l'empereur qui avait assujetti les Juifs et les avait rendus ses tributaires ; aussi, pour briser leur orgueil et empêcher leur rébellion, les Romains leur avaient enlevé jusqu'au nom de royaume et au titre de roi. Voulant examiner à loisir et avec calme le dernier grief, Pilate rentra dans le prétoire où il appela Jésus (Joan. XVIII, 33). Après l'avoir ainsi isolé du tumulte et du vacarme que les dénonciateurs faisaient au dehors, le gouverneur l'interrogea en ces termes : Tu es le Roi des Juifs (Matth. XXVII, 11) ? Comme s'il lui disait : Est-il vrai que tu veuilles revendiquer le royaume en prétendant être le Roi des Juifs ? Pilate demandait simplement s'il était roi de droit ; car il voyait clairement qu'il ne l'était pas de fait. Aussi, d'après saint Théophile, la question avait été posée d'une manière ironique, afin de tourner en dérision les Juifs qui accusaient un homme pauvre, humble et nu d'aspirer à une souveraineté pour laquelle il fallait des richesses, des forces et des ressources considérables. Cependant à la question du gouverneur, Jésus répondit : Parlez-vous ainsi, d'après l'opinion que vous avez conçue, ou d'après le rapport qu'on vous a fait de moi (Joan. XXVIII, 34) ? C'était dire : Puisque vous ne m'avez jamais vu tenter de pareilles entreprises, vous pouvez juger par vous-même si l'accusation portée contre moi est fondée. Mais Pilate répliqua : Suis-je donc Juif ? c'est-à-dire : comme je ne suis point Juif, je ne parle point d'après mon propre sentiment de ces affaires que je ne puis connaître par moi-même. Tes compatriotes et les pontifes qui devraient te défendre contre les étrangers t'ont remis entre mes mains comme un criminel ; dis-le donc toi-même : Qu'as-tu fait (Ibid. 35) ?
Juridiquement interrogé sur sa royauté, Jésus répondit à Pilate, en l'élevant à des idées supérieures par ces paroles sublimes (Ibid. 36) : Mon royaume n'est pas de ce monde ; c'est-à-dire, ainsi que l'explique saint Chrysostôme (Hom. LXXXII in Joan.), la puissance ou l'autorité par laquelle je suis roi ne viennent point de ce monde ni des hommes, mais du ciel et de mon Père qui est Dieu lui-même. Comme s'il disait : Je suis vraiment Roi, et ma royauté, bien qu'elle ne soit pas apparente et sensible, n'en est pas moins réelle ni moins grande ; elle ne consiste point en une puissance purement extérieure que je n'ai jamais cherchée et que j'ai même fuie autrefois. « En effet, ajoute saint Chrysostôme (loc. cit.), il n'avait autour de lui ni soldats, ni princes, ni chevaux, ni équipages brillants, ni aucun des attirails ordinaires de la royauté terrestre ; mais il menait une vie humble et pauvre dans la compagnie de douze hommes obscurs et faibles. » — En sa qualité de Dieu, Jésus-Christ tenait tout assujetti à son empire absolu ; néanmoins en sa qualité d'homme, il n'est point venu une première fois sur la terre pour dominer et gouverner temporellement, mais plutôt pour servir et souffrir. Il ne nie donc pas qu'il soit roi ; il l'avoue au contraire, puisqu'en réalité il est le Roi des rois ; cependant, pour écarter toute occasion d'élargissement, il voulut mitiger sa réponse, en disant qu'il ne prétendait point exercer une domination temporelle, parce que sa royauté n'était pas de ce monde. Elle ne préjudiciait donc nullement aux droits des Juifs ou des Romains qui songeaient uniquement, les uns et les autres, aux avantages de ce monde. C'est donc sans raison, semblait-il leur dire, que vous me craignez et que vous me poursuivez ; bien loin de vous dépouiller d'un royaume terrestre, je viens vous inviter à un royaume céleste ; car tel est le but de ma prédication, et telle serait la récompense de votre foi.
Le Sauveur ajouta : Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs ne manqueraient pas de combattre pour ne point me laisser tomber aux mains des Juifs ; car la force d'un roi en ce monde lui vient des secours qu'il reçoit de ses sujets contre ses ennemis. Mais, quant à présent, mon royaume n'est point d'ici-bas, quoiqu'il soit ici bas puisqu'il s'étend partout d'une extrémité à l'autre. Comme le fait remarquer saint Augustin (Tract. CXV in Joan.), « Notre-Seigneur ne dit pas que son royaume n'est point ici, car il contient sur cette terre le bon grain mêlé à l'ivraie, jusqu'au temps de la moisson qui aura lieu à la fin des siècles ; mais il n'est point d'ici, car il passe en ce monde comme un pèlerin sans s'y arrêter. » Selon saint Théophile (in cap. XVIII Joan.), Jésus-Christ ne dit pas que sa royauté n'est point ici, mais d'ici ; car elle ne provient point de la terre, mais du ciel ; elle ne commence point avec le temps, mais elle date de l'éternité. Elle s'exerce néanmoins dans ce monde, où elle dispose tout pour son service et règle tout suivant sa volonté. D'après saint Chrysostôme également (Hom. LXXXII in Joan.), en disant que son règne n'est point d'ici, le Sauveur ne déclare point que le monde soit étranger à sa providence et à sa souveraineté ; mais il montre que sa puissance est bien supérieure à celle des hommes par son origine divine et sa nature incorruptible.
Pilate lui dit alors : Tu es donc Roi, puisque ton royaume n'est pas d'ici. Vous dites vous-même que je suis Roi, reprit-il (Joan. XVIII, 37). En d'autres termes, je ne le nie point, ni ne l'affirme ; mais c'est vous qui le dites, quoique sous une forme interrogative. Ainsi Notre-Seigneur répondit au gouverneur de la même manière qu'aux princes des prêtres, pour les forcer à se condamner eux-mêmes de leur propre bouche. Il ne voulut pas dire : Je ne suis point Roi, parce que c'eût été mentir ; il ne voulut pas dire non plus : Je suis Roi, parce que c'eût été fournir prétexte à la calomnie ; mais il sut ménager sa réponse, de façon à avouer la vérité sans donner prise à la méchanceté de ses accusateur qui ne purent découvrir en lui l'apparence même d'un délit. Après avoir déclaré le principe surnaturel de sa royauté, Jésus-Christ en détermina la fin spirituelle, quand il ajouta : Je suis né dans le temps. et je suis venu dans le monde, par mon incarnation, pour rendre témoignage à la vérité en faisant connaître et goûter les choses divines aux cœurs fidèles. Comme Dieu est la vérité première, quiconque aime la vérité ou Dieu même, en tâchant de l'imiter et de lui obéir, écoute ma voix dont il accepte avec foi et dont il accomplit avec zèle les enseignements salutaires, de telle sorte que je règne en lui spirituellement.
Entendant parler de la vérité, Pilate demanda : Qu'est-ce que cette vérité à laquelle tu rends témoignage (Ibid. 38) ? Mais il n'attendit pas la réponse à sa question ; car voyant clairement la malice des Juifs et l'innocence de Jésus, il se hâta de préparer l'élargissement de l'accusé. Peut-être aussi ce juge inconstant ne mérita-t-il pas d'entendre l'explication qu'il avait demandée ; car, après avoir commencé à juger suivant la vérité, il finit par prononcer lâchement contre elle. Toutefois, si nous en croyons l'Évangile des Nazaréens d'accord avec saint Augustin, Jésus répondit que la Vérité venait du ciel, et qu'elle n'était pas sur la terre. Mais préoccupé davantage du tumulte qui retentissait au dehors, Pilate sortit promptement du prétoire même sans prêter l'oreille à cette déclaration. Ainsi, beaucoup d'hommes paraissent chercher la vérité en théorie, mais en pratique combien peu veulent la connaître, quand il s'agit de corriger leurs défauts, dans l'intérêt même de leur salut éternel ?
Aussitôt donc qu'il eut posé sa question, Pilate revint trouver les Juifs pour proclamer l'innocence de l'accusé. Je ne trouve en Lui, leur dit-il, aucun sujet de condamnation. Le gouverneur, en effet, comme l'empereur son maître, ne se souciait naturellement que de la royauté terrestre ; aussi Jésus était pleinement justifié à ses yeux, en assurant que son royaume n'était point de ce monde. Les Juifs au contraire, devenus plus furieux contre le Juste, recommencèrent à multiplier les accusations ; car c'est la tactique ordinaire des méchants qui s'évertuent à écraser l'innocent à force de mensonges. Mais voyant que par leurs calomnies ils n'aboutissaient à rien, ils eurent recours aux cris ; et comme ils manquaient de preuves, ils redoublèrent leurs vociférations. Ils insistèrent donc bruyamment en disant : Il soulève le peuple par la doctrine qu'il prêche dans la Judée, depuis la Galilée jusqu'ici (Luc. XXIII, 5). C'était faire passer le Sauveur pour un séducteur public qui semait le trouble en plusieurs provinces. Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. XXIII Luc), une telle accusation ne fait que manifester davantage l'innocence de l'accusé et la perversité des accusateurs ; car enseigner le peuple, n'est-ce pas un mérite plutôt qu'un crime ? et pouvait-on dénoncer comme un perturbateur de la nation Celui qui venait fonder le testament de la paix. Oui, il a remué les masses, il a troublé les foules, mais dans un sens mystique et d'une manière salutaire, en leur apprenant les voies de la vérité ; aussi c'est de cette commotion spirituelle que le Prophète a dit : Vous avez ébranlé la terre par les transformations que vous lui avez fait subir, délivrez la des funestes révolutions qui l'agitent (Ps. LIX, 4). Le tumulte allait donc croissant de la part de ceux auxquels la justice faisait défaut ; car ils tâchaient d'arracher par la violence ce qu'ils ne pouvaient obtenir par la raison. Ainsi procèdent ordinairement les hommes passionnés ; quand ils n'ont pas la vérité de leur côté, ils se tirent d'affaire en suscitant des débats.
Considérez maintenant combien s'est humilié, en comparaissant devant un simple juge de la Judée, Celui que Dieu le Père avait établi le souverain Juge de toute créature ; et de même que ce divin Sauveur, chargé des plus iniques accusations devant un tribunal terrestre, ne s'est pas départi un seul instant de la mansuétude et de la patience la plus admirables, de même aussi le parfait Chrétien ne doit pas murmurer, ni réclamer, ni contredire lorsqu'il est attaqué ou lésé par des rivaux ou des ennemis. — En voyant Jésus-Christ faussement accusé, prenons garde de nous rendre coupables d'un pareil crime, c'est-à-dire de lui imputer des faussetés, comme font les Juifs, les païens, les hérétiques qui professent des opinions erronées à son égard ; ou de lui imputer à tort des choses vraies, comme font les mauvais Chrétiens qui rejettent sur le Seigneur lui-même la responsabilité de leurs fautes, en disant par exemple : Dieu l'a voulu. Enfin, il y a de mauvais Chrétiens qui accusent Dieu faussement d'une autre manière ; ce sont ceux qui le connaissent par la foi, niais qui ne le glorifient pas par leur vie, de telle sorte qu'ils sont une occasion de blasphèmes pour les infidèles ou les impies. — Quant à nous, au contraire, qui voulons être sincèrement disciples de Jésus-Christ, considérons comment Celui qui est la Vérité même a souffert qu'on le chargeât de calomnies pour nous mériter d'être confirmés dans la vérité ; et adressons-lui cette prière : Ô Jésus, qui n'avez pas dédaigné d'être faussement accusé devant Pilate, apprenez-moi à éviter les tromperies des méchants, et à professer véritablement la foi chrétienne par mes bonnes œuvres.
Dès que Pilate entendit parler de la Galilée, il demanda si cet homme était Galilèen ; et apprenant qu'il était sujet d'Hérode, pour avoir été élevé en ce pays et y avoir demeuré longtemps, il crut avoir trouvé l'occasion de le relâcher ou de s'en décharger. II renvoya donc Jésus au tétrarque qui, en ces mêmes jours, se trouvait à Jérusalem, à cause des fêtes de Pâques (Luc. XXIII, 6, 7). Hérode était né juif ; car son père, par amour pour sa femme qui était juive, avait embrassé le judaïsme et reçu la circoncision. Pilate, en envoyant Jésus à Hérode, prétendait faire honneur à ce prince, parce qu'il remettait à son jugement un homme soumis à sa juridiction. En cela, il donna l'exemple de ne pas empiéter sur les droits d'autrui et même d'un ennemi ; il croyait d'ailleurs qu'Hérode éprouverait du plaisir à mettre en liberté un homme de sa nation, surtout un homme de bien ; et lui, de son côté, échapperait ainsi à la nécessité de condamner un innocent qu'il reconnaissait lui avoir été livré par envie. Pendant le trajet, il se fit un concours immense de peuple qui se mit à la suite de Jésus. Et vous, Mère désolée, vous n'aviez garde d'abandonner votre divin Fils ; mais parmi cette foule compacte, qui vous soutenait, ô ma Souveraine ? Ah ! votre douleur excitera éternellement la compassion de ceux qui aiment ardemment Jésus. Et vous, âme pieuse, pensez combien il vous serait doux de lui tenir compagnie et de partager son affliction !
En voyant arriver Jésus, Hérode fut très-satisfait ; car depuis longtemps il souhaitait de l'entretenir, parce qu'il avait beaucoup entendu parler de lui, de ses miracles et de ses prédications ; et il espérait que devant lui Jésus opérerait quelque effet merveilleux de sa puissance, ou qu'il exposerait devant lui quelque point particulier de sa doctrine (Luc. XXIII, 8). Il lui adressa donc plusieurs questions, non point par zèle de la vérité afin d'en retirer quelque profit spirituel, mais plutôt par amour de la nouveauté afin de contenter sa frivole curiosité. C'est pourquoi Jésus ne lui fit aucune réponse et n'accomplit aucun prodige en sa présence (Ibid. 9) ; mais il comparut devant la cour comme un agneau très-doux, sans voix ni défense. D'après la Glose, ce prince incrédule et orgueilleux ne méritait pas d'entendre la parole divine ni de contempler la vertu souveraine de Celui qu'il regardait non point comme le Sauveur mais plutôt comme un enchanteur fameux. D'ailleurs, selon saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), Notre-Seigneur voulait éviter la jactance et l'ostentation, comme aussi il voulait ne point mettre obstacle à sa Passion et à sa mort. En ne disant rien et ne faisant rien devant un incestueux et un homicide, Jésus-Christ nous apprend que de tels hommes et les impies en général ne sont pas dignes d'être témoins de ses œuvres ni favorisés de ses réponses. Du silence que Jésus garda devant Hérode, saint Grégoire (Moral. I, 22, c. 12) conclut que, si nous remarquons les auditeurs disposés à nous écouter non point pour se corriger mais pour nous applaudir, nous devons nous taire absolument, de peur que, annonçant la parole de Dieu par un motif de vanité, nous ne commettions une faute nouvelle, sans faire cesser leurs fautes précédentes. Or, parmi les différents signes qui révèlent les dispositions des auditeurs, le principal, c'est de les voir louer toujours ce qu'ils entendent et ne pratiquer jamais ce qu'ils louent. — Rappelons-nous souvent cette circonstance de la Passion, en faisant la prière suivante : Ô bon Jésus, qui avez daigné subir de la part du roi Hérode une longue série de questions dérisoires, sans vous mettre en peine d'y donner aucune réponse, accordez-moi d'écouter patiemment pour votre amour les discours moqueurs qui pourraient m'être adressés, et de rester dans un modeste silence pour éviter toute parole prétentieuse.
Cependant les princes des prêtres et les scribes persistaient opiniâtrement dans leurs accusations (Luc. XXIII, 10). Que reprochaient-ils encore au Sauveur ? Quoique l'Évangile ne l'indique point, ils alléguaient probablement les mêmes griefs que devant Pilate ; mais devant Hérode ils insistaient sans doute sur ce que l'inculpé avait commencé par soulever la Galilée ; comme cette province appartenait à ce prince, ils espéraient que celui-ci prendrait plus à cœur le trouble suscité dans ses propres Etats. Mais Jésus ne répondit pas plus à ses accusateurs qu'à Hérode lui-même ; par ce silence il montra le mépris qu'il faisait de leurs incriminations, et il témoigna l'estime qu'il professait pour la patience ; aussi le Prophète avait dit de lui : Il restera muet comme l'agneau devant celui qui le tond (Is. LIII, 7). — D'après l'exemple qui nous est donné ici, apprenons à nous taire à propos ; car il n'est pas bon de manifester la vérité en tout temps, en tout lieu et devant toutes sortes de personnes. Voulons-nous profiter de cette leçon salutaire, adressons au divin Maître la prière suivante : Ô doux Jésus, qui avez dédaigné d'ouvrir la bouche pour réfuter les calomnies dont vous étiez chargé devant Hérode, accordez-moi la force de supporter tranquillement les injures des méchants, et donnez-moi la discrétion pour ne point exposer aux personnes indignes les sacrés mystères.
Voyant que Jésus demeurait comme sourd et insensible aux interrogations et aux accusations, qu'il ne produisait aucun miracle et ne prononçait pas une seule parole, Hérode le prit pour un idiot ou un insensé ; aussi le méprisa-t-il de concert avec ses courtisans qui ne manquèrent pas de paraître ses complices (Luc. XXIII, 11). Aujourd'hui pareillement les méchants ne s'accordent-ils pas à regarder comme des fous les vrais Chrétiens ? Et combien d'hommes présomptueux se joignent à Hérode pour mépriser Jésus, en se plaignant qu'il ne fait plus de prodiges, comme si ce n'était pas aujourd'hui le temps des œuvres et non point des miracles ? Des Juifs trop curieux on pouvait dire autrefois : Ils ont Moïse et les Prophètes, qu'ils les écoutent (Luc. XVI, 29) ; mais à présent que nous avons de plus l'Évangile et les Apôtres, exiger encore des miracles, ce serait mépriser leurs enseignements qu'il faut suivre avec docilité. — Si nous désirons ressembler à Notre-Seigneur, apprenons à préférer les dédains des méchants aux éloges des flatteurs ; car, selon la remarque de saint Grégoire (Moral. I. 10, c. 17), notre divin Modèle a mieux aimé être publiquement méprisé par les orgueilleux que d'être inutilement loué par des incrédules. Disons-lui donc : Ô Jésus, qui avez bien voulu essuyer les dédains d'Hérode et de sa cour, accordez-moi de fouler aux pieds tout le faste de la terre, et d'affronter courageusement les mépris des mondains pour l'amour de la justice.
En outre, par moquerie, Herode fit revêtir Jésus d'une robe blanche, pour le signaler comme un homme stupide ou imbécile (Luc. XXIII, 11) ; car il paraît qu'alors on ne pouvait porter cette sorte d'habillement extérieur sans s'exposer au ridicule, parce qu'il servait au travestissement des fous. Ce vêtement singulier avait, dit-on, la forme du scapulaire que portent les religieux ; il pendait du cou par devant et par derrière, mais il n'avait point de capuchon. On s'était peut-être contenté de pratiquer une ouverture à coup d'épée dans une pièce d'étoffe que l'on jeta avec dérision sur les épaules de Jésus, en y faisant passer sa tête. Quoique Hérode ait ainsi cherché uniquement à tourner Notre-Seigneur en risée, la manière dont il le traita, comme tout ce qui arriva dans la Passion, ne fut point sans mystère. Cette robe blanche, en effet, indiquait en Jésus-Christ l'innocence très-pure de l'humanité qu'il a revêtue par son incarnation, comme aussi la gloire éclatante de la royauté qu'il a conquise par sa mort. C'est pourquoi, selon l'explication de saint Ambroise (in cap. XXII Luc), l'Agneau sans tache a reçu justement cet habit, symbole de candeur, au moment où il allait immoler sa chair très-sainte pour les péchés de tout le monde.
Remarquons que dans sa Passion notre divin Pontife reçut à divers reprises tous les ornements sacerdotaux et pontificaux ; et d'abord l'amict, quand il eut les yeux voilés chez Caïphe ; puis l'aube, lorsqu'il fut affublé d'une robe blanche chez Hérode ; ensuite la chasuble, quand il fut couvert d'un manteau de pourpre chez Pilate. Et afin que rien n'y manquât, il reçut la ceinture, lorsque les soldats le lièrent à la colonne de la flagellation ; l'étole lui fut passée au cou et le manipule au bras, quand on serra successivement ses membres sacrés avec de grosses cordes. Mais lorsqu'on lui fit tenir le sceptre de roseau, sa main droite devint libre, de sorte que la corde resta pendante à sa main gauche ; et c'est ce que rappelle l'usage d'attacher le manipule au bras droit du célébrant. Ce frêle roseau lui servit de bâton pastoral, et en guise de mitre précieuse on lui enfonça sur la tête une couronne d'épines. Comme pour suppléer aux gants et aux sandales, ses pieds et ses mains furent teints entièrement de sang. Aussi, pour représenter les stigmates du Sauveur, le prélat officiant doit avoir à ses sandales une ouverture bordée de soie rouge, et sur ses gants quelque ornement saillant de couleur éclatante. Tels sont les ornements pontificaux que l'évêque porte, en mémoire de la Passion de Jésus-Christ, pour consacrer une église ou un autel, comme aussi pour offrir solennellement le saint sacrifice. D'après ce qui précède, on voit que chaque partie de son vêtement, soit sacerdotal, soit pontifical, a été pour Notre-Seigneur un instrument de dérision ; mais ce qui est plus déplorable, c'est qu'aujourd'hui non moins qu'alors il est outragé dans tous ces mêmes vêtements, et cela par une multitude plus considérable, pendant plus longtemps et d'une manière plus perfide ; car ce qui arriva au moment de la Passion semble avoir été simplement la figure des différentes insultes qui devaient lui être prodiguées dans la suite des siècles.
Celui qui se revêt de ces ornements sacrés doit avoir dans l'esprit l'intelligence de ce qu'ils signifient, dans la mémoire le souvenir de ce qu'ils rappellent, et dans le cœur l'affection pour Celui qui les a portés le premier ; car il doit tâcher de devenir conforme à son divin Chef. En prenant chacun des ornements sacrés, il semble exprimer par le fait même cette profession de foi : Je croit que mon Seigneur a été habillé de la sorte, et, si je m'habille de la même manière, c'est pour son amour afin d'avoir les mêmes sentiments que Lui. Ce serait outrager de nouveau Jésus-Christ que de revêtir extérieurement ses livrées sans adopter intérieurement ses dispositions ; car ce serait agir comme si on lui disait : Mon corps porte les insignes de voire Passion, mais mon âme n'en éprouve aucune atteinte de compassion. Or voici l'explication mystique des différentes pièces qui composent l'habillement du prêtre ou de l'évêque. D'abord, l'amict est le symbole de l'espérance que saint Paul appelle le casque du salut (I Thessal. V, 8) ; car celui qui désire les biens éternels méprise facilement les biens temporels. Lors donc que le piètre se couvre la tête de l'amict, il témoigne le dédain qu'il conçoit pour la terre ; et s'il n'en est pas ainsi, il se moque de Jésus-Christ. L'aube indique la chasteté de l'esprit et du corps. Le cordon, l'étole, le manipule, et autres semblables attaches désignent les préceptes, les conseils et les devoirs religieux auxquels est assujetti, comme par autant de liens moraux, celui qui a reçu les ordres sacrés. La chasuble qui recouvre les autres ornements est l'emblème de la charité qui surpasse les autres vertus ; voilà pourquoi il n'est pas digne d'un tel office celui qui n'aime pas Dieu plus que toutes choses, plus que ses biens et ses proches, plus que lui-même. La mitre, qui se termine par une double pointe, marque par là que l'évêque doit conserver la science des deux Testaments dans son esprit et son cœur par la connaissance et l'affection, comme aussi dans sa bouche et dans sa main par la prédication et l'action ; les deux fanons de la mitre, qui retombent en forme de langues sur les épaules, figurent également que le prélat doit posséder le double enseignement de la parole et de l'exemple. Le bâton pastoral indique l'exercice de la charge pastorale, qui doit remplir trois obligations représentées par les trois parties de cet instrument symbolique. L'obligation de convertir ou ramener les pécheurs est signifiée par l'extrémité recourbée de la crosse ; celle de diriger ou régler les bons, par le milieu qui est droit ; et celle d'exciter ou d'aiguillonner les négligents, par la pointe inférieure. De là ce vers latin : Attrahe per primum, medio rege, punge per imum.
Vous voyez donc comme Notre-Seigneur a été traité, non-seulement de malfaiteur, mais encore de stupide, tandis qu'il supportait tous les outrages avec la plus admirable résignation. Prenons patience, à notre tour, si l'on nous considère comme criminel ou insensé ; car l'exemple de la Sagesse divine, taxée de folie par la cour d'Hérode, suffit pour soutenir l'homme spirituel en butte aux railleries des mondains qui ont perdu Dieu de vue. — Cet article de la Passion nous fournit trois enseignements. Le premier, c'est que quiconque veut imiter le nouvel homme, Jésus-Christ, doit s'attendre à être méprisé comme dépourvu de raison par ceux qui continuent de suivre le vieil homme pécheur. Mais les vrais Chrétiens, loin de s'en troubler, doivent s'en réjouir au contraire ; car notre divin Modèle, après avoir été revêtu d'une robe blanche, n'a-t-il pas été raillé par les enfants du siècle qui regardaient ce symbole d'innocence comme un sujet de risée ? Mais il en a été de la robe blanche comme de la croix, qui semblait ignominieuse avant la Passion du Sauveur et qui est ensuite devenue honorable jusqu'à servir d'ornement principal à la couronne des rois. De là pareillement l'usage de donner l'habit blanc aux nouveaux baptisés, comme signe de l'innocence que le sacrement de la régénération vient de leur conférer. Voilà pourquoi encore les Anges apparurent velus de blanc à la résurrection et à l'ascension de Jésus-Christ. Un second enseignement, c'est qu'en temps et lieu convenables il n'est pas inutile de simuler la folie. Si, par exempte, Notre-Seigneur qui est la source de la sagesse infinie a cependant voulu passer pour insensé devant Hérode, ce fut par un effet de cette même sagesse incompréhensible ; car s'il eût voulu la manifester dans ses paroles et dans ses œuvres, Hérode n'eût pas manqué d'empêcher sa Passion et sa mort. Un troisième enseignement, c'est qu'en voyant Notre-Seigneur bafoué à cause de son vêtement, nous devons éviter dans le nôtre tout luxe inutile et nous contenter du strict nécessaire. — Concluons cet article en remerciant Jésus-Christ de ce que, par la honte de son travestissement, il nous a mérité la robe d'innocence ; demandons-lui pardon d'avoir si souvent souillé par nos péchés celle que nous avions reçue dans le saint baptême ; et disons-lui : Ô Jésus, qui avez souffert d'être revêtu comme un insensé par Hérode, accordez-moi de fuir avec le plus grand soin la sagesse mondaine que vous regardez comme une folie réelle, et de parvenir jusqu'à vous qui êtes la véritable Sagesse.
Après avoir affublé Jésus d'un habit blanc, Hérode, qui ne trouvait en lui aucune cause de mort, le renvoya à Pilate (Luc. XXIII, 11). Il voulait de la sorte montrer au gouverneur romain la même déférence que celui-ci lui avait témoignée le premier. Mais la conduite de ce prince fit éclater la part qu'il a prise à la mort de Notre-Seigneur ; car, après l'avoir reçu à son tribunal comme un homme de sa juridiction, il devait le remettre en liberté du moment qu'il n'avait point trouvé en lui de culpabilité. Le renvoyer à un juge étranger, c'était dire équivalemment : Faites de lui ce que bon vous semble ; je souscris d'avance a une condamnation même capitale. Ce consentement du prince devenait manifeste par le travestissement du captif qu'il abandonnait au gouverneur, comme aussi par le témoignage de réconciliation qu'il donnait à ce dernier. Dès ce jour, grâce aux procédés officieux dont ils venaient d'user l'un envers l'autre, Hérode et Pilate devinrent amis (Ibid. 12). Ils étaient auparavant ennemis, parce que Pilate avait versé le sang de plusieurs Galiléens sujets d'Hérode, au moment où ils offraient leurs sacrifices dans le temple ; mais le prince, qui depuis longtemps désirait voir Jésus, oublia cette injure particulière, quand le gouverneur lui adressa ce personnage célèbre comme son propre subordonné. Ainsi, dès qu'il s'agit d'attaquer ou de perdre l'innocent, nous voyons souvent s'unir et fraterniser des hommes qui jusqu'alors n'avaient pu s'entendre ni sympathiser ensemble. En effet, comme le remarque le Vénérable Bède (in cap. XXIII Luc), cette alliance infernale d'Hérode et de Pilate, qui aboutit à la mort douloureuse de Jésus-Christ, s'est transmise à leurs successeurs comme un héritage ; car malgré leur origine et leur religion si différentes, malgré leurs caractères et leurs mœurs si opposés, les Israélites et les Païens se sont accordés à combattre la foi chrétienne et à persécuter les Chrétiens fidèles. Toutefois, selon que l'explique saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), la paix conclue entre Hérode et Pilate peut être prise en un bon sens, comme signe de la concorde qui allait régner entre les Juifs et les Gentils. En effet, comme Pilate envoya d'abord Jésus à Hérode qui le lui renvoya, de même aussi les Gentils reçurent d'abord la parole du salut pour la transmettre aux Juifs ; mais à la fin du monde, ces derniers la communiqueront aux premiers, lorsque beaucoup se convertiront à la voix d'Enoch et d'Élie. Ainsi les deux peuples qui, avant la Passion du Sauveur, étaient ennemis et divisés de croyance, sont devenus amis et unis dans la foi depuis la mort de Jésus-Christ ; car, dit l'Apôtre, il est notre paix, lui qui de deux peuples en a fait un seul, en détruisant par sa propre chair l'inimitié qui élevait entre eux un mur de séparation (Ephes. II, 14). Admirons la patience inaltérable et l'humilité incompréhensible de Notre-Seigneur qui a laissé les méchants se moquer et se jouer de lui comme d'un fou, se l'envoyant et renvoyant à leur gré. Mais lui-même a bien voulu être mené et ramené de l'un à l'autre pour rendre son innocence plus évidente et plus notoire. Tandis qu'il est traîné de tribunaux en tribunaux, considérons cet Homme-Dieu qui marche modestement les yeux baissés ; il est poursuivi de clameurs, d'invectives et de sarcasmes ; les crachats, les pierres et les immondices ne lui auront pas non plus été épargnés ; car on peut tout supposer de la part de ces forcenés. Représentons-nous combien ses pieds sacrés devaient être meurtris, nus qu'ils étaient, durant ces marches ou contre-marches précipitées et forcées. Contemplons aussi sa Mère éplorée et ses proches qui le regardent et qui le suivent de loin avec d'indicibles angoisses ; songeons combien il nous serait doux d'assister et de consoler ces cœurs brisés de douleur.
Cet épisode de la Passion nous montre que le bien par sa nature a une grande force, puisqu'en face de lui les méchants se réconcilient entre eux ; car la haine commune qu'ils lui portent leur fait contracter une amitié réciproque. Que le juste ne s'effraie donc point, s'il voit les impies s'associer contre lui ; c'est une preuve qu'il y a dans lui quelque bien ; et de la sorte il devient conforme à Jésus-Christ, contre lequel se liguèrent ensemble ceux-là même qui ne s'accordaient pas auparavant. En conséquence, examinons si nous avons quelque inimitié envers quelqu'un, et bannissons-la de notre cœur pour l'amour de Jésus qui, à cause de nous, dans sa Passion, réconcilia les méchants même à son préjudice. Ô Jésus qui, à vos dépens, avez rendu amis Hérode et Pilate, faites que je ne craigne pas les méchants coalisés pour ma perte, mais plutôt que je profite des persécutions suscitées contre moi afin d'obtenir quelque ressemblance avec vous.
Nous venons de voir Jésus-Christ ballotté d'un juge à l'autre, d'Anne à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode et d'Hérode à Pilate. Toutes ces allées et venues qui durèrent plusieurs heures n'ont pu avoir lieu sans causer au Sauveur des fatigues et des peines extrêmes ; de là résultent pour nous d'utiles enseignements. 1° Apprenons à ne point appréhender d'être traduits, pour la cause de Jésus-Christ, devant des princes temporels ou devant des juges iniques, parce que plus le pouvoir est injuste, plus aussi le martyre est glorieux. 2° Comme la saine raison doit exercer en nous l'office de juge, nous devons soumettre à son examen tous nos actes, même nos volontés et nos désirs, avant de procéder à leur exécution, afin de ne point agir avec précipitation ; nous devons aussi rappeler à notre conscience tous les péchés que nous avons commis, afin de la présenter elle-même au tribunal du souverain Juge pour être examinée. 3° Les religieux, étant obligés surtout d'imiter Jésus-Christ, ne doivent point perdre la paix de l'âme, s'il leur arrive de temps en temps d'être transférés d'un lieu à l'autre ou d'un supérieur à l'autre, en vertu de l'obéissance ; car le Sauveur, obéissant à son Père, a daigné pour nous être promené de tribunaux en tribunaux. 4° De même que Jésus-Christ en présence des juges et des princes se garda bien de leur manquer de respect, appliquons-nous également à demeurer avec respect en présence de nos supérieurs ou de nos juges, même pervers. —Voulons-nous mettre en pratique ces instructions salutaires, demandons cette grâce en disant : Ô Jésus, qui n'avez point refusé de comparaître devant divers tribunaux ou vous avez été malignement interrogé, faites que, pour l'amour de votre nom, je ne redoute point les poursuites astucieuses des juges mauvais, et que je me présente avec une conscience tranquille devant votre tribunal suprême ; faites aussi que je me soumette de grand cœur aux ordres des supérieurs et que j'embrasse avec un joyeux empressement le joug de l'obéissance.
Prière
Seigneur Jésus, dès la première heure du jour, vous vous êtes laissé conduire les mains liées devant le conseil des Juifs ; et, après y avoir été accablé d'injures et d'outrages, vous n'avez pas refusé d'aller de Caïphe chez Pilate, où vous fûtes présenté comme un malfaiteur digne de la peine capitale, puis accusé comme coupable de plusieurs crimes énormes ; vous avez ensuite souffert qu'on vous transférât de Pilate chez Hérode, où vous avez été chargé de calomnies, traité d'insensé, méprisé de toute la cour, affublé d'un habit blanc ; voue avez enfin permis qu'après avoir été bafoué et travesti de la sorte on vous ramenât de nouveau chez Pilate. Je vous en supplie, faites-moi la grâce de supporter les injures et les opprobres avec patience et même avec joie pour la gloire de votre nom, d'apparaître un jour sans crainte mais plutôt avec allégresse en votre divine présence, pour contempler durant l'éternité votre face adorable. Ainsi soit-il.

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