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CHAPITRE LXIII
Sexte de la Passion
Jésus est crucifie sur le calvaire entre deux voleurs — Paroles qu'il prononce avant de mourir
Matth. XXVII. — Marc. XV. — Luc. XXIII. — Joan. XIX
A l'heure de sexte, vers midi, considérez avec tristesse et douleur comment notre divin Sauveur, précédé d'un héraut qui proclamait la sentence, fut traîné parmi tous les affronts imaginables hors la porte de Jérusalem jusque sur la montagne du Calvaire ou Golgotha, c'est-à-dire lieu des crânes. Cette montagne était ainsi nommée parce qu'on y décapitait et pendait les malfaiteurs, et qu'on y laissait leurs têtes et leurs ossements. Pour montrer que le salut des pécheurs était le but de ses souffrances, Jésus venait mourir à ce même endroit qui servait aux exécutions des criminels. Il voulait ainsi lever l'étendard des martyrs sur le théâtre même des suppliciés, afin que, là où le péché avait abondé, la grâce divine parût surabondante ; il voulait aussi nous apprendre que par la voie du supplice patiemment enduré on parvient à la couronne du martyre. Ce fut donc là que notre divin Chef, séparé de la nation juive sa race spéciale, devint comme un crâne dénudé et dépouillé de sa propre chair.
Ainsi, parmi les circonstances qui imprimèrent un caractère d'ignominie à la mort du Christ, il faut compter d'abord la destination du lieu où il la subit, c'était l'endroit où l'on punissait les plus grands coupables ; puis le genre de châtiment qu'on lui infligea, ce fut le crucifiement regardé alors comme la peine la plus infâme ; ensuite la compagnie parmi laquelle il expira ; car pour le rendre odieux par dessus tous les autres, les Juifs l'attachèrent au gibet entre deux insignes larrons, comme s'il eût été non-seulement leur complice, mais leur chef. Depuis ce temps, combien les choses ont changé d'aspect : la croix qui était alors un objet d'opprobre, un instrument de supplice réservé pour les voleurs et les scélérats, est devenue un ornement sur le front des plus fiers monarques, une décoration sur la poitrine des plus vaillants guerriers. Enfin une autre circonstance qui rendit plus affligeante la Passion du Seigneur, ce fut celle du temps : car on le mit à mort pendant la fête de Pâque, en ces jours solennels de grâce et de miséricorde où tous se livraient à la joie et à l'allégresse.
Jésus-Christ a souffert hors de Jérusalem pour deux raisons : 1° « pour montrer que la vertu de sa Passion ne devait pas servir uniquement à l'avantage de sa nation. Selon saint Chrysostôme, Notre-Seigneur a voulu mourir non point dans le temple ou dans la capitale des Juifs, mais hors de leurs murs et de leurs portes, afin de signifier qu'il offrait le sacrifice de sa propre vie, non point pour le salut d'un seul peuple, mais pour la rédemption de tout le genre humain. 2° Il voulait aussi nous apprendre par là que, si nous désirons profiter de sa Passion, nous devons sortir de ce monde, sinon de corps au moins de cœur. Saint Paul dit, en effet (Heb. XIII, 12) ; Puisque Jésus-Christ a souffert hors de la porte, suivons le hors du camp, en portant l'ignominie de la croix. Selon saint Bernard (Serm. de Passione), on quitte la cité du monde de trois manières : par le détachement intérieur, en renonçant à son affection ; par le détachement extérieur, en renonçant même à sa société ; par l'avancement ou progrès spirituel qui fait soupirer l'âme après le bonheur d'être unie intimement au Seigneur. Car, d'après saint Grégoire (Moral. I. 8, cap. 6), nous nous rapprochons de Dieu à mesure que nous nous éloignons de l'amour des créatures.
Parmi tous les lieux sanctifiés par la présence du Sauveur, celui qui mérite plus de respect et excite davantage à la componction, c'est la montagne du Calvaire ; car le Seigneur a daigné y souffrir et y opérer des choses étonnantes et admirables. Il est impossible de les méditer attentivement sans que le cœur ne soit pénétré d'une vive contrition, et sans que le pressoir de la Passion ne fasse couler de nos yeux attendris les larmes de la compassion. Souvent, mais surtout à l'heure de la tentation, transportez-vous en esprit sur cette montagne sacrée pour y contempler les merveilles dont elle fut le théâtre. Quand vous sentirez le feu de la dévotion s'éteindre en votre âme, hâtez-vous d'aller au Calvaire ; vous aurez soin d'y recueillir quelques fragments de la croix avec lesquels vous pourrez facilement raviver les flammes de la charité.
L'endroit du Golgotha où Jésus-Christ fut crucifié est à cinquante pas du sépulcre où il fut enseveli. L'un et l'autre, situés au nord de Jérusalem, étaient autrefois séparés de la ville ; mais ils ont été compris dans son enceinte par les murs que fit construire l'empereur Adrien. Plus tard les Chrétiens firent bâtir deux grandes églises qui renferment sous un même toit plusieurs lieux saints, tels que ceux du crucifiement et de la sépulture du Sauveur. Sur le versant occidental du mont Calvaire, à la place morne du crucifiement, s'élève une première église oblongue ; on y voit le rocher où était enfoncée la croix, lorsqu'elle portait Notre-Seigneur. À cinquante pas plus loin, sur l'emplacement de la sépulture, s'élève une seconde église avec coupole ; le sanctuaire où se trouve le maître-autel, est supporté par douze colonnes. Comme ces deux églises sont jointes ensemble, beaucoup en parlent comme s'il y en avait une seule qu'ils appellent Église du Saint-Sépulcre ou de la Résurrection. — Chose remarquable ! l'endroit où la croix fut plantée se trouve au point le plus central de la superficie du globe ; c'est pourquoi on y a gravé en grec l'inscription suivante : Ici notre Dieu, depuis des siècles a opéré notre salut au milieu de la terre (Ps. LXXIII, 12) ! Suivant une tradition judaïque rapportée par saint Jérôme (in cap. 25 Marc), ce fut en ce même endroit de la montagne qu'un bélier fut immolé en place d'Isaac. Saint Augustin témoigne que saint Jérôme regardait cette tradition comme certaine. Au-dessous du sol on voit l'espèce de cave où Jésus garrotté fut renfermé, pendant qu'on achevait de préparer le crucifiement. — Remarquons en outre que Jérusalem, cité de Dieu, capitale du monde, dont on a dit et dont on dit encore tant de choses merveilleuses (Ps. LXXXVI, 3), est bâtie sur le penchant d'une montagne au sud et à l'ouest. Elle s'étend en longueur du sud au nord sur les flancs du mont Sion, et en largeur de l'ouest à l'est jusqu'au torrent de Cédron et à la vallée de Josaphat. L'assiette de la ville s'élève ainsi vers le midi et à l'occident, tandis qu'elle s'abaisse à l'orient, de manière qu'en temps de pluie les eaux font descendre toutes les ordures par la porte dite du fumier jusque dans le torrent de Cédron.
Regardez maintenant à l'œuvre les artisans d'iniquité ; observez tout ce qu'ils disent et tout ce qu'ils font contre le Seigneur ; considérez tous ses mouvements avec la même attention que si vous les voyiez de vos propres yeux. Ses ennemis, s'apercevant qu'il était exténué de fatigue, lui présentèrent un vin assaisonné de myrrhe (Marc. XV, 23) et mêlé de fiel (Matth. XXVII, 34), comme pour faire sentir intérieurement à leur très douce Victime l'amertume qui remplissait leur cœur. Mais il ne fit qu'en goûter, dit saint Matthieu, et il refusa d'en boire ; car, comme le remarque saint Chrysostôme (Hom. LXXXVIII in Matth.), simplement goûter un breuvage, ce n'est pas véritablement le boire. Aussi saint Marc dit qu'il ne l'accepta point ; car on n'accepte point la boisson qu'on se contente de goûter, puisqu'au lieu de l'avaler on la repousse aussitôt. Alors s'accomplit l'oracle que le Seigneur avait prononcé par la bouche du Prophète royal : Ils m'ont donné du fiel pour nourriture, et ils m'ont offert du vinaigre pour étancher ma soif (Ps. LXVIII, 22). Mais une pareille potion ne pouvait convenir à Celui qui, étant la douceur et la bonté même, ne montra jamais d'aigreur ni d'amertume envers les hommes ; voilà pourquoi il ne voulut point la prendre. S'il se contenta d'y poser les lèvres, c'était pour signifier la promptitude de sa résurrection ; selon saint Grégoire, en effet, il marquait par là que l'amertume de la mort qu'il allait ressentir momentanément serait changée bientôt en douceur par la résurrection qui devait s'opérer le troisième jour. Saint Jérôme ajoute (in cap. XV Marc.) : Le Sauveur fit oublier le suc mortel de la pomme fatale, en goûtant le vinaigre ; mais en n'avalant point ce breuvage, il fit voir qu'il n'avait point commis le péché dont il subissait la peine néanmoins ; aussi il a pu dire avec vérité par l'organe du Psalmiste : J'ai payé pour des rapines dont je n'étais pas coupable (Ps. LXVIII, 5). Hélas ! combien de Chrétiens agissent à l'égard du Sauveur comme ses bourreaux ? Ne lui présente-t-il pas un vin mêlé de myrrhe, celui qui enseigne l'erreur sous le manteau de la vérité ? Ne lui offre-t-il pas du fiel et du vinaigre, quiconque lui consacre des biens acquis par injustice ou par violence ? N'est-ce pas abreuver aussi Jésus-Christ d'amertumes que d'en abreuver ses membres ? Et généralement, ne peut-on pas considérer comme un vin mêlé de myrrhe ou de fiel toute bonne œuvre souillée par quelque circonstance mauvaise ? or de même qu'un peu de myrrhe ou de fiel suffit pour gâter le meilleur vin, de même une seule tache de péché mortel suffit pour infecter nos meilleures actions.
Voyez maintenant d'autres bourreaux occupés à préparer toutes les choses nécessaires pour crucifier Jésus. En voici qui s'approchent pour lui enlever tous les habits ; ils les lui arrachent si brutalement qu'ils rouvrent toutes ses plaies, car le sang qu'il avait répandu dans la flagellation avait collé sa tunique de dessous à sa chair sacrée. Naguère on l'avait déshabillé dans le prétoire devant les ministres de Pilate, maintenant on le dépouille en public devant le peuple réuni ; là on lui avait ôté ses vêtements pour les lui rendre, mais ici on les lui ôte afin qu'il ne les reprenne plus dorénavant. Alors ce corps si parfait qui avait été formé sans défaut dans le sein d'une Vierge, apparut au grand jour tout ensanglanté et meurtri ; alors aussi se révéla l'ignominie de sa Passion, car la honte d'être crucifié ainsi tout nu n'était infligée qu'aux plus infâmes malfaiteurs. À ce triste spectacle, ô très-douce Marie, quelle ne dut pas être votre poignante affliction ? Pouviez-vous regarder pour la première fois votre divin Fils déchiré de blessures, sans que votre âme si tendre ne fût transpercée de douleurs ? Mais ce qui dut mettre le comble à votre désolation, ce fut de le voir tout nu dans cet horrible état qui l'exposait aux intempéries de l'air et aux insultes de la populace. Aussitôt cette Mère éplorée se dégage de la foule et s'approche de Jésus ; puis détachant le voile de son cou, elle s'empresse d'en couvrir et d'en ceindre le corps de son Fils bien-aimé. — En présence du dénuement complet où nous voyons réduit notre souverain Maître, apprenons à nous débarrasser de toutes les affections et de toutes les choses mondaines qui pourraient mettre obstacle à notre salut ; efforçons-nous de suivre nus la croix nue, selon l'expression de Saint Jérôme (Ep. ad Heliod.). Si l'on nous ravit ce que nous possédons, nos biens et même nos vêtements, rappelons-nous aussitôt le dépouillement absolu de Celui qui a voulu nous servir de modèle ; nous sentirons alors naître dans nos cœurs la résignation nécessaire pour supporter sans murmure les privations qui nous sont imposées. Disons à cet effet : ô bon Jésus, qui avant d'être attaché à la croix, avez voulu être dépouillé de vos vêtements et réduit à la nudité, accordez-moi d'être dépouillé de toutes les choses contraires à mes intérêts spirituels, afin que je vous imite dans votre dénuement et que je vous suive jusque sur la croix.
Bientôt, malgré des gémissements et des soupirs lamentables, les bourreaux arrachent avec fureur le Fils chéri aux bras de sa sainte Mère ; ils le traînent à l'endroit du supplice et le jettent rudement sur le bois de la croix qui était posée à terre ; ils étirent cruellement tous ses membres qu'ils étendent dans tous les sens, comme on le fait pour une simple peau. Si nous en croyons de pieuses relations, on avait percé d'avance les trous où l'on devait enfoncer les clous destinés à fixer Notre-Seigneur sur la croix ; mais comme on s'aperçut ensuite que ses pieds et ses mains n'atteignaient pas jusqu'à ces trous, à l'aide de cordages, on allongea ses membres sacrés avec une telle violence qu'ils en furent tout déboîtés ; et ses os furent disjoints d'une manière si sensible qu'on aurait pu tous les compter, comme le Psalmiste l'avait annoncé : Dinumeraverunt omnia ossa mea (Ps. XXI, 18). Cette parole prophétique, selon la remarque de saint Augustin (in Psal. XXI), décrit à la lettre de la façon la plus exacte l'horrible dislocation que subit le corps entier du Sauveur crucifié. On conçoit facilement quelles extrêmes douleurs dut causer cette affreuse distension ; c'est ce que confirme la révélation faite à une dévote personne. Ayant demandé à Notre-Seigneur quand est-ce qu'il avait souffert davantage dans toute sa Passion, elle reçut cette réponse : Ce fut lorsqu'on m'étendit sur la croix avec de tels efforts que tous mes os auraient pu être comptés ; et quiconque me rendra grâces d'avoir enduré pour lui un tourment si cruel me fera autant de plaisir que s'il versait sur toutes mes plaies le baume le plus adoucissant.
L'extension de Jésus-Christ sur la croix nous fournit deux enseignements. 1° Nous aussi, nous devons étendre tous nos membres pour la gloire de Dieu : nos mains et nos bras pour l'action, nos pieds pour la marche, nos genoux pour l'adoration, tous nos sens pour exercer leurs actes respectifs d'une manière chaste et sainte ; nous pourrons répéter alors après le Psalmiste : Seigneur, qui est semblable à vous (Ps. XXXIV, 10) ? Aussi dans les Conférences des Pères, Cassien enseigne que les personnes pieuses ou religieuses doivent offrir à Dieu chaque matin les prémices de tous leurs organes. Dès le moment du réveil, à peine hors du lit, qu'elles consacrent le premier usage de leur bouche et de leur langue à louer le Créateur ; qu'elles emploient également à l'honorer les premières fonctions de leurs autres membres, avant de les appliquer aux soins domestiques ; qu'elles portent vers le ciel leur tête et leur visage avec tous leurs sens ; qu'elles élèvent leurs mains vers le Seigneur dans l'oraison ; qu'elles dressent leurs bras en forme de croix ; qu'elles fléchissent leurs genoux pour vaquer à la prière ; qu'elles tiennent tout leur corps tantôt debout et tantôt prosterné, pour implorer miséricorde ; enfin qu'elles dirigent avec le respect convenable toutes les forces de leur corps et toutes les facultés de leur âme, de façon qu'elles offrent comme un holocauste ou sacrifice de justice au souverain Maître. — 2° Nous devons arrêter nos pensées et nos affections sur Jésus crucifié qui étend ses bras et ses mains vers nous pécheurs, comme pour nous recevoir et nous embrasser avec une cordiale expansion. Aussi disons avec saint Augustin (in Manuali c. 23) : C'est entre les bras de mon Sauveur que je veux vivre et que je désire mourir ; c'est là que, retiré en toute assurance, je chanterai avec joie : J'exalterai vos grandeurs, Seigneur, parce que vous m'avez accueilli comme voire enfant (Ps. XXIX, 1). — Pour prendre une résolution conforme à cet article de la Passion, on pourra, soit debout, soit prosterné, étendre tous ses membres en forme de croix ; mais on devra surtout diriger toutes ses intentions vers la gloire de Dieu. Dans ce but il faut répéter avec saint Augustin (in Méditat.) : Ô Jésus, qui vous êtes laissé étendre sur la croix si violemment qu'on aurait pu compter tous vos os, accordez-moi de consacrer à votre service toutes les forces de mon corps et toutes les puissances de mon âme, en ne cessant de soupirer après vos doux embrassements.
Notre-Seigneur voulut non-seulement être étendu, mais encore être attaché sur la croix, pour montrer la grandeur et la constance du dévouement avec lequel il opérait notre rédemption. Tandis que ses nerfs et ses muscles étaient tirés avec violence, que ses os et ses membres étaient disloqués, on lui enfonça dans les mains et dans les pieds de gros clous très-aigus qui pénétrèrent la peau, la chair, les tendons et les veines. Les mêmes pointes acérées devraient aussi exciter et stimuler nos pieds et nos mains pour toutes les bonnes œuvres ; car, c'était en dirigeant ses pas et en portant ses doigts sur l'arbre de la prévarication que le premier homme avait signé d'accord avec Satan la cédule de notre damnation ; mais notre bon Sauveur a détruit cet acte funeste, en se laissant fixer les pieds et les mains sur l'arbre de notre salut par un effet de son invincible charité. Ainsi, pour réparer la désobéissance de notre malheureux père, Jésus-Christ s'est empressa d'accomplir la volonté de son Père céleste. Oh ! combien l'ut agréable à Dieu la patience avec laquelle son propre Fils se soumit à tous les tourments sur l'autel du Calvaire ! Ô prodige ! ô abîme de miséricorde infinie ! ô incendie ! ô mystère de l'amour divin envers des créatures indignes et coupables ! Mais quels sanglots, quelles lamentations firent éclater les amies du Seigneur et surtout sa Mère désolée, quand elles le virent si cruellement étendu, cloué, transpercé, et brisé dans tout son corps ! — Quant à nous, Chrétiens, si nous ne voulons pas ressembler aux Juifs, prenons garde de préparer ou d'aiguiser des clous pour en blesser ou percer les pieds et les mains du Sauveur. C'est ce que font ceux qui sèment la discorde parmi les frères, qui refusent l'aumône aux indigents, qui fréquentent les réunions de plaisir, mais non point les lieux de piété. Apprenons plutôt à crucifier notre chair avec ses vices et ses concupiscences, afin que nous soyons attachés à la justice par l'accomplissement des préceptes, comme notre Rédempteur a été attaché à la croix par l'enfoncement des clous. C'est ainsi que le grand Apôtre disait (Galat. II, 19) : Je suis crucifié avec le Christ, ou en d'antres termes : La croix du Sauveur a détruit en moi l'inclination au mal, en tenant ma chair comme clouée par la crainte de Dieu. C'est pourquoi le Prophète disait au Seigneur (Ps. CXVIII, 120) : Transpercez ma chair de votre crainte, comme avec des clous, suivant l'explication de saint Augustin. Que chacun de nous dise donc aussi : Ô Jésus, qui vous êtes laissé fixer à la croix par des clous très-durs pour nous délivrer des peines éternelles du péché, je vous conjure de transpercer ma chair de votre crainte, afin que, attaché fermement à votre loi, je demeure crucifié constamment avec vous.
Après avoir cloué le Sauveur sur la croix pendant qu'elle reposait sur le sol, les bourreaux la dressèrent en l'air. C'est là ce que pensait saint Jérôme, ce que le pape Innocent III a formellement exprimé dans un discours, ce que l'Église semble représenter quand, le jour du Vendredi Saint, elle offre à l'adoration des fidèles le crucifix gisant sur le pavé de ses temples. Cette érection accompagnée de terribles secousses causa les plus grandes douleurs à l'auguste Victime ; ses pieds et ses mains, supportant seuls alors tout le poids de son corps suspendu furent horriblement déchirés ; ses blessures élargies laissèrent couler comme de sources abondantes plusieurs ruisseaux de sang. Le Rédempteur voulut être élevé de la sorte en croix pour diverses raisons. Selon saint Augustin (Serm. CXXX de tempore), c'était afin que, comme il purifiait la terre par l'effusion de son sang précieux, il purifiât en même temps par l'émission de son souffle sacré l'atmosphère qu'infestaient les démons et que souillaient les pécheurs. Selon saint Théophile, c'était afin que, après avoir sanctifié la terre en la parcourant, il sanctifiât l'atmosphère en y expirant. D'après saint Chrysostôme, c'était pour nous frayer le chemin du paradis en chassant des airs les esprits malins qui en interceptaient le passage. Suivant saint Anselme (de Méditat. rédemptionis), Jésus-Christ, comme médiateur entre Dieu et l'homme, voulut être suspendu entre le ciel et la terre pour réconcilier l'un avec l'autre et réunir les intelligences supérieures avec les inférieures. En mourant ainsi sur la croix, qui s'enfonçait en terre par une extrémité et qui par l'autre s'élançait vers le ciel, il appelait notre faible nature à vivre dans la compagnie des Anges. — Apprenons de là que, pour honorer la Passion de Notre-Seigneur, nous devons nous élever au-dessus des choses de la terre, c'est-à-dire renoncer aux jouissances ou même aux sociétés mondaines, sinon de fait, au moins de cœur ; c'est ainsi qu'attirés d'ici-bas vers Jésus crucifié, nous serons au nombre de ces heureux disciples dont il a dit J'attirerai tout à moi (Joan. XII, 32). À cet effet disons-lui dévotement : Bon Sauveur, qui, pour être élevé de terre, avez voulu être suspendu à la croix, faites que je puisse me détacher des affections séculières afin de me remplir de pensées toutes célestes.
Arrête ici, ô mon âme, arrête, toi que le sang du Christ a rachetée. Vois Celui que figuraient Abel tué par son frère, Isaac lié sur le bûcher par son père, le serpent d'airain dressé par Moïse dans le désert, l'agneau immolé d'après la Loi. Vois Dieu même tué par l'homme, Jésus crucifié en sa chair, ton Roi suspendu au gibet, ton Rédempteur condamné à mort. Vois le plus doux et le plus innocent des hommes accablé de tourments et d'outrages. Considère avec une pieuse compassion ce corps délicat et immaculé, couvert de sang et de meurtrissures ; examine bien s'il est sur la terre quelqu'un plus affligé. Quoique tu n'ignores pas combien cette effrayante Passion a été salutaire pour le monde entier, Chrétien, si tu n'es point dépourvu de pitié et de charité, ne reste pas dur et insensible à ce spectacle lamentable ; verse des larmes et pousse des gémissements en répétant avec l'Église : Arbre illustre, laisse fléchir tes rameaux ; soulage les membres raidis du souverain Monarque ; abandonne ta dureté naturelle pour qu'il repose plus doucement sur ta tige assouplie Flecte ramos arbor alta ; Tensa laxa viscera ; Et rigor lentescat ille ; Quem dédit nativitas ; Ut saperni membra Régis ; Miti tendas stipite. (Hymne de la Passion.). Sur la croix en effet, Notre-Seigneur est allongé si démesurément qu'on peut compter tous ses os ; il est si étroitement resserré qu'il ne peut faire le moindre mouvement ; car à cette heure d'angoisse l'espace manque pour Celui qui possède l'immense univers. Sa tête accablée ne trouve pas de soutien et retombe sans force. Tout le poids de son corps suspendu porte sur les clous de fer qui déchirent ses pieds et ses mains ; il souffre dans tous ses membres des douleurs extrêmes, plus qu'on ne saurait l'exprimer ou l'imaginer. Malgré tant de peines et d'ignominies, le Seigneur consent à rester sur la croix pour notre amour ; ne nous lassons donc point en retour de demeurer à son service, parmi toutes les épreuves auxquelles nous pouvons être soumis. Car, comme le dit saint Pierre Damien, plus il est difficile de se maintenir constamment fidèle à la Majesté suprême, plus il est doux d'en recevoir la consolation intérieure ; et plus nous endurons avec patience l'affliction, plus aussi nous acquérons de mérites à ses yeux.
Voilà donc Jésus crucifié, c'est-à-dire torturé de toutes parts, à droite et à gauche, à l'intérieur et à l'extérieur ; car le supplice de la croix fait éprouver les plus horribles tortures, parce qu'on y vit longtemps et qu'on y expire lentement, de peur que la douleur finisse trop vite. Ainsi, pour nous affranchir de la mort éternelle à laquelle nous étions condamnés, le Sauveur voulut subir la mort non-seulement la plus cruelle mais encore la plus honteuse ; et selon la remarque de saint Paul (Galat. III, 13), pour nous délivrer de la malédiction que nous avions encourue, il daigna s'assujettir à celle que la Loi avait portée en ces termes (Deut. XXI, 23) : Maudit celui qui est suspendu au bois. Le prophète Isaïe coupé en deux avec une scie de bois avait figuré Jésus-Christ dont le corps et l'âme furent momentanément séparés par le supplice de la croix. Notre Rédempteur choisit ce genre de supplice, tout affreux qu'il est, comme le moyen le plus propre à réparer notre faute originelle ; de la sorte, en effet, il employa l'arbre de la Passion pour relever et rappeler à la vie ceux que l'arbre de la prévarication avait fait tomber et condamner à la mort. Si donc Jésus-Christ a voulu sauver le genre humain en expirant sur la croix, c'était afin que le remède fût en rapport avec le mal, afin que nous retrouvions la vie où nous avions rencontré la mort, et que, comme le bois avait servi au démon d'instrument pour nous perdre, il servît au Sauveur d'instrument pour vaincre le démon. Ne convenait-il pas que le péché introduit par l'arbre de la désobéissance fût chassé par celui de l'obéissance et que l'arbre de la pénitence remplaçât celui de la concupiscence ? Ainsi Jésus-Christ étendit ses mains innocentes sur l'arbre de la croix, parce qu'Adam avait étendu ses mains coupables sur l'arbre de la science ; et parce que celui-ci avait recherché le fruit défendu comme un aliment agréable, Celui-là reçut du fiel pour nourriture, et en acceptant la mort pour lui-même il rendit aux hommes l'immortalité qu'ils avaient perdue.
« Ô mon doux Jésus ! s'écrie saint Bernard (de Passione), ô vous le plus aimable parmi les enfants des hommes, quel crime avez-vous commis ? Pour quel motif avez-vous été condamné ? Hélas ! c'est moi seul qui en suis la cause. Quoique juste, vous subissez la peine que j'avais méritée comme coupable ; bien que maître souverain, vous acquittez la dette que votre indigne serviteur avait contractée. Fils unique de Dieu, vous vous abaissez pour moi jusqu'au dernier degré d'humiliation, en vous soumettant à la mort ignominieuse de la croix. La concupiscence m'avait entraîné au mal, et la charité que vous avez pour moi vous a conduit au supplice ; j'avais savouré la douceur du fruit défendu, et vous avez goûté l'amertume du fiel ; Eve s'était réjouie avec moi dans mon péché, et Marie s'est affligée avec vous dans votre Passion. » À ces paroles de saint Bernard, le disciple fervent ajoute : Qui me donnera d'être, de corps et d'esprit, entièrement attaché à la croix avec mon Bien-aimé, afin de n'avoir pas d'autre sentiment que Jésus crucifié ? Alors je crierai de tout cœur : Qui me donnera de mourir pour vous, ô mon Dieu ! Que le bois de votre très-sainte croix soit le lit de mon très-doux repos, où je puisse mourir pour vous ! Vous avez présenté aux pointes des clous vos mains qui m'avaient façonné, faites que désormais je n'étende point les miennes pour les œuvres d'iniquité ; mais par le sang qui découle de vos mains transpercées, purifiez et sanctifiez les miennes, afin que, sans colère et sans souillure, je les lève vers vous dans la prière et que je les emploie pour le service du prochain. Guérissez aussi ma conscience des blessures que je lui ai causées de mes propres mains en les appliquant à la volupté. De plus, Seigneur, comme vous avez laissé fixer au bois de la croix par des clous très-durs vos pieds sacrés qui ont la terre pour escabeau, daignez par les mérites de vos souffrances effacer les traces de mes égarements ; et dirigez mes pas dans vos sentiers, afin que mes pieds ne soient point chancelants, mais fermes pour accomplir vos commandements et vos exemples.
Cependant Pilate écrivit le titre qui fut placé au sommet de la croix pour être mieux remarqué de tous. Selon la coutume romaine, cette inscription indiquait le nom propre du condamné, le lieu présumé de son origine et la cause spéciale de son supplice ; elle était conçue en ces termes : Jésus de Nazareth Roi des Juifs, pour signifier qu'il était crucifié comme étant Roi des Juifs (Joan. XIX, 19). Les Juifs, en effet, l'avaient accusé de prétendre à la royauté sur eux ; c'est pour cette raison même qu'ils l'avaient livré à Pilate et que Pilate l'avait condamné à mort. Mais pour se venger de ceux qui lui avaient extorqué cette sentence comme de force par leurs menaces, le gouverneur formula l'inscription de telle sorte qu'elle tournait à leur confusion. Saint Chrysostôme dit à ce propos (Hom. LXXXIV in Joan) : « De même que sur les trophées on inscrit les exploits des vainqueurs, ainsi Pilate dressa pour la croix du Sauveur un titre par lequel il rendait témoignage à l'accusé et tirait vengeance des accusateurs ; car il proclamait la dignité de Jésus qu'il ne permettait pas de confondre avec les larrons, et en même temps il montrait la malice des Juifs qui les portait à s'insurger contre leur Roi. » Selon saint Théophile (in cap. XV Marc), les Juifs auraient voulu flétrir par un titre ironique l'opinion de Celui qui s'était déclaré leur Roi ; de cette manière, au lieu de compatir au condamné, les passants n'auraient fait que s'en moquer comme d'un usurpateur ; mais Pilate ne voulut point y consentir. D'après S. Jérôme (in cap. XXVII Matth.), les ennemis du Christ cherchaient à le rendre odieux et ridicule par le titre de la croix ; mais telle ne fut point l'intention du gouverneur. Il suivait l'inspiration divine qui agissait en lui à son insu, comme la Glose le remarque. En effet, selon Remi d'Auxerre (in cap. XXVII Matth.), par une disposition vraiment providentielle, l'inscription fut fixée sur la tête du Seigneur crucifié, comme pour avertir les Juifs qu'ils ne cesseraient point d'avoir pour Roi celui-là même qu'ils faisaient tuer. En effet, d'après le Vén. Bède (in cap. XIX Joan.), ce titre servit à constater publiquement qu'au lieu de détruire son règne, comme les Juifs l'espéraient, la mort du Christ ne fit que l'augmenter ; car elle ne les empêcha point de ressentir bientôt la puissance souveraine de ce même Supplicié qui ne tarda point à exercer contre eux de terribles représailles.
Les expressions qui composent le titre de la Croix conviennent bien au mystère de la Rédemption. En effet, le nom de Jésus qui signifie Sauveur marque la vertu de cette Passion qui nous a procuré le salut ; le mot Nazaréen, synonyme de fleuri, désigne mystiquement l'innocence du Crucifié qui est la fleur de Jessé, comme l'avait annoncé Isaïe ; la qualité de Roi atteste la souveraineté de ce Condamné, qui, en se soumettant à une mort ignominieuse, a mérité de Dieu même l'empire suprême sur toute créature. Quoique Jésus ne soit pas seulement Roi du peuple hébreu mais encore de toutes les nations, il est ici appelé simplement Roi des Juifs, parce que, sous cette dénomination prise dans un sens spirituel, il faut comprendre tous les fidèles issus de la Synagogue et de la Gentilité ; car d'après son étymologie, le mot juif signifie qui confesse, qui loue le Seigneur. Selon la remarque du Vénérable Bède (in cap. XXIII Luc), le titre qui proclame la royauté du Sauveur fut justement placé non point au pied, mais au sommet de la croix, comme pour montrer qu'en Jésus-Christ la majesté souveraine s'élevait au-dessus de la croix où sa faible nature humaine souffrait pour nous. C'est avec raison, dit également saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), que ce titre triomphal domine la croix, parce que la royauté du Christ est de beaucoup supérieure à toute puissance terrestre.
Or le titre était écrit tout entier dans les trois langues les plus répandues, en hébreu, en grec et en latin (Joan. XIX, 20). La Providence divine l'avait ainsi permis pour divers motifs ; c'était afin que tous les étrangers, réunis de diverses contrées pour la grande fête à Jérusalem, pussent connaître la cause du supplice infligé à Jésus ; c'était afin de signifier qu'il allait mourir pour toutes les nations et qu'il devait dominer sur tous les peuples sans distinction de langues et de pays ; c'était de plus afin que toute langue publiât la perfidie des Juifs déicides et confessât la souveraineté de Jésus-Christ, associé à la gloire de Dieu le Père comme Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Mécontents de cette inscription, les princes des prêtres vinrent dire à Pilate : Il ne fallait point écrire Roi des Juifs, mais soi-disant Roi des Juifs (Joan. XIX, 21). C'était en effet faire une insulte aux Juifs et un honneur a Jésus que de l'appeler simplement leur Roi ; car il était honteux pour eux d'avoir fait crucifier leur Roi. Mais, au contraire, appeler Jésus le soi-disant Roi des Juifs, c'était faire retomber toute toute la confusion sur lui seul en montrant sa propre culpabilité ; et c'est ce que se proposaient ses ennemis acharnés ; car non contents de lui arracher la vie, ils cherchaient encore à ternir sa réputation jusqu'après sa mort. Mais Pilate impatienté confirma le titre en répondant avec colère (Ibid. 22) : Ce que j'ai écrit est écrit d'une manière invariable et ineffaçable. Comme s'il disait : Ce que j'ai écrit restera tel, parce que c'est la vérité ; et je ne le changerai pas, car je n'altère point la vérité comme vous autres qui aimez la fausseté. Or confirmer ainsi l'inscription, c'était confirmer la royauté du Christ qu'elle attestait. « Cependant, d'après saint Augustin (Tract. CXVII in Joan.), ce titre était immuable ou irrévocable, non point parce que simplement Pilate l'avait écrit, mais bien plutôt parce que Celui qui est la Vérité avait dit : Je suis Roi des Juifs. Ô puissance ineffable de l'action divine dans le cœur de ceux-mêmes qui l'ignorent ! N'est-ce pas une voix secrète qui, dans le silence de l'âme, criait intérieurement à Pilate ces paroles prophétiques consignées dans le livre des Psaumes : Gardez-vous d'altérer l'inscription du titre ? Pilate, en effet, maintint ce qu'il avait écrit, parce que le Seigneur maintint ce qu'il avait dit. » Ainsi s'exprime saint Augustin.
Par les trois expressions que renfermait l'écriteau susdit, le gouverneur romain, sans le savoir, rendait recommandable pour trois motifs Celui qui était attaché à la croix ; car en mourant sur ce bois sacré, le Seigneur nous a mérité d'abord la rémission du péché parce qu'il est vraiment Jésus ou Sauveur ; puis l'infusion de la grâce parce qu'il est mystiquement Nazaréen, c'est-à-dire fleuri ; enfin l'acquisition de la gloire éternelle parce qu'il est Roi des Juifs dans le sens spirituel, de telle sorte qu'en lui nous serons tous rois. — De plus, les trois langues principales du monde ont été consacrées, sur le titre de la croix, à publier la principauté du Christ, comme pour dire : Voici le Roi de toute religion, de toute sagesse et de toute puissance. En effet, la langue hébraïque l'emportait sur les autres par la religion véritable des Juifs qui l'employaient, la langue grecque par la sagesse humaine des Gentils, et la langue latine par la puissance politique des Romains. Ainsi donc, dit saint Augustin (loc. cit.), la dignité de ces trois peuples est constatée sur la croix du Sauveur, comme pour signifier qu'avec ce simple instrument il devait subjuguer et convertir non-seulement les hommes pieux ou religieux, représentés par l'hébreu, mais encore les sages et les puissants représentés par le grec et par le latin. Que les Juifs donc le veuillent ou ne le veuillent pas, les diverses langues, organes soit de la force militaire, soit de la philosophie profane, soit de la révélation divine, attestent que Jésus est Roi des Juifs, c'est-à-dire Maître souverain des vrais croyants qui le confessent et le louent.
Selon la remarque de saint Jérôme (Comment, in Psal. XIV), il faut distinguer trois sortes d'inscriptions : les unes fixées sur les monuments et sur les tombeaux pour rappeler les événements et surtout les défunts, les autres placées sur les portes des maisons et des villes pour honorer ou recommander certaines personnes vivantes ; d'autres enfin destinées à signaler quelque exploit et à célébrer quelque triomphe. Or parmi ces dernières il faut mettre le titre ici mentionné qui publie hautement la victoire de Jésus-Christ. En effet, à l'instant où la défaite du diable allait être consommée, on écrivit sur la tête de son Vainqueur : Voilà le Roi des Juifs, c'est-à-dire de ceux qui sont circoncis spirituellement ; et comme cet instant était celui-là même où le Sauveur allait mourir, l'inscription qui fut alors posée semblait protester qu'en expirant Notre-Seigneur ne perdait point mais conquérait plutôt le royaume des véritables Juifs, ses adorateurs sincères. Satan le pensait bien ; c'est pour cette raison qu'aussitôt après avoir vu attacher au sommet de la croix cette proclamation de victoire, il excita les mauvais Juifs à en réclamer l'enlèvement ; mais le gouverneur romain, qui en cette circonstance obéissait à l'inspiration divine, déclara formellement qu'elle resterait immuable. Quant à nous. Chrétiens fidèles, conservons ce titre triomphal de Jésus-Christ profondément gravé dans notre esprit et dans notre cœur, que notre bouche le répète et que notre plume le retrace. Employons-le avec confiance comme l'arme la plus puissante pour repousser toutes les attaques de notre ennemi infernal ; car parmi les divers instruments qui ont servi dans la Passion du Sauveur, il abhorre celui-ci particulièrement, ainsi que lui-même a été contraint de l'avouer en vision à une pieuse personne. Mais, comme cette inscription glorieuse n'était qu'une ironie méprisante aux yeux des Juifs perfides, adressons nos sincères hommages à notre souverain Roi, en lui disant avec respect : ô doux Jésus, qui avez laissé tourner en dérision l'affiche de votre royauté sur la croix, accordez-moi de combattre si vaillamment sous ce même titre de votre gloire, que le démon effrayé de ce trophée, n'ose approcher de moi.
La croix avait d'abord trois bras disposés en forme de T ; mais pour mettre la tablette de l'inscription, Pilate fit ajouter un quatrième bras qui présentait aussi la forme d'un T. On estime que la croix avait quinze pieds de hauteur et que le titre en avait un et demi. On dit en outre qu'elle était composée de quatre pièces de bois différents : celle qui s'enfonçait dans le rocher était en cèdre, celle qui s'élevait en l'air était en cyprès, celle qui traversait la perpendiculaire était en palmier, et la tablette qui surmontait l'horizontale était en olivier ; de là ce vers latin : Ligna crucis palma, cedrus, cypressus, oliva.
Or le cèdre représente la sublime contemplation ; le cyprès, la bonne réputation ; le palmier, les fruits de la justice ; et l'olivier, les œuvres de miséricorde. Ces quatre pièces de la croix désignent aussi les quatre parties de la terre qui sont à l'orient, à l'occident, au midi et au septentrion. En daignant subir la mort sur un tel instrument de supplice, Notre-Seigneur a donc voulu montrer qu'il venait procurer le salut au monde entier, réunir dans une même foi les élus dispersés parmi toutes les nations, et étendre les mérites infinis de sa Passion aux différentes contrées de l'univers. Ou bien encore, par sa mort sur la croix, le divin Rédempteur a voulu signifier ceux à qui elle il devait être profitable ; car il venait réparer les ruines des Anges dans les cieux, délivrer des limbes les âmes des justes, rassembler les amis, et réconcilier les ennemis ; or les Anges sont désignés par le bras supérieur de la croix, les justes parle bras inférieur, les amis par le bras droit, et les ennemis par le bras gauche. Selon saint Chrysostôme (Serm. de Latrone), le Sauveur du monde expire sur la croix les mains étendues pour attirer les Juifs avec l'une et les Gentils avec l'autre, afin que, réunis à lui, ils ne forment plus ensemble qu'un seul peuple.
Saint Paul décrit aux Chrétiens d'Éphèse les dimensions spirituelles de la sainte croix, quand il leur dit (III, 17-19) : Enracinés et fondés en la charité, puissiez-vous comprendre avec tous les saints quelle en est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, afin de connaître l'immensitè de l'amour de Jésus-Christ envers nous. Or ceux qui, pour se conformer au Sauveur crucifié, ont crucifié leur chair avec ses convoitises doivent prouver leur charité en montrant quelle en est la largeur par leur bonne conduite, la longueur par leur vertueuse persévérance, la hauteur par l'espoir des récompenses célestes, la profondeur par la crainte des jugements divins. Saint Augustin s'applique à exposer comment ces conditions de la charité parfaite sont figurées par les dimensions de la très-sainte croix (Tract. CXVIII in Joan.). — Selon saint Bernard (Serm. de Passione), Jésus-Christ, étendu sur l'instrument de son supplice, manifeste dans toute l'étendue de leur perfection sa patience, son obéissance, son humilité et sa charité. Ces quatre vertus, comme autant de pierres précieuses, décorent les quatre bras de la croix : en tête brille la charité ; à droite éclate l'obéissance ; à gauche paraît la patience ; en bas git l'humilité, racine de toutes les vertus. Ajoutons que les quatre grands bienfaits de la Rédemption nous sont désignés par les quatre extrémités de la croix ; la partie supérieure indique que le ciel a été ouvert ; la partie inférieure montre que l'enfer a été vaincu ; la droite marque que la grâce a été conférée ; la gauche annonce que le péché a été remis.
Deux voleurs, qui avaient été condamnés pour leurs crimes, furent crucifiés avec Jésus, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche (Marc. XV, 27). Jésus était au milieu comme le médiateur destiné à réconcilier avec Dieu ceux qui le désirent (Joan. XIX, 18). Dans l'intention des Juifs cette disposition fut prise relativement à Notre-Seigneur pour accroître son ignominie ; car ils prétendaient le diffamer davantage en l'associant à des larrons, afin que, comme il était compagnon de leur supplice, il parût aussi complice de leurs crimes. Mais au contraire, d'après le dessein mystérieux de la Providence divine, cette circonstance tourne à la gloire du Rédempteur ; car elle fait voir que par sa Passion, en consentant à être jugé par les autres, il méritait de les juger lui-même et par conséquent de tenir le milieu comme il convient à un juge. Saint Chrysostôme dit à ce propos (Hom. LXXXIV in Joan.) : «Les ennemis du Sauveur crucifièrent avec lui deux voleurs, non pas qu'ils leur fussent très opposés, puisqu'ils étaient des scélérats comme eux, mais pour le décrier lui-même en faisant croire qu'ils ne l'avaient pas condamné sans motifs et qu'ils l'avaient convaincu d'attentats énormes. » « Par cet exécrable expédient, dit saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), les Juifs iniques firent subir le supplice des larrons au Rédempteur des hommes ; mais lui-même le permit et le voulut ainsi, afin de montrer qu'il venait souffrir et mourir pour les pécheurs dont il partageait le sort et le châtiment. De cette manière fut accomplie la prophétie d'Isaïe qui avait dit depuis longtemps : Il a été mis au rang des criminels (LIII) ; mais s'il a été confondu avec eux à sa mort, c'était pour leur procurer la véritable vie par sa résurrection. » Voilà donc le Seigneur suspendu entre deux malfaiteurs comme leur chef et leur maître ; néanmoins cette position qu'il occupe à la fin de sa carrière figure celle qu'il occupera à la fin du monde, quand il viendra, comme Fils de l'homme, placer les agneaux à sa droite et les boucs à sa gauche. « Lorsque le Juste par excellence fut rangé parmi les brigands insignes, dit saint Jérôme (in cap. XV Marc), il laissa celui qui était à sa gauche et prit celui qui était à sa droite ; il accorda une longue vie au court repentir de celui-ci, et infligea une peine éternelle au blasphème obstiné de celui-là. C'est ce qu'il fera pareillement au dernier jour. » « La croix bien considérée est elle-même un tribunal suprême, dit S. Augustin (Tract. XXXI in Joan.) ; car tandis que le Juge s'y tient au milieu des coupables, il sauve l'un à cause de sa foi, et perd l'autre à cause de son endurcissement. C'était là une image de ce qu'il fera à l'égard des vivants et des morts, lorsqu'il mettra les bons à sa droite et les méchants à sa gauche. Ainsi, pendant que le Seigneur subissait un jugement, il annonçait déjà celui qu'il exercera.
A l'exemple de Jésus-Christ crucifié avec deux larrons,notre esprit doit être crucifié moralement avec la chair et le monde. Crucifions en nous la chair comme le voleur placé à la droite du Sauveur, pour qu'elle soit soumise à l'esprit selon cette doctrine de l'Apôtre : Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair en renonçant à ses vices et à ses convoitises (Galat. V, 24). De plus, afin de pouvoir dire : Le monde est crucifié pour moi comme je suis crucifié pour lui (Galat. VI, 14), crucifions en nous le monde, pour qu'il soit rejeté par notre esprit, comme ce voleur de gauche qui insultait à la conversion de celui de droite. De même que Jésus-Christ était crucifié entre les deux larrons, crucifions aussi notre esprit entre la chair et le monde, afin que nous puissions ajouter : Je suis cloué sur la croix avec le Christ de sorte que ce n'est plus moi qui vis, mais c'est le Christ qui vit en moi (Galat. II, 20). — Or, remarquons que le voleur de gauche, bien que crucifié, ne fut point sauvé parce qu'il demeura dans son infidélité ; de même le monde, bien que crucifié en nous, ne sera point sauvé en vérité parce qu'il reste toujours dans son impureté ; mais la chair crucifiée qui se glorifie de sa résurrection sera sauvée avec l'esprit, comme le voleur de droite auquel Jésus dit : Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis (Luc. XXIII, 43). — Pour l'éclaircissement de ce qui précède, remarquons encore que la croix de la chair avec ses quatre bras, c'est la rigueur de la pénitence avec les veilles, les abstinences, les cilices et les disciplines. La croix qui fait mourir le monde en nous, c'est la pauvreté d'esprit qui consiste dans le renoncement à la gloire, à la fortune, à la patrie et à la famille. La ferveur de la dévotion est la croix de l'esprit qui a pareillement quatre bras : en haut, l'espérance ; en bas, la crainte ; à droite, l'amour ; à gauche, la douleur. Or la racine qui produit tous ces germes de salut, c'est la charité. Aussi saint Paul disait aux fidèles d'Éphèse : Soyez enracinés et fondés dans la charité, afin que vous puissiez en comprendre avec tous les saints la largeur, la longueur, la sublimité et la profondeur ; c'est-à-dire, comme l'explique la Glose d'accord avec saint Augustin (serm. VII de Verbis Apost.), afin que vous embrassiez et que vous mesuriez dans toute son étendue le mystère du la croix ou de la Rédemption. — Pour profiter de renseignement que renferme cet article de la Passion faisons cette prière : ô Jésus, qui vous êtes laissé crucifier entre deux larrons et compter parmi les scélérats, accordez-moi de crucifier mon esprit avec la chair et avec le monde, afin qu'après s'être débarrassé de ces deux adversaires extrêmes, il se repose en vous comme en son centre.
A la vue des angoisses où le Sauveur est réduit, ses bourreaux ne cessent de l'insulter, et, comme pour augmenter ses souffrances, ils ne craignent point de les lui reprocher. Alors les soldats, au nombre de quatre, après l'avoir crucifié, prirent ses habits, et en sa présence ils en firent quatre lots, un pour chacun d'eux (Joan. XIX, 23). Ils s'étaient aussi emparés de sa tunique mais ils ne pouvaient la partager sans la déchirer ; ce qui ne semblait ni avantageux ni commode, parce qu'elle était sans couture ; car elle était d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas, comme le sont les vêtements ordinaires des pauvres en Palestine. Saint Chrysostôme en conclut qu'elle était d'une grande simplicité (Hom. LXXXIV in Joan.). On dit que la bienheureuse Vierge l'avait confectionnée de ses propres mains, lorsque Jésus était encore enfant, que par conséquent elle avait grandi peu à peu avec lui sans s'user jusqu'alors. Les soldats se dirent donc les uns aux autres : Ne la déchirons point, mais tirons au sort pour savoir qui l'aura (Joan. XIX, 24). Ainsi, comme le fait remarquer l'Évangéliste, fut accompli cet oracle du Prophète parlant au nom du Christ (Ps. XXI, 19) : Ils se sont partagé mes vêtements et ils ont jeté ma robe au sort.
Selon saint Augustin (Tract. CXVIII in Joan.), Notre-Seigneur, par son habillement divisé en quatre portions, figurait son Église dispersée dans les quatre parties de la terre, c'est-à-dire dans les contrées de l'orient et de l'occident, du nord et du midi où les fruits salutaires de sa croix ont été distribués. La robe ou tunique sans couture, conservée en son entier, tirée au sort et laissée à un seul, représentait la souveraineté spirituelle, maintenue dans la société catholique, conférée par la grâce divine et attribuée au seul Pontife romain. — D'après saint Jérôme (in cap. XV Marc), ceux qui protègent l'Église sont comme les vêtements du Sauveur qui couvrent son corps mystique ; et les quatre états différents qui reçoivent ses préceptes sont comme les quatre soldats qui se partagent ses habits. Tous les Chrétiens, en effet, mariés ou veufs, clercs ou religieux, peuvent être appelés soldats du Christ, puisqu'ils combattent pour lui en accomplissant ses volontés suprêmes, mais non point pour le monde en recherchant des biens périssables, ni pour le démon en commettant des péchés mortels. L'unité qui doit durer dans l'Église jusqu'à la fin est cette tunique sans couture qui ne doit point être divisée ; le sort qui l'assigne à l'un et non point à l'autre, au fidèle plutôt qu'à l'infidèle, c'est la grâce de Dieu qui conserve cette unité dans toute son intégrité. — Autrefois donc la robe matérielle du Christ ne fut pas partagée ; mais aujourd'hui, hélas ! sa robe mystique est indignement lacérée. L'attentat sacrilège que des païens impies n'osèrent point exécuter, combien de Chrétiens prévaricateurs ne craignent pas de le réaliser ! L'Église militante est déclarée non seulement par les hérétiques qui n'admettent point sa doctrine complète et par les schismatiques qui méconnaissent son autorité souveraine, mais aussi par de nombreux catholiques, soit par les laïcs qui persécutent ses ministres, soit par les ecclésiastiques qui scandalisent ses enfants. Ô tunique sacrée de Jésus-Christ, en combien de manières tu es mise en lambeaux par ceux-là mêmes qui devraient davantage te respecter ! Mais, de plus, n'est-ce pas encore diviser les vêtements de Jésus-Christ que d'enlever les biens de l'Église ou de ravir ceux du prochain ?
Vous voyez donc comment les de Notre-Seigneur devinrent la proie de cruels archers, suivant la coutume qui abandonnait à la disposition des exécuteurs les dépouilles des suppliciés. Ce trait remarquable fait ressortir deux circonstances : d'abord, combien fut ignominieuse la Passion de Jésus-Christ crucifié dans cet état de nudité où sont réduits exclusivement les derniers des hommes ; ensuite, quelle fut la rapacité des bourreaux qui s'emparèrent avec une sordide avarice de tous ses pauvres vêtements, quoique de faible valeur. Ils s'approprièrent ses habits, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXVIII in Matth.), comme on le fait seulement pour les plus abjects des condamnés, pour les plus vils criminels qui restent sans ressource. À l'égard des deux larrons il ne firent rien de semblable,mais à l'égard de Notre-Seigneur ils se permirent tout, comme envers un être dégradé, infâme, et le plus misérable de tous. Selon saint Théophile (in cap. XV Marc), ils agissaient de la sorte, soit pour satisfaire leur cupidité, soit pour accroitre son déshonneur ; et ils le traitèrent ainsi par moquerie, comme s'ils disaient en le raillant, : Puisque ce pendu prétend être Roi, recueillons chacun quelque débris de ses ornements royaux. Ô patience admirable ! Ô dispensation miséricordieuse de la Victime divine ! Comme l'agneau revêt de sa toison celui qui le tond et l'égorge, de même le Sauveur revêt de ses propres habits ceux qui le dépouillent et le tuent. Il voulait par là nous montrer que, si nous n'avons soin de nous revêtir de ses exemples, nous paraîtrons honteusement nus aux yeux de Dieu et des anges.
En voyant des soldats partager sur le Calvaire les vêtements de Jésus-Christ, nous pouvons tirer de ce fait mémorable plusieurs utiles instructions. Ainsi ces vêtements nous représentent l'exemple des Saints dont nous devons profiter avec empressement, afin d'en orner toutes nos actions ; d'après saint Jérôme (in cap. XV Marc), ils nous représentent spécialement les préceptes divins à l'observation desquels tous les Chrétiens doivent prendre part, selon leurs conditions différentes. — De là apprenons aussi à recueillir avec soin et à distribuer avec vénération les reliques des Saints pour la gloire de leur souverain Maître ; car ce que des exécuteurs impies ont fait par mépris et par dérision à l'égard de Notre-Seigneur, nous devons le faire avec des sentiments tout opposés à l'égard de ses plus dévoués serviteurs ; de la sorte nous imiterons l'Église notre mère, qui n'a pas craint de consacrer au culte du vrai Dieu plusieurs rits empruntés aux païens eux-mêmes. — Apprenons encore ici à ne point briser la trame de la charité qui de toutes les vertus forme un tissu indivisible ; c'est pourquoi saint Augustin la compare à la robe sans couture du Sauveur (Tract. CXVIII in Joan.). — Apprenons enfin à ne jamais rompre l'unité de la sainte Église catholique qui de tous les vrais Chrétiens forme une même société, également signifiée par la robe sans couture de Jésus-Christ ; aussi, d'après saint Chrysostôme, c'est pour ne laisser aucun prétexte de diviser l'Eglise son corps mystique, que le Sauveur a voulu conserver son corps naturel en tout son entier à la mort, en ne permettant pas que lui-même fût décapité comme son précurseur Jean-Baptiste, ni scié comme le prophète Isaïe. — Concluons ces divers enseignements par la prière suivante : ô Jésus, qui avez souffert que vos habits fussent partagés entre vos bourreaux et que votre robe fût jetée au sort sans toutefois être divisée, accordez-moi de tirer mon profit spirituel des exemples des Saints et de l'observation des divins préceptes, en gardant la charité toujours intacte.
Les bourreaux s'étant assis surveillaient Jésus, jusqu'à ce qu'il expirât, de peur qu'il ne réussît à s'échapper, ou plutôt qu'on ne vînt le descendre de la croix pendant qu'il vivait encore (Matth. XXVII, 36). Ils prétendaient prouver ainsi l'impuissance du supplicié, en montrant qu'il ne pouvait se soustraire aux mains des gardes ; mais, selon la remarque de saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), toute la vigilance des soldats et des pontifes ne servît qu'à faire briller avec plus d'éclat à nos yeux le miracle de sa résurrection. Tandis que le Sauveur était suspendu à la croix, il fut insulté à diverses reprises par des gens nombreux qui représentaient quatre sortes d'hommes opposés à la vertu de sa Passion. Les premiers l'observaient en restant assis ; ainsi font les paresseux et les voluptueux tout plonges dans les délices de la chair. Les seconds le blasphémaient en continuant leur chemin ; ainsi font les cupides et les avares qui dépassent les bornes de la justice pour rechercher les biens de la terre. Les troisièmes, comme les prêtres et les anciens, le raillaient en se tenant debout ; ainsi font les orgueilleux et les superbes qui, par amour de leur excellence, veulent l'emporter et s'élever au-dessus des autres. Les quatrièmes, savoir les deux larrons, l'outrageaient en demeurant crucifiés ; ainsi font ceux qui, dans la souffrance ou l'humiliation, se livrent à l'impatience et aux murmures.
De concert avec les soldats qui le gardaient, les passants, c'est-à-dire les simples particuliers qui l'apercevaient sur leur route lui lançaient des malédictions ; et branlant la tête avec mépris, ils lui criaient par dérision : Eh bien ! toi qui renverses et qui rebâtis le temple de Dieu en trois jours, délivre-toi toi-même. De la sorte, répétant les calomnies dont les faux témoins l'avaient chargé, ils lui reprochaient ironiquement des paroles qu'il n'avait point prononcées ; puis ils ajoutaient : Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix (Matth. XXVII, 39, 40). Ils semblaient par là lui dire : Tu ne saurais présentement éviter le supplice auquel tu as été justement condamné ; nous voyons bien que tu n'étais qu'un imposteur. Mais l'iniquité se trahissait elle-même par les défis insolents qu'elle lui adressait pour le convaincre d'impuissance absolue ; car il a ensuite opéré des choses plus merveilleuses qu'on ne lui en avait demandées. En effet, dit saint Grégoire (Hom. XXI in Evang.), si Jésus-Christ, cédant aux sarcasmes, eût quitté l'instrument de son supplice, il ne nous eût point démontré la force de la patience. Il préféra donc attendre un peu ; avant de confondre ses ennemis et d'accomplir ses prodiges, il voulut souffrir les opprobres et supporter les injures afin de nous donner l'exemple et de nous enseigner la résignation. Il refusa de descendre de la croix, mais il ne tarda point à sortir du tombeau ; or si le premier miracle semblait grand, le second l'est encore davantage ; car il est beaucoup plus difficile de détruire la mort en sortant du sépulcre que de conserver la vie en descendant du gibet. Dans les provocations que nous venons d'entendre, dit saint Chrysostôme (Serm. de Cruce et Latrone), remarquons comment les enfants du tentateur savent bien imiter le langage de leur père. Le démon disait autrefois à Jésus-Christ : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas du pinacle du temple (Matth. IV, 6) ; et les Juifs disent maintenant : Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix.
Les princes des prêtres avec les Scribes ou docteurs et avec les anciens ou sénateurs se moquaient également de lui (Matth. XXVII, 41) ; et ils disaient entre eux : II a sauvé les autres quant à l'âme et au corps, qu'il se sauve lui-même du supplice et de la mort, si, comme lui-même l'a déclaré, il est le Christ, l'élu de Dieu, ou en d'autres termes, s'il est le Messie, le Fils de Dieu (Luc. XXIII, 35). Non, répond le Vénérable Bède (in cap. XV Marc), il ne veut pas se sauver en descendant de la croix, précisément parce qu'il est le Christ, l'élu de Dieu ; car, comme tel, il est venu pour nous sauver et même, s'ils le veulent, pour sauver ses propres bourreaux avec les autres pécheurs, en se laissant clouer au gibet et mettre à mort. Ils ajoutaient cependant : Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même (Matth. XXVII, 42). Ainsi, Pharisiens ennemis acharnés de Jésus, vous reconnaissez donc qu'il a véritablement sauvé les autres ; mais par cet important aveu, réplique saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), vous prononcez, sans y penser, votre propre condamnation ; car Celui qui a délivré les autres pourrait bien assurément, s'il le voulait, se délivrer lui-même. — Ils poursuivaient néanmoins leurs invectives en répétant : S'il est ce Christ roi d'Israël, tel que doit être le Messie promis dans la Loi, qu'il descende de la croix en ce moment ; alors nous verrons sa puissance extraordinaire et nous croirons en lui comme en un Roi supérieur à tous les autres (Marc. XV, 32). Mais en parlant de la sorte les Juifs mentaient hypocritement. « Votre promesse n'était point sincère, reprend saint Jérôme (loc. cit.) ; car est-il plus merveilleux de descendre de la croix encore vivant que de sortir du tombeau après être mort ? Or Jésus est sorti du tombeau, et vous n'avez point cru en lui ; si donc il était simplement descendu de la croix, vous n'auriez pas cru en lui davantage. L'invitation captieuse que vous adressiez à Notre-Seigneur me semble avoir été suggérée par les démons ; car aussitôt qu'il eut été crucifié, ils sentirent leurs forces brisées ; comprenant alors, la vertu de la croix, ils tâchèrent de le faire descendre de ce bois sacré, à fin qu'il n'y consommât point l'œuvre déjà commencée de notre rédemption. Mais le Seigneur, connaissant l'embûche que ses ennemis lui tendaient, demeura sur l'arbre du salut pour renverser la puissance de Satan. » Ainsi s'exprime saint Jérôme.
Dans la Glose sur le livre de Tobie (VI), nous lisons que le démon se tenait sur un bras de la croix pour examiner s'il ne découvrirait pas en Jésus-Christ quelque tache de péché. Aussi dans la dernière cène Notre-Seigneur disait à ses disciples : Voilà que le prince de ce monde, le séducteur du genre humain, vient contre moi ; mais il ne trouve rien en moi qui lui appartienne. Et, quoique je ne sois point sujet à la mort comme si j'étais coupable de péché, je consens néanmoins à la subir, afin de montrer au monde que j'aime mon Père et que j'obéis à son ordre, jusqu'à sacrifier ma vie pour sa gloire (Joan XIV, 30 et 31). Or si le démon osa se présenter contre le Sauveur en sa Passion, que ne tentera-t-il pas de faire contre les autres hommes à leur dernière heure ? « Chaque jour donc, conclut saint Grégoire (Hom. XXXIX in Evang,), nous devrions penser en pleurant et en tremblant avec quelles terribles menaces l'ennemi du salut viendra rechercher ce qui lui appartient dans nos œuvres à la fin de notre carrière. S'il s'est permis, quoique sans aucun succès, de faire une pareille visite à Notre-Seigneur, c'est qu'il s'était trompé lui-même ; car il avait bien commencé par croire que Jésus était Dieu en voyant ses miracles, mais en voyant ses souffrances il avait fini par douter. La croix est donc comme le trébuchet dans lequel Satan vint se précipiter. « Le diable a été vaincu par la mort même du Christ, dit saint Augustin (in Psal. XXI) ; la croix a été le piège où il fut pris, attiré par la vue de l'humanité souffrante comme par un appât qu'il croyait tenir. »
Excités par l'esprit de malice, les Juifs continuaient de railler Jésus crucifié (Matth. XXVII, 43) : Puisqu'il s'est confié en Dieu, c'est à Dieu de le délivrer s'il l'aime. N'a-t-il pas dit : Je suis le Fils de Dieu ? s'il a dit vrai, semblaient-ils ajouter, il ne tardera pas d'obtenir de Dieu sa délivrance car un père ne peut refuser assistance à son fils. Les soldats se moquaient aussi de lui en s'approchant de la croix, de corps mais non point de cœur ; car ils étaient bien éloignés de comprendre les mystères dont ils étaient témoins ; aussi quand ils lui offrirent du vinaigre pour étancher sa soif, ils lui dirent avec ironie Si tu es le Roi des Juifs, comme tu l'as déclaré, sauve-toi donc en échappant à la mort (Luc. XXIII, 36, 37). Oui, misérables, il est le Roi des Juifs, c'est-à-dire des vrais fidèles qui louent et confessent Dieu ; et s'il le voulait, lui-même se sauverait en descendant de la croix. Aveugles que vous êtes, vous devriez crier non pas : Sauve-toi toi-même, mais Sauve-nous avec toi ; car vous ne pouvez être sauvés sans lui, parce qu'il est le Salut et le Sauveur du monde. Malgré toutes les railleries de ses ennemis insensés, Jésus demeura sur la croix, nous apprenant ainsi à conserver la patience au milieu de la tribulation. Mais remarquons comment ses persécuteurs acharnés, non contents de l'avoir attaché au gibet, s'efforcent de le tourner en dérision de toutes manières. Hélas ! combien d'imitateurs ils trouvent encore aujourd'hui dans ces indignes Chrétiens qui, après avoir crucifié leur divin Maître par quelque péché mortel, se moquent de lui en se livrant à de nouvelles fautes ou en se glorifiant de leurs fautes précédentes. Ils se rient aussi du Seigneur ceux qui pratiquent de bonnes œuvres pour plaire aux hommes et s'attirer des louanges.
De même que Jésus-Christ, sans être ébranlé par les provocations et les insultes des Juifs, refusa de descendre de la croix et voulut y rester jusqu'à la mort, gardons-nous de renoncer aux bonnes œuvres de la vie chrétienne ou aux saints exercices de la vie religieuse pour nous livrer à des occupations toutes séculières ou à des affaires purement temporelles, lorsque nous y sommes portés par les suggestions des mondains ou par les sarcasmes des impies. Rappelons-nous alors l'apologue de Joathan (Judic. IX, 8-14). C'est le cas de répondre comme l'olivier, le figuier et la vigne quand les autres arbres les sollicitèrent de régner sur eux. Pour un vain honneur, dit l'olivier, puis-je abandonner mon huile excellente ? Pour une pareille raison, ajouta le figuier, puis-je ne point porter mes fruits si suaves ? Et moi, reprit la vigne, puis-je pour tout au monde ne point produire mon vin délicieux qui réjouit Dieu dans les sacrifices et les hommes dans leurs repas ? — Contrairement à l'exemple du Sauveur qui est la véritable vigne, combien de faibles Chrétiens descendent de la croix et s'éloignent de la vertu, suivant les perfides instigations du démon ou les inclinations dépravées de la chair ? Ainsi, par avarice ils ferment leur cœur à la compassion envers le prochain qu'ils voient dans le besoin ; ils perdent patience à la moindre injure ; pour la plus légère satisfaction, ils renoncent à la pénitence, comme fit Esaü qui vendit son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Combien plus de générosité montra un novice de Paris ! il allait prononcer ses vœux solennels, lorsque sa mère le conjurait avec larmes de ne point la quitter pour embrasser une vie austère. Eh quoi! répliqua le fervent jeune homme, Notre-Seigneur est-il descendu de la croix à cause de sa sainte Mère qu'il voyait à ses pieds toute plongée dans l'affliction ? — Afin d'imiter également notre divin Modèle, disons-lui : ô Jésus qui avez voulu demeurer sur la croix en butte à de sanglants affronts, accordez-moi de ne point déchoir de la perfection propre à la vie chrétienne ou religieuse pour acquiescer à des suggestions humaines ou diaboliques, mais de reposer constamment entre les bras de votre amour.
Cependant les larrons qui étaient crucifiés près de Jésus l'insultaient comme les autres en vomissant contre lui des injures (Matth. XXVII, 44). D'après l'opinion de saint Augustin (de Consensu Evang. I. 3, c. 6), l'Évangéliste met ici le pluriel pour le singulier en disant par syllepse les larrons pour un des larrons. Mais, d'après l'explication de saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), les voleurs commencèrent à blasphémer tous les deux ensemble, puis, après avoir vu les prodiges qui s'opérèrent dans les divers éléments et parmi les êtres inanimés, un des voleurs finit par se convertir, de telle sorte qu'il répara son incrédulité précédente par sa confession subséquente. Celui qui représente les Juifs obstinément rebelles à la grâce continuait de blasphémer en disant : Sauve-toi et nous aussi, de la mort qui est imminente (Luc. XXIII, 39). Sans s'inquiéter de la vie éternelle de l'âme, il ne songeait qu'à la délivrance temporelle du corps. L'autre qui représente les Gentils dociles à la grâce se mit alors à réprimander son compagnon. Quoi ! lui dit-il, tu ne crains pas Dieu non plus, bien que tu sois condamné au même supplice, ou en d'autres termes : Si tu ne redoutes plus les hommes, tu devrais du moins appréhender le Seigneur, surtout au moment de rendre le dernier soupir (Ibid. 40). Quant à nous, ajouta-t-il, c'est avec justice que nous subissons ce châtiment ; car nous l'avons bien mérité par nos crimes. C'est ainsi qu'il confessa sa culpabilité comme s'il disait : Je reconnais mon iniquité ; et c'est pour cette raison qu'il mérita la miséricorde divine. Il confessa aussi l'innocence du Christ par les paroles suivantes : Quant à Celui-ci, il n'a rien-fait de mal, puisqu'il n'a point commis de péché et qu'il a été même conçu sans péché (Ibid. 41). Qui donc éclairait ainsi le bon larron ? demande saint Augustin. N'est-ce pas Celui-là même qu'il voyait crucifié à son côté et qu'il sentait fixé dans son cœur ? Alors, se tournant extérieurement vers Jésus qui l'avait touché intérieurement, il lui adressa humblement cette prière : Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous serez entré dans votre royaume (Ibid. 42). Il est bien évident qu'il voulait parler d'un royaume, non point temporel et terrestre, mais éternel et céleste. Grande fut donc la foi de ce bienheureux supplicié ! car ni la présence des Juifs acharnés, ni la violence de ses propres douleurs, ni les blasphèmes de son compagnon endurci, ni les souffrances de Jésus expirant, ni la fuite et le renoncement des disciples effrayés ne purent l'empêcher de croire et de proclamer la vérité ; aussi ne manqua-t-il point d'obtenir le pardon de toutes les fautes qu'il avait commises et la rémission de toutes les peines qu'il avait encourues.
La conversion du bon larron fut remarquable sous divers rapports. 1° Il montra l'ardeur de sa charité, à l'article même de la mort, en exhortant son compagnon de supplice à des sentiments de componction et de confiance. 2° Il prouva la vivacité de sa foi en croyant et en publiant que Celui qui allait mourir avec lui sur la croix devait régner au ciel comme Dieu. 3° Il manifesta la sincérité de sa pénitence en avouant sa propre culpabilité avec un humble repentir, et non point d'une manière feinte comme font les hypocrites qui, semblables au larron de gauche, paraissent se moquer du Sauveur. 4° Il fit éclater la fermeté de son espérance, lorsque, sans être découragé par la multitude ou l'énormité de ses crimes, il supplia le Seigneur de l'admettre en son royaume. 5° Enfin quelle parfaite satisfaction il accomplit en quelques instants ! Au milieu de tourments extrêmes, il ne pouvait plus s'aider que du cœur et de la langue ; mais il sut bien s'en servir pour les offrir entièrement à Dieu. Il lui consacra son cœur par la contrition et par la compassion la plus généreuse ; car, selon la remarque de la Glose, il semblait oublier ses propres souffrances pour ne penser qu'à celles du Juste, et il paraissait moins affligé de subir le dernier supplice que de voir le même châtiment infligé à l'Innocent ; en outre, comme nous l'avons dit, il sacrifia sa langue par la déclaration de ses fautes et par la prédication de la vérité. Saint Grégoire dit également (Moral. I. 18, c. 23) : « Le bon larron attaché à la croix par les pieds et les mains n'avait rien de libre en lui que le cœur et la langue, mais Dieu l'inspira de telle sorte qu'il les employa uniquement à l'aimer et à le louer ; c'est ainsi qu'il fut justifié par la foi de son âme et sauvé par la confession de la bouche. » — « Qui n'admirerait la courageuse prudence de ce sage voleur ? s'écrie le Vénérable Bède ; ou plutôt qui pourrait célébrer dignement l'efficacité prodigieuse de la grâce divine en ce grand coupable ? Il était chargé de crimes en venant au gibet, et il mourut comblé de mérites ; car tandis que les Apôtres abandonnaient lâchement leur Maître, après l'avoir vu opérer des miracles comme un Dieu tout-puissant, lui au contraire confessa intrépidement pour son Seigneur le crucifié qu'il voyait expirer avec lui comme un homme abandonné. » — Afin que j'imite cet heureux pénitent, je vous en supplie, ô Jésus miséricordieux, accordez-moi de me connaître et de vous connaître, afin de m'avouer pécheur en vérité et de vous proclamer le Juste sans reproche qui a daigné souffrir pour les coupables. Je vous en conjure, Seigneur, donnez-moi de désirer, de demander et d'obtenir la même faveur que le bon larron en disant comme lui : Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous serez arrivé dans votre royaume.
Les deux larrons associés à Jésus-Christ sur le Calvaire figurent ceux qui, pour expier leurs péchés, sont crucifiés avec le divin Sauveur par la profession religieuse. Les uns acceptent la croix de la pénitence avec une pieuse résignation, comme le bon larron ; les autres, ainsi que le mauvais larron, quoique séparés extérieurement du monde, y restent attachés de cœur ; et parce qu'ils scandalisent les séculiers, ils sont de ceux dont l'Apôtre a dit (Rom. II, 24) : Vous êtes cause que le nom de Dieu est blasphémé parmi les nations. — Le Vén. Bède dit à ce propos (in cap. XXIII Luc.) : « Les deux larrons crucifiés à droite et à gauche de Notre-Seigneur représentent ceux qui, à sa suite et en sa société, subissent l'agonie du martyre, ou font le sacrifice de leur personne, soit par la pratique de la continence, soit par l'observance d'une règle austère. Tous ceux qui s'éloignent ainsi du siècle pour glorifier Dieu ou gagner le ciel partagent le mérite et le bonheur du larron placé à droite ; mais ceux qui agissent avec une intention moins digne ou en vue de quelque louange humaine se moquent du Sauveur comme le larron placé à gauche ; aussi ils auront le malheureux sort de celui dont ils ont eu le mauvais esprit. Il en est, ajoute le même écrivain, qui comparent les deux larrons à deux sortes de Chrétiens ; car selon la parole de l'Apôtre (Rom. VI, 3) : Nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous l'avons été pour mourir avec lui. Or, de même que, de ces deux voleurs réunis à Notre-Seigneur sur la croix, l'un devint pire en le blasphémant et l'autre martyr en le confessant, ainsi parmi les pécheurs baptisés en Jésus-Christ, les uns sont couronnés à cause de l'honneur qu'ils lui rendent par l'exercice de la foi, de l'espérance et de la charité, les autres qui l'offensent par l'absence de ces mêmes vertus sont justement privés des dons qu'ils avaient reçus dans le baptême. »
Par leur conduite et par leur destinée différentes, les deux larrons crucifiés nous montrent que, parmi les affligés les uns acquièrent une récompense pour leur résignation, tandis que les autres encourent la damnation à cause de leur impatience. À propos de ces derniers, Hugues de Saint-Victor fait la remarque suivante : Dans l'adversité, il en est qui disent : Si nous la méritions, nous ne rougirions point de la supporter ; mais il est honteux pour nous de l'endurer sans que nous la méritions. C'est bien à tort qu'ils parlent ainsi ; ils devraient plutôt s'humilier de souffrir étant coupables et se glorifier au contraire de souffrir quoique innocents. Ne vaut-il pas mieux subir une peine injustement comme Jésus-Christ que de la subir justement comme les larrons ? Gardez-vous de ressembler à celui de gauche qui blasphémait le Seigneur, tandis que celui de droite le confessait. Vous aussi, vous êtes châtiés pour vos fautes, avouez-les donc sincèrement afin d'apaiser Dieu que vous devez craindre comme votre souverain Juge. Considérons combien méprisable était l'insolence de cet infâme scélérat qui, déjà condamné à mort et près d'expirer de ses blessures, osait encore insulter l'Auteur même de la vie. À l'exemple de Jésus-Christ, apprenons à supporter patiemment les calomnies de la part des personnes même les plus viles. D'un autre côté, par l'exemple du bon larron, apprenons à ne point tolérer mais à repousser énergiquement les injures dirigées contre Dieu lui-même. Enfin, quelque criminels que nous soyons, ne désespérons jamais de la miséricorde divine ; et imitons cet heureux voleur qui, comme le dit saint Augustin (Serm. de Latrone), est devenu par une seule parole l'héritier du royaume céleste. — Concluons cet article de la Passion en disant avec dévotion : ô doux Sauveur, qui, attaché sur la croix entre deux larrons, avez enduré les outrages de l'un et reçu les hommages de l'autre, faites que, pour la gloire de votre saint nom, je supporte tranquillement les affronts de la part des méchants et que, de concert avec le larron pénitent, j'obtienne les joies du paradis.
Les gens maudits qui se trouvaient alors sur le Calvaire disaient et faisaient beaucoup d'autres injures au Seigneur Jésus ; mais lui, nous enseignant à garder la patience dans la tribulation, continuait à demeurer sur la croix jusqu'à la fin, pour détruire complètement l'empire de Satan et lui enlever ses dépouilles. Toutes les insultes et indignités dont il était l'objet avaient pour témoin inconsolable la Très-Sainte Vierge, qui se tenait au pied de la croix avec ses deux sœurs, avec Marie-Madeleine et Jean le disciple bien-aimé. La compassion de cette tendre Mère augmentait beaucoup la Passion de son cher Fils ; car Marie était comme fixée avec Jésus à la croix, dont elle ne pouvait détacher sa pensée ; et l'affliction qu'elle en ressentait était si poignante qu'elle eût bien préféré mourir avec lui que de lui survivre. « Ô bon Jésus, s'écrie saint Bernard (Lib. de Passione), vous souffrez cruellement dans tout votre corps, mais beaucoup plus dans votre âme, navrée de voir la désolation de votre Mère qui partage vivement toutes vos douleurs. » Pour elle, en effet, comme pour lui, ce n'étaient de tous côtés qu'angoisses et tourments ; on peut les sentir de quelque façon, mais non point les décrire. Pendant que les Apôtres étaient dispersés par la peur, dit saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), Marie était là debout devant la croix où son cœur était suspendu de quelque manière ; car de ses pieux regards elle ne cessait d'y contempler les plaies saignantes de son divin Fils. Sachant que la mort de Jésus devait opérer le salut du monde, elle désirait, s'il était possible, s'associer à ce grand œuvre par sa propre mort ; mais pour racheter tous les hommes, Jésus n'avait besoin d'aucun auxiliaire. « Sur la montagne du Calvaire, ajoute saint Chrysostôme (Serm. de Passione), nous voyons deux autels dressés à la fois, l'un dans le cœur de Marie et l'autre dans le corps de Jésus ; et tandis que Jésus immolait sa chair très-pure, Marie immolait son âme immaculée. Elle souhaitait ardemment unir son sang virginal au sang précieux que versait son divin Fils ; car elle aurait voulu contribuer avec le Sauveur au mystère de notre rédemption par le sacrifice de sa propre vie. Mais c'était le privilège réservé exclusivement au Pontife suprême d'entrer dans le Saint des saints pour y porter le sang de la victime. Ainsi, il n'y avait ni vierge, ni ange, ni homme qui pût, avec une souveraine autorité comme Notre-Seigneur, réparer suffisamment le genre humain. Sa très-sainte Mère ne laissa pas d'endurer en son âme tout ce qu'il daigna souffrir en sa chair.
Saint Jean assistait aussi au crucifiement ; et c'est pour cette raison que, le Vendredi-Saint, on lit la Passion écrite par ce disciple bien-aimé comme témoin oculaire ; d'ailleurs, puisque son Évangile est postérieur aux trois autres, il est naturel que, les jours précédents, on lise la Passion écrite par les trois plus anciens Évangélistes. — Toutes les personnes amies de Jésus, entre autres Madeleine, sa fervente disciple, compatissaient vivement au spectacle lamentable dont le Calvaire était le théâtre. Que de soupirs et de sanglots s'échappaient de leurs poitrines oppressées par la tristesse et la douleur ! Elles pleuraient amèrement sur Notre-Seigneur, sur Notre-Dame et sur elles-mêmes ; elles ne pouvaient goûter aucune consolation, parce que les outrages continuels dirigés contre leur bon Maître ne cessaient de redoubler leur profonde affliction. — Pieusement attentives à tout ce qui se passait, les saintes femmes se tenaient au pied de la croix (juxta crucem), comme l'atteste saint Jean (XIX, 25). Si les autres Évangélistes déclarent qu'elles se tenaient à l'écart (a longe), c'est qu'ils les envisagent sous des rapports différents, comme l'explique saint Augustin (de Consensu Evang. I. III, c. 21). Ainsi elles étaient proches de Jésus, en ce sens qu'elles étaient placées sous ses yeux, de manière à pouvoir entendre ses paroles : néanmoins elles en étaient éloignées relativement à la foule qui l'environnait en se mêlant aux soldats. Ou bien elles étaient loin du Sauveur par rapport aux exécuteurs qui le crucifiaient et qui le gardaient, mais près de lui par rapport aux assistants qui le considéraient et qui l'insultaient. Ou plutôt, avec plus de vraisemblance, elles se placèrent d'abord au pied de la croix ; puis, après les touchantes recommandations adressées à Marie et à Jean, elles s'éloignèrent un peu pour éviter la multitude qui se pressait autour de la croix ; et c'est ainsi que, retirées à l'écart, elles contemplèrent les dernières scènes racontées par les trois premiers Evangélistes. — Selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Joan.), « admirons ici la constance énergique des saintes femmes qui ne craignent pas d'accompagner sur le Calvaire leur divin Maître lâchement abandonné par ses Apôtres. Le sexe naturellement le plus faible se montra donc alors le plus courageux. Aussi les femmes ne sont pas plus étrangères au mystère de la Passion et à la science de la résurrection qu'aux bienfaits de la grâce et de la gloire qui en résultent pour tous. »
Dans la compagnie de la divine Mère, transportons-nous en esprit sur la montagne du Calvaire, pour y gémir de ce que, par nos fautes si nombreuses, nous avons causé la mort cruelle de son Fils adorable. Aimons à demeurer avec elle au pied de la croix, en nous représentant l'état lamentable où l'Homme-Dieu était réduit sur ce bois sacré. Ce fréquent souvenir ne peut être que très-utile pour nous tous ; nous y trouverons un refuge contre les péchés et un adoucissement pour les peines, un soutien dans l'adversité et un préservatif dans la prospérité ; nous y apprendrons à estimer les dons de la grâce et à rechercher les biens de la gloire. En tout temps et en toute circonstance, il est bon et avantageux de se retirer et de s'abriter sous les ailes tutélaires du Sauveur crucifié. Voilà pourquoi saint Bernard s'écriait (lib. de Passione) : Seigneur, partout où j'irai, je vous contemplerai toujours sur la croix. —Considérez donc maintenant de quelle manière s'est accompli ce que Jésus-Christ lui-même avait annoncé en ces termes (Joan. III, 14) : Comme Moïse dans le désert a élevé le serpent, le Fils de l'homme doit être pareillement élevé. Ce serpent d'airain avait bien la forme mais non point le venin du reptile qui porte ce nom ; de même Jésus-Christ le Fils de l'homme, bien que exempt de tout péché, avait une chair semblable à celle des plus grands pécheurs parmi lesquels il était rangé. De plus, comme ceux qui étaient mordus par quelque reptile venimeux étaient guéris en regardant le serpent d'airain suspendu au poteau, ainsi pour être délivrés de notre ennemi infernal nous n'avons point de meilleur remède que de contempler notre divin Sauveur attaché à la croix ; car si la simple vue d'un serpent d'airain suffisait pour préserver de la mort corporelle les Israélites, à plus forte raison la foi vive au Rédempteur crucifié pourra garantir les Chrétiens de la mort spirituelle.
Considérons Jésus-Christ sur la croix non-seulement comme un Rédempteur et un Sauveur, mais aussi comme un Roi sur son trône et un Juge sur son tribunal ; en effet, des deux hommes placés à sa droite et à sa gauche, l'un est absous et sauvé tandis que l'autre est repoussé et condamné. En outre, considérons-le sur la croix comme Prêtre et Victime tout à la fois ; car sur cet autel où il étend les bras et les mains, il offre pour nous tous à Dieu son Père sa chair très-pure d'un prix infini. Enfin, considérons-le sur la croix comme notre Docteur et notre Maître ; car, selon la pensée de saint Augustin (Tract. CXIX in Joan.), le bois, instrument de son supplice, est la chaire où il nous enseigne de sublimes vérités et en même temps le théâtre où il exerce d'excellentes vertus. En effet, tant qu'il fut ainsi élevé, exposé à tous les regards, il ne resta point muet ni oisif ; mais, jusqu'à son dernier soupir, il ne cessa de nous donner les leçons et les exemples les plus salutaires.
Méditons présentement avec attention et rappelons-nous souvent avec dévotion les sept admirables paroles qu'il prononça sur sa couche funèbre, sur son lit de douleur, comme exprimant ses dernières volontés et renfermant ses dispositions testamentaires. Ayons-les habituellement en l'esprit et même à la bouche ; qu'elles nous servent de pieuses exclamations et d'oraisons jaculatoires, soit pour compatir aux souffrances extrêmes de Jésus et de Marie, soit pour gémir sur les misères nombreuses tant de notre personne que de notre prochain. — De ces paroles suprêmes de Jésus-Christ crucifié, plusieurs en comptent huit au lieu de sept, parce qu'ils divisent la troisième en deux. D'après ce compte, Notre-Seigneur attaché à la croix a parlé deux fois pour les pécheurs, en disant premièrement en faveur de ses bourreaux : Mon père, pardonnez-leur. . . ensuite à la prière du larron ; Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis ; deux fois aussi pour les bons, en disant d'abord à Marie : Femme, voilà votre fils, puis à saint Jean : Voilà ta mère ; deux fois également pour tout le monde, en disant : J'ai soif, et quelque temps après : Tout est consommé, deux fois enfin pour lui-même, en disant : Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi ni avez-vous abandonné ? et en dernier lieu : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains.
La première parole de Jésus-Christ sur la croix fut une supplique en faveur de ses cruels ennemis, au moment même où ils le clouaient sur le gibet. Mon père, s'écria-t-il alors, pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu'ils font (Luc. XXIII, 34). Comme s'il disait : Ils ignorent ce qu'ils se font de mal et ce qu'ils me font de bien. En effet, ceux qui tourmentent ou persécutent les autres ne comprennent pas la faute qu'ils commettent ni la peine qu'ils encourent par là ; ils ne comprennent pas non plus quelle grâce et quelle gloire ils procurent aux autres l'occasion d'acquérir. Ou bien encore comme s'il disait : Mon Père, pardonnez-leur ; car ils ignorent qu'ils crucifient en moi-même votre propre Fils. « Ainsi, dit saint Chysostôme (de Cruce et Latrone), Notre-Seigneur monté sur la croix mit aussitôt en pratique ce qu'il avait recommandé en ces termes ; Priez pour vos persécuteurs. Sans doute, il pouvait de lui-même accorder le pardon à ses bourreaux, mais il préféra le réclamer pour eux afin de joindre l'exemple au précepte. Néanmoins en disant à son Père : Pardonnes-leur, il sous-entend la condition nécessaire, s'ils se repentent ; car il plaide exclusivement pour les coupables repentants qui consentiraient à effacer leurs crimes par la foi. » De plus, comme le remarque le Vénérable Bède (in cap. XXIII Luc), en ajoutant : Car ils ne savent ce qu'ils font, Notre-Seigneur fait entendre assez clairement qu'il ne priait point pour ceux qui, le connaissant comme envoyé divin, le persécutaient par une haine envieuse, mais pour ceux qui, ne connaissant point sa mission divine, le persécutaient par un zèle mal éclairé de leur Loi. Les premiers étaient les Juifs instruits mais passionnés qui rejetaient sciemment la vérité par quelque motif coupable. Les seconds étaient les gens simples et illettrés que leurs prêtres et leurs docteurs avaient trompés indignement.
La prière du Sauveur ne fut pas vaine, ajoute le Vénérable Bède ; car elle obtint grâce pour tous ceux qui crurent en lui, après sa résurrection. Aussi lisons-nous dans les Actes des Apôtres (I et IV) que saint Pierre convertit trois mille hommes au jour de la Pentecôte et cinq mille une autre fois. L'Évangile des Nazaréens et la Glose sur Isaïe (LIII) affirment même qu'à la voix du Christ beaucoup de Juifs présents sur le Calvaire furent touchés de componction. Ô quelle douce mélodie renfermait cette prière du Christ, puisqu'elle fut capable d'attendrir une si grande multitude de cœurs endurcis ? Mais faut-il s'en étonner ? Par tant de mansuétude au milieu des affronts, par tant de patience au milieu des supplices, par tant de bénignité à l'égard des bourreaux, il se montra clairement le vrai Fils de Celui qu'il invoquait comme son Père. Quel plus insigne miracle, en effet, qu'une si généreuse compassion ! Cette touchante requête en faveur de ses cruels persécuteurs est la preuve la plus sensible d'une charité surnaturelle et divine. C'est ce que font ressortir davantage les trois circonstances signalées par saint Paul (Heb. V, 7) ; car il nous apprend qu'avant d'expirer, Notre-Seigneur offrit des prières accompagnées de supplications ou instances, de larmes et d'un grand cri. Saint Bernard dit à ce sujet (Serm. de Passione) : « Le Christ, déchiré par les fouets, couronné d'épines, percé de clous, saturé d'opprobres, dès qu'il est suspendu à la croix, oublie toutes ses douleurs pour dire : Mon Père, pardonnez-leur. Quoique tout son corps soit réduit au plus misérable état, son cœur est rempli du plus miséricordieux amour. Ô Seigneur très-clément ! quelle extrême indulgence vous témoignez envers vos impitoyables ennemis ! Aussi, avec quelle immense libéralité ne récompenserez-vous pas vos fidèles amis ! ils seront pleinement désaltérés au torrent de vos délices. » Désormais donc, qu'aucun pénitent ne désespère à cause de ses fautes nombreuses, mais qu'il songe aux grâces beaucoup plus abondantes que le Sauveur lui a méritées, « De quel crime le pécheur converti ne pourra-t-il pas obtenir le pardon, dit saint Augustin (Serm. de Cruce et Latrone), s'il sait apprécier la valeur du sang répandu par le Christ ? Quel homicide pourra perdre confiance, en voyant le Sauveur rendre l'espérance à ses propres meurtriers ? »
Aujourd'hui que nous entendons la voix du Seigneur priant pour ses bourreaux, n'endurcissons point nos cœurs (Ps. XCIV, 8) ; apprenons par cet exemple à ne point chercher de représailles mais à remettre les injures, bien plus, à ne point exclure de notre affection et de nos prières ceux qui nous offensent et nous maltraitent. Selon la pensée de saint Augustin (Serm. de S. Stephano), « admirez la grande charité et l'invincible patience de Celui qui, loin de crier vengeance contre ses ennemis, réclame indulgence pour eux. En voyant le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs pardonner les plus grands outrages et les plus violentes douleurs que lui font éprouver ses persécuteurs acharnés, comment oseriez-vous refuser grâce à vos ennemis et exiger le châtiment de leurs torts, vous faibles mortels qui, en comparaison de Lui, êtes comme des fourmis et des vermisseaux, comme des pailles légères et des étincelles fugitives, comme de la cendre et de la poussière. » — Écoutons à ce propos saint Anselme (in Speculo serm. evang. XII) : et Parvenu au lieu du supplice, Jésus ne reçoit pour étancher sa soif que du fiel et de la myrrhe ; cependant aussitôt qu'il est élevé sur la croix il commence par s'écrier : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Contemplez cet Homme-Dieu qui, au milieu de ses angoisses, n'ouvre pas une seule fois la bouche pour se justifier ou se plaindre, pour menacer ou maudire ses ennemis semblables à des chiens furieux ; mais voyez-le au contraire qui, avant d'expirer laisse tomber sur eux une parole de paix et de bénédiction. Celui qui daigne réaliser ce prodige inouï jusqu'alors n'est-il pas vraiment la bonté, la mansuétude incarnée ? Considérez sa douceur inaltérable, son imperturbable tranquillité. Sans tenir compte des injures, des affronts et des tourments dont on se plaît à l'accabler, il n'a que de la compassion pour ses persécuteurs ; il ne songe qu'à guérir ceux qui le blessent, à procurer la vie à ceux qui lui donnent la mort. Voyez avec quelle suave bénignité, avec quel généreux dévouement il manifeste son immense charité par cette touchante exclamation : Mon Père, pardonnez-leur. Ah ! Seigneur, que votre humanité si débonnaire fasse en ma faveur la même recommandation ; qu'elle dise aussi pour moi : Mon père, pardonnez-lui. » Ainsi s'exprime saint Anselme.
Ô Sauveur très-clément, que votre patience est admirable ! Les Juifs perfides n'ont cessé de vous tendre des pièges et de vous susciter des persécutions ; ils se sont servis de la trahison pour vous arrêter et de la calomnie pour vous crucifier ; voilà que cependant vous réclamez pour eux indulgence. Ô Jésus, source inépuisable de grâces, qui avez prié pour vos bourreaux en leur pardonnant des crimes énormes, accordez-moi de pardonner également à mes ennemis pour votre amour et veuillez me pardonner aussi toutes mes iniquités. En vue de votre gloire, daignez recommander à votre Père un misérable comme moi. Il est vrai que je vous ai souvent offensé, et que, autant qu'il était en moi, je vous ai crucifié par mes péchés ; mais vous savez que je vous ai donné ma foi et ma confiance, en vous confessant comme mon souverain Maître et mon vrai Dieu ; malgré ma misère et mon indignité, ne refusez donc point de me remettre les péchés pour lesquels j'implore votre miséricorde.
La seconde parole prononcée sur la croix fut adressée au bon larron, quand Jésus-Christ lui dit (Luc. XXII, 43) : En vérité, je te l'assure, dès aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. Ce paradis n'était pas le jardin de délices d'où Adam avait été banni, ni le ciel des Anges où aucun homme n'était entré avant Jésus-Christ ; mais c'était le sein d'Abraham, les limbes des Saints où en ce jour-là même l'âme du voleur converti suivit celle du divin Rédempteur. Cette expression le paradis peut désigner ici non-seulement le séjour des Justes qui attendaient l'arrivée de leur Libérateur dans les plus basses parties de la terre, mais encore la douce satisfaction que leur causa cet avènement désiré depuis si longtemps ; ou bien cette expression peut signifier simplement la paix, le repos que goûtent les âmes réunies à Jésus-Christ. Selon ce dernier sens, Jésus-Christ étant la paix personnifiée est le paradis même. Voilà pourquoi saint Anselme dit : « Je crois, Seigneur, oui je crois fermement que le paradis est là où vous voulez et où vous êtes, de sorte que être avec vous c'est être dans le paradis ; ainsi celui qui, comme un généreux martyr, vous confessa courageusement sur la croix fut dès ce jour-là même avec vous, et y resta toujours ensuite. Ô quel bonheur d'être avec vous ! Bienheureux donc ceux qui sont avec vous ! ils sont vraiment dans le paradis,dans le repos, ceux qui vous sont unis par la foi et la charité. » Par cette parole adressée au bon larron, le Sauveur a procuré une grande consolation à ceux qui déplorent et confessent sincèrement leurs péchés ; car la même faveur est accordée aujourd'hui et chaque jour à tout pécheur pénitent et converti ; au moyen de la grâce il est aussitôt avec le Seigneur dans le paradis, en attendant qu'il y soit au moyen de la gloire ; de plus il est dans le paradis dès maintenant et dès ici-bas par cette sécurité, ce calme de la conscience, dont l'Esprit-Saint a dit : l'âme tranquille est dans un festin continuel (Prov. XV, 15). Voilà comment aujourd'hui le Sauveur s'est montré libéral et même prodigue, puisqu'on considération d'une courte supplique il a introduit dans son royaume un larron, un supplicié dans le ciel, un condamné dans le paradis. Ainsi la miséricorde divine a donné gratuitement ce que la misère humaine avait perdu justement.
En prononçant cette seconde parole, si pleine d'amour et de consolation, Notre-Seigneur a voulu nous apprendre à ne jamais désespérer de sa bonté, pendant la vie et même à l'agonie, malgré le nombre et l'énormité de nos fautes. En effet, le larron qui n'avait produit aucun bien et qui méritait uniquement le dernier supplice, comme lui-même l'avouait, n'a pas manqué cependant d'obtenir la grâce et le salut. Ce fut à bon droit ; car avant d'expirer, il eut soin d'offrir parfaitement à Dieu tout ce qui lui restait de libre sur la croix, son cœur par une sincère contrition, et sa langue par une humble confession de ses crimes. Gardons-nous néanmoins de différer, comme lui, notre pénitence jusqu'à l'article de la mort ; pensons plutôt que les privilèges octroyés à quelques-uns ne font point une loi commune pour tous les autres, car ils sont rares les pécheurs qui se convertissent véritablement à leur dernière heure. « Toutefois, dit saint Jérôme, pour montrer qu'il n'est jamais trop tard de revenir à lui, le Sauveur, par un coup puissant de sa grâce, transporta dans le paradis le voleur attaché à la croix, en élevant à la gloire du martyre le supplice d'un assassin. » « Dans le bon larron, ajoute saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), nous trouvons un exemple très-propre à déterminer notre propre conversion ; car sitôt que ce grand coupable est contrit, il est absous et la grâce qu'il reçoit dépasse même son attente ; ainsi Dieu accorde toujours plus qu'on ne demande. Le criminel repentant avait fait simplement cette prière : Seigneur, ne m'oubliez point, quand vous serez parvenu en votre royaume ; et le Sauveur mourant lui fit au même instant cette réponse : En vérité, je te le déclare ; dés aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. Or la vie bienheureuse consiste précisément à demeurer avec Jésus-Christ, parce que, où lui-même se trouve, là se trouve également son royaume. » « Seigneur, reprend saint Augustin (in Soliloq.), pour que nous ne perdions jamais confiance en vous, vous avez dit au larron ; Dès aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. Par là vous avez montré combien fructueuse est la pénitence et combien votre miséricorde est abondante ; vous avez ainsi prouvé que le pardon suit immédiatement le repentir ; car vous avez sauvé sans retard le voleur qui s'accusait et qui vous défendait, qui réclamait les bienfaits de votre clémence et qui réprimait les blasphèmes de son compagnon. »
Chose surprenante ! s'écrie saint Chrysostôme (Serm. de Latrone) : la promesse du paradis n'a point été faite à Abraham, ni aux Patriarches, ni aux Prophètes ; c'est à un brigand qu'il a été dit pour la première fois : Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis. Abraham crut à Dieu qui lui parlait du haut du ciel, Isaïe crut au Très-Haut qui était assis sur un trône glorieux, Ézéchiel crut à Jéhova qu'il avait contemplé au-dessus des Séraphins, Moïse crut au Tout-Puissant qui l'appelait du milieu de la flamme. Mais le voleur crucifié reconnaît pour Sauveur véritable le Juste qui partage son infâme supplice ; il prie Celui qui était attaché au gibet, comme s'il le voyait déjà monté dans les cieux ; et il invoque comme Roi suprême Celui qui était condamné comme perturbateur public. Quelle admirable conversion ! Les Juifs, quoique instruits par les Saintes-Écritures, crucifient le Messie qui leur était promis ; et toi, bienheureux larron, tu le confesses hardiment ! d'où te vient donc une sagesse si sublime ? » demande saint Chrysostôme. Seigneur Jésus, nous pouvons répondre que voua avez regardé ce criminel d'un œil compatissant, et que par un secret appel vous en avez fait un pénitent. En vous voyant pardonner si facilement à un scélérat insigne qui vous avait offensé toute sa vie, qui donc ne doit mettre en vous sa confiance et vous donner sou affection, vous bénir et vous louer ? Âme pécheresse, qui que tu sois, respire donc maintenant par l'espoir du pardon, si toutefois tu consens à suivre les traces d'un Dieu souffrant pour toi. Mais garde-toi d'imiter ce larron en différant comme lui de te repentir jusqu'à l"heure de la mort. Bien que ce soit une excellente disposition de recourir à la miséricorde divine, ce serait une présomption insensée de ne point travailler à son propre amendement ; car la miséricorde se réunit à la vérité dans le Seigneur.
Père très-clément, daignez penser à moi dans votre royaume céleste, bien que je sois un misérable digne du supplice éternel ; car, comme un criminel et un malfaiteur, j'ai causé spirituellement la mort à mon âme et à mon prochain. Ayez pitié de moi, ô Sauveur miséricordieux, maintenant que je vous adore et que je vous supplie, en répétant avec le larron crucifié : Souvenez-vous de moi, Seigneur. Exaucez pour moi cette prière, comme vous l'avez exaucée jadis pour le larron ; agréez-la dans le royaume où vous êtes parvenu, comme vous l'avez agréée autrefois sur la croix où vous étiez attaché. Seigneur, je vous conjure de répondre à votre serviteur et de parler à mon cœur, en me disant au fond de l'âme : Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis, fortifié aussitôt par cette promesse consolante, je persévérerai fidèlement dans votre service. Faites que, affermi dans la foi, en vous confessant avec courage, je sois avec vous un seul esprit par votre grâce. Ainsi, dès aujourd'hui je serai avec vous en paradis, parce que, dès ici-bas je goûterai les délices de l'amour dont vous rassasiez les esprits bienheureux dans votre royaume. Enfin, accordez-moi de vivre sur la terre de telle manière que, quand il plaira à votre bonté, vous disiez à mon âme : Désormais tu seras avec moi dans le ciel.
La troisième parole de Jésus sur la croix fut adressée à sa divine Mère et à son disciple bien-aimé qu'il voyait plongés dans la plus profonde désolation. Pour les consoler tous deux de quelque façon, il les recommanda l'un à l'autre réciproquement (Joan. XIX 26). D'abord il dit à Marie : Femme, voilà votre fils, ou en d'autres termes : Voilà celui qui doit vous tenir lieu de fils par son affectueux dévouement ; jusqu'à présent j'ai pris soin de vous, désormais je vous confie à celui qui doit me remplacer. Puis il dit à Jean : Voilà votre Mère, ou en d'autres termes : Voilà celle que vous devez traiter comme votre mère, car je vous charge de l'assister dorénavant comme je n'ai pas manqué de faire précédemment. — Cette charitable recommandation prouve la filiale sollicitude du Sauveur qui, parmi les tortures de son affreuse agonie, pense aux besoins de sa Mère abandonnée et ne veut pas la laisser sans soutien sur la terre. Par là, il nous apprend à compatir aux afflictions et à pourvoir aux nécessités de nos parents, à leur rendre tous les devoirs et à leur procurer tous les secours convenables selon l'état où nous nous trouvons. Notre-Seigneur a donc accompli le précepte qu'il avait promulgué, et par son propre exemple il a confirmé la leçon qu'il avait enseignée de vive voix, en disant : Honore ton père et ta mère. — En confiant ainsi sa très-sainte Mère à saint Jean, Jésus-Christ a montré combien grande était la dignité de ce disciple privilégié qu'il choisissait pour remplir une fonction si glorieuse. En effet, comme le remarque saint Jérôme (Serm. de Assumpt. Maria), la pudeur de la bienheureuse Vierge Marie ne pouvait être mieux recommandée qu'à la garde de l'Apôtre vierge ; car de celte manière, la beauté de leurs vertus ne pouvait que s'accroître par la réunion de leurs personnes, comme aussi l'agrément de leurs mutuelles relations ne pouvait que s'augmenter par la conformité de leurs mœurs irréprochables. — Aussi, depuis celte heure, ajoute l'Évangéliste, tant que Marie vécut, Jean la prit chez lui, en sa maison (in sua). Selon le Vén. Bède, certains exemplaires portent (in suam), c'est-à-dire comme quelques-uns l'expliquent : il la prit pour sa mère, ou plus vraisemblablement : Il la prit en sa sollicitude ; car désormais, suivant qu'il en avait été chargé, il s'occupa d'elle tout spécialement afin quelle ne manquât de rien.
À ce moment, comme saint Bernard le fait remarquer (Serm. de XII stellis), quelle étonnante substitution s'opéra sur le Calvaire ! La Vierge-Mère reçut Jean à la place de Jésus, le fils de Zébédé pour le Fils de Dieu, le disciple à la place du Maître, le serviteur pour le Seigneur, un homme enfin à la place d'un Dieu qui était toute sa joie, sa consolation et sa vie. Cet échange lui fut plus cruel et plus amer que toutes les souffrances corporelles ; nos cœurs de fer et de bronze en sont eux-mêmes attendris et brisés, car qui n'entendrait sans une vive émotion cette parole déchirante : Femme, voilà votre fils ? — Le Sauveur ne dit point ici : Ma mère, de peur de retourner le glaive de la douleur dans la plaie du cœur de Marie. Saint Chrysostôme examinant cette question s'écrie : ô bon Jésus ! pourquoi ne parlez-vous pas avec plus de tendresse à votre très-douce Mère qui vous a élevé avec tant de sollicitude, traité avec tant de respect et allaité avec tant d'affection ? Si, du haut de la croix où il est attaché, Jésus ne désigne point Marie par le titre spécial de mère, mais par le nom commun du femme, c'est afin de ne point redoubler la véhémence de l'amour et par suite aggraver la violence de l'affliction qu'elle ressentait, car elle eût éprouvé une recrudescence de douleur en entendant son Fils l'appeler sa Mère, au moment même où elle le voyait prêt d'expirer en proie à d'atroces souffrances. Le cœur de la Vierge eût alors éclaté, sous le poids de sa compassion, si Jésus mourant lui eût parlé le langage de la tendresse ; ce n'était donc pas le temps de surexciter son extrême sensibilité en lui rappelant sa divine maternité.
Tandis que Jésus crucifié était tourné vers l'occident, Marie et Jean qui le contemplaient en face étaient tournés vers l'orient. La très-sainte Vierge au pied de la croix ne se plaça donc point du côté du nord, comme quelques-uns le supposent et comme les peintres la représentent ; mais elle se tint du côté de l'occident un peu au sud. C'est ce que prouve la position de la chapelle construite au lieu même où se trouvait la divine Mère, d'après la tradition ; or cette chapelle est contiguë à l'Église du Saint-Sépulcre. — Âme chrétienne, dit saint Anselme (de Excellentia B. Virginis, c. 5), approche de la croix avec Marie et avec Jean, considère de près le visage pale du Sauveur agonisant. Quoi donc, verras-tu sans pleurer les larmes que répand ton aimable Souveraine ? Resteras-tu les yeux secs pendant que son cœur est transpercé ? Ne pousseras-tu pas des sanglots en écoulant ces paroles adressées à la Vierge-Mère : Femme, voilà votre fils, et au disciple chéri : Voilà ta mère ? Quel échange inégal ! elle reçoit pour fils adoptif un simple mortel à la place de l'Éternel qu'elle avait enfanté comme son propre fils. Ô ma Souveraine ! quelles pensées navrantes durent vous agiter, quand cette substitution si disproportionnée vous fut annoncée par Celui-là même que vous aimiez par dessus tout ? Ce fut vraiment alors qu'un glaive de douleur traversa votre âme ; car la douleur intérieure qu'elle ressentit surpassa de beaucoup les souffrances extérieures que peut endurer le corps. Les supplices les plus cruels que les Martyrs subirent en leurs membres furent peu de chose et comme rien comparativement à cette immense affliction qui pénétra jusqu'au fond le plus intime de votre cœur très-aimant. » Ainsi s'exprime saint Anselme.
Sur ce même sujet, saint Augustin parle en ces termes (Serm. de Passione) : « Avant de rendre l'esprit à son Père céleste, Jésus, du haut de la croix jetant un regard sur sa très-sainte Mère, lui montra son disciple bien-aimé. Femme, voilà votre fils, lui dit-il ; voilà que Jean, votre neveu, remplacera désormais votre Fils pour vous secourir et vous assister fidèlement. Puis faisant signe à Jean : Voilà votre Mère, lui dit-il ; voilà celle que je vous recommande de servir et de traiter comme ma mère et de plus aussi comme la vôtre. Des larmes silencieuses répondirent seules à ces recommandations suprêmes ; car à la voix mourante du Sauveur, les deux personnes, objets de sa prédilection, étaient tellement suffoquées par les sanglots qu'elles ne pouvaient parler. Elles se taisaient mais elles ne cessaient de pleurer amèrement, parce qu'un glaive de douleur avait transpercé leurs âmes avec celle du divin Maître ; et avec lui ces deux vierges étaient devenus tous deux martyrs ; sa Mère surtout soufflait d'autant plus qu'elle l'aimait davantage. »
« Seigneur Jésus, s'écrie le même saint Docteur, votre bouche sacrée vient de proférer une bonne parole, une parole compatissante, quand vous avez dit : Femme, voilà votre fils. En effet, le tourment que vous endurez ne vient pas seulement de la croix, mais encore de votre Mère, car vous n'éprouvez pas moins de douleur pour elle que pour vous-même. Mais faut-il s'étonner, qu'étant un fils dévoué, vous vous attristiez et affligiez profondément en voyant son immense désolation et sa séparation déchirante, et surtout en lui adressant un dernier adieu ? Cette tendre Mère, en effet, ne vous a jamais abandonné, ni dans votre enfance, ni dans votre adolescence, ni dans votre jeunesse, ni dans votre Passion. Jamais elle n'a manqué de vous prêter secours et de vous rendre service. Elle vous nourrit dans vos premières années, vous suivit dans vos courses évangéliques ; maintenant elle vous accompagne jusque sur le Calvaire ; elle considère et ressent vivement vos opprobres et vos blessures, pendant qu'elle prête l'oreille à vos paroles. En retour aussi, ô bon Jésus, quoique vos souffrances soient intolérables et vos plaies incurables, quoique vous soyez réduit à un état d'agonie et arrivé à l'heure de la mort, vous n'oubliez point votre très-digne Mère. Inclinant la tète vers elle, vous la confiez à votre plus cher disciple que vous lui donnez pour fils adoptif. Quel heureux dépôt ! quel privilège singulier ! quelle insigne consolation reçut alors l'apôtre saint Jean ! De cette manière, Seigneur Jésus, vous avez accompli le commandement que vous aviez promulgué en disant : Honore ton père et ta mère ! vous avez récompensé le dévouement que Marie vous avait témoigné, et vous avez laissé un exemple mémorable à la postérité. »
« Alors, ô Marie, continue le même saint Docteur, quelles ne furent pas l'étendue de vos douleurs et la violence de vos angoisses comme mère et comme fille tout à la fois ! Vous aperceviez le fruit de votre sein suspendu à l'arbre de la croix ; vous échangiez votre Fils pour son disciple, votre Roi pour son ministre, votre Seigneur pour son serviteur, le Tout-Puissant pour un faible mortel. Voilà pourquoi un glaive tranchant pénétra vos entrailles, la lance acérée et les clous aigus transpercèrent votre âme, les pointes des épines blessèrent votre sensibilité, et l'aspect lamentable du divin Crucifié déchira votre cœur. Dans l'abîme d'amertume où vous étiez plongée, vous ne trouviez point de larmes ni d'expressions suffisantes ; toute votre force s'évanouit et votre beauté se flétrit. Les blessures, la croix et la mort de Jésus devinrent vos blessures, votre croix et votre mort. Vous séparer de lui, c'était séparer violemment la mère de son Fils, la servante de son Seigneur ; en lui vous perdiez tout à la fois un père et un fils. » Ainsi parle saint Augustin. Tandis que Marie était saisie de compassion pour Jésus, celui-ci l'était également pour Marie ; toutes les entrailles du Fils étaient profondément émues, parce qu'il savait combien le cœur de sa Mère était cruellement oppressé. En effet, selon la remarque de saint Jean Damascène (de Fide I. 4, c. 15), la Vierge qui, à l'heure de l'enfantement, n'avait point éprouvé les douleurs ordinaires de la nature, en subissait avec usure de beaucoup plus poignantes à cette heure de la Passion. C'est pourquoi le Sauveur souffrait doublement : en son corps, par les tortures de sa croix ; et en son âme, par les angoisses de sa Mère. Pour entrer dans les sentiments réciproques de l'un et de l'autre, tâchons de concevoir quelle fut la compassion mutuelle du Fils et de la Mère, surtout à ce moment solennel où Marie fut remise à Jean, et où Jean fut substitué à Jésus. Pourrions-nous ne pas compatir vivement aux afflictions extrêmes de ces deux augustes personnes qui savent le mieux compatir à nos propres misères ? À ce propos, rappelons-nous l'exemple d'un bon religieux qui, pendant près de vingt ans, ne cessait de verser des larmes abondantes en méditant presque continuellement cette parole de Notre-Seigneur : Femme, voilà votre fils. S'adressant tantôt à Jésus, tantôt à Marie, il trouvait en ces simples mots une source intarissable de pieuses considérations, d'affections dévotes et de généreuses résolutions. Efforçons-nous de l'imiter en disant : « Doux Jésus qui, par compassion pour votre Mère désolée de vous voir crucifié, avez pris soin de la recommander à votre bien-aimé disciple comme aussi de le recommander à elle-même, je me recommande pareillement à vous dans l'espérance d'avoir quelque part à l'affection spéciale que vous leur avez témoignée en cette triste circonstance. Je vous conjure par leur charitable intercession de me conduire à votre parfait amour. Confiez-moi, je vous en supplie, à leur puissante protection, afin que, parmi les périls de ce monde, ils me délivrent de toute adversité, qu'ils me conservent en toute sainteté, pureté et chasteté pour le corps et pour l'âme, afin qu'après le cours de cette misérable vie, ils m'introduisent auprès de vous, dans le sein des miséricordes éternelles !
En disant à la Bienheureuse Vierge : Femme voici votre fils, Jésus-Christ lui a donné pour fils adoptif, non pas simplement le disciple bien-aimé, mais le peuple chrétien en général et chaque fidèle en particulier jusqu'à la fin des siècles. C'est pourquoi elle doit avoir pour nous les sentiments et les soins d'une bonne Mère, afin de nous diriger et de nous secourir, tandis que nous devons l'aimer et l'honorer souverainement après Dieu, comme des enfants soumis et dévoués. Aussi, d'après Hugues de Saint-Victor (de Passione Christi), « en disant : Voilà votre Mère, Notre-Seigneur donna Marie pour mère, non point à Jean seul, mais à l'Église entière et même à tous les pécheurs. Ô douce consolation ! Ô suave parole pour le pécheur consterné : Voilà ta Mère ! Elle est tout à la fois la Mère de Dieu et des hommes, la Mère du Juge et des coupables, elle ne peut permettre que la discorde règne entre ses fils. Si Marie est notre mère, la grâce qu'elle a trouvée auprès de Dieu est notre trésor ; par conséquent Jésus est notre frère et son Père est aussi le nôtre, de façon que nous avons droit à son royaume, à son héritage éternel. Chrétien, chéris et vénère donc Marie comme si tu jouissais partout de sa présence ; dès ce moment prends-la pour ta mère, afin qu'un jour elle te fasse partager sa gloire. »
Ainsi, le Seigneur, qui nous a procuré le salut en mourant sur la croix, nous a de plus ménagé un refuge en nous recommandant à Marie. C'est pourquoi nous devons recourir avec confiance à elle dans toutes nos nécessités. Comme nous sommes tous misérables, nous avons tous principalement besoin de miséricorde ; et elle ne la refuse à personne, parce qu'elle en est la mère. Aussi saint Bernard s'écrie (Serm. IV de Assumptione) : Bienheureuse Vierge, si quelqu'un peut dire qu'il a vainement imploré votre assistance, je consens qu'on cesse de proclamer votre miséricorde. Nous nous réjouissons des différentes vertus que vous possédez pour votre avantage, mais nous nous réjouissons particulièrement de la miséricorde que vous exercez à notre profit. Nous louons votre virginité, nous admirons votre humilité ; mais nous préférons votre miséricorde que nous apprécions davantage, et que nous réclamons plus souvent ; car il n'est rien de plus désirable et de plus consolant pour des malheureux. Ne craignez donc point d'approcher de Marie, puisqu'elle est la douceur et la bonté même. Parcourez tout l'Évangile, ajoute le même saint Docteur (Serm. de Verbis Apocal.), et si vous trouvez en Marie la moindre apparence de rigueur et de dureté, vous pouvez désormais concevoir de la défiance à son égard et vous éloigner d'elle avec crainte. — Voulons-nous avoir Marie pour protectrice, empressons-nous comme saint Jean de l'adopter pour mère ; car elle peut secourir ses enfants dévoués dans les trois états où se trouvent successivement tous les hommes. En effet, elle les assiste d'abord durant cette vie, en leur obtenant la grâce de la persévérance s'ils sont justes et le pardon de leurs fautes s'ils sont pécheurs ; puis elle les protège à la mort en écartant les démons alors plus acharnés à notre perte ; enfin elle les accueille après leur trépas pour les conduire au ciel, en arrachant leurs âmes aux lions infernaux qui voudraient les dévorer. — Seigneur Jésus, bon Maître, affermissez pour toujours les relations intimes que vous avez établies entre Marie et nous par votre suprême recommandation ; accordez-nous de la servir de telle sorte que nous méritions d'être appelés ses fils et qu'elle-même puisse être justement nommée notre mère et notre reine.
Depuis la troisième heure jusqu'à la sixième, les ténèbres couvrirent la terre entière et le soleil s'obscurcit (Luc. XXIII, 44, -45). Au moment où l'innocent Agneau, vrai Soleil de justice, subissait une éclipse, le soleil visible de la nature, ce plus brillant flambeau de l'univers, cacha ses rayons afin de témoigner sa compassion envers le Seigneur, dont il ne voyait point sans effroi la mort cruelle et ignominieuse sur la croix. Ne pouvant supporter l'injure faite à son Créateur, dit saint Chrysostôme, l'astre du jour refusait au monde sa clarté pour ne pas être tranquille spectateur d'un affreux déicide. — Cet imposant phénomène eut trois raisons mystérieuses. 1° Par cet aspect de deuil, la nature insensible elle-même, prenant part à la douleur du Christ, essayait d'attendrir les cœurs de pierre pour les porter à des sentiments de componction. 2° Cette disparition de la lumière matérielle figurait la soustraction de la lumière spirituelle qui avait laissé dans l'aveuglement l'âme des Juifs, ennemis du Sauveur. 3° Cette obscurité profonde ne permettait pas aux persécuteurs impies de contempler avec plaisir le dépouillement complet et le supplice infâme de Celui qu'ils regardaient comme leur proie. — Il est certain que cette éclipse mémorable ne fut point naturelle, si l'on considère qu'elle en fut la durée, l'époque et la généralité. En effet, elle se prolongea durant trois heures, se produisit à la pleine lune, et s'étendit par toute la terre ; trois circonstances naturellement impossibles pour une éclipse de soleil. Celle-ci fut remarquée par saint Denis l'Aréopagite, lorsqu'il se trouvait à Héliopolis en Égypte. Dans ses lettres (VII ad Polycarp. et XI ad Apollophanem), lui-même raconte comment survint cette merveilleuse interposition de la lune entre le soleil et la terre. Quand la lune était à la plus grande distance du soleil et au côté opposé de la terre, elle accourut de l'orient vers le midi avec une vitesse extraordinaire ; puis, après s'être placée devant l'astre du jour, elle revint à l'orient vers le soir, de sorte que les globes célestes retournés à leur état précédent reprirent aussitôt leur cours ordinaire. Cette éclipse évidemment miraculeuse ne peut être attribuée qu'à Jésus-Christ, cause souveraine de tous les événements. — Seigneur Jésus, à la mort duquel le soleil témoigna de la compassion à sa manière, faites que, étant doué de raison par votre bonté, je ne me montre pas moins sensible à votre Passion que les créatures inanimées ; et en vous voyant expirer sur un gibet au milieu de cruelles tortures endurées pour d'indignes pécheurs, accordez-moi de ne point me réjouir en cette vie à la lumière de la gloire temporelle, de ne point désirer le jour de la faveur humaine, mais de soupirer uniquement après la splendide clarté de la vision béatifique.
La quatrième parole du Sauveur en croix fut prononcée vers la neuvième heure du jour ou troisième de l'après-midi, quand, oppressé par ses extrêmes angoisses, il cria d'une voix forte : Eli, Eli lamma sabacthani ! c'est-à-dire, comme l'explique l'Évangéliste : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (Matth. XXVII, 46) ? Il nomme ainsi Dieu deux fois pour indiquer la double nature qu'il possède, comme s'il disait : Mon Dieu, vous dont je suis le fils quant à ma nature divine en vertu de la génération éternelle ; mon Dieu, vous dont je suis encore le fils quant à ma nature humaine en vertu de l'union hypostatique, pourquoi m'avez-vous abandonné aux horreurs de la mort ? Cette parole plaintive ne venait point en Jésus-Christ de la divinité qui, n'étant point sujette à la souffrance, resta toujours inaltérable pendant la Passion ; mais elle venait de l'humanité qui, étant seule exposée au trépas, était tellement accablée par la douleur, qu'elle semblait délaissée par la divinité. Sous ce dernier rapport, Jésus-Christ paraissait dire : Mon Père, vous avez tant aimé le inonde que vous m'avez sacrifié pour lui, en me livrant à la fureur des Juifs et à la violence des supplices ; vous m'avez même retiré toute protection sensible sans toutefois rompre l'union hypostatique. Le Sauveur parlait ainsi pour signifier combien étaient excessives les peines qu'il endurait ; car il était aussi rigoureusement affligé que s'il eût été non le propre Fils mais plutôt l'ennemi déclaré de Dieu ; et il était si complètement délaissé de son Père céleste qu'il n'en recevait pas le moindre soulagement.
Il ne faut pas supposer qu'en Jésus-Christ la divinité ait réellement abandonné l'humanité, ni qu'elle en ait été séparée ; car comme homme, il était toujours indissolublement uni à Dieu qu'il invoquait ; et lui-même ne pouvait cesser d'être Dieu, soit que son âme demeurât jointe à son corps, soit qu'elle en fût arrachée par la mort. Si cependant le Sauveur se dit abandonné de Dieu, c'est qu'il était exposé sans aucun secours aux plus intolérables calamités, comme s'il avait été rejeté par son Père ; car bien que beaucoup d'autres aient supporté pour Dieu de grandes tribulations, Dieu leur a ménagé à tous quelque consolation ; mais il a soumis, au contraire, le Sauveur à toutes les souffrances sans aucun adoucissement, de sorte qu'elles ont été portées jusqu'au dernier degré. — Ou bien encore, si Notre-Seigneur se dit abandonné de Dieu son Père, c'est qu'alors même sa Passion semblait presque inutile ; car de tout le genre humain le larron paraissait seul être racheté, comme ayant seul la foi véritable en son divin Rédempteur. Il faut néanmoins excepter en cela ainsi qu'en tout le reste la Bienheureuse Vierge qui a toujours possédé une foi parfaite. Ô ma Souveraine, en quelle désolation vous étiez plongée, quand vous entendîtes les accents lamentables de votre cher Fils ! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?
Notre-Seigneur criait ainsi d'une voix haute, afin de marquer avec quelle force il s'élevait contre le péché, cause de son délaissement et de sa mort ; d'après saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), c'était pour montrer combien il déplorait vivement les misères des hommes dont il avait pris les faiblesses, comme aussi pour briser notre propre dureté en excitant à son égard notre religieuse pitié. En effet, dit saint Augustin (Serm. de Passione), ces paroles, prononcées sur la croix au milieu des angoisses et des tribulations que le Sauveur éprouvait pour notre salut, expriment la tendresse et l'affliction, l'amertume et la douleur dont était rempli son cœur sacré. Quiconque s'appliquerait à considérer de quels soupirs et de quels pleurs, de quels gémissements et de quels sanglots elles furent accompagnées, eût-il un cœur aussi insensible que le bois ou la pierre, aussi dur que le fer ou l'airain, ne manquerait pas d'être attendri et touché jusqu'à verser des larmes abondantes.
Notre-Seigneur répéta deux fois la même exclamation, pour indiquer les deux sortes de douleurs physiques et morales dont il était accablé. En effet, quoique dans les facultés ou puissances supérieures de son être humain, il fût parfaitement heureux par la contemplation et la jouissance de la divinité, néanmoins il était horriblement tourmenté dans les parties inférieures de sa nature humaine ; car il souffrait dans toutes les affections de son âme raisonnable et dans tous les sens de sa chair mortelle. Ainsi, la violence de sa Passion lui faisait crier : Mon Dieu, qui êtes le maître de mon corps, pourquoi m'avez-vous abandonné extérieurement aux plus cruels supplices ? et la véhémence de sa compassion lui faisait aussi crier : Mon Dieu, qui êtes le maître de mon âme, pourquoi m'avez-vous abandonné intérieurement aux peines les plus amères ? Car il était affligé de voir la profonde désolation de sa tendre Mère, la lâche désertion de ses disciples découragés, et la monstrueuse ingratitude de tant d'hommes qui laisseraient perdre son sang précieux répandu pour leur rédemption. Suivant saint Bernard (Serm. de Passione), cette dernière considération, fut pour lui plus douloureuse que toutes ses plaies les plus cuisantes. Aussi, selon Hugues de Saint-Victor (de Passione), du haut de la croix où il est attaché, le Sauveur semble nous dire : « Ô homme, regarde ce que j'endure pour toi, examine les blessures dont tous mes membres sont criblés, vois les clous dont mes pieds et mes mains sont percés ; mes souffrances extérieures sont immenses, et cependant plus intolérables sont encore les peines intérieures que je ressens à la vue de ton ingratitude envers moi. »
Par cette quatrième parole Jésus près d'expirer nous apprend à recourir à Dieu dans tous nos besoins et nos dangers. « Il avait déjà prié dans le jardin, ainsi que le remarque saint Augustin (in Médit.) » il prie encore sur la croix, pour nous montrer l'efficacité de la prière que nous devons employer au temps de la tribulation comme une cuirasse contre les traits des tentations. Ô mon âme, élève-toi donc sur cette tour et retranche-toi dans ce camp de l'oraison ; elle est le remède des malades, le bouclier des faibles, le plus agréable parfum pour les habitants du ciel. D'après la Glose, lorsque, avant de mourir, le Christ s'écriait : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonne ? il faisait entendre sous cette expression plaintive une véritable prière ; car le verset du Psaume (XXI), auquel cette parole est empruntée, en indique clairement le sens par les mots qui y sont intercalés de cette sorte : Mon Dieu, mon Dieu, jetés sur moi vos regards ! pourquoi m'avez-vous abandonné ! Aussi saint Paul paraît faire allusion à cette circonstance de la Passion en disant du Christ : Durant les jours de sa chair, lorsqu'il offrit ses prières et ses supplications avec un grand cri et avec larmes, il fut exaucé à cause de sa révérence (Hebr. V, 7). À l'exemple du divin Maître, quand nous exposons à Dieu nos maux, ayons soin que nos plaintes soient toujours des supplications, afin d'attirer ses regards et d'obtenir ses grâces. Notre-Seigneur parle ici le langage de l'homme tenté qui, au fort de la tribulation, se regarde comme délaissé de Dieu, tandis que tout au contraire Dieu se trouve plus proche de lui ; car n'a-t-il pas dit par la bouche de son Prophète : Je suis avec lui dans la tribulation (Ps. XC, 15) ? Si cependant il est dit que Dieu abandonne ses amis, c'est qu'il agit extérieurement comme s'il les abandonnait, en les exposant à l'affliction pour quelque temps, afin de les délivrer ensuite pour la vie éternelle. Ne nous étonnons et ne nous décourageons point par conséquent si Dieu permet que nous soyons affligés ; car c'est par ce moyen que nous deviendrons conformes à notre divin Chef. Unissant toutes nos souffrances aux siennes, crions avec lui de tout notre cœur avec une confiance filiale : Mon Dieu, mon Dieu, abaissez sur moi vos regards ; pourquoi m'avez-vous abandonné ? — Ajoutons enfin : Seigneur Jésus, qui sur l'autel de la croix avez offert à votre Père des prières accompagnées de larmes avec un grand cri, faites que dans toutes les adversités j'aie recours à votre miséricorde et que je ne sois pas privé de votre assistance ; mais du haut du ciel écoutez mes supplications, et accordez-moi de tirer avantage de la tribulation, afin que, me sentant sauvé par votre grâce, je puisse célébrer vos louanges en disant : J'ai élevé ma voix pour crier vers le Seigneur et il m'a exaucé (Ps. LXXVI, 1).
Quelques-uns des assistants qui entendirent le Sauveur prononcer ces mots hébreux : Eli, Eli lamma Sabacthani, disaient : Voilà qu'il appelle Elie (Matth. XXVII, 47). D'après saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), ceux qui prenaient ainsi le change étaient des soldats romains établis en sentinelle qui ne comprenaient pas ce langage étranger pour eux Gentils ; ou c'étaient des Juifs mal intentionnés qui voulaient montrer l'infériorité du Seigneur en faisant croire qu'il invoquait la protection du Prophète Élie ; ou simplement ceux qui étaient présents avaient mal entendu à cause du tumulte qui se faisait autour d'eux. Et ils disaient : Attendez, voyons si Elie viendra le délivrer.
La cinquième parole de Jésus crucifié fut prononcée, selon la remarque de l'Évangéliste (Joan. XIX, 28), quand il vit toutes les prophéties relatives à sa vie mortelle réalisées, à l'exception d'une légère circonstance annoncée en ces termes : Dans ma soif ils m'ont abreuvé de-vinaigre (Ps. LXVIII, 22). Alors, pour que l'Ecriture fût accomplie complètement, il dit : J'ai soif, comme s'il disait : De tout ce qui me concerne dans l'Écriture, une seule particularité reste à s'accomplir et il faut que maintenant elle soit mise à exécution. Remarquons pour cette prophétie, comme pour toutes les autres, qu'une chose ne doit pas arriver précisément parce qu'elle a été prédite, mais que tout au contraire elle a été prédite parce qu'elle devait arriver certainement ; c'est ainsi que l'Ancien-Testament n'est pas la cause du Nouveau, mais celui-ci plutôt est la cause de celui-là.
La soif qu'accuse ici le Sauveur mourant était, comme sa douleur, plus spirituelle que corporelle. Ainsi nous avons coutume d'appeler soif tout désir ardent dont l'âme est dévorée ; voilà pourquoi le Prophète royal s'écriait : Mon âme est altérée du Dieu vivant (Ps. XLI, 3). Or, comme Notre-Seigneur veut que tous les hommes soient sauvés (I, Tim. II, 4), il éprouvait sur la croix un désir extrême, pareil à une soif brûlante qui lui faisait oublier toutes ses autres souffrances. Aussi, comme le faisait observer saint Bernard « Jésus-Christ ne dit point alors : Je souffre, mais j'ai soif. Qu'est-ce à dire ? sinon j'ai soif de votre foi, de votre amour, de votre bonheur ; les maux de vos âmes m'affectent plus vivement que les plaies de mon corps ; et si vous n'avez point pitié de moi, ayez du moins pitié de vous-mêmes. Ô bon Jésus, ajoute le saint Docteur, vous ne vous plaignez point d'être couronné d'épines, criblé de blessures et attaché au gibet, parmi tant de douleurs, vous ne réclamez qu'un soulagement, vous ne poussez qu'un cri : Sitio. Quelle est donc cette soif inextinguible, plus difficile à supporter que les clous, les épines et les verges ? Ah ! sans doute, c'est que vous êtes impatient d'opérer la rédemption et d'assurer la félicité du genre humain. »
Sitio, cette parole tombée de la croix est très-consolante pour tous les hommes qu'elle excite à désirer principalement leur propre salut, de concert avec leur divin Sauveur. De là vient que saint Augustin s'écriait (in Médit,) ; « Seigneur Jésus, quelle soif vous tourmente ? Pour la calmer et l'étancher souhaitez-vous le jus de la vigne ou l'eau du torrent ? Oh ! vous avez soif de mon salut, vous avez faim de ma rédemption. Si donc tu veux le désaltérer et te rafraîchir, ô mon âme, soupire après lui, comme le cerf haletant après les eaux vives ; et recherche par dessus tout Celui qui t'a tant recherchée. N'es-tu pas fatiguée de ressentir les intempéries de l'air, les infirmités de la chair, les assauts des vices, les vicissitudes des créatures, l'incertitude du temps, l'attente et la crainte de la mort ? Ô mon âme, pourquoi donc ne souhaites-tu pas d'être délivrée des liens du corps pour être unie à Jésus-Christ ? Pourquoi rester encore attachée à cette vie périssable et ne pas aspirer à la vie éternelle, à la souveraine béatitude, à la société et à la joie des chœurs angéliques ? Considère et convoite les biens immenses que Dieu a réservés pour ses fidèles amis dans la cité céleste dont on publie tant de choses merveilleuses. C'est là qu'on trouve la source de toutes les lumières, l'océan de toutes les délices et la satisfaction de tous les désirs légitimes. » Ainsi parle saint Augustin.
A ce cri du Sauveur : J'ai soif, sa très-sainte Mère et les femmes pieuses avec le disciple bien-aimé furent profondément émues de compassion, tandis que ses impitoyables persécuteurs en furent malignement ravis d'aise ; car la soif spirituelle qu'il éprouvait pour notre salut n'empêchait pas qu'il ne ressentît une soif physique très-violente. En effet les longues fatigues et les cuisantes douleurs qu'il avait endurées, ainsi que les innombrables blessures d'où s'échappait tout son sang, avaient desséché ses entrailles, épuisé ses membres ; tout son corps était consumé par de brûlantes ardeurs, et une soif dévorante le réduisait à une extrême défaillance. Lorsque les cruels bourreaux le virent en ce triste état, ils imaginèrent un nouvel expédient pour augmenter ses souffrances. Comme il y avait là un vase plein de vinaigre, ils y trempèrent une éponge ; et après l'avoir adaptée à un roseau avec de l'hysope, herbe très-amère, ils la présentèrent à la bouche de Jésus (Matth. XXVII, 48 — Joan. XIX, 20). Déjà, au moment de le clouer sur le gibet, ils lui avaient présenté du vinaigre mêlé de fiel ou assaisonné de myrrhe. Ainsi, on lui offrit deux fois à boire, d'abord avant puis après son crucifiement, pour hâter sa mort ; car on dit que le vinaigre produisait ordinairement cet effet sur les hommes suspendus à la croix. Cette boisson lui fut administrée, soit parce que les Juifs voulaient lui ôter la vie plus promptement, soit parce que les gardes désiraient se débarrasser plus vite de leur service. Et Notre-Seigneur reçut par conséquent deux fois de ce breuvage répugnant, afin d'expier le péché commis par les deux personnes qui avaient causé notre chute originelle en mangeant du fruit défendu.
L'âcreté de la potion montre bien l'atrocité des impies qui la donnaient au Sauveur, pour lui causer un nouveau tourment. Aussi, saint Chrysostôme fait remarquer leur malice en disant (Hom. LXXXIV in Joan.) : « Quand nous aurions dix mille ennemis, et lors même qu'ils nous auraient porté les coups les plus funestes, nous nous sentirions apaisés en voyant qu'ils sont tués ; mais en voyant expirer Jésus au milieu des tortures, ses inflexibles ennemis, loin de s'adoucir, n'en devinrent que plus acharnés contre lui et ils redoublèrent de fureur jusqu'à vouloir l'abreuver de vinaigre une seconde fois. » Enfants corrompus et dégénérés des Patriarches et des Prophètes, dit Remi d'Auxerre (in cap. XXVII Matth.), les Juifs ressemblaient au vinaigre provenant d'un vin généreux qui a perdu ses qualités primitives ; et leur volonté pervertie par des passions secrètes était comme une éponge percée de mille trous. Il s'étaient efforcés de tourmenter le Sauveur dans toutes les parties de son corps en le couvrant de meurtrissures, il ne restait plus qu'à l'affliger dans les sens délicats de la bouche, et c'est ce qu'ils eurent soin de faire en lui présentant du fiel et du vinaigre.
Cependant Jésus prit de ce vinaigre, comme l'assure l'Évangéliste (Joan. XIX, 30) ; c'est-à-direil le goûta sans le boire, de façon qu'il accomplit néanmoins l'oracle de L'Écriture. Voilà donc ce qu'on offrit au Seigneur pour son goûter ; car c'était l'heure de le prendre. Dans son accablement excessif, il n'avait demandé qu'un simple rafraîchissement ; mais les fils de Satan lui donnèrent du fiel pour nourriture, puis du vinaigre pour boisson. Que ferons-nous après cela, nous misérables qui cherchons à boire et à manger tout autrement, avec abondance et délices ? Lors même que nous vivrions mille ans, en jeûnant chaque jour au pain et à l'eau, jamais nous ne pourrions compenser l'injure faite au Seigneur dans ce seul goûter où il fut si indignement traité. Le comprenne qui pourra ; car ce langage paraît dur aux hommes charnels qui n'apprécient point les douceurs spirituelles et qui ne savourent point les consolations intérieures. Cependant au témoignage de saint Bernard (Serm. de Passione), il n'est point de mets si grossier ni de breuvage si insipide qui ne puisse devenir agréable, quand on sait les assaisonner par la pensée du fiel et du vinaigre qui furent servis à Jésus sur le Calvaire. Ce souvenir doit surtout exciter les personnes pénitentes ou religieuses à se contenter des aliments les plus vils pour leur réfection corporelle.
Puisque Jésus-Christ est tourmenté par la soif de notre salut, gardons-nous de lui offrir du vin mêlé de fiel et de myrrhe, comme font tant de mauvais Chrétiens qui lui présentent des œuvres infectées par le péché. En effet, tous ceux dont la foi est orthodoxe, mais dont la conduite est vicieuse abreuvent d'amertume le Sauveur ; tels sont principalement les prélats indignes, les ecclésiastiques et les religieux qui, au lieu de réjouir Dieu et les hommes par le vin pur d'une fervente dévotion, les attristent par la myrrhe et le fiel d'une vie scandaleuse. Aussi, c'est d'eux spécialement que le Seigneur se plaint, en disant par la bouche de son Prophète (Jerem. II, 21) : Je vous avais planté comme une vigne choisie ; d'où vient donc que vous m'avez rapporté des fruits détestables ? — Il y en a d'autres qui offrent au Seigneur du vinaigre dans une éponge adaptée à un roseau, ce sont ceux qui attribuent à Jésus-Christ quelque fausse opinion, inventée par leur esprit subtil comme étant tirée de l'Écriture-Sainte ; et c'est ainsi que par des sentiments particuliers, étrangers à l'enseignement commun de l'Église, ils induisent en erreur beaucoup de fidèles. Mais Jésus-Christ, qui connaît la doctrine corrompue, la rejette comme une boisson falsifiée. Or, de même que Notre-Seigneur n'a point dédaigné pour notre amour de goûter le vinaigre sans le boire, nous devons ainsi, à son exemple, souffrir et tolérer les hommes dépravés et égarés sans toutefois admettre leurs opinions ou imiter leurs exemples.
Enfin, pour conclure cet article de la Passion, considérons comme le Seigneur a désiré ardemment notre salut, puisque pour ce motif il n'a pas refusé de prendre du vinaigre mêlé de myrrhe et de fiel ; il a voulu par là nous apprendre que nous ne pouvons savourer les délices de la vie éternelle, à moins de goûter préalablement les amertumes de la vie présente. — Ô Jésus, qui, étant dévoré par la soif de notre salut, avez voulu être abreuvé de vinaigre, veuillez aussi me compter parmi les élus sauvés par votre grâce miséricordieuse, et faites qu'en retour je soupire après vous comme après la source de vie. Que vous consacrant mes affections, mes paroles et mes œuvres, je goûte le vin de la dévotion, la myrrhe de la mortification et le fiel de la componction, de manière à vous aimer, vous louer et vous servir dignement. Que sans être effrayé par l'amertume de votre calice, je m'empresse de le prendre et de le boire pour mon salut, de telle sorte que son amertume se change en douceur pour mon âme consumée par la soif de votre amour.
La sixième parole du Sauveur sur la croix fut prononcée, quand il dit : Tout est consommé (Joan. XIX, 30). C'est comme s'il disait : Tous les oracles qui concernent ma mission sur la terre ont reçu leur parfaite réalisation, jusqu'à cette soif que j'éprouve et ce vinaigre qu'on me présente ; désormais mes fatigues et mes douleurs vont cesser avec la vie que j'ai sacrifiée pour la gloire de Dieu et pour la rédemption du monde ; car j'ai maintenant achevé l'œuvre dont mon Père m'avait chargé dans ce but, et de tout ce qu'il m'avait commandé il ne me reste plus rien à exécuter avant de mourir. Déjà précédemment lui-même avait annoncé cette consommation, quand il avait dit à ses Apôtres : Enfin, nous allons à Jérusalem, et tout ce que les Prophètes ont annoncé touchant le Fils de l'homme sera accompli (Luc XVIII, 31). Toutefois, ce fut seulement après avoir pris du vinaigre qu'il dit : Consummatum est, comme s'il eût manqué quelque chose à sa Passion sans cette dernière circonstance. Par là fut expiée la coupable délectation à laquelle le premier homme s'était abandonné ; car comme il avait causé notre perte par sa désobéissance en goûtant la douceur mortelle du fruit défendu, il convenait que nous pussions trouver un remède salutaire dans un procédé tout différent. D'ailleurs, comme les divers membres de notre divin Sauveur étaient cruellement tourmentés par des souffrances aiguës dont la violence allait bientôt lui arracher son dernier soupir, il n'était pas à propos que sa bouche fût épargnée ; voilà pourquoi se vérifia justement en sa personne cette parole du Prophète (Thren. III, 15) : Il m'a rempli d'amertume, il m'a abreuvé d'absinthe.
Cette sixième parole Consummatum est exprime une grande perfection ; car elle atteste que Jésus-Christ n'avait plus rien à faire et à souffrir pour le salut du genre humain. Par cet exemple du divin Sauveur, apprenons à continuer jusqu'à la fin la pénitence que nous avons embrassée, à donner la perfection convenable à toutes nos actions par la pratique des vertus, à satisfaire entièrement à la justice divine avant la dernière heure. « Seigneur, s'écrie saint Augustin (Serm. de Passione), c'est à bon droit qu'avant d'expirer vous avez dit : Tout est consommé ; car les prédictions des Prophètes étaient accomplies, les symboles des victimes étaient réalisés, vos souffrances avaient atteint leur comble, et nos fautes avaient mérité leur pardon. Heureux qui, d'accord avec Jésus, principe et fin de tout, peut dire : Tout est consommé. Le prix n'est pas décerné au début de la lice, mais au terme de la carrière ; le salaire n'est pas distribué aux ouvriers qui commencent, mais à ceux qui finissent la journée ; la couronne est placée sur la tète, non point des combattants, mais des vainqueurs. Restez donc pénitents jusqu'à la mort, comme le larron converti ; demeurez constamment attachés à la croix, comme notre divin Sauveur, et n'en descendez point volontairement si vous désirez assurer votre salut par la persévérance. »
Remarquons que consommer une œuvre, c'est réunir en somme ou joindre ensemble tous les actes qui ont été produits les uns après les autres pour la composer. Ainsi, Jésus-Christ, ayant souffert successivement les diverses peines de sa Passion jusqu'au moment de sa mort, les rassembla toutes par la pensée afin de les offrir simultanément pour notre salut à Dieu son Père, en disant : Consummatum est, c'est-à-dire : J'ai terminé l'œuvre que vous m'aviez commandée et que j'avais acceptée. Voilà pourquoi l'Apôtre dit (Heb. V, 9) : Le Christ, parvenu à sa consommation, est devenu pour tous ceux qui lui obéissent l'auteur du salut éternel. Toutefois cette consommation n'eut point lieu sans une peine extrême. Comme celui qui, après avoir couru de nombreux périls ou subi de graves supplices, ne peut se les rappeler sans éprouver une vive horreur, quoique d'un autre côté il se félicite d'en être délivré ; ainsi il n'est pas douteux que Jésus-Christ ait ressenti une douloureuse horreur en se représentant tout ce qu'il avait souffert. On n'en doit pas être surpris ; car ce souvenir collectif comprenait toutes les parties de la Passion dont il formait la somme complète par cette seule parole ; Consommatum est. Aussi, comme l'ont déclaré ceux qui l'ont expérimenté, elle est d'une souveraine efficacité parmi les dangers ; car elle est comme la récapitulation ou le résumé de la Passion.
Selon l'exemple que nous donne ici Jésus-Christ, en terminant chaque bonne œuvre nous devons faire une somme totale des différentes parties qui la composent, pour la présenter à Dieu. Par exemple, entreprenez-vous le pèlerinage de Rome, après être arrivé au but, conjurez le Seigneur, par l'intercession du Prince des Apôtres, d'agréer toutes les démarches et tous les pas que vous avez faits pour sa gloire. Pareillement, après avoir achevé le psautier, offrez à Dieu d'une manière générale tous les psaumes, les versets et les mots que vous avez récités. C'est ainsi que l'Église prescrit de conclure toujours l'office divin par l'oraison appelée justement collecte ; car en elle seule se trouve recueillie toute la vertu de l'office divin. De même, cette simple parole : Consummatum est, a été en quelque sorte la collecte que Jésus-Christ a prononcée sur la croix en finissant sa Passion. À son imitation, réunissons sommairement les divers articles de sa Passion, et rendons grâces pour tous à Jésus-Christ et à son Père par cette même parole : Consummatum est, ou par quelque autre semblable, telle que la suivante. — Ô Jésus, après avoir commencé par de nombreux labeurs et terminé par des douleurs extrêmes l'œuvre glorieuse de la Rédemption universelle que votre Père vous avait commandée, vous lui en avez offert l'entier accomplissement en disant : Tout est consommé. Seigneur, que votre saint nom en soit béni ; car en consommant ainsi votre Passion, vous vous proposiez de consommer le salut de vos serviteurs en même temps que la perte de leurs ennemis. Afin que je réponde à vos desseins, accordez-moi d'accomplir entièrement vos préceptes et de reproduire fidèlement vos vertus, comme aussi de consommer pour votre louange tout ce que j'ai fait et souffert avec votre secours. Enfin, accordez moi de vous offrir l'heureuse consommation dans le bien, de telle façon que je puisse dire à l'heure de la mort : J'ai achevé, Seigneur, l'œuvre que vous m'aviez imposée, et je viens maintenant à vous comme à mon Maître pour en recevoir la récompense. Faites qu'ainsi je mérite de vous contempler face à face comme la consommation éternelle de toute perfection.
Prière
Seigneur Jésus, à la sixième heure du jour, avant d'être crucifié, vous avez été abreuvé de vin mêlé de myrrhe et de fiel, puis dépouillé de vos vêtements et réduit à la nudité ; vous avez eu ensuite les pieds et les mains percés de clous très aigus au moyen desquels vous avez été cruellement attaché à la croix ; alors étendu sur ce lit de douleur, vous avez été assailli de blasphèmes et de sarcasmes impies, puis encore une fois abreuvé de vinaigre. Moi qui ai mérité d'être ainsi crucifié à cause de mes péchés, je vous supplie de faire qu'en jetant les yeux sur vous, je sois entièrement transpercé d'esprit et de corps par la compassion et la pénitence ; qu'en surmontant toutes les injures et les ignominies, je sois fixé avec vous à la croix, de telle façon que toutes mes pensées et tous mes sentiments soient concentrés en vous seul, mon Sauveur crucifié. Ainsi soit-il.

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