None de la Passion
Mort de Jésus
Blessure de son côté — Martyre de sa Mère
Matth. XXVIII. — Marc. XV. — Luc. XXIII. — Joan. XIX.
A la neuvième heure du jour, considérez avec une pieuse tristesse et une religieuse douleur votre doux et aimable Rédempteur près d'expirer. La vie semble tarie en Celui qui en est la véritable source ; il a versé une telle abondance de sang que ses veines sont épuisées, ses forces abattues, ses yeux languissants et presque éteints, son visage pâle et défait. Au-dessous de l'inscription triomphale qui surmonte la croix, il incline la tête, comme s'il nous enseignait à éviter la vaine gloire en disant : Je ne suis point venu pour régner en ce monde, et je n'agrée point le titre fastueux que Pilate me décerne. Il incline aussi la tête devant son Père céleste, comme pour montrer qu'il mourait humblement soumis à la volonté divine ; il semble ainsi lui recommander son esprit, en lui rendait grâce de ce qu'il daigne le rappeler à lui ; il nous apprend par là que nous devons témoigner à Dieu notre profonde reconnaissance dans toutes les adversités, et que nous ne pouvons arriver à la gloire céleste sans passer par diverses tribulations. Il abaisse encore la tête vers sa tendre Mère, comme pour lui adresser le suprême adieu, adieu déchirant et cruel qu'il ne peut même lui exprimer de bouche et de vive voix, tant il est suffoqué par les angoisses de l'agonie ; il semble lui recommander son propre corps horriblement meurtri, couvert de plaies, mis en lambeaux. Enfin, il penche la tête vers moi pécheur, comme pour me saluer et me baiser affectueusement, en m'annonçant la paix et la grâce de la part de son Père réconcilié, et en même temps comme pour prêter une oreille attentive à mes prières qui jusqu'alors paraissaient infructueuses.
Au dernier moment, Jésus poussant un grand cri, prononça cette septième parole sur la croix : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains, c'est-à-dire en votre puissance (Luc. XXIII, 46). Par ces mots, comme le remarque Saint Cyrille, Notre-Seigneur déclarait implicitement que les âmes des justes ne seraient plus retenues dans les demeures souterraines des limbes, mais que, délivrées par lui-même, elles seraient dorénavant transportées dans les célestes palais de la Divinité. Par ces termes, ainsi que l'explique S. Athanase, Jésus-Christ recommande avec lui-même au Père éternel tous les hommes vivifiés en sa personne comme en leur chef ; car nous sommes ses membres mystiques, selon la doctrine de l'Apôtre qui a dit : Vous êtes tous un même corps en Jésus-Christ (Galat. III, 28). — Ainsi, le Sauveur qui s'écriait naguère : Mon Dieu, mon Dieu, s'écrie maintenant : Mon Père. De là quelques interprètes, et Saint Jérôme entre autres (in Ps. XXI), prétendent que Jésus-Christ sur la croix récita cent cinquante versets de dix psaumes en commençant par le premier verset du vingtième psaume : Deus, Deus meus respice in me, puis continuant jusqu'au sixième verset du trentième psaume : In manus tuas ; et que de ces cent cinquante versets, il prononça à haute voix seulement le premier et le dernier, mais à voix basse tous les intermédiaires. D'autres pensent que Jésus-Christ récita le vingt-unième psaume entièrement et ensuite le trentième jusqu'à ces mots : In manus tuas. Quoi qu'il en soit, Saint Paul paraît faire allusion à cette double exclamation poussée sur la croix quand il dit en parlant de Notre-Seigneur : Aux jours de sa vie mortelle, ayant offert ses prières et ses supplications avec un grand cri accompagné de larmes, il fut exaucé à cause de sa révérence (Heb. V, 7). D'après cela, il paraît que le Sauveur pleura en disant, soit : Deus, Deus meus. . . ; soit : In manus. . . S'il recommanda de la sorte son âme à Dieu son Père, ce n'était certes pas qu'il en eût besoin lui-même ; mais c'était pour nous instruire en montrant ce que nous devons pratiquer, comme nous le verrons bientôt.
Après avoir prononcé cette parole suprême, Jésus baissant la tête rendit l'esprit (Joan. XIX, 30) ; il expira non point forcément mais librement, parce que son âme se sépara de son corps sans en être arrachée et sans y être contrainte, « Prodige inouï ! s'écrie saint Augustin (Tract. CXIX in Joan.). Quel homme s'endort, quand il lui plaît, comme Jésus-Christ est mort, quand il lui a plu ? Quel homme se dépouille de son vêtement, quand il le veut, aussi promptement que Jésus-Christ s'est dépouillé de sa chair, quand il l'a voulu ? Quel est celui qui, comme le Sauveur, meurt pleinement à son gré ? Or, s'il a exercé tant de puissance lorsqu'il résolut de quitter le monde, combien plus il en exercera lorsqu'il viendra pour juger ce monde ! Quels sentiments de terreur ou d'espérance ne doit-il donc point nous inspirer ! » — Ainsi, en même temps qu'il rendit l'esprit, Jésus poussa un cri, pria et pleura. Par ces quatre particularités réunies, il manifesta tout à la fois sa divinité et son humanité. En effet, tandis qu'il faisait paraître son humanité et sa bonté miséricordieuse pour nous en priant et en pleurant, il faisait aussi éclater sa divinité et sa toute-puissance en rendant l'esprit de son propre mouvement d'une manière spontanée, et en poussant un cri au dernier moment où les moribonds ordinaires peuvent à peine murmurer quelques mots ou même respirer quelque peu. Ce cri fut si vigoureux et si fort qu'il ébranla le ciel et la terre et fit trembler les enfers ; il était donc évidemment surnaturel et miraculeux ; car, un homme, épuisé par de longs tourments et à cause de ses grandes souffrances réduit à l'extrême agonie, comme l'était Jésus-Christ, ne peut absolument produire une voix aussi retentissante, sans une vertu divine.
Notre premier père avait péché après midi, puisque Dieu ne tarda point à lui reprocher sa faute vers le soir (Gen. III, 8) ; or, Jésus-Christ est mort vers la troisième heure de l'après-midi. En conséquence, à la même heure où le premier Adam avait introduit la mort par son péché, le second Adam a expié le péché par sa mort. Ainsi, le paradis fut ouvert par l'obéissance de Celui-ci à la même heure qu'il avait été fermé par la désobéissance de celui-là ; car il convenait, comme dit le Vénérable Bède (in cap XV Marc), que le Seigneur admît le larron pénitent dans le paradis, à cette même époque de la journée où il en avait chassé l'homme prévaricateur. Selon la Glose, lorsque le soleil commençait à perdre sa chaleur, le Sauveur achevait d'endurer sa Passion, montrant par là que sa mort avait pour but de nous délivrer de la nuit funeste où le péché nous avait plongés en nous faisant perdre la lumière divine. Ce divin Rédempteur termina sa carrière sur la terre vers la neuvième heure du jour, comme pour signifier qu'il était venu en ce monde réparer les neuf chœurs des Anges décimés par la chute de Lucifer. — Si nous en croyons la Glose sur Tobie que cite l'Histoire scolastique, le démon, après avoir contribué aux souffrances de Jésus-Christ, se tint sur un bras de la croix jusqu'au dernier soupir de ce patient extraordinaire pour découvrir en lui quelque faute ; mais alors confus de n'avoir rien trouvé de répréhensible, il se précipita dans les enfers où il rencontra l'âme du Sauveur qui en brisait les portes et les verrous, emmenant avec lui les âmes des justes. Dès lors fut écarté l'obstacle qui empêchait de contempler face à face la divinité, comme le figurait ce glaive étincelant que le Seigneur avait placé à la porte du paradis terrestre pour en interdire l'entrée (Gen. III, 24).
De toutes les douleurs que Jésus-Christ endura dans sa Passion, la plus cruelle fut sans contredit la peine capitale ; car, selon la remarque de saint Jean Damascène (de Fide lib. III), la mort est le plus terrible de tous les supplices, à cause de l'inclination naturelle de l'âme pour le corps. Or Jésus-Christ dut souffrir de leur séparation plus que tout autre ; car le corps et l'âme étaient unis en lui plus intimement qu'en tout autre, à raison même de sa divinité qui était jointe également aux deux en unité de personne. — Cette mort douloureuse nous fournit plusieurs enseignements très-utiles. En effet, l°si nous voulons vivre éternellement avec le Sauveur, nous devons mourir spirituellement avec lui, en nous séparant du monde et du péché ; car l'Apôtre assure que si nous mourons avec Jésus-Christ, nous vivrons avec lui (II Tim. II, 11). C'est pourquoi il dit aux Chrétiens de Colosses (III, 3) : Vous êtes morts aux choses terrestres et caduques, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ.
2° En s'adressant à Dieu son Père pour lui remettre son âme avant d'expirer, le Sauveur nous a laissé un grand exemple de pieux dévouement ; par là, comme un bon maître, il nous apprend ce que nous devons faire lorsque nous sommes assiégés par quelque violente tentation ou menacés d'une fin prochaine. Ignorant le jour et l'heure de la mort inévitable à laquelle le corps nous entraîne par son altération incessante, nous devons continuellement invoquer le Seigneur pour lui demander son secours et lui recommander notre esprit ; mais nous y sommes plus spécialement obligés, lorsque nous sommes réduits à la dernière extrémité, à une suprême agonie, parce qu'alors nos ennemis sont plus acharnés et nos forces plus insuffisantes. Jésus-Christ nous donne encore ici un parfait exemple de confiance filiale ; car il nous enseigne que si, comme lui, nous abandonnons le soin de notre âme aux mains de notre Père céleste, nous devons être certains que la protection divine ne nous manquera point pour repousser les assauts diaboliques.
3° Pour imiter le Sauveur qui, après avoir remis son âme entre les mains de son Père céleste, ne la reprit pas avant l'heure de sa résurrection, les religieux, morts au monde par leur profession, doivent abandonner aux soins de leur père spirituel ou prélat leur esprit propre, c'est-à-dire leur jugement et leur volonté, de telle sorte qu'ils ne les reprennent plus jusqu'au jour de leur résurrection. Comme Jésus-Christ, modèle accompli de soumission entière, tout sujet, surtout s'il est lié par le vœu d'obéissance, doit dire humblement à son prélat ou supérieur : Mon père, je vous confie mon esprit, mon jugement et ma volonté, afin que vous les gouverniez et les dirigiez dans le bien. Ceux des religieux qui tout au contraire n'ont jamais abdiqué leur esprit propre, ou qui le reprennent en cette vie pour suivre leurs caprices et leurs sentiments, sont des imposteurs et des antechrists, puisqu'ils préviennent ainsi l'heure de la résurrection.
4° Considérons combien il est avantageux et utile de réciter les dix psaumes qui servirent de prière à Jésus en croix. Nul doute que cette récitation ne produise en vos cœurs les fruits salutaires d'une pieuse dévotion ; on dit qu'elle a une vertu spéciale pour expier les négligences commises dans l'office divin.
5° En voyant Notre-Seigneur poursuivi par le démon jusqu'à son dernier soupir sur la croix, concluons que tous les hommes, les plus justes et les plus saints eux-mêmes, ne doivent jamais être rassurés entièrement contre les pièges et les embûches de Satan. Sur quoi donc, misérables et fragiles créatures que nous sommes, pouvons-nous compter ? Sur rien sans doute, sinon sur la mort de Jésus-Christ. Toute mon espérance, dit saint Augustin (in Manuali, XX), réside en la mort de mon divin Sauveur ; c'est cette mort qui fait tout mon mérite, c'est elle qui est mon unique ressource, mon salut, ma vie, ma résurrection. Sitôt que je pense à la Passion de mon Rédempteur, la multitude de mes péchés ne m'inspire aucune crainte ; car quelque énormes et quelque nombreux qu'ils puissent être, ils ne l'emporteront jamais sur ses souffrances et satisfactions d'une valeur infinie.
6° Comprenons avec quelle ardeur nous sommes obligés d'aimer le divin Rédempteur qui a bien voulu sacrifier pour nous sa vie sur la croix et qui, en exhalant le dernier souffle, a daigné abaisser vers nous sa tête auguste. Le Sauveur expirant, dit encore saint Augustin (loc. cit.), incline vers nous sa tête comme pour nous donner un dernier baiser en signe d'amitié. Et cet affectueux baiser, nous le lui rendons, toutes les fois que nous compatissons avec une pieuse tendresse à sa mort douloureuse.
7° Tout Chrétien qui sent approcher son heure suprême doit imiter, autant que possible, ce que Jésus-Christ lui-même a bien voulu pratiquer en mourant sur la croix. Comme son divin Chef, il doit implorer le Père céleste par ses prières, ses cris et ses larmes, lui recommander son âme et lui remettre son esprit en se soumettant de bon gré à la volonté divine qui réclame le sacrifice de sa vie.
Enfin, pour profiter de ces divers enseignements, rappelons-nous souvent avec quel amour immense et en quelles circonstances touchantes notre bon Sauveur a souffert la mort afin de nous rendre la vie, lui qui la donne à toutes les créatures et qui ressuscite les morts. Disons-lui dans ce but du fond de notre cœur : Doux Jésus qui, en mourant sur la croix, avez recommandé votre âme à votre Père, accordez-moi de mourir spirituellement pour vous en ce monde, de telle sorte qu'à ma dernière heure vous deviez recevoir ma pauvre âme. Dès à présent, je remets mon esprit et mon corps en vos mains très-miséricordieuses qui pour moi ont été étendues sur la croix, percées de clous et arrosées de votre sang précieux. Faites qu'à ma suprême agonie je puisse renouveler avec de vifs sentiments de foi, d'espérance et de charité cette recommandation de toute ma personne à votre souveraine majesté, afin que je mérite d'entendre de votre bouche sacrée cette parole consolante : Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis.
Au cri terrible que poussa le Sauveur expirant, le voile du temple se partagea en deux depuis le haut jusqu'en bas (Matth. XXVIII, 51). Suivant Origène (Tract. XXXV in Matth.), « il y avait dans le temple de Jérusalem deux rideaux différents : l'un au dedans, à rentrée du Saint des saints ; l'autre au dehors, devant la porte du Sanctuaire, À la mort de Jésus-Christ, le rideau extérieur fut rompu de haut en bas, pour montrer que les mystères cachés aux hommes pour de justes motifs, depuis le commencement du monde, seraient désormais publiés jusqu'à la fin des temps ; puis après la consommation des siècles, quand tout' ce qui est imparfait aura disparu, le rideau intérieur sera également enlevé pour nous laisser voir clairement la véritable arche d'alliance avec les chérubins et les autres choses merveilleuses qui accompagnent ou constituent la splendeur de la Divinité. » Selon saint Chrysostôme (Serm. de Cruce et latrone), « le voile qui se déchira dans toute sa longueur était d'un très-grand prix ; il était tissu de fin lin et de soie, d'or et de pourpre, orné de bordures et de franges couleur d'hyacinthe. On ne le suspendait que dans les grandes solennités. » S'il fut alors entièrement déchiré, ce fut pour signifier que les secrets de l'Ancien-Testament allaient être* révélés à tous les hommes et communiqués aux Gentils eux-mêmes, que les vérités voilées sous des symboles étaient accomplies dans toutes leurs réalités, et que le ciel fermé aux créatures coupables serait dorénavant ouvert aux hommes régénérés par le sang du Rédempteur. C'est en mémoire de ce prodige que le Vendredi-Saint on découvre dans les églises les croix, les images et les saintes reliques. L'Evangile des Nazaréens rapporte que dans cette même circonstance les linteaux du temple qui étaient d'une dimension énorme se brisèrent, que des voix extraordinaires éclatèrent dans les airs, et qu'on entendit les puissances angéliques, qui jusqu'alors avaient été chargées de garder le temple, se dire mutuellement : Abandonnons ces lieux.
En outre, à la voix du Christ mourant, la terre trembla, comme si elle ne pouvait supporter sans effroi son Créateur crucifié et voir sans horreur le déicide consommé ; elle marquait aussi par cette violente agitation que les Juifs devaient être chassés de leur patrie et frappés d'extermination. Les pierres se fendirent, pour signifier que les Gentils infidèles allaient se convertir à la prédication de l'Évangile et que les cœurs les plus durs devaient compatir à la mort du Sauveur. On voit encore les fentes de ces pierres, et on dit que les pèlerins y déposent leurs croix (Matth. XXVII, 51). Les sépulcres s'ouvrirent, pour indiquer que les barrières de la mort étaient renversées, que le Sauveur allait bientôt ressusciter avec d'autres et que tous nous devons ressusciterait dernier jour. En attendant cette résurrection générale, les corps de plusieurs Saints qui étaient morts ressuscitèrent, après que Jésus-Christ eut expiré, non pas toutefois avant lui, mais avec lui, le troisième jour suivant ; car leur résurrection ne devait point précéder, mais seulement accompagner la sienne qu'ils devaient attester par leur présence (Ibid. 52). C'est pourquoi l'Évangéliste ajoute (Ibid. 53) : Et sortant de leurs tombeaux, après sa résurrection, ils vinrent dans la ville sainte, à Jérusalem, et ils apparurent à différentes personnes pour annoncer que leur Rédempteur était aussi ressuscité. Selon saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), quoique les tombeaux fussent entr'ouverts depuis le moment où Jésus-Christ avait expiré, les morts qu'ils renfermaient, n'en sortirent néanmoins pas avant lui ; car c'est justement pour cette raison qu'il est appelé par saint Paul les prémices de ceux qui sont endormis (I Cor. XV, 20), et par saint Jean le premier né d'entre les morts (Apoc I, 5).
Par ces étonnants prodiges la nature entière proclamait hautement que le Crucifié était son Seigneur ; car, comme le dit saint Léon (Serm. X de Passione), « tandis que le Créateur était suspendu au gibet, les créatures paraissaient frappées de consternation ; par ses mouvements convulsifs le monde rendait hommage à son Auteur, et tous les éléments ébranlés semblaient vouloir s'anéantir au moment où leur Maître venait d'expirer. » Ainsi le Sauveur qui, pendant sa vie, avait montré la plus profonde humilité, manifestait, à sa mort, une souveraine majesté. « Ô mon âme, dit saint Anselme (in Speculo evang. sermonis XIII), dans toute sa Passion tu n'as vu jusqu'à présent que misères, et tu as été saisie de compassion ; vois maintenant la puissance suprême qu'il fait éclater à son dernier soupir, et sois transportée d'admiration. Quel est donc Celui aux souffrances duquel le ciel et la terre sont sensibles ? C'est Celui dont la mort nous a rendu la vie et qui ressuscite les morts après son trépas. » « Ô mon doux Jésus, s'écrie saint Augustin (Serm. de Passione), vous êtes condamné comme un malfaiteur, crucifié comme un larron et un impie, entièrement abandonné de Dieu ; néanmoins, au milieu de vos angoisses et de vos tourments, vous multipliez les miracles et les merveilles. » Selon saint Chrysostôme (Hom. LXXXIX in Matth.), les ténèbres qui se répandent alors, les rochers qui se brisent, le voile qui se déchire, les tremblements de terre et les bouleversements de l'univers sont les signes évidents de la colère et de la vengeance divines. « En voyant ainsi les êtres les plus insensibles s'émouvoir à la mort de Jésus-Christ, ajoute saint Augustin (loc. cit.), quelle immense douleur dut pénétrer le cœur de sa tendre Mère ? C'est ce qu'aucune langue ne saurait exprimer, et ce qu'aucun esprit ne peut comprendre. »
Tous les miracles qui s'opérèrent dans l'ordre physique à la mort du Sauveur sont l'image de ceux qui s'accomplissent dans l'ordre moral à la conversion du pécheur. En effet, l'âme est véritablement un temple ; et le péché qui empêche de contempler les secrets de la divinité est, dans l'âme du Chrétien, comme le voile qui empêchait d'apercevoir le Saint des saints, dans le temple de Jérusalem, or, de même que ce voile fut déchiré à la mort de Jésus-Christ, de même aussi le péché doit être détruit par la vertu de cette mort. De plus, quand Jésus-Christ expira, la terre trembla d'horreur, puis bientôt tressaillit d'allégresse lorsqu'il ressuscita ; ainsi l'homme doit d'abord trembler de frayeur à la pensée de la justice divine, et ensuite tressaillir de joie dans l'espérance de la résurrection glorieuse.
Les rochers se fendirent, pour signifier que les cœurs les plus insensibles doivent être brisés par la contrition à l'égard des crimes commis et par la compassion à l'égard du Rédempteur souffrant. Les sépulcres s'ouvrirent, pour figurer que les consciences souillées par l'infection des vices doivent être dévoilées par la confession des fautes. Les morts ressuscités sortirent de leurs tombeaux et apparurent dans la ville sainte, afin de montrer que les pécheurs convertis doivent renoncer à leurs funestes habitudes et s'appliquer aux œuvres satisfactoires pour entrer dans la céleste Jérusalem. Seigneur Jésus, daignez reproduire en ma personne, d'une façon mystique, les merveilles qui éclatèrent dans la nature après votre dernier soupir. Je vous supplie de dissiper le voile de l'ignorance qui enveloppe mon intelligence, afin que, connaissant votre volonté, j'y conforme ma conduite. Faites que, comme créature tirée de la terre, je me tienne en votre divine présence avec une crainte chaste et un respect filial, et que j'opère mon salut avec frayeur et tremblement. Faites aussi que mon cœur, dur comme la pierre, soit pénétré d'une humble componction, et qu'il soupire ardemment après la rosée de vos bénédictions pour produire une moisson abondante de fruits spirituels. Enfin, accordez-moi de quitter le tombeau du péché et de conserver la vie de la grâce, jusqu'à ce que je sois admis à la vision béatifique dans la cité de la paix éternelle.
À la vue de tant de phénomènes extraordinaires, qui avaient accompagné la mort du Sauveur, le centurion et avec lui les gardes, chargés de surveiller l'exécution du condamné, furent très épouvantés. Ne pouvant attribuer tous ces nombreux miracles qu'à la puissance divine, ils glorifiaient Dieu par la confession de la foi et ils disaient, selon saint Matth. (XXVII, 54) : Celui-ci était vraiment Fils Dieu ; selon saint Marc (XV, 39) : Oui, cet homme était Fils de Dieu ; selon saint Luc (XXIII, 47) : Oui, assurément, cet homme était juste. Ils proclamaient ainsi tout à la fois la divinité, et l'humanité, l'innocence ou sainteté de Jésus crucifié. Ces trois conditions étaient en effet nécessaires pour notre rédemption générale ; il fallait que notre Rédempteur fût homme afin de prendre sur lui notre dette, qu'il fût juste pour l'acquitter convenablement et qu'il fût Dieu pour la remettre. Jésus crucifié par les Juifs, c'est donc un homme tué par des bêtes féroces, un juste par des criminels, un Dieu par des créatures. Fut-il jamais crime plus monstrueux ? — Ce qui détermina surtout le centurion et sa compagnie à croire en Notre-Seigneur, ce fut d'entendre le cri terrible qu'il avait jeté en exhalant son dernier soupir ; car ils comprirent que, s'il avait été un homme ordinaire, il n'eût pas été capable de déployer une voix si vigoureuse, au moment où il était épuisé de sang et exténué par la souffrance ; ils en conclurent que, s'il avait alors expiré, c'était qu'il l'avait bien voulu, et que par conséquent il était Fils de Dieu. Selon saint Jérôme, en effet (in cap. XXVII Matth.), nul ne peut ainsi rendre l'esprit, quand il lui plaît, à moins qu'il ne soit le Maître des âmes. C'est pourquoi, comme le fait remarquer saint Augustin, les spectateurs, qui virent Jésus rendre l'esprit aussitôt après avoir poussé ce cri formidable, furent saisis d'étonnement ; car ordinairement ceux qui sont pendus au gibet ne meurent qu'après une longue agonie.
Ce centurion était incirconcis de corps mais non de cœur, dit saint Bernard (serm. XIX in Cant.) ; car sans être empêché par tous les signes d'extrême faiblesse qui paraissaient à ses yeux, il reconnut le souverain Seigneur en ce supplicié mourant dont la voix éclatante retentissait à ses oreilles. Ainsi, sans se moquer de l'infirmité qu'il voyait en lui, il crut à la majesté qu'il n'y voyait pas ; car, comme le déclare saint Paul, la foi vient de ce qu'on a entendu, et ce qu'on a entendu vient de ce que Jésus-Christ a parlé. (Rom. X, 17). Suivant une tradition que rapporte saint Chrysostôme (Hom. XXXIX in Matth.), ce centurion non-seulement embrassa la foi, mais la scella de son sang par le martyre. Il figurait ainsi la glorieuse confession des Gentils qui allaient se convertir en masse, au lieu que les Israélites devaient s'obstiner en leur funeste incrédulité. Maintenant, ajoute saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), les derniers deviennent les premiers, puisque les Païens s'attachent docilement à Jésus-Christ, tandis que les Juifs s'en éloignent aveuglément, de manière à rendre leur dernière erreur pire que la première. « Juifs opiniâtres, s'écrie saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), vos cœurs ne sont-ils pas plus durs que les rochers ? Pilate blâme votre conduite envers Jésus, le centurion proclame sa foi à l'égard du Crucifié, Judas condamne sa propre trahison en se punissant lui-même par une mort honteuse, les éléments sont bouleversés, la terre chancelle sur ses bases, les sépulcres s'entr'ouvrent, et au milieu de ce trouble universel, vos cœurs endurcis restent insensibles. »
Chrétien, racheté par le sang d'un Dieu, considère la qualité et la dignité de Celui qui est suspendu au gibet pour ton salut ; le ciel et la terre se lamentent de son supplice, les rochers se brisent de compassion ; quoique mort lui-même il ressuscite les morts ; la nature entière le reconnaît pour son Créateur tout-puissant. Si, à ce spectacle imposant, tu n'es pas saisi de frayeur, ému de pitié, touché de compassion, attendri par une pieuse dévotion, il faut que ton cœur soit plus dur que le bronze et l'airain. « Quoi donc ! s'écrie saint Jérôme, toutes les créatures portent le deuil du Sauveur expirant ; le soleil s'obscurcit, la terre s'agite, les pierres se fendent, le voile du temple se déchire, les tombeaux s'ouvrent ; l'homme seul, pour lequel Jésus a tant souffert, pourrait-il rester insensible ? » « Jésus monte sur la croix pour qu'on l'aperçoive mieux, dit saint Bernard (Serm. XIX in Cant.), il élève la voix pour qu'on l'entende de plus loin, à ses cris il mêle ses larmes pour exciter davantage une religieuse pitié ; celui qui ne répond point à de pareilles invitations est plus grossier que la terre, plus dur que le roc, plus hideux qu'un tombeau. »
Au moment où le Sauveur expira, il y avait là, sur le Calvaire, un certain nombre de personnes qui lui étaient chères. C'étaient d'abord : sa très-sainte Mère ; Jean, son apôtre privilégié ; Madeleine, sa fidèle servante ; les deux sœurs de la sainte Vierge, Marie Cléophas et Marie Salomé ; puis plusieurs autres femmes qui se tenaient à l'écart, considérant avec tristesse tout ce qui se passait (Matth. XXVII, 55). Elles avaient suivi Jésus depuis son départ de la Galilée, dans le désir de profiter de ses enseignements ; et elles avaient fourni de leurs propres biens à tous ses besoins, dans l'espoir qu'il leur procurerait des avantages spirituels en échange des secours matériels qu'elles lui prodiguaient. Chez les Juifs, les femmes avaient ainsi coutume d'accompagner ceux qui les instruisaient, afin de pourvoir à leur subsistance et à leur entretien. Comme cette coutume ne prêtait point alors au scandale, Notre-Seigneur s'y était conformé, par condescendance pour ses Apôtres encore faibles, auxquels il voulait donner l'exemple, en montrant qu'ils devaient se livrer entièrement à la prédication de l'Évangile. Saint Paul ne se soumit point à cet usage observé par les autres prédicateurs ; il voulait ainsi blâmer plus librement la conduite déréglée des faux apôtres, et éviter plus sûrement tout soupçon de la part des Gentils qui ne connaissaient point un pareil usage. Si Jésus-Christ avait permis à des femmes pieuses de l'assister de leurs biens, ce n'est point qu'il eût besoin de ses créatures ; mais c'était pour servir de modèle à tous les maîtres, en leur apprenant à se contenter des aliments et des habits fournis par leurs propres disciples. « Ces personnes charitables, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXXIX in Matth.), après avoir suivi le Sauveur pendant sa vie, voulurent l'accompagner jusqu'à la mort ; elles lui prouvèrent ainsi beaucoup plus de dévouement que les Apôtres eux-mêmes qui, par leur fuite, l'avaient lâchement abandonné au moment du danger. »
Alors quel glaive de douleur transperça le cœur si tendre de la très-sainte Vierge, quand elle fut témoin des tortures et des langueurs de son divin Fils, quand elle vit ses larmes et entendit ses cris, quand elle assista à son agonie et à sa mort ! Alors elle se regarda comme abandonnée en ce monde au milieu des plus déchirantes peines et des plus cruelles angoisses. Si l'affliction extrême dont elle était accablée alors ne l'eût empêchée de parler, ne semble-t-il pas qu'elle se serait écriée : Ô mon très-doux Fils ! que ferai-je désormais sans vous sur cette terre ? À qui maintenant aurai-je recours dans ma misère ? Ô mon Fils chéri ! souvenez-vous de moi et de votre famille que vous laissez dans la désolation ; souvenez-vous de tous ceux qui vous ont aimé et servi pendant votre vie. Ô mon adorable Fils ! je me remets entre vos bras et je me recommande avec toute votre Église à votre Père céleste. Ô Père éternel, Dieu tout-puissant ! je vous recommande mon Fils, qui est aussi mon Seigneur et en même temps votre Fils. Puisque je me sens déjà défaillir, accordez-moi la grâce que je sollicite instamment de vous, celle de mourir avec lui en sa présence. Ne semble-t-il pas qu'à ces mots la sainte Vierge, absorbée par son immense douleur, soit devenue comme insensible, à demi-morte, et que, ne pouvant plus se soutenir, elle soit tombée le visage dans la poussière ? Qui pourrait jamais sonder et décrire l'abîme de tristesse où était plongée cette Mère inconsolable à la vue de son divin Fils expirant au milieu de torture atroces ? Toutes les souffrances qu'il endurait en son corps, elle les ressentait en son cœur.
Pendant tout ce temps, que faisait Jean, ce disciple favori du Sauveur ? que faisait Madeleine, cette servante dévouée du Seigneur ? que faisaient les sœurs de Notre-Dame ? Mais que pouvaient faire tous ces pieux assistants, sinon soupirer profondément, gémir amèrement, pousser des sanglots continuels et verser des larmes abondantes ? Jugez, Chrétiens, de la désolation extrême où étaient réduits tous les amis de Jésus, puisque des étrangers et des persécuteurs eux mêmes étaient émus de compassion et frappés de terreur, comme le furent le centurion et les autres soldats, qui avaient présidé ou contribué au crucifiement du Sauveur. Aussi toute la multitude qui était accourue pour assister à cette sanglante exécution, après avoir vu ce qui s'était passé, s'en retournait en se frappant la poitrine (Luc. XXIII, 48). Par ce signe de deuil et de repentir, dit le Vénérable Bède, les bons montraient combien ils étaient affligés de voir la fin tragique de Celui qu'ils avaient aimé pendant sa vie, et les méchants témoignaient combien ils étaient déconcertés de la glorification posthume de Celui dont ils avaient sollicité l'injuste condamnation. Et nous, Chrétiens, serions-nous insensibles à un si lamentable spectacle ? S'il nous reste encore au fond de l'âme quelques pieux sentiments, joignons-nous aux saintes femmes qui pleurent au pied de la croix. « Tandis que le ciel est dans la stupeur et la terre dans la consternation, dit saint Anselme (in Speculo), resterons-nous froids et indifférents ? Si le soleil s'attriste, si la terre tremble, si les rochers se brisent, ne devez-vous pas à plus forte raison vous attrister, trembler de frayeur et avoir le cœur brisé de douleur ? »
Jésus cependant demeure toujours suspendu au bois sur lequel il vient d'expirer ; la foule qui s'était rassemblée sur le Calvaire s'en éloigne peu à peu ; bientôt il n'y reste plus que la très-sainte Vierge avec ses deux sœurs, Jean et Madeleine. Que fait alors la divine Mère ? Saint Augustin va nous l'apprendre (in Manuali) : « Debout auprès de la croix, Marie éplorée, considère avec une vive compassion son cher Fils attaché à l'infâme gibet. Voyez-la se dresser sur ses pieds, étendre les mains en haut, entourer de ses bras l'arbre funèbre sur lequel elle colle ses lèvres. Elle désirerait embrasser une dernière fois son Bien-aimé ; mais ses mains, incapables d'atteindre jusqu'à lui, retombent impuissantes sur elle-même. Elle se relève, se redresse de nouveau ; mais elle ne peut parvenir à le toucher, et épuisée par d'inutiles efforts, elle retombe tristement à terre. Son gracieux visage est couvert d'une pâleur mortelle, et ses lèvres sont teintes du sang précieux qu'elle recueille sur la croix et sur la terre où il coule en abondance. Quelle scène navrante ! quelle poignante affliction pour la Mère d'un Dieu ! » Pareillement accablées de douleur, les autres saintes femmes s'assoient au pied de la croix ; et en attendant que Dieu leur envoie le secours nécessaire pour descendre et pour ensevelir le corps du Sauveur, elles ne cessent de le contempler défiguré, meurtri, sans mouvement et sans vie, dans cet état pitoyable où tous l'avaient abandonné entre deux larrons.
Tout à coup arrive de la ville une troupe de gens armés que les Juifs envoyaient avec l'autorisation de Pilate. En effet, les Juifs avaient obtenu du gouverneur la permission de faire rompre les jambes des crucifiés, pour hâter leur mort et leur inhumation ; car, comme le remarque saint Théophile (in cap. XIX Joan.), selon la loi de Moïse (Deut. XXI, 23), les corps des suppliciés ne devaient point rester attachés au gibet jusqu'au lendemain, mais ils devaient être ensevelis le même jour qu'ils avaient été suspendus, de peur que la terre ne demeurât plus longtemps souillée. Or cette loi semblait aux Juifs devoir être plus exactement observée en la circonstance présente, à cause du grand sabbat dont la célébration commençait le soir du vendredi après le coucher du soleil (Joan. XIX, 31). Ce sabbat qui tombait durant la Pâque était fort solennel, parce qu'il y avait alors double fête ; et quoique en cette même année ce jour-là fût le second des azymes, il était encore plus solennel que le premier où le Sauveur venait d'être crucifié. « Ô terrible aveuglement des Juifs, s'écrie à ce sujet saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Joan.), ils montrent beaucoup de soin pour les petites choses et ils n'ont que du mépris pour les plus grandes ; ils n'ont pas craint de commettre l'horrible crime du déicide, et ils ont peur de violer la loi du sabbat. Les insensés ! ils se gardent d'avaler un moucheron, et ils ne remarquent pas qu'ils dévorent un chameau, comme le Sauveur le leur avait reproché naguère (Matth. XXIII, 24). Les soldats que ces Pharisiens hypocritement scrupuleux avaient envoyés s'approchèrent avec grand bruit du théâtre de l'exécution. Voyant que les deux larrons respiraient encore, ils les achevèrent en leur brisant les jambes, puis ils détachèrent leurs cadavres qu'ils jetèrent en quelque fosse pour prévenir toute infection (Joan. XIX, 32). Étant venus à Jésus, ils remarquèrent qu'il était déjà mort, soit parce qu'il avait été crucifié avant les voleurs, soit parce qu'il avait enduré de plus cruels tourments, soit parce qu'il avait quitté la vie au moment où il l'avait voulu. Ils s'abstinrent donc de lui rompre les jambes (Ibid. 33) ; car ce traitement ne se pratiquait que pour ôter aux condamnés tout moyen d'échapper aux supplices. Par là, comme l'observe l'Évangéliste (Ibid. 36), s'accomplit dans le véritable Agneau de Dieu la prescription relative à l'agneau pascal de la loi : Vous ne romprez pas le moindre de ses os (Exod. XII, 46). Cette ordonnance cérémonielle était une figure prophétique de ce qui devait se réaliser en Jésus-Christ, victime immolée sur l'autel de la croix et déjà préparée pour la nourriture des fidèles.
Il fallait pourtant constater que Jésus avait cessé de vivre ; pour s'en assurer, un des soldats, nommé Longin, homme orgueilleux et impie, brandit sa lance qu'il enfonce dans le côté droit du Sauveur, en lui faisant une large plaie (Joan. XIX, 34). Ainsi, comme le déclare l'Évangéliste (Ibid. 37), s'accomplit l'Écriture parlant des persécuteurs déicides : Ils verront au-dedans de Celui qu'ils ont transpercé. Selon saint Augustin (Tract. CXX in Joan.), cette prophétie de Zacharie (XII, 10), renfermait la promesse de l'Incarnation, puisque le Christ n'aurait pu subir un pareil traitement s'il n'avait eu déjà un corps réel. Le soldat néanmoins n'avait agi dans cette occasion que pour satisfaire les Juifs, en montrant que leur victime avait enfin succombé. Cruels ennemis ! non contents d'avoir tourmenté Notre-Seigneur pendant sa vie, ils s'acharnent à le frapper après sa mort. Hélas ! aujourd'hui encore, combien de Chrétiens s'efforcent d'infliger de nouvelles blessures à Jésus crucifié, en perçant son cœur aimable par les péchés qu'ils commettent sans crainte, ou même dont ils se glorifient avec audace ? Ce fut donc pour plaire aux Juifs, dit saint Théophile (in cap. XIX Joan.), qu'on fit un dernier outrage au corps inanimé du Sauveur en plongeant le fer en son sein. Or par une disposition providentielle, le soldat qui porta le coup de lance avait la vue très-faible ; mais, sans dessein prémédité, il se frotta les yeux avec le sang qui avait jailli sur sa main, et aussitôt ils furent guéris. Saisi de ce prodige, il crut en Jésus-Christ qui l'éclairait extérieurement et intérieurement. Après avoir renoncé à la profession militaire, il se fit instruire par les Apôtres ; puis, retiré dans la ville de Césarée en Cappadoce, il y mena durant trente-huit ans la vie religieuse dans la pratique de toutes les vertus ; par ses paroles et ses exemples, il convertit un grand nombre de païens à la foi chrétienne. Selon saint Isidore, Longin qui, avec sa lance, avait ouvert le flanc sacré du Sauveur, non-seulement obtint le pardon de ses fautes passées, mais en outre mérita L'honneur de l'épiscopat et enfin la couronne du martyre.
L'outrage fait au corps inanimé du Sauveur fournit occasion à un prodige de la plus haute conséquence ; car lorsque le côté fut ouvert, il en sortit aussitôt du sang et de l'eau, qui donnèrent aux sacrements leur efficacité sanctifiante (Joan. XIX, 34). Ce fait mystérieux avait pour but de montrer que la Passion de Jésus-Christ peut nous laver entièrement de nos péchés et de nos souillures. En effet, nos péchés sont effacés par le sang qui est le prix de notre rédemption, d'après cette parole de saint Pierre (I Ep. I, 18 et 19) : Vous n'avez point été rachetés par des richesses corruptibles, comme de l'or ou de l'argent, mais par le sang précieux de l'Agneau immaculé. De plus, nos souillures sont effacées par l'eau qui forme le bain de notre régénération, selon cette prophétie d'Ézéchiel (XXXVI, 25) : Je répandrai sur vous une eau pure qui vous nettoiera de toutes vos taches. Suivant une autre explication, Notre-Seigneur a offert le sang qui doit servir de rançon pour nous délivrer des peines encourues, et en même temps il a fourni l'eau qui doit servir d'ablution pour nous purifier des fautes commises. C'est donc par la valeur infinie de son sang que nous sommes affranchis de la servitude et par la vertu surnaturelle de l'eau que nous sommes exempts d'iniquités. Ainsi jadis, par le sang de l'agneau pascal dont leurs portes étaient marquées, les Israélites avaient été préservés de l'Ange exterminateur, et ils avaient été débarrassés de leurs ennemis par les flots de la Mer-Rouge qui engloutit les Égyptiens. La seconde explication que nous venons d'exposer paraît être la conséquence de la première ; car la rémission complète des péchés entraîne celle des peines, comme aussi l'entière purification des souillures suppose celle des fautes. — Le fait mystérieux d'où proviennent spécialement ces résultats salutaires ne s'est point accompli sans miracle ; car il n'est point ordinaire ni naturel que d'un cadavre sorte à la fois du sang et de l'eau, parce que le sang se coagule aussitôt que le corps se refroidit après la mort. Néanmoins, le sang et l'eau qui jaillirent du côté de Jésus-Christ étaient purs et véritables ; ce n'était point, comme le disent quelques-uns une humeur aqueuse ou du phlegme [Dans deux des Décrétales que renferme le Corpus juris, Innocent III combat cette dernière opinion comme erronée, tandis qu'il établit l'autre sentiment comme certain (Décrétal, lib. III, lit. 41, cap. 6 et 8)]
Sans doute, Notre-Seigneur ne ressentit aucune douleur du coup violent qui ouvrit son flanc sacré, puisque son corps était réellement inanimé ; mais pourtant l'injure s'adressait à lui-même ; car n'est-ce pas à la personne, comme si elle était vivante, que se rapportent les outrages faits à son cadavre ? — Dans cette dernière circonstance de la Passion nous pouvons puiser trois utiles enseignements. En effet, 1° nous apprenons que, si, par le renoncement au monde et au péché, nous sommes vraiment morts avec Jésus-Christ, nous devons être blessés avec lui de l'amour divin comme par une lance acérée. C'est sous l'impression de ce sentiment que l'Époux du Cantique s'écriait (IV, 9) : Vous avez blessé mon cœur, ô ma sœur, mon épouse. Et c'est aussi de la sorte que saint Augustin désirait être blessé, quand il disait (in Méditât.) : « Ô mon doux Sauveur, par ces plaies salutaires que vous avez reçues sur la croix pour notre salut, par ces plaies saintes qui ont versé votre sang précieux pour notre rédemption, je vous en prie, percez mon âme pécheresse pour laquelle vous avez daigné mourir, transpercez-la des traits brûlants de votre souveraine charité. Je vous en supplie, Seigneur miséricordieux, pénétrez mon cœur par les flèches enflammées de votre puissant amour, afin que de cette heureuse blessure jaillissent en abondance les larmes d'une pieuse tendresse. Bon Jésus, frappez, je vous en supplie, frappez ce cœur dur et insensible par la force irrésistible de votre sainte dilection, afin qu'elle seule remplisse toutes mes pensées et mes affections. » Ainsi s'exprime saint Augustin.
2° De cette même particularité de la Passion nous apprenons, suivant saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Joan.), que nous devons recevoir les sacrements de l'Église avec ferveur et dévotion, comme s'ils découlaient encore actuellement pour nous du cœur sacré de Jésus. La plaie de son cœur fut, en effet, comme la source des sacrements ; car de même que Eve fut formée d'une côte du premier Adam endormi dans le paradis, de même aussi l'Église, notre mère, fut formée au moyen du sang et de l'eau qui jaillirent du flanc sacré du second Adam endormi sur la croix. Comme saint Augustin le fait observer (Tract. CXX in Joan.), l'Évangéliste se sert d'une expression très-convenable pour indiquer ce profond mystère ; car il ne dit point que la lance ait percé ou blessé, mais bien qu'elle a ouvert la poitrine du Sauveur (aperuit), comme s'il nous voulait signifier que par là fut ouverte pour nous la porte du salut. C'est en effet d'où proviennent les sacrements sans lesquels notre âme n'obtient pas la véritable vie. Ce sont surtout les deux grands sacrements de l'Eucharistie et du Baptême qui sont ici représentés, le premier par le sang et le second par l'eau qui sortirent de cette plaie. L'Eucharistie est le sacrement de la rédemption, parce que nous y recevons réellement le sang qui fut offert comme notre rançon pour expier nos péchés ; et le Baptême est le sacrement de la régénération, parce que nous y trouvons l'eau qui nous sert de bain pour effacer nos souillures. Or la plaie du cœur sacré, qui a donné naissance à l'Église au moyen de ces deux principaux sacrements, avait été figurée jadis par l'ouverture que Noé fit pratiquer sur le côté de l'arche, pour y introduire ceux des animaux qui ne devaient point périr dans le déluge.
3° Apprenons ici encore que nous devons conformer entièrement notre volonté à celle de Dieu, pour agréer tout ce qui peut lui plaire ; car si Jésus-Christ a bien voulu avoir le flanc percé d'une lance, c'était afin que, par cette blessure sacrée, nous puissions pénétrer jusqu'à son divin cœur, pour unir notre amour au sien, de manière à nous identifier avec lui, de même que le fer brûlant ne forme qu'un seul corps avec le feu qui le consume. C'est par cette plaie, comme par la porte de l'amour, que saint Augustin s'était introduit quand il disait (in Manuali, XXIII) : « Le soldat Longin m'a ouvert de sa lance le côté du Sauveur, et j'y suis entré ; c'est là que je me repose en toute sécurité. Cette lance et ces clous dont Jésus a bien voulu être blessé me prouvent et me crient que je suis réconcilié avec lui, pourvu que je lui sois uni par l'amour. » Puisque, pour notre amour, Chrétiens, le Sauveur s'est laissé percer les pieds, les mains et le cœur, nous devons aussi pour sou amour lui consacrer nos pieds, nos mains et notre cœur, en lui rapportant toutes nos affections, nos œuvres et nos volontés. Pleins d'une vive reconnaissance pour un si bon Maître, disons-lui : Ô doux Jésus, qui, après avoir expiré sur la croix, avez souffert qu'une lance vous perçât le côté afin de répandre le sang et l'eau, emblèmes des sacrements, daignez à votre tour blesser mon cœur d'une ardente charité, afin que je puisse approcher de ces sacrements salutaires avec le respect convenable. Sauveur miséricordieux, qui, par la plaie de votre flanc sacré, avez ménagé à tous les élus un libre accès jusqu'à votre divin cœur, je vous conjure d'oublier toutes mes iniquités, afin qu'elles ne m'empêchent point de passer par cette porte de la vie, ouverte aux pécheurs convertis et aux vrais pénitents.
Quoique Notre-Seigneur n'ait souffert aucune douleur de la blessure faite à son côté, la sainte Vierge a ressenti toute l'amertume de l'outrage infligé à son cher Fils. Cette lance cruelle traversa son cœur si tendre ; et dans le saisissement dont elle fut frappée à cette vue, elle tomba évanouie jusqu'à terre entre les bras de Madeleine. Remarquez combien de fois en un seul jour cette divine Mère endura les angoisses de l'agonie ; toutes les peines que Jésus-Christ subit à plusieurs reprises dans les diverses parties de son corps, elle-même les éprouva dans le fond de son âme. Ce fut alors surtout au pied de la croix que s'accomplit la prédiction du vieillard Siméon : Un glaive transpercera votre âme (Luc. II, 35). En voyant le cœur si généreux de Jésus blessé par une lance pour notre salut, ne devons-nous pas sentir notre cœur blessé de douleur et d'amour ? Car, pour mettre le comble à son dévouement, non-seulement il donna sa vie sur la croix, mais encore, après sa mort, il tira de son propre côté, comme d'un trésor secret, le prix de notre rançon qu'il offrit largement pour apaiser la colère de son Père. C'est ainsi qu'il vérifia pleinement cette parole du Prophète royal (Ps. CXXIX, 7) : Le Seigneur est plein de miséricorde, et on trouve en lui une abondante rédemption. Une seule goutte de son sang précieux aurait suffi pour racheter le monde, mais pour nous manifester son immense libéralité, il voulut en répandre des flots par les principales parties de son corps sacré ; et il permit qu'on le déchirât de cinq plaies profondes, afin d'affranchir les cinq sens du genre humain que le démon tenait assujettis à son empire. « Ô homme ! s'écrie saint Anselme (in Speculo, XII) ve tes regards attentifs sur ce doux Sauveur et vois s'il n'est pas digne de toute ta compassion la plus affectueuse. Contemple le souverain Seigneur nu et dépouillé de tout, couvert de blessures, abreuvé de fiel et de vinaigre, ignominieusement suspendu par de gros clous entre deux insignes voleurs ; considère son flanc percé d'une lance après sa mort ; examine le sang qui coule de ses pieds, de ses mains et de son côté en ruisseaux abondants. Ô mes yeux ! versez des larmes amères. Ô mon âme ! pourrais-tu demeurer insensible et ne pas te fondre d'une religieuse pitié en voyant ton Dieu souffrir en silence les plus affreux supplices pour ton salut ? »
Jésus-Christ a répandu pour nous son sang sur la croix très-amoureusement, très-abondamment et très-douloureusement. 1° Pour se convaincre qu'il l'a répandu très-amoureusement, il suffit d'examiner la cause de sa Passion ; car quel motif le porta à s'exposer de plein gré à toutes les tortures et à toutes les ignominies, sinon la plus ardente charité ? C'est ce que montre très-bien saint Augustin, quand il fait parler Notre-Seigneur de cette sorte : Ô homme ! regarde combien j'ai souffert pour toi. Lorsque, par le péché, tu étais devenu l'ennemi de mon Père, je t'ai réconcilié avec lui ; lorsque tu errais dans des voies pernicieuses comme une brebis perdue, j'ai couru à ta recherche et, te chargeant sur mes épaules, je t'ai ramené au bercail. Pour toi, j'ai laissé couronner ma tête de cruelles épines, j'ai laissé percer de clous aigus mes pieds et mes mains ; pour toi, j'ai versé tout mon sang et sacrifié ma propre vie, afin de t'attirer et de t'attacher à moi ; néanmoins ingrat ! tu me fuis et tu m'abandonnes. Ah ! reviens donc à moi, je t'accueillerai encore. — 2° Le Sauveur répandit son sang très-abondamment, puisqu'il n'en garda pas en lui une seule goutte. Le sang qui circule sous la peau ruissela dans la flagellation, celui de la tête s'écoula dans le couronnement d'épines, celui des veines et des muscles jaillit par les blessures des pieds et des mains, enfin celui qui était resté au cœur et à l'intérieur s'échappa par la plaie du côté. C'est ainsi que tous ses membres perdirent successivement leur force et leur beauté, et que son corps déchiré et meurtri devint un pâle et froid cadavre tout-à-fait méconnaissable. — 3° Enfin Jésus-Christ répandit son sang très-douloureusement. Plus la nature et la complexion d'un homme est noble et délicate, plus aussi il perçoit vivement tout ce qui le touche et souffre péniblement tout ce qui le blesse, de sorte que son extrême sensibilité rend pour lui la douleur plus violente. Or le corps du Sauveur que le Saint-Esprit avait formé du plus pur sang de la vierge Marie était doué d'une exquise délicatesse ; il dut donc éprouver d'une manière plus cuisante les divers tourments que les bourreaux lui firent subir en sa Passion. Voilà pourquoi lui-même nous dit par la bouche de son Prophète : Ô vous tous qui passez, considérez et jugez s'il y a une douleur égale à la mienne (Thren. I, 12).
Lève-toi, âme chrétienne ; comme la colombe qui place son nid dans les creux du rocher ou les enfoncements de la muraille, retire-toi dans les plaies sacrées de Jésus ; restes-y comme le passereau sous le toit où il a rencontré un abri assuré ; cache-toi là comme la tourterelle pour y déposer les fruits précieux d'un chaste amour. Ne crains pas d'appliquer ta bouche aux sources du Sauveur afin d'y puiser à longs traits les eaux de la grâce. De son divin côté jaillit, comme du paradis terrestre, la fontaine qui, arrosant l'univers entier, communique à tous les cœurs pieux la vie et la fécondité spirituelle. C'est là cette porte pratiquée dans le flanc de l'arche, par où passent les animaux préservés du déluge universel. Si donc, âme chrétienne, sans redouter la fureur des lions, tu veux goûter la paix véritable avec une nourriture excellente, recours aux plaies salutaires de ton Rédempteur, dès maintenant et surtout à l'heure de la mort. « Hâte-toi, ne tarde pas, ajoute saint Anselme empruntant le langage du Cantique des cantiques (Meditatio redempt.), mange ici le rayon avec le miel, bois ici le vin et le lait ; car pour te désaltérer le sang se convertit en vin, et l'eau se change en lait pour te sustenter. Réfugie-toi dans les plaies de ses membres et dans la blessure de son côté, comme la colombe dans les trous de la pierre et dans l'ouverture de la muraille ; approche tes lèvres afin qu'elles soient teintes de son sang comme un ruban d'écarlate, et afin que ta voix résonne plus agréablement aux oreilles de ton Bien-aimé ». Saint Grégoire dit également (in Cant. II) « Ici les fentes du rocher figurent les plaies des pieds et des mains du Christ suspendu à la croix, tandis que l'ouverture de la muraille représente la blessure de son côté que transperça la lance du soldat. On dit justement que l'âme fidèle s'y réfugie, quand, pour imiter les vertus et surtout la patience du Sauveur, elle médite les exemples admirables qu'il nous a donnés dans sa douloureuse Passion. C'est dans cet utile souvenir qu'elle trouve une réfection substantielle. »
Saint Bernard, reproduisant quelques paroles de saint Augustin s'écrie (Serm. LXI in Cant.) « Où donc trouver un asile plus assuré que dans les plaies de mon Sauveur ? J'y repose d'autant plus tranquille qu'il est lui-même plus puissant pour me protéger. Que le monde frémisse autour de moi, que la chair me fatigue de ses continuelles sollicitations, que le démon m'attaque de toutes parts, je ne succomberai point ; car je suis établi sur la pierre inébranlable. Les nombreux péchés que j'ai eu le malheur de commettre peuvent troubler ma conscience, mais ne me feront point perdre la confiance, tant que je me rappellerai les blessures de mou Rédempteur ; car c'est pour expier mes iniquités qu'il a bien voulu souffrir. Y a-t-il des crimes si dignes de mort dont ne puisse délivrer la mort de Notre-Seigneur ? Si donc je ne cesse de penser à l'efficacité du remède, je ne dois jamais me laisser décourager par l'extrême gravité du mal. Ce que je ne puis avoir de moi-même, j'espère l'obtenir des entrailles du Sauveur qui est plein de miséricorde ; car pour parvenir jusque dans son intérieur les ouvertures ne manquent pas. N'a-t on pas percé ses pieds et ses mains avec des clous, n'a-t-on pas transpercé son côté avec une lance ? Par ces fentes, je puis tirer le miel de la pierre et extraire l'huile du rocher ; c'est-à-dire, je puis goûter et et voir combien le Seigneur est doux et suave. À travers les blessures de son corps on découvre les secrets de son cœur, on pénètre les mystères de son amour, on aperçoit les entrailles de miséricorde que notre Dieu a daigné prendre pour nous visiter d'en haut comme le soleil levant. N'est-ce pas en effet, Seigneur, dans les plaies sanglantes de votre corps adorable que se manifestent davantage les preuves touchantes de votre infinie bonté ? Personne ne montre plus de charité que quand il donne sa vie pour ses amis ; vous cependant, vous en avez montré davantage encore, puisque vous avez donné votre vie pour des ennemis rebelles et condamnés ; votre miséricorde fait par conséquent tout mon mérite, et celui-ci ne cessera point tant que celle-là durera ; l'un sera toujours en rapport avec l'autre, lors même que je me sentirais coupable d'innombrables péchés ; car où le péché avait abondé, la grâce aussi n'a-t-elle pas surabondé, comme le déclare St Paul (Rom. V, 20) ? Donc, puisque les effets de la miséricorde divine ne cesseront jamais d'exister, je ne cesserai non plus jamais de les célébrer pendant toute l'éternité. Quelle abondance de douceurs, quelle plénitude de grâces, quelle perfection de vertus, conclut saint Bernard, on trouve dans les cavités de cette pierre qui est Jésus-Christ lui-même, ainsi que l'atteste l'Apôtre (I Cor. X, 4) »
Ô Jésus qui avez versé tout votre sang pour notre salut, ne permettez pas que je périsse avec les impies à l'heure de la mort ou au jour du jugement ; mais puisque vous m'avez racheté par votre Passion, comptez-moi parmi vos élus. En attendant cet heureux jour, cachez-moi dans vos plaies saintes, et blessez mon cœur de votre charité, afin que je languisse d'amour ; car celui qui vous aime véritablement est blessé et languissant pour vous comme s'il était mort au monde, jusqu'à ce qu'il jouisse de votre vue. En effet si, au témoignage de l'Écriture (Cant. VIII, 6), la dilection est forte comme la mort, et le zèle inflexible comme l'enfer, c'est que rien ne peut résister à leur violence et à leur ardeur. — Voulons-nous exciter notre confiance et notre affection à l'égard du divin Sauveur, considérons souvent l'état où son dévouement l'a réduit sur la croix. « Chrétien, dit encore saint Bernard (Serm. de Passione), vois cette tête inclinée pour te donner le baiser de paix, ces bras déployés pour étreindre tous les hommes dans un tendre embrassement ; vois ces mains percées pour communiquer sans réservé les dons les plus excellents, ce côté ouvert pour laisser un libre accès jusqu'au sacré cœur ; vois ces pieds cloués comme pour demeurer constamment avec nous, vois enfin ce corps tout étendu comme pour se livrer entièrement à nous.
Prière
Seigneur Jésus, à la neuvième heure du jour, lorsque vous étiez suspendu à l'arbre de la croix, en poussant un grand cri vous avez recommandé votre esprit à votre Père, et vous le lui avez aussitôt rendu, en inclinant la tête ; puis, après avoir expiré, vous avez laissé percer votre côté par le glaive d'un soldat. Permettez-moi de vous recommander pareillement mon esprit dès maintenant et pour toujours, et daignez transpercer mon cœur par le glaive de la charité. Imprimez les blessures de votre corps au fond de mon âme, afin d'en bannir les pensées coupables ; et quand j'aurai terminé ma carrière terrestre, veuillez admettre parmi les esprits bienheureux l'esprit que j'ai confié à vos soins paternels. Ainsi soit-il.