Secondes vêpres de la Passion
Le corps de Jésus est descendu de la Croix par Joseph d'Arimathie et Nicodème
Matth. XXVII. — Marc. XV. — Luc. XXIII. — Joan. XIX
À l'heure des vêpres, en gémissant et pleurant, considérez la sainte Mère du Sauveur et les autres saintes femmes qui se disposent encore à s'asseoir au pied de la croix, sans savoir quel parti prendre. En effet, elles ne sauraient détacher et ensevelir le corps de Jésus, puisqu'elles n'ont pour cela ni les forces suffisantes, ni les instruments nécessaires. Elles n'osent s'éloigner tant qu'il demeure en ce triste état ; et néanmoins elles ne peuvent rester plus longtemps, parce que la nuit approche. Concevez quelle dut être leur perplexité, et compatissez à leur cruel embarras. Pendant qu'elles étaient ainsi plongées dans une désolation profonde, survint près d'elles Joseph d'Àrimathie.
Cet illustre personnage était né à dix lieues environ de Jérusalem, en une ville de Judée qu'on appelait alors Arimathie et autrefois Ramatha : c'était là qu'avaient habité Elcana et Anne, parents du prophète Samuel. Joseph, originaire de cette même ville, était un homme riche et noble, officier ou sénateur, qualifié de décurion (Matth. XXVII, 57 — Marc. XV, 43) il était surtout bon aux yeux de Dieu et juste à l'égard du prochain (Luc. XXIII, 50). En outre, il était disciple de Jésus, non pas des soixante-douze principaux, mais des autres nombreux fidèles qui croyaient en lui ; il l'était toutefois en secret, par crainte des Juifs qui l'auraient chassé de la synagogue (Joan. XIX, 38). Il n'avait point participé à leurs complots et à leurs actes contre le Sauveur ; bien loin d'avoir consenti à la condamnation de Jésus, lui-même attendait avec une ferme confiance le royaume de Dieu, un royaume non point terrestre et temporel, mais éternel et céleste, comme le divin Maître l'avait promis (Luc. XXIII, 51). Il se faisait tard, quand il vint pour ensevelir le Seigneur, avant que commençât le sabbat, où, d'après la loi, il n'était plus permis d'inhumer les morts (Matth. XXVII, 57) ; comme véritable disciple, il avait à cœur que le corps de son divin Maître fût enseveli avec honneur, et non pas jeté à la voirie comme le cadavre d'un criminel.
Fortifié dans ses pieuses dispositions parla vertu même du sang que le Sauveur venait de répandre, Joseph était allé hardiment trouver Pilate. Sans appréhender la haine des Juifs, ni la puissance du gouverneur, il avait demandé le corps de Jésus, afin de le descendre de la croix et de le déposer dans un sépulcre, moyennant une somme considérable ; car il préférait au trésor le plus précieux l'avantage inestimable de rendre les derniers devoirs au Seigneur (Marc. XV, 43). À cet effet, il avait sollicité l'autorisation indispensable ; car on ne devait point enlever et inhumer le cadavre d'un supplicié sans une permission préalable du gouverneur. Pilate l'accorda volontiers, non-seulement parce qu'il était plein de respect pour Joseph, mais aussi parce qu'il était convaincu de l'innocence de Jésus et qu'il avait été témoin des prodiges opérés à la mort de ce patient extraordinaire (Joan. XIX, 38). On lit quelque part que Joseph avait été cinq ans au service de Pilate, qui en cette considération fit droit à sa requête sans aucune difficulté. Joseph, comme le remarque le Vénérable Bède (in cap. XV Marc), était grand selon le monde, mais plus grand encore selon Dieu ; par ses qualités morales, il méritait la gloire d'ensevelir le corps du Sauveur, et par ses dignités temporelles, il réussit à obtenir de Pilate cette faveur qu'un homme obscur ou commun n'eût pas même osé solliciter. Admirons ici, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXIX in Matth.), la fermeté courageuse de cet illustre personnage qui, pour l'amour de son divin Maître, affronte l'inimitié de tous ses compatriotes en s'exposant même au péril de mort. En effet, comme ajoute saint Théophile (in cap. XV Marc), il tente une œuvre très-louable, sans considérer que ses concitoyens vont le dépouiller de sa fortune, le bannir de leur société, s'il réclame le cadavre de Celui qu'ils ont fait condamner comme un blasphémateur et un séducteur. Ainsi, cet homme qui, naguère intimidé par les Juifs, craignait de se déclarer disciple de Jésus, ne redoute plus de se montrer ouvertement son serviteur et son ami, quand il s'agit de lui rendre les devoirs et les honneurs de la sépulture ; car la mort héroïque, dont il avait été témoin, l'avait rempli d'une ferveur généreuse.
Muni de l'autorisation nécessaire pour l'œuvre sainte qu'il avait entreprise, Joseph s'adjoignit un compagnon. C'était Nicodème, sage docteur qui avait été, comme lui, disciple secret de Jésus. Chemin faisant, Joseph acheta un linceul, beau drap de toile blanche, qu'il porta sur le Calvaire avec les instruments nécessaires pour détacher le corps de la croix (Marc XV, 46). Par sa blancheur et sa propreté, ce drap signifiait l'innocence et la pureté parfaite de Celui qui devait en être enveloppé, après avoir été rougi de son sang dans la Passion ; car c'est Celui-là même que l'Épouse des cantiques signale en ces termes : Mon Bien-aimé est tout à la fois blanc et rouge (Cant, V, 10). Avec Joseph vint comme associé Nicodème, cet homme sans artifice, qui précédemment était allé trouver Jésus durant la nuit. En ce moment il portait environ cent livres de parfums mélangés de myrrhe et d'aloès, comme on les employait pour l'embaumement (Joan. XIX, 39) ; car par leur amertume, ces aromates éloignent les vers des cadavres qu'ils maintiennent ainsi longtemps dans toute leur intégrité. Quoique une fervente dévotion le déterminât à faire un pareil embaumement, Nicodème n'avait point une foi parfaite à la résurrection prochaine du Sauveur, puisqu'il apportait une composition d'aromates destinés à préserver de la putréfaction le corps même de Jésus-Christ. Il ne paraissait pas savoir qu'à ce corps, tabernacle de la Divinité, se rapportent ces paroles prophétiques : Vous ne permettrez point que votre Saint subisse la corruption (Ps. XV, 10). Ces pieux personnages, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Joan.), agissaient à l'égard de notre divin Sauveur, comme à l'égard d'un simple mortel, en lui témoignant toutefois la plus sincère affection.
Joseph, dont le nom signifie grandissant, figure ici quiconque, progressant dans la vertu, demande le corps du Seigneur, quand il prie Dieu afin de recevoir dignement la sainte Eucharistie. Nicodème, homme instruit, représente le docteur vraiment bon dont la science tirée des Écritures est comme une excellente composition de parfums propres à oindre le corps mystique de Jésus-Christ, afin de garantir ses membres spirituels de la corruption. Ce simple linceul très-blanc est l'emblème de la pauvreté réunie à la chasteté, et ce mélange de différents aromates est le symbole des vertus harmonieusement combinées. Heureuse la conscience qui est protégée contre le monde par le linceul de la pauvreté, contre la chair par la candeur de la chasteté et contre le démon par la bonne odeur des vertus !
Arrivés au lieu du crucifiement, Joseph et Nicodème se prosternent à deux genoux pour adorer leur divin Maître. À cette vue, la sainte Vierge, présumant leur bonne intention, sort de sa tristesse mortelle, comme si son esprit abattu reprenait une nouvelle vie ; elles les accueille avec une reconnaissance respectueuse, et se dispose à les aider, du moins autant qu'elle le peut. L'un arrache les clous dont les mains de Jésus sont percées ; l'autre soutient le corps inanimé, de peur qu'il ne tombe à terre. Marie, levant alors les bras, saisit la tête et les mains de son cher Fils, qu'elle attire et presse sur son cœur, qu'elle couvre de baisers sans qu'on puisse l'en séparer ; c'est en ce moment surtout qu'elle peut dire : Mon Bien-aimé reposera sur mon cœur comme un bouquet de myrrhe (Cant. I, 12). Lorsque le saint corps est descendu jusqu'à terre, elle le reçoit sur ses genoux, tandis que Madeleine prend les pieds auprès desquels elle avait obtenu tant de grâces et de faveurs. Les autres personnes qui l'entourent versent des larmes amères en faisant éclater de lamentables soupirs. Âmes chrétiennes ! transportez-vous à cet instant sur le Calvaire ; assistez avec une vive componction à cette lugubre cérémonie ; joignez-vous à la sainte Vierge et à ceux qui sont présents pour pleurer et gémir sur le corps glacé du Seigneur ; aidez-les à lui rendre les derniers devoirs. « Venez à Jésus-Christ, dit saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), à quelque heure que ce soit, vous le trouverez toujours disposé à vous recevoir dans son amour. Ne dites pas : Il est trop tard, la nuit approche ; non, il n'est jamais trop tard quand il s'agit d'aller à Dieu. L'ouvrier du père de famille qui vint à la sixième heure, reçut le salaire de sa journée, et celui qui vint à la onzième ne le reçut pas moins intégralement. » Ô bon Jésus ! sans doute, je n'ai point mérité de prendre part aux religieux services qu'on vous rendit en descendant de la croix votre corps sans vie ; du moins, ô mon Dieu, accordez-moi de prendre part aux sentiments qui animaient alors votre Mère immaculée et Madeleine pénitente ; faites que je sois saisi de douleur et d'amour en considérant que vous avez ainsi daigné souffrir et mourir sur la croix pour mon salut.
Quand on descendit Notre-Seigneur de la croix, évidemment on ne lui causa point de souffrance, puisque son corps était inanimé ; on ne lui fit pas non plus d'outrage, puisque cette action fut exécutée non point par des ennemis ou des bourreaux, mais par des amis et serviteurs fidèles qui voulaient par là lui témoigner leur affectueux dévouement ; aussi les Juifs s'indignèrent-ils de voir tous les honneurs qu'on lui rendit après sa mort. Cette action doit néanmoins exciter en nous la tristesse et la compassion ; n'est-il pas pénible de voir traiter comme un cadavre ordinaire qui doit être réduit en poussière le corps si noble qui, à cause de son union hypostatique avec la nature divine, ne pouvait aucunement subir la corruption du tombeau ? Aussi, quoique ce corps sacré ne ressentît alors aucune douleur, la sainte Vierge, témoin de cet affligeant spectacle, en éprouva une peine très-vive.
Cette scène touchante nous fournit deux grandes instructions. 1° Les fidèles qui reçoivent dans la sainte communion le corps adorable du Sauveur peuvent être assimilés à ceux qui le descendirent de la croix ; il y a même un degré de plus, car ceux-ci le prirent dans leurs mains et leurs bras, au lieu que ceux-là le reçoivent dans leur bouche et dans leur cœur. 2° À l'exemple de Joseph d'Arimathie, nous devons avec empressement détacher de la croix notre divin Sauveur. En effet, tant que l'homme est coupable de péché, n'est-ce pas comme s'il retenait Jésus cloué sur la croix ? car c'est à cause de nos péchés que Notre-Seigneur a été attaché au gibet infâme. Mais quand le pécheur, touché de repentir, revient à Dieu, alors il le détache de la croix, et, comme Joseph, il le porte en ses bras. Or, quand nous tenons quelqu'un dans nos bras, nous pouvons faire de lui ce que bon nous semble, surtout s'il n'oppose aucune résistance. Eh bien ! de même le pécheur sincèrement converti, qui serre avec amour Jésus-Christ dans ses bras et sur son cœur, peut aisément obtenir de lui tout ce qu'il désire ; car le Sauveur ne sait rien refuser au vrai pénitent, et il est plus disposé à lui accorder la grâce que celui-ci n'est empressé de la demander.
Ô bon Jésus ! vous qui n'avez pas voulu descendre vivant de la croix et qui avez préféré en être descendu déjà mort, afin de servir de parfait modèle à tous les élus par votre glorieuse résurrection, donnez-moi de recevoir dans l'auguste Eucharistie votre précieux corps avec de ferventes dispositions, comme s'il venait d'être détaché de la croix même. Faites aussi, mon Dieu, que pendant toute ma vie, je demeure constamment attaché à cette croix sainte de la pénitence que j'ai embrassée par ma profession religieuse ; et, quand il vous plaira de séparer de mon faible corps l'âme que vous lui avez unie, faites qu'à votre appel je sois détaché de cette croix temporelle, et que sur votre invitation je sois admis dans le repos éternel du paradis.
Après avoir attendu quelques instants, Joseph pria la divine Mère de permettre qu'on embaumât le corps du Sauveur, afin de lui donner ensuite la sépulture, Marie paraissait s'y opposer en ces termes : Ô mes amis, ne m'enlevez pas si promptement mon divin Fils, ou bien ensevelissez-moi avec lui. Laissez-moi encore un peu contempler son doux visage pour me consoler dans cette extrême affliction. En parlant ainsi, elle versait des larmes si abondantes que sa chair et son cœur semblaient devoir se dissoudre entièrement. Elle baignait de ses pleurs et couvrait de ses baisers les blessures et les joues sanglantes de Jésus qu'elle lavait et essuyait soigneusement. Elle contemplait ces membres disloqués et déchirés horriblement, cette tête percée d'épines aiguës, cette chevelure et cette barbe souillées et à moitié arrachées, cette figure couverte de sang et de crachats immondes. Plus elle découvre de plaies cruelles, plus elle verse de larmes amères, en sorte que sa tendresse et sa pitié allaient toujours croissant. Qui pourrait jamais décrire les gémissements,, les sanglots et les lamentations de cette Mère désolée sur le corps tout meurtri de son cher Fils ! Nous devons cependant croire qu'en toutes ces démonstrations extérieures Marie ne fit rien qui pût être opposé à la saine raison ; car sa douleur, bien que extrême, affectait la partie sensitive sans troubler aucunement la partie supérieure de l'âme.
De son côté, Madeleine tient embrassés les pieds du Sauveur qu'elle arrosait autrefois des larmes de la componction et qu'elle inonde maintenant des larmes de la compassion. Tandis qu'elle considère ces mêmes pieds blessés, transpercés par les clous, couverts de sang et de poussière, elle semble près de succomber sous le poids de la tristesse qui l'accable. Tous les autres assistants étaient aussi plongés dans le plus profond abattement. Les purs esprits, présents à cette scène lugubre, prenaient part à la douleur commune. « Quel Ange ou quel Archange, dit saint Augustin (Serm. de Sabbato Sancto), aurait pu retenir ses pleurs, lorsque, contre toutes les lois de la nature, l'Auteur même de la nature entière, le Dieu immortel gisait à terre comme un homme mort. Les messagers célestes voyaient là étendu sans mouvement et sans vie le corps sacré de leur divin Chef, criblé de coups et mis en lambeaux par des impies ; ils voyaient leur auguste Souveraine qui, toute couverte du sang de son cher Fils, était en proie à la plus poignante affliction. Comment à cette vue pouvaient-ils ne point gémir eux-mêmes ? Si un Dieu revêtu de notre chair a pu expirer sur un gibet, pourquoi les chœurs angéliques n'auraient-ils pas été vivement attristés de la mort de leur Maître tout-puissant ? » Chrétiens, pourriez-vous seuls rester insensibles à ce spectacle lamentable ? Pleurez, gémissez aussi vous, en répétant comme saint Bernard (Serm. de Passione) : Ô doux Jésus ! vous qui avez demeuré parmi les hommes avec tant de bonté et qui les avez comblés de vos dons avec tant de munificence, avec quel excès d'amour vous avez souffert pour eux les paroles injurieuses, les mauvais traitements et les plus affreux tourments jusqu'au supplice de la croix ! »
Jésus-Christ a voulu souffrir dans tous ses membres afin de guérir toutes nos infirmités ; car le péché a blessé, affaibli tous nos sens et toutes nos facultés, de sorte qu'en nous il n'y a rien de sain depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête. Voilà pourquoi saint Bernard nous dit (Lib. de Passione) : « Considérez l'état déplorable où le corps sacré de notre Sauveur a été réduit en sa Passion ; et voyez s'il y a en lui une seule partie qui ne crie pour vous vers son Père céleste ! Sa tête divine est couronnée de nombreuses épines dont les pointes acérées pénètrent presque jusqu'à la moelle du cerveau ; pourquoi donc, si ce n'est pour guérir votre propre tête en la délivrant des intentions mauvaises ? À la mort, ses yeux se sont éteints, et les deux grands luminaires qui éclairaient le monde entier se sont obscurcis de manière qu'à cette heure l'univers fut plongé en de profondes ténèbres ; pourquoi cela, si ce n'est pour empêcher que vos yeux n'aperçoivent les vanités du siècle ou du moins ne s'arrêtent à les considérer ? Les oreilles, qui dans le ciel entendent continuellement ce refrain angélique : Saint, saint, saint est le Seigneur tout-puissant, Dieu des armées, entendirent sur la terre les vociférations diaboliques : Qu'on le tue, qu'on le crucifie ; pourquoi encore, si ce n'est pour que vos oreilles ne se ferment point aux plaintes et aux gémissements des pauvres, qu'elles ne s'ouvrent point aux discours de la flatterie ou de la volupté, aux paroles de la médisance ou de la calomnie ? Son visage, qui surpasse en beauté tous ceux des enfants des hommes, a été indignement souffleté, conspué, outragé de la manière la plus avilissante ; pourquoi encore, si ce n'est afin que votre visage illuminé, embelli et affermi par la grâce ne fût plus sujet à de fâcheuses altérations ? Cette bouche qui enseigne la sagesse à toutes les intelligences, aux anges et aux hommes, et qui donne l'existence à toutes les créatures, a été abreuvée de fiel et de vinaigre ; pourquoi encore, sinon afin que votre bouche parle toujours conformément à la justice et à la vérité pour louer le Seigneur votre Dieu ? Ces mains qui ont façonné le ciel et la terre ont été cruellement étendues sur la croix et percées de clous aigus ; pourquoi encore, sinon pour que vous présentiez des mains secourables aux besoins des pauvres indigents ? Ce cœur qui renferme tous les trésors cachés de la sagesse et de la science a été traversé par la lance d'un soldat ; pourquoi encore, sinon pour que votre propre cœur soit purifié de toute pensée coupable, puis rempli de dons spirituels et enfin conservé dans l'amour divin ? Ces pieds, dont nous devons vénérer comme sainte la terre même qui leur sert d'escabeau, ont été fixés à la croix avec de gros clous ; pourquoi encore, sinon afin que nos pieds ne marchent point dans les voies de l'iniquité, mais qu'ils courent sans cesse dans les sentiers de la justice pour accomplir les commandements du Seigneur ? Que dirai-je de plus ? Pour vous il a sacrifié son corps et son âme afin de revendiquer pour lui-même votre corps et votre âme ; il s'est livré complètement à vous, afin qu'en retour vous vous donniez entièrement à lui. Vous devez donc, ô hommes, consacrer toute votre vie à Celui qui, pour la sauver, a daigné immoler la sienne ; car il a bien voulu subir les plus horribles supplices pour vous préserver des châtiments éternels. Est-il rien de plus juste, conclut saint Bernard, que nous vivions uniquement pour Celui-là seul dont la mort douloureuse nous a mérité la vie bienheureuse ? »
Le même saint Docteur ajoute : « Ô homme, afin de concevoir combien de reconnaissance tu dois témoigner au Seigneur, examine attentivement combien de souffrances il a daigné endurer pour toi. Rappelle-toi les trente pièces d'argent pour lesquelles il a été vendu, la sueur de sang qu'il a répandue, le baiser hypocrite qui lui fut donné. Compte, si tu peux, les soufflets ignominieux appliqués sur sa face auguste, les coups de fouet sur son corps sacré, les coups de roseau sur sa tête vénérable. Vois les épines acérées qui ceignent son front royal, les immondes crachats qui souillent son visage majestueux, la lourde croix dont il est chargé, le gibet infâme auquel il est suspendu. Contemple ces yeux languissants, cette figure pâle, cette bouche abreuvée de fiel et de vinaigre, ces bras étendus, ces pieds et ces mains percés de clous, cette tête affaissée sous le poids de la douleur, ce côté ouvert par le fer de la lance. Écoute cette voix plaintive mêlée de gémissements et de larmes. Vois les ignobles larrons crucifiés à ses côtés, les salutations dérisoires que lui adressent de barbares ennemis, ce titre fastueux attaché au sommet de la croix, ces vêtements tirés au sort. Entends les cris redoublés d'une multitude furibonde : Qu'il meure, qu'il meure. Que dirai-je encore ? Considère tous les tourments et tous les opprobres qu'il subit avant d'expirer de la mort la plus cruelle et la plus honteuse. D'après tout cela, ajoute le saint Docteur, comprends, ô homme ! quel amour immense t'a montré le souverain Seigneur afin de t'attirer à sa suite. Pour toi, il est garrotté, afin de te délivrer des chaînes du péché mortel ; pour toi il est flagellé, afin de t'arracher aux coups de la colère divine ; pour toi il est jugé, afin de ce soustraire aux châtiments de l'éternelle damnation ; pour toi il est couronné d'épines, afin que tu sois couronné de gloire dans les cieux ; pour toi il est couvert de blessures, afin que tu sois guéri de tous les maux ; pour toi il est crucifié, afin que tu crucifies tes concupiscences ; pour toi il meurt, afin que tu ressuscites comme lui ; pour toi il est enseveli, afin que tes vices le soient également. »
Tandis que Notre-Seigneur a daigné subir ainsi d'innombrables outrages pour nous, misérables pécheurs, nous ne pouvons cependant supporter la moindre injure, un seul mot piquant. Voulons-nous endurer avec courage et patience toutes les adversités et contradictions, méditons souvent les diverses circonstances de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Étouffez en vous-même tout sentiment de colère ou de vengeance, dit saint Chrysostôme (Hom. LXXXVIII in Matth.) ; dès que vous en remarquez les premières étincelles en votre cœur, formez sur votre poitrine le signe de la croix et le feu intérieur s'éteindra. Vous a-t-on insulté ? pensez combien Jésus-Christ a été outragé et vous serez bientôt apaisé. Pour surmonter ainsi tout mouvement d'indignation qui pourrait surgir en notre âme, tâchons d'y graver le souvenir habituel du Sauveur crucifié. Lorsque nous sommes en butte à quelque sarcasme ou victimes de quelque injustice, disons-nous aussitôt : Le serviteur ne doit pas être mieux traité que son Maître. Or Jésus-Christ a voulu souffrir toutes sortes d'affronts, afin de nous donner l'exemple ; marchons donc sur ses traces, sachons comme lui fouler aux pieds les insultes et nous élever par la patience au-dessus des persécutions.
Prière
Seigneur Jésus, qui, à l'heure des vêpres, avez voulu être descendu de la croix par votre généreux disciple Joseph, puis déposé sur le sein de votre Mère désolée, et accueilli avec deuil par tous les pieux assistants, faites, je vous prie, que je puisse devenir un nouveau Joseph croissant chaque jour en vertu, et que je mérite de vous descendre de la croix, en déposant et déplorant les péchés pour lesquels vous y avez été attaché et vous y êtes encore retenu de quelque façon. Accordez-moi ensuite de vous recevoir entre les bras de mon amour comme un bouquet de myrrhe, afin que vous daigniez demeurer toujours avec moi, ô mon Bien-aimé, et qu'étant protégé par vous contre les embûches du démon, je ne sois jamais séparé de vous ni dans le temps ni durant l'éternité. Ainsi soit-il.
Secondes complies de la Passion
Le corps du sauveur est emmené et enseveli
Son tombeau est gardé et scellé par les juifs
Matth. XXVII. — Marc. XV. — Luc. XXIII. — Joan. XIX
A l'heure des Compiles, ravivez encore votre douleur et votre tristesse. Le temps pressait ; car bientôt allait commencer la solennité du sabbat, durant laquelle on ne devait plus faire les préparatifs de sépulture ; d'ailleurs, il fallait surtout éviter les calomnies des Juifs à ce sujet. L'apôtre Jean conjure donc la sainte Vierge de vouloir bien leur abandonner Jésus pour l'ensevelir. Cette Mère discrète, se rappelant que son divin Fils l'avait elle-même confiée au disciple bien-aimé, n'opposa plus de résistance ; et après avoir béni le corps sacré, elle le remit entre leurs mains.
Aussitôt commença l'embaumement, selon que les Juifs avaient coutume d'ensevelir les personnes les plus respectables, d'après l'ancienne tradition de leurs premiers pères (Joan. XIX, 40), Ainsi, le corps de Jésus fut entouré d'aromates avec de linges que Nicodème avait apportés, comme on le croit. Ces linges étaient des bandelettes qu'on roula autour des membres, tandis qu'on couvrit la tête d'un suaire également de pur lin, comme tout le reste. Marie tenait cependant toujours sur ses genoux cette tête chérie dont elle s'était réservée de prendre un soin particulier. Madeleine de son côté tenait les pieds près desquels elle avait jadis trouvé miséricorde ; après les avoir souvent baignes de ses larmes, essuyés de ses cheveux et couverts de baisers, elle les enveloppa le mieux qu'elle put. Quand les diverses parties du très-saint corps eurent été convenablement disposées, Joseph l'enveloppa dans le linceul blanc qu'il avait acheté (Matth. XXVII, 59). Tous alors, regardant la divine Mère, attendirent qu'elle eût achevé ; puis ils recommencèrent leurs lamentations, car ils étaient tellement suffoqués par les sanglots qu'ils ne pouvaient se parler les uns aux autres. Ils plaignaient surtout Marie qu'ils voyaient inconsolable d'être séparée de son divin Fils. À ce touchant spectacle, Âmes dévotes, renouvelez aussi vos gémissements et vos pleurs, si toutefois vous les avez interrompus.
Voyant qu'elle ne peut différer davantage, la sainte Vierge applique son visage sur celui du Sauveur qu'elle inonde de ses larmes, colle sa bouche sur celle de Jésus qu'elle recouvre d'un voile avec précaution, et enfin adresse un dernier adieu à ce cher Fils qu'elle bénit encore. Tous aussitôt, fléchissant les genoux, adorent leur bon Maître ; et, après avoir baisé respectueusement ses pieds, ils prennent dans leurs mains son corps sacré qu'ils portent jusqu'au lieu du sépulcre, à cinquante pas environ du Calvaire. Durant le trajet, Marie soutient la tête et Madeleine les pieds. « Âmes fidèles, s'écrie saint Anselme (in Speculo), suivez ce lugubre cortège qui entoure le plus riche trésor de la terre et du ciel ; joignez-vous à ces amis dévoués du Seigneur afin de soutenir ou ses pieds, ou ses mains ou ses bras ; recueillez avec soin les gouttes de ce sang précieux qui tombent sur la terre, et baisez avec respect la poussière que ses pas ont foulée. » Le deuil de la sainte Vierge aux obsèques de son divin Fils avait été figuré autrefois par celui de David aux funérailles d'Abner que Joab avait tué par trahison. Le roi, vivement affligé de la perte de son ami, accompagnait le convoi funèbre, en manifestant une si profonde tristesse que tout le peuple en fut touché jusqu'aux larmes (II Reg. III). De même la douleur amère de la sainte Vierge excitait la compassion de tous les assistants qui pleuraient avec elle la mort du Sauveur.
Or, au lieu même du crucifiement, il y avait un jardin où se trouvait un sépulcre neuf, dans lequel personne encore n'avait été mis (Joan XIX, 41). Joseph l'avait fait tailler pour lui dans le roc (Matth. XXVII, 60). Comme c'était la veille du sabbat, on déposa Jésus dans ce tombeau qui était proche (Joan. XIX, 42) ; car on n'aurait pas eu le temps de le transporter plus loin, avant que la solennité commençât, comme le fait observer saint Chrysostôme (Hom. LXXXIV in Joan.) » Des millions d'Auges assistèrent à cette funèbre cérémonie, dit saint Augustin (Tract. CXX in Joan.) et ils chantaient les louanges de leur Seigneur, tandis que Marie faisait entendre les plaintifs gémissements de son cœur oppressé. Ce fut providentiellement qu'on déposa le Sauveur dans un sépulcre qui n'avait encore point servi ; car de la sorte, selon saint Ambroise et saint Chrysostôme, les Juifs incrédules ne purent contester si le mort ressuscité trois jours après n'était point un autre que Jésus. En outre, comme le remarque saint Augustin (loc. cit.), de même que nul, ni avant ni après le Sauveur, ne fut conçu dans le chaste sein de la sainte Vierge, nul aussi, ni avant ni après lui, ne fut enseveli dans le même tombeau. De plus, par une disposition non moins providentielle que signalent saint Augustin (Serm. de Sabbato Sancto) et saint Jérôme (in cap. XXVII, Matth.), le sépulcre était taillé dans le roc et non point creusé dans le sol ou construit en maçonnerie ; s'il n'en avait été ainsi, les Juifs auraient pu soupçonner les disciples d'avoir enlevé furtivement le corps, soit en défonçant la terre, soit en perçant la muraille.
A l'exemple de saint Théophile (in cap. XIX Joan.), admirons ici l'extrême indigence à laquelle Notre-Seigneur s'était réduit pour nous en ce monde ; car après avoir été crucifié tout nu, il voulut être enveloppé dans un linceul et enseveli dans un sépulcre qui ne lui appartenaient point. Jésus Christ, dit saint Anselme (in Speculo), fut tellement pauvre, qu'il naquit dans une maison étrangère, qu'il vécut sans avoir de domicile pour reposer sa tète, qu'il mourut sans avoir de vêtements pour couvrir sa nudité, et qu'après sa mort il ne possédait en propre ni linceul pour y être enveloppé, ni sépulcre pour y être enseveli. Ainsi, comme le dit saint Ambroise (in cap. XXIII Luc), Celui-là même qui était immolé pour le salut des autres, fut déposé dans le tombeau d'autrui. Il voulut montrer par là que la mort ne devait point le retenir captif ; car pouvait-il désirer un sépulcre après sa mort Celui qui allait triompher de la mort par sa résurrection ? La sépulture si simple du Sauveur, ajoutent saint Jérôme et le Vénérable Bède, condamne la vaine ostentation des riches, qui jusqu'après leur trépas fout ressortir leur orgueil par la magnificence des monuments érigés en leur honneur. Cependant, hélas ! comme saint Augustin le remarque (de Cura pro mortuis habenda), la pompe et le luxe qu'on déploie dans les funérailles, la grandeur et la somptuosité qui éclatent dans les mausolées, peuvent bien procurer quelque consolation aux vivants, mais ne sauraient fournir aucun soulagement aux défunts.
A la sépulture de Notre-Seigneur, nous ne voyons briller ni l'or, ni la soie, ni la pourpre, ni les pierreries, mais un linceul blanc avec des linges propres qui consistaient en des bandelettes pour entourer les membres et en un suaire pour couvrir la tête du Sauveur. Nous devons conclure de là, selon saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), que le corps de Jésus-Christ dans le sacrifice de l'autel doit être posé sur du linge, à l'exclusion de tout autre drap. C'est pour la même raison que le pape saint Sylvestre prescrivit de consacrer le corps de Jésus-Christ non point sur des étoffes teintes ou précieuses, mais uniquement sur la toile blanche de lin pur. — En outre, de ce que le corps de Jésus-Christ fut enveloppé dans un linceul neuf et déposé dans un sépulcre nouveau où personne n'avait encore été mis, Pierre le Chantre, célèbre docteur de Paris, conclut que tous les linges et les vêtements sacrés, employés pour la célébration de la Messe, doivent être confectionnés avec des matières neuves qui n'aient point servi précédemment à d'autres usages, et cela par respect pour l'adorable Eucharistie ; et aussi, quand une fois ils ont été consacrés au service de Dieu, on ne doit plus les appliquer à autre chose, mais plutôt les détruire.
Quand le Maître de la vie eut été placé dans cet asile de la mort, les pieux assistants lui témoignèrent encore leur respectueuse dévotion par des pleurs et des gémissements. Sa Mère, toujours désolée, s'assit du côté de la tête, puis se penchant sur le corps, elle étendit encore les mains vers lui comme pour le retenir ; appliquant alors ses lèvres sur le tombeau qui le renfermait, elle bénit de nouveau son divin Fils avec une touchante effusion et déplora sa douloureuse séparation avec d'amers sanglots. Jean, baigné de larmes, vint la relever et l'emmena dehors. Tous étant sortis, on roula une grosse pierre devant la porte du sépulcre pour en fermer l'entrée (Matth. XXVII, 60). Si cette pierre eût été petite, dit saint Augustin (Serm. de Sabbato Sancto), les gardes auraient pu déclarer que, pendant leur sommeil, les disciples de Jésus étaient venus enlever son corps ; mais comme elle était si grande qu'il fallait les forces réunies de plusieurs hommes pour la remuer, une telle allégation devenait incroyable. Cette masse énorme, ajoute saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), montre que le sépulcre ne pouvait être ouvert par un homme tout seul ; si cependant Jésus-Christ en est sorti, ce n'a pu être sans une puissance surhumaine, de sorte que sa résurrection ne saurait être révoquée en doute avec quelque vraisemblance.
D'après ce que firent Joseph et Nicodème pour la sépulture du Sauveur, nous apprenons ce que nous devons faire pour la réception de l'Eucharistie. Ils ensevelirent Jésus-Christ avec des linges propres et un linceul blanc ; recevons-le, sous les voiles sacramentels, avec des affections pures et une conscience nette, en sorte que notre âme et notre corps soient convenablement disposés. Ils embaumèrent le corps sacré avec des aromates composés de myrrhe et d'aloès ; accueillons-le avec une fervente dévotion excitée par l'amertume de la pénitence et de la compassion. Ils le déposèrent en un sépulcre tout neuf et encore vide ; introduisons-le dans notre cœur, renouvelé par la grâce divine, et exempt de souillure mondaine. Notre cœur ainsi préparé, quand il conserve le souvenir toujours présent de Jésus-Christ, devient un véritable monument, suivant la signification étymologique d'où ce mot semble provenir (monens mentem). Il doit être aussi un agréable jardin, cultivé avec soin, où le Seigneur vienne se reposer, comme il vint autrefois dans le jardin qui renfermait son tombeau. De même que ce tombeau était taillé dans la roche, notre cœur doit être solidement établi dans la vertu et spécialement dans la foi sur laquelle l'Église est fondée d'une manière inébranlable. La grosse pierre que l'on roula devant la porte du sépulcre pour en interdire l'accès, représente la fermeté constante qui est nécessaire pour préserver notre âme du péché, si nous ne voulons pas que le Sauveur l'abandonne avant le jour définitif de la résurrection glorieuse. En effet, dit saint Ambroise (in cap. XXIII Luc.) le Chrétien fidèle qui a inhumé en lui-même Jésus-Christ doit veiller attentivement dans la crainte de le perdre, s'il laissait entrer quelque étranger perfide. Car, selon saint Hilaire (can. XXXIII in Matth.), personne autre que le Créateur ne doit y pénétrer ; et nul, excepté lui, ne doit en prendre possession. D'après la pensée de saint Ambroise (loc. cit.), le Sauveur voulut que son corps fût placé dans le tombeau d'un homme juste, pour montrer qu'étant ennemi de l'iniquité il repose uniquement dans le cœur de l'homme, vertueux, et que, ne devant plus mourir pour les méchants, il ne voulait plus demeurer en leur société.
Le monument où fut inhumé le corps du Sauveur était un caveau de forme circulaire, taillé dans le flanc du rocher au bas duquel s'étendait le jardin appartenant à Joseph d'Arimathie. Cette grotte avait huit pieds et demi de longueur et autant de largeur ; elle était assez haute pour qu'un homme debout à l'inférieur pût à peine atteindre la voûte en élevant le bras ; et vers l'orient, elle avait une ouverture devant laquelle on roula la grosse pierre destinée à en fermer l'entrée. Dans la partie septentrionale de la grotte se trouvait le tombeau ou l'on étendit le corps du Sauveur ; c'était une niche pratiquée au ciseau, longue de sept pieds et demi, élevée de trois palmes au-dessus du pavé, et aussi large que haute ; cette niche, était entièrement ouverte non pas en dessus mais par le côté vers le midi, et c'est par là qu'on put y introduire le corps du Seigneur. La roche, dans laquelle était creusé le monument avec le tombeau, était tachetée de rouge et de blanc. Ce monument avait ainsi la forme d'une chambre qui renfermait un sépulcre. Les anciens Juifs construisaient de cette manière les tombeaux, surtout ceux qui étaient spécialement destinés aux principaux personnages, afin que leurs descendants pussent être inhumés près d'eux dans un même caveau ; de là vient que l'Écriture, parlant des rois de Juda, dit ordinairement pour chacun d'eux ; il fut enseveli avec ses ancêtres dans la cité de David.
Plus tard, pour honorer la sépulture et la résurrection glorieuse de Jésus-Christ, on bâtit sur ce même emplacement une magnifique Église en rotonde qui recevait la lumière du jour par la seule ouverture de la coupole. Dans sa vaste enceinte, elle comprenait la montagne du Calvaire avec plusieurs autres lieux saints, et surtout le saint Sépulcre qui est renfermé dans une chapelle circulaire construite de pierres très-belles. Elevée sur les endroits mêmes où Notre-Seigneur a opéré les plus grandes merveilles, cette basilique insigne occupe à bon droit le premier rang parmi tous les lieux dignes d'une vénération particulière ; aussi elle a reçu un titre patriarcal. Elle était autrefois desservie par des chanoines réguliers appartenant à l'ordre de saint Augustin et vivant sous la conduite d'un simple prieur, parce qu'ils promettaient obéissance au patriarche comme à leur seul abbé.
Or le jour où Notre-Seigneur fut crucifié et enseveli était le sixième de la semaine, celui que les Juifs vivant parmi les Grecs appelaient Parasceve, c'est-à-dire de la préparation ; car on devait alors préparer toutes les choses nécessaires, et même la nourriture, pour le sabbat du lendemain dont la solennité commençait dès la veille au soir (Luc. XXIII, 54). Rappelons-nous qu'en ce sixième jour de la semaine, où le premier homme avait commencé à vivre et à pécher, le divin Rédempteur a daigné mourir et satisfaire pour nous autres coupables. Voilà pourquoi il s'était écrié en mourant : Tout est consommé. En effet, l'œuvre de la réparation pour le genre humain était consommée, accomplie dès lors, en ce même jour de la semaine que l'avait été jadis l'œuvre de la création. Le Vénérable Bède dit à ce propos (in cap. XV Marc.) : « Après avoir créé le monde en six jours, Dieu se reposa de son action au septième qu'il fit appeler pour cette raison Sabbat, c'est-à-dire repos. De même, après avoir racheté le monde par le sacrifice de sa vie au sixième jour, Jésus-Christ se reposa dans le silence de la tombe au septième, en attendant la gloire de la résurrection au huitième ; de cette manière, il nous a donné l'exemple du dévouement que nous devons exercer et aussi de la rétribution que nous devons espérer. II faut, en effet, que d'abord, comme notre divin Modèle, nous soyons immolés pour Dieu et crucifiés au monde en quelque sorte, pendant ce sixième Age du monde où nous vivons présentement ; il faut ensuite qu'après avoir payé la dette de la mort, nous nous reposions de nos peines et de nos fatigues durant le septième âge, tandis que nos âmes demeureront secrètement dans la paix du Seigneur et nos corps dans le secret du tombeau, jusqu'à ce qu'enfin, au huitième âge, nos corps réunis à nos âmes par leur glorieuse résurrection possèdent inséparablement avec elles le bonheur incorruptible de l'héritage éternel. Voilà justement pourquoi le soir du septième jour n'est point marqué dans la Genèse ; car après les labeurs de cette vie, le repos des âmes ne doit point se terminer par un sombre chagrin, mais s'augmenter au contraire par la joie plus complète de la résurrection future. » Ainsi s'exprime le Vénérable Bède.
Mais pourquoi, en nous rappelant les mystères douloureux opérés en ce sixième jour, l'Église prie-t-elle d'une manière plus expresse pour tous les hommes et spécialement pour tous les pécheurs, les hérétiques, les schismatiques, les païens et même pour les Juifs dans l'office principal du Vendredi-Saint ? C'est qu'en ce jour plus que jamais notre doux Sauveur se montre très-miséricordieux pour pardonner les péchés, très-libéral pour communiquer ses dons, et très-généreux pour nous délivrer des peines que nous avions encourues. Ce fut en effet sur la croix qu'il demanda grâce pour ses cruels bourreaux, qu'à la simple prière d'un larron il lui promit le paradis, et que pour l'abondante rédemption du monde il daigna verser tout son sang précieux, tandis qu'il lui suffisait d'en répandre une seule goutte. En ce jour aussi, l'Église imitant son divin Époux se montre très-miséricordieuse, très-libérale et très-généreuse à l'égard de tous les hommes sans exception, pour lesquels elle ouvre tous ses trésors spirituels en offrant pour eux au Seigneur ses suffrages, ses mérites et ses satisfactions.
En outre le Vendredi Saint, les pieux fidèles ont coutume de visiter les différentes églises ainsi que les divers autels, et cela pour trois raisons. 1° C'est parce qu'après la mort de leur divin Maître, les Apôtres et les saintes femmes visitèrent plusieurs fois son tombeau. 2° C'est aussi parce qu'après avoir expiré sur la croix, le Sauveur visita dans les limbes les âmes des justes qui y étaient descendues successivement depuis l'origine du monde. 3° C'est encore parce que les Saints sont plus disposés à écouter nos prières en ce jour où ils méritèrent d'être affranchis de leur longue captivité et admis dans le royaume céleste. Si un homme était tout à coup tiré de prison et élevé sur le trône, ne conserverait-il pas un agréable souvenir de cet heureux jour, et à l'époque anniversaire de sa glorieuse délivrance ne se plairait-il point à communiquer sa joie à d'autres en leur faisant part de ses largesses ? II en doit être ainsi des Saints que Dieu s'est associés dans la gloire éternelle. C'est donc avec raison que, le Vendredi-Saint, les pieux fidèles visitent spécialement les lieux consacrés à leur culte, afin d'obtenir leur protection.
En ce jour de la préparation au repos du Sabbat, les saintes femmes, qui avaient accompagné le Sauveur jusqu'à son tombeau, remarquèrent avec une grande attention où et comment son corps avait été déposé ; car elles se proposaient de revenir après la solennité du Sabbat pour lui rendre leurs hommages et lui apporter leurs parfums (Luc. XXIII, 55). « À l'exemple de ces pieuses personnes, dit le Vénérable Bède (in cap. XV Marc), les âmes humbles, d'autant plus dévouées au Seigneur quelles sont plus convaincues de leur faiblesse, suivent assidûment les traces du divin Rédempteur, en ce siècle qui est le temps de la préparation au repos de l'éternité ; elles examinent avec une religieuse curiosité la manière dont sa Passion s'est accomplie pour l'imiter, autant que possible, de quelque façon ; après en avoir lu, écouté, médité les diverses circonstances, elles s'appliquent à exercer les actes des vertus agréables à leur divin Maître, afin qu'ayant achevé de se préparer ici-bas à la vie future, elles entrent dans le bienheureux repos du ciel jusqu'au jour de la résurrection, où elles iront se présenter à Jésus-Christ avec les aromates des bonnes œuvres. »
Cependant Joseph et Nicodème, après avoir adoré le Seigneur et salué le tombeau, retournèrent en leurs maisons, tandis que Madeleine et ses pieuses compagnes demeurèrent assises non loin du sépulcre, continuant de pleurer la mort du Sauveur sans toutefois perdre l'espoir de sa résurrection (Matth. XXVII, 61). Par cette conduite elles montrèrent toute l'ardeur et toute la constance de leur affection envers Jésus qu'elles ne voulaient pas abandonner, même après sa mort. « Lorsque tous les autres disciples s'étaient retirés, dit saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), les saintes femmes étaient restées là pour témoigner leur attachement au divin Maître, en attendant que sa promesse fut réalisée ; aussi, par leur fidélité persévérante elles obtinrent avant tous les autres disciples, la faveur indigne de voir le Seigneur ressuscité. » Ainsi, ajoute Raban Maur, ces bienheureuses amies du Sauveur, qui l'avaient servi durant sa vie, assisté à sa mort, et accompagné dans sa sépulture, furent les premières consolées par sa glorieuse résurrection. » « Nous avons admiré le courageux dévouement et la généreuse affection de ces saintes femmes qui restèrent attachées jusqu'à la mort à leur bon Maître ; eh bien ! conclut saint Chrysostôme (Hom. LXXXIX in Matth), nous autres hommes, imitons du moins leur conduite, en sorte que parmi les tentations nous n'abandonnions jamais Jésus-Christ. »
Par l'exemple de leur dévotion, ces fidèles servantes du Seigneur nous montrent que toutes les personnes pieuses, vraiment mortes au monde, doivent participer à la sépulture du Sauveur avec un profond sentiment de compassion, afin de parvenir à la gloire de la résurrection. Vous donc aussi, âmes chrétiennes, lavez de vos larmes son corps inondé de sang ; embaumez-le avec les parfums de vos oraisons ; portez-le dans vos bras, en exerçant les œuvres de charité et d'humilité ; ensevelissez-le avec les aromates d'une vie fervente et d'une doctrine salutaire, en joignant la pratique à l'enseignement ; enveloppez-le dans le blanc linceul de la chasteté et dans le suaire de la pénitence ; puis, au milieu des gémissements, des sanglots et des lamentations, déposez-le dans le secret de votre conscience sous la garde d'un constant amour ; et demeurez là près de son tombeau, en attendant que vous ayez le bonheur de le voir lui-même ressuscité d'entre les morts. Gardez-vous donc bien de rejeter ce bon Sauveur qui est mort pour votre salut ; recevez-le avec empressement dans votre cœur, où il veut reposer en paix comme dans son sépulcre ; entourez de vos plus pures affections, comme de bandelettes très-propres d'une blancheur éclatante, ces plaies vermeilles qui brillent comme de charmantes roses ; conservez-le ainsi en vous-mêmes avec le plus grand soin jusqu'à ce que, décoré des plus admirables prérogatives, il vous associe à la joie de sa résurrection, et qu'élevé par dessus tous les chœurs angéliques, il vous admette au triomphe de son ascension.
Dans la sépulture de Jésus-Christ nous trouvons plusieurs instructions utiles. 1° Selon saint Théophile (in cap. XV Marc), lorsque nous recevons le corps du Sauveur caché sous les voiles eucharistiques, nous devons imiter Joseph d'Arimathie qui le déposa dans un monument tout neuf, taillé dans le roc ; c'est-à-dire nous devons le placer dans notre cœur créé à l'image de Dieu, renouvelé par la grâce de la pénitence et établi sur la foi du Christ comme sur la pierre ferme, afin que nous puissions dire avec l'Épouse des cantiques : Je tiens Celui que j'aime, et je ne le laisserai point aller (Cant. III, 4). 2° Comme ceux qui mirent le Seigneur dans le tombeau pleurèrent sur sa mort, ainsi, quand nous le possédons en notre Ame, nous devons pleurer sur sa Passion en nous affligeant des péchés qui l'ont causée. 3° De même que Jésus-Christ, après avoir été enseveli, a été gardé avec soin, de même aussi, lorsque nous l'avons reçu, nous devons le conserver avec précaution, de peur que le démon, se glissant furtivement dans notre intérieur, ne nous ravisse ce précieux trésor. 4° Après être morts spirituellement au péché, nous devons être ensevelis avec Jésus-Christ, de telle sorte que le vieil homme ne vive plus désormais en nous, comme l'enseigne l'Apôtre (Rom. VI). Selon la Glose, le divin Sauveur, prenant la place du vieil homme, voulut que ses membres fussent attachés à la croix, privés de la vie, déposés dans le tombeau et dérobés à tous les regards humains, afin de nous apprendre que nos propres membres doivent être crucifiés et mortifiés par la pratique de la continence et de la justice, pour ne plus se livrer à des actes dangereux et coupables, de manière à en perdre même jusqu'au souvenir. C'est ainsi qu'après avoir détruit et enseveli le vieil homme en nous-mêmes, nous pourrions renaître à une vie meilleure et marcher dans une voie parfaite.
Pour mieux profiter de ces dernières instructions, nous pouvons réciter la prière suivante : Ô bon Jésus, qui avez bien voulu être enseveli, pleuré et gardé dans un sépulcre, faites aussi que je vous ensevelisse respectueusement, que je vous pleure amèrement, que je vous garde précieusement dans mon cœur ; qu'après avoir été enseveli moi-même avec vous, je mérite de participer à votre résurrection glorieuse. Ô vous qui vous êtes soustrait aux regards des hommes pour entrer dans la paix du tombeau, cachez-moi comme votre serviteur dans le secret de votre face divine, afin que je sois garanti de toute agitation séculière ; accordez-moi la grâce de mourir entièrement au monde, afin de vivre uniquement pour vous, de telle sorte qu'en vous seul je puisse trouver le repos et le bonheur.
Mais comment devons-nous être ensevelis avec Jésus-Christ ? Notre tombeau, c'est la religion en laquelle nous devons être ensevelis avec Jésus-Christ comme morts au monde. Le religieux, en effet, peut être comparé à un mort dans le tombeau, et cela sous différents rapports. 1° Quant aux biens et aux choses du monde. Le mort en son cercueil ne possède rien ; le religieux également ne doit rien avoir en propre, mais il doit mettre tout en commun afin de le partager avec ses frères. 2° Quant aux plaisirs et aux mouvements dus sens. Le mort, privé de tout sentiment, n'éprouve aucune satisfaction de la part des objets extérieurs ; le religieux aussi doit être indifférent à toute délectation relative aux sens corporels. Et comme le mort ne résiste nullement à la main de celui qui l'agite, ainsi le religieux ne doit s'opposer en rien, mais se soumettre en tout à la volonté de celui qui le gouverne. 3° Quant à la demeure elle même. Le mort renfermé dans son sépulcre ne le quittera que par l'ordre de Dieu, au jugement dernier ; et si on le transporte d'un lieu dans un autre, il ne s'en plaint point. De même, le religieux doit toujours rester en son cloître, et n'en sortir jamais sans la permission de son supérieur ; si cependant on le transfère d'un monastère en un autre, il ne doit pas murmurer. 4° Le vrai religieux doit se conformer surtout à Jésus mort. Or, en Jésus mort, l'âme était séparée du corps, quoique l'une et l'autre demeurassent unis à la divinité. Ainsi, dans le vrai religieux, l'âme doit être comme séparée de son corps, en ce sens qu'elle ne doit s'abandonnera aucune inclination charnelle ; tous deux néanmoins doivent rester unis au Seigneur, l'âme par la charité et le corps par la chasteté, de telle façon que le religieux puisse dire avec le Roi-prophète : Mon cœur et ma chair se sont réjouis dans le Dieu vivant (Ps. LXXXIII, 3).
Les enfants du patriarche Jacob figurèrent autrefois la-sépulture du Sauveur, lorsqu'ils jetèrent leur frère Joseph dans une citerne. Nous en trouvons encore une image plus expressive dans le prophète Jouas qui, après avoir été jeté dans la mer, y fut dévoré par une baleine, car de même qu'il demeura trois jours et trois nuits dans le ventre de ce monstre marin, ainsi Notre-Seigneur resta jusqu'au troisième jour dans le sein de la terre,comme lui-même l'avait annoncé.
Repasse maintenant en ton esprit, Chrétien fidèle, tout ce que ton Seigneur a daigné souffrir pour toi aux sept heures précédemment indiquées de cette mémorable journée ; écoute Jésus-Christ qui semble te dire lui-même par manière d'exhortation : Aussitôt que tu seras levé pendant la nuit, rappelle-toi l'obéissance avec laquelle, pour te délivrer, je me suis laissé lier par mes ennemis afin de souffrir jusqu'à la mort ; et à mon imitation, dispose ton cœur à vouloir tout ce qu'on pourra te commander. À l'heure de prime, considère l'humilité avec laquelle j'ai daigné comparaître comme un doux agneau devant un juge inique, et pour mon amour soumets-toi à toute créature afin d'accomplir toutes les œuvres commandées, quelque viles ou pénibles qu'elles puissent te paraître. À l'heure de tierce, contemple avec quelle patience j'ai consenti pour toi à être vilipendé, conspué, accablé de coups et saturé d'opprobres : apprends ainsi à te mépriser toi-même, et à supporter les injures et les ignominies. À l'heure de sexte, représente-toi avec quelle charité, moi le Créateur de l'univers, j'ai bien voulu être attaché à la croix pour ton propre salut ; souhaite en retour que le monde soit crucifié pour toi, et que tu sois crucifié pour le monde, de manière à trouver amères, toi-même, les choses que, lui tout au contraire, recherche avidement comme les plus agréables. À l'heure de none, immole-toi avec moi en mourant au monde et à toute créature ; offre à Dieu le sacrifice entier de ta personne avec un tel dévouement que cette mort soit douce à ton cœur et que toutes les choses de la terre soient pour toi un sujet d'ennui. À l'heure des vêpres, où j'ai été détaché de la croix, pense avec joie qu'après les douleurs et les travaux de cette vie tu goûteras avec moi le repos et le bonheur. À l'heure des compiles, où j'ai été déposé dans le tombeau, souviens-loi de l'union intime par laquelle, en devenant un même esprit avec moi, tu trouveras en moi une parfaite jouissance ; conforme entièrement ici-bas ta volonté à la mienne dans les succès comme dans les revers, afin de commencer sur la terre cette heureuse union qui doit se consommer au ciel dans la gloire éternelle.
Cependant à rapproche de la nuit, le disciple bien-aimé fit observer à la sainte Vierge qu'il n'était pas possible de rester là plus longtemps, et qu'il fallait rentrer dans la ville, Marie donc se lève comme elle peut, et fléchit de nouveau les genoux devant le sépulcre qu'elle baise encore une fois en bénissant son divin Fils. Mais oppressée par les gémissements, accablée d'angoisses, épuisée par les larmes qu'elle ne cessait de répandre, elle ne pouvait se tenir sur ses pieds. Elle commence néanmoins à se retirer avec l'assistance des saintes femmes qui pleuraient avec elle. Arrivée au pied de la croix, elle se prosterne pour l'adorer ; et tous imitent son exemple. Ainsi, ce fut la sainte Vierge qui la première adora la vraie croix, comme aussi c'était elle qui la première avait adoré son divin Fils au moment où il était né dans la crèche. — Cette sainte croix, sur laquelle le Sauveur avait été suspendu, fut enfouie par les Juifs sous la montagne du Calvaire, après la résurrection de Notre-Seigneur ; elle resta cachée là près de trois siècles, avec celles qui avaient servi au supplice des deux larrons. Enfin, sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin, fit creuser à plus de vingt pieds sur le Golgotha. Elle y découvrit dans une grotte profonde trois croix ; celle du Sauveur fut reconnue miraculeusement par la résurrection d'un mort sur lequel on l'appliqua, après avoir inutilement appliqué les deux autres. L'endroit où l'on trouva la vraie croix n'est éloignée du Calvaire que d'environ dix pieds en descendant vers l'orient ; il est compris dans l'église dite du Saint-Sépulcre ou de la Résurrection, dont nous avons déjà parlé.
Après avoir quitté le Calvaire, la sainte Vierge avec sa pieuse compagnie s'avançait vers Jérusalem ; et, sur la route, elle se retournait souvent pour regarder encore la douloureuse montagne. Lorsqu'elle arriva dans la ville, ceux qui la virent ainsi plongée dans la tristesse prirent part à sa douleur ; ils s'efforçaient de la consoler en mêlant leurs larmes aux siennes, et s'empressaient de la suivre en gémissant sur ses afflictions. Parvenue à la demeure de Jean qui la conduisait, elle s'inclina affectueusement vers tous ceux qui l'avaient accompagnée pour les remercier de leur charitable compassion ; puis, après l'avoir salué avec respect, tous se retirèrent en pleurant. Exténuée de fatigue et de chagrin, elle rentra dans la maison, où le disciple bien-aimé l'entoura des soins les plus assidus ; car il l'aima de tout cœur comme sa propre mère. Dans la société intime de ce fils adoptif, de ses propres sœurs et de Madeleine, elle ne cessait de se lamenter au souvenir déchirant de tout ce qu'avait souffert son divin Fils en divers lieux. Jean néanmoins employait toute sa sollicitude à la soulager. Chrétiens témoins de cette extrême désolation, tâchez, vous aussi, d'y apporter quelque adoucissement ; car ceux qui partagent le deuil de Marie ont grand besoin de nourriture pour réparer leurs forces abattues, parce qu'ils sont restés à jeun durant toute la journée. Ne négligez rien pour assister cette tendre Mère, et après lui avoir rendu tous les services convenables, ne vous retirez point sans avoir obtenu sa très-sainte bénédiction.
Pendant ce temps les Juifs implacables continuaient à persécuter Notre-Seigneur jusque dans son tombeau. En effet, le jour qui suivit la préparation du sabbat, c'est-à-dire, durant la solennité du sabbat qui commença au soir même du vendredi après le coucher du soleil, les pontifes et les pharisiens vinrent ensemble trouver Pilate : Seigneur, lui dirent-ils, nous nous sommes rappelés que, lorsqu'il vivait encore, ce séducteur a dit : Je ressusciterai le troisième jour (Matth. XXVII, 62 et 63). L'envie qui les animait contre Jésus leur faisait taire son nom propre, pour lui attribuer une odieuse qualification qu'ils méritaient dans le plus mauvais sens ; car étant eux-mêmes de pernicieux séducteurs, ils ne se contentaient pas d'avoir ôté la vie au Sauveur, ils cherchaient encore à déchirer sa réputation après sa mort. Mais, selon la remarque de saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), de même que Caïphe leur chef avait prophétisé, sans le savoir, en disant : il faut qu'un seul homme meure pour le peuple, afin que la nation ne périsse pas tout entière ; de même aussi les princes des prêtres prophétisaient, sans y penser, en traitant Jésus-Christ de séducteur ; car il l'était en réalité, si l'on prend ce terme en bonne part, dans son acception la plus favorable. On distingue, en effet, deux sortes de séduction : l'une louable, produite pour l'influence de la sainteté qui attire de l'erreur à la vérité ; l'autre blâmable, causée par la contagion de la perversité qui entraîne de la vérité dans l'erreur. Notre-Seigneur Jésus-Christ ne nous a-t-il pas précisément délivrés des ténèbres de Terreur, des souillures du vice et des abîmes de la mort, pour nous conduire à la lumière de la vérité, à la pratique de la vertu et à la possession de la vie éternelle ?
Poussés néanmoins par une fausse appréhension, les pharisiens dirent à Pilate : Faites donc garder le sépulcre jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples, venant à dérober son corps, ne fassent accroire sa résurrection au peuple ; car alors la dernière erreur serait pire que la première (Matth. XXVII. 64). Les insensés ! ils demandent des gardes, comme s'ils pouvaient tenir renfermé dans un tombeau le corps de Celui qui, présent partout, tient l'univers en ses mains. Ô scélératesse raffinée ! s'écrie saint Ambroise (in cap. XXIII Luc). Ils ne se bornent pas à diffamer le Maître, ils s'efforcent encore de calomnier ses disciples. Mais, en concluant que la dernière erreur serait pire que la première, les Juifs disent vrai sans le savoir, ajoute Raban Maur (in cap. XXVII Matth.) car à raison de leur impénitence obstinée, ils se rendirent eux-mêmes coupables d'une dernière erreur beaucoup plus funeste que la première provenant de leur ignorance ; et à l'égard du Sauveur, ils commirent une faute plus grave par leur infidélité, en niant sa résurrection, que par leur cruauté, en causant sa Passion. Ainsi donc, ils avouent clairement que la mort de Jésus-Christ était l'effet d'une erreur précédente. « Admirons ici, dit saint Chrysostôme (Hom. XC in Matth.), comment les Juifs, contre leur propre volonté, contribuèrent à prouver d'une manière irréfragable la vérité de la résurrection. En effet, puisqu'eux-mêmes ont fait garder le sépulcre, les disciples n'ont pu enlever le corps qui y avait été déposé ; et si, malgré toutes les précautions possibles, le corps ne s'y trouva plus au bout de trois jours, il s'ensuit évidemment qu'il était ressuscité. »
Fatigué des instances que les Juifs lui adressaient, Pilate leur répondit : Vous avez une garde à votre disposition, faites-le donc surveiller comme vous l'entendez (Matth. XXVII, 65). Il semblait leur dire par là : Je vous permets d'entourer de soldats son tombeau ; mais c'est en vain que vous essayez de l'y retenir lui-même, s'il doit ressusciter. Ô folie et impiété de Pilate ! Déjà pour apaiser les Juifs, il avait fait mourir Jésus sur la croix ; et maintenant pour les contenter, il le fait garder dans le tombeau. Munis de cette autorisation, ils se transportent eux-mêmes au sépulcre, et, après avoir constaté la présence du corps, ils ferment l'entrée du tombeau, devant lequel ils postent des sentinelles ; puis, afin que nul ne pût y pénétrer à leur insu, ils apposent leur cachet avec celui du gouverneur sur la pierre qui sert de porte au monument (Ibid, 06) ; ils se retirent ensuite tout joyeux, avec la confiance de retenir à jamais captif de la mort Celui qui s'était montré précédemment maître de la vie. « Non contents d'avoir concouru d'une manière très-efficace au crucifiement du Sauveur, dit saint Jérôme (in cap. XXVII Matth.), les pontifes, les scribes et les pharisiens s'opposent de tout leur pouvoir à sa résurrection, lorsqu'ils ferment le sépulcre, lorsqu'ils y placent une cohorte et qu'ils en scellent l'ouverture ; mais toutes les précautions que leur fait prendre la défiance n'ont servi qu'à confirmer notre foi. » Plus, en effet, ils ont employé de garanties pour conserver la possession de leur divin prisonnier, plus ils ont fourni de preuves pour démontrer la vérité de sa miraculeuse délivrance. Dieu le permit ainsi, afin que les ennemis les plus obstinés de sa gloire eu devinssent malgré eux les plus irrécusables témoins ; car il n'y a point au monde de prudence et de force humaines qui soient capables d'empêcher l'accomplissement de sa volonté souveraine et la manifestation de sa toute-puissance.
Selon la pensée de saint Chrysostôme (Hom. LXXXIX in Matth.), le Seigneur, pour rendre plus éclatante la certitude de sa résurrection, a voulu que son tombeau fût mis dans les conditions les plus propres à rendre impossible l'enlèvement secret de sou divin corps, de manière à ne laisser aucun prétexte de calomnier ses disciples. En effet, le tombeau était taillé dans la roche vive, fermé par une pierre énorme, environné de soldats ; s'il avait été creusé enterre, ou construit en maçonnerie, ou fermé par une pierre peu considérable, les Juifs auraient pu alléguer qu'on avait dérobé le cadavre du supplicié en défonçant le sol, ou en perçant la muraille, ou en déplaçant la pierre sans que les gardes endormis s'en fussent aperçus. Le même saint Docteur ajoute : La diligence des Juifs pour éviter toute surprise est devenue le plus ferme appui pour établir la croyance des Chrétiens. Veillez attentivement, ô pharisiens, veillez tant qu'il vous plaira ; mais, sachez-le bien, Dieu, qui par sa seule volonté a créé le ciel et la terre, Dieu, qui de ses doigts puissants soutient le monde entier, ne saurait être retenu malgré lui dans un étroit tombeau. Saint Hilaire dit à ce propos (Can. XXXIII in Matth.) : « En plaçant des gardes autour du tombeau, en appliquant leurs sceaux à l'entrée, de peur que le corps de Jésus-Christ ne fût enlevé, les Juifs manifestent la folie de leur incrédulité ; car naguère, à la voix de ce même Jésus, n'avaient-ils pas vu un homme mort depuis quatre jours sortir vivant du sépulcre où il était en putréfaction ? »
Pilate, dont nous avons tant parlé dans le cours de la Passion, fut dans la suite accusé par les Juifs eux-mêmes auprès de l'empereur Tibère, et fut relégué dans la ville de Lyon, où il avait pris naissance. Hérode, qui avait prêté la main à Pilate dans la condamnation de Notre-Seigneur, fut exilé dans les Gaules, à Vienne, où il mourut.
Prière
Seigneur Jésus, qui, à l'heure des complies, avez permis à votre Mère désolée et à vos amis affligés de vous rendre les devoirs et les honneurs d'une pieuse sépulture, faites qu'à leur exemple je vous embaume avec des parfums et des aromates par des prières ferventes et des actes vertueux, que je vous entoure de bandelettes très-propres par de chastes affections, que je vous enveloppe dans le blanc linceul d'une conscience pure, que je pleure sur vous avec les larmes d'une sincère pénitence et d'une tendre compassion, que je vous porte dans mes bras en exerçant les œuvres de charité et d'humilité, que je vous ensevelisse dans mon cœur en conservant le souvenir de votre Passion et de votre mort ; faites enfin, je vous prie, qu'enseveli moi-même dans votre amour je mérite de parvenir en votre société à la gloire de la résurrection. Ainsi soit-il.