Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

CHAPITRE LXVII
Épilogue de la Passion Éloge de la Croix
Considérez maintenant, âmes chrétiennes, tout ce que Jésus-Christ a souffert pour votre salut durant sa vie entière et spécialement pendant cette dernière journée, afin que vous compreniez par là combien vous lui êtes redevables ; car il mérite notre affection et notre reconnaissance, non-seulement à cause des biens qu'il nous a prodigués, mais principalement à cause des maux qu'il a subis pour nous. « Ô Dieu très-bon ! s'écrie saint Bernard (Serm. XX in Cant.) je dois vous aimer souverainement, parce que vous avez daigné me donner l'existence, la vie et l'intelligence. Mais il est un autre motif qui me touche, me sollicite, m'enflamme encore davantage. Je dois vous chérir surtout, ô mon doux Jésus, parce que vous avez consenti à boire jusqu'à la lie le calice de votre Passion pour accomplir l'œuvre de notre rédemption. C'est par là que vous m'attirez avec plus de charme, que vous m'obligez avec plus de justice, que vous me pressez plus étroitement et que vous me captivez plus fortement. Pour nous sauver, en effet, vous avez travaillé et vous vous êtes fatigué beaucoup plus que pour créer le monde entier. Comme Créateur, vous avez parlé et tout a été fait, vous avez commandé et tout a été tiré du néant ; comme Sauveur, au contraire, vous avez été contredit dans toutes vos paroles, blâmé dans toutes vos actions, insulté au milieu de vos tourments et outragé jusqu'à votre mort. » — « Ô homme ! s'écrie encore le même saint Docteur (Serm. II de Verbis Apost.), souviens-toi que, si tu as été créé de rien, tu n'as pas été racheté de même. Dieu a mis six jours à façonner le inonde dont tu fais partie, mais pour réparer ta nature il a passé trente années sur cette terre que tu habites ; durant ce temps que de peines il a endurées ! » Aussi, est-ce avec raison que saint Ambroise conclut : « Le Seigneur a fait beaucoup plus pour moi par la rédemption que par la création. En me créant, il m'a donné moi-même à moi-même ; en me rachetant, il m'a rendu à moi-même et s'est donné lui-même à moi. Si donc je me dois tout entier à lui parce qu'il m'a fait, comment le remercierai-je de ce qu'il m'a refait ? car il lui en a coûté beaucoup plus pour me refaire que pour me faire. Il lui a suffi de prononcer quelques mots pour former l'univers entier, tandis que pour réformer mon être vicié, il a multiplié ses prédications et ses miracles, il a supporté toutes sortes de douleurs et d'ignominies. »
Ne pensons pas que la Passion du Sauveur ait commencé seulement au moment où, dans le jardin des Oliviers, il fut livré entre les mains de ses ennemis ; elle remontait au premier instant de la conception, et ne cessa point jusqu'à son dernier soupir sur la croix. Jésus-Christ en effet connaissait d'avance tous les maux qu'il s'offrait à subir pour le salut du monde ; par un effet infaillible de sa prescience divine, il voyait l'extrême violence et la nombreuse diversité des douleurs et des afflictions qu'il devait ressentir dans toutes les parties de sa chair et dans toutes les puissances inférieures de son âme ; cette connaissance anticipée les lui rendait présentes à l'esprit d'une manière si vive qu'elles firent de son existence temporelle un continuel martyre. Voulez-vous concevoir ce que Jésus-Christ a souffert pour nous sur la terre ? Ecoutez et méditez sérieusement les réflexions que saint Augustin exprime en ces termes : « Ô mon âme, considère attentivement comment Jésus, ton doux Sauveur, lui qui est ton amour et ton espoir unique, ta consolation et ta béatitude souveraine, a souffert dans toutes ses œuvres, à tout âge et en tout son corps. Il a souffert dans toutes ses œuvres ; car les Juifs envieux ont blâmé ses prédications, censuré ses actions et attribué à une vertu diabolique ses miracles les plus éclatants. Il a souffert à tout âge ; dès sa conception, il est renfermé avec le plein usage de sa raison dans le sein étroit de sa Mère ; à sa naissance, il est couché dans une pauvre crèche parmi de vils animaux ; dès son enfance, il est contraint de fuir loin de sa patrie et d'habiter en Égypte pour ; échapper à la cruauté d'Hérode ; durant son adolescence et sa jeunesse, il se condamne aux fatigues et aux privations, il se réduit à l'abjection et à l'obscurité la plus profonde ; pendant plusieurs années il accomplit ses courses évangéliques au milieu de nombreuses contradictions ; enfin il expire accablé de tourments et d'outrages. À cette dernière époque de sa Passion, il a souffert en tout son corps : ses yeux ont été rougis des larmes cuisantes qu'ils répandaient, ses oreilles blessées par les injures et les blasphèmes qu'elles entendaient ; ses joues souffletées, ses narines infectées ; sa ligure a été souillée de crachats immondes, sa tête déchirée d'épines aiguës, sa bouche abreuvée de fiel et de vinaigre ; ses mains et ses pieds ont été percés de gros clous, tous ses membres meurtris par les fouets et les verges. »
« Ainsi, l'Innocent, le Juste par excellence est trahi par un de ses disciples, chargé de chaînes, conduit au sacrifice comme un agneau sans défense, suspendu au gibet comme un malfaiteur indigne de pitié ; néanmoins il ne cherche point de vengeance, il ne manifeste point d'impatience ; tout au contraire, tandis qu'il aurait pu obtenir de son Père céleste l'assistance de plusieurs légions d'Anges, il ordonne à Pierre de remettre dans le fourreau le glaive qu'il en avait tiré pour protéger son cher Maître. Il est garrotté comme un larron, accusé comme un imposteur, condamné comme un criminel de lèse-majesté divine et humaine, expulsé comme un séducteur du peuple, crucifié entre deux scélérats insignes comme leur chef infâme. Ô mon doux Jésus ! vous vous êtes laissé lier pour nous délivrer des chaînes du péché et des lacets de l'impiété, pour nous affranchir de toutes les attaches dangereuses ou coupables. Vous avez souffert qu'on couronnât d'épines votre tête sacrée afin de redresser nos intentions, qu'on perçât vos pieds et vos mains adorables afin de régler nos actions et nos démarches, qu'on ouvrît d'une lance votre cœur très-aimant pour attirer à vous toutes nos affections. Vous avez voulu être cruellement flagellé et chargé de coups, afin de nous préserver des châtiments que la colère divine nous avait justement destinés. Vous avez été couvert de meurtrissures pour réparer nos iniquités, et criblé de blessures pour expier nos crimes, afin que vos plaies saignantes fussent le remède le plus efficace contre tous nos maux. Ô mon âme ! sois donc plongée dans la plus profonde tristesse, que tes yeux se changent en deux sources de larmes, pleure et gémis sur le sort misérable de ton Frère, le plus beau et le plus aimable de tous les enfants des hommes, qui t'a comblé de tant d'honneurs et de tant de gloire ! Pourras-tu retenir tes larmes, si tu considères celles que répandent les saintes femmes avec le Prince des Apôtres et le disciple bien-aimé, et la douleur même que témoignent les créatures insensibles ? Vois le soleil qui s'obscurcit pour dérober aux regards des hommes les membres disloqués de son Créateur ; vois la terre ébranlée jusque dans ses fondements, les sépulcres entr'ouverts, les morts ressuscites, le voile déchiré devant le Saint des saints ; vois pleurer ensemble Jésus et Marie. Cette tendre Mère gémit quand elle voit son divin Fils trahi par un odieux apostat, arrêté par de barbares ennemis, condamné par un juge inique, crucifié par de féroces bourreaux ; elle se lamente surtout lorsqu'elle entend sa dernière recommandation et qu'elle ensevelit son corps inanimé.
Que votre Passion paraît douloureuse, ô mon Sauveur, si l'on examine les divers temps où vous avez souffert, particulièrement à la fin de votre vie ! Ce fut durant la nuit et durant le jour, de sorte que vous fûtes exposé successivement aux rigueurs du froid puis aux ardeurs du soleil. À l'heure des matines, vous fûtes soumis à une horrible flagellation ; à l'heure de prime vous fûtes accusé devant le tribunal suprême ; à tierce, le peuple ameuté réclama votre mort ; à sexte, le gouverneur effrayé prononça votre condamnation ; à none vous expirâtes sur la croix en versant des larmes accompagnées d'un grand cri. — Combien plus douloureuse encore paraît votre Passion, ô mon doux Jésus, si l'on observe les différents lieux où vous avez souffert pendant tout le cours de votre vie ! Vous avez supporté dans la crèche les privations de l'indigence, en Égypte les amertumes de l'exil, à Nazareth les labeurs de la pauvreté, dans le désert les tentations du démon, dans le temple les tentations des docteurs, sur le chemin les fatigues des voyages, à la maison les critiques des censeurs. Au jardin des Oliviers, vous avez répandu une sueur de sang, vous avez reçu le salut et le baiser d'un traître, vous avez été saisi et enchaîné par une horde de gens armés qui commencèrent à vous maltraiter. Dans le palais du grand prêtre, vous avez subi d'humiliantes interrogations, des soufflets ignominieux, des incriminations mensongères, et le triple reniement d'un Apôtre infidèle ; c'est là qu'on vous cracha indignement au visage, qu'on vous frappa honteusement sur la tête, qu'on se joua de vous en vous qualifiant de prophète par dérision. Dans le prétoire du gouverneur romain, vous avez enduré de faux témoignages, de calomnieuses accusations, une flagellation sanglante, une injuste sentence avec les insultes amères de vos persécuteurs triomphants. Ô comble de perversité, d'insolence et de méchanceté ! Le souverain Juge est lui-même jugé ; le Monarque universel est tourné en dérision ; le Pontife suprême est immolé sur un gibet infâme. Fut-il jamais un jugement plus inique relativement aux témoins, dont les dépositions sont contradictoires, et relativement au prévenu, dont l'innocence est notoire ? Le président néanmoins admet la fausse déposition et condamne au supplice de la croix Celui qu'il savait lui avoir été livré par un sentiment d'envie. Injuste Pilate, rougis de ta lâcheté ! Comment te laisses-tu vaincre, dominer, corrompre et séduire jusqu'à sacrifier Celui que tu avais tenté plusieurs fois d'élargir ? Juifs obstinés, rougissez également de la perfidie avec laquelle vous faites crucifier et mourir votre Seigneur et Maître ! Voila donc la victime traînée sur le Calvaire ; c'est là que le Fils de Dieu, l'amour éternel du Père céleste, souffre de la part des saintes femmes qui se lamentent et des Juifs infidèles qui le méconnaissent, de la part du mauvais larron qui le blasphème et du peuple ingrat qui le poursuit de ses clameurs, mais surtout à cause de sa sainte Mère qui pleure au pied de la croix. »
« Ô mon âme, continue saint Augustin, considère comment ton Sauveur subit en mourant la plus ignominieuse Passion. Il fut alors dépouillé de ses habits, rejeté par ses compatriotes, outragé par les soldats et crucifié avec des voleurs. Partout où il fut conduit, on l'insulta ; à la cour d'Hérode, on l'affubla d'une robe blanche comme un insensé ; dans le palais du pontife, on le souffleta, on le conspua, on le frappa comme un vil imposteur ; dans le prétoire du gouverneur, on le revêtit de pourpre, on le couronna d'épines, on le salua avec des génuflexions dérisoires comme un roi prétendu ; enfin, lorsqu'il fut monté sur le trône de la croix, on fixa par dessus sa tête un titre fastueux, on plaça à ses côtés deux insignes larrons, puis les assistants lui prodiguèrent à l'envi les sarcasmes et les affronts. — Cette Passion très-humiliante fut aussi très-austère, comme on en peut juger d'après sa cause et son étendue. Ce n'est pas vous, Seigneur Jésus, c'est moi qui en suis la cause ; car vous qui êtes sans tache et sans souillure, vous ne souffrez que pour expier mes innombrables péchés et réparer mes fautes déplorables. Ô mon âme, veux-tu comprendre combien le divin Époux a souffert pour toi ? regarde-le étendu sur ce bois très-dur qui lui sert de lit funèbre ; là ne brillent ni fleurs, ni or, ni argent ; on n'y aperçoit pas même d'oreiller, de coussins, de linges, de couvertures et de tentures. Vois ce titre fameux que Pilate a tracé en trois langues, comme pour le faire contraster avec l'état lamentable où le Sauveur est réduit ; considère le fiel et le vinaigre qu'on lui présente pour nourriture ou pour breuvage ; remarque les voleurs qu'on lui donne pour compagnons, les paroles injurieuses et les mauvais traitements dont il est assailli, les chaînes dont il est chargé et les verges dont il est battu, la couronne qu'on lui impose et la lance qui le transperce ; rappelle-toi enfin que toutes les parties de son corps ont été tourmentées, afin de réprimer en nous par la grâce de la rédemption les déportements de la concupiscence. — Ô bon Jésus, combien cruelle fut cette Passion, eu égard à l'innocence et à la dignité de votre personne, à l'ingratitude et à l'aveuglement de votre nation, à l'extrême compassion de vos fidèles amis et surtout de votre Mère bien-aimée, et spécialement eu égard à la parfaite complexion de votre corps adorable ; car vous avez été frappé dans les parties sensibles, les plus faciles à léser. Ainsi, mon aimable Sauveur, vous avez été blessé dans vos mains, dans vos pieds et dans votre côté sacré, afin de remédier pleinement à tous les maux spirituels qui proviennent soit de notre origine viciée, soit de notre volonté coupable ; par ces différentes plaies vous avez versé tout votre sang précieux qui sert à payer notre rançon, à étancher notre soif, à laver nos souillures, à guérir nos infirmités et à nous préserver de chutes nouvelles. Pour obtenir ces résultats salutaires, ô Rédempteur généreux ! vous acceptez un lit très-dur, une nourriture et une boisson très-amères ; vous ne refusez pas même les traitements les plus indignes et les plus barbares ; ni l'amour de votre Mère très-tendre, ni la crainte d'une mort très-ignominieuse, ni la honte de la nudité, ni l'excès de la douleur, ni la violation de l'alliance contractée avec vous ne peuvent vous retenir et vous arrêter, parce que vous avez revêtu la robe nuptiale, préparé la loi royale et endossé l'armure spirituelle. »
« Sors donc, fille de Sion, et vois la gloire de notre Salomon, quand, parmi de joyeuses acclamations, il s'avance avec son modeste équipage sur un chemin jonché de rameaux et tapissé de vêtements. Mais comment s'est flétri tout à coup l'éclat de votre gloire ? comment s'est évanouie soudain l'ombre de votre honneur, ô pacifique Monarque ? Bientôt la douceur se change en absinthe, et au triomphe succède l'opprobre. Déjà, vous portez la croix sur vos épaules, vous êtes dépouillé de vos habits, battu de verges, rassasié d'outrages, et rejeté hors de la ville. Maintenant, ô âme chrétienne, fille de l'Église, admire la sagesse de notre Salomon dans le choix des temps et des moyens qui convenaient le mieux pour accomplir l'œuvre de notre salut ; s'il a souffert la mort à la sixième heure de la sixième férie, c'était pour réparer la faute de l'homme qui avait perdu la grâce de Dieu à pareille heure et à pareil jour de la semaine. Contemple la patience du Sauveur ; il se laisse conduire sans opposition ni murmure comme un agneau qu'on va sacrifier, comme une brebis qu'on veut égorger. Considère son humilité prodigieuse, puisqu'il consent à être condamné avec de vils brigands ; sa charité miséricordieuse, lorsqu'il sollicite le pardon pour ses féroces bourreaux ; sa constante pauvreté qui l'assujettit à beaucoup de privations et de labeurs. Ô Jésus, indigent volontaire ! votre pauvreté parut de toutes manières, dans votre mère et votre famille, dans votre monture qui au jour de votre entrée triomphale fut simplement une ânesse avec son ânon, et dans votre logis d'emprunt qui fut d'abord une étable, plus tard le cénacle, puis le gibet, enfin le tombeau. Ô Roi des rois, ô Seigneur des seigneurs ! où sont donc vos insignes de souveraineté, votre palais, votre cavalerie, votre pourpre, votre sceptre, votre trône et votre diadème ? Prêtre éternel, céleste Pontife ! où sont les ornements de votre dignité, la mitre précieuse, l'anneau avec son diamant, le bâton pastoral et la chappe de soie, les gants et les sandales ? Où sont enfin vos armes, vaillant guerrier, nouveau conquérant ? Vous n'avez point dédaigné pour votre gloire de recevoir avec des coups et des soufflets une robe blanche et un vieux manteau d'écarlate. Vous n'avez point cependant refusé l'occasion de combattre ; aussi, vous avez triomphé du larron ainsi que de la mort, vous avez arraché à l'enfer les dépouilles qu'il avait ravies de toutes parts ; vous avez ainsi terrassé le démon, en usant de la croix comme d'une fronde garnie de cinq pierres, quand votre divin corps fut suspendu au bois avec ses cinq plaies. Docteur excellent, Maître incomparable ! où sont vos ouvrages littéraires ? Votre propre corps, voilà le livre écrit dedans et dehors avec les pointes des épines, des clous et de la lance, enluminé avec le vermillon de votre sang très-pur, attaché par les liens de vos membres divins, et scellé avec les clous de vos mains et de vos pieds sacrés.
Ô mon âme ! examine encore combien fut prolongée cette Passion qui causa l'agonie du Sauveur ; et, après avoir passé en revue la succession variée de ses affreux tourments, mets-en le souvenir comme un cachet sur ta tête, comme un bouquet sur ton sein, et comme un antidote contre toute maladie. Par la compassion, la méditation et l'imitation, monte sur le palmier de la croix, afin d'en cueillir les très-doux fruits. Va donc à la montagne de la myrrhe, pour y considérer à loisir la plus profonde pauvreté, la charité la plus étendue, la patience la plus soutenue, la mort la plus douloureuse et la plus amère ; puis rapporte de là dans l'arche de ta conscience un rameau d'olivier verdoyant. Ma colombe, prends aussi le grain de froment qui fut semé lors de l'Incarnation dans le chaste sein de Marie, qui fut ensuite coupé au jour de la Circoncision, puis battu et secoué dans le cours de la Passion ; il est blanc au dedans et rouge au dehors, parce que le Sauveur souffrant avait l'âme pure et le corps ensanglanté ; en mourant il s'est multiplié, après avoir eu le côté ouvert et il fut enfin transporté dans le grenier du ciel à l'époque de l'Ascension. Ô mon âme ! acquiers par la foi ce froment des élus, afin qu'il devienne ton pain quotidien durant le pèlerinage de cette vie. Si cependant ton appétit s'émousse et que ton goût se lasse, recherche, comme une viande succulente, l'Agneau immaculé. Bon Jésus, vous êtes en effet cet agneau remarquable par sa chair nourrissante comme aussi par son innocence, par sa douceur et par son filial attachement jusqu'à la mort ; car lorsque vous alliez expirer sur le gibet, vous avez encore reconnu votre Mère chérie que vous avez confiée comme Reine des Apôtres et des Vierges à l'Apôtre-vierge lui-même. Si, par la manducation eucharistique de la divine Victime, ton goût se développe et que ton appétit s'accroisse, ô mon âme ! par la méditation fervente de la Passion, apprête-toi un mets excellent avec le poisson rôti sur le gril de la croix ; car le Christ, après avoir grandi dans les eaux de la tribulation, a été consumé par les ardeurs de la charité sur l'instrument de son supplice. Conformément au conseil que l'ange Raphaël donnait au pieux Tobie, frotte tes yeux avec le fiel amer de ce poisson mystique, afin que tu voies s'il est une douleur pareille à celle de Jésus crucifié. »
« Chrétien, ajoute le même saint Augustin, si tu es souvent obligé de combattre les ennemis de ton salut, prends le bouclier de guerre, l'arc de gloire et l'étendard de la victoire, c'est-à-dire la croix du Sauveur ; car pour le soldat de la foi, elle est en même temps une arme de défense, un instrument d'attaque et un drapeau de ralliement qui anime son courage en lui rappelant le triomphe de son divin Chef. Si tu sens s'élever en ton cœur le souffle de l'orgueil, le vent de l'adversité, l'orage de la tentation, monte sur la barque de la croix qui est pourvue de toutes les provisions nécessaires pour la traversée ; tu y trouveras endormi le Fils de Dieu ; mais quand tu l'auras éveillé par tes cris de détresse, il commandera lui-même à la tempête ; alors échappé au naufrage, tu approcheras sûrement du port. La porte du ciel te semble-t-elle fermée ? Frappe avec le bois de la croix, et tu seras introduit bientôt dans le sanctuaire de la divinité. Le trésor de la sagesse te paraît-il inaccessible ? Aie recours à la croix comme à la clef qui l'ouvre infailliblement ; tu pourras alors puiser à la source de tous les biens. Si, fatigué, effrayé par la longueur de la route, tu sens que la force te manque et que le courage t'abandonne, saisis la croix comme le bâton qui t'aidera pour franchir le fleuve dangereux de ce monde, comme le soutien qui t'empêchera de succomber dans le chemin pénible de cette vie. Si, de même que les Israélites errants au milieu du désert, tu es menacé ou blessé par des serpents de feu, regarde sur l'arbre de la croix Celui que figurait le serpent d'airain suspendu à un poteau ; tu seras alors préservé ou délivré de toute morsure venimeuse. Si, de même que Saül tu es tourmenté par le malin esprit, touche la croix, cette harpe du nouveau David ; ton cœur deviendra bientôt calme et tranquille. Es-tu atteint de quelque maladie ou infirmité spirituelle ? Cherche un remède efficace dans le sang généreux répandu sur la croix. Désespères-tu de tes propres mérites, et tes bonnes œuvres te paraissent-elles insuffisantes ? Vois dans la balance de la croix la rançon surabondante de toutes les âmes, et considère sur l'autel de la croix la Victime sans tache qui purifie notre conscience de toutes ses souillures. Ô combien sainte et vénérable est cette croix empourprée par le sang précieux du Sauveur ! N'a-t-elle pas eu l'honneur incomparable de porter entre ses bras bénis le souverain Seigneur de l'univers, le Roi du ciel et de la terre ? » Ainsi s'exprime saint Augustin.
Lorsque l'apôtre saint André, conduit au lieu de son supplice, aperçut la croix sur laquelle il allait être attaché, il lui rendit hommage en s'écriant, plein d'un saint enthousiasme : « Salut, ô croix illustre que Jésus Christ a consacrée par le contact de son corps adorable, et qu'il a décorée de ses membres divins comme d'autant de perles inestimables ! Avant que mon Seigneur eût daigné te choisir pour son lit funèbre, tu n'inspirais que terreur à tous les faibles mortels ; maintenant tu excites l'affection même des célestes habitants, et tu es devenue l'objet d'un culte religieux. Aussi viens-je à toi avec une joyeuse confiance ; ne refuse pas de me recevoir comme le disciple de Celui que tu as eu le bonheur de porter à l'heure de sa mort ; ne t'ai-je pas toujours aimée, et n'ai-je pas toujours souhaité de t'embrasser ? Ô croix auguste que le Sauveur a rendue si noble et si belle ! depuis longtemps je te désire, je te chéris avec passion, je te recherche sans cesse. Te voilà donc enfin préparée pour moi ; mes vœux vont être accomplis. Retire-moi de ce monde et rends-moi à mon bon Maître, afin que je sois remis par toi à Celui qui par toi m'a racheté. »
Après un tel exemple, ne soyons point étonnés que saint Chrysostôme parle en ces termes magnifiques (Hom. de Cruce, tom. 3) « Chrétiens qui désirez connaître la puissance et la vertu de la croix, écoutez attentivement ce que je puis proclamer à sa gloire. La croix est la cause de toute notre béatitude : c'est elle qui nous a délivrés des ténèbres de l'erreur et nous a ramenés aux lumières de la vérité ; c'est elle qui a réconcilié la terre avec le ciel et l'homme avec Dieu ; elle a rapproché du Seigneur ceux qui en étaient très-éloignés, et a réuni entre eux des peuples profondément divisés ; elle a retranché la discorde et rétabli la paix, en faisant naître toutes sortes de bonnes œuvres. La croix est la clef du paradis, la confiance des Chrétiens, la résurrection des morts ; elle est le guide des aveugles, le soutien des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des riches ; elle est la confusion des orgueilleux, le châtiment de ceux qui vivent mal. La croix nous fait triompher des démons et de tous nos ennemis spirituels ; elle est la ressource des indigents, l'espoir des désespérés, le gouvernail des navigateurs, le port des naufragés, le rempart des assiégés, le phare de ceux qui sont dans l'obscurité. La croix ! c'est la protection des orphelins, la défense des veuves, le repos des affligés ; elle est la conseillère des justes, la gardienne des enfants, la directrice des adolescents, la prudence de l'âge mûr, le dernier terme de la vieillesse. La croix ! elle est le sceptre des rois, la règle des empereurs, le bouclier du soldat, la sagesse de l'ignorant, la liberté de l'esclave, la science des docteurs, l'oracle des prophètes, l'évangile des apôtres, la palme des martyrs. La croix ! c'est elle qui produit la mortification des moines, la chasteté des vierges, le zèle des prêtres ; elle est le fondement de l'Eglise et la sûreté de l'univers ; elle a détruit les temples païens et chassé les faux dieux ; elle scandalise les Juifs et perd les impies. La croix ! elle fortifie les faibles, guérit les malades, purifie les lépreux, soulage les paralytiques, nourrit les affamés, rafraîchit ceux qui sont altérés et couvre ceux qui sont nus. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.
Raban Maur dit à son tour (de Laude Crucis) « N'est-il pas de toute convenance et de toute justice de signaler la multitude et l'excellence des biens que produit l'arbre de la croix ? Ses fruits sont éternels, et ses racines impérissables. Sa bonne odeur remplit le monde entier, et son agréable saveur rassasie tous les fidèles. Son éclat l'emporte sur la blancheur de la neige, et sa splendeur surpasse la lumière du soleil. Sa tête s'élève au-dessus des cieux, et ses pieds pénètrent jusqu'au fond des enfers. La croix par sa faiblesse apparente exalte les humbles, et par sa puissance souveraine humilie les superbes ; elle a facilité aux hommes toutes les vertus, et accompli toute perfection dans le monde. Par elle, nous avons été arrachés à la mort et rendus à la vie véritable ; par elle, nous avons appris la règle des bonnes mœurs et la pratique des saintes œuvres ; par elle aussi, nous avons obtenu la promesse de la résurrection glorieuse et reçu l'espérance de la béatitude éternelle. Ô salutaire, ô vénérable croix de mon divin Rédempteur ! qui pourra jamais raconter toutes tes merveilles ou célébrer dignement tes louanges ? C'est toi qui nous as révélé les secrets de l'Éternel ; c'est toi qui conserves les mystères du Seigneur, c'est toi qui dispenses on notre faveur les sacrements de Jésus-Christ. Par toi, les Anges dans le ciel ont ressenti un joyeux accroissement de leur bonheur ; par toi, les hommes sur la terre ont acquis la douce assurance de leur salut ; par toi, les démons dans l'enfer ont subi le terrible châtiment de leur malice. Tu es équitable pour tous, propice envers tous, juste à l'égard de tous ; tu renouvelles le passé, tu illustres le présent, tu dévoiles l'avenir ; ce qui était perdu, tu le cherches, tu le trouves, tu le conserves ; ce qui était tombé, tu le rétablis, tu le consolides par degré et tu le diriges dans la voie de la paix. Tu es le trophée du Roi éternel, la joie de la milice céleste, l'appui du monde entier. En toi, nous trouvons le pardon de nos fautes, la manifestation de la piété, l'augmentation de nos mérites. Tu es le remède et la santé des infirmes, le secours et le délassement des malheureux, la sérénité et la félicité des justes. Tu disposes la volonté à croire la vérité, tu donnes la force d'exercer la vertu, tu accordes la grâce de persévérer dans le bien. Ô croix ! tu mérites assurément d'être louée, chérie et adorée, parce que tu fais éclater tout à la fois la sagesse et la sainteté, la justice et la bonté, la patience et la puissance de notre divin Rédempteur, C'est pourquoi tout ce que le cœur peut penser, tout ce que la langue peut publiera la gloire de notre rédemption peut très-convenablement être pensé et publié à la gloire de la croix qui en a été le merveilleux instrument ; car tout honneur qui est rendu à ce bois sacré se rapporte à Jésus-Christ qui a bien voulu y être attaché, comme aussi tout hommage décerné à cet Homme-Dieu remonte au Père souverain dont il est le Fils unique. »
Le même écrivain ajoute « La croix est l'espérance et la consolation suprême des Chrétiens fidèles ; elle doit être l'objet de leurs louanges, parce qu'elle leur a fait connaître la miséricorde du Créateur, La croix est le chemin qui conduit les justes au royaume céleste ; elle est la porte du paradis ; elle est l'échelle qui, des régions inférieures, nous élève jusque dans les demeures éternelles. Des deux parties principales qui composent la sainte croix, l'une verticale rappelle l'amour de Dieu, et l'autre transversale indique l'amour du prochain. Jésus-Christ nous a montré lui-même l'exemple de ce double amour, lorsqu'en mourant sur la croix il a sacrifié sa propre vie pour la gloire de son Père et pour le salut de ses frères. Ô parfait Modèle de la charité que nous devons constamment imiter ! gravez en moi ce double amour, éloignez de moi toute crainte funeste et toute affection charnelle. Que la louange de votre croix vénérable soit continuellement dans ma bouche et plus encore dans mon cœur ! qu'elle fasse à jamais mon bonheur et ma joie ! Et vous célestes habitants, esprits angéliques et âmes saintes que la présence de la majesté divine remplit d'une perpétuelle allégresse, aidez-moi de vos ferventes prières afin que, par la grâce du Rédempteur, je parvienne à la possession de la vraie béatitude. Alors, de concert avec vous, je pourrai chanter pendant toute l'éternité les miséricordes du Seigneur qui nous a rachetés par la vertu de sa croix. Alléluia, amen » — Ces éloquentes paroles de Raban Maur ne font que développer ces quelques mots de Cassiodore (de Laude Crucis) « La croix assure l'exaltation des humbles et la chute des orgueilleux, la victoire du Christ et la défaite de Satan, la ruine des puissances infernales et le recrutement des légions célestes, la mort des impies et la vie des justes. » Saint Jérôme avait dit auparavant (in cap. XV Marc.) « La croix est le bois à l'aide duquel nous devons traverser la mer orageuse de ce monde, afin d'aborder à la terre des vivants. »
Après avoir longuement médité sur la Passion de Jésus-Christ, saint Anselme s'écrie tout transporté (Specul. evang. Serm.) « Maintenant, ô mon âme, réveille-toi ; sors enfin de ton assoupissement et contemple avec plus d'attention, comme s'il était présent sous tes yeux, Celui qui a été attaché à la croix. Ne le reconnais-tu pas, ô mon âme ? C'est le Seigneur Jésus-Christ, ton Créateur et ton Saveur ; c'est le Fils unique du Père éternel, Dieu et homme en même temps. Lui, en qui seul sur la terre on ne saurait découvrir la moindre souillure, le voilà cependant compté parmi les plus infâmes criminels, regardé comme un lépreux, traité comme la plus vile créature ; par la Synagogue qui lui avait donné naissance, il est rejeté comme un avorton indigne de voir le jour. Lui, qui surpassait en grâce et en beauté tous les enfants des hommes, il ne leur inspire plus que du mépris et de l'horreur ; car il est est couvert de plaies à cause de nos iniquités, il est criblé de blessures à cause de nos crimes. En cet état d'immolation, il s'offre au Père éternel comme un holocauste très-agréable pour détourner de nous sa juste colère et nous introduire en son céleste royaume. Ô Père très-saint et tout-puissant ! des profondeurs de votre sanctuaire et des hauteurs de votre trône, abaissez des regards favorables sur cette victime immaculée que notre sublime Pontife vous présente pour les innombrables péchés de ses frères, et en considération de sa dignité, oubliez la grandeur de notre malice. Regardez, Seigneur, ce Fils bien-aimé qui s'est soumis à votre sainte volonté jusqu'à subir la mort de la croix ; ne perdez jamais de vue ses glorieuses cicatrices qui vous rappellent combien de satisfactions vous avez reçues de sa part en réparation de nos fautes. Si, dans la balance de votre justice, vous comparez les péchés que nous avons commis contre vous avec les douleurs qu'il a endurées pour nous, le poids de ses souffrances l'emportera toujours certainement sur celui de nos prévarications ; car il nous a mérité les effets de votre miséricorde beaucoup plus que nous n'avons mérité les châtiments de votre indignation.
Le même saint Docteur poursuit en ces termes : « Père éternel, que toute langue vous bénisse pour l'immense bonté que vous nous avez témoignée ! car, sans épargner même votre propre Fils, vous l'avez livré pour nous à une mort douloureuse, afin qu'il vint au ciel plaider efficacement notre cause en votre présence. Et vous, généreux Rédempteur, comment puis-je vous louer et vous remercier dignement, moi chétif vermisseau, moi qui suis cendre et poussière ? Qu'avez-vous dû faire pour notre salut que vous n'ayez pas fait ? Pour nous retirer de l'affreux abîme du péché dans lequel nous étions tombés, vous vous êtes plongé entièrement vous-même de la tête aux pieds dans l'abîme de votre cruelle Passion. Afin de me rendre la vie que j'avais perdue vous avez sacrifié la vôtre, de sorte que vous m'avez obligé par un double bienfait ; car je suis votre débiteur et pour la vie que vous m'avez rendue, et pour celle que vous m'avez sacrifiée. Or pour la vie que m'avez ainsi donnée deux fois, d'abord en me créant, puis en me rachetant, je ne possède rien que je puisse justement vous consacrer, sinon cette même vie. Mais quant à la vie infiniment précieuse que vous m'avez sacrifiée, je ne trouve rien dans l'homme avec quoi je puisse dignement la payer. Lors même que je pourrais vous offrir en retour le ciel et la terre avec tout ce qu'ils renferment, je ne saurais aucunement acquitter ma dette envers vous. D'ailleurs, je ne puis payer vos innombrables bienfaits qu'avec vos propres dons ; car est-ce que tout ne vous appartient pas originairement ? est-ce que moi-même je ne vous appartiens pas déjà à plusieurs titres ? Ô doux Jésus ! en reconnaissance de tant d'amour de votre part, je veux du moins vous aimer de tout mon cœur, de tout mon esprit, de toute mon âme ; et puisque vous avez daigné mourir pour moi, je suis disposé à marcher sur vos traces en mourant pour vous, s'il le faut. Mais, hélas ! comment accomplirai-je ces bonnes résolutions, si vous-même ne m'octroyez la grâce nécessaire ? car je ne puis absolument rien sans vous. Faites donc que je m'attache fermement à vous, comme à celui-là seul de qui dépend toute ma force. Aussi dès maintenant, avec votre secours, je vous reconnais et je vous honore comme vrai Dieu, j'espère en vous uniquement et je soupire ardemment après vous. Venez en aide à ma faiblesse et à mon impuissance. »
« Ô Jésus, mon Rédempteur, continue saint Anselme, je m'incline avec respect devant les insignes glorieux de votre Passion par laquelle vous avez sauvé l'homme ; en considération de votre personne divine, j'adore humblement l'étendard royal de votre croix, au moyen de laquelle vous avez vaincu le démon ; je vénère également votre diadème d'épines, les clous rougis de votre pourpre sacrée, la lance plongée dans votre saint côté, vos nobles blessures, votre sang précieux, votre mort héroïque, votre touchante sépulture, votre résurrection victorieuse et votre ascension triomphante. Par l'odeur vivifiante qui s'exhale de ces illustres trophées, arrachez mon âme à la mort du péché ; par la vertu merveilleuse qui émane de ces instruments salutaires, protégez-moi et fortifiez-moi contre les embûches de Satan, afin que le joug de votre loi me semble suave et que le fardeau de votre croix me devienne léger ; car sans votre miséricordieuse assistance, comment pourrais-je, ainsi que vous l'ordonnez, surmonter d'une manière constante les nombreuses épreuves de la vie pré-sente ? Ecoutez donc mon instante prière, je vous en conjure ; et abaissez sur votre serviteur cette croix que vous m'enjoignez de porter, afin qu'elle soit un arbre de vie pour moi comme pour quiconque la saisit. Oui, chargez vous-même sur mes faibles épaules cette croix auguste qui a pour largeur votre immense charité, pour longueur votre éternité, pour hauteur votre toute-puissance, pour profondeur votre sagesse insondable. Attachez-y mes mains, attachez-y mes pieds, de telle sorte que les caractères de votre Passion soient renouvelés en votre petit serviteur. Ah ! je vous en supplie, aidez-moi à fuir les œuvres charnelles que vous haïssez, et à pratiquer les actes vertueux que vous aimez, de façon à ne chercher de part et d'autre que votre gloire ; c'est ainsi que ma main gauche sera comme clouée à la croix par la tempérance, et ma main droite par la justice. Faites que mon intelligence, continuellement appliquée à méditer vos commandements, vous consacre toutes ses pensées ; la prudence alors fixera mon pied droit à l'arbre de vie. Faites aussi que ma sensibilité ne soit point énervée par les charmes de la prospérité, ni ébranlée par les coups de l'adversité ; de cette manière la force que produisent la patience et la modération retiendra mon pied gauche sur le bois du salut. Puisque votre tête vénérable a été couronnée de cruelles épines, faites que mon âme soit pénétrée d'une vive componction pour mes propres péchés, d'une tendre compassion pour mes frères malheureux, et d'un zèle ardent pour accomplir votre bon plaisir ; quand je serai pressé par ce triple aiguillon, je me tournerai vers vous dans toutes mes peines. Daignez approcher de mes lèvres l'éponge adaptée au roseau et présenter à ma bouche l'amertume du fiel, en faisant goûter et reconnaître à ma raison, par le moyen de l'Ecriture-Sainte, que le monde avec son éclat est comme une éponge sans consistance, et que toute sa concupiscence est plus amère que le fiel ; ainsi, Père saint, ne permettez pas que cette coupe d'or, avec laquelle Babylone fascine toute la terre, me séduise par sa vaine splendeur ou m'enivre par sa fausse douceur. De plus, Seigneur, accordez-moi d'imiter votre mort qui a été un principe de vie, en me faisant mourir au péché selon la chair et vivre de la justice selon l'esprit. Pour que je vous ressemble mieux, imprimez en moi de quelque façon la dernière plaie qu'une malice impitoyable ne vous épargna pas même après votre mort douloureuse ; blessez mon cœur jusqu'au fond de l'âme par le vif sentiment de votre parole efficace, plus pénétrante que la lance la plus acérée ; qu'au lieu de sang et d'eau, jaillisse abondamment, comme de mon côté droit, l'amour pour vous, Seigneur, et pour mon prochain. Enfin, je vous prie de me rendre la robe première de mon innocence baptismale, afin d'y envelopper mon âme comme dans un suaire très-blanc ; je m'y cacherai et je m'y reposerai jusqu'à ce que, votre colère étant passée, je puisse entrer dans votre admirable tabernacle. Alors au troisième jour, c'est-à-dire dans la vie éternelle qui suivra le présent labeur de ce monde et le prochain repos du tombeau, dès le lendemain matin de ce dernier sabbat, veuillez, Seigneur, me ressusciter parmi vos enfants, afin que, rempli d'une joie ineffable, je voie avec les yeux démon corps les splendeurs de votre visage. » Ainsi parle saint Anselme.
Âme chrétienne, si tu portes en toi-même de la manière susdite l'image de Jésus crucifié, aie soin par tes prières et par tes efforts de t'envelopper dans le linceul de l'innocence et de la pureté ; disant donc adieu aux vanités du siècle, ensevelis-toi dans le secret de ton cœur et repose-toi dans la méditation des souffrances du Seigneur, afin de mourir entièrement au monde et de vivre uniquement pour Dieu. N'est-ce pas là ce que signifie le champ du potier, lequel fut acheté, au prix du sang de Jésus, pour servir de sépulture aux étrangers ? Selon la Glose, la sépulture corporelle du Sauveur figure la sépulture spirituelle du Chrétien qui, pour trouver un véritable repos, doit appliquer le sceau de la Passion divine sur la porte de son cœur, en le tenant fermé et gardé avec beaucoup de précaution. À l'exemple de ton divin Maître qui resta trois jours dans le sépulcre, toi aussi, disciple fidèle, après avoir renoncé à la vie terrestre, tu dois passer dans le recueillement intérieur trois jours différents. Le premier de ces jours, qui est celui de l'affliction et de la pénitence, efforce-toi de satisfaire à la justice de Dieu pour tout le mal que tu as commis et pour tout le bien que tu as omis volontairement. Le second jour, qui est celui de la paix et de la grâce, tu t'abandonneras tout entier à Dieu, qui seul peut te procurer le calme de l'esprit et la tranquillité du cœur. Le troisième jour, qui est celui de la gloire et de la rétribution, tu chercheras avec des désirs ardents à t'unir au Seigneur par d'éternels embrassements. Quand ces différents jours seront passés, le lendemain matin du sabbat, c'est-à-dire dans le jour sans fin qui suivra le repos de la tombe, tu ressusciteras glorieusement parmi les fils et les élus du Très-Haut. C'est alors, qu'après le jugement dernier, tu verras en ta chair l'humanité triomphante du Sauveur, tandis que tu contempleras en esprit l'essence infinie de la Divinité ; c'est alors aussi que, dans la possession parfaite du souverain bien, tu jouiras d'une béatitude complète, sans crainte de la perdre jamais.
Prière
Seigneur Jésus, puisque, pour la rédemption du monde, vous avez voulu supporter patiemment les privations et les angoisses, les opprobres et les affronts, les calomnies et les injures, les afflictions et les tourments, la Passion et la mort, je vous supplie, en considération de tout ce que vous avez souffert pour expier mes fautes, de me délivrer de tous les vices et de tous les péchés, des périls de ce monde et des supplices de l'enfer, de la mort subite du corps et de la mort éternelle de l'âme. Je vous en conjure, accordez-moi de ne point méconnaître et de ne point oublier les peines immenses et innombrables que vous avez endurées pour moi, mais d'en conserver un souvenir perpétuel et d'en concevoir une vive compassion ; faites enfin qu'après avoir participé à vos travaux et à vos douleurs, je sois associé à votre repos et à votre consolation. Ainsi soit-il.

suivant