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CHAPITRE LXVIII
Le lendemain de la Passion
Espérance de Marie
Descente du sauveur dans les limbes et délivrance des justes
Dès le matin de ce grand sabbat que nous appelons Samedi saint, la divine Mère et les pieuses femmes qui l'avaient accompagnée, se trouvaient réunies avec saint Jean, dans sa propre maison dont les portes étaient fermées. Là, assises ensemble, elles pensaient avec une profonde tristesse aux scènes lamentables de la journée précédente ; puis, les yeux baignés de larmes, elles se regardaient les unes les autres en silence, comme le font d'ordinaire les personnes accablées de peines et de chagrins. Les disciples viennent successivement les rejoindre pour partager leur deuil ; cessant enfin de pleurer, ils commencent à s'entretenir de leur bon Maître, et s'accusent en gémissant de l'indigne lâcheté avec laquelle ils l'ont abandonné ; ils se rappellent alors mutuellement et avec une vive émotion les miracles et les enseignements dont ils ont été témoins. Âme chrétienne, transporte-toi en esprit au milieu de cette religieuse assemblée pour compatir à son extrême douleur. Qui ne serait touché de voir ainsi renfermés dans une étroite demeure la Reine du monde, les princes de l'Église chrétienne, les chefs de l'armée divine ? Saisis de frayeur, accablés d'affliction, ils ne savent ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils vont devenir ; mais ils cherchent à se rassurer et à s'encourager réciproquement par le souvenir de ce que le Seigneur a dit et opéré en leur compagnie.
Pour se conformer aux prescriptions légales, les Apôtres, ainsi que les saintes femmes, restèrent sans agir durant tout le sabbat ; car il n'était permis ni de vendre, ni d'acheter, ni de se livrer à des occupations manuelles en cette fête hebdomadaire, justement appelée sabbat qui signifie repos. En ce jour de la semaine, les trois personnes divines se sont elles-mêmes reposées à des époques différentes. Dieu le Père s'y reposa, après l'œuvre de la création qui manifestait sa toute-puissance ; Dieu le Fils s'y reposa aussi, après l'œuvre de la rédemption qui révélait son infinie sagesse ; Dieu le Saint-Esprit s'y reposa pareillement dans le cœur de Marie par une grâce merveilleuse de sa bonté souveraine ; car il maintint alors en son épouse privilégiée l'espérance qu'avaient perdue les Apôtres et les saintes femmes. Saint Augustin dit à ce sujet : « La sainte Vierge pleurait amèrement la mort injuste de son divin Fils ; mais elle croyait fermement que, comme lui-même l'avait promis, il sortirait victorieux du tombeau le troisième jour après y avoir été enseveli. Pendant ce temps d'épreuve, elle seule conserva dans le fond de son âme la foi de l'Église. Tandis que tous les autres étaient agités par la crainte et l'incertitude, elle n'abandonna jamais cette foi parfaite qui lui avait mérité l'honneur insigne de concevoir en son chaste sein Dieu lui-même. Aussi, attendait-elle avec une confiance inébranlable qu'il ressusciterait bientôt glorieusement. » Néanmoins, le souvenir déchirant de la cruelle Passion, à laquelle elle venait d'assister, l'empêchait de témoigner aucune joie sensible, avant que le triomphe annoncé eût reçu un accomplissement notoire. Pour honorer cette foi constante de Marie à la prochaine résurrection du Sauveur, l'Église a consacré le samedi de chaque semaine au culte spécial de cette divine Mère ; et c'est pour la même raison que dans les trois derniers jours de la semaine sainte, à l'office des ténèbres, après avoir éteint toutes les autres lumières, on garde un seul cierge allumé, en le plaçant derrière l'autel.
Lors donc que le sabbat fut écoulé, c'est-à-dire le soir de cette fête, après le coucher du soleil, quand il fut permis de se livrer au travail, Marie Madeleine, Marie Cléophas et Marie Salomé allèrent acheter des parfums (Marc. XVI, 1). Voyez-les marcher par la ville, le visage tout abattu, comme de pauvres orphelines ou des veuves abandonnées. De retour à la maison, elles se disposent à préparer les parfums qu'elles pensent être nécessaires pour préserver de la décomposition le corps de leur bon Maître, comme si elles eussent ignoré cet oracle du Prophète : Vous ne permettrez pas, Seigneur, que votre Saint éprouve la corruption du tombeau (Ps. XV, 10). En agissant de la sorte, dit saint Théophile (in cap. XVI Marc), ces pieuses femmes ne montraient pas une foi parfaite ; car elles voulaient embaumer Jésus-Christ comme un pur homme, suivant l'usage que pratiquaient les Juifs à l'égard des cadavres ordinaires, sujets à la putréfaction. Néanmoins, par leur conduite en cette circonstance,elles prouvaient leur fidèle dévouement ; car non contentes d'avoir accompagné et assisté Jésus-Christ pendant sa vie, elles désiraient encore le visiter et le servir après sa mort. Mais comme l'obscurité ne leur permettait pas de se rendre le soir même au sépulcre, elles se proposaient d'y aller, dès le grand matin, pour embaumer le corps sacré. Dans cette religieuse intention, elles employèrent toute la nuit à préparer les parfums, symboles de leurs vertus édifiantes et surtout de la bonne odeur que l'Evangile du Sauveur crucifié devait répandre dans tout l'univers. Considérez avec quel zèle et quelle application elles travaillent pour leur Maître bien-aimé en versant des larmes et poussant des soupirs ; c'est à peine si elles songent à prendre quelque repos. La sainte Vierge et les Apôtres les regardent, et peut-être même les aident dans leurs pieuses occupations. Et vous, Chrétiens, joignez-vous à ces saintes personnes, autant du moins qu'il vous est permis et que vous le pouvez.
Considérons maintenant ce que fit Notre-Seigneur durant les trois jours qui précédèrent sa résurrection. Tandis que son corps sacré restait dans le tombeau, son âme bénie demeura dans les limbes avec les âmes des justes. Comme la souffrance n'avait pu atteindre en Jésus-Christ que l'humanité, la mort ne fit que séparer l'âme et le corps, sans les séparer l'un et l'autre de la divinité inaccessible à la douleur. En effet, comme le dit saint Léon (Serm. de Passione), la nature divine et la nature humaine sont unies dans la personne du Sauveur d'une manière tellement indissoluble et indestructible que, malgré toutes les violences et toutes les injures, elles conservent en lui leurs propriétés respectives et distinctes. Lors donc que le Rédempteur eut expiré sur la croix, son âme, quittant son corps mais non point sa divinité, descendit dans les enfers pour en retirer de nombreuses dépouilles. L'armée des Anges qui précédait sa marche royale fit ouvrir les portes de l'abîme ; et le peuple des Saints qui gémissait dans l'esclavage de la mort, s'élança à la rencontre de son Libérateur, en s'écriant avec allégresse : Vous voilà donc enfin, vous que nous désirions et que nous attendions depuis si longtemps ! Ah! venez briser les liens qui nous retiennent captifs dans ces demeures ténébreuses. Soyez à jamais béni, ô vous que nos soupirs et que nos larmes appelaient sans cesse ! vous qui êtes la vraie consolation des affligés et le seul espoir de ceux qui n'en ont plus ! Mais qui pourrait peindre les joyeux transports de ces saintes âmes, lorsque le Soleil de justice apparut à leurs yeux éblouis, et que sa divine lumière éclaira leur sombre prison ? Le Seigneur s'arrêta là quelque temps avec ces anciens Pères, et les mit en possession de la gloire qui consiste dans la vue de Dieu. Là se trouvait aussi le voleur repentant auquel le Sauveur avait dit sur la croix : Aujourd'hui même vous serez avec moi dans le paradis. Or le paradis, c'est la jouissance que procure la vision intuitive ; et aussitôt après la Passion, le bon larron avec les âmes qui étaient dans les limbes put contempler l'essence divine.
Cette heureuse descente de Jésus-Christ aux enfers avait été figurée à Babylone par l'apparition de l'Ange, qui changea en une douce rosée les flammes dévorantes de la fournaise où avaient été jetés les trois jeunes hébreux : ces enfants étaient purs et innocents comme les âmes retenues dans les limbes ; car celles qui sortaient de ce monde avant d'avoir entièrement satisfait à la justice divine ne passaient dans les limbes qu'après avoir expié leurs fautes dans le purgatoire. Cette salutaire visite du Sauveur aux enfers avait été figurée également par la présence miraculeuse du prophète Habacuc, qui vint apporter la nourriture à Daniel dans la fosse aux lions. De même que Dieu, après avoir protégé Daniel contre la voracité de ces animaux féroces, le fit nourrir par son envoyé ; de même aussi le Seigneur, après avoir défendu les justes contre la fureur des démons leurs ennemis, vint enfin les réjouir et les rassasier par sa présence glorieuse.
Remarquons que le mot enfer est susceptible de divers sens. Tantôt il exprime une peine subie dans l'autre vie ; et suivant cette première signification, on dit que les démons portent partout avec eux leur enfer. Tantôt il indique le lieu spécialement réservé pour cette même peine ; et d'après cette seconde acception, on distingue quatre sortes de régions inférieures. — La plus éloignée de nous est l'enfer des damnés ; ils y souffrent une double peine ; celle du dam ou privation de la vue de Dieu, et celle du sens qui consiste dans la douleur causée parles tourments physiques ; là règnent perpétuellement les ténèbres intérieures, produites par l'absence de la grâce ou lumière divine, et les ténèbres extérieures ou corporelles. — Au-dessus de ce premier lieu est le limbe des enfants morts sans baptême ; ils y sont soumis à la peine du dam mais non à celle du sens ; ils y sont néanmoins plongés dans les ténèbres intérieures et extérieures. — Plus haut est le purgatoire ; les âmes des justes qui, avant leur mort, n'ont pas entièrement satisfait à la justice divine, y endurent tout à la fois la peine du dam et la peine du sens, mais seulement pour un temps ; elles sont dans des ténèbres extérieures, mais non point intérieures, puisqu'elles sont éclairées de la grâce divine. — Plus près de nous encore était le limbe des Saints morts avant Jésus-Christ ; ils y éprouvaient la peine du dam mais non celle du sens ; ils y étaient aussi dans des ténèbres extérieures, mais non point intérieures.
C'est en ce dernier lieu que le Sauveur descendit pour délivrer ceux qui y étaient retenus, non point en expiation de quelque faute personnelle mais par suite du péché originel. Ce fut alors qu'il entama l'enfer en lui ravissant la meilleure partie de ce qu'il possédait ; car, après avoir abattu l'auteur de la mort, il arracha complètement les élus à l'empire de la mort. N'était-il pas juste, en effet, que le démon, assez téméraire pour attaquer le Chef sur lequel il n'avait aucun droit, fût lui-môme frustré des droits qu'il semblait avoir acquis par ruse sur des membres abusés ? Or, voici comment il fut évincé. Jésus-Christ, non-seulement comme Dieu mais aussi en tant qu'homme, était impassible et immortel ; car la souffrance et la mort sont les châtiments du péché, soit originel, soit actuel, dont il ne fut jamais souillé, ni en sa conception ni en sa vie ; néanmoins, par un effet de sa puissance et de sa bonté, il se rendit passible et mortel ; puis, appliquant aux autres hommes les mérites qu'il avait obtenus par sa Passion et par sa mort, il leur communiqua l'impassibilité et l'immortalité, on même temps que par son pèlerinage sur la terre il leur fraya le chemin vers l'éternelle patrie. « Comme un avare exacteur, dit saint Léon (Serm. de Passione), le brigand infernal avait osé poursuivre Celui qui ne lui devait rien, et il avait fait châtier rigoureusement comme coupable d'iniquité Celui en qui il n'avait pas découvert trace du péché ; mais en réclamant ce qui ne lui était point dû, il perdit justement tout ce qui lui était dû par ailleurs ; car malgré sa force, il fut pris dans ses propres filets, de sorte que toutes ses calomnieuses accusations retombèrent sur sa tête ; et lorsque ce prince du monde eut été enchaîné, les victimes de sa rapacité furent affranchies. »
Saint Anselme dit à ce propos (Cur Deus homo) : L'Homme-Dieu n'était point sujet à la mort, puisqu'il n'était coupable d'aucun péché ; néanmoins, pour honorer son Père, il offrit spontanément sa vie, en permettant qu'elle lui fût enlevée afin de satisfaire à la justice suprême. Par ce don de lui-même qu'il fit de plein gré sans y être obligé, un seul homme paya pour tous les autres les dettes qu'ils ne pouvaient acquitter eux-mêmes envers la majesté divine. Grâce à ce sacrifice volontaire de Jésus-Christ, le pécheur n'est pas racheté seulement une fois, mais il est accueilli chaque fois qu'il se convertit sincèrement. » Ainsi parle saint Anselme, Nous ne devons pas conclure de là que, par le mystère de l'Incarnation, le Fils de Dieu chercha à tromper le démon, mais ce fut bien plutôt le démon qui se trompa lui-même en s'élevant contre Dieu ; car le même saint Docteur dit en un autre endroit (Méditat, de Redemptione) : « Pourquoi donc, Seigneur débonnaire, Sauveur tout-puissant, pourquoi avez-vous caché tant de vertu sous le voile d'une si grande humilité ? Vouliez-vous tromper le démon qui, en trompant l'homme, l'avait fait chasser du paradis ? Non assurément, car la vérité ne trompe jamais personne ; celui qui l'ignore ou qui ne la croit ; pas, comme aussi celui qui, la connaissant, la hait ou la dédaigne, se trompe lui-même, mais ce n'est point vous qui le trompez. Vouliez-vous donc cependant que le démon se trompât lui-même ? Mais si la Vérité ne trompe personne, elle ne veut pas non plus que quelqu'un se trompe, elle le permet simplement. Vous n'avez point revêtu la forme humaine, avec l'intention de vous cacher à ceux qui vous connaissaient, mais plutôt dans le but de vous découvrir à ceux qui vous ignoraient. Aussi, vous avez déclaré et vous avec prouvé par vos œuvres que vous étiez tout à la fois vrai Dieu et vrai homme. Votre Incarnation fut occulte par elle-même, mais non point par un dessein formel ; elle s'opéra secrètement, non point pour s'envelopper de voiles impénétrables, mais pour s'accomplir d'une manière plus convenable. Si elle est dite occulte, c'est en ce sens qu'elle n'a point été révélée à tous ; car bien que la vérité ne se manifeste point à tous, elle ne refuse pas néanmoins ses lumières à ceux qui les recherchent avec de bonnes dispositions. Ce n'est donc point pour que vous trompiez quelqu'un ni pour que quelqu'un se trompât, que vous avez agi de la sorte, ô Seigneur ! vous avez tout conduit selon la vérité, pour exécuter de la façon la plus avantageuse ce que vous aviez résolu de faire. Silence donc à l'impie ! S'il s'égare loin de votre vérité, qu'il ne vous en accuse point, mais qu'il s'en prenne à sa propre fausseté. » Telles sont les paroles de saint Anselme.
Le limbe des anciens justes que visita l'âme du Sauveur était appelé sein d'Abraham, parce que les âmes des Saints y étaient réunies avec ce Patriarche, qui le premier avait reçu la promesse d'un Libérateur. Depuis que ce Père des croyants a été transporté dans le ciel, c'est en ce séjour de bonheur que se trouve maintenant le sein d'Abraham. Dans ces lieux inférieurs, on ne pouvait passer de l'un à l'autre, si ce n'est pourtant que les âmes du purgatoire, après avoir expié leurs fautes, s'élevaient dans le limbe des Saints. Le nom d'enfer peut néanmoins être donné à ces différents lieux ; ainsi, lorsque l'Église prie le Seigneur de délivrer les âmes des fidèles défunts des peines de l'enfer, elle parle des peines du purgatoire, de même aussi nous parlons du limbe des Saints, quand nous disons que Jésus-Christ est descendu dans l'enfer et qu'il l'a détruit. De cette manière, comme saint Grégoire l'explique (Hom. XXII in Evang.), Notre-Seigneur dans sa résurrection a accompli ce qu'il avait promis avant sa Passion en disant (Joan. XII, 32 : Quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tout à moi, c'est-à-dire tout ce que je me suis réservé. N'a-t-il pas effectivement attiré tout à lui, ce Maître qui ne laissa dans les enfers aucun des élus unis à lui par leur foi et par leurs œuvres ? Ô doux Jésus ! vous qui avez voulu être élevé de terre, en étendant les bras sur la croix, pour attirer tout à vous, je vous en conjure, je vous en supplie instamment, ne me laissez pas croupir dans la fange du péché ; attirez-moi fortement à vous, afin que je sois crucifié avec vous, et que mort entièrement à ce monde, je ne vive plus que pour vous, ou plutôt que ce ne soit plus moi qui vive, que ce soit vous qui viviez désormais en moi.
Considérons ici avec quelle bonté, quelle charité, quelle humilité, le Sauveur daigna descendre jusqu'aux enfers. Sans doute, il aurait pu, s'il l'avait voulu, charger quelqu'un des esprits célestes d'en retirer les saintes âmes pour les lui présenter, mais une pareille commission ne suffisait pas pour son amour si condescendant. Il voulut aller lui-même visiter et délivrer ses élus, qu'il traita non comme de simples serviteurs, mais comme de vrais amis, en demeurant avec eux jusqu'au matin du dimanche. À la vue du Rédempteur, les anciens Pères, au comble de leurs vœux, furent transportés d'une vive allégresse et remplis d'une joie immense. Voyez-les s'avancer avec empressement à sa rencontre ; ils se prosternent pour lui rendre leurs adorations, puis ils se relèvent pour célébrer ses louanges ; tant qu'il les favorise de sa présence, ils l'entourent de leurs hommages qu'ils témoignent par des chants continuels jusqu'au troisième jour. Les Anges eux-mêmes sont venus participer à cette fête et contribuer à ce triomphe. Vous aussi, Chrétiens, faites éclater votre pieux enthousiasme de concert avec les bienheureux Pères, et mêlez vos humbles prières à leurs voix mélodieuses. Ô qu'il est doux et qu'il est agréable d'assister ou du moins de penser à une pareille ovation ! Après avoir brisé les portes des enfers, le Seigneur enchaîne le cruel tyran de ce ténébreux empire où les justes étaient retenus provisoirement ; puis les faisant sortir de leur prison, il marche victorieusement à leur tête, et les conduit du côté de l'orient, vers un lieu de délices, jusque dans le paradis situé au delà des mers. Alors donc le fort armé, c'est-à-dire le démon, qui gardait les limbes comme l'entrée de sa maison, fut vaincu par un adversaire plus puissant, par le Christ qui lui ravit ses plus précieuses dépouilles après l'avoir lié lui-même.
Cette admirable rédemption du genre humain avait été figurée de plusieurs manières, et spécialement par la délivrance d'Abraham, par celle de Loth et par celle d'Israël. Les Saints ont été retirés de l'enfer comme Abraham l'avait été d'Ur en Chaldée ; car d'après une tradition hébraïque que rapporte saint Jérôme, le peuple de cette contrée, furieux de ce que l'illustre Patriarche refusait d'adorer le feu, l'avait jeté dans une fournaise dont il s'échappa miraculeusement. Un Ange sauva pareillement de la ruine de Sodome Loth avec sa famille, tandis que les infâmes habitants furent consumés par une pluie ardente de soufre enflammé. Jésus-Christ de même fit sortir les bons des limbes, tandis qu'il laissa les damnés dans les flammes. Un Ange aussi avait frappé les Égyptiens oppresseurs, pendant qu'il avait épargné les Israélites opprimés ; Dieu, ému des cris suppliants que ces derniers lui adressaient, les avait arrachés à l'esclavage de Pharaon et introduits dans la terre de promission. Le Seigneur eut également pitié des hommes qui gémissaient sous le joug de Satan ; enfin touché de leurs instantes prières, il les affranchit de cette tyrannique domination et les admit dans la céleste patrie. — L'Ancien Testament nous offre encore plusieurs images prophétiques du divin Rédempteur, spécialement dans l'agneau pascal dont le sang protecteur préserva les Hébreux d'une terrible extermination, dans le célèbre Samson qui par sa mort volontaire fit périr de nombreux ennemis, dans le vaillant Bananias qui descendit dans une citerne où il tua un lion (I Paral. XI, 22).
Qui peut dire avec quelle jubilation les Saints s'élancèrent hors des demeures souterraines, à la suite du divin Libérateur ? Mais d'un autre côté qui peut concevoir les cruelles angoisses, les amers regrets et l'affreuse désolation des damnés en voyant qu'ils restaient là pour toujours, brûlés par des flammes inextinguibles, dévorés par des vers impérissables, plongés en d'épaisses ténèbres et abandonnés à une mort continuelle ? Si nous voulons éviter ce malheur épouvantable, ne cessons de le craindre ; c'est par une foi vive que nous nous garantirons d'en faire l'expérience à jamais déplorable. — Après avoir délivré les âmes saintes des abîmes infernaux, le Sauveur demeura quelques instants avec elles dans le paradis terrestre, en la compagnie d'Elie et d'Enoch qui furent ravis de le reconnaître pour leur Seigneur et leur Dieu. Il leur dit ensuite que l'heure approchait où il devait retourner au sépulcre pour reprendre son corps qu'il y avait laissé. Tous alors, prosternés devant lui l'adorèrent humblement, le conjurant de venir les rejoindre au plus tôt, parce qu'ils souhaitaient ardemment de le revoir revêtu de son corps très-glorieux. Aimable Jésus, je vous en supplie, accordez-moi de posséder un pareil bonheur quand vous reviendrez pour juger le monde entier ; et faites que je puisse contempler éternellement votre personne adorable dans la compagnie de vos élus. Afin d'obtenir un jour cette faveur inestimable, considérons maintenant que si Jésus-Christ s'est condamné lui-même à tant de souffrances ici-bas, c'est uniquement pour notre avantage. En effet, comme le déclare saint Jérôme (in cap. XIV Marc), ses ignominies nous ont préservés des opprobres, ses liens nous ont délivrés de nos chaînes, ces plaies ont guéri nos blessures, sa couronne d'épines nous a valu un diadème royal, sa mort et sa sépulture nous ont procuré la vie éternelle et la résurrection glorieuse, enfin il n'est descendu aux enfers que pour nous élever jusqu'aux cieux.
Prière
Ô mon bon Jésus ! votre ineffable clémence n'a point été satisfaite jusqu'à ce que vous ayez brisé les portes de l'enfer pour ramener vos élus de la captivité votre âme bienheureuse et très-sainte est allée elle-même retirer des entrailles de la terre les justes qui y étaient retenus dans les ombres de la mort. Ô doux Sauveur ! maintenant encore, par votre immense charité, faites descendre votre grâce miséricordieuse sur les âmes de vos serviteurs et de vos servantes, de mes parents et de mes proches, de mes amis et de mes bienfaiteurs, et de toutes les personnes qui m'ont été spécialement unies ou recommandées ; daignez les affranchir des peines temporelles qu'elles ont encourues par leurs fautes passées et les admettre aux joies éternelles. Ainsi soit-il.
 
TOME 7 : Vie Publique (fin)
CHAPITRE LXIX
Résurrection de Notre Seigneur
Matth. XXVIII
« C'est maintenant, dit st Jérôme (in cap. 16 Marc), qu'à l'exemple de l'Épouse et de ses jeunes compagnes nous devons préparer en notre Âme une demeure parfumée des plus excellents aromates. Le Roi va nous introduire dans ses celliers pour nous enivrer de délices ; déjà se lève la bien-aimée Marie. Car l'hiver est passé et les pluies ont cessé ; les fleurs sont écloses en notre terre la tourterelle a fait entendre sa voix dans nos campagnes et la vigne fleurie a exhalé son agréable odeur (Cant. II, 11-13). L'Époux revient de l'ombre sous laquelle il a reposé durant les chaleurs de l'après-midi. Désormais, la racine de la croix a perdu son amertume, et l'arbre de vie a porté son fruit ; Celui qui était couché dans les ténèbres de la mort est ressuscité dans les splendeurs de la gloire ; le Soleil, qui s'était caché à l'occident, est remonté à l'orient ; les aigles se rassemblent autour du Corps qui doit leur servir de pâture. Aux tristesses du sabbat succèdent les consolations du lendemain tout radieux qui occupe le premier rang parmi les autres jours ; dès qu'il a commencé à projeter sur le monde ses premiers rayons, il a vu le Christ s'élancer victorieux du tombeau en s'écriant (Ps. CXVII, 24) : Voici ce jour que le Seigneur a fait ; livrons-nous-y à la joie et tressaillons d'allégresse. » Ainsi parle saint Jérôme. Saint Augustin sur le même sujet ajoute (Serm. de Resurrect.) : « Après avoir enduré toutes sortes de coups et d'affronts, après avoir goûté le breuvage mélangé de fiel et de vinaigre, après avoir souffert le supplice de la croix avec de cruelles blessures, après avoir subi les douleurs de la mort et les humiliations de la sépulture, la chair que l'on jugeait vouée à la corruption du sépulcre en sort toute transformée, la vie qui semblait à jamais éteinte reprend une nouvelle naissance, et la santé qui paraissait absorbée pour toujours revient plus brillante après le trépas. »
«  En effet au jour même du Seigneur c'est-à-dire le dimanche, de grand matin, le Sauveur, honorablement escorté par de nombreux esprits célestes se rendit au monument funéraire. Là, sa bienheureuse âme se réunissant à son corps sacré, le ressuscita par sa propre vertu ; et sans ouvrir le sépulcre où il était enseveli, elle l'en retira plus facilement qu'on ne retire quelqu'un du lit où il est simplement endormi. C'est ce que le Christ a voulu signifier en disant par la bouche de son Prophète (Ps. III, 6) J'ai dormi et j'ai sommeillé puis je me suis réveillé parce que le Seigneur m'a soutenu. De même encore qu'il naquit sans violer l'intégrité de sa Mère, de même aussi il ressuscita sans briser ou ôter la pierre de sa tombe. Entre ces deux faits il y a toutefois cette différence, que sa sortie du sein virginal fut un miracle de la toute-puissance divine, tandis que sa sortie du sépulcre fermé fut le résultat de la subtilité propre à son corps glorifié, dont rien de matériel ne pouvait empêcher le mouvement. En outre selon la remarque du Vén. Bède (Hom. I inter aestiv.), si le dimanche matin ce corps adorable fut relevé du tombeau où il avait été déposé le vendredi soir, c'était pour accomplir l'oracle du Psalmiste qui avait dit Le soir apporte la tristesse et te matin ramène la joie (Ps. XXIX, 6).
Et tout à coup, à l'instant où le Sauveur ressuscitait, une grande commotion de la terre se fit sentir. L'Évangéliste en signale la cause par ce qu'il ajoute : Car un Ange du Seigneur descendit du ciel (Matth. XXVIII, 2) ; d'où l'on peut conclure que le mouvement local de la matière est soumis à la volonté supérieure des esprits célestes. Naguère, quand le divin Rédempteur avait expiré sur la croix, la terre avait tremblé comme pour témoigner sa douleur ; maintenant qu'il sort du tombeau, elle tressaille comme pour exprimer son allégresse. D'après le Vénérable Bède (loc. cit.), la double commotion produite à l'occasion de ces deux événements signifie que, par la foi à la Passion et à la Résurrection de Jésus-Christ, les cœurs terrestres doivent être saisis d'une crainte salutaire pour embrasser la pénitence et transportés d'un saint zèle pour rechercher la vie éternelle. Selon la remarque de saint Sévérien (Serm. de Passione), si la terre fut agitée fortement lorsque le Seigneur ressuscita pour justifier les siens, comment ne serait-elle pas profondément bouleversée lorsqu'il reparaîtra pour punir tous les coupables ? Et puisqu'elle n'a pu supporter la présence d'un Ange, comment pourrait-elle soutenir celle d'un Dieu ? Jadis, à la promulgation de la Loi sur le mont Sinaï, comme l'atteste le Psalmiste (Ps. LXVII. 9), la terre avait été ébranlée, elle le fut également à la Passion et à la Résurrection de Jésus-Christ, elle le sera davantage encore à l'avènement du souverain Juge. L'ébranlement miraculeux du globe en ces quatre circonstances nous fait entendre que la contrition surnaturelle du cœur peut être excitée par quatre motifs différents. En effet, si nous considérions l'importance des commandements que le Seigneur a promulgués sur le mont Sinaï, si nous nous rappelions les souffrances qu'il a endurées dans sa Passion, si nous appréciions l'excellence des biens spirituels qu'il a procurés par sa Résurrection, enfin si nous redoutions l'éternité des peines qu'il infligera au jugement général, n'éprouverions-nous pas aussitôt un vif repentir de toutes nos fautes passées ?
C'est bien justement que Dieu le Père a exalté Jésus-Christ par la gloire de la Résurrection, puisque, pour lui obéir, ce divin Fils s'était humilié jusqu'à la mort de la croix. « Avant d'être élevé à la gloire de sa Résurrection, dit saint Anselme (lib. cur Deus homo), Notre-Seigneur a voulu subir les plus atroces injures et les plus barbares traitements, l'amertume du fiel et l'opprobre de la croix, enfin la mort la plus douloureuse et la plus infâme, pour enseigner à ses fidèles serviteurs qu'ils doivent supporter actuellement avec résignation les outrages et les contradictions, les fatigues et les angoisses, s'ils désirent participer un jour au triomphe de leur Maître ; bien plus, il nous a appris, par son exemple, à chérir, à souhaiter, à recevoir avec gratitude toutes les épreuves temporelles en vue des récompenses éternelles. » De même donc que le Sauveur s'est profondément humilié en se condamnant au trépas pour nous délivrer de nos maux, de même aussi il a été souverainement glorifié en sortant victorieux du tombeau pour nous enrichir de ses biens ; car, comme le déclare le grand Apôtre (Hom. IV, 25), il est livré pour nos péchés et il est ressuscité pour notre justification.
Ainsi, le divin Rédempteur par sa Passion nous a soustraits aux peines de l'enfer, puis par sa Résurrection il nous a tiré des ombres de la mort. En effet, par suite du péché originel, la nature humaine était assujettie à une double mort, celle de l'âme et celle du corps. Or, Jésus-Christ nous a justement rachetés de ces deux morts en se condamnant miséricordieusement à celle du corps ; mais s'il s'était soumis à celle de l'âme, il ne nous aurait rachetés d'aucune. Néanmoins, tant que dure ce monde, il n'affranchit ses élus que de la mort spirituelle, en les laissant sujets à la mort corporelle pour les exercer et les perfectionner ; mais il viendra détruire également cette dernière, quand le monde finira. La Résurrection du Sauveur est donc pour nous la cause efficiente d'une double résurrection : l'une spirituelle s'opère dès maintenant par la grâce, et l'autre corporelle s'accomplira plus tard dans la gloire. La résurrection présente consiste dans la justification ou dans la réconciliation de l'âme avec Dieu ; c'est d'elle qu'il est dit dans l'Apocalypse (XX, 6) : Heureux et saint est celui qui a part à la première résurrection ! La résurrection future consiste dans la réunion de l'âme avec le corps ; elle est appelée seconde résurrection, parce qu'elle doit toujours être précédée de la première ; car nul ne ressuscitera pour la vie éternelle, s'il ne ressuscite préalablement à la vie surnaturelle.
Jésus-Christ est demeuré quarante heures dans le tombeau, comme pour marquer qu'il voulait rendre la vie spirituelle aux hommes morts des quatre côtés de la terre par la violation du Décalogue. Au premier jour de la semaine, il s'élance hors du sépulcre, afin de renouveler l'univers en ce même jour où il avait commencé à le créer. Il ressuscite au troisième jour après sa Passion, pour montrer qu'il venait retirer le genre humain des abîmes du péché où il était resté plongé durant les trois époques antérieures de son existence, sous la loi naturelle, la loi mosaïque et la loi évangélique ; c'était aussi pour nous apprendre que, si nous avons le malheur de tomber dans quelque faute par pensées, paroles ou actions, nous ne pouvons en sortir sans la foi à la sainte Trinité. Selon saint Augustin (Lib. 4 de Trinitate), le Sauveur ressuscita trois jours après sa mort, afin de signifier que les trois personnes divines avaient consenti à sa Passion ; car ces mêmes personnes adorables qui, à l'origine des siècles, avaient concouru à la formation de l'homme, voulurent, vers la fin des temps, coopérer à sa réparation par les souffrances de Jésus-Christ.
Suivant saint Léon (Serm. I de Resurrect.), « Notre-Seigneur hâta le moment de sa Résurrection, de crainte qu'une trop longue affliction ne décourageât entièrement ses disciples consternés. I1 abrégea donc le plus possible le délai fixé ; car des trois jours qu'il avait annoncés, il ne prit qu'une très-petite partie du premier et du dernier, à savoir la fin du vendredi soir et le commencement du dimanche matin. Ainsi le Sauveur ne laissa que peu de temps son âme dans les limbes et sa chair dans le tombeau ; son corps, resté sans corruption, recouvra si promptement la vie qu'il semblait avoir goûté le sommeil plutôt que ressenti la mort. La Divinité, qui ne s'était point séparée des deux substances essentielles à la nature humaine en Jésus-Christ, les réunit par l'effet de cette même puissance qui les avait divisées momentanément. » Telles sont les paroles de saint Léon. Ainsi notre divin Rédempteur s'est proposé de nous donner successivement par sa Passion et par sa Résurrection deux exemples de perfection chrétienne ; par sa Passion, il affermit notre patience et par sa Résurrection il excite notre espérance, en nous montrant deux vies différentes en la chair, l'une laborieuse que nous devons supporter et l'autre bienheureuse que nous devons désirer.
Jésus-Christ ressuscita avec un corps qui possédait les quatre principales prérogatives de la gloire, la clarté, l'agilité, la subtilité et l'impassibilité. Sans doute, depuis le premier instant de l'Incarnation, sa très-sainte âme possédait les deux conditions essentielles de la gloire, la vision intuitive et la jouissance parfaite de la Divinité ; néanmoins, par une disposition toute particulière de la Providence, cette gloire ne rejaillit point sur son corps sacré qui resta passible et mortel, afin de fournir, par les mérites infinis de sa Passion et de sa mort, le prix nécessaire à la rédemption du genre humain. Mais aussitôt que le Sauveur eut accompli ce grand œuvre, son âme, reprenant son corps qu'elle avait quitté, lui communiqua la gloire dont elle était douée ; car, comme le dit saint Augustin (Serm. de Resurrect.), toutes les misères auxquelles la chair était précédemment assujettie, furent absorbées sans retour par sa Résurrection. « En effet, ajoute saint Léon (Serm. I de Resurrect.), la Résurrection du Sauveur ne fut point la destruction mais la transformation de sa chair adorable ; sa substance ne fut point anéantie mais perfectionnée ; elle changea de qualité sans perdre sa nature. En parlant de ce nouvel état, saint Paul a pu dire avec vérité : Si autrefois nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de la sorte (II Cor. V, 16) ; car sa chair n'a rien conservé de corruptible ou d'infirme, et bien qu'elle soit restée identiquement la même quant à l'essence, elle a été toute transfigurée par la gloire. »
En conséquence, ô mon âme, écartons tout sujet de chagrin, dissipons tout nuage de tristesse, et respirons l'air pur et serein de la joie. Après avoir assisté avec larmes aux funérailles de l'aimable Rédempteur qui, en expirant, a détruit notre mort, contemplons avec allégresse le triomphe du Sauveur victorieux qui, en ressuscitant, a réparé notre vie ; car, selon l'Apôtre (Rom. VI, 9), le Christ une fois sorti d'entre les morts ne meurt plus, la mort n'a plus d'empire sur lui. Son Père céleste l'a revêtu d'une impérissable beauté, il l'a couronné d'une magnificence souveraine, il l'a enrichi des plus précieux trésors, de telle manière qu'en lui réside la plénitude de la félicité, le comble du bonheur et l'abondance de tous les biens. Comme une fleur délicieuse éclose sur la tige de Jessé, le corps de Jésus s'était épanoui à l'époque de sa naissance lorsqu'il sortit sans tâche ni souillure du sein virginal de sa chaste Mère ; il avait été flétri au temps de sa Passion, où il parut sans forme ni beauté ; mais au moment de sa Résurrection, quand il eut repris toutes les parties constitutives de sa nature humaine avec le sang qu'il avait répandu sur le Calvaire, il brilla d'une splendeur nouvelle qui le rendit le chef-d'œuvre de la création. Ce corps adorable, devenu subtil, agile, immortel et lumineux au suprême degré, est le type parfait de la gloire qui environnera les corps des élus à la résurrection générale. Alors, dit le Seigneur, les justes resplendiront comme le soleil, dans le royaume de leur Père (Matth. XIII, 43). Or, si telle sera la splendeur de chaque juste, quelle n'est pas celle de leur divin Maître, ce véritable Soleil de justice ! Assurément, il doit surpasser de beaucoup en éclat l'astre du jour avec toutes les constellations célestes. En s'élançant hors du tombeau, le Christ, comme l'aigle, renouvelle sa jeunesse et, comme le phénix, recouvre sa vie. Alors le lion de Juda réveille son lionceau ; le tabernacle de David qui était tombé est rétabli ; le candélabre du temple est revêtu d'or. Ainsi, après que le premier vase a été brisé, le divin Potier en fabrique un autre à son gré avec le même limon ; après avoir été caché sous un nuage, le soleil reparait étincelant plus que jamais ; le grain de froment qui avait péri dans la terre où il avait été jeté, en sort plein de vigueur. Le nouveau Jonas s'échappe sain et sauf des entrailles du monstre qui l'avait englouti ; le nouveau Samson enlève les portes de la ville où il était captif ; le nouveau Joseph, délivré de prison est établi gouverneur de l'Egypte. Enfin Celui qui était couvert d'un sac et enveloppé d'un linceul, est maintenant revêtu d'immortalité et environné d'allégresse.
Elle est donc bien mémorable cette grande solennité de Pâques ; elle l'emporte à bon droit sur toutes les autres. Aussi, tous les dimanches de l'année sont comme l'octave de celui-ci qui nous rappelle les principaux sujets de joie et d'admiration. Voulez-vous connaître l'excellence et la dignité de ce saint jour dominical ? Il fut le premier des jours sans qu'il ait été précédé de la nuit, et il sera le dernier des jours sans qu'il soit suivi d'aucune nuit. C'est un dimanche que le ciel et la terre furent créés, que les Anges furent tirés du néant puis confirmés en grâce, après avoir été soumis à l'épreuve. C'est un dimanche que le Seigneur donna sa loi aux Israélites sur le mont Sinaï, que le Sauveur naquit à Bethléem et sortit du tombeau, que le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres réunis dans le Cénacle. Enfin, ce sera le dimanche que nous ressusciterons tous pour comparaître devant le souverain Juge, et qu'alors les élus de Dieu entonneront l'hymne de la reconnaissance pour la continuer pendant toute l'éternité. Saint Grégoire dit à ce propos (Hom. 22 in Evang.) : « De même que l'Ecriture appelle Saint des saints ou Cantique des cantiques les plus sublimes objets désignés par ces termes, de mémo aussi l'Eglise proclame justement cette fête de Pâques la solennité des solennités ; car la Résurrection du Sauveur que nous y célébrons nous présenté le modèle de notre propre résurrection ; elle dispose nos cœurs à l'espérance de la céleste patrie, en nous donnant un exemple de la gloire qui nous est réservée dans le royaume éternel. C'est aussi à pareil jour que les âmes des justes, qui reposaient dans le sein d'Abraham, ont été retirées des prisons de l'abîme pour être admises aux joies du paradis. Combien donc est admirable cette fête, en laquelle notre divin Sauveur a brisé les portes de l'enfer de manière à nous ouvrir celles du ciel ! » Voir note I
« Qu'il est beau ! s'écrie S.Augustin (Serm. de Resurrect.), qu'il est brillant ce jour de Pâques ! non qu'il soit éclairé extraordinairement par les rayons du soleil matériel mais parce qu'il est merveilleusement illustré par la lumière de l'Agneau divin sortant du tombeau ; car aujourd'hui même le Christ, vrai Soleil de justice, s'est levé des régions inférieures où il était descendu. Prenons donc la cithare du Roi prophète et chantons avec lui (Ps. CXVII, 24): Voici le jour que le Seigneur a fait ; tressaillons d'allégresse et livrons-nous à la joie. Considérons combien est illustre la nuit qui a produit ce jour magnifique. C'est celle qui remplit de splendeur et de jubilation le ciel et la terre, comme si elle était illuminée par tous les astres du firmament à la fois. C'est la nuit d'une heureuse naissance et d'une sainte régénération ; celle dont il est écrit qu'elle sera lumineuse comme le jour (Ps. CXXXVIII, 12) ; celle d'où provient le dimanche, ce jour du Seigneur par excellence. Aussi, ce jour, dans lequel les ténèbres de l'aveuglement ont été dissipées, est appelé avec raison jour de lumière. À la vue de cette clarté nouvelle, les peuples assis dans les ombres de la mort ont été ravis ; d'accord avec les hommes, les Anges ont béni le Seigneur de ce qu'il avait daigné éclairer les pécheurs ; les démons épouvantés de cette splendeur extraordinaire ont frémi ; toutes les puissances de l'enfer, de la terre et des cieux ont fléchi le genou devant le Christ qu'elles ont reconnu pour leur souverain Maître. Aujourd'hui donc l'univers entier triomphe avec nous, et les différents chœurs des esprits bienheureux célèbrent avec nous cette auguste fête. De notre côté nous tâchons d'imiter leurs harmonieux concerts, en répétant ces cantiques célestes que des voix terrestres ne peuvent reproduire parfaitement. — Réjouissons-nous donc dans le Seigneur, mais toutefois avec une certaine crainte, sans nous abandonner à une fausse sécurité. Ainsi, quoiqu'il eût bondi d'allégresse dans le sein de sa mère, Jean, le bienheureux précurseur du Christ, n'usa cependant d'aucune boisson enivrante, comme l'avait prescrit l'ange Gabriel. Quant à nous qui sommes faibles, buvons sobrement sans jamais dépasser les bornes, de peur que le dérèglement de notre corps ne vienne troubler la sérénité de notre âme ; car ce n'est que par le calme de la tempérance que nous aborderons heureusement au port du salut. Après avoir conquis la palme du jeûne quadragésimal, n'allons pas perdre par quelque excès la victoire de la solennité pascale ; car le Seigneur Jésus qui a combattu pour nous en sa Passion, si nous savons être modérés, nous rendra victorieux en sa Résurrection, de telle sorte que nous puissions redire avec lui ce chant de triomphe : La mort, a été détruite par une complète victoire. Alléluia ! (I Cor. XV, 54). En ce jour glorieux, le Rédempteur a brisé le glaive flamboyant qui défendait l'entrée du paradis, ce que nul autre avant lui n'avait pu faire ; alors accompagné du larron pénitent, il a pénétré en ce lieu de délices, en disant aux Anges : Ouvrez-moi les portes de la justice ; et une fois introduit, je louerai le Seigneur (Ps. CXVII, 19). Depuis la mort du Sauveur ces portes sont restées ouvertes aux uns et fermées aux autres ; ouvertes aux justes et aux vrais chrétiens, mais fermées aux incrédules et aux pécheurs impénitents. — De même que Marie, la glorieuse Mère du Sauveur, surpasse toutes les autres femmes ; de même aussi l'illustre fête de Pâques domine toutes les autres solennités dont elle est comme la mère ; car elle a vu finir la Synagogue juive et naître l'Église chrétienne. Aussi, tous les privilèges réservés jadis au sabbat ont été transférés au dimanche qui, chaque semaine nous rappelle la Résurrection du Seigneur. Durant le sabbat les Juifs ne se livraient point aux œuvres serviles, et le dimanche également nous nous abstenons des travaux manuels. Ils ne sortaient point de leurs maisons pendant le sabbat, et nous passons le dimanche dans l'église qui est la demeure de Dieu notre père. Ils n'allumaient point de feu le sabbat, mais le dimanche au contraire nous devons allumer en nous celui dont Jésus-Christ a dit : Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que désiré-je sinon de le voir brûler (Luc. XII, 49) ? Le Sauveur ne souhaite donc rien tant que de vous voir embrasés des ardeurs du Saint-Esprit et consumés des flammes de la divine charité. De plus, la victime offerte chez les Juifs était un bouc ou un agneau ; chez nous c'est le Christ lui-même. Au souvenir des merveilles qui ont été accomplies et des faveurs qui nous ont été octroyées le dimanche, mes frères, chantons encore une fois de concert : Voici le jour que le Seigneur a fait, livrons-nous à la joie et tressaillons d'allégresse. »
A propos du chant le plus ordinaire pendant le temps pascal, le même Saint Docteur ajoute : « Ne nous lassons point de chanter Alléluia, qui signifie : louez le Seigneur. Oui mes frères, louons le Seigneur tout à la fois de cœur et de bouche, par notre conduite et notre vie ; car pour que l'Alléluia soit agréable à Dieu, il faut qu'il n'y ait aucune discordance entre nos mœurs et nos voix. Ô heureux Alléluia qui retentit au ciel, où les Anges sont le temple de Dieu ! Là règne un parfait accord de volontés et de sentiments, parce qu'il n'y a jamais aucune révolte de la chair contre l'esprit et que jamais aucune rixe de cupidité ne compromet le triomphe de la charité. Sur cette terre, malgré de continuelles sollicitudes, ne laissons point de chanter le joyeux Alléluia, afin que nous puissions le chanter an ciel en toute sécurité, lorsque notre corps maintenant passible et mortel, sera devenu incorruptible et immortel, et que nous serons à l'abri de toute tentation. Ô combien harmonieux sera l'Alléluia dans celte vie éternellement paisible, où l'on ne trouve aucun adversaire et où l'on ne perd aucun ami ! Ici-bas Dieu est loué au milieu de nombreuses inquiétudes par des hommes périssables que l'espérance seule soutient dans leur triste exil ; mais là-haut il est loué avec une pleine assurance par les élus à jamais sauvés qui possèdent la récompense éternelle dans la bienheureuse patrie. Chantons mes frères, non pas afin de jouir du repos présentement, mais afin de nous encourager dans le travail. Imitons les voyageurs qui chantent en marchant pour alléger les fatigues de la route. Ne nous abandonnons point à la paresse ; mais tant que nous sommes en ce monde, progressons toujours dans le bien. Avançons en chantant ; prenons garde de nous égarer, de reculer ou de nous arrêter dans le chemin de la vertu. » Ainsi parle S. Augustin. — Sur ce même sujet le Vén. Bède dit (Hom. I inter aestiv.) : « Après avoir surmonté toutes les épreuves de ce monde, les fortunés habitants du ciel ne cessent de bénir Dieu pendant toute l'éternité ; aussi, afin de nous rappeler que telle doit être notre douce occupation dans le séjour de la béatitude, nous aimons à chanter plus fréquemment le joyeux Alléluia pendant cinquante jours depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte. Alléluia est un terme hébreu que nous traduisons par ces mots : Louez Dieu ; c'est pourquoi dans le chant des Psaumes quand nous disons : Laudate Dominum, les Hébreux disaient autant de fois : Alléluia. Tel est le refrain mélodieux que saint Jean l'Evangéliste entendit répéter par les chœurs angéliques, comme lui-même l'atteste dans son Apocalypse (XIX). Le saint vieillard Tobie, éclairé d'une lumière prophétique, décrit en ces termes mystérieux la splendeur de la céleste Jérusalem et la gloire de ses heureux habitants : Les portes seront construites de saphirs et d'émeraudes, ses murailles d'enceinte seront bâties de pierres précieuses, ses places seront pavées d'or pur et ses rues retentiront du chant de l'Alleluia (Tob. XIII, 21, 22). »
En voyant ton Sauveur sortir du tombeau, ô mon âme, quitte aussi le sépulcre infect du péché où tu es comme ensevelie ; élève-toi par l'espérance de la résurrection glorieuse et de la bienheureuse éternité qui t'est promise. Par le renoncement volontaire. Chrétiens, mourons à la vie présente, afin qu'après la résurrection générale nous jouissions de la vie éternelle ; car si nous mortifions notre chair pour l'amour de notre divin Rédempteur, nous entrerons dans la félicité de son royaume céleste. « Nous célébrons maintenant les fêtes pascales, dit saint Grégoire (Hom. 22 in Evang.) vivons de telle sorte que nous méritions de parvenir aux fêtes éternelles. Toutes les solennités présentes passent ; ayons soin de ne pas nous rendre indignes des solennités futures qui dureront toujours. Que nous servirait d'avoir assisté aux premières avec les hommes, si nous ne devions point être associés aux secondes avec les Anges ? Nous n'avons que l'ombre de la Pâque céleste dans la Pâque terrestre ; aussi, nous ne célébrons celle-ci qu'une fois par an, afin de soupirer après celle-là que nous célébrerons sans fin. Par conséquent chaque fois que l'époque de l'une arrive, ravivons le souvenir de l'autre ; c'est ainsi que le retour périodique des joies transitoires de ce pèlerinage excitera dans notre cœur l'ardent désir des joies permanentes de la patrie. » Telles sont les paroles de saint Grégoire.
Considérons de quelle manière la Résurrection de Notre-Seigneur avait été surtout figurée dans l'Ancien-Testament. Samson, doué d'une force prodigieuse, entra dans Gaza où il dormit durant la nuit ; les Philistins, habitants de cette ville, enfermèrent et gardèrent les portes avec soin dans l'espoir de saisir au matin et de mettre à mort leur plus redoutable adversaire ; mais Samson s'étant levé pendant la nuit, enleva les portes sur ses épaules et se retira tranquillement sur une montagne. De même, Jésus-Christ pénétra par sa puissance souveraine dans la cité de ses ennemis, c'est-à-dire dans l'enfer, et après en avoir brisé les portes, il en sortit triomphant avant la lumière du jour. Nous trouvons une autre image de Jésus ressuscité dans le prophète Jonas, qu'un monstre marin engloutit tout entier en son ventre et qu'il vomit sain et sauf sur le rivage, après trois jours et trois nuits. Nous trouvons encore un symbole frappant de cette même Résurrection dans la pierre mystérieuse follement rejetée par ceux qui construisaient la maison de Dieu. L'édifice était comme terminé ; car il ne s'agissait plus que de poser la clef de voûte pour réunir les murailles opposées ; mais on ne rencontra point de pierre mieux adaptée à cet usage que la précédente écartée avec dédain. De même le Christ qui avait été répudié durant sa Passion devint en sa Résurrection la pierre angulaire de l'Église ; car c'est lui qui, des deux peuples séparés, des Juifs et des Gentils, forma une seule société spirituelle ; et pour construire cet édifice qui est la maison du Seigneur, il employa comme ciment son sang précieux et comme pierre son corps sacré. Il accomplit ainsi dans sa personne la prophétie exprimée par le verset 22eme du Psaume CXVII, que nous chantons pour ce motif le jour même de Pâques Lapidem quem reprobaverunt aedificantes hic factus est in caput aiujuli.
Prière
Seigneur Jésus, source inépuisable de grâces, vous qui après avoir rompu les liens de la mort, avez glorifié votre très saint corps en le ressuscitant avec une ineffable splendeur, je vous en prie et je vous en conjure par votre triomphante Résurrection, faites sortir ma pauvre âme du tombeau des vices où elle git comme déjà morte. Accordez-moi de produire les fleurs fécondes de toutes les vertus ; afin que, menant une vie nouvelle, je cherche et je goûte les choses du ciel et non celles de la terre. Par la vertu puissante de vos clartés et de vos perfections admirables, purifiez mon âme des ténèbres du péché, puis au grand jour de la résurrection générale revêtez ma chair des prérogatives de la gloire, afin que dans les deux parties constitutives de mon être je participe éternellement aux joies de votre bienheureuse humanité. Ainsi soit-il.

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