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Note I
Fête de Pâques
Ce n'est point sans raison assurément que, dans ses fastes sacrés, l'Église catholique proclame notre Pâque chrétienne la Solennité des solennités ; car la Résurrection du Sauveur, qui constitue l'objet même de cette fête, est le principe et le modèle de notre résurrection spirituelle dans le temps comme aussi de notre résurrection glorieuse dans l'éternité. Cet anniversaire de la victoire que Jésus-Christ a remportée sur l'enfer par sa sortie triomphante du tombeau est justement appelé fête de Pâques, c'est-à-dire du passage, puisque, en passant lui-même de la mort à la vie, le Rédempteur nous a fait passer de la servitude du démon à la grâce de l'adoption divine et du désert de ce monde à la conquête du royaume céleste. Ainsi la Pâque ancienne, qui rappelait aux Juifs leur délivrance de Pharaon et de l'Egypte, était la figure de la Pâque nouvelle, qui assure aux Chrétiens leur délivrance du péché et de la damnation.
Tous les Israélites devaient manger l'agneau immolé dans la solennité pascale ; et dans une pareille solennité tous les fidèles doivent se nourrir de la victime offerte sur la croix afin qu'ils aient part à sa Résurrection. Pendant les premiers siècles, ils communiaient également chaque fois qu'ils assistaient au saint sacrifice, c'est-à-dire tous les jours ou du moins tous les dimanches. Mais ensuite parce que la ferveur diminuait beaucoup, le concile d'Agde dans les Gaules, l'an 506, déclara que les laïcs ne seraient plus réputés catholiques, s'ils ne s'approchaient de la sainte table aux trois principales fêtes de l'année, Noël, Pâques et la Pentecôte ; cette ordonnance fut observée comme discipline générale en Occident jusque vers le XIIIeme siècle. L'an 1215 voulant assigner une dernière limite à la tiédeur qui envahissait de plus en plus la société, le quatrième Concile de Latran prescrivit à tous les fidèles de recevoir respectueusement l'adorable Eucharistie chaque année au moins à Pâques ; et il statua que les réfractaires pourraient être chassés de l'Église pendant leur vie et privés de la sépulture chrétienne après leur mort. L'an 1440, le pape Eugène IV déclara que cette communion annuelle pourrait avoir lieu depuis le dimanche des Rameaux jusqu'à celui de Quasimodo inclusivement. Cependant, par privilège ou par usage, les évêques permettent d'anticiper ou de proroger le temps fixé. Toutefois, à moins de dispense légitime, chacun doit accomplir le devoir pascal en sa propre paroisse, suivant la pratique confirmée plusieurs fols par la Sacrée Congrégation Concilii.
La fête de Pâques était sanctifiée autrefois non seulement, par la réception de la sainte Eucharistie, mais aussi par l'administration du Baptême solennel. À cause de ce dernier usage, pendant toute l'octave comme au dimanche même de la fête, on célébrait deux messes : l'une pour tous les fidèles, en honneur de la résurrection dominicale ; et l'autre pour les néophytes, en reconnaissance de leur régénération spirituelle. Ceux-ci, revêtus de la robe blanche qu'on leur avait donnée au baptême comme symbole d'innocence, venaient chaque jour avec leurs parrains et leurs parents assister aux offices et aux instructions qui leur étaient destinées ; ils ne déposaient leurs vêtements spéciaux que le samedi soir, après avoir été conduits processionnellement aux fonts baptismaux pour y renouveler les saints engagements qu'ils avaient contractés. De là vient que dans le sacramentaire grégorien tous les jours de la semaine pascale sont appelés fériés in albis, c'est-à-dire aux habits blancs. Conformément aux décrets des conciles, les édits dus princes maintinrent longtemps la coutume de fêter par l'abstention des œuvres serviles toutes ces fériés privilégiées, qui étaient considérées comme autant de dimanches solennels ; mais depuis le onzième siècle, cette obligation fut restreinte peu à peu au lundi et au mardi, comme elle l'est encore aujourd'hui dans la plus grande partie de l'Église catholique. Ce changement disciplinaire vint surtout de ce qu'à partir de cette époque ou cessa de réserver l'administration du Baptême solennel aux fêtes de Pâques et de la Pentecôte. Depuis ce temps, les deux offices de la semaine pascale ont été réduits à un seul, qui rappelle en ses diverses parties les deux mystères de la Résurrection de Jésus-Christ et de la régénération des fidèles chrétiens.
En mémoire de ce double objet, l'Église ne s'est pas contentée de solenniser le jour de Pâques avec une pompe extraordinaire qui surpasse toutes les autres fêtes religieuses ; elle ne s'est pas bornée non plus à en continuer la célébration spéciale durant toute la semaine suivante, mais elle a voulu de plus l'étendre aux sept semaines qui composent le temps pascal ; c'est pourquoi, pendant les cinquante jours qui précèdent la Pentecôte, elle ne cesse d'exprimer sa vive allégresse de différentes manières, notamment par la suspension du jeûne et par la répétition de l'alleluia. Ce n'est pas tout encore ; pour que la fête de la Pâque soit comme une représentation perpétuelle de la bienheureuse éternité, l'Église renouvelle toutes les semaines en quelque sorte l'octave de cette solennité, en consacrant chaque dimanche à glorifier la Résurrection du Sauveur. Jésus-Christ en effet est ressuscité un dimanche, afin que ce jour de la semaine qui avait été le premier de la création devint aussi le premier de la rénovation. Mais avant d'abroger le sabbat, il voulut le réaliser en sa personne ; et, après avoir subi les labeurs de sa Passion, il passa dans le lugubre repos du sépulcre le septième jour tout entier ; puis le lendemain dès l'aurore, il s'élança triomphant hors du tombeau comme la véritable lumière du monde, et précisément en ce jour de la semaine où quarante siècles auparavant il avait tiré du chaos la lumière matérielle. Voilà pourquoi les privilèges réservés jusqu'alors au samedi furent transférés au dimanche, que les Apôtres recommandèrent d'observer religieusement comme le jour du Seigneur par excellence et une Pâque hebdomadaire.
Pour la même raison, il convenait que la Pâque annuelle fût aussi célébrée le dimanche. En conséquence, les Apôtres déterminèrent que les Chrétiens ne la célébreraient point comme les Juifs à la pleine lune du premier mois, c'est-à-dire le quatorze de la lune de mars, anniversaire de la sortie d'Egypte, mais le dimanche suivant, anniversaire de la Résurrection du Sauveur. Néanmoins, afin de ménager la susceptibilité nationale des Israélites baptisés, il fut convenu que cette nouvelle prescription ne serait appliquée que peu à peu suivant les règles de la prudence. Ainsi saint Jean l'Évangéliste, qui séjourna longtemps à Éphèse, ne l'imposa point aux Églises de l'Asie-Mineure, formées en grande partie de Juifs convertis ; mais elles se passionnèrent bientôt outre mesure pour leur coutume particulière, de sorte qu'à la fin du second siècle elles furent les seules qui refusèrent de se soumettre à la loi commune. En effet, hormis le concile d'Éphèse que présida Polycrate, évêque de cette métropole, tous les autres conciles tenus alors en diverses contrées protestèrent de leur parfait accord avec le Saint-Siège, relativement à la célébration de la Pâque. Le pape saint Victor, ne voulant plus tolérer une divergence abusive, lança une sentence d'excommunication contre les récalcitrants obstinés ; mais saint Irénée, qui occupait le siège de Lyon, obtint la révocation d'une telle mesure qu'il jugeait trop rigoureuse. Cette indulgence produisit un effet salutaire ; car vers l'an 276, saint Anatolius, évêque de Laodicée, attesta que, depuis quelque temps déjà, les florissantes Églises de l'Asie-Mineure s'étaient conformées à la pratique romaine.
Vers la même époque néanmoins, les Églises orientales de Syrie, de Cilicie et de Mésopotamie causèrent un nouveau scandale, en reprenant le rite mosaïque qu'elles avaient abandonné par rapport au quatorze de la lune de mars. Plusieurs conciles très-nombreux, comme ceux d'Arles l'an 311 et d'Alexandrie l'an 324, tentèrent de mettre fin à ce schisme dans la liturgie ; enfin le premier concile œcuménique, celui de Nicée, l'an 325, rétablit sur ce point l'uniformité par un décret qui fut rendu à l'unanimité. Les Pères alors assemblés de tous les pays ordonnèrent à tous les Chrétiens de solenniser simultanément la Résurrection du Seigneur le premier dimanche qui suivrait la pleine lune de mars, en considérant comme lune de mars celle dont le quatorze se rencontrerait précisément à l'équinoxe ou immédiatement après l'équinoxe de printemps ; et on convint que désormais le 21 mars serait toujours regardé comme l'équinoxe de printemps. D'après cette disposition, comme le premier jour de la lune de mars tombe constamment entre le 8 de ce mois et le 5 du mois suivant, la Pâque ne peut jamais remonter plus loin que le 22 mars, ni être retardée au delà du 25 avril ; elle roule nécessairement dans cet intervalle. Le petit nombre des Quartodécimans rebelles à l'autorité du Concile ne tarda pas à disparaître ou à céder, grâce au zèle de Constantin.
L'imperfection des calculs astronomiques troubla bientôt l'ordre établi par le Concile de Nicée ; comme on ne s'accorda point partout dans la manière de supputer le jour précis de l'équinoxe, il en résulta que le jour propre de Pâques varia selon lés lieux en certaines années. L'Occident se rangea autour de Rome, qui finit par triompher de quelques oppositions soulevées en Ecosse et en Irlande, à cause des cycles fautifs. Néanmoins depuis bien des siècles le calendrier fixé par Jules César réclamait une réforme pour remettre l'équinoxe au 21 mars. Beaucoup de tentatives furent faites en ce but, mais sans succès, dans le cours des âges, parce que la science n'était point encore assez avancée. Enfin, après avoir consulté les hommes les plus habiles de toute l'Europe, Grégoire XIII effectua cette utile correction par la bulle du 24 février 1581, qui enjoignit de retrancher l'année suivante les 10 jours consécutifs du 4 au 15 octobre. Les États hérétiques protestèrent longtemps contre cette réforme romaine du calendrier ; elles l'adoptèrent pourtant à la suite de toutes les nations catholiques. La Russie schismatique est aujourd'hui la seule nation européenne qui persiste à rester en retard de dix jours avec le monde civilisé, par antipathie pour la Chaire apostolique.
On ne doit pas être surpris de l'importance qu'on a toujours attachée à la date pascale. Si la Résurrection du Sauveur est le fondement de notre religion, la fête de Pâques est comme le centre de la liturgie, vers lequel convergent les différentes parties de l'année ecclésiastique ; tout ce qui précède cette solennité n'en est que la préparation, comme aussi tout ce qui la suit en est le complément ou la conséquence. Voilà pourquoi l'époque de cette grande fête sert à déterminer celles des autres fêtes mobiles, surtout les temps de l'Avent, de la Septuagésime, du Carême, de la Passion, de l'Ascension et de la Pentecôte. La date de Pâques est ainsi comme le pivot du calendrier.
Note II
Fête de l'Ascension
Selon saint Bernard (Serm. 2 de Ascens.), cette fête est le complément de toutes les solennités que nous célébrons en l'honneur de Jésus-Christ, parce qu'elle est la consommation de toutes les œuvres qu'il a entreprises pour notre salut ; car aujourd'hui même, après avoir terminé sa charitable mission sur la terre, il fait son entrée glorieuse au ciel où il va nous préparer la place.
Quelques auteurs ont présumé que cette fête fut la premier instituée par les Apôtres réunis pour donner une forme extérieure à l'Église naissante ; car, si à partir de ce jour ils commencèrent à régler les actes liturgiques dans leurs assemblées, ils durent se proposer d'abord comme objet de commune réjouissance le triomphe du divin Maître, dont ils venaient d'être spectateurs. On ne peut douter que la solennité de l'Ascension ne soit des plus anciennes avec celles de la Passion, de Pâques et de la Pentecôte ; car au temps de saint Augustin, toutes les quatre étaient célébrées par l'Église universelle, sans qu'aucun concile général les eût établies ; d'où le saint Docteur concluait que les Apôtres eux-mêmes les avaient introduites (Epist. ad Januar.).
Fondée sur le texte de l'Écriture sainte (Act. I, 3), une tradition immémoriale nous apprend qu'étant sorti du tombeau un dimanche, Jésus-Christ est monté au ciel quarante jours après, un jeudi, vers midi. C'est pourquoi l'antique recueil des Constitutions apostoliques (L. V, c. 15) ordonne de célébrer l'Ascension du Sauveur le jeudi de la cinquième semaine après Pâques. À cet égard, l'accord était si unanime dans l'Église que cette fête a été nommée chez les Latins Quadragesima, comme nous le voyons en saint Augustin (Serm. 267, n. 3), et chez les Grecs Tetracoste, c'est-à-dire quarantième jour après Pâques, de même que la Pentecôte est le cinquantième. Ainsi le jeudi, jour de la semaine sanctifié déjà par l'institution de l'Eucharistie, le fut encore par l'Ascension du Seigneur ; et le midi, heure de la journée témoin d'abord de l'élévation de Jésus-Christ sur la croix, le devint ensuite de son exaltation dans le ciel.
Pour rappeler le dernier repas que le divin Maître avait pris dans le cénacle avant son départ suprême, autrefois on bénissait du pain avec des fruits nouveaux en cette fête. De plus, comme le rapporte saint Grégoire de Tours, écrivain du sixième siècle (Hist. Franc. I v, c. 11), avant la messe on faisait une procession spéciale afin d'honorer la marche des Apôtres, allant par Béthanie sur la montagne des Oliviers pour assister à l'Ascension de Notre-Seigneur, et revenant à Jérusalem pour s'y préparer par la prière à la venue du Saint-Esprit. Selon le rite romain, pour signifier la disparition de Jésus-Christ, on éteint le cierge pascal aussitôt après l'évangile de cette solennité. La vue de ce mystérieux flambeau, qui depuis Pâques était allumé tous les dimanches aux offices principaux, était destinée à figurer la présence du Sauveur ressuscité. C'est dans ce but que le Samedi Saint il avait été solennellement bénit par le diacre, représentant Madeleine chargée d'annoncer le mystère de la Résurrection aux Apôtres eux-mêmes, ainsi que l'explique excellemment le pieux abbé Rupert (de Divinis Officiis, c. 28). Cette bénédiction du cierge pascal était usitée déjà dans les grandes basiliques, lorsque, vers le commencement du cinquième siècle, elle fut étendue aux simples paroisses, par le pape saint Zozime, comme le rapporte Anastase le Bibliothécaire.
Notre-Seigneur ne voulut pas quitter la terre sans y laisser un monument sensible de sa glorieuse Ascension, afin de montrer l'accomplissement de l'oracle qui l'avait annoncée en disant : Ses pieds poseront en ce jour sur la montagne des Oliviers qui est en face de Jérusalem, vers l'Orient (Zach. XIV, 4). En effet, au moment où il s'éleva dans l'air, il imprima si fortement ses pas sur la roche qu'ils y restèrent gravés. Dans le cinquième siècle, saint Augustin, saint Paulin, saint Optât et Sulpice-Sévère ont attesté que de leur temps ils subsistaient encore, qu'on allait en Judée pour les contempler et les vénérer. Dans les siècles suivants, beaucoup d'écrivains et de pèlerins ont constaté et rapporté le même fait. Selon la remarque de critiques judicieux et même du protestant Casaubon, ce qui relève encore le miracle, c'est que, l'an 70 de notre ère, l'armée romaine campa longtemps sur la montagne des Oliviers ; et pendant qu'elle assiégeait la ville déicide, ni les mouvements des soldats, ni les roues des chariots, ni les piétinements des chevaux ne purent effacer les dernières traces que Jésus avait laissées de son passage ici-bas comme un souvenir de tendre adieu et un signe de prochain retour.
Trois siècles ne s'étaient pas encore écoulés, lorsque sainte Hélène, mère de Constantin, fit bâtir en rotonde sur le mont des Oliviers la célèbre basilique de l'Ascension. Suivant un ancien auteur (de Locis hebr. in Act. Apost), lorsque les ouvriers voulurent revêtir de marbres précieux l'endroit où étaient empreints les vestiges sacrés, une force invincible les arrêta ; car la terre rejetait le pavé qu'on essayait d'y placer. Ainsi le Sauveur maintint ses derniers pas visibles aux yeux des hommes, comme pour leur montrer qu'il n'est point parti pour longtemps. À ce prodige il en joignit un autre, pour confirmer l'espérance que nous avons de le suivre dans la gloire. Au lieu ou le corps du Seigneur avait traversé les airs, on ne put fermer la coupole du monument ; les pierres tombaient à mesure qu'on les posait, de sorte que la voûte resta toujours découverte, comme pour apprendre aux habitants de la terre que la voie du ciel leur est constamment accessible, depuis le jour où leur divin Chef l'a inaugurée.
Nulle part la fête de l'Ascension n'était célébrée avec un plus magnifique appareil que dans cette illustre basilique ; elle était décorée de si nombreux luminaires que, durant la nuit où ils brûlaient, la montagne des Oliviers paraissait être tout en feu. Cette vénérable église fut ruinée dans les guerres des Sarrasins ; et il n'en resta plus que quelques débris. À la même place, dans le seizième siècle, ou construisit une petite chapelle où les Chrétiens des différents rites célèbrent leur office le jour de L'Ascension. C'est là que les pèlerins viennent adorer Jésus-Christ, in loco ubi steterunt pedes ejus (Ps. CXXXI, 7) ; et ils ne manquent pas de baiser la trace encore reconnaissable qu'il y a laissée sur le rocher, en attendant son retour. Mais aujourd'hui on n'y voit plus que celle du pied gauche, tournée vers le nord. La pierre où l'on voyait l'autre empreinte a été, dit-on, enlevée par les Musulmans, qui la conservent avec respect dans une mosquée. (Les Lieux-Saints, par Mgr Mislin.)
Note III
Symbole des Apôtres
Si nous en croyons Rufin d'Aquilée, écrivain du Ve siècle (Tract. de Symbolo), les Apôtres eux-mêmes ont voulu, pour de très-justes motifs, que le premier formulaire de foi chrétienne fût appelé Symbole. Ce mot en effet, qui veut dire recueil, d'après son étymologie grecque, et signe, d'après son acception ordinaire, convient bien pour désigner une profession abrégée qui réunit les dogmes essentiels et distingue les vrais fidèles. Saint Cyprien, au IIIe siècle, est le plus ancien Père que l'on sache avoir employé le mot symbole dans notre sens traditionnel.
Au IVe siècle, saint Ambroise (I, I, Epist. 42) appelle ce formulaire primitif Symbole des Apôtres ; car il contient leur doctrine et reproduit leur parole ; bien plus, eux-mêmes en sont les auteurs et les propagateurs. En effet, dès le second siècle, saint Irénée et Tertullien rapportent directement aux Apôtres une règle de foi analogue à celle que les saints Pères des temps postérieurs attribuent unanimement aux premiers disciples de Jésus-Christ. D'ailleurs, selon l'axiome énoncé par saint Augustin (de Bapt. adv. Donat. 24), ce que l'on voit admis de temps immémorial dans l'Église universelle sans y avoir été établi par les Conciles ou les Papes, doit certainement provenir des Apôtres. Or, dans les ouvrages ecclésiastiques de tous les pays et de toutes les époques nous trouvons un formulaire presque identique qui renferme les mêmes articles de croyance, exprimés en termes semblables et disposés dans un ordre pareil. Aussi l'origine apostolique de ce premier Symbole est proclamée par une tradition commune de la plus haute antiquité. Si cependant plusieurs érudits modernes, comme Ellies du Pin et l'abbé Bergier, en ont contesté la certitude, elle n'a pas manqué d'être soutenue par de savants critiques, tels que les Bollandistes (15 Julii t. 4. de Divisione Apost.), Noël Alexandre, D. Ceillier, etc.
Les circonstances relatives à la composition du Symbole ne sont pas également certaines. Toutefois, si nous en croyons une tradition respectable, citée par Rufin saint Isidore, saint Venance, Fortunat, Hincmar, les Apôtres, réunis dans le Concile qui précéda leur dispersion définitive, déterminèrent sous l'inspiration divine la règle de foi qui devait être le critérium de leur prédication dans le monde entier. C'est ce qui arriva douze ans après la descente du Saint-Esprit ; car les Apôtres restèrent à Jérusalem jusqu'à cette époque, selon l'ordre qu'ils avaient reçu du Seigneur, comme l'attestent dès le second siècle Clément d'Alexandrie et Apollonius de Rome.
D'après saint Léon (Epist. ad Pulcheriam), ce premier Symbole, destiné, comme une armure céleste, à repousser toutes les hérésies, fut formé d'autant de sentences qu'il y avait d'Apôtres. De plus, chaque Apôtre émit une sentence spéciale, si nous nous en tenons à une opinion probable que rapportent Innocent III (de Missa), saint Bonaventure (de Virtutibus), Baronius (anno 44), et les Bollandistes. Mais les plus anciens documents ne s'accordent pas entre eux invariablement pour indiquer l'auteur particulier de chaque article. C'est ce qu'on peut voir dans le sacramentaire gallican édité par D. Mabillon et dans deux sermons supposés de saint Augustin (Appendix. Serm. 240 et 241, tom. 5). Ces divergences ont pu accréditer parmi les érudits modernes le sentiment qu'avait exprimé déjà saint Paschase Ratbert au IX, siècle ; car cet écrivain a pensé que le Symbole avait été dressé comme les canons des Conciles, d'après une commune délibération.
Sans examiner si les premiers disciples de Jésus-Christ fixèrent au moyen des caractères graphiques l'abrégé de leur foi, nous pou vons affirmer que, pendant plusieurs siècles, il ne fut point communiqué à tout le monde en des écrits publics, mais qu'il fut transmis de vive voix aux seuls croyants. Les plus anciens Pères s'accordent à dire qu'il devait être tracé non sur le papier avec de l'encre, mais sur les tablettes du cœur. Il fallait, selon la remarque de Rufin, que les Païens ne pussent découvrir par la lecture ce que les Chrétiens devaient apprendre par l'enseignement oral. Aussi, comme nous le voyons par les sermons de saint Augustin (serm. 212 de Tradit.) et de saint Pierre Chrysologue (serm. 58), lorsque, dans les jours du scrutin, les évêques récitaient solennellement le Symbole aux catéchumènes appelés Compétents, ils leur défendaient expressément de le transcrire. Pour ne pas oublier la formule prononcée dans leur baptême, les fidèles avaient soin de la répéter chaque jour en se levant et en se couchant, ainsi que l'atteste saint Augustin. Cependant, d'après cet illustre Docteur, si on ne devait pas écrire la profession de foi pour la communiquer, on pouvait du moins l'écrire pour se la rappeler, de crainte d'en perdre le souvenir ; mais autant que possible, la mémoire devait tenir lieu de livre.
Cette ancienne discipline relativement au Symbole était fondée sur le précepte du Seigneur, qui avait recommandé de ne pas livrer aux chiens les choses sacrées et de ne pas jeter aux pourceaux les perles précieuses. C'est pourquoi l'Église ordonne de ne point divulguer sans discrétion ou précaution les formules tant dogmatiques que liturgiques, afin de ne pas les exposer à la dérision des incrédules et au mépris des ignorants. Cette loi si sage de l'arcane religieux fut établie dès le commencement du christianisme et maintenue longtemps après la destruction du paganisme. Toutefois, pendant les cinq premiers siècles, le secret n'était pas tellement absolu qu'il empêchât les auteurs ecclésiastiques d'insérer le Symbole en des écrits destinés aux croyants ; aussi beaucoup l'ont consigné de cette manière en totalité ou en partie.
Malgré le respect profond avec lequel fut transmis le Symbole, on reconnaît par les anciens ouvrages que toutes les Églises ne l'ont pas conservé en termes parfaitement identiques. Parmi ces formules orthodoxes qui ont été employées, on en distingue principalement douze : celle de Rome, selon saint Léon le Grand surtout ; celle d'Alexandrie, selon plusieurs écrivains égyptiens ; celle d'Antioche que rapporte Cassien ; celle de Jérusalem qu'indique saint Cyrille ; celle de Césarée que cite l'historien Eusêbe ; celle de Ravenne que donne saint Pierre Chrysologue ; celle d'Aquilée que signale Rufin ; celle d'Afrique, suivant Tertullien, saint Optât et saint Augustin ; celle d'Espagne, d'après saint Ildefonse ; celle des Gaules, d'après les sacramentaires édités par D. Mabillon et le B. Tomasi ; une formule intermédiaire entre celle des Gaules et celle d'Espagne, d'après un sacramentaire découvert à Bobbio ; enfin notre formule accoutumée, parmi les sermons supposés de saint Augustin et dans une lettre d'Amalaire sur les cérémonies du Baptême.
Toutes ces formules, réunies par le Dr Denzinger dans son Enchiridion Symbolorum, ne diffèrent entre elles que par l'insertion de quelques mots qui ne changent point, mais qui expliquent la doctrine du texte primitif. Rufin assure que ces additions furent introduites dans des églises particulières pour réfuter des hérésies locales ; mais qu'aucune modification ne fut adoptée dans l'Église romaine, où aucune erreur n'avait pris racine. C'est pourquoi saint Ambroise (-, Ep. 42) et Vigile de Tapse (adv. Eutychen, 1. 4,c. 1) n'ont pas craint d'affirmer que cette Mère et Maîtresse de toutes les Églises avait maintenu et gardé toujours intact le Symbole des Apôtres. Au reste, notre formule actuelle est peu différente de l'antique formule de Rome ; celle là seulement complète le sens d'omnipotentem par creatorem, l'idée de sepultus par descendit ad inferos, la notion d'Ecclesiam par catholicam et par sanctorum communionem, enfin le dogme de la résurrection par vitam aeternam.
Note IV
Fête de la Pentecôte
Cette fête est la seule, avec celles de Pâques et de la Dédicace, dont nous trouvions la première origine dans l'Ancien Testament. Nous devons par conséquent en attribuer l'institution immédiate à Dieu lui-même, qui avait ordonné à son peuple de célébrer chaque année ces trois fêtes comme les trois principales solennités de la religion.
La Pentecôte judaïque était la figure de la Pentecôte chrétienne qui lui a succédé. En effet, comme les Juifs célébraient la publication de l'ancienne loi que le Seigneur remit à Moïse, en la gravant sur des tables de pierre, parmi les éclairs et les tonnerres, de même aussi les Chrétiens célèbrent la promulgation de la nouvelle Loi que le Saint-Esprit confia aux Apôtres, en l'inscrivant sur leurs cœurs de chair, au bruit d'un souffle impétueux et à l'éclat d'un merveilleux incendie. L'analogie parfaite qui existe entre l'une et l'autre Pentecôte rend plus admirable l'établissement de l'Église, qui prit dès lors la place de la Synagogue, comme les Prophètes l'avaient annoncé.
En ce jour à jamais mémorable, où l'Église se montra pour la première fois au grand jour, Marie parut véritablement la mère qui lui donna naissance ; car dans le cénacle, si nous en croyons de vénérables personnages, le Saint-Esprit communiqua d'abord à son Épouse immaculée la plénitude des dons qui furent ensuite distribués à tous les assistants. Ce religieux sentiment, si propre à exciter notre dévotion filiale, est la conséquence naturelle de la doctrine des Pères et des théologiens, qui regardent la bienheureuse Vierge comme le canal de toutes les grâces accordées à l'Église catholique en général et à chaque fidèle en particulier. C'est pourquoi la flamme mystérieuse, emblème du divin Paraclet, se reposa premièrement sur la tète de notre glorieuse Reine, avant de se partager en d'innombrables langues, qui s'arrêtèrent sur la tête des cent vingt personnes présentes. Pour exprimer d'une manière sensible cette pieuse pensée, M. Olier, fondateur du grand séminaire de Saint-Sulpice à Paris, fit exécuter par le célèbre peintre Le Brun le tableau remarquable, placé dans la chapelle de cette même communauté.
Saint Cyrille, évoque de Jérusalem au IVe siècle, nous apprend qu'après la descente du Saint-Esprit, le cénacle, où était arrivée cette merveille, avait été converti en une église dite des Apôtres. Ce premier temple des Chrétiens, qui était situé sur la montagne, de Sion, fut miraculeusement conservé dans le sac de la ville sous Titus, comme l'assure saint Èpiphane. L'impératrice sainte Hélène fit bâtir en ce même lieu une magnifique basilique, la plus grande de Jérusalem ; plus tard, ayant été détruite par les Sarrasins, elle fut réparée au XVe siècle par les libéralités de Philippe le Bon, duc de Bourgogne ; mais les mêmes infidèles ne lardèrent pas à la renverser de nouveau, de sorte qu'aujourd'hui on en voit seulement de tristes ruines.
On ne peut douter que les Apôtres eux-mêmes n'aient établi une fête solennelle pour perpétuer la mémoire de ce prodigieux événement, qui manifestait la vérité de leur mission divine. Cette Pentecôte nouvelle est fixée au dimanche dans toute l'Église, parce que, d'après la tradition constatée par le pape saint Léon le Grand, le Saint-Esprit est descendu sur les Apôtres un dimanche qui était le dixième jour depuis l'Ascension et le cinquantième depuis la Résurrection du Sauveur. — En outre, afin de rappeler l'heureux moment où le prodige s'était opéré, vers neuf heures du matin, l'Église fait réciter chaque jour à l'office de tierce une hymne de saint Ambroise, qui contient une invocation au Saint-Esprit ; puis, pour plus de solennité, en la fête de la Pentecôte, elle l'a fait remplacer par une attribuée à l'empereur Charlemagne, Veni Creator, que l'on chante avant la messe. Cet usage propre à ce jour fut introduit au XIe siècle par saint Hugues, abbé de Cluny ; et il fut admis plus tard dans la liturgie romaine.
Au moyen âge, où le peuple aimait beaucoup les représentations sensibles de nos mystères chrétiens, on observait en divers lieux des usages liturgiques que Durand, évêque de Mende au treizième siècle, rapporte en son Rational des divins offices. Ainsi, à la messe de la Pentecôte, pendant qu'on chantait la séquence Veni Sancti Spiritus, attribuée communément au pape Innocent III, on faisait retentir des trompettes éclatantes pour rappeler le grand bruit, semblable à celui d'un vent impétueux, qui précéda la descente du Saint-Esprit De la voûte du temple, on lançait alors des feux d'artifice, pour figurer les langues de feu qui parurent dans le cénacle ; on répandait aussi, dans l'église, des roses et d'autres fleurs, pour signifier les grâces et les dons du divin Paraclet. Quelquefois même on lâchait des colombes qu'on laissait voltiger autour des fidèles. Ce naïf usage subsistait encore au dernier siècle en quelques églises d'Italie et de Sicile, comme à Messine ; mais il est généralement aboli, à cause de la dissipation et du trouble qu'il occasionnait quelquefois pendant la célébration des saints mystères.
La fête de la Pentecôte, comme celle de Pâques, ne se borne point au dimanche seul, mais elle s'étend à toute la semaine. Les vigiles et les octaves de ces deux solennités ont entre elles beaucoup de rapports, parce qu'elles étaient également destinées autrefois à l'administration solennelle des sacrements de baptême et de confirmation. Ainsi, ces deux octaves commencent le samedi qui précède leur solennité respective et finissent le samedi qui suit, en considération des néophytes ; pendant ce temps on les faisait venir à l'église tous les jours de la semaine, dont ou abrégeait les offices pour ne pas les fatiguer ; et en leur faveur, au lieu de terminer le rit pascal au dimanche de la Pentecôte, on le prolongeait jusqu'à la fin de l'octave, comme on le fait encore. Le célèbre abbé Rupert a tâché d'appliquer aux sept dons du Saint-Esprit les sept offices de cette même semaine. Autrefois tous les jours des deux octaves de Pâques et de la Pentecôte étaient pareillement fêtes d'obligation, comme il parait par le concile de Mayence de l'an 813. Vers le milieu du dixième siècle, comme il conste par le concile d'Ingelheim de l'an 948, les fêtes de Pâques furent continuées comme d'obligation durant toute la semaine, tandis que celles de la Pentecôte furent réduites au lundi, mardi et mercredi ; et ce dernier jour fut encore retranché, lorsque le jeûne des quatre-temps fut fixé pour l'été à la semaine de la Pentecôte, par un décret de saint Grégoire VII.
Note V
Assomption de Marie
Avant de rapporter en partie le magnifique sermon de saint Bernard sur l'Assomption de Notre-Dame, Ludolphe cite sur ce même sujet deux discours qui ont été longtemps réputés authentiques ; l'un prétendu de saint Jérôme présente la résurrection de Marie comme une question indécise, et l'autre supposé de saint Augustin la montre comme une opinion très-probable. C'est ainsi que, faute de critique en pareille matière, on a souvent allégué et accepté de bonne foi des ouvrages faussement attribués à saint Méliton, à saint Athanase, à saint lldefonse et à saint Pierre Damien. Mais, sans recourir à des sources apocryphes, on peut prouver l'ancienneté et la certitude de la tradition relative à l'Assomption corporelle de la Bienheureuse Vierge. Dans ce but, nous tâcherons d'exposer l'objet et l'histoire de cette grande fête qui occupe le premier rang parmi toutes celles des Saints canonisés.
D'abord si nous remarquons que, dans les premiers siècles, les Pères semblent très-réservés pour publier les louanges de Marie et que les fidèles paraissent peu empressés de témoigner leurs sentiments à son égard, n'en soyons pas surpris ni scandalisés. Dans ces temps d'idolâtrie où les mères des faux dieux étaient adorées comme des déesses, il était à craindre que les infidèles et même des fidèles encore grossiers ne prissent la Mère du vrai Dieu pour une divinité. Afin donc de ne pas donner lieu à des calomnies et à des superstitions, il y avait des ménagements à observer, en ne parlant qu'avec précaution de Marie ainsi que de l'Eucharistie et de la Trinité. Quand les Chrétiens cessèrent d'appréhender les influences et les persécutions du paganisme, ils commencèrent à manifester plus librement la loi et la piété de leur religion. Mais le culte de la Vierge prit surtout de nouveaux accroissements depuis que l'hérésiarque Nestorius essaya de contester sa divine maternité ; à partir de cette époque, que de temples furent consacrés sous son nom ! que de fêtes instituées en son honneur ! Dès lors furent proclamées plus ouvertement les merveilles de sa glorieuse Assomption, qui font l'objet d'une principale solennité.
Plusieurs merveilles illustrèrent le triomphe de Marie, quittant ce lieu d'exil : sa mort précieuse, effet de la plus ardente charité ; sa résurrection anticipée, apanage de la plus parfaite sainteté ; son exaltation céleste, couronnement de la plus sublime dignité que puisse posséder une simple créature.
Après l'Ascension du Sauveur, malgré le vif désir qu'elle avait de suivre son cher Fils au ciel, la divine Mère consentit à rester encore vingt-quatre ans sur la terre, pour servir de gouvernante à l'Eglise naissante. Il y avait déjà douze ans qu'elle résidait à Jérusalem, lorsque les Juifs forcèrent les Apôtres d'en sortir ; on présume qu'alors elle accompagna à Éphèse saint Jean, son gardien assidu. Mais aussitôt que la persécution fut calmée, elle revint habiter sur le mont Sion, où, d'après la tradition, elle termina son pèlerinage ici-bas, à l'âge de soixante-douze ans.
Saint Épiphane a douté si, à cause de sou excellence, la Mère de Dieu avait été soumise à la loi de la mort. Mais les docteurs catholiques s'accordent à reconnaître qu'elle a payé cette dette de la nature comme fille d'Adam. Dans la collecte et la secrète de la fête, qui se lisent aujourd'hui au missel romain comme autrefois au sacramentaire grégorien, l'Église déclare que Marie a subi la mort temporelle, selon la condition de la chair (Sancta Dei Genitriae mortem subiit temporalem. . . Quam pro conditione carnis cognoscimus). Aussi les théologiens enseignent qu'on ne peut plus contester ce fait sans témérité. Sans doute, Jésus-Christ aurait pu exempter sa sainte Mère de cette humiliation ; mais elle-même ne l'a pas voulu, afin de mieux ressembler à son divin Fils. Saint Bernard assure que ce ne furent point les douleur de la maladie, mais les ardeurs de la charité qui, en Marie, détachèrent son âme bienheureuse de son chaste corps pour la réunir à son Bien-aimé. Elle expira non seulement dans l'exercice de la charité, comme d'autres vertueux personnages, mais par la véhémence même de sa charité ; car après avoir vécu d'amour, elle ne devait mourir que d'amour, comme le dit un pieux auteur.
Si nous en croyons saint André de Crète, saint Germain de Constantinople et saint Jean Damascène, les Apôtres se trouvèrent miraculeusement rassemblés de différentes contrées sur le mont Sion, pour y rendre les derniers devoirs à leur commune Maîtresse ; et ils l'inhumèrent dans le jardin de Gethsémani. D'après un passage assez obscur du concile d'Éphèse, quelques érudits modernes ont conclu que Marie avait été ensevelie, comme saint Jean à Éphèse ; mais cette conjecture est contraire à la tradition admise dans les liturgies orientales. Depuis le VIe siècle jusqu'à notre époque, de pieux pèlerins viennent vénérer au mont des Oliviers le tombeau qu'on leur montre comme étant celui de la Bienheureuse Vierge. S'il ne paraît pas mentionné dans les premiers siècles, c'est qu'il n'était pas encore découvert ; car il resta longtemps enfoui à 25 ou 30 pieds sous les immenses décombres qu'on avait jetés dans la vallée de Josaphat durant le siège de Jérusalem. Quoiqu'il fut primitivement à fleur de terre, on descend aujourd'hui par un bel escalier de 50 marches dans l'église antique, où on le voit taillé dans le roc.
Cette demeure de la mort ne garda pas longtemps le corps de Celle qui avait été la demeure de la vie. Jésus-Christ, en effet, voulant avoir avec sa sainte Mère une plus parfaite ressemblance, ne tarda point de la faire participer à sa glorieuse résurrection. Quelques jours après avoir été séparé de son âme, le corps immaculé de la Vierge lui fut réuni pour être aussitôt transporté dans le céleste royaume, où il jouit du bonheur éternel qui ne sera pas conféré aux corps des autres Saints avant la résurrection générale. Tel est le privilège qu'attribuent à Notre-Dame d'illustres Pères, soit grecs, soit latins ; ainsi saint Grégoire de Tours, saint Grégoire le Grand, saint Bernard en Occident, saint André de Crète, saint Modeste de Jérusalem, saint Germain de Constantinople, saint Jean Damascène en Orient. L'Église a jugé cette ancienne tradition assez bien fondée pour la proposer à la vénération publique en une féte qui est devenue depuis longtemps universelle. Dans la collecte de ce jour le missel romain, d'accord avec le sacramentaire grégorien, déclare que la Mère de Dieu n'a pu de meurer dans les liens de la mort (nec mortis nexibus deprim-potuit), c'est-à-dire qu'elle a dû sortir promptement des ténèbres du tombeau. Au VIIIe siècle, le sacramentaire des Francs ou des Goths exprimait ce même sentiment que reproduit encore le Ménologe des Grecs. Pour inculquer d'une manière plus formelle la tradition commune, l'Église latine fait lire dans le bréviaire romain ce que saint Jean Damascène et saint Bernard rapportent de cette glorieuse Assomption. D'où les théologiens, d'accord avec Suarez et Benoît XIV, concluent que cette pieuse croyance appartient à la doctrine de l'Église. Et quoiqu'elle ne soit pas un dogme ou un article de foi, l'Église l'autorise et la recommande si ouvertement qu'on ne pourrait en nier ou contester la vérité sans une grande témérité et sans un véritable scandale.
Depuis la définition dogmatique de l'Immaculée Conception de Marie, les raisons de convenance qu'apportaient les théologiens pour appuyer la pieuse croyance à sa glorieuse Assomption ont acquis un nouveau degré de force probante ; car ce sont les mêmes motifs qu'on peut alléguer en faveur des deux privilèges ; bien plus, cette dernière prérogative parait être une conséquence nécessaire de la première. Le corps très-pur de celle qui a été préservée de tonte souillure, non-seulement avant sa naissance mais même pendant sa vie, ne devait-il pas également être préservé de toute corruption après sa mort ? Et si, pour l'honneur de Dieu qui voulait être un jour son fils, Marie a été affranchie du péché originel, en devenant sa mère n'a-t-elle pas encore mieux mérité d'être affranchie de la putréfaction commune ? Jésus-Christ pouvait-il laisser en pâture aux vers la chair qui était en quelque manière la sienne propre, puisque la sienne en était provenue immédiatement ? Caro enim Jesu, caro Mariae, comme l'a dit un pieux écrivain, souvent cité sous le nom de saint Augustin. Voilà pourquoi les saints Pères et Docteurs, comme saint Jean Damascène, saint Thomas, saint Bernardin, appliquent à Marie ainsi qu'à Jésus ces paroles prophétiques du Psalmiste : Non dabis sanctum tuum videre corruptionem (Ps. XV, 10). Surge, Domine, in requiem tuam, tu et arca sanctificationis tuae (Ps. CXXXI, 8). Ajoutons enfin que, si le corps de Marie n'eût été réuni à son âme et transporté dans le ciel, il n'est pas croyable qu'il eût été si tôt et si longtemps oublié sur la terre, ni qu'il fût resté entièrement inconnu dans l'Église et privé de l'honneur qu'elle a coutume de rendre aux reliques des autres Saints.
On ne sait pas d'une manière certaine quel jour eut lieu l'Assomption de Marie, parce qu'autrefois la fête de ce mystère n'était point célébrée partout à la même époque. Cependant, comme depuis bien des siècles, toutes les Églises d'Orient et d'Occident s'accordent avec celle de Rome pour placer la solennité au 15 août, on présume que ce jour est l'anniversaire même de l'événement. D'après l'opinion la plus commune, on pense que, à l'exemple de son divin Fils, la Bienheureuse Mère ressuscita trois jours après sa mort, comme le marquent saint André de Crète et saint Jean Damascène. Avant d'être réunie à son corps sacré dans le royaume céleste, son âme triomphante y avait été déjà transportée pour jouir sans délai de la gloire incomparable qui lui était réservée ; car, selon que le Concile de Florence l'a déclaré, depuis l'Ascension du Sauveur, les âmes qui sortent de ce monde entièrement purifiées de la tache du pèche entrent aussitôt dans pour y contempler Dieu face à face. Or peut-on douter que ce principe n'ait eu sa plus parfaite application dans la personne de Marie, conçue sans péché et exempte de toute faute ? Dès que la Mère de Dieu sortit de ce monde, elle fut exaltée au plus haut des cieux comme Reine de l'univers, en sorte que dès ce moment la gloire de son âme très-sainte surpassa celle de tous les Saints.
Bientôt après, de même que Notre-Seigneur était monté avec son corps à la droite de son Père, Notre-Dame monta pareillement avec son corps à la droite de son Fils. Cependant entre l'une et l'autre exaltation il y a des différences notables. Jésus-Christ s'est élevé par sa propre vertu et sans aucun secours étranger jusqu'au trône de son Père, comme lui étant égal dans la possession de la même autorité suprême ; Marie a été enlevée par un privilège spécial et par une faveur incomparable jusqu'au trône de son Fils, comme lui étant associée avec subordination à la divine majesté. Afin de mieux distinguer ces deux sortes d'exaltation corporelle, depuis longtemps l'usage a prévalu de désigner celle de Jésus par le mot Ascension et celle de Marie par le mot Assomption. Néanmoins, la fête consacrée à célébrer ce triomphe de Marie était autrefois désignée sous différents noms, et non-seulement par celui d'Assomption, mais encore par ceux de Sommeil, Passage, Repos, Mort, Inhumation (Dormitio, Transitas, Pausatio, Depositio). Benoit XIV fait justement observer que ces différentes expressions étaient également autorisées par l'antique coutume de l'Église pour indiquer la solennité de la Bienheureuse Vierge.
L'origine de cette fête se perd dans la nuit des temps, au point que quelques-uns la font remonter jusqu'aux Apôtres. Saint Bernard en attribue l'institution simplement à l'Église (Epist. 174) D'autres, comme Thomassin, la font commencer aussitôt après le Concile d'Éphèse, qui contribua beaucoup par ses décisions dogmatiques à développer la dévotion des peuples envers la Mère de Dieu. Quoi qu'il en soit de son origine, nous trouvons cette fête consignée dans les plus antiques manuscrits ou livres qui soient restés des liturgies occidentales depuis plus de mille ans. En outre, les plus anciens témoignages et monuments historiques qui mentionnent cette solennité la supposent établie déjà. Vers la fin du sixième siècle, saint Grégoire de Tours atteste qu'on la célébrait (mediante undecimo), c'est-à-dire au milieu de janvier. Elle est effectivement placée après l'Epiphanie dans un lectionnaire de Paris et dans un sacramentaire du Languedoc qui sont antérieurs à Charlemagne. Deux calendriers d'une époque très-reculée, l'un copte et l'autre syriaque, assignent également au 16 janvier le Repos (Pausatio) de la Mère de Dieu ; cette indication concorde avec beaucoup de documents occidentaux qui marquent au 18 janvier l'inhumation (Depositio) de la sainte Vierge.
Cependant saint Grégoire le Grand, qui florissait à la fin du VIe siècle, met l'Assomption au 15 août dans son sacramentaire. Vers cette époque, l'empereur Maurice la transféra à ce même jour pour tout l'Orient. À la fin du siècle suivant, le pape saint Sergius I institua pour cette solennité une procession dont il détermina la station à Rome. Il paraît qu'avant le IXe siècle on n'était pas obligé en tout l'Occident de célébrer cette fête le 15 août ; car l'an 813, le concile de Mayence en fit un précepte, dont les capitulaires de Louis le Débonnaire assurèrent l'exécution dans tout l'Empire français. L'an 847, saint Léon IV établit à Rome l'octave de l'Assomption, pour remercier la sainte Vierge d'avoir délivré cette ville d'un fléau qui la désolait. L'an 866, le pape saint Nicolas I, écrivant aux Bulgares convertis, leur recommanda d'observer la vigile de l'Assomption avec le jeûne qui était pratiqué déjà depuis longtemps dans l'Église romaine. Cet usage s'étendit bientôt à toutes les Églises particulières qui le gardent encore aujourd'hui ; plusieurs en Orient jeûnent même durant les quinze jours qui précèdent la solennité. Elle est devenue célèbre surtout en France depuis que Louis XIII a consacré son royaume à la Mère de Dieu, en la prenant pour protectrice spéciale par une déclaration authentique de 1638 ; et c'est pour rappeler et renouveler cette offrande publique que chaque année depuis lors on fait dans toutes les paroisses une procession solennelle.