Jésus apparaît à Marie-Madeleine
Joan XX
Le cœur rempli d'amertume et brûlant d'amour, Marie-Madeleine ne savait quel parti prendre ; car elle ne pouvait se passer du divin Maître qu'elle ne voyait point où elle avait espéré le trouver. Ignorant où elle irait le chercher, elle se tenait avec une ferveur constante, sans s'asseoir ni se reposer, près du tombeau, en dehors toutefois, c'est-à-dire dans le jardin contigu (Joan. XX, 11). C'est là qu'en face du monument sacré elle pleurait et gémissait sur la perte de son adorable Seigneur. Les flammes qui la consumaient, les charmes qui l'attiraient, les liens qui la captivaient ne lui permettaient pas de s'éloigner un instant du sépulcre qu'elle arrosait de ses larmes. La véhémence de sa charité lui faisait oublier la faiblesse de son sexe ; car, sans redouter la cruauté des persécuteurs, elle demeurait là toute seule, tandis que les autres disciples étaient partis. Le désir impatient dont elle était tourmentée ne lui laissait goûter aucun soulagement ; elle ne se plaisait qu'à pleurer, en sorte qu'elle aurait pu s'appliquer justement ces paroles du Psalmiste : Mes larmes m'ont servi de nourriture le jour et la nuit, pendant qu'on me disait: Où est ton Dieu ? (Ps. XLI, 4). Selon saint Augustin (in sabbato Paschae), Marie était plus dévouée et plus fortement attachée que ses compagnes à Jésus-Christ aussi, elle en reçut toutes les faveurs insignes qu'elle sollicita par les larmes de componction, de compassion et de dévotion qu'elle répandit successivement. Elle obtint d'abord que tous ses péchés lui fussent pleinement remis sans aucun retard, ensuite que son frère enseveli depuis quatre jours revînt à la vie corporelle, et enfin que son doux Sauveur la consolât lui-même en la rendant la première témoin de sa glorieuse Résurrection. « Admirons, dit saint Grégoire (Hom. 25 in Evang.), la généreuse piété de Madeleine qui ne voulut point abandonner le tombeau du Seigneur, même après le départ des Apôtres ; en restant seule pour le chercher, elle mérita seule de le voir sur le champ, parce que la persévérance est le couronnement de toute bonne œuvre. » Ainsi, conclut saint Augustin (Tract. 121 in Joan.) le sexe naturellement le plus faible se montra le plus fort en cette circonstance ; car tandis que la crainte chassait les hommes loin du sépulcre, l'affection y retenait une simple femme ; et Celui qu'elle ne pouvait encore apercevoir de ses propres yeux, elle ne se lassait point de l'appeler par ses larmes éloquentes. Plus désolée de ce qu'il avait disparu du tombeau que de ce qu'il était mort sur la croix, elle semblait oublier la cruelle Passion qu'il avait subie pour ne songer qu'au monument funèbre où on l'avait déposé naguère. »
À ce propos écoutons les touchantes réflexions qu'Origène exprime en ces termes (Hom. X in divers.) « L'Évangile nous montre Marie qui se tenait debout et éplorée près du sépulcre ; l'amour y arrêtait ses pas et la douleur faisait couler ses larmes. Elle regardait de tous côtés si elle ne découvrirait pas enfin Celui qu'elle convoitait uniquement. Cette absence imprévue renouvelait en elle une douleur plus poignante encore que celle qui avait déchiré son âme lors du crucifiement ; alors du moins elle éprouvait quelque consolation de voir que ce corps inanimé lui restait ; maintenant qu'il lui est enlevé, elle ne trouve plus aucun adoucissement à son amère affliction. Elle craint que son amour, n'étant plus réchauffé par la vue du divin Maître, ne soit bientôt refroidi. Elle s'efforce donc de noyer ses chagrins dans ses larmes ; mais ne pouvant y réussir, elle sent défaillir son esprit et son corps sans savoir que faire ni que devenir. Pierre et Jean s'étaient retirés, parce qu'ils étaient saisis de frayeur. Madeleine au contraire n'était plus accessible à la peur, parce qu'elle croyait n'avoir plus rien à redouter en ce monde. Après avoir perdu le Maître qu'elle estimait et chérissait exclusivement, elle ne pouvait plus rien aimer ni désirer sur la terre, parce qu'il était la joie et la vie de son âme ; désormais elle préférait mourir dans l'espoir de trouver ailleurs Celui qu'elle ne pouvait rencontrer ici-bas. Si, comme l'assure le céleste Époux du Cantique (VIII, 6), la dilection est forte comme la mort, que ne devait-elle pas faire en Marie ? Cette chaste amante ne voyait et n'entendait pas plus que si elle n'avait point eu d'yeux ni d'oreilles, elle n'avait aucun sentiment ni aucune pensée que pour son Bien-aimé ; car son âme était là où se trouvait, non pas son propre corps, mais son cher Maître, dont elle ignorait néanmoins le séjour. Dans cette incertitude navrante elle ne savait plus que soupirer après lui, et, sans quitter le sépulcre, elle ne cessait de se lamenter. N'espérant et ne craignant plus rien, elle avait tout oublié, excepté Celui qu'elle regrettait et souhaitait par-dessus tout. » Ainsi parle Origène.
Pendant quelle pleurait sur la disparition du Seigneur, Marie se pencha pour regarder dans l'intérieur du sépulcre, parce qu'elle espérait toujours l'apercevoir à l'endroit où on l'avait mis naguère (Joan XX, 11). Ainsi, lorsque nous avons perdu quelque objet précieux, quoique nous le cherchions de tous côtés, nous revenons de préférence au lieu même où nous nous rappelons qu'il était présent. Madeleine également cherchait partout avec une inquiète sollicitude le corps du Christ, mais d'une manière plus spéciale dans le tombeau où elle savait qu'on l'avait enseveli. « Celui qui aime véritablement, dit saint Grégoire (Hom. 25 in Evang.), ne se contente point de regarder une fois, mais il se plaît à tourner souvent les yeux du côté où il croit trouver l'objet de ses affections. Marie continuait donc ses perquisitions sans se lasser ; et ses désirs devenaient d'autant plus intenses que leur accomplissement était plus longtemps différé, jusqu'à ce qu'elle méritât de voir enfin ses efforts couronnés de succès. C'est ainsi que, par la persévérance, nous nous rendrons dignes d'arriver à la perfection ; car les obstacles, bien loin de rebuter, ne font qu'enflammer d'avantage le cœur animé d'un amour sincère pour la vertu. » Cette sainte femme avait déjà remarque que le corps du Sauveur n'était plus renfermé dans le tombeau, et néanmoins elle examinait encore si elle n'en découvrirait pas quelque trace ou vestige. En se baissant pour mieux regarder dans le sépulcre, elle nous donne à entendre que nous devons considérer la mort du divin Rédempteur avec un sentiment d'humilité profonde ; et en réitérant ses recherches infatigables à la même intention, elle nous montre que ce douloureux souvenir doit être l'objet habituel de nos plus sérieuses méditations. Lorsque Marie s'inclinait de la sorte, elle aperçut deux Anges, les mêmes probablement que ses compagnes avaient vus précédemment ; mais en récompense de sa ferveur constante, elle méritait bien cette nouvelle vision toute spéciale. Ils étaient vêtus de blanc pour honorer la Résurrection du Sauveur, et assis l'un à la tête et l'autre au pied du tombeau, par respect pour le lieu où avait reposé le corps adorable de l'Homme-Dieu (Joan. XX, 12). L'Ange placé à la tête figurait par sa position la divinité de Celui dont saint Paul a dit : Le Christ a pour chef Dieu lui-même (I Cor. XI, 3). L'Ange placé au pied représentait l'humanité de cette même personne qui nous a rachetés miséricordieusement en prenant notre faible nature. Femme, pourquoi pleurez-vous ? dirent les messagers célestes à Madeleine ; en d'autres termes : Vous n'avez pas sujet de vous attrister mais plutôt de vous réjouir, puisque le Christ est ressuscité ; ce jour-ci est un jour d'allégresse et non point de deuil. Nous venons vous annoncer une heureuse nouvelle ; cessez donc vos larmes et jetez plutôt vos regards vers Celui qu'avec tant d'amour vous désirez de voir.
Mais Marie, qui prenait ces deux personnages pour des hommes et non pour des Anges, crut qu'ils lui demandaient la cause de sa douleur sans la connaître. Je pleure, répondit-elle, parce qu'ils ont enlevé mon Seigneur du sépulcre je ne sais où ils l'ont mis (Joan. XX, 13). Elle semblait dire : Pourrais je jamais pleurer assez une telle perte, et pourrais-je n'être pas accablée de la plus profonde tristesse ? Elle craignait que les Juifs, jaloux de la sépulture honorable décernée au corps de Jésus, ne l'eussent emporté pour le jeter en quelque lieu infâme, ou pour le traiter d'une manière plus ignominieuse encore. Les vives alarmes que lui inspirait la véhémence de son amour étaient par conséquent le motif de son affliction ; et dans la cruelle persuasion que le précieux dépôt avait été dérobé, elle était désolée de ne pas savoir où elle pourrait le découvrir pour lui rendre ses pieux devoirs. Prenant le tout pour la partie, elle ne dit pas qu'ils ont enlevé le corps de son Seigneur, mais son Seigneur de même, dans le symbole de la foi, nous confessons que Jésus-Christ a été enseveli, bien que son corps seulement ait été mis dans le tombeau.
Considérons ici dans Madeleine les admirables effets de l'amour spirituel. Peu auparavant, un Ange lui avait annoncé que le Sauveur était ressuscité ; maintenant, deux Anges à la fois l'assurent qu'il est vivant ; néanmoins, comme si elle ne s'en souvenait pas, elle dit : Je ne sais où ils l'ont mis. C'est son extrême affection qui la faisait agir et parler de la sorte ; car suivant la remarque d'Origène (loc. cit.), son âme était plutôt dans le corps de son Maître qu'au dedans d'elle-même ; elle ne savait s'occuper et s'entretenir que de lui. Voyant que la pierre tumulaire avait été renversée, elle supposait tout naturellement que le corps sacré avait été ravi ; car c'était une entreprise facile, une fois que cet obstacle était levé. De même tant que la crainte de Dieu garde l'entrée de notre cœur, Jésus-Christ qui y réside ne peut lui être enlevé ; mais si cette salutaire impression s'efface, l'hôte divin disparaît bientôt.
Tandis que Marie s'abandonnait à la douleur sans prêter attention aux discours des Anges, le Sauveur ne put résister plus longtemps à tant d'amour ; il en fit part à sa Mère qu'il était allé visiter aussitôt après être ressuscité ; et en prenant congé d'elle, il lui dit qu'il allait consoler Madeleine. Il revint donc au sépulcre, et trouva Madeleine qui pleurait dans le jardin. Au moment même où, après avoir répondu aux envoyés du ciel, elle se retournait par derrière, Jésus se présenta devant elle (Joan. XX, 14). Ce fait nous montre que pour voir le Seigneur, il faut se retourner vers lui ; car nul ne peut jouir de sa sainte présence à moins de se convertir à lui par un amour sincère. « Mais pourquoi, demande saint Chrysostôme (Hom. 85 in Joan.), pourquoi donc, sans attendre la réponse des Anges, Marie se retourna-t-elle par derrière ? ne semblait-elle pas manquer de la déférence la plus commune vis-à-vis de personnages qui en étaient si dignes ? C'est qu'à l'instant même où elle achevait de parler, le Sauveur parut ; alors les deux sublimes messagers s'étant levés pour honorer leur divin Maître, Madeleine étonnée fit un mouvement de tête pour découvrir ce qui avait occasionné cette marque de vénération. » Elle aperçut Jésus qui était là, mais elle ne savait pas que c'était lui ; car elle ne le voyait point sous cette forme éclatante que les esprits bienheureux contemplaient avec une respectueuse admiration. Parce qu'elle ne croyait pas encore à la réalité de sa Résurrection, il ne s'offrait à ses yeux que comme elle se l'imaginait en son esprit. Ce n'est pas toutefois, comme quelques hérétiques l'ont prétendu, que le Sauveur changeât de figure à volonté ; mais c'est qu'elle ne le reconnaissait point à cause de la stupeur qui troublait sa raison. « Ô spectacle délicieux pour la piété, s'écrie saint Bernard, Celui qui est cherché avec empressement se cache en se manifestant ; s'il se cache ainsi, c'est pour être recherché avec plus d'ardeur, trouvé avec plus de joie, gardé avec plus de sollicitude, en sorte qu'après en avoir acquis la possession on ne la perde jamais. » Selon saint Grégoire (Hom. 25 in Evang.), Marie se détourna par derrière pour voir Jésus, parce qu'elle lui tournait le dos de quelque façon en ne le croyant point ressuscité. Elle le vit néanmoins, parce qu'elle l'aimait ; mais elle ne le reconnut point, parce qu'elle doutait. L'amour lui faisait apercevoir Celui que le doute l'empêchait de distinguer.
Jésus lui dit alors : Femme, pourquoi pleurez-vous ? qui cherchez-vous ? Il feint d'ignorer les choses, afin de la mieux instruire par la réponse qu'elle lui fera. D'après saint Grégoire (loc. cit.), il lui demande la cause de ses larmes pour accroître la flamme de ses désirs, afin que, nommant Celui qu'elle regrette, elle sente se raviver tout l'amour qu'elle lui porte. En voyant tout-à-coup cet homme qu'elle ne reconnaissait pas, Madeleine le prit pour le jardinier lui-même ; car elle ne pensait pas trouver de si grand matin en ce même lieu d'autre personne que le gardien chargé de le cultiver. Dans un sens spirituel, Jésus-Christ était en effet pour Madeleine un véritable jardinier ; car n'est-ce pas lui qui avait arraché de ce cœur les épines de l'infidélité et des vices ? n'est-ce pas lui qui avait jeté dans cette âme les germes féconds de la foi et des vertus chrétiennes ? Comme un bon horticulteur doit déraciner les herbes nuisibles afin de laisser toute la place aux plantes utiles, Notre-Seigneur ne cesse également d'extirper de l'Église qui est son jardin les vices qui empêchent les vertus de s'y développer. « Ô Madeleine ! s'écrie Origène (Hom. X in diversos), si vous cherchez Jésus, pourquoi donc ne le reconnaissez-vous pas ? Celui que vous désirez si ardemment de trouver daigne venir à vous, et vous le prenez pour un jardinier ! Il est l'un et l'autre tout ensemble ; car c'est lui qui a répandu dans le jardin de votre âme la bonne semence, comme il la répand chaque jour dans les cœurs des fidèles. Celui qui arrose et qui fertilise les âmes de tous les Saints, c'est Jésus lui-même qui en ce moment s'entretient avec vous. » Le Sauveur apparut à Madeleine sous la figure d'un jardinier pour apprendre aux imparfaits qu'ils doivent en exercer les fonctions, c'est-à-dire, détruire et retrancher les inclinations mauvaises de leur cœur, afin d'y planter et d'y cultiver les habitudes salutaires ; c'est le moyen d'attirer en eux-mêmes Celui qui est le Jardinier par excellence.
Madeleine cependant toute troublée répondit à Jésus, comme s'il eût été simplement le jardinier de ce lieu : Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, indiquez-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai ; car tout mort qu'il soit, il est mon unique trésor (Joan. XX, 15). Afin de gagner la bienveillance de cet inconnu, elle le qualifie de Seigneur, et elle ne lui dit pas en termes précis : Si vous avez enlevé Jésus qui a été crucifié, mais d'une manière générale : Si vous l'avez enlevé. Elle ne nomme point Celui qu'elle désire, elle ne désigne point Celui qu'elle cherche ; car dans l'excès de son amour, elle croit que tous doivent le connaître et que nul ne peut l'ignorer. Appréhendant que les Juifs ne fissent subir à ce corps sacré quelques traitements indignes, elle voulait le cacher en un lieu où il fût à l'abri de toute profanation. Admirable courage d'une femme délicate 1 Dans l'ardeur de son zèle, elle oublie sa propre faiblesse ; car bien loin d'être effrayée par l'aspect d'un mort, elle s'imagine qu'elle transportera sans peine Celui qui est l'objet de son affection. Le propre de l'amour est de ne voir aucun obstacle ; ce qui paraît impossible aux autres semble toujours facile à celui qui aime véritablement. « Par crainte des Juifs, dit Origène (Hom. X in diversos), Joseph d'Arimathie n'avait osé descendre de la croix le corps de Jésus que vers le soir, après en avoir obtenu l'autorisation de Pilate. Madeleine, au contraire, n'attend point l'obscurité, ne sollicite point de permission ; mais sans redouter personne ni réclamer de secours, elle dit hardiment d'une manière absolue: Moi-même, je le prendrai. Ô femme supérieure à votre sexe ! généreuse Madeleine ! que votre confiance est grande, que votre amour est fort ! Aussi mérita-t-elle de revoir vivant Celui qu'elle cherchait comme mort. Considérez-la suppliant avec larmes, conjurant avec instances le Sauveur lui-même qu'elle croit être le jardinier, de lui révéler le lieu où est le corps du Seigneur ; car elle espérait toujours recevoir quelque nouvelle touchant son Bien-aimé.
Voulant mettre fin à la douloureuse anxiété dune personne qui lui était si dévouée, Jésus ne l'appelle plus d'un nom générique : Femme, comme s'il ne savait pas distinctement qui elle était ; mais pour fixer davantage son attention, il l'appelle maintenant par son nom propre : Marie, comme s'il disait clairement : Reconnais donc enfin Celui dont tu es bien connue. Or, comme Dieu dans ses décrets éternels a déterminé d'une manière spéciale ceux qui devaient être certainement sauvés, il accorde une faveur insigne à ceux qu'il désigne par leur nom individuel ; car il montre par là qu'il les connaît comme ses élus ou amis privilégiés. Aussitôt qu'elle eut entendu son nom, Madeleine se retourna vers le Sauveur, non-seulement de corps, comme auparavant, mais aussi de cœur ; elle le regarda avec les yeux de l'esprit plus encore qu'avec ceux de la chair, car elle le reconnut à la voix, comme une brebis fidèle entend celle de son pasteur. Semblable à une personne qui renaîtrait à la vie, elle l'adore, et dans un transport d'allégresse elle s'écrie : Rabboni, c'est-à-dire Maître (Joan XX, 16). C'est ainsi qu'elle avait coutume de le désigner avant la Passion ; car chez les Juifs on qualifiait de ce titre les docteurs qui instruisaient les autres. Elle semblait dire : C'est vous que je cherchais avec tant de regrets ; pourquoi vous êtes-vous si longtemps dérobé à mes regards ? En continuant de le chercher elle obtint de le trouver enfin ; car, selon saint Grégoire (loc. cit.), Celui-là même qu'elle cherchait extérieurement lui enseignait intérieurement la manière de le chercher. « Ô changement merveilleux opéré par la droite du Très-Haut ! s'écrie Origène. Une grande tristesse est convertie en une joie non moins grande, les larmes de la douleur sont remplacées par celles de l'amour et de la joie. À peine Jésus a-t-il prononcé ce nom de Marie qui lui était familier, elle ressent une douceur inexprimable qui lui fait aussitôt discerner la voix de son Maître chéri.
A ce sujet écoutons saint Anselme. « N'abandonnez pas la compagnie de Madeleine ; mais, après avoir préparé des aromates avec elle, allez visiter ensemble le tombeau du Sauveur. Appliquez-vous à contempler, intérieurement en esprit ce qu'elle mérita de voir extérieurement en réalité. Considérez à la porte du monument un Ange assis sur la pierre qu'il a renversée, puis dans l'intérieur de la grotte deux envoyés célestes placés l'un à la tête et l'autre au pied du sépulcre. Après les avoir entendus annoncer la Résurrection du Seigneur, tandis que Marie ne cesse de pleurer la disparition du corps sacré, admirez le Seigneur lui-même qui la regarde avec bonté et qui lui dit avec douceur : Marie ! Aussitôt que cette parole divine a frappé son oreille, de nouveaux torrents de larmes jaillissent de ses yeux, et du fond de ses entrailles s'exhalent de nouveaux soupirs. Ô femme privilégiée, que se passa-t-il dans votre esprit et dans votre cœur, lorsque, reconnaissant le divin Maître à sa voix, vous vous êtes prosternée en répondant à son salut : Rabboni ? Oh ! avec quelle intensité d'affection et avec quelle ardeur de sentiment vous avez poussé cette exclamation ! Les sanglots vous empêchent d'y rien ajouter, et l'émotion vous impose silence, parce que tous les sens de votre âme et de votre corps sont comme absorbés par la véhémence de l'amour. » Le même saint Docteur dit encore : « Dès que le Seigneur prononça le nom accoutumé de sa servante, celle-ci distingua promptement la voix ordinaire de son Maître bien-aimé ; car en ce moment elle goûta la suavité qu'elle éprouvait chaque fois qu'elle s'entendait appeler par lui : Marie ! Ô voix délectable ! que de charmes tu renfermes, que d'affections tu inspires ! Un seul mot te suffit pour faire comprendre ce que tu es et ce que tu veux. Alors les larmes que répandait Marie ne furent point arrêtées, mais plutôt changées ; elles sortirent d'un cœur non plus désormais oppressé par la douleur mais dilaté par la jubilation.
Quand Madeleine eut reconnu Jésus, elle s'empressa de l'adorer en courant se jeter à ses pieds ; elle voulait même les embrasser comme elle avait coutume de le faire. Ô sainte impatience d'une ardente dilection ! La vue et la conversation de son Bien-aimé ne lui suffisait pas, elle n'était pas contente qu'elle ne l'eût touché ; car elle savait par sa propre expérience que de lui émanait une vertu puissante, capable de guérir tous les maux. Mais le divin Jardinier voulut faire germer une foi parfaite en cette âme si bien disposée, et il essaya de l'élever vers les choses célestes par ces paroles mystérieuses : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père (Joan XX, 17). Comme s'il lui disait : Je veux que tu me touches spirituellement en m'estimant égal à mon Père, et non point corporellement en me jugeant inférieur à lui ; mais parce que tu me pleures comme un pur homme, tu ne mérites pas de saisir de tes mains Celui que tu ne sais pas encore atteindre par tes sentiments comme Dieu véritable ; car je ne suis pas encore monté dans ton esprit jusqu'à mon Père, puisque tu me cherches dans le sépulcre parmi les morts. En d'autres termes : Tu ne seras digne de toucher mon corps vivant et glorieux que quand tu le croiras non point enlevé par des mains étrangères, mais ressuscité par ma puissance souveraine ; cette faveur te sera justement accordée, lorsque dans ta pensée je serai élevé à la hauteur même de Dieu, comme étant son Fils coéternel et consubstantiel. « Ô doux Jésus ! s'écrie saint Anselme, pourquoi éloignez-vous de votre personne adorable celle qui vous est si fortement attachée ? Eh quoi ! Seigneur, semble-t-elle vous dire : M'empêcherez-vous d'embrasser ces pieds sacrés qui pour mon salut ont été percés de clous aigus et teints de votre sang précieux ? Seriez-vous devenu plus sévère, parce que vous êtes maintenant plus glorieux ? Non, divin Maître, je me garderai bien de vous quitter ; je ne cesserai de pleurer et de gémir jusqu'à ce que vous me permettiez de vous toucher. Rassure-toi, semble répondre Jésus, le bonheur que tu ambitionnes ne t'est point refusé absolument, il n'est que différé pour un temps. » À cause de l'inquiétude et de la tristesse trop humaine dont elle était accablée, Marie avait donc besoin d'être préparée graduellement à l'honneur d'approcher de la Sainteté suprême pour traiter familièrement avec elle. Or, si cette sainte femme toute dévouée et très-chère à Jésus-Christ qui l'avait purifiée de toutes ses fautes, si celle qui, après la Vierge-Mère, mérita la première visite du Sauveur ressuscité, ne fut pas encore jugée digne de baiser ses pieds sacrés, à plus forte raison est-il défendu aux Chrétiens souillés de vices de prendre son divin corps, soit en l'offrant sur l'autel du sacrifice, soit en le recevant à la table de communion.
Après avoir consolé et réjoui Madeleine, Jésus ajouta (Joan XX, 17) Va maintenant trouver mes frères les Apôtres ; et en les informant de ma Résurrection, dis-leur que je monte vers Celui qui est à la fois mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu. Il est mon Père, puisque je suis son Fils par génération et par nature ; il est aussi votre Père, puisque vous êtes ses enfants par adoption et par grâce. De plus, il est mon Dieu, parce que comme homme j'ai reçu de lui l'existence et que je lui dois à ce titre la soumission ; il est pareillement votre Dieu, parce qu'il vous a retirés d'abord du néant et ensuite de l'erreur ; je suis moi-même médiateur entre lui et vous. Comme s'il disait : bientôt vous me verrez monter au ciel. Ici Jésus-Christ parle évidemment comme homme ; car en tant que Dieu il ne saurait être élevé davantage, puisqu'en cette qualité il est infiniment supérieur à toutes les créatures. En outre, s'il appelle les Apôtres ses frères, c'est à cause de la ressemblance naturelle et de l'amitié spirituelle qu'il a daigné contracter avec eux par son humanité, c'est aussi parce qu'ils sont les enfants adoptifs de ce même Père dont il est le propre Fils. D'après saint Sévérien, Jésus-Christ qualifie de frères ceux qu'il a choisis pour ses proches et ses parents selon la chair, ceux qu'il a rendus par sa grâce les enfants de son Père et les cohéritiers de son royaume, ceux auxquels il a témoigné spécialement son affection et sa tendresse. « Seigneur Jésus, dit saint Ambroise (in cap, 24 Luc), en devenant Fils de l'homme, vous avez voulu venir en ce monde sans quitter votre Père ; et vous êtes ainsi descendu pour nous sur la terre, afin que, vous voyant extérieurement, nous vous reconnaissions intérieurement par la foi. Montez donc aussi pour nous dans le ciel, afin qu'en cessant de vous apercevoir corporellement, nous puissions du moins vous suivre en esprit par l'ardeur de nos désirs. »
Contemplons un instant le divin Sauveur et sa digne servante ; ils goûtent le bonheur et la joie de se retrouver ensemble et de converser l'un avec l'autre, comme un ami avec son ami. Et c'est encore ici une grande Pâque, c'est-à-dire un grand passage de la douleur à l'allégresse. Ainsi, après avoir visité sa très-sainte Mère, Notre-Seigneur apparut premièrement à Marie-Madeleine, avant de se montrer à ses Apôtres ou à quelques autres personnes (Marc. XVI, 9). Selon la remarque de saint Jérôme (in cap. 16 Marc), s'il se manifesta d'abord à celle dont il avait chassé sept démons, c'était sans doute pour signifier par là que les courtisanes et les publicains précéderaient la Synagogue ou les Juifs endurcis dans le royaume des cieux, comme le larron pénitent y devança les Apôtres eux-mêmes. Or le lieu où le Sauveur se découvrit à Madeleine est à une distance de quinze pas du sépulcre. — Quant à nous, imitons le zèle de cette femme admirable qui tout éplorée court de grand matin rechercher son Maître bien-aimé, et qui mérite par sa ferveur extraordinaire de le voir avant tous les autres disciples. À son exemple, ne nous lassons point de rechercher constamment le Seigneur avec larmes, afin que, comme elle, nous puissions le rencontrer heureusement avec toutes sortes de consolations.
« Ayons les sentiments affectueux de Madeleine, dit Origène (Hom. X in diversos), et nous verrons nos désirs également satisfaits. Poussons vers Jésus-Christ des soupirs accompagnés de larmes ; cherchons-le de tout notre cœur, car il ne fait défaut à personne, et il se montre débonnaire à l'âme qui l'implore (Thren. III, 25). Ô pécheur, apprends d'une femme autrefois pécheresse, à laquelle néanmoins furent remis tous ses crimes, apprends d'elle à pleurer l'absence de ton Dieu et à désirer son retour en toi. À l'imitation de Madeleine, aime Jésus, espère en lui, et cherche-le sans cesse. Qu'aucune difficulté ne t'épouvante, que nulle prospérité ne te séduise, méprise tout ce qui lui est étranger. Le divin Maître qu'elle cherchait dans le sépulcre, cherche-le pareillement en ton cœur ; ôte la pierre qui en ferme l'entrée, c'est-à-dire fais disparaître ton endurcissement et ton incrédulité ; bannis de cette demeure toute concupiscence et toute souillure, puis examine avec grand soin s'il y est présent. Si tu ne l'y trouves pas, reste dehors à gémir sans perdre confiance ; et considère attentivement autour de toi, s'il ne se trouve point quelque part ailleurs. Redoublant alors tes larmes, conjure-le d'approcher de toi et de venir en toi fixer son séjour. Mais de crainte que ton orgueil ne vienne à l'éloigner, humilie-toi profondément, et en t'abaissant regarde de nouveau dans le monument que tu dois avoir préparé au Seigneur en toi-même. Si tu y aperçois deux Anges, placés l'un à la tête et l'autre au pied ; en d'autres termes, si tu découvres dans ton cœur certains désirs célestes par rapport à la vie contemplative ou à la vie active, sans que toutefois tu puisses encore contempler et posséder Jésus, garde-toi de t'en tenir là, mais continue de l'appeler par tes gémissements jusqu'à ce qu'il daigne répondre à tes désirs. Si tu parviens à reconnaître et à sentir de quelque manière sa divine présence en toi, n'attribue point cette faveur à ton propre mérite mais à sa seule bonté et à sa compassion pour ta misère ; prie-le et supplie le alors de se manifester lui-même à toi de plus en plus. Si tu t'appliques à chercher le Sauveur avec de semblables dispositions, tu ne manqueras point de le trouver ; il se montrera certainement à toi, sans que tu aies besoin de demander à personne où il est ; et tu pourras l'annoncer aux autres, en disant comme Madeleine : J'ai vu le Seigneur, et il m'a parlé de telle façon (Joan. XX, 18). » Ainsi s'exprime Origène.
Après avoir conversé quelques instants avec Madeleine, le Seigneur la quitta, lui disant qu'il allait consoler d'autres personnes. Avant de partir, il bénit sa pieuse servante qu'il laissa ravie de joie ; dans l'élan de sa foi, elle alla rejoindre ses compagnes, et leur raconta tout ce qui venait de lui arriver. Celles-ci, très-heureuses d'apprendre la Résurrection du Seigneur, regrettèrent vivement de ne pas encore l'avoir vu lui-même. Saisies de crainte et transportées d'allégresse, elles s'éloignèrent promptement du sépulcre, et avec Madeleine elles coururent porter ces nouvelles aux disciples (Matth. XXVIII, 8). Selon la Glose, deux sentiments excitaient ces saintes femmes à précipiter leur marche, d'abord la crainte que leur inspirait la grandeur du miracle récent, puis la joie que leur causait la gloire du divin Maître.
Prière
Seigneur miséricordieux, très-doux Maître ! combien vous êtes plein de bonté et de suavité pour ceux qui vous désirent et vous affectionnent sincèrement ! Bienheureux ceux qui courent après vous et qui espèrent en vous ! Oui vraiment, vous chérissez ceux qui vous chérissent, et vous n'abandonnez point ceux qui s'abandonnent à vous. Ainsi votre fidèle servante Madeleine qui vous cherchait avec empressement, vous a rencontré avec jubilation ; elle vous avait donné sa confiance, et vous ne lui avez point refusé votre assistance ; elle a même obtenu de de vous plus de faveurs qu'elle n'attendait. Animé par son exemple, je vous en supplie, Seigneur, faites que je vous aime, afin de mériter que vous m'aimiez ; apprenez-moi à vous chercher, afin que je puisse vous trouver ; accordez-moi de toujours espérer en vous, afin que vous ne me délaissiez jamais. Ainsi soit-il.