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CHAPITRE LXXIII
Jésus apparaît aux trois Marie
Matth. XXVIII, 9-10
Pendant que les trois Marie, revenant du sépulcre, cheminaient ensemble vers la cité, Jésus s'offrit à leurs yeux étonnés. Selon la remarque de saint Jérôme (in cap. 28 Matth.) « elles couraient trouver les Apôtres, afin que par eux la semence de la foi fût répandue dans tout l'univers. » Mais elles marchaient avec tant de vitesse pour annoncer la Résurrection, et elles avaient cherché le Seigneur avec un tel empressement qu'elles méritaient bien de le rencontrer dans le trajet. Par cette nouvelle apparition, d'après Raban Maur, le Sauveur voulut montrer comment il vient en aide à tous ceux qui désirent progresser dans le chemin de la vertu, afin qu'avec son secours ils puissent arriver au bonheur éternel. Jésus donc, pour ranimer leur courage et dissiper leur tristesse, se présenta devant elles en leur disant avec une douce bonté : Je vous salue (Ave). Ainsi par l'heureuse inversion d'un seul mot, il changeait Eva en Ave. Et suivant saint Jérôme (loc. cit.), « par cette formule de bénédiction qu'il adressait tout d'abord à de pieuses femmes, le Sauveur ressuscité les affranchissait de la sentence de malédiction fulminée jadis contre leur première mère. » Remplies d'une allégresse ineffable et éclairées d'une foi vive, elles s'approchèrent de leur divin Maître ; car, comme le déclare l'Apôtre (Hebr. XI, 6), pour s'approcher de Dieu il faut croire premièrement qu'il existe. Puis afin de témoigner leur profonde vénération envers son humanité sainte qu'elles voyaient, elles embrassèrent ses pieds, et certaines alors de sa Résurrection glorieuse, elles l'adorèrent lui-même comme vrai Dieu, en professant par ce culte suprême qu'elles reconnaissaient l'auguste Trinité (Matth. XXVIII, 9). En ce moment Madeleine, ravie de toucher le Sauveur, obtint la faveur qui lui avait été différée, tant qu'elle cherchait comme mort dans le tombeau Celui qui en était sorti vivant.
« Mes frères, dit à ce propos saint Chrysostôme (Hom. 90 in Matth.), quelqu'un de vous désirerait peut-être se trouver à la place des trois fortunées Marie, afin de tenir et de baiser affectueusement les pieds sacrés de Jésus ; eh bien ! vous pouvez tous dès maintenant, si vous le voulez, presser sur vos lèvres non-seulement ses pieds, mais encore ses mains et sa tête souverainement respectable, pourvu que vous participiez avec une conscience pure aux redoutables mystères de l'autel. Bien plus, si vous vous appliquez avec un zèle constant aux œuvres de miséricorde, vous mériterez de le voir dans toutes les splendeurs de sa majesté au jour solennel où, accompagné d'Anges innombrables, il viendra juger l'univers ; et vous entendrez alors de sa propre bouche ces paroles à jamais consolantes: Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde (Matth. XXV, 34). » —Nous voyons en ce trait de l'Évangile le moyen que nous devons employer pour obtenir sûrement le pardon de nos fautes ; c'est d'aller par de ferventes prières nous prosterner aux pieds du Sauveur en considérant son humanité sainte, car il faut le prendre de ce côté d'abord, afin de parvenir jusqu'à la divinité elle-même. Ainsi donc, approchons-nous de lui par les lumières de la foi, attachons-nous à lui par les liens de la charité, et adorons-le en lui rendant les hommages qui lui sont dus comme au souverain Seigneur. Imitons de la sorte les saintes femmes, joyeuses de contempler et d'entendre leur bon Maître, avec lequel elles font une Pâque délicieuse et célèbrent une grande fête. Jouissons de son aimable présence, tant que nous pouvons ; et sans que ni le sommeil ni le tumulte extérieur puissent nous en éloigner ou distraire, répétons avec l'Épouse des Cantiques (III, 4) : Je l'ai saisi, et je ne le laisserai point aller.
Pour les rassurer tout à fait, Jésus leur dit encore : Ne craignez point car la frayeur qui les avait saisies n'était point entièrement dissipée. Allez annoncer à mes frères qu'ils se rendent en Galilée ; c'est là qu'ils me verront (Matth. XXVIII, 10). Selon la remarque de saint Jérôme (in hunc locum), le Seigneur convoque ses disciples, non point en Judée mais en Galilée, au milieu des peuples infidèles, parce que la grâce devait passer des Juifs aux Gentils, et que lui-même, eu précédant ses Apôtres dans le pays indiqué, allait préparer les cœurs à la recevoir. Ici comme plus haut, Jésus appelle les Apôtres ses frères, soit pour leur marquer plus de tendresse et d'affection, et leur inspirer plus d'amour et de confiance, soit afin qu'ils ne craignissent point de revenir après leur lâche défection, et qu'ils pussent rendre témoignage à sa glorieuse Résurrection. Raban Maur dit à cette occasion : « La véritable fraternité consiste à traiter nos frères avec respect et à les reprendre avec douceur, à les obliger quand ils sont présents et à ne point les dénigrer quand ils sont absents, à se réjouir de leurs prospérités et à les assister dans leurs infirmités, enfin à ne point provoquer leur emportement. » En parlant des Apôtres, l'Ange les avait qualifiés de disciples par un juste honneur pour le divin Maître ; Celui-ci néanmoins les qualifie de frères par un motif de charité et de modestie. Il apprenait de la sorte aux supérieurs à montrer de la bienveillance et de la déférence envers leurs subordonnés, conformément à cet avis de l'Esprit-Saint : Vous a-t-on établi pour diriger les autres ? n'en soyez point orgueilleux ; regardez-vous comme leur semblable (Eccli. XXXII, 1). Bien que souverain Seigneur, Jésus ne cessa jamais de pratiquer l'humilité, à laquelle il resta fidèle durant toute sa vie, même après sa mort et jusqu'après son ascension. Ne l'avons-nous pas vu, la veille de sa Passion, laver les pieds à ses disciples et au traître Judas ? En se soumettant au supplice infâme de la croix, ne s'est-il pas mis au rang des scélérats ? Après être sorti triomphant du tombeau, n'a-t-il pas donné le doux titre de frères à ses disciples qui l'avaient honteusement abandonné lors de son arrestation ? N'était-il pas déjà monté au ciel, lorsqu'il interpellait comme son égal l'ennemi acharné des Chrétiens, en lui disant : Saul, Saul, pourquoi me persécuter ! Et dans cette circonstance, il ne se nomma point Dieu, mais simplement Jésus le Nazaréen (Act. XXII, 7 et 8). Enfin, au jour du jugement, lorsqu'il siégera sur le trône de sa gloire, il s'exprimera encore de cette manière modeste : Tout ce que vous avez fait à l'un de mes moindres frères, c'est à moi-même que vous l'avez fait (Matth. XXV, 40). Assurément, ce n'est point sans raison que le Sauveur aima tant l'humilité jusqu'à la recommander de toutes façons et par ses paroles et par ses exemples ; car si on ne prend cette vertu comme fondement, c'est en vain qu'on essaie de construire ou d'élever l'édifice des autres vertus. Ainsi ne faites aucun fond sur la chasteté, sur la pauvreté volontaire, ni sur quelque bonne œuvre que ce soit, si elle ne repose sur la base nécessaire de l'humilité.
Marie-Madeleine, en compagnie des deux autres Marie, alla donc trouver les disciples qui étaient plongés dans le deuil et l'affliction (Marc. XVI, 10) ; elle leur porta la bonne nouvelle en disant : j'ai vu le Seigneur et il m'a chargée de vous en avertir (Joan. XX, 18). Ces saintes femmes remplissent ici les fonctions d'évangélistes et deviennent les apôtres des Apôtres, en se hâtant de leur annoncer dès le matin les merveilles que le Seigneur venait d'opérer en sa miséricorde. Ainsi quiconque comprend bien les choses utiles doit les transmettre aux autres, suivant cette prescription de l'Apocalypse (XXII, 17) : Que celui qui entend dise aussi : Venez. Madeleine qui, comme la plus empressée de visiter le saint sépulcre, mérita la première de voir son Maître ressuscité, représente toute personne qui, par son vif désir de savoir la vérité divine, mérite d'en acquérir une claire connaissance ; à l'exemple de Madeleine, cette personne zélée doit instruire les autres des vérités salutaires quelle a pu découvrir, autrement elle encourrait un juste reproche pour n'avoir point fait fructifier le talent reçu. Apprenons de là, dit le Vénérable Bède (in Joan.) que tous qui que nous soyons, mais principalement si nous sommes prédicateurs ou pasteurs, nous sommes obligés de communiquer au prochain les lumières célestes dont Dieu daigne nous favoriser.
Admirons ici la bonté miséricordieuse du Seigneur envers le sexe féminin. La femme reçoit la première nouvelle de la Résurrection, et par sa fidélité à remplir l'ordre qui lui est intimé elle répare l'antique erreur de la prévarication. D'après saint Grégoire (Hom. 25 in Evang.) « la femme dans le paradis avait communiqué la mort à l'homme, mais en revenant du sépulcre elle annonce la vie aux hommes ; elle qui avait transmis le conseil pernicieux du démon rapporte maintenant l'avis salutaire du Rédempteur ; en persuadant la désobéissance elle avait ouvert la porte de l'enfer, en proclamant aujourd'hui la Résurrection elle montre la porte du ciel. De cette façon. Dieu semble dire à l'humanité déchue : de la main qui vous présenta jadis le poison fatal recevez l'antidote assuré. » En effet, selon saint Augustin (Serm. 144 de tempore) la femme proposait la damnation à l'homme dans le jardin de délices, mais ensuite des femmes révélèrent le salut aux hommes dans l'Église ; car elles apprirent la Résurrection du Sauveur aux Apôtres qui la publièrent parmi toutes les nations. Ainsi donc, suivant saint Ambroise (in cap. 24 Luc) « la femme induite la première au mal fut aussi initiée la première au remède ; elle qui avait goûté le fruit de perdition avant l'homme vit avant lui le prodige de la réhabilitation. Et pour ne pas porter l'opprobre d'une culpabilité perpétuelle devant l'homme, la femme qui l'avait rendu complice de sa faute le rendit participant de sa grâce ; car par l'annonce de la Résurrection elle compensa le malheur de la chute originelle, en sorte qu'après avoir été l'occasion de notre ruine elle devint la messagère de notre réparation. » « Heureuses, s'écrie le Vénérable Bède, heureuses les trois Marie, choisies pour notifier d'abord le triomphe de la Résurrection et la victoire remportée par le Christ sur la mort qu'Eve séduite par le serpent avait introduite dans le monde ! Plus heureuses encore seront au jour du jugement toutes les âmes tant des hommes que des femmes qui, par leur fidèle correspondance à la grâce divine, auront mérité d'être affranchies des liens de la mort et admises aux joies de la résurrection glorieuse, tandis que les réprouvés saisis d'effroi seront condamnés au supplice éternel ! »
La femme, chargée de porter la bonne nouvelle aux Apôtres, tient ici la place de l'Église dont elle est la figure. Elle n'exerce point cette mission extraordinaire en qualité de simple femme, car le ministère de la prédication est réservé aux hommes ; aussi saint Paul défend aux personnes du sexe d'enseigner publiquement dans l'assemblée des fidèles (I Corin. XIV, 31 et 35). Néanmoins, la première messagère de la Résurrection fut justement Marie-Madeleine, que Jésus-Christ avait autrefois délivrée des sept démons qui la tourmentaient, c'est-à-dire de tous les vices et de tous les péchés dont elle s'était souillée précédemment. Ainsi, où le péché avait surabondé la grâce parut surabondante. De cet exemple mémorable apprenons qu'aucun pénitent sincère ne doit désespérer d'obtenir un pardon complet, quels que soient ses crimes antérieurs ; car celle qui était tombée si bas, nous la voyons élevée tout-à-coup jusqu'à devenir l'apôtre des Apôtres pour leur annoncer le miracle de la Résurrection. Apprenons encore à ne point présumer de notre propre innocence et à ne point mépriser les plus grands coupables ; car avec le secours tout-puissant de la grâce divine le pécheur peut devenir meilleur que le juste ; d'ailleurs le juste lui-même n'est point garanti de toute chute, mais le mal se change en bien pour les élus du Seigneur.
Prière
Ô Jésus, l'auteur de notre rédemption et de notre salut, l'objet de nos affections et de nos vœux, après être ressuscité d'entre les morts, vous vous êtes bénignement offert aux yeux ravis des pieuses femmes qui revenaient du sépulcre où elles vous avaient cherché sans vous trouver. Je vous cherche aussi moi sur cette terre sans vous y rencontrer, ô doux Maître que mon âme chérit par-dessus tout ! veuillez enfin vous montrer à moi qui désire ardemment de vous contempler comme le Fils unique de Dieu le Père. Si ce bonheur inestimable ne m'est point accordé en ce monde, du moins qu'il ne me soit pas refusé dans l'autre. Au dernier jour de la résurrection générale, daignez m'apparaître avec un visage propice, afin que, dans la compagnie de vos fidèles élus, je puisse jouir éternellement de votre délicieuse présence. Ainsi soit-il.


CHAPITRE LXXIV
Aveu, puis mensonge des gardes au sujet de la Résurrection
Matth. XXVIII, 11-15
Après que les saintes femmes se furent éloignées pour remplir leur joyeux message, quelques-uns des gardes, surpris des prodiges qu'ils avaient observés au sépulcre, allèrent en ce même jour à la ville de Jérusalem ; et ils racontèrent aux princes des prêtres qui les avaient a postés ce qui était arrivé au moment de la Résurrection (Matth. XXVIII, 11). Bon gré, mal gré, en déposant de ce qu'ils avaient alors vu et entendu, ils assurèrent que Jésus était sorti du tombeau et que par conséquent il avait triomphé de la mort. En effet, selon saint Chrysostôme (Hom. 91 in Matth.), la merveilleuse apparition des Anges ainsi que le violent tremblement de terre avaient eu lieu en ce moment solennel, afin que les soldats effrayés rendissent un témoignage irrécusable à la vérité ; car elle ne paraît jamais plus manifeste que quand elle est divulguée par ses ennemis eux-mêmes. C'est ce qui arriva en cette circonstance, lorsque les sentinelles vinrent faire leur rapport aux chefs des Juifs. Remarquons ici comment ceux qui veulent entraver les desseins de la divine Providence ne font qu'en accélérer l'accomplissement contre leur propre intention. Ainsi, jadis les frères de Joseph qui l'avaient vendu pour ne pas être obligés de l'adorer, comme il le leur avait prédit, furent précisément contraints de l'adorer parce qu'ils l'avaient vendu. De même aussi, les princes des prêtres pour anéantir le nom du Christ avaient eu soin de placer à son tombeau des gardes qui, en constatant le miracle de sa Résurrection, proclamèrent la gloire de son nom.
Souvent, dit à cette occasion Raban Maur (in cap. 28 Matth.), les gens simples et grossiers laissent éclater sans déguisement la vérité, tandis que les grands et les politiques s'efforcent d'accréditer la fausseté par de spécieux artifices. En effet, après la déclaration des gardes, la malice des chefs ne se donna point de repos. Les princes des prêtres s'assemblèrent aussitôt avec les anciens du peuple pour empêcher que la Résurrection du Christ fût publiée ; et ils prirent le parti de donner aux soldats une grosse somme d'argent, en leur recommandant de dire: Ses disciples survenus la nuit ont enlevé son corps, pendant que nous étions plongés dans le sommeil (Matth. XXVIII, 12 et 13). « Aveugles et insensés que vous êtes ! s'écrie Remi d'Auxerre (in Matth.) vous produisez comme témoins de l'enlèvement des hommes qui dormaient ! S'ils dormaient vraiment, comment ont-ils pu le remarquer ? S'ils ne l'ont pas vu, comment peuvent-ils l'attester ? Mais s'ils l'ont vu pourquoi ne s'y sont-ils pas opposés comme ils le devaient ? » — « Une telle allégation est une imposture évidente, dit saint Chrysostome (Hom. 91 in Matth.). Comment des disciples pauvres, inhabiles et qui n'osaient pas même se montrer publiquement, auraient-ils tenté de ravir par ruse ou violence le corps de leur Maître ? Tandis que le Christ vivait encore, ils l'avaient abandonné lors de son arrestation ; comment donc après sa mort auraient-ils audacieusement affronté la troupe armée qui gardait le sépulcre ? Auraient-ils pu, sans occasionner de bruit ni rencontrer de résistance, pénétrer dans le tombeau qui était fermé d'une pierre énorme et muni du sceau public ? Ainsi, les suppositions imaginées pour expliquer l'enlèvement du corps sont invraisemblables, et les mensonges inventés pour obscurcir la vérité de la Résurrection la rendent plus éclatante. Car prétendre que le corps avait été enlevé, c'était avouer qu'il avait disparu réellement ; mais cette disparition ne provenait point d'un enlèvement que la pusillanimité des disciples et la vigilance des gardes rendaient impossible et incroyable. »
Néanmoins par une telle calomnie, les Juifs perfides cherchaient non-seulement à décrier le Maître, mais encore à perdre les disciples, en les faisant passer pour des voleurs. Dans le sens spirituel, ces disciples ont été effectivement des ravisseurs ; car ils ont soustrait à la profanation de la Synagogue les livres saints du Nouveau et de l'Ancien Testament qu'ils ont transférés à l'usage de l'Eglise. Lorsque les Juifs obstinés dans leur incrédulité étaient comme endormis durant la nuit, les Apôtres leur ont retiré le Sauveur qui leur avait été promis, et ils l'ont confié aux Gentils qui en sont devenus les possesseurs. Ainsi, selon la remarque de saint Sévérien, le Maître que les soldats ont laissé échapper et que les Juifs ont perdu, les disciples et les Chrétiens l'ont pris et retenu, non point par crime, fraude ou larcin, mais par la foi, la vertu et la sainteté dont ils ont fait profession.
Après avoir entendu leurs délégués rapporter tant de prodiges, les chefs si criminels auraient dû revenir à de meilleurs sentiments, dit saint Jérôme (in cap. 28 Matth.) mais au lieu de chercher Jésus ressuscité, ils persévérèrent dans leur malice invétérée. Déjà pour acheter son sang et sa vie ils avaient remis trente deniers à Judas ; maintenant, ils donnent une forte somme aux gardes pour détruire sa gloire et sa réputation. Cet argent ne provenait point de leurs bourses, mais du trésor du temple qu'alimentaient les offrandes des pauvres. Ainsi beaucoup sont prodigues des biens communs qu'ils administrent, et très-avares des biens propres qu'ils possèdent ; ils ménagent ce qui est à eux, et n'épargnent point ce qui ne leur appartient pas spécialement. À ces scribes et à ces prêtres prévaricateurs qui payaient le mensonge et la trahison ressemblent tous ceux qui emploient à satisfaire leurs passions ou leurs caprices l'argent destiné à l'entretien des églises et au soulagement des indigents, tous ceux aussi qui travaillent avec de grands frais et de grands efforts à renverser ou étouffer la vérité, comme le font tant d'astucieux avocats et de docteurs ambitieux. « Ne soyons pas étonnés, dit saint Chrysostôme (Hom. 91 in Matth.) si l'argent a pu séduire les sentinelles du sépulcre ; n'avait-il pas déjà réussi à pervertir un disciple du Seigneur ? Il n'y a point de secret qu'on ne puisse pénétrer ni d'obstacle qu'on ne puisse surmonter au moyen de l'argent. De là cette maxime du Sage : il n'y a point d'iniquité que ne fasse commettre l'amour du gain (Eccli. X, 10). » — « Ô détestable avarice ! s'écrie Raban Maur (in Matth.) tous les cœurs honnêtes doivent te fuir comme la peste la plus dangereuse, car il n'est rien que tu ne puisses infecter et corrompre. N'est-ce pas toi qui as perdu le genre humain ? toi qui d'un Apôtre as fait un infâme apostat ? toi qui as rendu calomniateurs les soldats témoins de sa Résurrection ? Aussi n'a-t-on pas dit justement ? Tout obéit à l'argent (Eccl. X, 19). » Ô combien ces Juifs et ces gardes iniques trouvent encore aujourd'hui d'imitateurs, surtout parmi les grands et les puissants du siècle, qui s'appliquent à suborner les autres et se laissent gagner eux-mêmes à force d'argent ! Attachés qu'ils sont aux biens temporels et périssables, ils espèrent vainement que leurs âmes pourront reposer en paix et ressusciter avec gloire à la suite du Sauveur.
Les gardes soudoyés firent ce qu'on leur avait commandé (Matth. XXVIII, 15) pendant que nous dormions, répétèrent-ils, les disciples de Jésus ont dérobé le corps de leur Maître. Mais l'iniquité se trahit elle même en cette circonstance, comme il arrive souvent (Ps. XXVI, 12) car l'avarice des soldats corrompus, ainsi que celle du traître Judas, tourna à leur propre confusion. En achetant ainsi à grand prix leur fausse déposition, dit Raban Maur, les Juifs tombèrent eux-mêmes dans une funeste erreur qui les empêche encore d'embrasser la foi chrétienne. Bien que dénué de toute vraisemblance, ce bruit d'un enlèvement nocturne est demeuré répandu parmi eux jusqu'à présent de sorte qu'en s'obstinant à nier la Résurrection du Sauveur ils continuent de subir la juste peine de leur première perfidie. Cependant la calomnie divulguée dans la multitude ne prévalut point dans tous les esprits, parce que le mensonge des gardes fut aussitôt combattu victorieusement par le témoignage des défunts rappelés à la vie.
En effet, comme l'Évangile nous l'apprend (Matth. XXVII, 52-53) plusieurs corps des Saints qui étaient morts ressuscitèrent après Jésus-Christ, et sortant de leurs tombeaux vinrent dans la ville sainte, à Jérusalem. Celte ville est appelée sainte pour la distinguer des cités païennes où l'on adorait les idoles, car elle seule renfermait avec le Saint des saints un temple consacré au culte légitime du vrai Dieu ; ou bien encore, elle est ici nommée sainte pour indiquer ce qu'elle avait été précédemment, de même que saint Matthieu est qualifié de publicain même après être devenu apôtre (Matth. X, 3), Selon saint Chrysostôme (Hom. 91 in Matlh.) ces morts ressuscites entrèrent à Jérusalem pour rendre inexcusable l'incrédulité de ses habitants en confirmant la certitude de la Résurrection. La divine Providence le permit ainsi, afin de prouver contre les Juifs et les gardes infidèles que Jésus-Christ était vraiment ressuscité comme les prémices d'entre les morts (1 Cor. XV, 20). Ces saints personnages étaient peut-être ceux qui avaient demandé d'être ensevelis dans la Terre promise pour ressusciter avec le Sauveur, comme on le lit dans un commentaire sur l'Épître aux Hébreux. Quoi qu'il en soit, ils se montrèrent à plusieurs à ceux sans doute qui étaient plus dignes et mieux disposés, mais non point à tous sans distinction ; car cette résurrection n'était point générale, comme le sera celle à laquelle assisteront les bons et les méchants. Si on en croit l'Évangile des Nazaréens, deux de ces saints personnages, décédés depuis plus de quarante ans, apparurent ce jour-là même dans le temple ; et ils racontèrent comment les âmes dans les limbes tressaillirent d'allégresse et comment les démons dans les enfers frémirent de rage, quand Jésus-Christ descendit jusqu'à leurs demeures souterraines.
Par les circonstances de sa Résurrection, dit saint Grégoire (Moral, lib. 14), le Seigneur a voulu éclairer notre ignorance et fortifier notre faiblesse. S'il était ressuscité seul, notre résurrection future aurait pu nous sembler douteuse ; car nous sommes de purs hommes, tandis qu'il est lui-même un Homme-Dieu. Mais en voyant de simples mortels ressuscités en même temps que lui, notre propre résurrection doit nous paraître certaine. D'après saint Léon (Serm. de Resurrect.), ce qui s'est opéré jadis dans les corps qui ressuscitèrent avec le Sauveur doit s'opérer maintenant dans les cœurs ; car les hommes qui gisent comme ensevelis dans leurs sépulcres de chair doivent lever les obstacles qui s'opposent aux progrès de l'esprit et montrer dans la Cité sainte ou l'Église de Dieu les signes précurseurs de leur résurrection bienheureuse.
Par ce qui précède, apprenons combien grande fut la malice des Juifs qui ne cessèrent de persécuter Jésus-Christ même après sa mort, et combien aussi fut grande la bonté du Sauveur qui, malgré leur endurcissement, mit tout en œuvre pour les attirer à lui et procurer leur salut. À l'exemple de notre divin Modèle, efforçons-nous de rendre le bien pour le mal, en nous montrant toujours charitables et indulgents à l'égard même de ceux qui nous chargent d'injures et de malédictions.
Prière
Seigneur Jésus, en considérant que, pour empêcher la renommée de votre Résurrection, les Juifs ont donné une forte somme d'argent aux gardiens de votre tombeau, je vous supplie de ne pas permettre que l'argent serve à me corrompre ou que je l'emploie à corrompre les autres ; ne souffrez pas que pour des biens temporels et périssables je commette jamais d'injustices ou de péchés ; mais accordez-moi de rester toujours fidèle à la vérité, afin qu'elle me délivre de tout mal. À l'exemple des saints personnages qui ressuscitèrent aussitôt après vous, afin de vous rendre témoignage par leur apparition sur la terre, miséricordieux Sauveur, faites que je vive de manière à vous rendre témoignage ici-bas par mes paroles et mes œuvres ; qu'ainsi je mérite de participer un jour à votre triomphante Résurrection avec tous les élus, et de me réjouir éternellement avec eux dans votre céleste royaume. Ainsi soit-il.


CHAPITRE LXXV
Jésus apparaît à Pierre, à Joseph d'Arimathie, à Jacques et aux saints pères
Lorsque les saintes femmes en compagnie de Marie-Madeleine furent arrivées à la maison où les disciples étaient assemblés, elles leur rapportèrent comment elles avaient vu le Sauveur ressuscité. Pierre, attristé de n'avoir point obtenu cette insigne faveur, ne put rester en repos ; et entraîné par son ardente affection, il sortit pour chercher son divin Maître. Ne sachant où il pourrait le rencontrer, il se dirigea seul vers le sépulcre. Soudain, à un moment et à un endroit que l'Évangile ne détermine point, le Seigneur apparut à Simon (Luc. XXIV, 34). À cette vue, l'Apôtre humblement prosterné lui demanda pardon de l'avoir abandonné lâchement et renié même plusieurs fois. Le Sauveur lui remit toutes ses fautes avec une touchante bonté, et le rassura en lui recommandant de confirmer aussi ses frères affligés. Ô colloque admirable ! quelles délicieuses paroles furent échangées de part et d'autre en cette conversation remplie de la joie pascale !
De tous les hommes que mentionnent les Auteurs sacrés, saint Pierre fut le premier à qui le Seigneur daigna se manifester. 1° C'était pour récompenser d'abord celui qui le premier avait proclamé la divinité du Christ ; 2° c'était pour relever avant tout par la certitude de la Résurrection celui que la crainte de la Passion avait fait tomber plus profondément ; 3° pour consoler son amour pénitent, en l'assurant de vive voix que son triple renoncement était pardonné ; 4° pour confirmer par cette marque d'honneur la prééminence qu'il avait reçue sur tous les autres ; 5° pour lui apprendre avec quelle charitable indulgence lui-même devait traiter ses sujets repentants, quelque criminels qu'ils fussent ; 6° pour inspirer à tous les pécheurs une vive confiance à l'égard de la miséricorde divine qui ne rejette point les coupables sincèrement contrits ; 7° d'après saint Chrysostôme (Hom. 38 in Epist. I ad Corint.), c'était pour répandre d'une manière progressive la semence delà foi dans les cœurs. Ainsi Jésus-Christ ne se montra point d'abord à tous les Apôtres ensemble, mais à leur Chef en particulier ; car il voulait que celui-ci, honoré comme le plus digne de sa première visite, préparât les autres par son témoignage irrécusable à jouir bientôt d'une pareille faveur. Lorsque Pierre eut reçu la bénédiction du Seigneur, il revint trouver ses collègues réunis avec la sainte Vierge, et leur raconta tout ce qui s'était passé. Désormais inébranlable dans la foi, il demeura fidèle à Dieu jusqu'à la mort qu'il souffrit pour son nom. Saint Pierre, dont le nom signifie obéissant, est le type et le modèle des Chrétiens qui, par leur soumission parfaite, méritent de recevoir en leurs âmes la visite privilégiée de Jésus-Christ.
Quand le Sauveur eut quitté le Prince des Apôtres, il apparut à Joseph d'Arimathie qui lui avait donné la sépulture. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans l'Évangile des Nazaréens. En apprenant qu'après avoir demandé à Pilate la permission d'enlever le corps de Jésus, Joseph l'avait transporté honorablement dans le tombeau construit pour lui-même, les Juifs furent saisis d'indignation. Dès le soir même de la Passion, ils s'emparèrent de sa personne, et l'enfermèrent dans une étroite prison où ils l'attachèrent a une colonne. Ils voulaient le tuer après le sabbat ; mais le jour même de la Résurrection, le Sauveur vint le consoler. Essuyant les larmes qui coulaient de ses yeux, il l'embrassa tendrement ; et, après lavoir fait sortir de prison sans briser même les sceaux apposés sur la porte, il le conduisit à Arimathie dans sa propre demeure. Admirons ici la conduite du Sauveur qui n'oublie point et n'abandonne jamais ses amis et ses serviteurs ; quand ils sont dans les peines et les afflictions, il vient toujours à temps pour les secourir et les délivrer, comme le fait remarquer saint Chrysostôme. Nicodème qui avait aidé à ensevelir Jésus-Christ parvint aussi à, éviter la fureur des Juifs en se cachant plusieurs jours. Joseph, sou illustre associé, dont le nom signifie accroissement ou augmentation, est le type ou modèle des Chrétiens qui, par leur persévérance dans la pratique des bonnes œuvres, se rendent dignes de recevoir également la visite du Sauveur.
Comme nous l'apprend saint Paul (I Cor. XV, 7), le Seigneur apparut ensuite à saint Jacques le mineur. En effet, selon que saint Jérôme le rapporte (de Viris illust.), ce disciple dévoué avait juré de ne prendre aucune nourriture jusqu'à ce qu'il eût vu son Maître ressuscité d'entre les morts. Aussi Jésus, se présentant à lui, dit aux assistants : Dressez la table et préparez le repas ; prenant alors du pain, il le bénit et le rompit ; puis il l'offrit à Jacques, en lui disant : Mon frère, mange maintenant, parce que le Fils de l'homme est sorti du tombeau. Ainsi ce fervent disciple éprouvait une plus grande faim du pain surnaturel qui est Jésus-Christ que du pain matériel ; aussi mérita-t-il d'être rassasié de l'un et de l'autre tout à la fois pour son entière satisfaction. Le Seigneur, en effet, ne laisse point succomber d'inanition ceux qui ont faim de lui, ou à cause de lui ; mais il sait leur fournir les secours nécessaires en temps opportun, et il comble de ses saintes bénédictions ceux qui mettent en lui toutes leurs espérances. Saint Jacques, dont le nom est synonyme de lutteur, représente les Chrétiens qui, en résistant avec courage aux tentations, méritent d'être visités particulièrement du Sauveur.
Quand le Seigneur daigne se manifester de quelque façon à une âme pieuse, il ne se retire point sans la consoler et l'instruire d'une manière salutaire ; nous en voyons des preuves sensibles dans les diverses apparitions qui suivirent sa sortie du tombeau. En effet, s'il se découvre d'abord triomphant et joyeux à sa très-sainte Mère, souverainement affligée de sa mort mais assurée de sa Résurrection, c'est pour la délivrer de toute tristesse et la remplir d'une allégresse ineffable. S'Il se présente sous la figure d'un jardinier à Madeleine inquiète et éplorée, c'est pour tarir ses larmes en l'appelant par son nom propre Marie, puis pour lui intimer des ordres en lui disant avec douceur : Va trouver mes frères, afin de leur déclarer que je monte vers mon Père. S'il s'offre aux trois saintes femmes qui, saisies de stupeur, revenaient ensemble du sépulcre, c'est pour relever leur courage en leur disant avec bonté : Je vous salue, ne craignez point, puis pour leur communiquer sa volonté en ajoutant : Allez annoncer à mes frères qu'ils se rendent en Galilée ; là ils me verront. S'il se montre sous la forme d'un pèlerin aux deux disciples qui vont à Emmaûs, c'est pour leur expliquer les Écritures et échauffer leurs cœurs en conversant et mangeant avec eux comme un compagnon de voyage et de table. S'il se révèle enfin en sa propre forme aux Apôtres réunis, c'est pour confirmer leur foi et ranimer leur confiance par ces paroles familières : La paix soit avec vous. N'ayez pas peur, c'est moi. Voyez mes pieds et mes mains etc. Alors il éclaira leur intelligence afin qu'ils comprissent les Écritures. C'est ainsi que Dieu console et instruit encore aujourd'hui ses amis qu'il daigne visiter par sa grâce. Or nous pouvons mériter cette divine faveur par les sentiments de crainte respectueuse, les larmes de dévotion, la patience au milieu des épreuves, l'amour des humiliations, la fuite des jouissances terrestres et la considération des récompenses éternelles.
Cependant, depuis sa Résurrection, le Sauveur n'avait point encore visité les saints Pères qu'il avait laissés dans le paradis de délices après les avoir retirés des limbes, comme nous l'avons dit. Accompagné de tous ses Anges, il alla donc les trouver. À la vue de leur divin Libérateur revêtu de son humanité glorieuse, ces Saints furent remplis d'une indicible jubilation : Entonnant leurs hymnes d'action de grâces, ils s'avancèrent à sa rencontre et se prosternèrent en sa présence pour l'adorer avec une profonde humilité ; puis se relevant, ils entourèrent de leur affectueuse vénération Celui qu'ils honoraient comme le Rédempteur si longtemps désiré. Oh ! qui pourrait concevoir et décrire leurs joyeux transports et leurs concerts ravissants ! Bienheureux ceux qui assistèrent à cette solennelle réception, ou du moins ceux qui y participent en quelque manière ! Unissez-vous, autant que vous le pourrez, à cette triomphante assemblée ; mêlez vos faibles voix à leurs cantiques harmonieux, ou du moins écoutez-les de loin pour bénir intérieurement le Seigneur avec eux.
Prière
Seigneur Jésus, faites que je sois obéissant comme saint Pierre pour accomplir vos préceptes, mortifié comme saint Jacques pour combattre mes vices, zélé comme le noble Joseph pour progresser dans la vertu et persévérer dans le bien ; et de même, que vous avez daigné apparaître à ces illustres personnages dans l'affliction où ils étaient plongés, veuillez aussi me visiter souvent par votre grâce miséricordieuse. À l'exemple des anciens justes qui furent comblés d'allégresse par votre présence quand ils virent la gloire de votre Résurrection, puissé-je goûter éternellement dans la contemplation de votre Majesté le bonheur ineffable dont ils jouissent dès maintenant au ciel ! Ainsi soit-il.

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