Jésus apparaît à deux disciples d'Emmaüs
Luc. XXIV, 13-35.
Le jour même de la Résurrection, deux des soixante douze disciples, sortis de Jérusalem, se rendaient au bourg d'Emmaüs, éloigné de la ville de soixante stades, c'est-à-dire de sept mille cinq cents pas, environ deux ou trois lieues (Luc. XXIV, 13). Saint Luc nous apprend que l'un de ces disciples s'appelait Cléophas (Ibid. 48) mais il ne nomme point le second, probablement par humilité ; car, d'après saint Grégoire, c'était l'Évangéliste même qui rapporte le fait. Saint Ambroise prétend au contraire que c'était Amaon, fils de Rufus. Quoi qu'il en soit, ces deux disciples, désespérant de revoir leur Maître, cheminaient tristement, le cœur en proie au chagrin. Ils s'entretenaient de tout ce qui venait d'arriver, en gémissant sur l'injustice et la cruauté des Juifs qui avaient fait mourir Jésus, malgré l'innocence de sa vie et la sainteté de sa doctrine (Ibid. 14). Tandis qu'ils conversaient ensemble, Jésus lui-même s'approcha corporellement et spirituellement à la fois ; il marchait avec eux comme un compagnon de route, les interrogeant ou leur répondant pour les instruire et les édifier. (Ibid. 15). De cette manière, dit le Vénérable Bède (in cap. 24 Luc), il voulait ranimer dans leurs esprits la foi en sa Résurrection, et réaliser cette promesse qu'il avait faite précédemment : Lorsque deux ou trois personnes sont réunies en mon nom je suis au milieu d'elles (Matth. XVIII, 20). Plus tard, dans le lieu même où Jésus se joignit aux deux voyageurs on fit construire une chapelle. Mais d'abord leurs yeux étaient retenus de telle sorte qu'ils ne le reconnaissaient point (Luc. XXIV, 16) car à cause de l'incrédulité qui les captivait alors, ils ne pouvaient encore découvrir la vérité. Voilà pourquoi saint Marc déclare que Jésus leur apparut sous une forme étrangère, c'est-à-dire différente de celle qu'ils avaient coutume de voir en lui, comme l'explique saint Augustin (de Consensu Evang. 1. III, c. 20). Ainsi ces disciples voyaient réellement le Seigneur, parce qu'ils l'aimaient sincèrement ; mais parce qu'ils doutaient de sa Résurrection, ils ne distinguaient pas bien sa personne.
Néanmoins Jésus leur dit : de quoi vous entretenez-vous là tout tristes en marchant (Ibid. 17) ? S'il leur adresse cette question, assurément ce n'est point par ignorance, mais seulement afin de trouver dans leur propre réponse une occasion favorable de reprendre leur incrédulité ; car, selon la remarque de saint Grégoire, ils parlaient entre eux comme des hommes affligés d'avoir à jamais perdu le Christ qu'ils ne croyaient point être ressuscité. Cléophas répondit alors : êtes-vous si étranger dans Jérusalem que vous ne sachiez point ce qui s'y est passé durant ces derniers jours (Ibid. 18) ? En d'autres termes : parmi les nombreux pèlerins qui sont venus à Jérusalem pour les fêtes pascales, il est étonnant que vous ignoriez ce que tous les autres connaissent. Ou bien, selon saint Théophile, si vous ne connaissez pas les grands événements dont cette ville vient d'être le théâtre, vous y êtes seul comme un étranger qui demeure loin de ce pays sans en recevoir de nouvelles. Suivant le Vénérable Bède, ces deux disciples regardaient Jésus comme un étranger, parce qu'ils ne le reconnaissaient pas ; en effet, il était bien étranger aux faiblesses de leur nature dont il était affranchi par la Résurrection, et aux pensées de leur cœur qui n'était point éclairé par la foi. Cependant comme le Seigneur continuait à s'enquérir de ce qui était arrivé, ils lui dirent : C'est relativement à Jésus de Nazareth, qui était un Prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple : ne savez vous pas que les pontifes et les magistrats l'ont fait condamner à mort et attacher à la croix (Ibid. 19, 20) ? D'après le Vénérable Bède, soit parce qu'ils ne croyaient pas parfaitement, soit parce qu'ils craignaient de se compromettre aux yeux des Juifs persécuteurs, ces disciples ne déclarent point que Jésus était Fils de Dieu, mais ils avouent simplement qu'il était un Prophète. Puis, comme si leur espérance s'était évanouie, ils ajoutent : Nous nous attendions qu'il rachèterait Israël ; cependant voici déjà le troisième jour que ces choses se sont passées (Ibid. 21). Il avait promis de ressusciter en ce jour ; mais nous ne l'avons pas encore vu paraître, quoique la nuit approche. Ils rapportent ensuite comment ils avaient été consternés d'apprendre que quelques-uns d'entre eux n'avaient point trouvé son corps dans le tombeau ; car ils appréhendaient beaucoup qu'il n'eût été enlevé.
Le Seigneur, blâmant alors leur peu de foi et de confiance, répliqua : Ô esprits aveugles et cœurs lents à croire toutes les choses qu'ont annoncées les Prophètes touchant la mort et la Résurrection du Messie ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât tout cela pour accomplir la volonté de son Père céleste et opérer la rédemption du genre humain, afin qu'il entrât ainsi par la Passion dans sa gloire ? car nul ne peut parvenir au terme du bonheur éternel sans avoir passé par la voie des tribulations. Ensuite, parcourant tous les Prophètes depuis Moïse, il se mit à leur interpréter tous les passages des Saintes Écritures-qui le concernaient lui-même (Ibid. 25-27). Par les témoignages qu'il allégua et par les mystères qu'il expliqua, il fit voir clairement que tout ce qui lui était arrivé avait été prédit exactement ; car ce qui montre la solidité inébranlable de la foi chrétienne, c'est le parfait accord des événements évangéliques avec les anciennes prophéties.
Admirons ici les différentes manières dont le Sauveur manifeste son extrême bonté. Et d'abord, son ardent amour ne peut laisser plus longtemps ses chers disciples dans l'affliction et l'erreur. Comme un ami dévoué et un compagnon fidèle, il se présente sur leur route, se mêle à leur conversation, s'informe de leur tristesse, les instruit des Saintes Ecritures et les enflamme de célestes affections. N'est-ce pas ce que Jésus-Christ opère chaque jour spirituellement dans nos âmes ? Si dans nos peines et nos angoisses nous parlons de lui pieusement, il vient aussitôt éclairer nos esprits et embraser nos cœurs ; car le remède le plus efficace contre les chagrins, c'est de prendre Dieu pour l'objet habituel de nos pensées et de nos discours. A l'exemple de ces deux disciples, lorsque nous sommes en voyage, entretenons-nous volontiers de ce qui regarde le salut ; le Sauveur ne manquera pas alors de nous accompagner et de nous enseigner, comme il le fit autrefois sur le chemin d'Emmaüs. Il est bon d'avoir son nom présent à l'esprit et à la bouche en tout temps et en tout lieu ; car, ainsi que nous le voyons ici, il n'oublie point ceux qui songent à lui. N'a-t-il pas dit en effet Quand deux ou trois personnes sont réunies en mon nom, je suis au milieu d'elles (Matth. XVIII, 20). Mais il se plaît surtout avec ceux qui s'entretiennent de sa Passion et de ce qu'il a souffert pour notre salut ; de là cette recommandation spéciale qu'il nous adresse par la bouche du Prophète (Jérém. III, 19) : Souvenez-vous de ma pauvreté et de mon anéantissement, de l'absinthe et du fiel dont j'ai été abreuvé ; ce souvenir vous portera sûrement à renoncer aux richesses, aux honneurs, aux plaisirs et aux jouissances de ce monde.
En second lieu, admirons la bonté de Jésus-Christ, non-seulement dans la tendre affection qu'il témoigne à ses deux disciples, mais encore dans l'humilité profonde avec laquelle il agit à leur égard. Bien qu'il soit le Maître du ciel et de la terre, il ne refuse pas de marcher et de converser avec eux comme s'il était un de leurs collègues ou de leurs égaux. Ne semble-t-il pas être revenu à cette humilité qu'il avait pratiquée pendant toute sa vie mortelle ? Ces disciples sont inférieurs aux Apôtres ; n'importe, il s'approche d'eux, se joint à eux et leur parle familièrement, Qu'ils sont loin d'imiter la modestie et la condescendance du Sauveur, ces grands et puissants personnages qui craindraient de se déshonorer et de s'avilir s'ils se trouvaient et s'entretenaient avec les petits et les pauvres, ces orateurs orgueilleux qui croiraient perdre leur temps et leur peine s'ils adressaient quelques pieuses exhortations à un auditoire peu considérable ! Le souverain Seigneur au contraire n'a point dédaigné le petit nombre ; n'a-t-il pas révélé ses mystères à deux simples disciples, et même précédemment à une femme toute seule, à la Samaritaine, lorsqu'il était assis près du puits de Jacob ?
En troisième lieu, admirons la bonté avec laquelle Notre-Seigneur instruit et console ses deux disciples, en leur expliquant les Saintes-Écritures et en leur rappelant ses propres exemples. Afin de nous inspirer également la foi et la patience, il semble nous dire : Hommes insensibles et négligents à rechercher et à remplir les préceptes et les volontés de Dieu ! Ô stulti et tardi corde ad credendum ! Humilions-nous donc pour apprendre et pour observer les commandements contenus dans les Livres saints ; humilions-nous jusqu'à supporter les adversités comme Jésus-Christ, afin qu'après avoir participé à ses peines nous soyons associés à ses triomphes ; car nul ne peut régner avec lui, s'il ne commence par souffrir comme lui ici-bas. « Nous sommes doublement obligés de nous humilier, dit à ce propos le Vénérable Bède (in cap. 24 Luc) parce que nous ne connaissons point comme il faut ce qu'enseigne l'Écriture, et parce que nous n'accomplissons point comme il convient ce que nous connaissons. En effet, si tous les Prophètes depuis Moïse ont parlé du Christ on prédisant qu'il arriverait à la gloire par la souffrance, comment seraient-ils véritablement Chrétiens ceux qui ne s'efforcent point de tout leur pouvoir d'arriver à la science du Christ par l'intelligence des Écritures, et à la participation de sa gloire par la voie des souffrances ? Insensés ceux qui prétendraient parvenir au royaume de Dieu sans passer par le chemin de la tribulation ! Si Notre-Seigneur à qui ce royaume appartient par nature voulut y passer, à plus forte raison doivent y passer ceux à qui ce royaume appartient seulement par grâce. De simples sujets refuseraient-ils d'entrer par la même porte que leur propre Roi et que tous ses serviteurs dévoués ? « Nous voyons notre Chef entrer au ciel par la douleur, dit saint Bernard (Serm. de Passione), et nous présumerions d'y pénétrer d'une autre manière ? Est-ce que le corps pourrait s'introduire par une autre ouverture que la tête ? Ne serait-ce pas une chose monstrueuse que des membres vécussent dans la délicatesse sous un chef couronné d'épines ? » Ajoutons que, quand un héritage se présente avec des avantages et des charges, il faut remplir les charges pour recueillir les avantages. Or Dieu n'a promis l'héritage céleste qu'à ceux qui souffriraient patiemment sur la terre ; c'est à cette onéreuse condition qu'il l'a donné à Jésus-Christ, aux Apôtres et à tous les élus. Vouloir parvenir à la béatitude éternelle sans supporter aucune tribulation serait se croire plus digne que Jésus-Christ lui-même, plus saint que les Apôtres, meilleur enfin que tous les élus.
Lorsque les deux disciples furent proches du village oit ils se rendaient, le Seigneur feignit d'aller plus loin (Luc. XXIV, 28). « Il faisait semblant de passer outre, dit saint Bernard (Serm. 74 in Cant.) non pas qu'il voulût effectivement les quitter, mais afin qu'ils le suppliassent de rester avec eux. » De cette façon le Seigneur ne blessait pas la vérité ; car pourquoi la fiction ne serait-elle pas permise en action comme elle l'est en parole ? Nous la voyons, on effet, employée souvent dans les paraboles ou allégories de l'Ancien et du Nouveau-Testament pour représenter plus convenablement la vérité sous certaines images. Selon la remarque de saint Augustin (de Quaest. evang. 1. 2, c. 51), la fiction n'est un mensonge que quand elle signifie une fausseté, mais quand elle signifie une réalité elle est une figure de la vérité, et de cette sorte on peut, sans mentir, feindre une chose non-seulement en parlant, mais aussi en agissant. Ainsi, Jésus-Christ feignit justement d'aller plus loin que les deux disciples pour montrer que leurs cœurs ne pouvaient le suivre par défaut de foi. Mais quoiqu'ils ne reconnussent pas encore leur divin Maître, ils éprouvaient un tel désir de l'entendre qu'ils le contraignirent de rester, en le prenant par les mains et le conjurant avec instances. Demeurez avec nous,disaient-ils : car la nuit approche et le jour baisse (Luc. XXIV, 29). Par cet exemple, dit saint Grégoire (Hom. 23 in Evang.), apprenons comment nous devons exercer l'hospitalité ; il ne suffît pas d'inviter, il faut obliger en quelque sorte les étrangers à entrer dans nos maisons. En outre, quiconque voit arriver pour lui le soir delà vie et les ténèbres de la mort devrait se tourner vers Dieu de toutes ses forces, en répétant de cœur et de bouche la touchante prière des deux disciples: Mane nobiscum, quoniam advesperascit.
Cédant avec bonté à leurs sollicitations, Jésus entra avec eux ; et tandis qu'ils étaient ensemble à table, il prit du pain et le bénit ; puis l'ayant rompu, il le leur présenta, comme il avait coutume de le faire avant sa Passion, lorsqu'il vivait parmi les siens. Leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent à la fraction du pain (Luc. XXIV, 29-31). L'Évangile rapporte en effet plusieurs circonstances dans lesquelles le Sauveur bénit et rompit le pain de cette manière : d'abord dans le désert lorsqu'il nourrit cinq mille hommes avec cinq pains d'orge, puis dans une pareille occasion lorsqu'il rassasia quatre mille hommes avec sept pains ; ensuite à la dernière cène quand il consacra son corps adorable ; enfin ici où il éclaira les yeux des deux disciples. Ces quatre circonstances figurent les quatre différentes manières d'interpréter les Saintes-Écritures selon les sens historique, tropologique, allégorique et anagogique. D'après saint Augustin (de Consensu Evang. 1. 3, c. 25), le démon lui-même avait obscurci les yeux des disciples pour qu'ils ne reconnussent point le Seigneur ; et le Seigneur le permit ainsi, pour montrer comment la communion de son corps dissipe les ténèbres répandues dans notre esprit par l'ennemi du salut. Suivant saint Théophile (in Lucam), nous apprenons par là quelle vertu ineffable possède la chair du Sauveur ; car elle le fait reconnaître clairement en ouvrant les yeux de ceux qui reçoivent le pain eucharistique.
Jésus-Christ opère chaque jour dans nos âmes ce qu'il fit d'une manière sensible à l'égard de ces deux disciples, pour notre instruction. Il n'a rien tant à cœur que de se voir invité et retenu en nous par l'ardeur de nos désirs et la ferveur de nos oraisons. Ne nous lassons donc point de prier, comme lui-même nous y engage : Oportet semper orare et non deficere (Luc. XVIII, 1). Appliquons-nous en même temps à exercer la charité et l'hospitalité ; car il ne suffit pas de comprendre les livres inspirés, si l'on n'exécute ce qu'ils recommandent. Aussi le Seigneur ne se fit point reconnaître des deux disciples, lorsqu'ils l'entendaient expliquer les Prophètes, mais lorsqu'ils le contraignirent de partager leur repas. Comme il est plein de miséricorde, il se plut à la signaler surtout à l'égard de ceux-ci qu'il trouva fidèles à la pratiquer. Cet exemple remarquable nous prouve que la foi sans les œuvres est morte (Jac. II, 26). Ces disciples en effet furent illuminés surnaturellement, non point en écoutant, mais en accomplissant les préceptes divins, c'est-à-dire à la fraction du pain, quand ils eurent pressé et forcé le Seigneur de loger et de manger en leur compagnie. Aussi le grand Apôtre a dit : Ceux qui seront justifiés devant Dieu, ce ne sont point les auditeurs, mais les observateurs de la Loi (Rom. II, 13). Ainsi on découvre Dieu plus parfaitement par la pratique des vertus que par la science des Écritures ; car la meilleure manière de parvenir à l'intelligence de la vérité, c'est de suivre ses enseignements plus encore que de les étudier, comme aussi elle-même se manifeste beaucoup mieux par les œuvres que par les paroles.
Nous sommes des pèlerins sur cette terre, puisque nous n'avons point ici-bas de cité permanente et que nous cherchons notre habitation future ailleurs (Heb. XIII, 14). Or, si nous sommes disposés spirituellement comme l'étaient les deux disciples, le Seigneur lui-même nous accompagnera dans le chemin de la vie. C'est pourquoi, à leur exemple, nous devons éviter un funeste repos, une vaine joie et toute conversation mondaine. Marchons donc vers la perfection chrétienne, livrons-nous à une sainte tristesse, et entretenons-nous de choses pieuses ; le Sauveur alors s'approchera de nous et se joindra à nous, il éclairera notre esprit et embrasera notre cœur en nous faisant comprendre et goûter les divines Écritures ; s'il feint néanmoins de nous quitter, ce ne sera que pour nous éprouver. En outre, un voyageur étranger se débarrasse et s'éloigne de tout ce qui né lui appartient point ou ne le concerne point ; il s'informe soigneusement de sa route et soupire ardemment après sa patrie ; il n'arrête point ses affections et ses regards sur ce qui pourrait le détourner du but proposé. À ceux qui vivent ainsi dans le monde comme des voyageurs étrangers, Jésus-Christ lui-même daigne se montrer pour leur accorder trois sortes de faveurs : il les console par de doux colloques, il les dirige par des lumières surnaturelles, et il les nourrit par les dons eucharistiques ; s'il semble vouloir les abandonner quelquefois, il se laisse retenir par la sainte violence dont on use à son égard. Comme Emmaüs signifie désir du conseil, les deux disciples qui allaient vers ce lieu représentent les Chrétiens fervents qui tendent au parfait accomplissement des conseils évangéliques ; le Seigneur se plait souvent à leur apparaître pour les assister de ses grâces privilégiées.
Le Sauveur cependant ne laissa pas longtemps les deux disciples jouir de sa présence sensible ; car aussitôt après leur avoir partagé le pain qu'il venait de bénir, il se déroba à leurs yeux, afin d'exciter leurs désirs par son absence même (Luc. XXIV, 31). Il montrait ainsi que son corps désormais glorieux pouvait disparaître tout à coup en vertu de son agilité ; et en retirant à leurs regards charnels les humbles apparences qu'il avait prises devant eux, il faisait entrevoir à leurs esprits étonnés les prérogatives merveilleuses dont il était doué. Alors convaincus que leur divin Maître était vraiment ressuscité, les deux disciples se dirent l'un à l'autre : Notre cœur n'était-il pas tout brûlant, tandis qu'il nous parlait sur la route et qu'il nous initiait aux Écritures ? (Ibid. 32.) Hélas ! Pourquoi ne l'avons-nous pas reconnu plus tôt et retenu davantage ? Pourquoi ne nous sommes-nous pas prosternés à ses pieds pour lui rendre nos hommages ? Où le chercher maintenant ? Où le trouver désormais ? Par ce témoignage, dit Origène (Hom. 7 in Exod.), nous apprenons que les paroles de Jésus-Christ avaient allumé dans l'âme de ses dociles auditeurs le feu de l'amour divin. Lorsqu'on entend ainsi la voix du Seigneur, dit saint Grégoire (Hom. 30 in Evang.), la charité s'enflamme et la tiédeur se dissipe, les concupiscences terrestres s'éteignent et les affections célestes se raniment ; on écoute avec plaisir et on observe avec empressement tous les préceptes divins qui deviennent comme autant de charbons ardents pour entretenir la ferveur. Si le Seigneur quitta promptement ces deux disciples, c'est qu'il avait hâte de consoler les autres, comme nous le verrons dans les chapitres suivants.
Prière
Seigneur Jésus qui, en apparaissant à vos deux disciples sur la route d'Emmaüs, avez daigné éclairer et embraser leurs cœurs, je vous prie d'illuminer et d'échauffer également le mien, afin que je courre avec joie dans la voie de vos commandements et que je tende avec zèle à l'accomplissement de vos conseils. Accordez-moi donc, ô Fils unique de Dieu, d'éviter toutes les actions mauvaises et d'exercer les différentes bonnes œuvres envers le prochain, afin qu'au dernier jour de la résurrection générale j'aie le bonheur d'avoir part à votre délicieuse invitation adressée à tous les élus : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, entrez en possession du royaume, qui vous a été préparé dès l'origine du monde. Ainsi soit-il.
Jésus apparaît en l'absence de Thomas aux disciples réunis
Luc. XXIV, 33-50 — Joan. XX, 19-26
A l'heure même où Jésus disparut à leurs yeux, les deux disciples se levèrent de table ; et en ce même jour ils revinrent à Jérusalem vers leurs frères (Luc. XXIV, 33). Selon la remarque de saint Théophile, le feu de la charité que le Seigneur avait déposé dans leur âme n'y restait pas oisif ; car ne pouvant contenir leur joie, ils étaient impatients de la communiquer aux autres. Admirons ici l'ardeur de la foi qui leur inspire le zèle de la prédication. Quoique la soirée soit avancée et que le souper soit servi, sans être arrêtés par la fatigue de la route ni par la crainte de la persécution, ils courent annoncer aux Apôtres la Résurrection de leur bon Maître. Pour fournir par leur témoignage la preuve de ce joyeux événement, ils partent sur le champ, afin qu'on ne les accusât point de négligence ; car s'ils avaient différé leur voyage, ils auraient pu appréhender quelque reproche comme ceux qui disaient autrefois : Voici un jour de bonne nouvelle : si nous demeurons dans le silence sans en donner avis avant demain matin, on nous en fera un crime (IV Reg. VII, 9). Apprenons par cet exemple que nous ne devons point taire, mais révéler promptement aux autres ce qui intéresse leur salut commun ; les supérieurs principalement doivent être très diligents à instruire leurs subordonnés des vérités évangéliques.
Arrivés à Jérusalem, les deux disciples trouvèrent sur la montagne de Sion les onze Apôtres réunis avec plusieurs autres personnes. Ainsi la joie de la Résurrection rassemblait ceux que l'horreur de la Passion avait naguère dispersés ; ils disaient : Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il s'est montré à Simon (Luc. XXIV, 33 et 34). Les nouveaux venus, confirmant cette déclaration, racontèrent ce qui s'était passé dans leur voyage, et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain (Ibid. 35). Considérez avec quelle satisfaction ils s'entretiennent tous ensemble de ce que les uns et les autres avaient vu et entendu. Quelques-uns cependant, peu convaincus de tous ces récits prodigieux, n'y croyaient pas encore (Marc. XVI, 13). Thomas entre autres, qui persévérait dans son incrédulité, sortit alors de la maison.
Après le départ de Thomas, les dix autres Apôtres continuèrent à parler de leur divin Maître durant toute la soirée de ce même jour qui était le premier d'après le sabbat, c'est-à-dire le dimanche de la Résurrection (Luc. XXIV, 36) ; mais tandis qu'ils étaient assemblés, les portes restaient fermées dans l'appréhension des Juifs (Joan. XX, 19). Jésus alors, attiré par les vœux ardents de ses chers disciples, vint avec les vêtements éclatants de son humanité renouvelée. Selon le Vénérable Bède (in Joan.), il apparut dans la nuit pour les rassurer de la frayeur qui les agitait surtout alors. Suivant saint Théophile, il entra sans ouvrir les portes, afin de prouver que son corps désormais glorieux ne connaissait plus d'obstacles. Il se présenta lorsque les disciples étaient réunis en son nom, pour montrer qu'il se manifeste aux hommes unis entre eux par la charité, comme le fit également le Saint-Esprit au jour de la Pentecôte. Il se tint au milieu d'eux, afin que tous le reconnaissant avec certitude fussent consolés par sa présence. Le milieu, étant la place d'honneur, dit Salluste, est réservé aux personnages les plus dignes. Voilà pourquoi le Sauveur ressuscité se tint au milieu de ses Apôtres, comme le soleil au milieu des astres pour les illuminer, comme le lis au milieu des fleurs pour les embellir, comme un roi au milieu de ses soldats pour les encourager, comme un maître au milieu de ses élèves pour les instruire, comme un père au milieu de ses enfants pour maintenir la concorde, comme le cœur au milieu des membres pour leur communiquer la vie, comme un ami dévoué au milieu de ses amis pour se donner à tous en même temps. N'est-ce pas aussi la manière dont nous agissons nous-mêmes, quand nous sommes plusieurs réunis ensemble ? Si un ami commun survient alors, ne le plaçons-nous pas au milieu de nous, afin que tous à la fois nous puissions mieux jouir de sa compagnie ?
En se montrant à ses Apôtres au moment où ils s'entretenaient de lui, le Sauveur a voulu nous apprendre encore ici qu'il daignera se manifester à nous-mêmes, si nous aimons à parler de lui, de ce qui intéresse sa gloire et notre salut ; c'est alors qu'il accomplira cette promesse : Quand deux ou trois personnes se trouveront réunies en mon nom, je serai au milieu d'elles. — Lorsque le Seigneur apparut ainsi au milieu de ses disciples, ils étaient effrayés, pendant que les ténèbres étaient répandues autour d'eux ; et ils étaient assemblés, tandis que les portes étaient fermées sur eux. Ces diverses circonstances indiquent les quatre dispositions où nous devons être pour recevoir la visite du Sauveur. La première disposition est cette crainte salutaire qui purifie la conscience de toute souillure, selon cette maxime de l'Ecclésiastique (I, 27 et 28) : La crainte du Seigneur bannit le péché, de sorte que sans elle on ne peut devenir juste. La seconde disposition est le renoncement généreux qui nous fait mépriser la gloire humaine comme une profonde obscurité. La troisième disposition est la charité parfaite qui doit unir tous les cœurs, suivant cette recommandation de l'Apôtre : Gardez la paix et le Dieu de la dilection sera avec vous (II Cor. XIII, 11). La quatrième disposition est le recueillement qui consiste à tenir l'âme éloignée de toute vaine curiosité dans l'attente du Sauveur. Les disciples qui se trouvent dans l'occasion présente figurent spécialement les religieux fervents qui, pour l'amour du divin Maître, ferment avec soin les portes de leurs sens extérieurs ; aussi méritent-ils d'être souvent visités par Jésus-Christ qui les comble de consolation et de joie.
Jésus dit avec tendresse: La paix soit, avec vous (Joan. XX, 19). Comme le remarque saint Chrysostôme (Hom. 85 in Joan.), le Sauveur ressuscité avait exhorté à la joie les saintes femmes qui étaient accablées de tristesse, maintenant il exhorte à la paix les hommes pieux qui étaient menacés par la Synagogue. Cette paix qu'il leur souhaite n'est point temporelle ou mondaine, puisqu'ils doivent être exposés aux souffrances et aux persécutions ; mais elle est spirituelle et céleste, parce qu'ils doivent la trouver dès à présent dans leur cœur et plus tard dans le ciel. En disant : Pax vobis, il leur annonce la paix du pardon et de la réconciliation à l'égard de Dieu ; il leur recommande aussi la paix de la concorde et de la charité envers le prochain ; il leur promet enfin la paix de l'éternité et de l'immortalité pour eux-mêmes. Il commence par leur offrir cette triple paix qu'il était venu leur procurer avant tout. En souhaitant tout d'abord la paix à ses disciples après sa Résurrection, il montre que, s'ils veulent participer à sa gloire, ils doivent auparavant vivre en paix. Apprenons par là que nous ne pouvons être vraiment disciples du Sauveur sans être amis de la paix. En mémoire de cette première parole que le Seigneur ressuscité adressa aux Apôtres assemblés, le pontife, qui célèbre la messe comme son principal représentant, dit au peuple vers lequel il se tourne une première fois : Pax vobis ; mais ensuite, pour montrer qu'il est semblable aux autres, il dit comme les simples prêtres : Dominus vobiscum. En signe de l'union fraternelle qui doit régner entre tous les Chrétiens, les fidèles assemblés se donnaient autrefois le baiser de paix. Or le moyen nécessaire pour entretenir la paix chrétienne, c'est la communion sacramentelle ; aussi dans les premiers siècles les fidèles la recevaient toutes les fois qu'ils assistaient au saint-sacrifice, c'est-à-dire tous les jours ou du moins tous les dimanches ; mais dans la suite lorsque la ferveur se fut relâchée, l'Église rendit cette communion obligatoire aux trois principales fêtes de l'année, et enfin au seul temps de Pâques.
Et de peur que ses disciples ne le prissent pour un autre personnage quelconque ou ne soupçonnassent quelque illusion diabolique, Jésus leur dit : C'est moi, ne craignez point (Luc. XXIV, 36). Cependant la stupeur et l'admiration les avaient remplis de trouble et de terreur ; car il est ordinaire aux vivants d'éprouver quelque horreur ou épouvante en présence des morts. Ils s'imaginaient voir, non point un corps, mais un esprit ; ils ne croyaient pas encore qu'une chair véritable pût sortir du tombeau le troisième jour, ou qu'étant ressuscitée elle pût entrer dans leur demeure les portes fermées (Ibid. 37). La divine Providence permit ainsi le doute des Apôtres, afin d'établir d'une manière plus certaine la foi de la Résurrection. Pour les rassurer et détromper, Jésus leur dit : Pourquoi tremblez-vous ? et pourquoi vos cœurs faibles et chancelants s'abandonnent-ils à ces pensées vaines et fausses ? Regardez mes mains et mes pieds qui ont été transpercés ; c'est moi-même qui ai souffert. Comme s'il disait : par ces cicatrices vous pouvez reconnaître que je suis ressuscité avec le même corps qui a été crucifié. Puis il ajouta : pour vous convaincre par vos yeux et par vos doigts mêmes, touchez et considérez ; car un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai (Ibid. 38 et 39). D'après cette expérience sensible, vous pourrez juger que je possède un corps réel et non point fantastique. Ainsi le Seigneur avait voulu conserver en son corps les traces de ses plaies, afin de guérir en leurs âmes les plaies qu'y avait faites l'incrédulité. Il leur montra donc ses mains pour exciter leur courage, son côté pour provoquer leur affection, et ses pieds pour les porter efficacement à la persévérance (Ibid. 40 et Joan. XX, 20). Il semblait leur dire par là : Ces mains qui ont été blessées prouvent que j'ai vaillamment combattu pour vous ; combattez aussi pour moi, parce que je ferai siéger le vainqueur avec moi sur mon trône (Apoc. III, 21). Ce côté qui a été entr'ouvert atteste que je vous ai beaucoup aimé ; aimez-moi pareillement. Ces pieds ont été fixés naguère sur l'arbre de la croix, afin d'affermir vos pas dans la pratique de la vertu. Que les sollicitations et les menaces, non plus que les succès ou les revers, ne vous détournent jamais de mes préceptes, ni même de mes conseils, si vous avez promis de les suivre.
Or, remarquons-le bien ici, dans la vie spirituelle il y a cinq grandes tentations contre lesquelles nous devons lutter avec énergie. La première est la concupiscence vicieuse, c'est-à-dire l'amour excessif des richesses, des plaisirs et des honneurs qui fait oublier à un grand nombre d'hommes le bonheur souverain de la céleste patrie. La seconde est le désespoir ou découragement de ceux qui, n'attendant point le secours et la grâce de Dieu, regardent comme impossible ou trop difficile de se soutenir dans la pratique delà pénitence et de la vertu. Les insensés ! ils ne pensent point qu'ils s'exposent par leur négligence et leur lâcheté à des peines incomparablement plus longues et plus terribles qu'ils souffriront dans l'enfer durant toute l'éternité. La troisième tentation est la douleur ou le regret qu'on éprouve en renonçant aux jouissances de la chair et aux vanités du siècle. Ô aveugle créature ! oserais-tu donc préférer la maladie à la santé, la mort à la vie, la tristesse à la joie, des supplices interminables à une gloire immense ! La quatrième tentation est le respect humain ou la fausse honte qui empêche beaucoup de cœurs faibles de faire le bien, par exemple de jeûner ou de prier, dans la crainte d'être méprisés, raillés, tournés en ridicule. La cinquième tentation est la présomption des imprudents qui font le mal par l'espoir du pardon, en se disant : Le Seigneur qui est tout miséricordieux ne saurait nous condamner à des châtiments éternels ; Dieu ne nous a pas créés pour nous perdre ; puisque nous sommes chrétiens nous serons sûrement sauvés. Ô funeste présomption qui conduit à une confusion inévitable ! Prenons garde de nous tromper nous-mêmes ; car la véritable espérance chrétienne consiste à attendre avec certitude la vie bienheureuse, si nous travaillons à la mériter ; autrement, nous ne pouvons y prétendre sans folie.
En se laissant toucher par ses disciples, Jésus-Christ opérait un nouveau miracle, parce que son corps devenu incorruptible et immortel ne pouvait plus être touché naturellement par des hommes encore sujets à la corruption et à la mort. Selon saint Grégoire, en effet (Hom. 26 in Evang.), c'est d'une manière merveilleuse et ineffable qu'il l'a rendu palpable pour établir notre foi et qu'il l'a montré incorruptible pour exciter notre espérance ; s'il le faisait paraître en même temps palpable et incorruptible, c'était afin de prouver qu'il avait conservé sa nature précédente mais qu'il avait acquis une gloire nouvelle. Ainsi, dans la manifestation de sa propre Résurrection Jésus-Christ nous a donné une image sensible de la résurrection générale, dans laquelle nos corps devenus subtils comme le sien pourront néanmoins être touchés par d'autres semblables ; car alors notre chair sera pour toujours affranchie de la mort en cette même substance qu'elle avait auparavant. Le Vénérable Bède dit à ce propos (in Luc) : Non content de se découvrir aux regards de ses disciples, Jésus-Christ leur permit de le toucher de leurs mains, afin que dans l'état réel de sa Résurrection présente ils trouvassent le modèle certain de notre résurrection future. En effet, ajoute saint Grégoire (Moral, lib. 14, c. 29), nos corps ressuscites et glorieux ne seront point tellement impalpables qu'on ne puisse les toucher, ni tellement subtils qu'ils puissent être emportés au gré des vents, comme l'a supposé Eutychès ; mais ils seront subtils par une vertu spirituelle et palpables de leur propre nature. Suivant la remarque de saint Augustin (lib. 22 de Civit.), Jésus-Christ possédait la clarté qui rendra les justes resplendissants comme le soleil dans le royaume de Dieu leur Père ; cependant lorsqu'il apparut à ses disciples après sa Résurrection, il voila à leurs faibles yeux cette éblouissante clarté qu'ils n'auraient pu contempler, de manière à le reconnaître.
Malgré ces preuves évidentes de la Résurrection, les disciples ravis d'étonnement et de joie hésitaient encore à croire ; pour les mieux convaincre Jésus leur demanda s'ils n'avaient rien à lui donner à manger. Alors ils lui présentèrent un morceau de poisson rôti et un rayon de miel (Luc. XXIV, 41 et 42). Ce n'est point sans raisons mystiques que ces deux objets lui furent offerts préférablement à bien d'autres ; car par la souffrance que son humanité avait indurée, n'était-il pas lui-même comme le poisson rôti ? et par la douceur que sa divinité avait conservée, n'était-il pas aussi comme le rayon de miel ? De plus ce rayon, dans lequel le miel se trouvait joint à la cire, signifiait l'union de la nature divine avec la nature humaine en la personne de Jésus-Christ. Aussi voulut-il justement qu'on lui servit pour nourriture un rayon de miel en même temps qu'un poisson rôti. Lui-même, en effet, avait daigné être comme un poisson plongé dans les abîmes et agité par les flots de ce monde, puis saisi dans les filets de la mort, brûlé par les feux de la tribulation et cuit sur le gril de la croix. Après avoir été comme un poisson rôti dans sa Passion, il est devenu pour nous dans sa Résurrection comme un très-suave rayon de miel. Voilà pourquoi ceux qui croient également à sa Passion et à sa Résurrection lui présentent en quelque sorte un poisson rôti et un rayon de miel. Ces deux espèces d'aliments sont aussi les symboles de ce que nous devons offrir au Sauveur, savoir la mortification delà chair figurée par le poisson rôti, et la dévotion de l'âme signifiée par le rayon de miel. En outre, d'après saint Théophile (in Luc), le poisson rôti est l'emblème de la vie active, qui par des œuvres ferventes consume les faiblesses humaines ; et le rayon de miel est l'image de la vie contemplative, qui fait goûter d'ineffables délices dans les divines oraisons.
Le Seigneur ressuscité mangea devant ses disciples incrédules, afin de leur prouver qu'il avait un corps animé ; car la manducation est la fonction propre d'un corps vivant. Selon le Vénérable Bède (in Luc), si Jésus-Christ daigna manger en présence des Apôtres, ce n'est pas qu'après sa Résurrection il eût besoin d'une nourriture matérielle, puisque nous-mêmes nous n'en aurons pas besoin après notre résurrection ; mais par ce fait il voulait montrer qu'il n'était point un pur esprit, qu'il avait une chair véritable, et que son apparition était réelle et non point imaginaire. — Ainsi donc, en cette occasion mémorable, le Sauveur garantit la certitude de sa Résurrection de trois manières différentes ; par les sens de la vue, du toucher et du goût, c'est-à-dire en se faisant voir, se laissant toucher et daignant manger lui-même. — Selon le sens mystique, ils voient Jésus ressuscité, ceux qui méditent sur sa gloire ; ils le touchent en quelque sorte, ceux qui s'unissent à lui par la charité ; ils lui présentent comme un poisson grillé, ceux qui, pour son honneur, supportent avec patience les flammes de la tribulation ; et ceux qui exercent envers le prochain les œuvres de miséricorde lui offrent comme un rayon de miel. Quant à lui, il admet en son corps mystique afin de les associer à son repos éternel ceux qui subissent pour Dieu l'ardeur des afflictions temporelles, et qui soupirent après la douceur des joies célestes.
Lorsqu'il eut mangé devant ses disciples, il leur remit ce qui restait, afin qu'ils reconnussent de leurs propres yeux qu'il avait absorbé l'autre partie (Luc. XXIV, 43). Il signifiait de la sorte qu'il leur laissait à imiter sa Passion, amère par la douleur qu'elle lui avait causée, mais suave par la gloire qu'elle lui avait méritée. Puis pour confirmer de plus en plus la vérité de sa Résurrection, il ajouta (Ibid. 44) : C'est là ce que je vous annonçais, lorsque je demeurais avec vous en ce monde avant ma Passion ; car ainsi devait s'accomplir tout ce qui avait été écrit à mon sujet dans la Loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes. Ces trois parties de l'Ancien-Testament ont effectivement rendu témoignage à Jésus-Christ de quelque façon. Par ces paroles prononcées d'une manière sensible et opportune pour rappeler ce qu'il avait dit, il prouvait qu'il possédait comme auparavant le même corps doué d'une âme sensitive et intelligente. Alors, par sa grâce intérieure, il ouvrit leur intelligence, fermée jusqu'à ce moment, afin qu'ils entendissent les Écritures (Ibid. 45). Auparavant, il avait prouvé la vérité de sa Résurrection relativement à sa divinité même ; car il n'appartient qu'à celle-ci proprement d'éclairer tout à coup l'esprit des ignorants en leur donnant une parfaite connaissance des livres inspirés. De cette manière, après sa Résurrection comme avant sa Passion, Jésus-Christ a montré qu'il était tout à la fois vrai Dieu et vrai homme.
Le Sauveur conclut ses instructions en disant (Ibid. 46) : Il était ainsi écrit comme il est arrivé, et par conséquent vous devez croire à ce que vous voyez se réaliser en moi ; car il fallait que le Christ souffrît de la sorte sur la croix, et qu'il sortît du tombeau le troisième jour. D'après le Vénérable Bède (in Luc), s'il n'était pas ressuscité véritablement, c'est en vain qu'il serait mort. Il était nécessaire, non point pour lui mais pour nous, que par sa Passion imméritée il nous délivrât des peines dues à nos forfaits, et que par sa glorieuse Résurrection il nous introduisît dans son royaume éternel ; c'est pourquoi le grand Apôtre disait (Rom IV 25): Le Christ est mort pour expier nos fautes, et il est ressuscité pour opérer notre justification. Alors donc, comme l'atteste l'Apocalypse (V), l'Agneau qui avait été immolé fut jugé digne de prendre le livre mystérieux, et d'en ouvrir les sept sceaux, c'est-à-dire de révéler tout ce qui était écrit touchant les mystères de son incarnation, de son baptême, de sa prédication, de sa puissance, de sa Passion, de sa Résurrection et de son Ascension. Apprenons par là que nous ne saurions comprendre suffisamment les Saintes-Écritures, si Jésus-Christ par sa grâce ne nous en donnait l'intelligence ; car lui seul possède la clef de David qui peut ouvrir et fermer sans le secours d'une autre personne (Apoc. in, 8).
Faisant connaître le but, la fin de sa mort et de sa Résurrection, le Sauveur ajouta (Luc. XXIV, 47) : Il fallait de plus qu'au nom du Christ la pénitence et la rémission des péchés fussent prêchées parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem. Il déclarait ainsi qu'il voulait l'unité de son Église, sans faire acception des personnes ; car, selon saint Théophile, il ne voulait plus que le genre humain fût divisé en deux peuples opposés, comme l'étaient jusqu'alors les Juifs et les Gentils. Ainsi la pénitence, annoncée précédemment dans un seul pays par le divin Maître et par son saint Précurseur, devait être désormais annoncée dans le monde entier par les Apôtres et leurs successeurs. Jérusalem, étant située au centre de la terre habitée, fut convenablement choisie pour être le berceau de cette prédication universelle que les disciples du Seigneur devaient propager jusqu'aux extrémités de l'univers. D'après le Vénérable Bède (in Luc), si l'Évangile fut promulgué premièrement à Jérusalem, ce n'est point que les Juifs fussent seuls destinés à conserver le dépôt de la sainte parole et à recevoir la gloire de l'adoption divine ; mais c'était afin que les Gentils plongés en diverses erreurs pussent mieux espérer la rémission de leurs péchés, en voyant que, par un ordre miséricordieux de Jésus-Christ, le pardon était offert d'abord à ceux mêmes qui l'avaient crucifié. Que nul donc, quelque coupable qu'il soit, ne désespère d'obtenir la grâce de Dieu, puisqu'elle a été promise avant tout aux habitants de Jérusalem qui, par leurs mains cruelles et leurs criminelles sollicitations, avaient répandu le sang précieux du Rédempteur. En outre, dit saint Chrysostôme (Hom. 70 in Matth.), de peur que plusieurs ne refusassent de croire en Jésus-Christ, sous prétexte qu'il ne s'était point manifesté à des compatriotes mais à des étrangers, les Apôtres commencèrent à produire les preuves de sa Résurrection devant les auteurs de sa mort, dans cette capitale où avait été consommé le sacrilège attentat ; aussi la foi de ces meurtriers convertis rendit le plus éclatant hommage à la divinité du Sauveur ressuscité.
Avant sa Passion, Jésus avait dit à ses disciples : Je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira (Joan. XVI, 22). Il accomplit maintenant sa promesse ; car à la vue du Seigneur, les disciples furent ravis d'allégresse (Joan. XX, 20). Ils étaient naguère tristes et consternés, ils sont alors consolés et contents. Qui pourrait n'être pas rempli d'admiration et de joie en voyant Celui qui est la source de toute miséricorde et félicité ? Il leur montre ses mains qui sur la croix avaient été percées de clous pour le salut du monde, ses pieds qui s'étaient souvent fatigués à courir après les brebis égarées d'Israël, son côté sacré d'où avaient jailli les sacrements de notre rédemption ; dans toutes ces parties de son corps il conservait les marques brillantes de ses plaies, afin de guérir les cœurs déchirés par les incertitudes. À ce merveilleux spectacle, les Apôtres ravis se sentirent délivrés des poignantes inquiétudes que leur avaient causées la mort douloureuse de Jésus et la persécution imminente des Juifs. Désormais qu'avaient-ils à regretter ou à redouter ? N'avaient-ils pas retrouvé Celui qu'ils avaient perdu ? Et puisqu'il avait pu se ressusciter lui-même, ne pouvait-il pas les protéger eux-mêmes ? — Il leur dit donc de nouveau : la paix soit avec vous (Ibid. 21). Par cette même salutation deux fois répétée, il recommande les deux préceptes de la charité, soit envers Dieu, soit envers le prochain ; car quiconque veut jouir d'une double paix doit posséder en son cœur un double amour. Il enseigne aussi de cette manière qu'il a rétabli la paix dans le ciel et sur la terre ; car en mourant sur la croix, il a réconcilié les hommes non-seulement avec leurs semblables, mais surtout avec leur Créateur et avec ses Anges. Selon saint Chrysostôme (Hom. 85 in Joan.), par cette déclaration réitérée de la paix le Sauveur montre la merveilleuse efficacité de sa Passion, qui nous a affranchis des maux éternels et comblés de biens spirituels.
Jésus ajouta : De même que mon Père m'a envoyé pour annoncer la véritable foi dans la Judée, je vous envoie aussi pour la répandre dans l'univers (Joan. XX, 21). En d'autres termes, je vous établis mes représentants, je vous transmets mes fonctions, je vous communique mes pouvoirs pour enseigner, prêcher, baptiser, procurer la gloire de mon nom et celle de mon Père. En parlant ainsi, Jésus-Christ se déclare médiateur ; car si son Père l'envoya prendre notre nature, lui-même à son tour envoya les Apôtres publier, son incarnation. Par ces paroles : Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé, Jésus-Christ semble dire à ses Apôtres, d'après saint Grégoire (Hom. 28 in Evang.) : Mon Père qui m'aime parfaitement m'a envoyé souffrir et mourir pour le salut des hommes ; de même, quoique je vous aime spécialement, je vous envoie subir toutes sortes d'humiliations et de persécutions pour l'honneur de mon Père. — Mais l'homme ne saurait remplir une pareille mission, s'il n'était aidé par la grâce puissante de l'Esprit-Saint. Voilà pourquoi, aussitôt après les derniers mots adressés à ses disciples, Jésus souffla sur eux, en disant : Recevez le Saint-Esprit (Joan. XX, 22). I1 leur conféra l'Esprit-Saint en soufflant sur eux, pour montrer que c'était lui-même qui avait répandu un souffle de vie sur le visage du premier homme (Gen. II, 7). Selon saint Augustin (de Trinit. 1. III, c. 20), le souffle du Sauveur sur les Apôtres n'était pas le Saint-Esprit, mais il en était un symbole convenable ; car il signifiait que ce divin Esprit ne procède pas seulement du Père, mais aussi du Fils, comme le souffle corporel qui sortait de sa poitrine sacrée. De là vient dans l'Église la coutume que le prêtre souffle sur le visage des catéchumènes avant de les baptiser, pour indiquer qu'ils vont être régénérés par la grâce vivifiante du Saint-Esprit.
Le fruit principal du Saint-Esprit, c'est la justification, qui lui est spécialement attribuée comme l'œuvre de sa bonté suprême. Aussi, après avoir donné le Saint-Esprit à ses Apôtres, Jésus-Christ leur dit : Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (Joan. XX, 23). Par ces paroles, il conféra à ses Apôtres le pouvoir de lier et de délier ceux qu'ils jugeraient devoir absoudre ou ne pas absoudre, pourvu toutefois que leur jugement fût conforme à celui de Dieu. Il les établit ainsi non point précisément les auteurs mais les ministres du pardon ; car comme l'explique saint Augustin (Hom. 23 lib. 50 homil.) s'ils peuvent remettre ou retenir les péchés ce n'est point par l'effet de leurs mérites personnels, mais par la vertu du Saint-Esprit qui, étant Dieu même, réside en l'Église comme dans son peuple. Quoique Dieu seul principalement par sa propre autorité remette les péchés, les prêtres secondairement y coopèrent par leur ministère légitime dans l'Église, comme ayant reçu le pouvoir des clefs afin d'ouvrir ou de fermer le royaume des cieux. Mais les péchés ne sont véritablement remis qu'à ceux qui sont membres de l'Église par l'unité de la foi. Déjà le pouvoir de consacrer le corps de Jésus-Christ avait été communiqué aux Apôtres la veille de la Passion, quand le Seigneur leur avait dit dans la dernière cène : Faites ceci en mémoire de moi. Mais le pouvoir des clefs qui avait été promis à saint Pierre, et en lui à ses collègues, ne leur fut concédé qu'au jour même de la Résurrection. C'est alors aussi qu'ils furent ordonnés évêques. Personne ne doute, dit saint Augustin (Tract. 121 in Joan.), que Jésus-Christ n'ait conféré la consécration épiscopale à ses Apôtres au moment où il souffla sur eux, en disant : Recevez le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez.
Dans cette soirée de la Résurrection qu'il faisait bon demeurer sur la montagne de Sion ! Par sa présence et par sa parole le Seigneur y remplit ses heureux disciples de lumières et de grâces inouïes jusqu'alors. Mais comme la nuit était avancée, il resta peu de temps en leur compagnie. Les instances qu'ils firent pour le retenir ne pouvaient assurément lui déplaire ; néanmoins il ne tarda point à se retirer après leur avoir donné sa bénédiction. Il avait disparu, lorsque Thomas rentra dans cette même maison. Les autres disciples, ravis de lui apprendre la bonne nouvelle, lui dirent : Nous avons vu le Seigneur ; c'est ainsi qu'ils appelaient leur Maître avant la Passion (Joan. XX, 25). Thomas leur répondit qu'il ne croirait point avant d'avoir vu et même touché les cicatrices des plaies, afin que, s'il était trompé par ses yeux, il fût détrompé par ses mains. I1 voulait constater la vérité de la Résurrection par la vue et par le toucher ; car ces deux sens sont moins sujets à l'erreur, lorsque leurs témoignages sont réunis. Cependant, après que le Sauveur les eut quittés, les autres disciples restèrent affamés et altérés de sa divine présence ; car accoutumés qu'ils étaient à vivre familièrement avec lui, ils soupiraient sans cesse après le bonheur de le contempler de nouveau.
Les nombreuses apparitions que nous avons signalées jusqu'à présent ont toutes eu lieu le jour même de la Résurrection ; mais l'Évangile signale seulement les cinq qui eurent successivement pour témoins, d'abord Marie-Madeleine, puis les saintes femmes, ensuite saint Pierre, plus tard les deux disciples d'Emmaüs, et enfin dix Apôtres assemblés. En mémoire de ces cinq apparitions du Seigneur ressuscité, le prêtre, qui le représente dans la célébration de la messe, se tourne cinq fois vers les fidèles assistants. La troisième fois seulement il se tourne en silence pour signifier l'apparition faite à saint Pierre d'une façon plus mystérieuse, sans qu'on en connaisse aucune circonstance ; les autres fois il se tourne en disant à haute voix: Domimus vobiscum. Vous avez entendu cette parole, mais vous n'en avez peut-être pas senti la réalité, parce que vous n'avez point compati aux souffrances du Sauveur. Si vous désirez jouir de sa divine présence, vous devez vous y disposer par le recueillement habituel. Chaque dimanche surtout vous éprouveriez les heureux effets de sa Résurrection, si le vendredi et le samedi vous méditiez les douleurs salutaires de sa Passion ; car comme l'assure saint Paul (II Cor. I, 7), nous n'aurons part aux consolations de Jésus-Christ qu'autant que nous aurons participé à ses peines.
Après avoir pris congé de ses disciples bien-aimés, le Seigneur retourna vers les saints Pères qu'il avait laissés, comme nous l'avons dit, dans le paradis terrestre. De concert avec les esprits célestes, ils s'empressèrent de lui témoigner leur respect et leur amour en exaltant ses perfections et célébrant ses triomphes. Oh ! comme ils faisaient éclater leur reconnaissance et leur joie par des hymnes et des cantiques harmonieux ! Chrétiens fervents, associez-vous à ces bienheureux personnages en les félicitant de leur bonheur ; apprenez par leur exemple à louer le Seigneur ressuscité ; comme eux, rendez-lui grâce pour les bienfaits dont il vous a comblés ; ne vous lassez point de tendre de toutes vos forces vers ce séjour de délices, où, en la noble compagnie des élus, vous contemplerez et chanterez éternellement la gloire de l'Homme-Dieu.
Prière
Illustre Fils de Dieu le Père, qui avez apparu à vos chers disciples sans ouvrir les portes de la maison où ils étaient réunis, je vous prie de tenir mes sens intérieurs et extérieurs fermés à tous les périls des tentations par la sainte crainte de votre suprême majesté ; captivez-les par les liens de votre douce charité, éclairez-les par les lumières de la foi divine, pour que je mérite d'être consolé par la vue de votre beauté ravissante. Sauveur miséricordieux, faites que je goûte ici-bas la paix du cœur et que je possède au ciel la paix de l'éternité, afin de vous bénir sans cesse d'accord avec tous les Anges et les Saints dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.